Le "décivilisé"

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Pâle répétiteur dans un lycée de province, Adhémar Foliquet décide de tenter sa chance à Madagascar. Tombé malade sur la côte orientale de l'île, il est recueilli par des villageois et se trouve plongé dans le quotidien d'une petite communauté betsimisaraka. Loin de l'accabler, cette situation improbable lui ouvre les portes d'une nouvelle vie, dont l'exotisme enchanteur et la douce langueur suscitent en lui une profonde remise en cause du mode de vie européen.

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Ajouté le 02 novembre 2014
Nombre de lectures 13
EAN13 9782336360157
Langue Français
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Le « déciviLisé »
Charles Renel
Pâle répétiteur dans un lycée de province, Adhémar Foliquet
décide de tenter sa chance à Madagascar. Tombé malade sur la Le « déciviLisé »côte orientale de l’île, il est recueilli par des villageois et se trouve
plongé dans le quotidien d’une petite communauté betsimisaraka.
Loin de l’accabler, cette situation improbable lui ouvre les portes
d’une nouvelle vie, dont l’exotisme enchanteur et la douce langueur
suscitent en lui une profonde remise en cause du mode de vie
européen.
Charles Renel a été directeur de l’enseignement à Madagascar
de 1905 jusqu’à sa mort en 1926. Membre de l’Académie malgache,
il était bon connaisseur des cultures de la Grande Île.
« Comme il avait changé déjà depuis qu’il vivait chez les Betsi ! Naguère, en
européen curieux, il eût demandé le comment, le pourquoi de la règle édictée
[…]. Maintenant, persuadé de la prudence des Ancêtres Betsimisârak et de leur
sage adaptation à la nature ambiante, il commençait à comprendre l’utilité de la
tradition, la nécessité d’une loi indiscutable et indiscutée. »
Charles Renel, Le « Décivilisé »
Claire Riffard est ingénieure de recherche à l’ITEM, Institut des
textes et des manuscrits modernes (CNRS-ENS). Elle coordonne des
travaux de recherche autour de corpus littéraires de manuscrits
africains et caribéens. Elle est éditrice scientifque de l’œuvre
complète de J.-J. Rabearivelo (CNRS Editions, 2010-2012).
ISBN : 978-2-343-04403-3 Présentation de Claire Riffard
17 € avec la collaboration de Roger Little
Charles Renel Le « déCiviLisé »
AUTReMeNT MÊMes









LE « DÉCIVILISÉ »




COLLECTION
AUTREMENT MÊMES
conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin,
Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française,
Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.


Cette collection présente en réédition des textes introuvables en
dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine
public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement
rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de
l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants
droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits.
Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas
exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet
plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme :
celui qui recouvre la période depuis l’installation des
établissements d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les
qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte
aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective
contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en
privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique,
sociologique, psychologique et littéraire du texte.


« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur,
les autres, c’est la prolongation de notre intérieur.»
Sony Labou Tansi


Titres parus et en préparation :
voir en fin de volume





Charles Renel




LE
« DÉCIVILISÉ »




Présentation de Claire Riffard

avec la collaboration de Roger Little













L’HARMATTAN




En couverture :

Carte postale : « Comment on voyage à Madagascar ».
Cliché : Richard, années 1920.
Provenance : archives famille Pont.


















© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04403-3
EAN : 9782343044033










INTRODUCTION

par Claire Riffard




Du même auteur

Avec Serge Meitinger, Liliane Ramarosoa (éd.), Œuvres complètes
de J.-J. Rabearivelo, tome I, Paris, CNRS Éditions, 2010,
1591 p.
Avec Laurence Ink, Serge Meitinger, Liliane Ramarosoa (éd.),
Œuvres complètes de J.-J. Rabearivelo, tome II, Paris, CNRS
Éditions, 2012, 1794 p.
Avec Laurence Ink, Liliane Ramarosoa (éd.), Sauvegarde et
valorisation des manuscrits malgaches : le cas de Jean-Joseph
Rabearivelo, Paris, EAC Éditions, 2010 : http:// www.llcd. auf.
org/IMG/pdf/Sauvegarde_et_valorisation_des_manuscrits_
Malgaches.pdf



INTRODUCTION

Charles Renel est l’une de ces figures étonnantes générées par la
France coloniale au tournant du siècle dernier.
Né en 1866, il suit dans un premier temps les chemins sans
ornières réservés aux brillants élèves. Admis en 1886 à l’École
Normale Supérieure, il y prépare l’agrégation de lettres modernes
et un doctorat puis, une fois franchies ces étapes, adopte la carrière
de l’enseignement. Il exerce successivement à Bourg-en-Bresse,
Roanne et Caen, puis est nommé le 23 mars 1898 maître de
conférences à la faculté des Lettres de Besançon, avant d’être élevé
au rang de professeur-adjoint en philologie classique à l’université
de Lyon. Spécialiste de l’Inde et du sanscrit, il avait tout pour
devenir un puissant notable de province.
C’est en 1906 que sa vie prend un autre tour, moins attendu ; le
député-maire de Lyon, Victor Augagneur, récemment nommé
Gouverneur général de Madagascar, fait détacher Charles Renel
comme directeur de l’enseignement à Madagascar, fonction qu’il
occupera pendant dix-huit ans, jusqu’à son décès en 1925. Selon
Serge Meitinger :

Il s’agissait principalement de contrebalancer, dans le sens de la
laïcité et de la république, [l’enseignement] qui était délivré dans les
écoles chrétiennes. Aussi Renel créa-t-il un enseignement primaire sur
1le modèle de celui de la France et en favorisa l’accès aux Malgaches .

Esprit curieux, administrateur dévoué, Renel s’engage dans de
nombreuses tournées d’inspection aux quatre coins du pays. Il y
développe une connaissance précise des différentes régions de l’île
et s’intéresse de très près à certaines des formes les plus complexes
de la culture malgache, dont il ne sous-estime pas la diversité.
2Devenu membre titulaire de l’Académie malgache , il publie, outre

1 Serge Meitinger, « Un précis de décivilisation. À propos du “Décivilisé” de
Charles Renel (1923) », www.lrdb.fr, mis en ligne en janvier 2008, p. 2.
2 À la même époque que Jean Paulhan, lui-même nommé « membre
correspondant » de la digne assemblée en 1910, et qui eut en tant qu’enseignant du
secondaire à Tananarive à se conformer aux directives de Renel.
vii de nombreux ouvrages à visée pédagogique, quelques articles
scientifiques dans les revues de la capitale et de la métropole,
notamment sur « Les amulettes malgaches. Ody et talismans »,
mais aussi sur « Les religions de Madagascar : ancêtres et dieux »,
rune étude publiée dans le Bulletin de l’Académie malgache. Le D
Rakoto-Ratsimamanga rapporte qu’il était généralement perçu
comme « l’un des rares Français des débuts de la colonisation à
comprendre les Malgaches, en particulier les Hova et les Merina ».
Mais s’il reste dans la mémoire de son siècle, c’est avant tout
par la valeur de son œuvre littéraire. On lui doit deux volumes de
Contes de Madagascar (parus dans une collection de contes et
traditions populaires chez Leroux, Paris, en 1910 et 1930), des
nouvelles regroupées dans La Race inconnue, nouvelles
malgaches (Grasset, Paris, 1910), et une série de romans : La Race
inconnue (1910), La Coutume des ancêtres (1913), Le «
Décivilisé » (1923), La Fille de l’Île rouge (1924) et L’Oncle d’Afrique
(posthume, 1926).

ø

L’écriture du « Décivilisé » s’inscrit dans un cadre littéraire qui a
partie liée avec le contexte politique de l’époque, fortement marqué
par la conquête coloniale française outre-mer. Se développe alors
un type de récits qu’on a pu qualifier dès cette époque de « romans
1coloniaux » . Ils sont à distinguer des récits de voyage par
2plusieurs éléments saillants . L’auteur de roman colonial doit être
lui-même un habitant des colonies, et non un métropolitain
ignorant du monde colonial et qui lui porterait un regard extérieur.
Par ailleurs, contrairement à la littérature exotique qui exploite
complaisamment le mythe de l’indigène indéchiffrable et celui de
l’incommunicabilité entre les civilisations, le roman colonial
affiche une connaissance intime des populations autochtones.

1 En témoigne notamment la création d’un Grand Prix de Littérature coloniale en
1921.
2 Sur ce point, lire l’article du romancier colonial Pierre Mille dans Le Temps, le
19 août 1909 (repris p. 171-175 in Pierre Mille, Barnavaux aux colonies suivi
d’écrits sur la littérature coloniale, prés. Jennifer Yee, coll. Autrement
Mêmes 5, Paris, L’Harmattan, 2002), qui renvoie aux deux auteurs coloniaux
de référence que sont Rudyard Kipling et Pierre Loti.
viii La littérature coloniale est donc à comprendre moins comme un
approfondissement de l’exotisme qu’en rupture avec ce que
l’exotisme avait d’extérieur et de frivole. Ce n’est pas tant la
littérature aventureuse des voyages au loin que celle de
l’observation attentive, se prétendant même parfois « documentaire » ou
« scientifique », de la vie quotidienne dans les colonies. Le lectorat
ne s’y trompe pas, qui cherche dans ces fictions une fenêtre sur la
réalité de mondes inconnus et fascinants, qu’il découvre par
procuration.
Le roman colonial va connaître sous la plume de Charles Renel
une évolution très notable, une inclinaison vers ce qu’on pourrait
appeler le thème de la « décivilisation ». Selon Nivoelisoa Galibert,
qui a procuré une étude fort utile sur ce roman, « Renel fut le
premier, en 1923, à camper le personnage de l’Européen qui rêve
de retrouver son humanité corrompue par la “civilisation” en se
ressourçant à Madagascar, en adhérant à la vie primitive dans les
1villages malgaches : le “décivilisé” . » Les guillemets qui balisent
les termes de « décivilisé » et « décivilisation » auraient donc pour
fonction de marquer une distance critique face au concept de
« civilisation » brandi tel un étendard par les milieux coloniaux
èmefrançais du début du XX siècle.
On mesurera précisément l’écart entre cette nouvelle
représentation du monde colonial et celles qui le précédaient en
rapprochant cet ouvrage de celui auquel son titre fait écho, le
roman de Claude Farrère, Les Civilisés (prix Goncourt 1905) ;
certes, Farrère prenait déjà ses distances avec l’imagerie coloniale
en forçant le trait dans sa description d’une France indochinoise
aux mœurs dépravées et cyniques. Mais dans Le « Décivilisé »,
Renel ne joue pas de l’ironie, il choisit plutôt le décentrement.
Du héros du roman, Adhémar Foliquet, nous savons peu de
choses : qu’il a connu une enfance heureuse, fait des études de
lettres et dû gagner sa vie à la mort de son père. Devenu répétiteur
des lycées à Bourg-en-Bresse (ville où Renel fit lui-même ses
premières armes dans l’enseignement), il tente en vain le concours
de l’agrégation et, de dépit, rassemble ses économies pour tenter sa
chance à Madagascar. Dilettante à Tananarive puis prospecteur à la

1 Charles Renel, Le « Décivilisé » ; préface de Nivoelisoa Galibert ; postface de
Jean-Pierre Domenichini, Saint-Denis (La Réunion), Grand Océan, 1998, p. 8.
ix recherche de minerais précieux, il finit par contracter au cours de
ses voyages en brousse une fièvre bilieuse qui l’oblige à séjourner
longuement dans un village de la côte Est de l’île, que ses habitants
ont nommé « les Trois-Manguiers ».
Foliquet est dès lors, sans avoir le moins du monde anticipé une
situation aussi improbable, plongé dans le quotidien d’une petite
communauté betsimisaraka, du nom de cette ethnie malgache (dont
le nom signifie « les nombreux inséparables »), installée sur la côte
orientale de Madagascar entre Vohemar et Mananjary.
Il découvre aux « Trois-Manguiers » les plaisirs d’une vie simple,
sans contraintes, et guérit rapidement. Devenu l’ami du chef du
village et le familier des habitants, il se propose de tenir l’école du
village et d’enseigner les rudiments du français aux enfants. C’est à
ce stade de sa « décivilisation » que le roman le saisit, alors qu’il
est installé depuis un mois dans sa case, vivant ses journées entre
les leçons du matin et les flâneries de l’après-midi. Comme l’écrit
1Pierre Maury, qui a procuré une édition numérique du roman , « le
livre fourmille de scènes saisies sur le vif et de discussions sur la
valeur comparée de différentes cultures ». Renel se plaît en effet à
rapporter les menus propos des femmes du village, à décrire leurs
occupations quotidiennes, entre tressage des corbeilles, corvée
d’eau, préparation du repas… Mais l’observation réitérée constitue
bientôt le socle d’une mise en question du mode de vie européen
dont Renel nous décrit pas après pas les étapes. Dans un premier
temps, Adhémar Foliquet prend ses distances avec l’exigence de
rationalité européenne.

Comme il avait changé déjà depuis qu’il vivait chez les Betsi !
Naguère, en Européen curieux, il eût demandé le comment, le
pourquoi de la règle édictée […]. Maintenant, persuadé de la prudence
des Ancêtres Betsimisârak et de leur sage adaptation à la nature
ambiante, il commençait à comprendre l’utilité de la tradition, la
nécessité d’une loi indiscutable et indiscutée. (p. 21 ci-dessous)

Puis il se surprend à oublier totalement sa montre, pour mieux
goûter sans mesure et sans fin la beauté et le silence des jours, la
tiédeur des nuits. Même la notion de joie lui devient étrangère, au
profit d’une « douceur languide de vivre » qui écarte toute envie de

1http://aquarom.free.fr/Ebooks%20libres/Livres%20libres%20PDF/Renel/renel_le
_decivilise.pdf
x mouvement. « À quoi bon agir ? Pour quelle fin lointaine et
dérisoire ? » (p. 47). Le héros du roman, rassemblant ses maigres
souvenirs d’étudiant en humanités, se fait fort de rattacher cette
démarche à la recherche stoïcienne de l’ataraxie.
Il faut ici souligner l’habileté narrative dont fait preuve Charles
Renel dans ce roman. Construit autour d’une figure centrale de
jeune premier à laquelle l’auteur accorde une évidente sympathie,
le texte travaille la ressource littéraire d’une incertitude entre deux
voix narratives divergentes malgré leur proximité : celle du
narrateur omniscient et celle du héros de l’histoire, Adhémar Foliquet.
Si ce dernier pose un regard curieux, voire fasciné, sur les beautés
naturelles de son nouvel environnement comme sur le charme
indéniable revêtu par les rencontres qu’il y fait, le narrateur adopte
un regard plus distancié, plus objectif oserait-on dire, sur cet
univers betsimisaraka qu’il connaît bien et dont il mesure les
limites. Toutefois, comme le souligne Serge Meitinger dans son
analyse du roman :

L’auteur-narrateur ne laisse pas toujours clairement distinguer son
niveau d’intervention dans le récit, ce qui maintient une ambiguïté
parfois dommageable en ce qui concerne son propre choix idéologique
et le mouvement d’ensemble des idées : qu’elle résulte de l’indécision,
du désir de brouiller les cartes ou d’une certaine maladresse littéraire,
cette carence empêche ce livre agréablement écrit d’atteindre, faute
de style vraiment personnel, une haute qualité littéraire (bien qu’elle
1lui interdise également de verser dans le roman à thèse) .

Un épisode illustre bien cette ambiguïté ; il s’agit d’une
rencontre avec un lépreux vivant à l’écart du village, survenue lors
d’une matinée de promenade qui s’avérera déterminante dans
l’évolution de notre héros.
Ce jour-là, Radémâri, ainsi que l’appellent ses voisins du
village des Trois-Manguiers, fait trois rencontres singulières à
l’occasion de son excursion en forêt ; il converse avec un vieillard,
rencontre un malade et visite le lieu de repos des morts. La charge
symbolique de chacune de ces rencontres l’invite nécessairement à
la méditation, une méditation qu’en homme de lettres accompli il
nourrit de réminiscences aussi diverses que Virgile et les boddhi-

1 Serge Meitinger, loc. cit, p. 4.
xi sâtvas indiens, ou bien encore Voltaire et les Contes cruels de
Villiers de l’Isle-Adam – dans lesquels une nouvelle rapporte
l’histoire d’un jeune lord anglais serrant la main d’un lépreux.
Après avoir longuement médité sur le chemin du retour, Adhémar
sort rasséréné de cet ensemble de rencontres initiatiques, retenant
en dernier ressort de son dialogue avec le lépreux l’idée d’une
« persistance immortelle de la douce vie ».
Le regard de Renel sur son personnage est moins indulgent, qui
pointe à l’appui de cette involution, et du renoncement d’Adhémar
à sa vie antérieure, autant l’influence dolente du climat que de
hautes considérations spirituelles.

ø

Plusieurs autres événements viendront bousculer l’existence
paisible du jeune instituteur, mais aucun n’est de taille à la remettre en
cause ; il faudra, pour ramener Adhémar Foliquet aux exigences de
sa « race », sa lecture du papier apporté par un courrier hors
d’haleine, contenant l’« ordre prescrivant la mobilisation générale
à Madagascar et dépendances ». Le déclenchement de la Première
Guerre mondiale sonne la fin du rêve par l’appel du sang.
Cette conclusion révèle toute l’ambiguïté du roman, ainsi que le
soulignent Serge Meitinger et Jean-Claude Carpanin
Marimoutou dans leur préface à leur édition du roman en 1998 :

Charles Renel […] malgré la teneur critique de son roman […] fait
la part belle à l’exotisme au sens ordinaire du terme. Il situe son héros
dans une ambiance idyllique bien que cette dernière soit présentée en
même temps comme une cause de régression. L’ambiguïté est
constante : un discours fortement critique et ironique ne cesse de relativiser
les valeurs, dépouillant la civilisation européenne de ses prétentions à
être la Civilisation et dénonçant les dégâts irréparables engendrés par
le « progrès » ; mais d’autre part, le désir d’un retour aux origines, le
charme d’une vie primitive ignorante des contraintes liées au
développement économique sont présentés comme une tentation régressive.
Le livre essaie de faire d’une pierre deux coups et y réussit assez
bien : flatter et satisfaire le lecteur, d’un côté, grâce au plaisir procuré
par le texte, description riche, minutieuse et séduisante d’une vie
encore proche de ses sources, vision d’une nature encore intacte ;
éveiller, de l’autre, son esprit à l’idée relativiste. Le roman se termine
sur la mobilisation générale d’août 1914 qui, ô paradoxe, est le choc
xii salutaire qui fait réintégrer au héros les valeurs de sa civilisation.
Charles Renel a inventé ici l’idylle critique, la nostalgie des origines
de l’humanité ne se séparant pas de la conscience historique et
1culturelle qui interdit tout retour aux sources .

Cette notion d’« idylle critique » est reprise et accentuée par
Nivoelisoa Galibert, qui réfléchit longuement sur le néologisme de
2« décivilisation » dans son étude sur le roman . Elle rappelle que ce
terme n’est pas neutre et suppose qu’il n’est de civilisation
qu’occidentale.

Le cycle de la décivilisation présente une particularité parmi les
littératures francophones de l’océan Indien : il s’agit de littérature
française, écrite en français par des Français qui ont porté un regard
scrutateur sur l’autre. Or, bien que l’entreprise de la « décivilisation »
vise la fusion avec l’autre, le rapport avec l’environnement réel de ce
dernier est le plus souvent stéréotypé, quand il n’est pas simplement
occulté par le même qui surgit toujours comme valeur en dernier
ressort.
De ce fait, ici, l’interculturalité se joue entre deux seuls éléments :
d’une part, la culture de l’auteur/observateur et d’autre part, celle du
lecteur/objet observé, en l’occurrence aujourd’hui l’enseignant
originaire de l’océan Indien. On est alors en devoir de s’interroger sur
les effets de sens de cette littérature de la décivilisation. Mais avec le
3recul du critique confronté à un objet historiquement daté .

À l’époque même de Renel, ces questions sont vigoureusement
débattues, et l’événement créé par l’Exposition Coloniale de 1931
suscitera de nombreuses productions intellectuelles autour de ce
thème, parmi lesquelles l’essai d’Eugène Pujarniscle, Philoxène ou
4de la littérature coloniale , qui propose une nouvelle définition,
appuyée sur de nombreux exemples, de cette catégorie littéraire.

ø



1 Océan Indien. Madagascar – La Réunion – Maurice, Paris, Omnibus, 1998
(Introduction, p. VII-VIII).
2 Nivoelisoa Galibert, Préface, loc. cit.
3
http://nivoelisoagalibert.unblog.fr/2008/11/19/le-decivilise-de-charles-renel-1923a-robert-mallet-1964/.
4 Coll. Autrement Mêmes 61, Paris, L’Harmattan, 2010.
xiii La mémoire des travaux de Charles Renel à Madagascar connaît
depuis peu une nouvelle actualité, liée à l’ouverture fin décembre
12014 du musée des Confluences à Lyon . Renel avait en effet
collecté et étudié lors de ses déplacements professionnels de
nombreux objets de culte, notamment des talismans. À son décès,
sa veuve prit la décision de léguer ces collections au Musée
2colonial, situé dans les murs de l’actuel Muséum de Lyon . Le
fonds Renel vient de rejoindre les collections du nouveau musée
des Confluences. Christine Athénor, chargée des collections
Afrique-Océanie de ce nouvel opérateur culturel rhônalpin, a
effectué des recherches minutieuses sur le legs Renel :

Cette collection comprend des objets de culture malgache (350),
des plaques de verre (900) et des photographies sur papier, de Charles
Renel et du photographe Ramilijaona. Il y a très peu de traces écrites
de sa main, déposées au Muséum et se rapportant à ces objets, ce qui
est curieux pour un universitaire et un écrivain. Heureusement ses
carnets de route ont pu être consultés au centre des archives
d’OutreMer à Aix-en-Provence, relatant ses tournées, liées à ses fonctions
dans l’enseignement, réalisées de 1908 à 1922, dans l’Ouest, le Sud et
3l’Est du pays . D’autres carnets de tournées datées de 1907 à 1922
sont conservés en collection particulière à Madagascar puisque
Del4phine Burguet a rédigé un travail à partir de ceux-ci à Madagascar .

Le fonds Renel du musée des Confluences est dorénavant organisé
en trois axes (religion et spiritualité, enseignement et art,
ethnologie et romans). Il devrait contribuer à relancer l’intérêt pour une
étude approfondie de cette figure majeure de la France coloniale.


1 Lire sur ce point l’article de Christine Athénor, chargée des collections
AfriqueOcéanie du musée des Confluences : http://www.museedesconfluences.fr/
musee/conferences_colloques/colloques/2007_histoire_collections/actes/athen
or.pdf.
2 À l’exception de sa collection de manuscrits arabico-malgaches, donnés au
département Madagascar du musée de l’Homme et qui sont répartis
aujourd’hui à Paris entre le musée du quai Branly et le Muséum national
d’histoire naturelle.
3 Charles Renel, Carnets de route, 1908-1922, Fonds privé Charles Renel,
51APC, Centre des Archives d’Outre-mer, Aix-en-Provence.
4 Delphine Burguet, « Charles Renel et le culte traditionnel », Taloha, numéro
14-15 (28 septembre 2005), Antananarivo, Madagascar.
xiv


NOTE TECHNIQUE ET REMERCIEMENTS

L’édition choisie est celle de 1923 ; il s’agit de l’édition originale
parue chez Flammarion dans la collection « La Première Œuvre ».
L’orthographe n’a pas été modifiée.

Nous tenons à remercier la famille Pont pour nous avoir donné
la possibilité de consulter ses archives personnelles, riches en
cartes postales de l’époque coloniale. Nos remerciements vont
aussi à Roger Little pour son accompagnement éditorial patient et
rigoureux.

C. R.























xv

Carte de Madagascar
permettant de situer l’action du roman
xvi