Le Miel et l'amer

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De l’héroïne de Mme de La Fayette à celle de Laclos, toutes savaient qu’il ne fallait tomber amoureuse des Valmont et autres Nemours. Toutes avaient été prévenues qu’elles s’y brûleraient les ailes. Qu’elles laisseraient dans cette relation trop d’elles-mêmes. Qu’elles seraient victimes de leurs propres sentiments, incandescents. Et pourtant, elles plongèrent, faisant fi des recommandations et des avertissements… Elisa, adolescente vittelloise, ne fera pas exception à la règle et succombera, en dépit des reproches, à Xavier Langlade, se consumant totalement pour lui, oubliant le danger, espérant changer cette âme inconstante et volage, au passé sulfureux. Vibrant dans sa présence, le recherchant partout, endurant même ce chaud et ce froid qu’il soufflera sur leur liaison. Une passion que ses parents tenteront d’étouffer en éloignant la jeune femme de cet être magnétique et versatile. Face à l’incompréhension des siens, Elisa prendra pourtant une autre voie et trouvera refuge à Paris où ni la distance, ni les décennies ne viendront à bout de sa folle inclination. De l’adolescence à la maturité, une histoire d’amour hors du commun qui, loin de s’affaiblir et de s’étioler, se renforce et s’exacerbe, jusqu’à l’insoutenable et la complète abnégation de soi. De la jeune fille en fleurs au statut de la maîtresse, un autoportrait féminin dominé par l’attente de l’insaisissable homme aimé. Œuvre brûlante et ardente, où le "je" d’Elisa nous place au contact de ses irrépressibles et impérieux sentiments, "Le Miel et l’amer" se lit comme une épopée intime à travers les aléas d’une passion immortelle.

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EAN13 9782748349566
Langue Français

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Le Miel et l’amer
Christiane Marques










Le Miel et l’amer

ou l’amour qui fait mal




















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IDDN.FR.010.0113867.000.R.P.2009.030.40000



Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2009





Préface



À l’âge des premiers bals, Elisa rencontre son destin à
Vittel, délicieuse station thermale. Elle voltige dans les
bras de Xavier, qui a tout pour lui plaire, le charme,
l’élégance et l’esprit. Elle se laisse courtiser et lui voue
aussitôt un amour absolu. Mais bien vite au gré des
évènements durs et joyeux, cassants ou abusifs, elle comprend
que son beau séducteur voué au célibat « longue durée »,
ne répond pas à ses sentiments. Elle essaye alors de lutter
contre cette passion amoureuse qui l’effraie. Espoir,
désespoir, séduction, reculades, se côtoient pour aboutir à
une issue forcément fatale. L’histoire d’amour bascule et
trouve son dénouement avec une rupture provoquée par le
mariage obligé de l’aimé avec une autre femme.
L’inachevé devient alors pour l’héroïne, exilée à Paris,
destructeur…

Comment vous décrire sans faux-fuyants, au plus
intime des élancements lancinants, la douleur que provoque
une telle séparation, et vous distiller les mille nuances de
ce qui ne s’explique pas, ne s’analyse pas, sans rien
cacher, sans rien adoucir, sans tricher.

Comment ensuite dans un enfer assommé de «
silence », où le temps ne s’écoule plus, où le passé engloutit
l’avenir, pourrait-il encore y avoir pour elle l’espoir
d’aimer ? Qui pourrait alors être capable de bouleverser le
paysage, d’apaiser ce mal-être ? Sûrement pas un homme.
Qui donc permettra à l’inconsolable de se sentir à nouveau
vivante ?
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Trente-quatre ans se sont écoulés, Elisa a remonté la
pente en s’épanouissant tout d’abord professionnellement,
puis sentimentalement auprès de son compagnon, Michel,
mais elle n’a pas renoncé à son rêve de jeunesse. Elle
revient sur les lieux de la passion contrariée… Elle veut
retrouver l’absent, celui avec qui elle rêvait mariage et
enfants, mais comment franchir tout à coup les barrières
de son mutisme ?

Dans un instant de grâce et à la faveur d’un hasard, la
vie offre peut-être une seconde chance à Elisa, l’amour fou
de jadis qu’elle imagine revivre avec Xavier. Hélas, après
le miel des premiers rendez-vous, à peine croit-elle l’avoir
retrouvé que l’histoire se répète. Forgée dans un creuset
tourmenté de sentiments contrariés, d’aspirations violentes
et de douleur, elle flirte avec le bonheur sans jamais
vraiment l’embrasser. Elle comprend qu’il n’y a pas de place
pour elle dans l’existence de celui qui, deux pas en avant,
trois pas en arrière, se dérobe, se livre avant de se dérober
encore, ne va nulle part, se refuse à se séparer d’une
épouse dominatrice, fermement installée ; finalement, il ne
peut rien lui offrir d’autre qu’une relation frustrante,
amère, inconfortable ; le second rôle. Pourtant, nulle
échappatoire ne semble possible…

Alors, Elisa sortira-t-elle victorieuse ou vaincue de son
tourment amoureux ? La providence écrira-t-elle le dernier
chapitre dans les larmes ? La désespérance se
révélera-telle porteuse d’une absolue rédemption, pour que la suite
se raconte dans les mêmes conditions extraordinaires qui
furent celles de la rencontre, un conte de fées ?
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Avant propos
Juste quelques mots pour vous retenir
encore et encore…



Un matin, en m’extirpant des bribes blanches d’un
sommeil haché, avec la volonté gourmande des
autodidactes, je prends avec discernement la décision d’écrire cette
histoire. Un étrange engagement que je veux tenir avec
une détermination peu commune, comme si ma vie tout
entière dépendait de ce choix matinal.

Je rédige mon récit à la première personne pour me
glisser avec un naturel confondant dans la peau de
l’héroïne que l’on découvre à deux moments de sa vie et
de sa relation avec son bien-aimé ; adolescente
romanesque, amoureuse d’un séducteur notoire. Puis, femme mûre
qui essaie de reconquérir cet unique amour.

Dans la première partie, un lys entre les dents, je
reviens avec bonheur sur ses pas de petite fille, dans un
décor qui a enchanté son enfance. Après ces réminiscences
tendres et acidulées, je vous emporte pour vous faire
plonger au cœur de sa souffrance amoureuse. Je vous lègue les
temps forts de sa vie, de ses espoirs, et de tous ses
premiers rêves déchirés, sans oublier son rôle surprenant de
lesbienne pendant un temps.

En seconde partie, trente-quatre ans plus tard, je
réveille sa mémoire meurtrie, mais vivante, pour renouer les
fils de son adolescence froissée, reconstruire ses années
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« de plomb ». Je dissèque les émotions de son présent
heurté.
Le crayon vif, l’humour piquant, je croque cette
intrigue sur fond d’adultère, et tire sans sommations sur ses
retombées sulfureuses. Entre ces lignes chagrines, des
destins se croisent au gré d’un récit qui grince parfois sous
les sourires, en une peinture acerbe. Ma plume
s’enflamme, échappe à mon contrôle. Je me perds sur la
piste dangereuse du ressentiment, et parfois, je ne le fais
pas avec élégance. (Hitchcock disait — « Plus le méchant
est réussi, plus le film est un succès…)

Lors de cette confrontation violente avec l’amour qui
fait mal, en m’appropriant le rôle d’Elisa, je me livre par
des mots simples, hérissés d’épines et de broussaille.
Tout à la quête du temps qui passe et que l’on doit
retenir patiemment, doucement, le cœur en écharpe, je me
faufile dans ce coton tiède. Je me laisse envahir et bercer
par une tendresse inconnue.

C’est une histoire de volonté et d’image. Celle d’une
femme qui ne veut pas lâcher ses rêves un peu grinçants,
ni renoncer à l’être aimé. Une attitude qui fait débat. On
peut se demander où est passé son amour-propre.
Alors, vous, chère lectrice, cher lecteur, si vous étiez
aveuglé par cette drogue destructrice, malsaine, la passion,
que feriez-vous à la place de cette audacieuse, qui, comme
vous le constaterez, aime à en mourir, d’où son incessant
besoin de « rustines », pour réparer son cœur malmené ?
Son attitude est-elle une aliénation ? Assurément, son
bagage est lourd, et son obsession amoureuse
quasipathologique est pour elle comme vivre une guerre.
Pourra-t-elle gagner votre cœur, malgré sa naïveté
confondante ?
Si tel n’était pas le cas, cela voudrait dire que j’ai
échoué !
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À Xavier,

Depuis un certain temps déjà, obsédée par l’idée que
les images disparaissent un jour, je résiste à un désir qui
devient chaque jour plus fort… Celui de prendre la plume
pour écrire notre histoire qui, aujourd’hui, exige que je la
raconte enfin pour la sauver de l’indifférence. Rien ne doit
se perdre. Pas de quoi sourire pourtant.
Mon intuition me dit que c’est seulement lorsque tout
sera mis noir sur blanc que je serai enfin délivrée de ce
passé.
Je souhaiterais te faire vivre toutes ces choses belles et
difficiles comme la vérité, que j’ai peur d’oublier avec le
temps, et dont certains rappels me sont encore
insupportables.
Comment te dire, te redire ma douleur de jadis ; celle
de ton absence brutale lorsque tu m’as été arraché. Je
n’ai pas compris pourquoi. Je n’ai rien pu faire, je suis
restée là à ressasser, à remâcher, et à me débattre.
J’ai encore mal de tout ce silence noir, de tout cet
après, de toute cette litanie du temps qui s’est étiré, qui
s’est perdu sans ta présence…
Les années ont passé, la douleur qui m’habitait s’est
peu à peu apaisée comme la tempête qui retombe, et même
si j’ai fini par me résigner, je ne suis jamais parvenue à
tourner la page complètement, ni à construire un bonheur
serein.
Bientôt notre voyage s’arrêtera. Si je n’écris pas, que
restera-t-il de nos souvenirs ?

Elisa
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Première partie




Chapitre 1
Au pays des délices



À l’âge des douceurs, grâce à la tendresse d’une famille
attentive, je croyais que ma vie serait toujours une cuillère
de miel. Après tout, c’est ainsi qu’elle avait débuté,
lorsque j’ai poussé mon premier cri dans notre maison, au 6
rue d’Armandy, tout près du spectaculaire « Pont de la
Tranchée », qui enlaçait le panorama magnifique de tout le
port d’Annaba, ville qu’on appelait à l’époque, Bône « La
Coquette », mon plus beau point d’ancrage.
Oui, c’est un Vendredi Saint à cinq heures du matin, sous
un ciel extraordinairement serein et une terre aveuglée de
soleil, que je suis entrée dans l’existence aussi facilement
qu’une ballerine glisserait ses pieds dans des chaussons de
danse.
Mon émotion est à son comble lorsque j’évoque ces
années sereines, passées dans cet univers encore
tranquille : « l’Algérie », le pays unique de ma première
mémoire. Un clin d’œil à l’histoire pour rappeler qu’il a
été, de 1832 à 1962, un département français. Je n’ai pu
oublier cette terre promise et tout ce passage à
« l’heureux », imprégnés d’un amour et d’une joie
ineffaçables.
Et voilà que ressurgissent dans mon esprit, tous ces
petits riens qui font une enfance heureuse. Juste me rappeler
les odeurs délicieuses de la cuisine de ma mère, les mots
tendres, les dimanches, le bonheur, mais surtout toute une
générosité qui déborde, celle de mes parents, dont je garde
une image attendrie.
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Quel plus beau cadeau pouvais-je leur offrir que de
m’abandonner dans le prolongement de ces souvenirs si
chers, cadenassés dans les replis éloignés de ma
conscience.
Aujourd’hui, un voile sur le regard, je m’immerge dans
ces inestimables images d’archives, comme si j’allais
chercher dans une vieille malle. J’entrebâille une porte qui
vient de l’intérieur, pour vous faire découvrir, au fil d’une
narration fragile, ce merveilleux ressassé qui ensoleille ma
vie à jamais, et que j’égrène toujours au fil du temps…
Le passé réapparaît, déborde. J’ai cinq ans. Je me revois
petite fille heureuse. Sous le regard aimant de mes
protecteurs, tout en mimiques et irrésistibles moues d’enfant, je
ris, je m’intéresse, je virevolte, je grimace, je boude, je
m’exaspère. Je suis comme au théâtre, je m’amuse de
l’attention qu’ils me portent comme si j’improvisais des
mini drames sans importance. Puis, je cours me blottir
dans leurs bras affectueux. Leurs visages enfouis dans la
danse de mes boucles blondes qui chatouillent leur nez, et
tout à coup, fusent mes éclats de rire, leurs gestes tendres,
leurs baisers sur mes joues, et un peu de cet optimisme
doux qui aide parfois à supporter la grisaille de
l’existence. Tout est conte, tout est beau, sauf que dans le
milieu des années 50, les rumeurs de guerre circulent,
sonnant le glas de l’insouciance de cet âge d’or.
C’est ainsi, qu’avant d’être une jeune fille prise dans
ses contradictions, je fus une gamine choyée. J’ai eu le
grand bonheur de m’épanouir au sein d’un foyer aimant,
uni, respectable, qui a toujours joué le rôle de rempart
contre tout ce qui pouvait m’inquiéter. Ma famille avait
surtout envie que je connaisse la joie et l’insouciance, et
non pas la colère et la tristesse.
Aussi loin que je remonte dans les sentiers de ma
mémoire, mon enfance, moment privilégié de la vie, a été
sans nuages. Avec un doux parfum de nonchalance, mon
statut privilégié de fille unique me permettait de savourer
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la plus douce des quiétudes. Mes soucis glissaient sur moi
comme l’eau sur les plumes d’un canard. Je me laissais
gagner voluptueusement par le rythme un peu décalé de
cet art de vivre, nourri de tant de promenades rituelles, de
baignades endiablées, de sympathiques kermesses, de
jeudis après-midi au patronage, de très nombreuses fêtes
locales célébrées en grande pompe, où la musique et la
gourmandise avaient une large part. C’était une période
sans gaspillage.

Mon tout premier souvenir fort, c’est la douce et
fantastique parenthèse de fin d’année, la fête de la Nativité. Mes
parents qui avaient l’énorme responsabilité de me faire
rêver, gardaient le goût des traditions et s’efforçaient
chaque année, de rendre inoubliables ces instants enchantés.
Pas besoin de faire de grands frais pour m’offrir un monde
magique. Il y avait d’abord l’envoi de la lettre au
légendaire Père Noël, puis l’effervescence des préparatifs.
Notre intérieur, un trésor de simplicité très étudié, se
mettait vite à l’heure des réjouissances. Je ne ratais pas
une seule étape, que ce soit l’emplacement du sapin
rapporté fièrement dans la salle à manger, la pose de la
dernière boule décorative, ou le passage en cuisine pour
l’élaboration de la bûche pâtissière, toujours
soigneusement confectionnée à l’avance par mes bienfaiteurs qui
souhaitaient profiter pleinement de la soirée.
Du haut de mes jeunes années, mon cœur vibrait et mes
yeux pétillaient, j’étais au septième ciel. Je me souviens
très bien de mon éblouissement lorsqu’à la tombée de la
nuit, alors que la dinde dorait au four, astucieusement, ma
mère multipliait bougies et guirlandes, de la porte d’entrée
au salon, en passant par la table et le rebord des fenêtres.
Comme un jeu dont elle était le maître d’œuvre, elle savait
donner un éclat particulier à cette nuit au pays des
merveilles, digne d’un réveillon de cour, en jouant avec ces
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oasis de lumière qui créaient une ambiance féerique pour
la petite fille que j’étais.
Lorsque tout était embelli et mon attention focalisée, la
fête pouvait commencer. À la lueur des photophores, la
table revisitée était toujours chaleureuse. Une place de
choix était réservée aux dattes fourrées, aux oreillettes et
aux sept desserts, promesse d’une année douce. L’attrait
pour le sucré n’était pas étranger à la fête, et le paradis est
toujours à portée de bouche lorsqu’on est petite.
Après les douze coups de minuit et le rituel des câlins,
j’entrais dans la tragédie lorsqu’il était temps pour moi de
rejoindre le marchand de sable, dans l’attente de
découvrir, le lendemain matin, les yeux émerveillés, les jouets
déposés miraculeusement dans mes petits souliers par ce
vieux bonhomme à la barbe blanche, « le Père Noël ».
Comme par hasard, celui-ci exauçait toujours mes vœux
sans la moindre erreur… Une chose était certaine, mon
impatience. Ce jour-là, il n’y avait pas de grasse matinée ;
dès le réveil, c’était la ruée vers les cadeaux et les
friandises avant de déguster le petit-déjeuner qui était préparé
avec plus d’attention encore. Pour apporter du soleil sur
notre table et passer un moment gourmand, ma mère se
levait la première pour faire chauffer sur le fourneau une
pleine casserole de chocolat et préparer quelques douceurs
odorantes. À mon entrée dans la cuisine, je ressentais
l’excitation du ventre, je respirais l’odeur du pain chaud et
des brioches qui finissaient de cuire dans le four avant de
craquer sous ma dent. Après ces saveurs incomparables,
chacun restait en pyjama à paresser, à apprécier ses
présents, à grignoter, et à jouer quel que soit l’âge !
Parce que ma mère me protégeait des yeux avec une
férocité de louve, si effrayée à l’idée que je puisse tomber, je
ne reçus jamais de bicyclette, ni de patins à roulettes, bien
que je fusse pourtant toujours entourée d’énergie
masculine. Je ne me détournais pas des jeux casse-cou, d’adresse
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ou de compétition de mes petits amis d’enfance et voisins,
Pierre-Jean et Jean-Jacques.
Un tantinet séductrice, j’étais aussi de ces petites filles
qui s’amusaient à jouer les grandes dames devant la glace.
Avec une drôlerie conforme à mon âge, en cachette, je
chipais talons hauts et maquillage à ma mère. J’étais déjà
sensible à la mode…
J’ai eu les mêmes petites histoires d’école et de genoux
écorchés que tout le monde. Guère plus d’un mois avant la
rentrée, nous nous concentrions sur l’achat de la blouse
bleue qui était de rigueur. Je me revois avec mon cartable
tout neuf, lors de ma première rentrée scolaire sur les
bancs de la communale « Caraman… J’ai versé les petites
larmes d’usage comme s’il en pleuvait, essayant
d’échapper aux moqueries des plus grands. Ma première
institutrice avait volé à mon secours, en m’offrant
discrètement un mouchoir et en dispersant mes tourmenteurs,
tandis que ma mère tapie derrière une vitre et à l’abri de
mes regards, sans oser intervenir, contemplait la scène en
ayant bien du mal à retenir son débordement émotionnel.
Après le cours préparatoire, la tête plongée dans les
livres et les cahiers d’école, j’étais irréprochable, avec à
mes côtés, mon père, hyper anxieux, qui suivait ma
scolarité de près. Il était mon mentor, surveillait mes devoirs, et
pour faire briller encore plus son regard exigeant, je lui
donnais toute satisfaction. Mais volontiers agitée aussi,
pour épater la classe, je m’appliquais toujours à faire
l’intéressante. Au moment de la récitation, je m’évadais
avec une insolence magnifique à travers les fables de la
Fontaine ou les poèmes de Victor Hugo, avec une seule
envie, tout en les déclamant avec « le ton », de faire le
clown sur l’estrade. Ces pitreries non dénuées d’intérêt,
étaient risquées et me valaient bien souvent un zéro de
conduite. Je me souviens très bien de mon embarras
lorsque, rouge de confusion, c’était le moment de faire
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signer mon carnet scolaire à mes parents qui vivaient ce
mauvais résultat comme un drame.
Cinq ans plus tard, j’ai rejoint fièrement le lycée Ernest
Mercier pour suivre mes études secondaires, lesquelles, à
cause de la guerre, s’interrompirent brusquement.

Quand ma ville, paradis de « l’anisette » et berceau de
la « tchatche », s’offrait de tout son éclat, le touriste était
d’emblée envoûté par l’odeur des orangers, des
citronniers, et par la douceur des couleurs. Bien qu’elle ait
épousé l’Orient, elle gardait un caractère très français. Pas
étonnant que beaucoup d’illustres écrivains
immortalisèrent ce petit coin dans leurs écrits et tombèrent amoureux
de cet Eden qui sentait si bon l’olivier. On a pu y croiser
entre autres, Alexandre Dumas, Gustave Flaubert, Pierre
Loti… Était-ce pour l’attrait de son climat, pour ses allures
de fêtes perpétuelles ou pour son sourire aguicheur, que la
magie du lieu a toujours adressé aux étrangers ?
J’ai grandi jusqu’à l’âge de quinze ans dans cet écrin, à
l’ombre de ses palmiers et de ses grappes de
bougainvillées. Le parfum de ces fleurs me transporte encore
pardelà le temps et l’éloignement.
Sur cette terre envoûtante où vibrait toute une histoire,
où l’on honorait Saint Augustin, père de l’église latine, j’ai
connu des hivers à peine frileux, et quand ailleurs tout
était recouvert de neige, je palpitais encore sous le soleil.
En été, avec 40° à l’ombre, je rentrais aux abris et cultivais
voluptueusement l’art de la sieste.
Cet endroit extraordinaire, ce grain de beauté posé sur
la côte méditerranéenne me semblait bien à l’abri de la
fureur du monde ; il avait pour moi un vrai goût de
nirvana. Une splendeur qui s’éveillait en douceur aux premières
lueurs de l’aube, et lorsqu’au retour de mes grandes
vacances scolaires passées chaque année, dans un coin de
l’hexagone, je revenais vers ma ville, du pont du paquebot,
j’avais la chance de distinguer tout ce qui échappait à ma
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vue lorsque je me trouvais sur la route de la corniche ;
dans un décor écrasé de soleil, à deux doigts de paraître
irréel, sur la colline face à la plage appelée « le lever de
l’Aurore », c’était l’éblouissement du cimetière
musulman. Ses stèles de couleur pastel confondues avec l’azur le
rendaient attrayant, d’où l’expression Bônoise qui pouvait
surprendre un étranger : — « Si tu vois le cimetière de
Bône, l’envie de mourir, il te donne ! »
À l’époque, le cœur de ce grand port ancré sur la frange
méditerranéenne battait avec ivresse jour et nuit, et
présentait tous les symptômes d’un lieu délicieusement paisible.
Cette petite merveille avait le chic, le glamour d’une vraie
carte postale ; entre ciel et mer, rien que du bleu à perte de
vue…
Sur douze kilomètres, Bône déroulait le long de la
Corniche sa végétation flamboyante, ses criques, ses plages
dorées, ensoleillées, ourlées de jolies villas, et jalonnées
d’hôtels, de belvédères, en menant le promeneur par le
bout du nez. Un long ruban dessinait la route côtière où la
Méditerranée d’un bleu turquoise dictait sa loi et venait
battre de ses vagues écumantes le rivage, léchant le sable
lisse et fin comme du talc. Toute une beauté si chère à
mon cœur d’enfant.
Lorsqu’assoiffés de fraîcheur, nous suffoquions, en
étroite symbiose avec l’élément aquatique, nous n’avions
pas de choix plus exquis pour fuir la torpeur de ces heures
chaudes, que d’emprunter le tram ou le charme désuet
d’une calèche afin de migrer vers les plages. Le choix de
l’une d’entre elles s’avérait toujours difficile. Pour côtoyer
la bourgeoisie avide de bains de mer, celle de Toche était
la plus raffinée et la plus élégante, Saint Cloud la plus
familiale. Très recommandée était celle de Chapuis.
Moi, je préférais celle de la Caroube, réputée pour ses
coquets cabanons sur le sable, rien de plus tendance à
l’époque. Dûment « équipés », notre arrivée ne passait pas
inaperçue ; les « Duccini » à la mer, c’était folklorique !
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Les sacs posés, j’échappais au contrôle de mes parents. Je
m’éclipsais à grands cris pour me réfugier dans les bras de
mes oncles et tante, Marcel et Augustine, accompagnés
d’une cohorte d’amis avant d’être entraînée par mon petit
cousin Christian. Aussitôt la plage, avec ses rites
immuables, devenait mon royaume ; il y avait l’inévitable
concours du plus beau château de sable, la traque des
crabes dans les rochers et la plongée dans les eaux
opalescentes. Je goûtais un vrai plaisir d’enfant à
m’ébattre dans l’écume des vagues. Le vent marin avait
vite fait de sécher ma peau mouillée.
Après l’« incontournable apéro », les joyeuses grillades
ou la dégustation de délicieux coquillages, que nous
dévorions avec gourmandise et surtout rapidement afin de ne
pas perdre le bénéfice de leur fraîcheur, j’appréciais, sous
la caresse du soleil et bercée par le chahut de la mer, une
sieste bien méritée. Je me réveillais ivre de plaisir avec un
éclat de soleil de trop, aussi rouge qu’une écrevisse,
malgré la crème solaire tartinée avec générosité par ma mère.
À la tombée de la nuit, lorsque le ciel défiait dans ses
tableaux du couchant, les plus grands génies de la peinture
abstraite, tout en savourant avec délectation ce spectacle,
les conversations en famille s’éternisaient autour d’un
pique-nique géant qui dévoilait bien des merveilles
locales.
Pour finir en beauté sur le littoral, une promenade
incontournable conduisait les plus curieux sur les hauteurs,
au promontoire du phare du Cap de Garde, qui, plein
d’arrogance, se dressait à plus de cent mètres de haut,
offrant ainsi un merveilleux balcon suspendu au-dessus de la
belle bleue, une vue imprenable. L’envie me prenait de
rester là, à dévorer cet étrange espace sans limite qui me
semblait fixé entre l’instant et l’éternité. Une sensation de
quiétude m’envahissait alors. Difficile de dire où s’arrêtait
l’horizon liquide et où commençait le ciel. Au cœur même
de ces falaises, et soigneusement dissimulé, était niché un
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restaurant réputé pour son vivier voué à la culture des
huîtres. Sur la grande terrasse de ce petit bijou, dans la
fraîcheur de quelques oliviers tordus par les ans, je
succombais à la saveur caractéristique de ces fruits de mer
auxquels se mêlait l’iode dont ils regorgeaient. Un seul
tour de moulin à poivre suffisait à en exalter le goût. Des
étoiles plein les yeux, j’en réclamais encore à l’oreille
attentive de mes parents !
Une autre villégiature était très prisée par tous les
Bônois, le dimanche, « La Grenouillère », qui, avec le
restaurant sur pilotis de chez « Redzin », faisait courir le
« Tout Bône », dans les années cinquante et tout début
soixante. Cette gigantesque paillotte avec son avancée
privative sur la mer, proposait à ciel ouvert un décor
extraordinaire, pour faire partager à ses hôtes la noblesse
de l’endroit, tout en se délectant sous la charmille, de
merguez piquantes et de chips fraîches ; une cuisine typique
qui attisait toujours autant mon plaisir gustatif. Ce
souvenir me laisse encore une empreinte olfactive incomparable.
Un vrai délice !
À cinq minutes à pied, les passionnés de plongée
trouvaient leur bonheur à la « Jetée du Lion », lieu de
rendezvous des nageurs. C’était là que, pendant ses heures de
loisir, mon père, très grand sportif, initiait volontiers à la
natation, avec une poignée de mordus, des adolescents
soucieux de façonner leurs corps. Il a entretenu ce bel
esprit de camaraderie jusqu’à notre départ d’Algérie. Nageur
infatigable, il a participé brillamment aux Championnats
Départementaux de Water-polo et a remporté la première
place, lors d’une traversée du Port d’Alger à la nage.
Lorsque je fus en âge de comprendre, c’est sous le fier
regard de ma mère et du mien, que celui-ci, dans son
élégant maillot et coiffé de son bonnet aux couleurs du club
de l’A.S.B., plongeait, replongeait, avec l’autorité, le
sérieux, l’application d’un champion. Je le revois sur la
brèche lors des joutes sportives, accrocheur, hargneux,
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combatif, très actif, disputant toutes les balles car il
n’aimait pas perdre. C’était un joueur de grande valeur
dont la réputation n’était plus à faire. Ses coéquipiers lui
faisaient entièrement confiance pour assurer la victoire
dans tous les matchs. Les jours de compétition, quelle
foule il y avait ! À chaque fois, son équipe remportait un
vrai succès populaire.
Étrangement, ce n’est pas à lui que je dois ma première
leçon de natation. Trop axé sur la performance, coach
intraitable, il laissait de côté le plaisir, et sans doute avait-il
eu peur de manquer de patience à mon égard. De fait, sans
ma bouée, il lui était impossible de m’apprendre à nager.
Je résistais en hurlant lorsqu’il cherchait à me faire
plonger du radeau sans mon équipement. Finalement, pour
cette exigence de réussite, il avait préféré faire intervenir
un autre maître nageur, Monsieur Ferrand, qui, un jour,
par surprise, eut recours à l’immersion forcée. À vrai dire,
j’avais horreur du sport, mais je préférais ne pas l’avouer à
mon père, de peur de le décevoir, une fois encore.
Ces réminiscences, bonnes ou mauvaises, aussi denses
que la végétation tropicale, me coupent toujours autant le
souffle lorsque je me les remémore… Je les relate comme
on bat des cartes, un peu au hasard. Tout à coup, je me
retrouve le nez au vent, tenant mon père et ma mère par la
main, en train de musarder sur les quais de notre joli port.
Nous y venions chaque été pour embarquer vers la France,
mais aussi certains soirs, pour prendre l’apéritif au bord de
l’eau, tout en assistant au retour des bateaux de pêche. Ces
embarcations aux couleurs vives rapportaient dans leurs
filets, des poissons argentés, pêchés en abondance, qui
faisaient de l’œil aux badauds et la réputation des tables de
la région.

C’est en faisant route vers la place d’Armes, une
adresse haute en saveurs, que l’on tirait un trait sur les
quartiers européens et que l’on pénétrait au cœur de la
26
vieille ville. Au pied des platanes, s’ouvrait une esplanade
piétonnière, aux bords de laquelle des arcades nous
invitaient à effectuer une petite halte pour goûter en plein air,
la cuisine orientale généreuse et épicée des étals
appétissants des brasseries qui me faisaient toujours saliver.
Après le plaisir des yeux restait celui du palais.
À la fraîche, le spectacle était permanent, et comme
beaucoup de pieds noirs, nous ne manquions pas de venir
nous sustenter de brochettes grillées à la braise sur de
larges barbecues, ou de savoureuses bricks au délicieux
mélange de pommes de terre, d’ail et de persil haché, ou
encore autour d’un couscous rehaussé d’un thé à la
menthe. Les odeurs des épices grillées s’insinuent encore dans
mes narines. Ces spécialités tout en goût, simples comme
le paysage, tenaient ferme le devant de la scène. Le carnet
de réservation affichait souvent complet car l’endroit était
charmant et les réjouissances d’un prix très abordable.
En s’écartant de ce secteur, le paysage faisait aussitôt
place à la grande mosquée avec son minaret octogonal et à
un dédale de ruelles étroites et de passages tortueux, pleins
de recoins insoupçonnés où tricotaient du talon aiguille,
certaines dames de petite vertu.

Au fil de mes flash-back, lentement mais sûrement, je
me revois sur l’emblématique Cours Bertagna, qui, après
l’indépendance, prit le nom de cours de la Révolution. Un
rendez-vous informel, un point de rencontre effervescent
le soir et le week-end, qui jouissait dans toute la contrée
d’une solide réputation. Victime de son succès, c’était la
Mecque des promeneurs. En toute quiétude dans une
impressionnante marée, on faisait « un tour de cours », en
prenant le temps d’arpenter de haut en bas, histoire de
flâner en ville, ses allées bordées de ficus.
On rencontrait des parents, des connaissances, mais on
apprenait aussi qui était amoureux, qui vivait une peine de
cœur, un deuil, et sous l’œil des parents consentants, cer-
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tains jeunes gens flirtaient un brin, tandis que moi, je ne
rêvais qu’à « Fanfan », mon glacier préféré qui proposait
en toute saison une de mes dégustations favorites, le
créponnet, un sorbet à base de citron, de fleur d’oranger et de
blanc d’œuf. Sa note onctueuse ravissait bien souvent mon
palais.
Grâce à son kiosque, le Cours savait être le centre de la
musique ; des concerts de qualité donnés par l’orchestre
philharmonique Bônois, surprenaient bien des mélomanes.
L’esplanade jouait aussi le prestige, en exhibant fièrement,
d’un côté, ses belles bâtisses avec ses façades d’un blanc
éclatant, sa galerie avec ses élégantes arcades, ses
nombreux magasins de luxe qui attisaient mon regard, ses
cireurs de chaussures qui offraient leurs services pour
quelques sous, de l’autre, un joyau, l’Opéra. Plus bas, un
prestigieux magasin, les « Galeries de France », où,
chaque fois que je rentrais de l’école récompensée d’un bon
point, je venais avec ma mère pour assister dans un décor
de théâtre, à la magie d’un divertissement interactif qui me
séduisait. Presque chaque jeudi après-midi, j’étais bercée
par la poésie de « Guignol ». Les yeux grands ouverts,
après les plaisanteries, je passais à l’ambiance recueillie,
surtout lorsque la fragilité de certaines scènes m’attristait,
et lorsqu’un violent coup de gourdin allait être asséné sur
la tête de la célèbre marionnette lyonnaise par un intrus
mal intentionné. Impressionnée, un frisson glacé me
parcourait l’échine. Comme tous les autres enfants, je hurlais
les bras tendus : — « Guignol, prends garde à toi ! ».
Bien sûr, grâce à nos cris légitimes, il se retournait, et la
catastrophe était évitée. Du coup, je me sentais presque
impliquée dans ce dénouement heureux. Puis le rideau
tombait sous mes plus vives exclamations.
À l’heure du café et des liqueurs, ceux qui n’avaient
pas envie de se coucher tôt terminaient la soirée sur une
des terrasses des cafés-concerts, au décor très « design »
comme le « Café de Paris » ou « le Maxéville », qui bor-
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daient le cours et complétaient parfaitement ce cœur
trépidant. Un lieu plaisant où l’on pouvait se détendre et boire
un verre en appréciant la troupe de danseuses de
musichall, qui, sur un rythme endiablé, exécutaient le quadrille
sur une espèce d’estrade surélevée. Et il avait beau faire
frais, sous la nuit étoilée, tout le monde était dehors et la
magie opérait. On ne songeait à rien… Qu’à l’instant
même. L’ambiance était d’autant plus belle que la ville ne
se sentait pas encore menacée. La guerre pointait pourtant
à l’horizon. Dans cette atmosphère de gaieté, personne ne
voulait voir les orages qui s’amoncelaient.

Ah ! Ces Bônois si gais et si fripons, à l’accent
chantant, à la gestuelle large, à la prose fleurie, que je ne me
lassais pas d’écouter, bouillonnaient de vie. Si leur
spontanéité et leur insouciance étaient formidables, ils
s’emportaient très facilement. Chaque discussion suscitait,
avec un enthousiasme excessif, un vrai spectacle, et s’il y
avait une « embrouille », on la réglait entre soi, question
d’honneur.
Cependant, comme dans tous les foyers pieds-noirs, un
cortège d’obligations imbéciles, comme le voulaient les
convenances de l’époque, dirigeait notre quotidien, et les
traditions séculaires s’imposaient à la famille.
Lorsqu’à dix ans et demi, je devins pubère… ou plutôt
« demoiselle » (c’est le terme employé par ma mère
devant cet état de fait intronisant mon entrée dans la vie
d’adulte), je jouais encore à la poupée. Je ne savais
toujours pas « comment on faisait les bébés » et découvrais,
seule, interloquée, ma petite culotte maculée de sang.
J’ignorais d’où ces souillures provenaient, alors, très
soucieuse, j’allais me renseigner à ma génitrice. Aussitôt, ses
conseils de prudence vis-à-vis du sexe masculin ne me
furent pas épargnés ; ils s’exprimaient par quelques
inquiétudes rationnelles. — « À présent, j’espère que tu ne
vas pas être abusée ! » — « Tu n’es plus en sécurité ! »
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Derrière sa peur se posait la question de la perte de ma
virginité. Les mots, pour expliquer son trouble, semblaient
se dérober sur ses lèvres.
— « Elisa, maintenant que tu es une « vraie jeune
fille », tu dois… enfin, j’espère que tu comprends que… tu
dois te tenir à l’écart des garçons et… te comporter
comme il faut. Tu saisis, n’est-ce pas, ce que je veux
t’exprimer ? »
Je subodorais que sous l’insistance de ces
recommandations, se cachaient d’horribles conséquences. J’imaginais
grossièrement ce que ces exigences voulaient
m’apprendre, à force d’entendre par la suite, mes parents
me les rabâcher. Je devais faire très attention à ne jamais
folâtrer à des jeux, fussent-ils innocents, avec des jeunes
gens. J’avais surtout compris que ces avertissements et
interdictions ne me laisseraient qu’une étroite marge de
manœuvre pour me divertir.
Je garde de ce moment si personnel un souvenir un peu
triste, celui d’une gamine qui, de toutes ses forces, refusait
de grandir. Je souhaitais que mon enfance s’éternise. Je
voulais l’économiser, la faire durer et rester une enfant
durant une existence entière. Peine perdue. Vouloir rester
petite n’empêche pas de grandir, et j’ai « poussé » malgré
moi.
Compte tenu des pesanteurs d’une société encore très
féodale, les mœurs qui régnaient étaient tellement
rigoristes qu’il est inutile de préciser que si j’en avais eu l’âge, et
toujours en présence d’un proche, le flirt se serait résumé à
tenir le bras de mon fiancé ; l’impudeur, même innocente,
n’avait pas lieu d’être, et l’idée d’un simple effleurement
de lèvres était un interdit moral. Cette éducation pouvait
quelquefois se révéler bien étouffante sous la pression
familiale trop moraliste, et par la nécessité de coller à
l’image.
Heureusement qu’à notre époque, ces principes corsetés
n’existent plus.
30

Autre tradition, mes parents, amateurs de bons mets,
recevaient souvent avec la même ferveur. Ils essayaient
toujours, dans la mesure de leurs moyens, d’honorer leurs
invités, en leur offrant le meilleur. Les repas longs et
généreux, associés à une cuisine précise, débutaient toujours
par l’« anisette Gras », avec pour le plaisir des yeux, la
fameuse « ketmia » ; des sortes de tapas pleins de
promesses, très appréciés au pays du soleil, qui s’offraient en
toute simplicité, à la bonne franquette. Tout était posé sur
la table et chacun se servait à sa guise. L’estomac déjà
bien rempli, l’harissa à l’honneur, on poursuivait
courageusement, avec une panoplie d’entrées affriolantes qui
faisaient des ravages dans nos assiettes, puis un plantureux
plat culte toujours préparé avec soin et en quantité
importante par ma mère. Ma préférence allait à l’incontournable
couscous royal, à l’aïoli, à la daube aux macaronis,
jusqu’aux riches pâtisseries orientales. L’été, quand le soleil
dardait de tous ses feux, des tables dressées en plein air
remportaient tous les suffrages et permettaient à chacun de
goûter une foule de plats pensés pour les jours chauds,
bien de chez nous, comme par exemple, le taboulé, la
fougasse, la salade de poivrons grillés à l’huile d’olive et à
l’ail ou de fenouils très pimentés, la coca (de la tourte
garnie de poivrons et tomates), les sardines grillées, les
brochettes de viande… Le vin capiteux qui accompagnait
la liesse faisait aussi merveille.
Et quand arrivait le matin du jour sacré de la fête
Pascale, radieusement endimanchée comme chaque Bônois
qui se respectait, je me rendais avec mes parents à la
grand-messe pour faire bénir les chocolats tendus au bout
d’un rameau d’olivier artificiel doré, joliment décoré. À la
fin de l’office, j’avais faim du retour. Suivant les
ressources des familles, un énorme gigot cuisait à la broche.
J’aurai toujours en tête celui préparé par ma mère, qui
embaumait tout notre appartement. Les réjouissances
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s’achevaient immanquablement par la « mouna », notre
traditionnel gâteau, une couronne briochée décorée avec
de l’anis étoilé, mais parfois élaborée pour ma plus grande
joie, en forme de poupée.
À la maison, c’était toujours la fête. Tout le monde se
connaissait et racontait des histoires drôles. Une tradition
qui s’est perdue et avec laquelle j’essaye modestement
parfois de renouer.
Là-bas, la cuisine était vraiment un sujet vivant avec
une origine, une identité, un nom, une histoire. Elle
accompagnait les occasions de vie, les fêtes ; alors
maintenant, lorsque je reçois des amis, qu’ils soient deux
ou dix, c’est toujours avec mon plus beau sourire et le
meilleur de moi-même que je les accueille. Rien de plus
efficace, de plus joyeux en effet que de dresser un buffet,
une jolie table pour mettre en appétit, consolider les
amitiés, réjouir l’œil des convives, et comme le dit un
proverbe chinois : « On mange d’abord avec les yeux ! »
Toute une philosophie de vie que m’a apprise ma mère.
Tout chez elle devait être parfait dans les moindres détails,
de ses tenues vestimentaires à son cadre de vie. Elle aimait
l’harmonie. J’ai hérité d’elle l’art de bien recevoir.
Difficile de bousculer la tradition qui revient encore chez moi
comme un leitmotiv, en gourmande impénitente.
Vrai cordon bleu, je la revois si fébrile, toujours
penchée sur ses fourneaux. Elle avait une activité un peu
débordante et un cœur généreux. Elle soignait le décor de
ses plats le plus souvent dans la simplicité, mais parfois
aussi, de façon très sophistiquée. Enfant, je ne perdais pas
une miette de ses gestes. J’étais son marmiton lorsqu’au
détour d’une recette, elle me faisait partager ces instants
précieux, et je me régalais de la voir couper, composer,
dorer. Comme aujourd’hui, je me délecte au travers de ces
souvenirs qui ne sont pas sans me rappeler une bonne
odeur de persillade, d’huile d’olive, de tomates fraîches,
de piments rouges.
32
Au goûter, mon palais préférant le sucré n’était jamais
en reste lorsqu’elle me préparait un flan caramélisé au lait
et aux œufs, et quand j’étais très affamée, mon œil
s’émerveillait devant son « pain perdu », des tranches de
pain imbibées de lait et d’œuf, puis frites à l’huile et
saupoudrées de sucre.
Elle a su aussi éveiller en moi un extraordinaire
sentiment de sécurité. Elle m’a appris à lire, ce qui n’est pas
rien. Elle m’a enseigné les bonnes manières : comment me
tenir à table, mettre la main devant ma bouche, ne jamais
mettre mes coudes sur la table, croiser mes jambes comme
il faut, et tous ces gestes et ces mots formels oubliés par la
plupart des personnes, aujourd’hui, la politesse. Et plus
tard, elle m’a inculqué une inébranlable foi en la beauté
des choses.
Le jeudi matin était un jour spécial. Je l’accompagnais
au marché couvert qui grouillait de vie. Vers les onze
heures, les rues avoisinantes où s’entremêlaient les bonnes
odeurs, le goût des douceurs et tout un monde de saveurs
et de traditions, étaient bondées. Dès l’entrée, une senteur
de menthe nous saisissait et nous entraînait devant les étals
joliment agencés, et aux parfums ensoleillés. Tous mes
sens étaient en éveil. L’occasion, immanquablement, après
les emplettes, de nous presser pour nous rendre chez un
des vendeurs ambulants qui proposait des beignets ou des
caldis (de la brousse lovée dans une pâte feuilletée) dont
j’étais si friande ! Parfois, j’optais pour une part de
fougasse tout juste sortie du four, et préparée dans les règles
de l’art avec de l’huile d’olive. Impossible pour moi d’y
résister !

Lors des repas de famille ou entre amis, la conversation
prenait vite le chemin des odyssées de pêche si
mémorables, que mon père commentait entre deux bouchées de
mérou : Ah ! Celle du dimanche matin, que je partageais
avec lui sur terre, à l’heure où les brumes s’étiraient
33
comme des traînées de soie, quelle jubilation ! La beauté
de la mer. Sa rigueur. Autant d’instants particuliers !
Pour l’anecdote, la première fois que je l’ai
accompagné et que j’ai jeté ma ligne, je m’attendais à sortir un
monstre des eaux. Consternée, je fus la seule parmi tous
les pêcheurs sur les rochers à ne rien attraper, alors que je
trouvais tant de poissons rouges en celluloïd dans la
baignoire ! Pour ne pas frustrer mon plaisir, discrètement,
mon père en avait accroché un à mon hameçon, gros
comme le pouce, et j’ai dû m’en contenter pour ne pas
revenir bredouille à la maison…
Comment vous décrire aussi nos longues heures
d’observation lors de nos sorties en mer ? Je retiens
quelques images fortes ; comme le jour où nous étions au
large, et qu’une pluie battante nous surprit, sans que nous
ayons pu faire quoi que ce soit, sinon attendre que le
calme revienne. Encapuchonnés, le visage cinglé par le
vent, nous avions vu arriver devant nous, mais trop tard, la
tempête. Après ce style de déconvenue, ce conquérant de
la mer mettait toujours un point d’honneur à me ramener à
terre sans une égratignure. C’était toujours avec beaucoup
de fierté que nous débarquions sur le quai, une pêche
frétillante convoitée par le ballet de quelques oiseaux
chapardeurs qui rodaient en bande au-dessus de nos têtes.
Ce père bon vivant, si affectueux, en même temps, très
sévère, était un bouliste chevronné. Outre qu’il fut un
mycologue amateur, il se passionnait aussi pour la philatélie
afin de s’ouvrir sur le monde, et avait par ailleurs un goût
très affirmé pour le dessin ; le plus souvent, il croquait des
portraits. Je regrette un peu qu’il ne m’ait pas transmis ce
penchant artistique.
Il se faisait obéir par la seule puissance de son regard,
de ses silences. Son jugement avait valeur de loi et sa
fierté était à l’image du respect qu’il inspirait, mais son
autorité était aussi légendaire que sa bonté. Il ne me
refusait jamais rien. Il m’a offert ma première poupée, ma
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première robe de soirée, mes premières vacances dans
l’hexagone, et plus tard, à ma grande surprise, le plus beau
des cadeaux, ma première voiture.
Enfant, j’étais accrochée à lui comme le soleil au
firmament. Il avait toujours quelques instants pour partager
mes jeux. Il me réconfortait lors de mes fièvres enfantines
et embrassait mes genoux écorchés lorsque je tombais.
Parfois, lorsqu’une petite larme n’était pas très loin, il
m’encourageait à pleurer pour évacuer, et pour me
consoler, il me lançait dans les airs, en me faisant tournoyer
avant de me rattraper ; alors, sans retenue, avec mon rire
d’enfant, je m’esclaffais à gorge déployée !
Notre relation était fusionnelle. Nous avons vécu
ensemble des moments très forts, surtout lorsque dans les
années 1983 et 1986, sa santé avait chancelé. À mon tour,
j’ai su être directive et attentive, quand j’ai compris ce qui
était bon pour lui. Il fallait que j’assure, car sans moi, mes
parents auraient été en difficulté. Je n’ai pas hésité à
solliciter un congé sans solde auprès de mon employeur pour
accourir, le cil en berne, à son chevet jusqu’à son
rétablissement, avec le plus grand dévouement et tellement
d’amour.
Grâce à ce père, autour duquel tournait toute la vie de la
maison, j’ai été élevée dans le respect de certaines valeurs.
Tout a toujours été lié à ses principes. Ses règles sont en
permanence dans ma tête et dictent mon comportement.
Tous les jours, je me rappelle qui je suis, qui je dois être,
et plus je vieillis, plus je retourne dans l’enfance, en cette
renaissance douce qui se décline au rythme de chaque
saison.
Par ailleurs, les quarante-cinq ans de félicité
matrimoniale qu’il a partagés avec ma mère, m’ont fait croire un
temps au bonheur du mariage. Le couple uni qu’ils
formaient était mon principal repère. Un bastion d’amour et
de sécurité, un exemple de droiture et de dignité. Dans une
35
certaine mesure, si je m’étais mariée, j’aurais reproduit ce
modèle dans mon foyer.
C’était le temps bénit où rien de mauvais ne pouvait
m’arriver parce que mes parents s’aimaient d’un amour
tendre.

Voilà, durant mes premières années aussi tranquilles
que la routine d’un commerce, la vie semblait s’ouvrir à
moi sous les meilleurs auspices. À cet instant, les parfums
de cette terre bien aimée viennent à moi et m’atteignent en
plein cœur. Mais en 1954-1955 arrivèrent les nuages, le
temps des premières tensions de plus en plus violentes qui
déchirèrent mon enfance et firent voler en éclats mon
univers aseptisé.
En ces temps troublés, Bône tentait toujours de sourire
malgré les évènements. Quelques heures de bonheur
encore, et l’Algérie s’embrasait avec la farce macabre
débouchant sur la barbarie la plus absolue ; le meurtre
impensable de deux jeunes enseignants venus du
continent. Ce fut pendant sept années, l’inéluctable fatalité
d’une guerre impitoyable, « la guerre d’Algérie ».
Avec un sentiment d’impuissance, les écoles fermaient,
les émeutes éclataient, les attentats se multipliaient. On
tuait. On assassinait. Bône avait peur, Bône tremblait. Par
voie de conséquence, les rafles orchestrées par les
parachutistes en patrouille, avec leurs baïonnettes faisaient
rage à chaque coin de rue. À l’heure du couvre-feu,
impressionnants, ils ouvraient le feu sur tout ce qui
ressemblait à un rebelle. À chaque instant, on frôlait la
terreur, le désespoir, et parfois la mort. Ces images
affluent et défilent encore dans ma tête, me conduisant
presque malgré moi, à ce moment terrible où ma petite
existence a chaviré, mais on ne choisit pas les souvenirs
que l’on garde et ceux que l’on souhaite oublier.
À cause du régime de violence qui s’était instauré, avec
la rage de ne pas mourir, j’ai vécu, comme mes parents,
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ces afflictions et ces drames qui n’ont apporté hélas
aucune solution, sinon après sept ans, un dénouement
magistral et bouleversant.
Et c’est ainsi qu’un matin de grand chagrin, en mars
1962, mes souvenirs d’enfance prirent la couleur de l’exil.
Tant pour compléter mon éducation que pour m’éloigner
d’un pays en proie à une grave crise politique et à un
quotidien qui se fissure, mes parents contraints par
l’insécurité, m’expatrient très vite à Lausanne, en Suisse,
avec un aller simple chez mes oncle et marraine, Guy et
Nelly, aujourd’hui hélas, disparus. Pour « de courtes
vacances » m’avaient-ils affirmé, en persistant à me faire
croire que la situation était dangereuse et qu’un départ
provisoire était nécessaire.
Condamnée à quitter les lieux que j’avais tant aimés,
encore engourdie de souvenirs et les lèvres serrées sur les
« pourquoi », mes parents me déposèrent dans la plus
grande détresse, sur le quai du port où m’attendait de la
famille, elle aussi en partance pour l’hexagone. Une
chaleur sèche, brûlante, m’envahissait. La sueur qui s’écoulait
de mon visage me brûlait comme de l’acide.
Je regardais autour de moi. Entassés dans de grands
entrepôts situés près de l’embarquement, des gens paniqués,
le regard hébété, commotionnés à l’intérieur, attendaient
une place pour entamer le douloureux voyage vers la
France, sans retour. Question de vie ou de mort. La
valise ou le cercueil ? Atterrée, écrasée par ce spectacle
effroyable, je détournais la tête. Dans cet enfer, Dieu
s’était absenté.
Après les difficultés des formalités administratives
d’embarquement, et après qu’un policier redoublant
d’attention ait tamponné mon passeport immaculé, mon
bagage fut emporté sur un tapis roulant vers de
gigantesques containers.
Quand les haut-parleurs annoncèrent l’embarquement
immédiat, dans un demi brouillard, c’est sous le regard
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malheureux et protecteur de mes parents restés au milieu
de cette misère, que je montais tristement sur la passerelle.
Un dernier soubresaut, et les trois coups de la sirène du
paquebot résonnèrent. Dans le partage discret de la peine
des milliers de passagers, les bras se sont agités pour dire
au revoir, et l’émotion qui prenait à la gorge sur terre
comme sur le pont, nous étreignait tous. La mienne à fleur
de peau ne comprenant pas cette fatalité, atteignit vite un
seuil critique et les larmes coulèrent sans que je puisse les
réprimer. Déjà, mes rêves s’effritaient. Inexorablement…
Quelques instants plus tard, un remorqueur escorta le
majestueux « Sidi Ferruch » qui s’arracha doucement aux
amarres du quai pour se mettre en route vers la France.
Ce jour-là, la magie du voyage n’opérait plus. En
regardant les côtes bônoises disparaître doucement à
l’horizon, chacun immortalisait gravement ce moment
solennel, trop tragique. J’étais prête à recevoir dans mon
cœur, sans le savoir, l’ultime photo de ma ville natale. Ce
fut ma dernière traversée, la fin d’une époque, la perte du
paradis.
J’ai su plus tard que depuis de longs mois, mes parents
se préparaient à cette sombre fatalité, mais en silence, pour
ne pas me perturber.
Un tel lien ne se rompt pas dans l’indifférence. Il y a
des moments dans la vie où tout bascule, où l’on se perd,
où l’on cherche l’entrée d’un monde meilleur, en vain…
Pèlerins du désespoir, ils se replièrent sur la Métropole
après la proclamation de l’indépendance, le premier juillet
1962, et me rejoignirent en septembre. L’errance n’était
pas terminée, en quête de consolation, nous avions fait
route jusqu’à Vittel, ville d’eaux dans les Vosges, où mon
père fut affecté et où j’ai dû faire le choix d’une autre
scolarité. Et dire que nous avions délaissé les rivages clairs et
ensoleillés de notre pays pour les brumes notoires de la
Lorraine ! L’Algérie pour nous, c’était fini.
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Difficile pourtant, tant d’années plus tard, de
m’imaginer résider en dehors de cet art de vivre qui
fustigeait mon attachement presque charnel à ce sol natal. Et
même si j’ai passé ma vie loin de lui, et si les yeux
humides, je suis frustrée, j’avoue ne pas être encore tout à fait
prête à y retourner pour revoir son nouveau visage et
adoucir ma douleur d’enfant déraciné, toujours enfouie au
plus profond de moi.
J’ai gardé de là-bas l’accent et le rire ensoleillés, et
sous l’écorce de ma mémoire, même si cela décline une
mélancolie rebelle, tous les saignements de cœur de toutes
ces années de lointain, mais aussi toutes les belles images
de cette destination que je continue toujours à bouder.
Je regrette cependant que mon pays d’hier laisse encore
la place de temps en temps à la violence.
Les années ont défilé, la vie a suivi. Aujourd’hui,
lorsque j’évoque les lamelles de ce passé, je réveille
malheureusement un drame ; les voix de mes parents se
sont tues à jamais, ils ne sont plus là… La déchirure était
d’autant plus cruelle que j’ai perdu en trois mois
d’intervalle, les deux figures fortes de mon existence. Leur
disparition est un sinistre point dans le calendrier. Chers
Papa et Maman, comme vous me manquez !
J’avais quarante-deux ans lors de cette tragédie, et bien
que cela s’inscrive dans le cours naturel des choses, j’étais
anéantie. Quand on perd des êtres aimés, c’est
insurmontable. C’est un peu comme si tout à coup, on perdait sa
boussole, cela prend du temps à retrouver sa direction.
Mais que pouvais-je faire devant la mort, sinon me
résigner ?
De toute manière, la vie, c’est beaucoup de gris mêlé à
un peu de rose.
Comme cela file vite le temps de la jeunesse, ce
brusque appel d’air entre l’enfance et la vie adulte !
Il m’appartient à présent de trouver seule les réponses
aux questions que je me pose, et je sais qu’elles iront tou-
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jours dans le sens qu’ils auraient souhaité. Je les
connaissais bien, et je n’ignore pas ce à quoi ils aspiraient, leur
souvenir est encore suffisamment présent pour me guider
dans mes choix.
Ne vous trompez pas, grâce à l’aphorisme de mon père,
chaque jour, sa voix continue de résonner plus fort en moi.
« Pour être grande ma fille, sois toi-même en toute
chose, tout vient de la baraka à condition d’y ajouter
l’effort ! »
Une maxime dont j’aime me souvenir.
Tout à coup, d’où vient ce murmure, aussi doux que de
la ouate ? Le temps n’existe plus, je suis ailleurs, très
loin… avec deux étoiles dans le ciel qui ne sont pas
décidées à s’éteindre.
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Chapitre 2
Vittel passionnément



Rien qu’une larme, et je peux reprendre l’histoire…
En ce jour de septembre 1962, lorsque vers midi, nous
avions posé les pieds sur cette terre vosgienne, un gros
soupir nous avait échappé. C’était comme si, subitement,
en descendant du train, nous avions réalisé le but de notre
voyage. Nous étions arrivés là comme des naufragés que
la mer rejette.
C’est donc dans cette petite ville paisible et attachante
de Vittel que notre vie allait se poursuivre. Désormais, il
nous fallait survivre, tourner une page de notre existence,
nous avions probablement encore besoin d’un peu de
temps pour y parvenir.
Cette station thermale tranquille était désormais vécue
comme une terre promise ; elle illustrait pour nous autant
l’enthousiasme que l’effroi ressenti devant un territoire
inconnu.
Ce jour-là, rien n’aurait pu nous réjouir. Une très forte
émotion nous étreignait, notre gorge était nouée, et une
chape de tristesse paraissait s’appesantir sur nous.
Le bleu saphir du ciel de notre beau pays, qui, jusqu’à
présent, nous avait accompagnés, semblait désormais très
loin, et c’est un petit crachin persistant qui nous avait
reçus.
Fort dépités de l’absence de soleil à cette époque de
l’année, à l’instar de cette journée pas comme les autres,
nous avions débarqué valises à la main, à travers une
purée de pois. Encore une journée bien « étouffante » pour
nous, et cela même si ce n’était pas vraiment le plein été !
41
Après un certain temps mis à nous frayer un chemin
parmi la foule, nous avions tout de suite reconnu, posté à
l’entrée du quai, l’agent d’EDF futur collaborateur de mon
père, qui adressait de grands signes aux voyageurs avec
son écriteau où figurait notre nom, tracé dans une
calligraphie du plus bel effet.
Sa direction lui avait donné pour instruction de nous
accueillir à notre arrivée et de nous conduire rue de l’Abbé
Marchal, chez la famille Thiot, qui acceptait, dans l’attente
de notre appartement définitif, de nous louer
temporairement le premier étage de sa petite maison.
Les politesses d’usage échangées, cet émissaire nous
pria de l’attendre à la sortie de la gare. En sortant du hall,
nous n’avions pas vu grand-chose ; nous étions noyés dans
un rideau de brouillard à couper au couteau, sans même
pouvoir distinguer en face de nous les contours de
l’« Hôtel Terminus ». Décidément, même le temps
paraissait se liguer contre nous !
À son retour, il prit nos valises et les rangea dans le
coffre, méditatif.
— « Toutes vos affaires sont là… ? »
L’Algérie restait notre plus lourd bagage de cet aller
sans espoir de retour.
— « Oui, nous avons préféré ne pas nous encombrer.
Le reste de nos effets est en sécurité, à Marseille. Sitôt
notre adresse connue, nous la communiquerons à la
société de déménagement qui fera le nécessaire ! »
Quelques secondes plus tard, après un long
déplacement depuis Lausanne, nous parcourions les rues de Vittel.
Je tournais la tête à droite, à gauche, avec curiosité, pour
tenter de distinguer le paysage que je découvrais pour la
première fois.
C’était certes une toute petite ville, mais pleine de
caractère ; sa réputation avait voyagé loin, bien au-delà des
frontières. Vittel demeurait un lieu recherché pour ses
42
eaux bienfaisantes spécialisées dans le traitement de
beaucoup d’affections.
À cette heure-là, l’intensité de la circulation ralentissait
notre course. Toutefois, le centre-ville enfin dépassé, le
reste du parcours se fit plus aisément. Notre interlocuteur
appuya alors sur l’accélérateur, et sans doute pour
remédier au silence qui régnait à bord de la voiture, il alluma la
radio qui retransmettait un concert de musique classique.
Du coin de l’œil, j’apercevais ma mère qui serrait la
main de mon père, comme pour lui insuffler le courage
nécessaire, face aux moments pénibles qui nous
attendaient encore. À l’issue d’une longue vie commune, ils
partageaient une complicité mutuelle sans faille. Chacun
était à même de deviner les soucis de l’autre, ses pensées
les plus secrètes.
On atteignit bientôt notre destination. Le véhicule
s’engagea dans un chemin de gravier, puis s’immobilisa
dans une secousse devant la demeure des Thiot.
À travers la vitre, mes parents jetèrent un regard éperdu
aux alentours ; enfin, mon père, l’air grave, se hasarda à
dire :
— « Est-ce que nous sommes déjà arrivés ? »
— « Oui, c’est là ! Ce sont des gens bien, vous verrez ;
un couple d’âge moyen très uni, avec un jeune garçon ! »
Les pavillons rigoureusement semblables à celui que
nous nous apprêtions à habiter, s’alignaient tous flanqués
de leurs jardinets, de leurs haies taillées au cordeau.
Après être descendus de voiture, immobiles sur l’étroit
trottoir, nous observions notre nouvelle habitation qui
abritait deux appartements ; un au rez-de-chaussée où
vivaient les propriétaires, et un autre, à l’étage, qui attendait
ses locataires. L’endroit était bien entretenu, avec une
profusion de fleurs.
Notre accompagnateur ne nous laissa guère de temps de
nous attarder ; il ouvrit son coffre, et d’un geste autoritaire
s’empara prestement de nos bagages pour les porter sans
43
la moindre difficulté, comme indifférent à leur poids. En
tout cas, si je pouvais en juger par la largeur de ses
épaules, ce monsieur était doté d’une force physique
exceptionnelle.
En silence, nos pas crissant sur les gravillons, on le
suivit d’abord jusqu’au portail, puis le long de l’allée qui
menait au perron. Après en avoir gravi les marches, il posa
nos effets et s’effaça pour nous laisser passer, mais
manifestement pressé de s’échapper, une seconde plus tard, il
s’était littéralement volatilisé sans que nous n’ayons pu le
remercier.
La lourde porte d’entrée s’ornait d’un magnifique
heurtoir en cuivre. Les propriétaires devaient nous avoir vus
approcher depuis leur fenêtre, car avant même que nous
ayons frappé, ils l’avaient entrebâillée. Notre inquiétude
augmenta lorsque tout à coup, le battant s’ouvrit à la
volée, révélant un homme en salopette, à l’embonpoint de
bon vivant, le cheveu poivre et sel. Il était grand, plus d’un
mètre quatre-vingts. La carrure de ce colosse
impressionnait. Mais lorsque cette « montagne » afficha un sourire
formidable, qui ne se résumait pas seulement à un
mouvement de lèvres, mais au pétillement de ses yeux noirs,
nous étions déjà plus rassurés.
Tout en nous examinant sous ses sourcils broussailleux,
il nous salua d’un petit signe de tête, avant de nous serrer
vigoureusement la main.
— « Bonjour, je suis Monsieur Thiot et je vous
attendais ! » avait il dit tranquillement.
Devant notre embarras évident, il nous regarda bien en
face et continua sur un ton enjoué :
— « Soyez les bienvenus dans notre maison ! »
Nous nous contentâmes de murmurer des
remerciements polis aux souhaits que nous recevions.
Quelques secondes plus tard, deux silhouettes, une
femme d’une cinquantaine d’années, la chevelure d’un
blanc neigeux, la mine joviale, de haute taille, de belle
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prestance, et son fils d’une douzaine d’années firent leur
apparition.
— « Voici mon épouse et notre fils « petit Paul » ! »
— « Enchantés ! », répondirent ensemble mes parents.
Sous l’intensité de notre regard, d’un geste poli de la
main, la maîtresse de maison nous invita aussitôt à entrer.
Nous pénétrâmes dans un immense vestibule. Je jetais
autour de moi un regard curieux. À ma grande satisfaction,
l’atmosphère des lieux était accueillante, ce qui calma un
peu mon appréhension.
Tout était immaculé, impeccable ; le tissu aux murs
avait été soigneusement choisi et coordonné, et la place de
chaque meuble minutieusement déterminée. Dans un coin,
sur un fauteuil, un petit félin de gouttière au pelage blanc
tacheté de noir sommeillait de tout son long.
— « Oh ! Comme il est mignon ! » m’extasiais-je.
Je m’étais accroupie pour regarder de plus près la petite
boule de poils. D’un air attendri, je passais une main
douce sur sa fourrure lustrée. Entrouvrant paresseusement
un œil, il me considéra un instant d’un regard craintif.
— « Tout va bien, n’aie pas peur ! » murmurais-je
aussitôt d’une voix apaisante.
Il se mit à ronronner et s’allongea langoureusement,
puis se tourna sur le dos, pour offrir son ventre poilu aux
caresses de mes doigts, tandis que sans paraître formalisée
de notre long silence encore plein de méfiance, ce dont
nous lui étions reconnaissants, Mme Thiot, fidèle à sa
bonne nature, prit enfin la parole sur un ton très aimable :
— « J’imagine que vous devez avoir hâte de découvrir
votre appartement ! »
— « Sans aucun doute, mais nous avons surtout envie
de nous reposer, la tension des derniers mois et le voyage
nous ont fatigués ! » répondit mon père.
L’espace d’une seconde, notre hôtesse eut l’air navré.
— « Suivez-moi, vous allez pouvoir le faire tout de
suite ! »
45
— « Un instant ! » répliqua mon père. — « Je vais
chercher nos valises que j’ai laissées dans l’entrée ! »
— « Ne vous donnez pas cette peine, mon mari vous
les montera dans un instant ! »
Elle lança un regard à celui-ci qui acquiesça de la tête
pour indiquer qu’il s’en occupait. Elle nous précéda d’un
pas énergique vers une volée de marches extérieures, en
pierre, et construites de façon à offrir le maximum
d’intimité à ses futurs occupants ; celles-ci s’élevaient
gracieusement en colimaçon pour accéder au premier
étage. Comme elles étaient étroites, instinctivement, je me
cramponnais à la balustrade en fer forgé.
Après une montée silencieuse, on se laissa conduire à
travers un couloir.
— « Voilà, c’est ici ! » précisa Mme Thiot tout en
poussant une porte qui donnait sur une pièce spacieuse,
prête à accueillir ses nouveaux arrivants. En proie à une
soudaine excitation, j’y pénétrais avec la même curiosité
qu’« Alice aux pays des Merveilles ». L’inspectant d’un
coup d’œil distrait, je constatais que le résultat en valait la
peine. Avec son plan de travail et son coin-repas intégré,
elle faisait office de cuisine. Des faïences, des pots à
épices, des cruches à eau, accaparaient chaque petit espace
libre. Un poêle en céramique pouvant servir aussi à la
cuisson, diffusait une chaleur réconfortante. Passé cette
étape, la partie salle à manger s’organisait autour d’un
buffet de campagne qui conversait avec une table ronde
entourée de quatre chaises en bois, et d’une petite
bibliothèque qui faisait salon près d’un canapé. Malgré son
aspect fonctionnel, l’ensemble était chaleureux et
confortable ; les murs étaient fardés de couleurs claires et le
plafond habillé de moulures. Le plancher ciré brillait
comme un sou neuf sous la lumière qui entrait
abondamment par la fenêtre entrouverte donnant sur un petit jardin.
— « Tout cela est absolument exquis ! » murmurais-je
juste dans un souffle, enthousiasmée.
46
Mes parents hochèrent la tête, tandis que Mme Thiot
observait d’un œil amusé dans l’embrasure de la porte,
l’admiration sincère que le confort des lieux nous inspirait.
— « C’est vraiment chez nous ? » continuais-je,
interrogative.
— « Vraiment ! » confirma-t-elle en me tendant une
grosse clé en laiton qu’elle sortit de la poche de son tablier
gris.
— « À présent, je vais vous montrer les chambres ! »
Elle fit deux pas sur le palier et s’arrêta devant l’une
d’elles :
— « Voici la vôtre ! » annonça-t-elle, en s’adressant à
mes parents. — « J’ai mis des draps et des serviettes de
toilette dans le petit chiffonnier. Et pour la jeune fille,
c’est un peu plus loin. C’est plus exigu mais très agréable.
Par ici ! »
Je fus heureuse d’être à l’écart, préservant ainsi mon
intimité.
Avec une touche de nostalgie, les pièces habillées de
tissu à larges rayures vertes dans le goût anglais, étaient
d’une propreté scrupuleuse. Des natures mortes égayaient
les cloisons, et des compositions florales posées un peu
partout témoignaient de l’atmosphère sympathique des
lieux.
Sur les lits, de simples jetés en boutis blanc réchauffés
de gros édredons aussi doux que du duvet, donnaient
l’envie de s’y lover, mais ils étaient si hauts que je ne
pouvais toucher le sol lorsque je m’asseyais sur leur
rebord.
Une penderie était encastrée dans un mur pour ranger
une foule de choses, et une commode garnissait un coin de
la pièce. Une porte donnait sur une minuscule mais
ravissant cabinet de toilette qui reprenait l’harmonie des
couleurs de la chambre.
— « Bon, je vais vous laisser ! » reprit la maîtresse de
maison. — « Je sais que vous avez besoin de calme. Ah !
47
J’oubliais, pour parer au plus pressé, vous trouverez du lait
et du beurre dans le réfrigérateur et quelques vivres dans le
placard. La machine à café fonctionne, mais de temps en
temps, elle se montre incertaine. Mon mari va vous
apporter vos affaires. Avez-vous besoin d’autre chose ? »
— « Non. Merci pour tout. Je crois que nous serons très
bien ici ! »
Après un signe de tête très courtois, elle se retira avec
tact pour rejoindre ses espaces privés au rez-de-chaussée.
Lorsqu’elle fut redescendue, impatiente, je voulus
connaître l’avis de mes parents.
— « Alors, il vous plaît l’appartement ? »
— « Nous ne pouvions trouver mieux en attendant
notre logement définitif ! » riposta mon père, revigoré.
À cet instant, ma mère reprit en guise de conclusion :
— « Voilà au moins une très bonne chose de faite.
Nous avons enfin un toit pour nous abriter ! Tout ça me
redonne un peu d’énergie. Je vais commencer par préparer
un bon café ! »
Je m’étais dirigée vers le placard et faisais coulisser la
porte, l’arrêtant avant qu’elle ne heurte son butoir. Je me
mis à faire l’inventaire. Tout en haut, derrière un pot de
moutarde, des bouteilles d’huile, de vinaigre et de sauces
diverses, je venais de repérer un paquet d’arabica. Me
haussant sur la pointe des pieds, je réussis à atteindre
l’objet de mes recherches pour le tendre à ma mère. Sur
l’étagère du milieu, je notais la vaisselle au décor peint à
la main qui trônait bien ordonnée, et sur celle du bas,
s’alignait tout le matériel nécessaire à la précieuse cuisine.
Dans un petit buffet, je découvris des conserves de
légumes, une boîte de purée instantanée, des céréales, du riz,
des pâtes, du chocolat liquide, du sucre, des biscottes et
des biscuits que la propriétaire avait pris soin de nous
laisser.
Un instant plus tard, une vague d’air froid
m’enveloppa, lorsque pour déloger la bouteille de lait, je
48
mettais ma tête dans le réfrigérateur, qui, presque démuni,
réclamait nos efforts.
Après nous être rafraîchis sous le jet puissant de la
douche afin de nous délasser, résolument, mes parents
décidèrent d’écarter de leur esprit toutes leurs
préoccupations. Ce n’était vraiment pas le moment !
Dans l’immédiat, nous avions un problème plus urgent
à résoudre. La pendule indiquait quatorze heures quand
nous avions pris conscience que notre estomac criait
famine. Nous n’avions rien avalé depuis notre départ de
Suisse, très tôt le matin. Au lieu d’aller dans un restaurant,
nous avions décidé d’un commun accord, de déguster les
sandwichs au pain de mie qui nous restaient du voyage,
mais qui toujours délicatement préparés par ma tante,
fondaient dans la bouche. On s’autorisait rarement à se
nourrir de cette manière, mais ce jour-là, nous ne pouvions
pas faire autrement, n’ayant aucune envie de nous
déplacer pour prendre un vrai repas en ville.
Après le déjeuner, malgré notre lassitude, on parvint à
rester éveillés. La vue que nous avions sur le jardin nous y
aidait ; la pelouse, était aussi jalousement entretenue qu’un
gazon anglais. Des rosiers fleurissaient les deux bords de
l’allée centrale. Sous la tonnelle ombragée, un
bougainvillée se faufilait le long du mur et donnait une note
pimpante qui charmait au premier coup d’œil. Sur la
droite, verger et potager se côtoyaient orgueilleusement, et
sur la gauche, un chêne apparemment centenaire,
déployait son impressionnante ramure. L’ensemble respirait
l’ordre et la sérénité.
Comme pour corser le spectacle, le brouillard s’était
dissipé et avait cédé la place à quelques rayons de soleil,
même la température s’était sensiblement radoucie.
Peutêtre que cette amélioration du temps était de bon augure,
nous avions besoin de le croire.
Sous le charme du panorama, on se cala contre le
dossier de nos chaises, le regard délibérément fixé sur
49
l’horizon, à travers la vitre, chacun perdu dans un silence
de méditation.
Beaucoup plus tard, à l’heure du thé, des pas
résonnèrent dans l’escalier et interrompirent nos réflexions. On
frappa ensuite doucement à notre porte.
— « Curieux ! » s’alarma mon père en nous lançant un
regard interrogateur.
La mine pensive, après avoir haussé les épaules pour lui
signifier que je n’avais aucune idée de l’identité de cette
visite impromptue, m’écartant de la fenêtre, je repoussais
mon siège, puis me levais pour ouvrir avec précaution.
J’eus la surprise de découvrir le petit Paul qui se tenait
sur le seuil, en souriant :
— « Pardonnez-moi de vous déranger ! »
commença-til. — « Est-ce que vous pourriez descendre, mes parents
souhaiteraient vous offrir le café ! »
Surpris par l’invitation, nous contemplions notre
visiteur qui continuait de sourire en attendant notre réponse.
— « Oui, oui, bien volontiers ! » répondirent enfin mes
parents.
Les Thiot nous priaient de les rejoindre pour le goûter,
et il aurait été très discourtois de refuser.
Nous descendîmes l’escalier, moi la première, pour
découvrir au rez-de-chaussée leur grand living. Grâce à une
porte-fenêtre, il donnait de plain-pied sur une véranda où
trônait, un petit chariot destiné à transporter les plats de la
cuisine, une balancelle à deux places, deux chaises
longues accueillantes sur lesquelles étaient disposés des
coussins, et enfin, autour d’une table, deux fauteuils en
rotin.
Notre hôtesse nous invita à prendre place en nous
désignant un canapé recouvert de tissu fleuri qui s’alanguissait
à l’autre extrémité du salon.
Peu après, Mr Thiot entra à son tour et nous fit face, en
multipliant les amabilités.
50
— « Nous ne voulions pas vous laisser seuls le premier
jour de votre arrivée. Êtes-vous bien installés ? »
— « Oui, tout va bien, nous vous en remercions très
vivement ! » s’exclama mon père.
— « Ah, j’en suis heureux ! répondit le maître de
maison plein de compassion.
Nous nous assîmes avec hésitation, une sourde anxiété
nous nouait toujours la gorge. Quelques secondes
s’écoulèrent qui me parurent des heures. Enfin, tout en
balayant du regard les meubles élégants, mon père prit la
parole pour sans doute briser le silence pesant qui s’était
soudainement installé.
— « Vous avez une bien agréable demeure ! »
La pièce vaste, lumineuse, décorée de manière rustique,
s’organisait autour d’une cheminée monumentale en pierre
sculptée. De nombreuses plantes vertes ajoutaient à
l’impression de chaleur que dégageaient les lieux. Des
peintures réveillaient les murs lambrissés. Au centre,
embelli d’un vase en cristal rempli du plus magnifique
bouquet de roses, une immense table de chêne massif
entourée de sièges confortablement rembourrés avait attiré
mon œil. Deux armoires imposantes faisaient chanter les
tonalités chaleureuses du bois ciré. Un tapis de haute laine
aux coloris lumineux recouvrait le parquet vitrifié.
Nous nous sentions subitement en confiance, pour la
première fois depuis bien des moments douloureux et un
exode très difficile.
— « Vous prenez du café ? » proposa courtoisement la
maîtresse de maison en s’emparant de l’élégante cafetière
qui se trouvait dans le buffet. — « À moins que vous ne
préfériez un thé, un chocolat, une boisson fraîche ? ».
Devant cette énumération, j’esquissais une moue
amusée.
— « Avec plaisir, un café ! » répliquèrent mes parents.
Elle s’approcha de la desserte et commença à y
ordonner précautionneusement les tasses en fine porcelaine.
51
— « Du lait, du sucre ? »
— « Ni lait, ni sucre ! » répondit ma mère.
— « La même chose pour moi ! » s’écria mon père.
— « Et vous ! » s’étonna-t-elle en tournant la tête vers
moi. — « Vous ne prenez rien ? »
— « Si Madame. Par contre, si vous le voulez bien, j’en
prendrai un avec un nuage de lait ! »
— « Ah ! J’allais oublier les douceurs ! » dit-elle en
fronçant les sourcils. — « Je reviens tout de suite ! »
Quelques instants plus tard, elle était de retour et
déposait sur la table basse, un plateau d’argent chargé de
beignets dorés, tout chauds.
Après nous avoir servis, elle disparut dans les
profondeurs d’un fauteuil près de son mari, et tout en remuant le
sucre dans son café, elle nous observait par-dessus ses
lunettes. La conversation reprit son cours.
— « À propos, il ne faudrait pas tarder à vous inscrire
au collège ! » poursuivit-elle, en me faisant face.
Rougissante, je consultais ma mère du regard ; elle me
fixa un instant, puis sembla prendre une décision.
— « Oui, vous avez raison, nous irons probablement
demain ! »
— « Dans ce cas, je vous accompagnerai. Je vous
présenterai le directeur que je connais depuis longtemps ! »
— « Au fait, où est Paul ? » interrogea Mme Thiot en
s’adressant à son mari.
— « Je l’ai aperçu tout à l’heure dans sa chambre. Il se
penchait enfin sur ses devoirs ! »
Rassurée, elle continua la discussion tout en posant sa
tasse vide sur un petit guéridon placé près d’elle.
— « J’espère que vous ne regrettez pas d’être venus en
France ? »
Mon père parut hésiter un instant avant de répondre :
— « Après les évènements sanglants que nous avons
vécus en Algérie, il était temps pour nous d’intégrer la
Métropole et de connaître à nouveau la paix ! »
52
— « Oui, nous pouvons très bien l’imaginer. Nous
sommes au courant. Pendant toutes ces années, nous avons
lu avec une grande inquiétude la presse sur la situation
politique de votre pays ! »
— « Et je ne crois pas que j’exagère. La guerre est
vraiment un désastre. À présent, à nous d’affronter le
fardeau psychologique que représente cet exil ! »
Il y avait certes beaucoup à raconter. Pour résumer la
tonalité des difficultés des derniers mois, mon père, très
ému, commença tout d’abord par dévoiler la vie de notre
quotidien pendant cette période troublée. Puis ses
conséquences politiques et l’espoir chimérique entretenu jusqu’à
la proclamation de l’indépendance, par tous les pieds-noirs
qui, malgré la triste réalité, refusaient de croire à la seule
issue inéluctable, celle de quitter l’Algérie.
— « J’espère sincèrement que des moments meilleurs
nous attendent. Vous savez, nous n’avons qu’une envie :
oublier au plus vite le cauchemar que nous avons vécu
làbas ! » avait-il rajouté tristement.
— « Vous avez une idée de votre avenir ? » questionna
Mr Thiot d’une voix calme et posée.
Mon père but une autre gorgée, puis posa sa tasse, et
l’air soudain plus préoccupé, poursuivit en fronçant les
sourcils comme à chaque fois qu’il se trouvait devant un
problème épineux. Un timbre de tristesse hachait sa voix.
— « J’avoue que nous n’y avons pas encore beaucoup
réfléchi. Une nouvelle latitude nous est offerte, sinon de
vivre confortablement dans l’immédiat, du moins de
vadrouiller dans les rues sans crainte d’être assassinés ! »
— « Nul doute que ce nouveau départ ne doit pas être
facile à gérer ; tout abandonner du jour au lendemain pour
repartir de zéro ! » constata Mme Thiot, l’air désolé.
— « Oui, surtout à notre âge. Heureusement, j’ai eu la
chance d’obtenir une mutation. Avoir un emploi est
inestimable. Certes, l’adaptation ne se fera pas aisément, mais
nous nous débrouillerons. Mais à quoi bon nous torturer
53
présentement en nous projetant dans un hypothétique futur
et en se posant mille questions, nous sommes en si bonne
compagnie ! »
Mieux qu’un discours, ces paroles laconiques firent
prendre conscience à nos hôtes de la difficulté de notre
situation. Ils acquiesçaient de la tête avec respect et
semblaient finalement comprendre notre désarroi.
— « Quelle tragédie tout de même ! Je souhaite que
malgré toutes ces épreuves, vous conserverez quelques
bons souvenirs ? »
— « Nous en avons d’inoubliables jusqu’en 1954,
l’année, hélas, du début des hostilités. Aujourd’hui, en tant
que victimes de l’histoire, nous devons établir nos
priorités ! »
Mon père jugea ensuite opportun de changer de sujet
pour revenir à des choses plus terre à terre. Le reste de la
soirée s’écoula agréablement avec plusieurs tournées
générales de gourmandises.
De fil en aiguille, mes parents en vinrent à parler un
peu de tout. La discussion roula sur des sujets très
différents. Mr Thiot, en retraite depuis peu, nous exposait avec
enthousiasme la façon dont il entendait redonner un air de
jeunesse à son quotidien. Son épouse enchaîna avec les
préoccupations de tous les jours.
Une foule de questions d’ordre pratique nous
tourmentait, et pour guider nos premiers pas, nous venions de
glaner auprès d’eux une moisson d’informations. Ils
étaient une mine précieuse d’adresses et de
renseignements.
Je prenais une part active à la conversation plaisante,
m’intéressant à tous les aspects de la vie à Vittel et
répondant poliment chaque fois que l’on me posait une question.
Très vite, la retenue des premières minutes s’estompa
comme par magie.
Nous nous détendîmes dans la bonne humeur car nous
avions rapidement décelé entre nous certains points com-
54
muns, ce qui d’emblée avait augmenté notre sentiment de
bien nous entendre. Leur présence était très agréable. Ils
s’étaient révélé des hôtes délicieux, et l’accueil chaleureux
qu’ils nous avaient réservé était d’un appréciable réconfort
alors que de terribles images nous hantaient encore.
La pendule sonna dix-neuf heures, alors mon père
s’écria :
« Oh là ! C’est l’heure juste ? Nous allons vous laisser.
Nous ne voudrions pas vous déranger plus longtemps ! »
Nous nous levâmes hâtivement.
— « Voulez-vous dîner avec nous ? » intervint
aimablement Mme Thiot.
— « Non, vraiment, c’est très gentil à vous, mais nous
allons vous quitter. Ces dernières semaines furent très
pénibles et nous préférons ne pas nous coucher trop tard ! »
— « En ce qui me concerne, je ne peux plus rien
avaler ! » ajouta ma mère. — « Je n’ai cessé de piocher dans
le plat de toutes ces délicieuses sucreries ! »
— « Une prochaine fois, alors ! »
Leur sincère enthousiasme nous arracha un sourire.
— « On vous le promet ! »
— « Encore très heureux d’avoir fait votre
connaissance ! » insista Mr Thiot, — « Pourtant, nous avions
vraiment quelques réticences à avoir des locataires car
nous ne savions pas très bien à qui nous aurions à faire ! »
— « Je comprends très bien votre réaction ! » renchérit
mon père, conciliant, et soucieux de ne s’attirer aucune
animosité. — « Louer à des inconnus et a fortiori des
pieds-noirs… À votre place, j’aurais certainement réagi
comme vous ! »
Nous nous quittâmes sur une poignée de main avant de
monter l’escalier au plus vite, tout en faisant sur le seuil de
la porte d’entrée, des remarques sur la fraîcheur de l’air
nocturne.
Quel soulagement vraiment que ce grand voyage fût
terminé !
55
Ce premier soir, sans prendre le temps de dîner, après
avoir montré les premiers signes d’assoupissement,
écrasés par la fatigue associée à notre angoisse née du
souvenir, les paupières lourdes, nous avions enfin sombré
dans la douce volupté du sommeil. Le mien, dans la
fraîche pénombre de ma chambre, était plein de rêves. Je
songeais surtout que bientôt tout serait plus beau, et aussi
que le lendemain, je pourrai goûter avec plaisir au charme
de notre nouvelle affectation.

Je dormais encore, lorsque des coups frappés à la porte
de ma chambre me réveillèrent en sursaut. — « Ah non !
Qui ose ainsi troubler mes songes ? » pensais-je en me
recroquevillant sous le drap. Allergique aux alarmes, je
n’avais aucune envie de me lever. Je me sentais trop bien
dans ce lit douillet à souhait.
Je lançais un coup d’œil au cadran du réveil posé sur la
table de chevet. Il était à peine neuf heures.
On frappa à nouveau. Je me glissais hors du lit, le
regard ensommeillé, et une moue contrariée aux lèvres,
j’entrouvris la porte.
— « Eh bien ! Marmotte, tu dors encore ? » lança ma
mère avec une gentillesse toute maternelle.
Je me frottais les yeux, étouffais un bâillement, et sans
répondre, je retournais me coucher.
— « Je suis désolée de t’avoir gâché ta grasse matinée,
mais que sont devenus tes fameux projets d’exploration ?
Il me semble bien t’avoir entendue, hier soir, annoncer que
tu voulais te lever tôt, afin de faire un peu de
tourisme dans la ville ! Mes oreilles m’auraient-elles joué des
tours ? » me demanda-t-elle. — « En outre, n’étions-nous
pas censées aller t’inscrire à ton futur collège
aujourd’hui ? »
Ne me voyant pas réagir, elle se dirigea alors vers la
fenêtre pour tirer les stores, annonçant sans vergogne qu’il
était grand temps de me réveiller.
56
— « Le soleil, lui, est levé depuis longtemps, et ton
père est parti de bonne heure pour prospecter les alentours,
afin de faire les courses dans un supermarché ! »
assura-telle en se tournant vers moi, avec un grand sourire.
— « Euh ! Je ne sais pas pourquoi, j’ai quelque
difficulté à émerger ce matin ! »
— « Alors, prends ton temps ma fille ! » répondit ma
mère avec un sourire de connivence.
Quelques instants plus tard, je me régalais d’un copieux
petit-déjeuner qu’elle prit soin de m’apporter au lit.
— « Rien de tel qu’un bon café pour se mettre en
train ! » avait-elle chuchoté.
Le reste de la matinée passé à s’organiser, les heures
furent si remplies qu’on n’eut guère le temps de converser.
Chacun avait à cœur de mettre son énergie au service des
tâches urgentes à accomplir. Ma mère lavait les sols qui
pourtant n’en avaient nul besoin, époussetait la surface des
meubles qui reluisaient déjà de propreté, tandis que je
contrôlais minutieusement le contenu de nos bagages, pour
ranger les vêtements dans nos armoires respectives, ayant
remis à plus tard la découverte de Vittel.
Vers onze heures, au moment où nous terminions ces
apprêts, mon père rentra pesamment chargé. Croulant sous
le poids d’une quantité invraisemblable de provisions,
après avoir poussé la porte du pied, il entra dans la cuisine.
Il déposa les vivres sur la table, constata le labeur que
nous avions accompli et nous félicita. Puis, il commença à
vider les sacs de victuailles et à aligner les produits sur le
plan de travail.
Aussitôt, ma mère s’absorba dans ses préparations
culinaires, virevoltant autour de nous à la recherche des
ustensiles et des ingrédients nécessaires. Je lui avais
proposé mon aide, mais elle la refusa, objectant qu’elle
maîtrisait parfaitement cette partie-là de son art et qu’elle
travaillerait plus vite toute seule.
57
— « Tu es sûre Maman, que je ne peux pas te donner
un petit coup de main ? »
— « Non merci, Elisa, je me débrouillerai mieux sans
toi ! »
Assise sur un tabouret, tout en croquant une pomme,
j’optais pour une autre occupation : guider mon père dans
ses difficultés de rangement.
— « Papounet, les grandes boites de conserve, à
gauche, les petites à droite ! »
Celui-ci ébaucha un geste impatient et riposta aussitôt :
— « Seigneur, pourquoi as-tu grandi si vite ? »
Et tandis qu’en soupirant, il remettait tout comme je le
lui avais suggéré, je continuais à le taquiner :
— « Par contre, tu devrais regrouper les aliments de
même catégorie ! »
— « Quelle différence ça fait ? Vous ne savez pas lire
les étiquettes ? »
— « Chaque chose a sa place ! » s’était exclamée ma
mère, un brin narquois, tout en paraissant positivement
enchantée de la tournure de notre conversation.
Elle avait préparé à la hâte un frugal repas ; un rôti de
dinde, une purée maison, et une copieuse salade de laitue.
Et quand quelques instants plus tard, elle ouvrit la porte du
four, immédiatement une bonne odeur vint me chatouiller
les narines, et je pouvais voir la belle sauce brune
bouillonner autour de la viande. On déjeuna peu après de très
bon appétit.

Dans l’après-midi, comme convenu, Mme Thiot nous
escorta à l’école des garçons pour rencontrer Mr
Flambeau, qui était aussi le directeur du collège.
La rentrée de l’école primaire précédait toujours d’une
semaine celle de l’enseignement secondaire, aussi, nous
l’avions trouvé dans la cour, en train de bavarder avec un
instituteur qui s’expliquait sur la note sévère qu’il avait été
forcé de donner à un écolier.
58
— « Bonjour Monsieur ! » lança d’une voix forte notre
accompagnatrice, tout en lui décochant son plus beau
sourire.
— « Madame Thiot, que faites-vous donc ici ? Je ne
savais pas que nous avions rendez-vous ! »
— « Voyons, vous ne m’avez pas habituée à ce genre
de formalités. Je souhaite seulement vous présenter une
nouvelle élève pour la prochaine rentrée, et vu que le
temps presse, c’est la seule façon que j’ai imaginée pour
accéder jusqu’à vous ! » renchérit-elle, l’air légèrement
amusé.
Ils se serrèrent la main et échangèrent quelques mots
avant de se tourner vers nous.
— « Venez, venez ! » dit-elle en faisant un geste dans
notre direction.
Puis sur un ton anodin, elle procéda aux civilités :
— « Voici mes locataires, Madame Duccini et sa fille,
qui arrivent d’Algérie !
— « Très heureux. Je suis à vous dans un instant ! »
Pour nous, la courtoisie de ce monsieur semblait forcée.
Imposant dans son costume trois pièces qui avait
manifestement été coupé sur mesure, cela sautait aux yeux, il se
dégageait de sa personnalité une authentique prestance qui
avait instantanément fait naître en moi une bouffée de
chaleur.
Quelques secondes plus tard, d’un signe de la main, il
nous invitait à le suivre en direction de son bureau, après
que nous ayons traversé la rue à longues enjambées
décidées. Une fois à l’étage de l’école des garçons, et à
l’intérieur d’une pièce de proportions plutôt modestes, qui,
comme la salle de la bibliothèque, donnait sur la cour des
classes maternelles, il nous ordonna d’un ton qui ne
supportait pas la contradiction :
— « Fermez la porte, s’il vous plaît ! »
Au moindre de mes gestes, les nombreux bracelets qui
ornaient mes poignets tintinnabulaient, créant un fond so-
59
nore léger et musical qui semblait l’agacer
prodigieusement. Lorsqu’il se retourna, le mécontentement se lisait
sur son visage.
— « Pardonnez-moi, Monsieur, je ne parviens pas à
arrêter ce bruit ! » expliquais-je timidement.
— « Alors, s’il vous plaît, enlevez-moi cette
quincaillerie. Quant à vous, Mesdames, asseyez-vous ! »
Ma mère et Mme Thiot prirent place sur les deux
chaises disposées en face de lui. Songeant que ce qu’il avait à
me dire serait mieux perçu si je restais debout, il ne
m’invita pas à faire de même.
Je lançais un regard aux dossiers qui encombraient son
bureau. Dans une corbeille, des lettres affranchies
attendaient sans doute d’être postées. Des armoires de
classement étaient adossées à un pan de murs. Sur un
autre, était accroché un calendrier où des dates étaient
soulignées au crayon de couleur.
Après que nous lui ayons exposé l’objet de notre visite,
le visage grave, derrière les verres épais de ses lunettes, il
s’adressa enfin à moi d’un ton ferme :
— « Bon, dit-il, voyons un peu où vous en êtes ! Tout
d’abord, je vais vous poser quelques questions classiques,
cela ne prendra que quelques minutes, et ensuite, nous
verrons ensemble le programme que vous avez suivi
làbas ! »
Bien que la corvée me pesât, j’étais prête à affronter
mon étrange interlocuteur. Restait à espérer que l’entrevue
soit brève.
— « Eh bien, allons-y, ne perdons pas de temps ! »
m’ordonna-t-il d’un ton bourru.
Ses questions habiles pleuvaient en rafales pour jauger
mon savoir, ne permettant aucune esquive. Tétanisée par
l’émoi, droite comme un i, les poings serrés, je
reconnaissais à peine ma voix tant je tremblais.
60
De temps en temps, ma mère et notre accompagnatrice
levaient vers moi un regard navré, mais restaient
silencieuses tout en paraissant autant que moi sur le qui-vive.
Après avoir détaillé intensément les appréciations sur
chaque matière de mon dernier bulletin scolaire, il se leva,
marcha d’un pas nerveux jusqu’à la baie vitrée. Puis, les
mains dans le dos, les mâchoires serrées, il se mit à
arpenter la pièce sur toute sa longueur, tel un ours en cage, en
signe d’intense concentration. Il revint s’asseoir, griffonna
sur un bloc de papier posé devant lui, reposa son stylo, et
déclara enfin :
— « Je suis désolé. Vous allez devoir redoubler votre
classe de quatrième. Votre moyenne de physique-chimie et
de maths n’est pas suffisante. Vous ne pouvez prétendre
entrer en troisième avec de telles lacunes dans ces
matières ! »
Ces commentaires ne firent qu’exacerber mon
ressentiment. J’ouvris la bouche pour lui répondre, mais il leva
la main, me forçant à me taire tandis qu’il reprenait :
— « À mon avis, vous aurez bien du mal à assimiler les
leçons qui se superposeront à celles qui doivent en
principe être acquises, et, vu la proximité de l’examen l’année
prochaine, mieux vaut perdre une année que de prendre un
tel risque ! »
Mon visage plissé de contrariété, les sourcils froncés,
j’étais désappointée par les conclusions qu’il venait de me
donner. Je regrettais vivement de lui avoir donné trop
d’éclaircissements.
— « Monsieur, je vous promets de mettre les bouchées
doubles ! »
— « Non Mademoiselle, je ne reviendrai pas sur ma
décision. J’agis dans votre propre intérêt. Vous devez en
priorité consolider vos connaissances dans la perspective
du brevet. Les cours vous demanderont déjà beaucoup
d’efforts, et sachez que je supporte assez mal les
paresseuses. Ceci dit, à lundi pour la rentrée des classes. Je serai là
61
pour vous accueillir, je vous le promets ! » jeta-t-il
pardessus mon épaule, avant de prendre place derrière son
bureau d’acajou et s’absorber dans ses papiers, signe que
l’entretien était terminé.
La pièce retomba dans le silence. Conscientes de
l’inutilité de nos tentatives pour essayer de le faire changer
d’avis, nous avions pris le parti de nous taire.
La dernière chose que je souhaitais désormais était
d’apercevoir l’imposant et impitoyable directeur. Tout en
pestant intérieurement, je me dirigeais vers la sortie. Je le
quittais, la mine boudeuse et le sourire crispé aux lèvres, et
dire que c’était dans cette perspective que je devais
effectuer ma rentrée quelques jours plus tard !
Dehors, j’offris mon visage au soleil avec l’espoir que
cette fin d’après-midi balaierait la frustration provoquée
par mon entrevue ratée. Par bonheur, sur le chemin du
retour, Mme Thiot et ma mère avaient su trouver les mots
réconfortants pour me consoler.

Lorsque l’aube du matin de la rentrée arriva, je me
sentais particulièrement déprimée. Le fait de me retrouver
dans un établissement inconnu pour achever mon cycle
d’études secondaires, exigea de mes parents, au fil des
jours, un soutien pressant. Tandis que ce matin-là, mon
père prit soin de me réveiller, de m’encourager, ma mère
me guida dans la façon stricte de m’habiller. Sur ses
conseils, j’enfilais une jupe plissée bleu marine. J’attrapais
dans la pile de linge repassé, une chemise en flanelle
coquille d’œuf et y assortissais un gilet de même ton.
Au passage, je jetais un coup d’œil à mon reflet dans la
glace. Ma chevelure frisottait de façon disgracieuse. Trop
dense aussi. Cadeau du ciel pour certaines, cauchemar
quotidien pour moi, elle était toujours impossible à coiffer,
et je devais la domestiquer à l’aide de barrettes.
Quand je gagnais la cuisine, mes parents m’attendaient
pour savourer en ma compagnie le petit-déjeuner. J’avalais
62
une tasse de café bien chaud et quelques toasts beurrés qui
s’offraient sur la table en toute simplicité. Un moment plus
tard, je quittai la maison en trombe tandis que mon père
s’apprêtait à prendre ses nouvelles fonctions à EDF.
Ce ne fut qu’au moment de pénétrer dans la cour du
collège que je marquais une légère hésitation. Je fus prise
d’une brusque envie de fuir. Je m’aperçus tout à coup que
les élèves me regardaient avec curiosité, mais fort
heureusement, le côté raisonnable de ma personnalité reprit le
dessus. La fuite n’aurait rien arrangé. Prenant une
profonde inspiration, je m’engageais de pied ferme. Quelques
chuchotements saluèrent mon arrivée, plusieurs garçons
me firent un signe de tête. Je leur rendis leur bonjour tout
en me demandant avec inquiétude s’ils laisseraient par la
suite, à cause de ma condition de pied-noir, s’établir entre
nous une certaine complicité.
Le fameux directeur se tenait déjà là, parcourant d’un
regard sévère tous les visages des collégiens rassemblés. À
son grand soulagement, il ne détectait aucune bousculade ;
personne ne pouffait, personne ne baillait ouvertement ou
ne lançait des quolibets.
Après l’appel, je me retrouvais dans une classe de
vingt-six inscrits, un effectif composé de dix-huit garçons
et huit filles. Je m’installais discrètement à côté de l’une
d’elles qui paraissait vive et enjouée, elle s’appelait
MarieThérèse B.
Cette première journée me parut interminable et se
déroula dans un véritable tourbillon de cours et de
présentations. Je me sentais en terre étrangère. Je ne
pouvais supporter de me savoir à ce point coupée de mes
racines. J’avais perdu tous mes repères, mon cadre de vie,
les visages si chers que j’avais l’habitude de croiser. À cet
état de choses s’ajoutait un peu cette impression d’être
rejetée.
Commença alors ma nouvelle traversée du désert. En
outre, je n’avais pas mis longtemps à comprendre le sens
63
de la mise en garde que le directeur m’avait signalée lors
de notre entretien. Les élèves lui obéissaient au doigt et à
l’œil. Le règlement très strict laissait peu de place aux
états d’âme ou à l’esprit de rébellion, et obligeait les
élèves à un bon niveau de connaissances, surtout s’ils
voulaient appartenir au cercle très restreint de ses préférés.
Son regard perçant avait toujours le don de me faire
trembler. Et ses épais sourcils étaient tout aussi terribles ;
un simple froncement le rendant impressionnant, aussi dès
qu’il avait le dos tourné, instinctivement, je lui tirais la
langue. C’était puéril et discourtois, mais cela me faisait
du bien.
Après quelques semaines très difficiles, je faisais de
mon mieux, jusqu’à cet événement catastrophique. Un
camarade de ma classe, Jean-Marc, assis de l’autre côté de
l’allée centrale, avait conspiré avec son voisin de pupitre,
Claude, garçon timide et frileux, pour improviser un
numéro destiné à me faire part du vif intérêt que celui-ci me
portait.
Ils eurent l’idée ridicule de m’en informer en me
lançant une boulette de papier, au moment où la tête du
directeur avait surgi en coup de vent, dans l’encadrement
de la porte de la classe. Cette apparition surprise me laissa
sombrer, comme tous les élèves, dans un abîme de silence.
Je revois encore son regard se fixer sur le projectile,
qui, après avoir voltigé dans les airs, atterrissait hélas à
mes pieds ; aussitôt, le son de sa voix despotique s’éleva et
me fit tressaillir.
— « À qui donc ce billet est-il adressé ? »
Je savais que j’en étais la destinataire, mon cœur
manqua un battement. L’angoisse me desséchait la bouche et
m’étreignait l’estomac tandis qu’il scrutait les visages
levés vers lui, mais personne ne répondait.
« À qui donc ce billet est-il destiné ! » répéta-t-il,
renfrogné.
64
Ses mains serraient violemment un gros cahier bourré
de marque-pages.
— « Alors !… j’attends un nom. Je ne retournerai à
mon bureau que lorsque j’aurai réglé ce mystère, même si
cela m’oblige à rester ici avec vous toute la journée ! »
Avec effort, je tâchais de retrouver mes esprits.
J’avalais ma salive, puis je me désignais en levant
timidement la main. Aussitôt, je me retrouvais dans le faisceau
de ses yeux noirs.
Après avoir levé un sourcil sombre au-dessus de la
monture de ses lunettes, ses lèvres au dessin autoritaire
eurent soudain un frémissement. Il me considéra avec
stupeur.
— « Vous ? Tiens donc, ce billet est pour vous ! »
aboya-t-il en me toisant. — « Vous débarquez comme une
fleur dans mon établissement, et au bout de quelques
jours, vous perturbez déjà la classe. Ramassez-moi ce
papier et apportez-le moi ! »
Ébranlée par sa réaction et par ce commentaire ô
combien significatif, je croisais le regard de Jean-Marc.
Conscient d’avoir été trop loin, son visage exprimait trop
tard son embarras.
Toujours sous le regard accusateur de Mr Flambeau, et
rougissant de plus en plus violemment, je m’empressai de
le récupérer, puis de le lui tendre en baissant les yeux.
Osant au bout d’une seconde les relever, je contemplais
comme pétrifiée, la main qui dépliait doucement le
message.
Le pli obstiné au coin de sa bouche trahissait son
humeur belliqueuse.
— « Toto t’aime bien ! » lut-il tout haut et en fronçant
méchamment le nez.
Quelle surprise était pour moi cette déclaration lourde
de « sous-entendus ». Selon toute vraisemblance, j’avais
fait une conquête dans la classe, c’était on ne peut plus
clair. J’accusais le coup, mais il fallait maintenant que
65
j’assume et que je me prépare au pire. En effet, ce
monsieur ne laissait pas passer grand-chose, surtout lorsque
cela concernait les élèves « à problèmes », comme il les
qualifiait.
— « Bon sang ! » siffla-t-il entre ses dents, comme si
quelqu’un lui avait marché sur les pieds.
— « Et je peux savoir qui est l’auteur de cette prose
« merveilleuse » ? »
Il ne plaisantait qu’à moitié.
— « C’est moi, Monsieur ! » chuchota Jean-Marc,
gêné, tout en me jetant un autre regard en biais.
— « Bravo ! Alors, vous vous permettez de faire le
malin ! Et vous là-bas, vous mettez la classe sens dessus
dessous ! »
— « Seigneur ! » pensais-je, voilà une blague qui ne
sera pas portée à mon crédit. L’avertissement me pendait au
nez.
Le directeur me fixait et semblait sonder les moindres
recoins de mon âme.
J’inspirais profondément, expirais lentement en
gonflant les joues, puis prenant mon courage à deux mains, je
toussotais, avant de bredouiller :
— « Monsieur, je ne voudrais pas vous manquer de
respect, mais contrairement aux apparences, je n’y suis
pour rien ! »
Loin de chercher à nier et contre toute attente, le
malheureux Jean-Marc venait aussitôt confirmer mes paroles :
— « C’est exact Monsieur. Je vous assure que cela ne
se reproduira plus ! »
— « Stop, je ne veux plus vous entendre ! »
explosa-til, d’un ton cassant, élevant les deux mains pour nous
réduire au silence. — « Écoutez-moi bien tous les deux,
primo, je ne tolérerai aucun laisser-aller dans mon
établissement, secundo, demain, sans faute, je veux voir vos
parents respectifs dans mon bureau, c’est compris ? »
66
La condamnation s’accompagna d’un long sermon en
règle.
Tandis qu’il mettait ses poings sur ses hanches, je
poussais un soupir d’exaspération et, consternée, je gémis
intérieurement.
Hors de lui, il continuait à déambuler dans la classe
pendant quelques instants. Son calme durement conquis, il
s’éclipsa enfin, tout en vociférant :
— « Je vous ai à l’œil à présent. J’en ai maté bien
d’autres, croyez-moi ! »
Par la porte ouverte, je le vis relever à l’oreille,
l’ambiance des salles de classes voisines. Après son
départ, le visage blême, mon mal de tête s’intensifiait
d’instant en instant. D’ordinaire, cette douleur se
manifestait uniquement lorsqu’approchait la date d’un examen.
Dire que ce jour-là, après maintes hésitations, j’étais partie
pleine d’entrain à la perspective d’un hiver studieux !
À la récréation, les élèves se dispersèrent à l’exception
de Jean-Marc, qui, regrettant sa maladresse, vint me
retrouver pour calmer le jeu. Il crut s’amender en s’excusant
avec un sourire angélique et un regard contrit. Il me fixait
de ses yeux bleus.
— « Elisa, je suis ennuyé pour ce qui vient de se
passer ! »
Mon visage se crispa et je le considérai un instant,
furieuse.
— « Tu es impossible, à cause de toi, je suis d’une
humeur de chien ! Pourquoi as-tu fait une chose pareille ? Tu
me connais à peine ! »
Il y eut un bref silence.
— « Tu es séduisante, et au cas où tu ne l’aurais pas
remarqué, tu intéresses Claude, personnellement. Il n’osait
pas te le faire savoir, j’ai voulu l’aider ! »
Je baissais les yeux.
— « J’honore ta franchise mais cela m’est bien égal ! »
— « Pourquoi ? »
67
— « Pour tout un tas de raisons ! »
Il fronça alors les sourcils.
— « Dis-moi lesquelles ! »
Il avait l’air curieux de ce que j’allais bien pouvoir
avancer comme argument pour étayer ma réponse.
— « En toute franchise, autant te prévenir tout de suite,
Claude perd son temps avec moi. Je ne suis pas intéressée.
Et je n’ai pas envie de ponctuer ma vie scolaire de
complications d’ordre sentimental. La prochaine fois, je t’en prie,
ne fais plus rien, cela vaudra mieux ! » ripostais-je, la voix
teintée d’une nuance d’exaspération.
Jusqu’ici, ayant toujours tenu la gente masculine à
distance, je n’avais encore jamais eu ce que l’on peut appeler
un « fiancé » attitré. Et malgré le privilège de partager la
classe avec des garçons, je ne cherchais pas à approfondir
ces relations. Je n’éprouvais aucune curiosité pour cela,
peut-être parce qu’aucun d’eux ne m’attirait vraiment. Je
fantasmais plutôt sur mon inaccessible professeur
d’Anglais, et j’attendais désespérément qu’il me remarque,
mais trop jeune pour le vieux libertin qu’il était, il n’avait
pas souhaité répondre à mes soupirs.
En réalité, je ne savais comment réagir aux propos de
mon interlocuteur et m’éclipser avec politesse.
— « Jean-Marc, puisque le mal est fait, n’en parlons
plus. À présent, il faut que j’en informe mes parents qui ne
vont pas mâcher leurs mots. Très stricts sur certaines
choses, ils seront sûrement très en colère ! »
Il ne me restait plus qu’à espérer qu’il eût compris mon
message.
Les élèves commencèrent à se regrouper pour retourner
en cours. Mon humeur ne s’améliora pas, après les heures
désastreuses que je venais de vivre. Elle n’était pas
tellement meilleure le soir, quand avec un visage livide, je pris
résolument le chemin de la maison. — « Super journée ! »
pensais-je en route.
68
Comment allais-je m’y prendre pour ne pas provoquer
l’autorité paternelle ? Inutile de me faire des films, il y
avait fort à parier que mon père ne se montrerait pas
tendre à mon égard.
Ce fut plutôt avec la peur au ventre que je poussais la
porte d’entrée, et, dans un premier réflexe, catastrophée, je
préférais regagner ma chambre sur la pointe des pieds.
Lorsqu’à table, je dus narrer cet épisode extrêmement
embarrassant, je m’étais d’abord excusée avant de raconter
qu’un élève m’avait fait une mauvaise blague. Mon père
commença à me réprimander sévèrement, mais ma mère
avait abondé dans mon sens en lui demandant de tourner
cette anecdote désopilante à la plaisanterie. Pour elle, ce
n’était sans doute pas autre chose qu’une stupide farce de
potache. À contrecœur, il avait finalement coupé court et
accepté la version du canular stupide. Heureusement, les
choses en étaient restées là.
Par la suite, je constatais avec soulagement qu’aucun de
mes camarades n’avait cru bon de revenir sur les tenants et
les aboutissants de ce mémorable moment. Quant à
Claude, il s’était tourné vers d’autres collégiennes, sans
doute déçu de constater que ses avances n’avaient pas
déclenché chez moi un réel désir d’ouverture.
Au fil des jours, je voyais mes soucis d’intégration
s’aplanir. J’en avais presque oublié la guerre d’Algérie.
Mon éternelle bonne humeur, mon caractère primesautier,
me valurent vite une popularité exceptionnelle ; j’avais
fini par trouver mes marques au sein du collège et nouer
quelques amitiés avec des filles de ma classe, Anne,
Marie, Lucie, et une quatrième par leur intermédiaire, telle
que Jacqueline qui, déjà dans la vie active, était entrée tout
naturellement dans notre petit groupe comme si sa place
avait toujours été parmi nous.
Le premier trimestre écoulé, soutenue par l’appui
inconditionnel de ma famille, j’avais enfin obtenu de bons
résultats. Mon père me donnait un petit coup de main dans
69
certaines matières comme la dissertation, le commentaire
de texte, la géographie, le dessin, tandis que ma mère,
m’aidait dans la préparation de mes exercices de couture.
Je n’avais plus rien à envier au beau Michel M., disputant
avec lui la meilleure note lors de chaque contrôle pour
accéder à la première place. Grâce à l’excellence de mon
classement à la fin de chaque trimestre, le directeur avait
gommé l’animosité qu’il éprouvait à mon égard, et j’avais
fini par m’habituer à sa présence.

Mes origines digérées avec tout un chacun, je respirais
enfin. Je tentais d’envisager l’existence avec un regard
plus paisible. Sans aigreur et sans ressentiment. Cela avait
été pour moi une délivrance.
Et Dieu merci, depuis que nous avions occupé les lieux
chez les Thiot, leur soutien moral nous avait été infiniment
précieux. Non contents de nous accueillir à bras ouverts,
ils nous avaient présentés aux habitants du quartier comme
leurs connaissances, ce qui nous avait permis d’être
préservés d’une douloureuse solitude.
Très vite, nous nous étions côtoyés dans un joyeux
brouhaha et beaucoup appréciés. Comment oublier tous
ces dimanches après-midi gourmands ? Un verger,
quelques fruits fraîchement cueillis, une tarte pour le goûter, et
puis cette délicieuse odeur de café moulu qui parfumait si
bien la maison. Nous attendions dans le salon en
compagnie de Mr. Thiot, avec sa physionomie de bon aloi, son
allure de patriarche, l’entrée en scène de son épouse, une
femme pétillante, très humaine.
Je la revois nous présentant sa tarte fleurant si bon la
cannelle. Nous respirions les délicieux effluves d’un air
impatient, en manifestant bruyamment notre
contentement, tout en la flattant par de petits compliments.
Coté loisirs, mon père se ressourçait en bêchant leur
jardin pour leur apporter la campagne à la ville. Il cultivait
le potager, quelques carrés où poussaient sous son regard
70
d’expert, ciboulette, menthe, basilic, et petits légumes. Il
faisait des miracles. Cela avait insufflé une manière de
vivre plus conviviale, en partageant la fleur éclose, le
bouquet d’estragon, ou la poignée de tomates cerise,
fraîchement cueillis.
Grâce à son expérience, il nous disait que lorsqu’on
s’occupe de la terre avec amour, elle finit par nous le
rendre au centuple :
— « C’est une merveilleuse récompense que de la voir
nous offrir des trésors, après qu’on ait eu la patience de
creuser, de semer, de planter, d’arroser ! »
Quant à moi, pour tuer le temps, le soir parfois, avec
petit Paul, j’avais recours à tous les jeux de société. Il
s’était révélé un partenaire idéal, et nous avions ri aux
éclats plus d’une fois en poursuivant des parties de
Monopoly bien souvent commencées la veille. Et quand le
lendemain, celles-ci reprenaient de nouveau, dans
l’euphorie, nous célébrions alors le plus grand casse du
siècle. Tous ces instants privilégiés donnaient lieu à une
joyeuse effervescence.
En dehors du collège, habituée depuis toujours à
préférer les bonheurs simples, je me considérais comme une
jeune fille relativement heureuse. Je m’étais vite aménagé
une existence qui me ressemblait, décontractée, chic, mais
jamais ostentatoire, et je débordais de rêves et
d’enthousiasme. Avec une gourmandise que rien ne
pouvait rassasier et un zeste d’insouciance, je croquais la vie à
belles dents. Je me montrais surtout impatiente de dévorer
mon destin.
Sans fausse pudeur, les formes épanouies, le sein aussi
généreux que le sourire, une tignasse de boucles autour de
mon visage poupin, j’exhibais ma jeunesse, l’innocence
dévergondée entre fougue et fragilité.
Sans avoir le snobisme de la marque, la fibre artistique
déjà développée, j’aimais toujours jouer avec la mode,
mariant librement les trouvailles des friperies aux vête-
71
ments des boutiques. Aussi à l’aise en pantalon qu’en
robe, en bandana ou en petit chapeau, je passais d’un
registre à l’autre en toute décontraction. L’ensemble
fonctionnait très bien, mais j’étais plutôt robe fleurie que
jean et baskets.
J’appréciais la valeur de mes nouvelles amitiés que la
même passion de la danse venait encore plus renforcer. Un
samedi sur deux, avec l’autorisation paternelle, et en leur
compagnie, je vivais au rythme effréné des bals musette
que nous fréquentions assidûment, comme toute jeune fille
de notre âge, juste pour nous « encanailler » un petit peu,
histoire de nous donner un petit frisson. Lors de ces sorties
nocturnes, j’osais un rouge à lèvres et un discret vernis à
ongles. Et personne ne s’étonnait plus de nous voir
emmener régulièrement nos états d’âme flâner dans cette salle à
la mode, l’« Hôtel Splendid ».
Nous ne manquions pas de prolonger ces instants de
connivence, lorsque bien à l’abri dans l’une ou l’autre de
nos chambres respectives, nous discutions pendant des
heures. Entre deux aveux, nous écoutions sur le transistor
quelques ballades sucrées, ou sur le pick-up, le dernier
disque en vogue de Johnny Hallyday. À l’adolescence, la
musique est toujours l’un des premiers signes de la bulle
qu’on se construit pour tenir les parents à distance de notre
nouvelle vie. Les miens flairaient que quelques petits
secrets se tramaient entre nous, mais n’intervenaient jamais,
de toute façon, je ne leur racontais pas grand-chose, sans
doute pour protéger mon intimité. Préserver le mystère
permettait aussi, peut-être de ne pas les heurter eu égard à
leurs idées trop pointues.
Ces réunions étaient pour nous une occasion unique de
nous pencher sur la narration que nous faisions de notre
propre existence. Nous aimions échanger des plaisanteries
et même des allusions polissonnes. — « Comment faire
pour écarter un garçon après l’avoir « ingénument » allu-
72
mé ? » — « Fallait-il se laisser « caresser » ? — « Garder
sa virginité jusqu’au mariage ? »
Ayant appris tout ce qu’il y avait à savoir sur ce sujet
au travers de l’exemple de mon milieu familial, je voulais
garder le caractère précieux et magique du jour des noces.
J’avais reçu une éducation très stricte dans laquelle le
sacrement de mariage tenait une place prépondérante. Il
n’était pas question de consommer l’acte de chair en
dehors des liens sacrés, aussi j’aimais assez l’idée d’offrir
ma virginité à l’homme en qui j’aurais pleinement
confiance ! Étaient-ce des principes désuets ? Sans doute.
Avec la même façon d’inventer le monde, nous
partagions les mêmes valeurs, un fou rire ou un verre, dans une
parfaite quiétude. Le shopping et la dégustation des citrons
pressés dans un salon de thé restaient notre passe-temps
favori, même si, lorsque le temps le permettait,
gourmandes de la vie, au lieu de nous enfermer dans une salle de
danse, nous préférions, loin du centre-ville où il devenait
impossible de marcher sans tomber en permanence sur des
colonies de curistes l’œil rivé à leur appareil photo, flâner
sous les ombrages bienfaisants des grands arbres du parc
thermal qui, dès l’entrée, déployaient toute leur opulence.
Baigné de sa lumière incomparable, le lieu séduisait les
amoureux de la nature et ravissait les sportifs. Devant la
simplicité majestueuse de cet univers végétal, on
philosophait au gré des allées de cette débauche de verdure
savamment maîtrisée.
Pour celles d’entre nous qui étaient hyperactives, toutes
les aventures étaient permises ; une partie de golf
miniature ou de pétanque, un plongeon dans la piscine, sans
compter tous ces kilomètres de sentiers balisés que nous
empruntions à pied. Quant aux joyeuses intoxiquées des
jeux, le casino offrait ses diaboliques tables de
divertissement ; tables de rêves plus promptes à berner les profanes
comme nous, qu’à prodiguer la manne tant désirée. Il n’y
avait que l’embarras du choix pour se divertir !
73
Quand l’envie nous prenait de nous éloigner de Vittel
pour goûter un peu la saveur champêtre, le père d’Anne se
portait volontaire pour nous y conduire en voiture. Une
manière sympathique le dimanche de passer côté jardin, et
de nous imprégner de l’espace et de l’atmosphère. Notre
œil se concentrait alors sur les couleurs et les floraisons,
vagabondait à son aise, surtout au mois de mai, lorsque les
champs étaient piquetés de petites tâches jaunes, des
jonquilles. Alors, ludique, enivrante, la cueillette n’engendrait
pas la monotonie, et on caquetait à grands renforts de
mots, mais aussi avec de grands éclats de rire, nos bras
encombrés par ces brassées de fleurs.
C’était une époque formidable. Les sorties
s’enchaînaient, et avec elles, l’émulation, la joie de mériter
la considération des copines et surtout, la possibilité de
s’amuser avec peu d’argent en poche. Ce n’était pas
comme aujourd’hui.

Un samedi matin de janvier, oh ! Surprise. Toute la
ville s’éveilla recouverte de cinquante centimètres de
neige. Ce n’est que lorsque la clarté du jour pénétra dans
ma chambre que je me réveillai, saisie par un froid intense.
Je courus aussitôt à la fenêtre. L’hiver avait pris ses
marques et était venu se poser délicatement sur le jardin
endormi.
Derrière la vitre, étonnamment grave et les yeux grands
ouverts à la vue de ce désert blanc étincelant, la révélation
était de taille ; c’était la première fois que j’apercevais un
tel spectacle et que je ressentais le froid avec une
température qui approchait les moins dix degrés. J’arrachai mes
parents du lit :
— « Papa, Maman, venez voir le décor à l’extérieur,
c’est, c’est… féerique ! »
Et je les emmenais aussitôt voir le sol se confondre
avec le ciel.
74
Devant la beauté et la virginité de ce panorama, nous
étions véritablement transportés. Le nez collé à la vitre, la
couvrant de buée, nous regardions émerveillés, la neige
qui ne cessait de tomber, avec l’implacable détermination
de nous isoler et de rester bien au chaud. Nous n’avions
jamais connu d’hiver d’un froid aussi polaire. Hors de
question de tenter une sortie par ce temps !
Dans la rue, des bambins tout excités, emmitouflés
jusqu’aux oreilles, luttaient joyeusement sous les flocons qui
voletaient comme du duvet.
Je me revois encore rentrant du collège, bravant vents
et tempêtes ! Mon nez se cachait sous une grosse écharpe,
mes joues étaient rouges, mon souffle semblait former un
petit nuage dans l’air glacé. Je résistais avec courage à ce
difficile climat, en pensant au bonheur intense que je
ressentais lorsque je me prenais à admirer toute la splendeur
de ces paysages autour de moi. Ce n’était pas le cas de
mes parents qui ne supportaient que difficilement cette
rudesse.
Arrivée sur le seuil de notre maison, à peine
m’ébrouais-je de la neige qui recouvrait mon duffle-coat
que j’entendais la voix de ma mère, me répéter
continuellement :
— « Elisa, n’oublie pas de te déchausser ! ».
J’avais pour habitude d’ôter mes bottes humides avant
de me précipiter en chaussettes, dans la cuisine où régnait
une douce chaleur, mais parfois, trop distraite, j’oubliais
sa recommandation, alors, à mon entrée dans la pièce, elle
levait les yeux et son expression virait à la grimace.
— « Combien de fois faudra-t-il te répéter de retirer tes
chaussures devant la porte ? Tu connais pourtant les
difficultés que je rencontre chaque fois, pour effacer leurs
traces sur le parquet ! »
Elle aimait tenir sa maison propre, et je n’allais pas le
lui reprocher.
75
Je baissais les yeux et ne pouvais que constater la
réalité ; quelques fragments de boue s’accrochaient aux bords
de mes semelles !
— « Excuse-moi maman, sans doute, étais-je trop
pressée de venir t’embrasser ! »
Je la retrouvais toujours près du poêle à bois, immobile,
l’échine courbée, une veste en laine jetée sur ses épaules,
les doigts noués sur un ouvrage qu’elle délaissait juste un
moment pour me préparer une bonne tasse de chocolat
bouillant. Avec la patience d’une écolière appliquée, elle
tricotait mes écharpes ou cousait souvent les vêtements
que je portais.
Puis, avant de m’installer à ses côtés, je troquais
chandail et jupe sage en flanelle, contre une tenue plus
confortable.
Je garde tant d’images de cette époque hivernale,
notamment celles de mes débuts périlleux pour trouver mon
équilibre sur la vaste chaussée blanche. Les joues
délicieusement rosies par le froid et l’exercice, je m’enhardissais
de plus en plus vite, afin de goûter sans crainte aux joies
des sports de glisse, mais aussi pour introduire
traîtreusement et à grands renforts de cris joyeux, de la poudreuse
dans le cou de mes victimes.

Ainsi, après plusieurs mois durant lesquels nous
vécûmes dans l’angoisse, progressivement, la vie reprit son
cours normal, mais le passé semblait encore bien lourd,
nous nous sentions toujours en situation d’insécurité.
Encore inaptes à la quiétude, nous éprouvions une certaine
difficulté à entrevoir notre avenir, néanmoins, nous
voulions aller de l’avant, en commençant par rechercher un
appartement, car cela représenterait la phase ultime de
notre renaissance.
Grâce aux recommandations d’EDF, nous avions
trouvé une nouvelle habitation plus grande. La séparation
d’avec la famille Thiot avait été émouvante, même si nous
76
savions que nous étions invités à y revenir chaque fois que
nous l’aurions désiré, mais nous commencions à avoir un
besoin urgent d’espace supplémentaire.
Mes parents étaient ravis de s’installer à huit cents
mètres de la rue principale dite « rue de Verdun ». C’était un
appartement entièrement restauré, mais il y manquait ces
petites touches personnelles qui transforment quatre murs
en un véritable « chez soi » douillet.
Après un remue-ménage fébrile pour effectuer quelques
aménagements intérieurs, la maison nous parut
reconnaissante. Mon père avait métamorphosé les pièces d’un coup
de baguette magique, et à mesure que les murs grisâtres
disparaissaient sous ses coups de pinceau, la lumière
fusait.
Et un matin, le camion du garde-meubles arriva enfin
devant chez nous.
Grâce aussi au goût sûr de ma mère, on s’habitua très
vite à un logement où il faisait bon vivre. Je la revois
installée devant sa machine à coudre, occupée à
confectionner ses rideaux, toute contente de les avoir
réussis, et enchantée de la note gaie qu’ils apporteraient à
notre petit nid.
Mais il en aurait fallu davantage pour égayer nos
existences. Nous n’avions pas oublié le contexte de terreur
dans lequel nous vécûmes, aussi mon père ne cessait de
nous répéter que désormais, il nous faudrait puiser le
meilleur de ce qui nous restait, et ce qui nous restait, ce n’était
que nous. Nous devions oublier le passé. Une chance
cependant, notre voisinage se composait essentiellement de
familles pieds noirs, toutes avec les mêmes souvenirs, les
mêmes blessures…
Malgré des débuts férocement difficiles, des moments
de découragement, mes parents essayaient de se comporter
avec moi comme à l’ordinaire. Ils mettaient tout en œuvre
pour que mon quotidien conserve sa «
précieuse normalité ». Dans leur désir parfois excessif de me
77
protéger, ils s’efforçaient de me cacher les émotions qu’ils
jugeaient négatives. Ils souhaitaient se montrer
inébranlables à mes yeux, mais j’avais cru comprendre que pour
eux la situation était pénible. Je n’étais pas dupe, ils
résistaient mal à la nostalgie du pays qui parfois surgissait par
vagues douloureuses. Je savais aussi que nous étions dans
une grande détresse financière ; le salaire alloué à mon
père n’étant pas très élevé, ils évitaient de me parler de
cette période de vaches maigres et se refusaient à me
confier leur moindre tracasserie. Au contraire, ils
insistaient pour m’inculquer qu’en travaillant, on arrive
toujours à s’en sortir. Si, à l’époque, les moyens leur
manquaient pour m’offrir des cadeaux somptueux, l’amour qui
présidait l’ordinaire n’avait jamais fait défaut sous notre
toit. Une autre chose comptait pour eux, me transmettre la
rigueur, l’honnêteté, avec une autre règle, la ponctualité, et
mon bien-être était leur seule priorité.
Jusque-là, ma mère, dévouée à son mari et à lui seul,
avait choisi de rester à la maison. En Algérie, le rôle d’une
femme respectable se voulait d’être cantonnée au foyer, et
mon père avait toujours estimé que c’était important pour
nous trois. Dans le cas présent, pour faire tomber quelques
francs supplémentaires dans l’escarcelle, elle accepta avec
soulagement la proposition professionnelle du père de
l’une de mes amies de collège, en le rejoignant dans son
service, à l’hôpital de Vittel. Sans la générosité de cette
famille pieds-noirs comme nous, sans doute, aurions-nous
eu plus de difficultés à nous en sortir.
Quelque temps plus tard, mon père put enfin faire
l’achat d’un poste de télévision en noir et blanc. Devenue
bien vite un anesthésiant et non plus un instrument
d’ouverture sur le monde, celui-ci fut le pôle de nos
longues soirées d’hiver. Nous étions heureux d’inviter nos
voisins à venir la regarder en notre compagnie.

78
Dans toute l’insouciance de l’adolescence, romantique
jusqu’à la caricature, je passais des heures interminables
dans ma chambre. Un refuge où, puérilement comme
toutes les jeunes filles, je rêvais. À quoi ? Aux regards des
garçons que je ne manquais pas de remarquer au collège.
J’avais soif de tout, et ma panique était de ne pas
trouver dans la vie une réparation à tout ce que j’avais perdu
en Algérie, aussi j’attendais tout de l’avenir.
Encore à l’âge des rêves et de tous les possibles, j’avais
l’émoi de la passion juvénile et l’expérience d’une vie
monacale ; les informations que j’avais sur le sexe se
résumaient à des lectures ou à des commentaires saisis au
hasard des conversations, et je me demandais souvent si
l’amour physique était vraiment ce bouleversement radical
dont on parlait dans les cours de récréation. Longtemps,
j’ai cru que je mourrais sans le savoir.
Avant d’affronter la réalité plus âpre de mon parcours
amoureux, je me passionnais pour des sujets plus légers :
tout un programme qui illustrait mon goût pour les plaisirs
simples comme les promenades dans la nature, les
chansons faussement gaies et sucrées renfermant une jolie
mélancolie, les films en cinémascope, la danse, la mode, et
surtout l’écriture.
Je croyais aux contes de fées. Un sentiment nourri dans
mon enfance par les romans où je m’identifiais à l’héroïne,
alors bien évidemment, je n’avais jamais imaginé la vie
autrement qu’avec un prince charmant et beaucoup
d’enfants. Une vocation qui dessinait un avenir certes
encore flou, mais plein de promesses. C’est ce que je pensais
qu’il m’arriverait, lorsqu’en 1963, j’avais fait cette
rencontre inattendue qui représentait par bien des aspects, une
fable des temps modernes. Même si l’épilogue fut ensuite
douloureux, la romance à ses débuts semblait absolue.
J’avais osé lever un regard de biche sur un beau garçon, un
peu dandy, qui en un instant devint tout pour moi, avec ce
serment d’amour : — « Ce sera lui ou personne ! »
79
Et c’est bien à Vittel qu’une tumultueuse histoire va
commencer, dans un monde où à l’âge du cœur battant, les
jeunes gens se rencontrent, se reconnaissent des affinités,
s’aiment, décident de fonder un foyer ensemble,
s’accordant sur la manière d’élever leurs enfants. Cette
ville tant aimée avait tout pour me séduire ; elle me
rassurera, me consolera, me guérira de la tristesse de mon exil,
m’émerveillera, m’emportera.
Les années qui suivront changeront à jamais la petite
vie paisible d’une toute jeune adolescente. Si certaines
rencontres peuvent vous transporter, d’autres peuvent vous
anéantir pour la vie, ou, comme pour moi, vous faire
connaître les deux, l’une à la suite de l’autre !
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Chapitre 3
Face à face avec Cupidon



Près d’un an était passé… après notre arrivée.
C’est si loin et pourtant si présent dans ma mémoire !
Neuf heures sonnaient à mon réveil. Je clignai des yeux
et tendis la main pour interrompre la sonnerie. J’avais
divinement bien dormi. C’était sans doute le résultat de mes
rêveries.
Je m’étirais voluptueusement, souriant de plaisir à la
vue des beaux rayons de soleil qui filtraient au travers des
persiennes. À demi inconsciente, je m’arrachai à la
quiétude du lit et me levais pour ouvrir la fenêtre. Surprise par
la lumière, incapable de bouger, je demeurais là comme
tétanisée, craignant de rompre le charme qui m’envoûtait.
Ce matin-là, apaisée de tout, de la place où je me tenais,
j’aimais ce qui s’offrait à ma vue. Le panorama dégageait
une étrange douceur et me paraissait plus beau. Mon
regard avide se laissait séduire par un ciel sans un nuage.
Des oiseaux tournoyaient sous un soleil qui jouait déjà de
ses attraits. L’air sentait les parfums des premières fleurs.
En contrebas, dans les jardins, la végétation verdoyait,
luxuriante. Le silence était si pesant que je prenais
conscience de mes propres battements de cœur ; seul le satin
doux de ma nuisette bruissait sensuellement sur ma peau.
Combien de temps restais-je ainsi sans réaction ? Je ne
saurais le dire. Pour une fois, la réalité était plus belle que
mes songes. J’étais amoureuse.
J’avais traversé les deux dernières semaines comme
dans un film. Parfois, il en est de l’amour comme d’une
81
baguette magique, qu’il vienne à se manifester et c’est la
révolution intérieure.
Je me rendais vaguement compte qu’en attendant le
moment de retourner au collège, au lieu de bayer aux
corneilles, j’aurais dû m’avancer dans mes révisions, mais de
toute façon, je n’étais pas en état d’étudier. Ce répit n’était
pas de trop pour me permettre d’assimiler les sentiments
que je commençais déjà à éprouver.
Comme une somnambule, ensuite, je me rendis devant
la glace pour scruter d’un œil critique l’image que le
miroir me renvoyait. Absorbée dans la contemplation de mon
propre reflet, je me trouvais resplendissante, et mon bel
inconnu était sans aucun doute l’instigateur de ce bonheur,
la cause de la transformation que je ressentais depuis
quelque temps. Il en était la vertu principale : cette
générosité de cœur qui consiste à épanouir l’autre. Cette
exaltation me provoquait de troublants frissons dans les
reins. Un rêve s’introduisait dans ma tête. Il n’allait plus
cesser de croître.
Soudain, de la cuisine, une voix m’écorcha les oreilles
et vint troubler ma mélancolie délicieuse.
— « Elisa, ton petit-déjeuner est prêt ! »
Le silence lui répondit.
— « Elisa ? » insista alors ma mère — « Est-ce que tu
m’entends ? »
Je tournai brusquement la tête, mais je ne me sentais
pas la force de m’abstraire de mes réflexions. Je finis
toutefois par me ressaisir. Campée sur le seuil de ma
chambre, je m’écriais avec toute la vivacité de mon
adolescence :
— « Oui maman, je viens tout de suite ! »
Quelques secondes plus tard, toute joyeuse, j’entrais
dans la pièce. Je rayonnais d’une lumière qui brillait de
mille feux. Je me précipitai pour l’embrasser si vivement
qu’elle faillit en perdre l’équilibre.
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— « Du calme, du calme ma fille ! » protesta-t-elle. —
« Tu es bien guillerette ce matin ! »
Affolée par le tour que prenait la conversation, avec
une mine de gentille espiègle, je me limitais à des
considérations d’ordre météorologique.
— « Il fait tellement beau que je pourrais déplacer des
montagnes ! »
Cette nouvelle façon d’être devait transparaître, car
occupée à essuyer sa vaisselle, ma mère posa son
essuiemains, me lança un bref coup d’œil, puis me fixa d’un
regard soupçonneux avant de m’interroger d’une voix
empreinte de curiosité :
— « Si j’ai bien compris, tu prévois de traîner en ville
avec tes amies après les cours ? »
— « Pas du tout. De toute façon, j’ignore si elles seront
disponibles. Mais avec un tel soleil, je considère que la vie
est merveilleuse ! »
Je me retins d’ajouter : — « La mienne tout
particulièrement ! »
Cette fois, elle me sourit, et je vis passer une lueur
d’amusement dans ses yeux.
— « Ah, comme c’est beau la jeunesse ! » avait-elle
fini par dire.
Les joues en feu, je m’attablais en face d’elle. Je
humais avec un plaisir gourmand les effluves revigorants qui
s’échappaient de la cafetière, et le délicieux arôme de pain
grillé qui s’élevait dans la pièce. À la consternation de ma
mère, je considérais sans envie les toasts beurrés. Mon
estomac était si noué que je me sentais incapable
d’absorber quoi que ce soit. Elle m’obligea cependant à
boire une gorgée de café et à croquer dans une tartine.
Très vite, je voulus me retirer dans ma chambre.
— « Maman, à tout à l’heure, mais n’hésite pas à
m’appeler, si je peux faire quoi que ce soit pour toi ! »
Et sans ajouter un mot de plus, je me hâtais de partir.
Toutes mes pensées semblaient avoir des ailes et rejoi-
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gnaient ce jeune homme. Je fermais les yeux pour tenter
d’effacer ce délire et me rappeler la moue délicate de ses
lèvres finement ourlées, que j’avais tellement envie de
sceller d’un baiser. C’était une délectation qui brûlait ma
chair, qui assaillait ma cervelle.
Je me demandais surtout s’il serait présent, lorsque je
passerais devant son domicile. Son regard continuait de
me hanter, et tout en m’occupant des petits riens de la vie
quotidienne, comme faire ma toilette, m’habiller, j’étais
constamment accaparée par le souvenir de ce jour radieux
où j’avais vu s’ouvrir devant moi, avec son cortège de
promesses, un univers ignoré et extraordinaire.
Dans le silence feutré qui m’entourait, une page de mon
livre d’histoire ouvert au hasard sur les genoux, j’essayais
de m’absorber dans sa lecture, en vain. Lassée, je tentais
alors de me concentrer sur autre chose, mais mon esprit
refusait toute distraction. La perspective d’affronter mon
inconnu dans quelques heures accaparait toute mon
énergie. Je sentais qu’une nouvelle Elisa frémissait
intérieurement, comme un papillon à l’étroit dans sa
chrysalide.
En soupirant, je renversais ma tête sur le dossier de
mon fauteuil et contemplais fixement le plafond. Je ne
pouvais tout simplement pas oublier ce qui m’était arrivé
dernièrement, et vaquer à mes occupations comme si de
rien n’était. Et puis, autant l’avouer, ce jeune homme me
plaisait énormément ; il avait une classe folle, et je
n’attendais que le moment où, comme à mon habitude,
après le déjeuner, en jupe plissée et en socquettes
blanches, je regagnerais le collège.
Ce trajet, rendu quotidien par nécessité, que je
parcourais à pas de géant, était un formidable raccourci qui me
demandait à peu près vingt minutes. Avant de l’emprunter,
je passais par un rituel immuable : la dernière bouchée du
repas avalée, je piaffais d’impatience. J’avais encore
presqu’une heure à attendre avant la reprise de mes cours, et
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donc trois quarts d’heure avant de revoir celui qui me
permettrait enfin d’échapper au tumulte émotionnel dans
lequel je me débattais chaque jour.
Sur des charbons ardents, j’arpentais nerveusement ma
chambre. Je me surprenais toutes les minutes à consulter
les aiguilles de ma montre. Le temps me paraissait
toujours incroyablement long, et tout en apportant une
dernière touche à ma coiffure, mon appréhension ne
cessait de croître, emportée par l’excitation de le revoir.
Et quand il était treize heures, je pouvais enfin partir.
Un dernier coup d’œil au miroir, et, souriante, je me
précipitai pour embrasser mes parents avant de jaillir sur le
palier quelques secondes plus tard. Le cœur tambourinant
d’émotion, l’esprit flottant sur des petits nuages, je
dévalais les escaliers quatre à quatre pour atteindre en deux
enjambées, le portail. Je l’ouvrais à la volée et me ruais
dehors.
Après avoir aspiré une grande bouffée d’air, les yeux
brillants de plaisir, je descendais comme une fusée
l’avenue Georges Clemenceau, puis la rue Jeanne d’Arc.
Je gagnais à la hâte la rue principale, et avant de
m’engager dans une petite rue étroite et calme à quelques
mètres de distance de mon « bahut », je ralentissais, allant
presque à une allure d’escargot, chaque fois plus
angoissée, pour repérer le moment où enfin mon inconnu
apparaîtrait à la porte d’entrée de son immeuble.
À chacun de mes passages, tandis que j’avançais vers
lui, je sentais qu’il me fixait intensément, et de façon
troublante. Puis, lorsqu’il traversait la rue pour récupérer sa
voiture un peu plus loin, sans doute afin de rejoindre ses
activités professionnelles, sous mes yeux ébahis, il se
retournait pour me dévisager outrageusement, de la tête aux
pieds. Sans se départir de son sourire aguicheur, il dardait,
impressionné pour ne pas dire admiratif, un regard
incendiaire avec lequel il devait souvent jouer sur l’adolescente
de seize ans que j’étais. Les joues en feu, je faisais la
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moue comme une enfant, en l’observant d’un air
énigmatique.
À la mobilité de ses yeux qui ressemblaient à une
torche incandescente, à leur manière de scruter le moindre de
mes battements de cils, j’avais l’impression qu’il s’arrêtait
sur le plus petit détail pour l’emmagasiner dans sa
mémoire. Je sentais mes défenses mises à mal et mon intimité
percée à cœur.
Au début, obstinément insensible à son charme, je
tentais de garder une contenance. Je relevais la tête et j’épiais
toujours nerveusement son manège qui lui valait d’être
rangé d’emblée dans la catégorie des fâcheux, car cette
façon insistante de me sourire, me paraissait relever de la
provocation et me mettait mal à l’aise.
Sans doute habitué aux conquêtes faciles, s’imaginait-il
m’avoir à la séduction ?
Qui était-il au juste ? Et pourquoi, à quelques pas de
distance, se donnait-il tout ce mal pour me dévisager avec
autant d’intérêt ? Je n’avais rien d’une aguicheuse,
m’interrogeais-je toujours intriguée en chemin.
Et voilà que du jour au lendemain, l’air ambiant sembla
soudain se charger d’électricité. Comme par miracle, et
sans que je comprenne pourquoi, la sensation étrange
d’être encore plus caressée de son regard m’avait envahie.
Comme toujours, je m’apprêtais à continuer ma route,
lorsque soudain agacée, avec la pudeur grave et la grâce
orgueilleuse de mon âge, je me suis retournée pour
l’observer. Pour la première fois, comme éblouie par le
soleil, j’étais restée là, prisonnière, les pieds cloués au sol,
et je reçus comme une secousse. Je sombrais dans la mer
noire des prunelles de cet étranger. Je crus un instant que
je touchais les étoiles. Le temps suspendit subitement son
cours, et les sentiments les plus confus traversèrent mon
esprit. Ce constat me bouleversa.
Inconscient de la tempête qui agitait mon âme, il
m’avait dévisagée avec une telle tendresse ! Je maudissais
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la rougeur qui me montait aux joues et les battements
désordonnés de mon cœur.
On ne s’était pas adressé la parole, mais nos yeux
s’agrippaient, s’entrecroisaient encore avec une intensité
qui me coupa le souffle, et bizarrement, sans que l’on ait
eu le temps de se prémunir vraiment, tout s’était mis à
déraper. Doucement. Presque imperceptiblement.
Mon attitude désarmée avait aussitôt engagé ce jeune
homme à poursuivre son manège, et, dans un sourire
équivoque, je m’étais doucement laissé conquérir. La peur
avait fait place à un mélange d’émerveillement et de
curiosité. Mon indignation avait cédé le pas à un trouble
délicieux.
Tout à coup, voilà que c’était devenu une certitude, le
danger se précisait ; une lueur de triomphe apparut sur son
visage. Avoir gagné la partie semblait le transporter.
Consciente de m’égarer, au prix d’un immense effort, je
m’extirpais enfin de l’ensorcelant regard, rompant ainsi le
charme. Je réussis à n’afficher qu’un sourire poli dans
lequel se lisait, du moins l’espérais-je, un intérêt purement
courtois, puis je détournais la tête pour me hâter de
poursuivre mon parcours. Trop tard, quelque chose s’était
passé qui m’avait emportée très loin. Quelques secondes
qui changèrent ma vie à jamais. J’eus l’impression qu’un
bulldozer venait de me passer sur le corps !
Il y a dans l’existence des moments magiques mais
écrasants, où l’on se rend compte que rien ne sera plus
comme avant. Le coup de foudre, par exemple ?
C’est dans cette étrange harmonie, un brin timide et les
joues empourprées, que depuis ce face à face interminable,
malgré la nervosité qui me nouait le ventre, dès que je le
repérais et qu’il jetait un coup d’œil dans ma direction,
mon optimisme ne connaissait plus de bornes. Je me
demandais avec angoisse s’il serait encore à nouveau au
rendez-vous, le lendemain.
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Les yeux emplis d’amour et de promesses éternelles, je
n’essayais plus de réprimer le sourire qui flottait sur mes
lèvres. Je sentais que je perdais tout contrôle. Je luttais de
toutes mes forces contre ma propre faiblesse, et mon cœur
vibrait d’une joie sans bornes.
Et lorsqu’il démarrait en souriant, faisant rugir son
moteur plus que nécessaire, laissant dans son sillage mes
soupirs et mes rêves d’adolescente, tout semblait flotter
dans un brouillard miraculeux. J’avais la nostalgie de ce
qui aurait pu être ; je me disais qu’il aurait pu me parler.
Je restais figée sans mot dire. Tout mon être était sens
dessus dessous. Ma tête était lourde de non-dits,
d’incertitudes, de questions sans réponse. J’oubliais la
terre entière, la couleur du ciel, s’il m’avait repéré le
premier. Je n’avais retenu que son image, et bien vite, je me
sentais gagnée par la tristesse de mon attente jusqu’à la
prochaine fois. Le suspense devenait insupportable. Mais
combien de temps ce silence durerait-il encore entre
nous ?
Peut-être sa raison lui soufflait-elle qu’il ne fallait rien
brusquer ? Peut-être considérait-il que j’étais trop jeune
pour céder d’emblée à l’attirance qui le poussait
irrésistiblement vers moi ? Peut-être enfin, lui fallait-il plus de
temps que d’habitude pour rompre la glace ? Néanmoins,
compte tenu des œillades qu’il me lançait, j’étais prête à
parier qu’il ne dirait pas non à l’idée d’une petite
amourette avec moi. Je ne savais pas qui il était, il ignorait tout
de moi, mais j’avais compris qu’il était en train de me
séduire ouvertement. Presque à la légère, j’avais répondu à
ses avances, et voilà ce « Casanova » des temps modernes
passer le seuil de mon destin sans que je lui oppose la
moindre résistance.
Après qu’il eût disparu de ma vue, il me fallait
quelques minutes pour me ressaisir avant de franchir le seuil
de l’établissement scolaire, puis, réprimant un soupir de
88
frustration, les pommettes roses et la mèche rebelle, je
m’élançais vers ma destination finale.
Les pensées ailleurs, je traversais la cour d‘un pas alerte
et allais aussitôt me mettre à l’écart du flot des élèves qui
ne cessaient de circuler dans tous les sens, pour me
remémorer ces instants magiques. Mes rêveries chargées de
tant de désirs s’exaspéraient. Je fermais les yeux,
retrouvant toutes les sensations exquises que j’avais ressenties.
Je me revoyais lorsque je croisais son regard, tandis que
ses lèvres bien dessinées se retroussaient en un sourire. Je
revivais en boucle le souvenir cuisant de nos rencontres,
lorsqu’avant chaque passage, à l’idée de le revoir, mon
cœur de midinette s’emballait tellement qu’il ressemblait à
un indicateur sismique affolé. C’était un sentiment
puissant, avec l’impression de flotter. Mon imagination plus
forte que ma volonté l’emportait.
Avec mon air d’exceller dans les cachotteries, parfois,
je distinguais de loin l’expression curieuse de mes
camarades. Trop fines d’esprit pour ne pas remarquer depuis un
moment ma distraction, voire même cette frivolité
nouvelle qui me rendait encore plus féminine, elles
s’agaçaient à me surprendre à sourire béatement, sans
raison.
Pour me tirer d’embarras, j’essayais aussitôt de revenir
vers elles, mais je ne prêtais qu’une oreille distraite à leurs
conversations dont seulement quelques bribes me
parvenaient. Bientôt, leurs reproches apparurent, d’abord
discrets, puis plus vifs.
Un jour, intriguée, Anne se faufila parmi la foule, pour
me rejoindre. Quand elle parvint à me rattraper, d’un coup
de coude, elle me ramena à la réalité, en me faisant
sursauter. Émergeant doucement de l’état de prostration dans
lequel j’étais plongée, je lui jetai un coup d’œil vaguement
anxieux. Pourquoi donc me dévisageait-elle avec une
expression si tendue ?
89
— « Elisa, je, je… je me demandais si tu avais un
problème ? Tu n’es plus la même ! »
N’avais-je pas toutes les raisons d’être différente ? Les
rêves les plus doux s’étaient emparés de moi : un beau
ténébreux, une maison, des enfants… Des projets à portée
de regard pour peu que ce roc viril voulût bien se laisser
ébranler.
— « Pourquoi me poses-tu cette question ? »
— « Depuis un certain temps, je n’ai pas besoin d’être
voyante pour m’apercevoir que tu vis sur une autre
planète ! »
— « Anne, arrête de flipper, je vais bien ! »
balbutiaisje d’une voix un peu étranglée par l’émotion.
Après une courte hésitation, même si rien ne
m’obligeait à m’expliquer plus avant, le verrou que j’avais
jusqu’alors imposé à mes émotions sauta brusquement. Je
décidais de passer aux aveux. Il y a des secrets trop
heureux pour qu’on les garde pour soi.
— « Puisque tu insistes, je vais te raconter l’évènement
formidable qui m’est arrivé ! » annonçais-je avec un
enthousiasme juvénile.
J’avais réussi à parler avec assurance, et mon sourire
semblait la convaincre.
D’un bref signe de tête, je lui intimais l’ordre de
retrouver les autres. Avide d’écouter mon récit qui semblait
s’annoncer comme passionnant et plein de mystère, elle
ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes, et bougea à
la vitesse de l’éclair.
— « Les filles, Elisa a quelque chose d’intéressant à
nous révéler ! »
— « Alors, qu’est-ce qui se passe ? « me
questionna-telle, impatiente, et avec une intense curiosité. Puis,
pendant ce qui me sembla une éternité, aucune des filles ne dit
mot.
— « Vous n’allez pas me croire ! Voilà, dernièrement,
j’ai fait une rencontre époustouflante.
90
Un type beau comme un Dieu. Et cela m’intimide à
l’excès. Je ne comprends pas ce qui m’arrive, j’ai
l’impression d’être sur un petit nuage ! »
Anne leva un sourcil étonné, attendant la suite…
— « Chaque après-midi, lorsque je rejoins le collège, je
surprends dans la rue de Verdun près du café de la Poste,
le regard merveilleux d’un jeune homme. Je tremble si fort
que cela doit se voir. Il doit me prendre pour une
gourde ! »
À ce moment-là, un essaim d’élèves nous entoura. Puis,
l’oreille tendue sans vergogne pour ne pas perdre une
miette de mon quart d’heure de gloire, le groupe se
referma sur moi. Je foudroyai d’un regard noir tous les intrus
qui avaient eu le mauvais goût d’arriver à un moment
aussi délicat, et les forçais à s’écarter.
L’effet de surprise estompé, dans un brouhaha de
félicitations, les filles s’étaient bien sûr déclarées ravies pour
moi.
— « Bon, tu ne peux savoir à quel point, je suis
soulagée. Je me suis fait tellement de souci, en fait, tu es
simplement amoureuse ! » rétorqua Anne en me souriant.
Je les scrutais d’un air interdit.
Mais déjà dans leur regard brillait la soif d’autres
détails. Mes amies me dévisageaient et espéraient des
renseignements précis avec de préférence un
compterendu de la situation, depuis la première minute où je
l’avais croisé dans la rue. Mais que pouvais-je ajouter
d’autre ? J’ignorais tout de lui.
— « Ne crois-tu pas que tu as suffisamment prolongé le
suspense ? Alors, quel est le nom de l’heureux élu ? On le
connaît ? »
La question flotta dans l’air jusqu’à ce que je me sente
obligée de fournir enfin des explications. J’en envisageais
certaines, mais aucune ne me satisfaisait vraiment.
— « Ne l’interrompez donc pas tout le temps… ! »
pesta Anne.
91
— « Continue Elisa ! »
La discussion ne s’annonçait pas facile. J’aurais voulu
balayer la question par une réponse désinvolte, mais rien
ne m’inspirait. Je cherchais frénétiquement une
échappatoire. Ces incorrigibles curieuses comptaient certainement
me faire subir un interrogatoire en règle pour obtenir le
maximum d’informations. Je commençais à douter d’avoir
voulu suivre aveuglément mon impulsion.
Malheureusement, il était trop tard pour faire marche arrière.
— « Bonne question, c’est-à-dire que… Je n’en sais
pas plus. Après tout, cela n’a aucune importance ! »
Il n’en fallut pas davantage pour dissiper le sourire
attendri d’Anne.
— « C’est bien dommage ? » me dit-elle avec une
moue déçue.
— « Sans doute. Ce qui importe, c’est qu’il soit
absolument irréprochable. Et il l’est ! »
J’eus une petite hésitation.
— « Enfin… c’est l’impression qu’il me donne ! »
— « Je n’en crois pas mes oreilles. Je suis peut-être
bornée, mais quelque chose m’échappe dans tout ce que tu
nous racontes. Bref, alors, s’il ne sait rien passé, qu’est-ce
qui peut te fait autant rêver ? »
— « Rien, malheureusement. Et je comprends que cela
vous fasse un choc. Mais nous n’en sommes qu’aux
prémices. En tout cas, une chose est sûre, je ne résiste pas au
physique de ce jeune premier, à son sourire
insupportablement enjôleur, à son charme renversant. Je n’ai qu’à le
regarder pour que mon esprit s’embrouille, pour que mon
pouls panique ! »
— « Bref, c’est encore un de ces spécimens qui affole
et dont raffole la gente féminine. Veinarde, je t’envie un
peu ! » gloussait Marie avec un soupir rêveur.
À seize ans, comme moi, elle avait entendu parler de
cette étincelle censée naître entre un homme et une
femme. Notre très stricte éducation nous avait un peu iso-
92
lées des réalités du monde. Comparées à bien des jeunes
filles de notre âge, nous ne savions pas grand-chose des
hommes et de l’amour.
Devant mon absence évidente d’explications, très vite
des questions se bousculèrent qui, ravivèrent toutes celles
que je me posais depuis longtemps. Dans l’instant, il
m’était impossible de répondre à la pléthore
d’interrogations dont elles me bombardaient avec une
incroyable volubilité :
— « C’est un élève ? » se renseigna alors Anne.
— « Non, trop âgé ! »
— « C’est-à-dire ? »
— « Vingt-cinq, vingt-six peut-être ? Quelle
importance ! »
Le mystère s’épaississait.
— « Ton histoire est insensée. Et tu crois que tu lui
plais ?
— « Sans doute puisqu’il me dévore des yeux. Aussi, si
vous avez des suggestions pour faire avancer les
évènements, je vous écoute. À la réflexion, je serais très étonnée
qu’il décide de s’intéresser à moi un jour ; un tel jeune
homme ne doit pas manquer de laisser derrière lui bien des
cœurs brisés ! »
Un petit mensonge que je me pardonnais, mais en
réalité, j’aurais été profondément déçue si mes paroles
s’étaient avérées fondées, car je voulais engager la
conversation à tout prix. Avoir surtout un flirt avec lui, et laisser
tomber la sagesse. Pour cela, j’étais prête à oublier toute
prudence.
— « Tu as sans doute raison. À ta place, je n’y penserai
plus ! »
— « Impossible. Quand je l’aperçois, je fonds
amoureusement. Je me pâme devant ses beaux sourires, son
élégance féline qui caractérise sa démarche. En un mot, je
le trouve dangereusement fascinant, et je m’agace
93
d’éprouver chaque jour l’envie de plus en plus
grandissante de le revoir ! »
Elles se rassasiaient en disséquant toutes mes
précisions.
— « À quoi ressemble-t-il ? »
— « À un homme à qui aucune femme ne résiste. Je le
crois capable d’enchaîner le cœur le plus réticent, et de
balayer en un instant des règles et des principes jusque-là
fidèlement observés ! »
— « On veut dire physiquement ! »
— « Il est bien bâti, grand, sa taille flirte le mètre
soixante cinq. Sa démarche est empreinte d’une telle
souplesse ! Sa silhouette est sportive. Ses tenues
vestimentaires traduisent son aisance financière ; chaque
jour, j’entrevois un costume de coupe soignée et une
cravate élégamment nouée. Il conduit une voiture noire, mais
surtout, il me regarde si tendrement ! »
— « Charmante description, mais ne correspond-t-elle
pas plutôt à un héros de ton imagination ? » me taquina
Anne.
Je retrouvais leur complicité typique par ce genre de
plaisanteries sans fin.
— « Pensez ce que vous voulez, mais attendez donc de
l’avoir rencontré… Alors vous comprendrez à ce
momentlà ce que je veux dire. Bon, à présent ne me harcelez plus
de questions. Je ne vous dirai plus un mot. Toutes vos
vibrations négatives nuisent à mon karma ! »
— « Ton amabilité est bouleversante ! » répondit Anne
avec espièglerie.
À ce moment, la cloche tinta. Celle-ci, qui provenait
d’une école voisine, m’avait semblé plutôt incongrue le
jour où elle avait été installée. Je comprenais enfin son
utilité… Je poussais un soupir de soulagement, un peu
contrariée d’avoir révélé mes sentiments qui finalement ne
regardaient que moi.
94
Dès ce signal de rassemblement, des « chut !!! »
retentirent un peu partout. La tension et le tapage des
conversations tombèrent brusquement comme un orage
qui se dissipe. J’esquissais un petit sourire furtif. Mes trois
amies m’avaient bien mises en boite, mais je ne m’en étais
pas trop formalisée car j’avais une bonne dose d’humour.
Bien vite, sous l’œil attentif du surveillant, en silence et
en rang par deux, nous nous engouffrâmes enfin dans la
classe. L’odeur familière de la craie me taquina les
narines. Lorsqu’enfin, je m’installais à ma place, je repensais
avec nostalgie à mon insolent séducteur ; l’annonce
officielle de ma relation avec lui n’étant pas d’actualité,
j’oscillais entre l’euphorie et l’anxiété, mais je vibrais tout
entière du besoin de le retrouver.
Le cœur lourd, je laissais mon regard fouiller le ciel à
travers la vitre, souhaitant de toutes mes forces qu’il fût
seulement de nouveau au rendez-vous le lendemain.
Soudain, une idée détestable vint troubler mes pensées,
et aussitôt je me renfrognais ; dans trois mois, les cours
s’arrêteraient pour les grandes vacances, une perspective
que je redoutais.
À regret, je me mis à tapoter sur ma table avec mon
stylo, mais l’arrivée du professeur de français interrompit
mes ruminations moroses. Secouant vigoureusement la
tête pour les repousser, je pris une profonde respiration,
sachant que pour l’instant, je ne trouverais pas de solution
à mon inquiétude. J’aurais aimé y voir plus clair et surtout
pouvoir reprendre le contrôle de certains sentiments
inattendus ; aussi, dans l’immédiat, le mieux était de me
remettre au travail.
Lorsque le cours commença, j’essayais de trouver une
position plus confortable sur mon siège. Le professeur
parlait avec énergie, expliquant l’écriture d’un texte,
notant au tableau noir certains termes de littérature… Je me
concentrais de mon mieux. Bientôt mon esprit se détourna
vers des chemins très éloignés de Shakespeare.
95
Il y eut ensuite un exposé sur l’œuvre de ce grand
dramaturge anglais, mais je n’y prêtais qu’une attention
flottante, non sans me sentir coupable, car sans doute
étais-je en train de planer lorsque l’enseignant qui se tenait
à quelques pas de moi, m’interrogea par surprise. J’étais
en plein rêve éveillé.
— « Que pouvez-vous me dire du style de l’auteur dans
le passage que nous venons de lire ? »
Très gênée, je m’étais levée avec une lenteur
inhabituelle. Mes doigts jouant nerveusement avec les cordons
de mon chemisier. Les joues très roses, j’avais bien
balbutié quelque chose, mais n’ayant pas été très attentive, je ne
pus donner qu’une réponse approximative.
— « Asseyez-vous. Si à l’avenir, vous réussissez à
rester éveillée pendant mes cours, nous ferons du bon travail
ensemble ! »
Honteuse, je m’exécutais après avoir bredouillé
quelques mots d’excuse. Le cours s’acheva. Le flot des élèves
se pressa vers la sortie. J’éprouvais un douloureux
embarras. Je m’empressais de disparaître à mon tour dans le
couloir.

Et tandis qu’en chemin, je continuais d’analyser tout le
bonheur potentiel du « miracle » de ma rencontre,
j’imaginais un peu ce qu’un jeune homme comme lui avait
bien pu éprouver en me regardant la première fois.
Bon, on me disait parfois que j’étais mignonne, et je
voulais bien croire que je l’étais un peu, mais mince, je ne
l’étais certainement pas, juste une jeune fille un peu ronde,
saine, agréable à regarder. Il n’y avait rien en moi de
remarquable.
Or, il était certainement le genre d’hommes à aimer les
femmes belles, éblouissantes, excitantes, semblables à
celles qui peuplent les magazines de mode. D’ailleurs, pas
de doute possible ; il devait attirer les femmes comme le
pollen les abeilles. Des femmes qui n’étaient pas plus inté-
96
ressées que lui pour une relation durable et qui ne me
ressemblaient en rien. Je rêvais d’un mariage aussi sincère et
solide que celui de mes parents. Pas d’une union passagère
qui me laisserait seule et triste au terme de quelque temps.
Je ne comprenais toujours pas ce qui m’arrivait, ni
comment quelques œillades langoureuses avaient pu se
transformer rapidement en un épisode… si incandescent.
Pour la première fois, en seize ans, j’écoutais mon cœur
s’éveiller à l’amour qui avait surgi sans crier gare. Tout
devenait si joli à mes yeux. Je n’avais jamais ressenti de
telles émotions. Une petite flamme d’espoir brûlait
vaillamment en moi, mais je ne voulais pas attacher trop
d’importance à ce qui se passait. Trop tard, comment m’en
empêcher ?
Et, quand le soir, la ville s’offrait au dernier feu du
soleil, accoudée à la balustrade de ma fenêtre, je ne pouvais
m’empêcher de poursuivre mes réflexions. Caressée par la
brise, je ressassais ces minutes magiques avec toute la
tendresse et la générosité que déjà, je lui réservais,
convaincue que sans sa présence, le monde se priverait
d’un ciel, d’une terre, et cesserait tout à coup d’exister.
Je n’avais qu’une seule idée en tête, faire sa
connaissance. J’aurais accepté n’importe quel supplice pour être
en sa compagnie ne serait-ce qu’une heure, voire quelques
minutes.
Je savais aussi qu’avec la meilleure volonté du monde,
j’aurais bien du mal à trouver le sommeil ; mon inconnu
s’était immiscé dans toutes mes pensées et je ne parvenais
pas à l’en déloger. Le cœur gonflé déjà de sentiments si
forts et si neufs que je craignais d’en mourir, je
bouillonnais d’une délicieuse impatience. Je ne dissimulais plus
mon bonheur de retrouver chaque jour à la même heure,
celui qui m’émerveillait de ses regards. Dans mon
innocence, je voyais en lui le prince charmant. Dès lors, je
convenais de lui accorder la même attention. Mes lèvres
brûlaient d’envie de se poser sur les siennes, même si au-
97
delà du cercle familial qui me sécurisait, je me méfiais,
d’où mon choix de garder mes distances avec les hommes
que je ne connaissais pas. Et pourtant, cet étranger dont le
charme était naturel et pour lequel, depuis quelque temps,
mon émotion n’avait plus fléchi, avait réussi à apprivoiser
la sauvageonne que j’étais.
Il avait ouvert la voie, je n’avais fait que m’engouffrer
dans la brèche.
Et puisque les présentations avec ce jeune homme
semblaient être remises à plus tard, je me promettais d’en tirer
parti. Et de quelle meilleure façon que de me concentrer
sur mes révisions en vue de mon B.E.P.C., dont la réussite
me tenait particulièrement à cœur.
Bien entendu, mes références de toujours répondant à
une éthique, à tout un système de valeurs morales, se
brouillaient. Sans le savoir, j’allais me jeter dans l’océan
de la vie. À quoi tient une rencontre ? À trois fois rien !
Tout est affaire de circonstances.
Ainsi les jours s’écoulaient avec des débuts
d’aprèsmidi heureux, au cours desquels je ne m’inquiétais que de
ce moment magique qui précédait mon arrivée au collège.
Vittel devenait mon paradis. Et plus encore…

En ce mois de mars au caractère si capricieux, où, d’un
côté, il jouait les prolongations hivernales, et de l’autre,
donnait le signal de départ au printemps, j’étais plutôt
d’humeur morose. Les hypothèses galopaient dans mon
esprit, et le temps s’écoulait sans que rien de nouveau ne
se passe.
Néanmoins, mon existence était rythmée par certaines
habitudes.
Tout d’abord, son immeuble où l’image de celui qui
faisait battre mon cœur demeurait imprimée, m’attirait de
plus en plus. Je restais là, à couver des yeux la noble
façade avec à chaque fois un plaisir renouvelé, le cœur
battant plus que je ne l’aurais voulu, comme celui d’une
98
enfant à qui l’on interdirait d’entrer quelque part. J’en
analysais les contours. Je comptais les étages, les
appartements. Je l’imaginais surtout vivre dans l’un d’eux.
Ensuite, avec une cohorte d’amies à l’allure
estudiantine, pendant mes heures de loisir, il n’était pas rare de
nous retrouver dans le centre-ville, car avec un seul
cinéma, la ville offrait peu de distractions. Là, guidées par le
hasard, il ne nous restait plus qu’à diriger notre attention
sur les devantures des boutiques, apprécier une pause
gourmande dans un salon de thé, ou partager un instant de
complicité dans l’une des nombreuses brasseries. Tous les
prétextes étaient bons pour nous réunir, mais aussi pour
observer, se promener, arpenter les trottoirs ; c’était un
périple qui, à chaque coin de rue, pouvait nous amener
bien des surprises…
Et voilà que dans la torpeur d’un samedi après-midi
parfait, avec un soleil doux qui montrait le bout de son
nez, un tourbillon allait bien vite remplacer le cours
tranquille de mon ordinaire. Un bref coup de klaxon détourna
brièvement mon attention. Me tournant à demi, je
remarquais un peu plus loin, au feu rouge, un jeune homme, qui,
à bord de sa voiture, rivait sur moi un regard brûlant de
convoitise. J’ouvris de grands yeux et reconnaissais mon
bel inconnu ; aussitôt, je sentis une onde de feu m’irradier
les pommettes. Un sourire étira ses lèvres.
À l’évidence désorientée, hypnotisée, je l’épinglais de
mes yeux châtains comme s’il s’agissait d’un fantôme. Je
sentis dans ma poitrine les battements de mon cœur
s’accélérer aussi bruyamment qu’un roulement de
tambour. Quant à mon pouls et au léger tremblement de mes
mains, je n’en étais pas étonnée, je distinguais encore une
fois cet effet irrésistible qu’il produisait immanquablement
sur moi, et de la même façon que si j’étais frappée par la
foudre.
En une fraction de seconde, je bondis si vivement vers
mes camarades que je faillis bousculer un passant, et tout
99
en braquant un doigt dans sa direction, je m’empressais de
leur déverser l’énigme qui m’enflammait les lèvres depuis
si longtemps.
— « Là-bas, dans la voiture, c’est lui. Est-ce que vous
le connaissez ? »
Se retournant aussitôt, elles ouvrirent de grands yeux en
le repérant. Apparemment déçues de mon choix, elles
grimacèrent d’une façon qui n’augurait rien de bon. Je
décelais tout de suite dans leur attitude une lueur
d’inquiétude, voire même une expression curieuse. Je crus
même percevoir une pointe de réprobation.
Le léger haussement d’épaules d’Anne atténua
d’emblée l’excitation que je ressentais. Remplie
d’inquiétude, je ne lâchais pas ma question :
— « Alors, qu’est-ce qu’il y a ? »
— « Non, ce n’est pas possible, ce n’est pas lui ta petite
merveille ? »
Je levais un sourcil incrédule, surprise par la note
moqueuse que je discernais dans la voix d’Anne. Interdite par
cette hostilité évidente, je la fixais et lui demandais une
explication d’un ton légèrement agressif pour couvrir ma
panique.
— « Il y a quelque chose que je devrais savoir ? »
— « Vois-tu Elisa, c’est-à-dire que… ! »
— « Ok, Anne. Tu as tergiversé suffisamment
longtemps. Apparemment, tu as des informations que j’ignore.
Tu le connais, oui ou non ? »
C’est à cet instant que dans l’artère la plus animée de la
ville, j’eus enfin l’occasion de connaître son identité.
— « Tu penses si je le connais, c’est Xavier Langlade.
Il travaille avec mon père dans le même cabinet comptable
à Contrexéville. Bravo, tu ne pouvais pas mieux choisir ! »
railla-t-elle.
À mon grand étonnement, l’heureux élu ne lui était
donc pas inconnu.
100
Je réprimais d’abord un « ah ! » de stupeur, puis
intriguée, je tournais un regard anxieux vers Marie, comme si
j’espérais encore y trouver un démenti, mais elle posa
instinctivement une main protectrice sur mon épaule.
Je considérais ce geste et l’examinais d’un air
soupçonneux ; dans mon esprit, il incarnait si parfaitement le jeune
homme idéal répondant à tous les codes de l’honneur, et
voilà que ce portrait un peu lisse se craquelait brutalement.
Lorsqu’elle jeta un coup d’œil approbateur à Lucie, juste
assez pour que je comprenne qu’Anne avait bien dit la
vérité, celle-ci hocha la tête, et sans sortir de son mutisme
désapprobateur, elle m’adressa un sourire qui me fit mal.
— « Grand dieu non ! » m’écriais-je, sentant la sueur
perler à mon front. — « Allez-vous enfin me dire ce qui se
passe ? »
— « Viens par-là, on va tout t’expliquer ! »
Je m’attendais à un pronostic plus optimiste. Elles
n’avaient vraiment pas accueilli la nouvelle avec beaucoup
de plaisir. Leur réaction était extrêmement frustrante, et
mon annonce était tombée à plat. Je maudissais le petit
génie qui m’avait poussé à lancer la conversation sur ce
sujet.
En toute tranquillité, elles me prirent chacune par un
bras pour m’emmener doucement mais fermement, à une
distance respectueuse des passants. Mortifiée, je les suivis.
Lorsqu’on fut assez loin pour que personne ne nous
entende, elles me mirent les points sur les i sur un ton
confidentiel :
— « Très bien, tu l’auras voulu. Sincèrement, ce n’est
pas le genre de garçon que l’on amène à la maison pour le
présenter à ses parents. Je ne suis pas surprise qu’il ait
attiré ton attention. Ce qui m’étonne par contre, c’est que
tu réagisses de cette façon. D’habitude, je sais que tu ne te
laisses pas détourner aussi facilement par les beaux jeunes
hommes ! »
101
Un ahurissement non feint se figea sur mes traits
comme sous l’effet d’une gifle, avant d’être remplacé par
une expression de doute, et je passais allègrement de
l’espoir au désespoir.
— « Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Sans retenue, Anne évoqua ensuite pêle-mêle
les éternels enthousiasmes « sans lendemain » de ce joli
cœur en vogue à l’époque. Et tandis que je l’écoutais
bouche bée, sa voix continuait aussi tranchante qu’un
couperet :
— « Avec la certitude de sa jeunesse, il est sans cesse
entre deux fiancées et s’enivre de flirts éphémères. Mais
qu’importe pour lui, il vit ses amours au jour le jour, au
gré de ses rencontres, fussent-elles d’une nuit. Volontiers
noctambule aussi, il brûle sa vie avec quelques copains
dans un tourbillon de fêtes, alors bien sûr, Vittel lui
épingle tous ses écarts de conduite ! »
Ahurie, j’écarquillais les yeux voilés par l’émoi intense
qui me dévastait. Les informations d’Anne me laissaient à
la dérive. Elles s’imprimaient avec une infinie lenteur dans
mon cerveau et semblaient venir de très loin.
— « Euh ! C’est une blague n’est-ce pas ? »
m’exclamais-je, accablée par ces propos inattendus. Je
surpris mes interlocutrices à froncer les sourcils.
— « Encore une chose… ! »
— « Quoi encore ? »
— « Tu ne connais pas le pire ! »
Je sentais la panique m’envahir de plus en plus, comme
si j’errais dans un labyrinthe sans en trouver la sortie.
— « Comment ça… Que peut-il y avoir de plus ? »
coupais-je.
À voix basse, Anne poursuivit. Ses paroles résonnèrent
de façon terrifiante à mes oreilles.
— « Au palmarès de ses dernières conquêtes, on lui
prête des fiançailles possibles avec une certaine Béatrice,
une petite fille est déjà née de cette liaison… ! »
102
Roulant des yeux affolés, une main collée sur ma
bouche et l’autre sur l’estomac, il ne me fallut qu’une seule
seconde pour que mon esprit saisisse la portée cruelle de
ces mots. Devant la noirceur de la nouvelle, j’avais
l’impression que tout à coup, mon cœur pesait du plomb.
— « Un enfant ? Tu en es sûre ? »
— « Sans le moindre doute Elisa ! »
— « Ce n’est pas possible ! »
Quel désastre ! Elles étaient en train de saccager mon
histoire d’amour. La suffocation figea mes traits, et nul
doute que ma méfiance à leur égard commençait à
s’effriter. Cette conversation me coûtait, mais
apparemment il avait bien conçu une héritière.
Tout à coup Anne s’interrompit, comme si elle estimait
en avoir trop dit. Elle parut s’en vouloir, mais elle ne put
faire autrement que de poursuivre sur sa lancée. Elle était
allée trop loin pour reculer.
— « Elisa, pardonne-moi pour mon excès de franchise,
mais malgré sa paternité, il affirme sa préférence pour une
autre jeune femme, Geneviève. Leur relation traîne depuis
plusieurs années, et sans doute, les cloches de l’église
n’ont jamais résonné que de promesses toujours
différées ! »
— « Bon, vous avez fini ? Autrefois, on tuait les
porteurs de mauvaises nouvelles ! »
Abasourdie, la gorge nouée, je gardais le silence afin de
mesurer l’ampleur de ces aveux. Puis, comme attirée par
un aimant, je me contorsionnais pour couler un regard
furtif dans la direction de ce Xavier ; avec consternation,
je le cherchais des yeux, mais je ne le voyais nulle part. Le
feu rouge était passé au vert et il avait disparu…
Je refoulais le brusque flot de larmes qui menaçait de se
déverser. Je fis un effort visible pour le contrôler.
Anne posa la main sur mon bras.
— « Est-ce que tu vas bien ? Tu es toute pâle ! »
Je clignais des yeux pour revenir à la réalité.
103
— « Je suis atterrée par vos divulgations, mais je vais
me ressaisir ! »
Néanmoins, ma réponse manquait d’entrain. J’étais en
état de choc.
— « Elisa, je suis navrée. Je n’aurais jamais dû
t’annoncer la vérité aussi tranquillement ! »
— « Tu pensais peut-être que votre sincérité me
laisserait de marbre, c’est bien ça ? »
Je me demandais pour quelle raison, Anne avait
éprouvé le besoin de me révéler tous les travers de la vie de ce
charmeur. De toute évidence, elle disait juste. Peut-être
n’avait-elle pas cherché à me provoquer, ni à me faire de
la peine. C’était une fille pleine de gentillesse et
d’humour, dynamique, avec un cœur énorme, et de
surcroît, un agréable visage très mobile. Même si elle avait
été cruelle, elle parlait sérieusement comme si elle
s’inquiétait pour moi. Sa maladresse n’avait rien à voir
avec la méchanceté, simplement c’était une sorte de
loyauté envers moi. À présent, c’étaient bien des larmes qui
perlaient à mes yeux.
— « Allons, ne te mets pas dans cet état. Que
comptestu faire à présent ? Sortir malgré tout avec lui, s’il te le
propose ? » s’enquit-elle ensuite d’une voix douce me
ramenant au présent.
— « Je n’en sais rien. Je ne me suis pas encore décidée.
Je ne m’attendais sûrement pas à une telle réputation ! »
bougonnais-je, déstabilisée.
— « Ce n’est pas étonnant, vu les circonstances. Si
j’étais à ta place, je cesserais de fantasmer sur lui ! »
— « J’ai bien le droit de rêver ! »
Je ne fus pas en mesure de trouver une meilleure
réponse. Même si je l’avais voulu, j’en eu été bien
incapable. Devant un tel parfum de scandale autour de lui,
quelque chose d’horriblement lourd enfla dans ma
poitrine, et je déglutis péniblement. Les pleurs que j’avais
retenus jusqu’alors à grand-peine, coulaient librement.
104
Je pestais contre moi et ma folie ; on ne s’entiche pas
de quelqu’un qu’on ne connaît pas. Et, quand mon regard
catastrophé croisa de nouveau celui de Marie, je vis son
sourire s’effacer instantanément pour s’indigner :
— « Tu es complètement folle. Anne a tout à fait
raison. Il est temps que tu écoutes nos conseils. Et quelque
chose me dit que tes parents n’approuveraient pas ta
conduite ! »
Chacune y allait de son opinion tranchée. Sidérée par
cette avalanche de recommandations, je fis un bond en
arrière et les dévisageais, sourcils froncés, en reniflant.
— « Si je comprends bien, vous pensez qu’il faut me
faire enfermer ? Quant à mes parents, je compte sur votre
discrétion, vous ne leur direz rien, n’est-ce pas ? »
— « Tu le mériterais sûrement, mais ne t’en fais pas,
nous ne te trahirons pas ! »
Nul doute qu’ils se montreraient non seulement
critiques, mais profondément choqués, s’ils apprenaient ce qui
se passait entre leur fille bien élevée et ce séducteur « à
l’année ».
— « Elisa, je t’en prie, n’approche pas ce garçon, c’est
un coureur ! Sa mission ? Séduire les jeunes filles, et
accessoirement, les plus âgées aussi. Et évidemment, elles
disparaissent encore plus vite qu’elles apparaissent ! »
Je me raidis. Leur manière de me guider à la façon d’un
chien d’aveugle commençait à m’agacer sérieusement.
— « C’est absolument hors de question ! »
L’oublier, c’était quelque chose que je n’étais pas prête
à faire même si son cœur semblait décidément bien
élastique. Je ne pouvais échapper à leurs critiques, et je levais
les yeux au ciel comme pour implorer tout à coup une aide
divine. La dure réalité m’atteignait de plein fouet. La
gorge serrée, j’avais l’impression que ma langue
s’emmêlait dans mon palais et je ne pouvais sortir un mot.
Tout cela n’augurait rien de bon pour la suite, et mon
galant, nul doute amusé de découvrir un autre visage que
105
ceux qu’il avait l’habitude de fréquenter, s’était embarqué
avec cette élégance qu’il réservait au charme d’une toute
jeune fille en fleur.
Et lorsque l’instant d’après, pour me protéger, mes
amies continuèrent de me faire entendre raison, avec
insistance, plutôt que de tourner les talons, je trouvais plus aisé
d’essayer de les convaincre que tout pouvait peut-être
s’améliorer :
— « Pourquoi ne pas lui donner une chance ! »
objectais-je.
— « Alors, tu as choisi de croire qu’il allait changer ! »
me demanda Marie qui ne semblait pas suivre le
cheminement de ma réflexion.
— « Je me méfie des rumeurs qui sont comme ces
algues visqueuses que l’océan rejette sans ménagement,
voilà tout ! »
Une conviction que pourtant j’étais loin d’éprouver.
— « Elisa, tu dis des absurdités ; tu veux notre avis ? »
— « Non ! Ce n’est pas utile, je le connais. Vous
remettez en question son sérieux ? »
— « C’est simplement que… nous nous inquiétons
pour toi. Tu ne vois pas les gens tels qu’ils sont
réellement, et j’ai peur qu’un jour ou l’autre, quelqu’un profite
de ta naïveté, de ta gentillesse. En outre, toutes les filles de
la ville courent après ton beau ténébreux. Certaines se
comportent comme de véritables idiotes, à toi d’en faire
partie. Je te suggère de garder nos informations à
l’esprit ! » enchaîna Anne, d’un ton glacial.
— « Ce qu’il ne faut pas entendre ! Où est la solution
alors ? »
— « Pourquoi nous la demandes-tu ? »
— « Vous semblez avoir les réponses et la belle voix de
la sagesse ! »
— « Il faut bien que quelqu’un se montre raisonnable à
ta place ! »
106
— « Ah, vous ne comprenez rien ! Si seulement je
pouvais contrôler mes sentiments ! Il est inutile d’espérer
que je puisse faire table rase de cette histoire. C’est
l’homme de ma vie ! » déclarais-je le plus sérieusement du
monde.
Je surpris mes interlocutrices à froncer méchamment la
bouche.
— « Assez curieusement, je t’en crois capable, malgré
le ridicule d’une telle idée ! »
— « Oui, et je fais ce que je veux !
— « Tu parles comme une gamine ! »
— « Et toi comme ma mère ; fais pas ci, fais pas ça,
fais attention ! »
Elles échangèrent un regard soucieux, et se dirent
certainement que je perdais mon temps à demander la lune.
Mais parfois, on accepte de drôles de choses, voire
incompréhensibles au regard de certains.
— « Il me semble que tu devrais avoir d’autres soucis
dans l’immédiat. N’oublie pas que nous avons une copie
importante de français à rendre pour la semaine
prochaine ! » rétorqua gravement Anne.
— « Et bien, vois-tu, à cette heure, c’est le cadet de
mes préoccupations ! »
J’exprimais mon agacement avec un soupir exaspéré,
tout en repoussant nerveusement derrière mon oreille la
masse indocile de mes cheveux châtains, que des épingles
étaient parfois impuissantes à dompter totalement.
Bien que je savais que mes amies avaient dit cela afin
que j’en tienne compte, j’éprouvais le sentiment que la
situation me dépassait, et trop énervée pour soutenir une
conversation à bâtons rompus, je leur fis signe de
continuer leurs divagations sans moi. Personne ne pouvait
ressentir un besoin plus acéré d’échapper à la situation
déprimante dans laquelle les circonstances me
plongeaient. Ma colère envers elles n’allait pas s’apaiser en
107
quelques secondes, pas plus que la détresse qui me
submergeait.
— « Je m’en vais, j’ai mieux à faire que de me
quereller avec des filles prêtes à tout pour avoir le dernier mot, et
puis mes parents doivent trouver le temps long sans
moi ! »
Et tandis qu’elles restaient clouées sur place, je les
plantais sur ces mots, d’un ton de rejet délibéré.
Encore sous le coup de l’émotion, je pris mes jambes à
mon cou, me frayant un passage à travers les passants,
quand soudain, Anne, pressentant le désespoir me gagner,
m’interpella vivement :
— « Elisa, reviens avec nous, on va aller prendre un
verre et discuter tranquillement ! »
Ne fallait-il pas que je change de sujet pour me donner
le temps de réfléchir ? Mes espoirs s’effondraient comme
un château de cartes. J’avais bien compris que je devais
tourner la page. La veille encore, je me serais abstenue
d’un tel pari, face à un homme aussi dangereusement
attirant.
— « Moi aussi, je rentre chez moi, j’ai encore des
devoirs à finir ! » lança Lucie qui n’avait pas cru bon
d’intervenir. Elle m’emboîta le pas. Sa maison n’était
guère éloignée de la mienne.
Je fis semblant de ne pas l’avoir entendue et continuais
de filer droit, mais au bout d’un moment, je dus ralentir
mon pas pour reprendre mon souffle. Mon amie me
rattrapa alors. Je ne lui prêtais aucune attention, ne réagissant
toujours pas. Rien, pas le moindre mot ou le moindre
geste, j’avais l’impression que mon cœur fondait comme
neige au soleil. Qu’aurais-je pu lui dire de toute façon ?
Comprenant que la discussion s’engageait mal, Lucie,
pleine de tact, se garda d’insister. Le silence nous avait
saisi toutes les deux. Jamais auparavant, on ne s’était
trouvées à court de conversation, et encore moins paralysées
par la gêne. Quand j’étais vexée, je pouvais me retrancher
108
dans un silence outragé, mais j’étais d’une loyauté à toute
épreuve, et l’on pouvait toujours compter sur mon aide en
cas de difficulté. En matière de résolution des problèmes,
je n’avais pas mon pareil, aussi toutes mes amies avaient
pour moi une grande affection.
Une fois arrivé le moment de nous séparer, Lucie se
tourna vers moi.
— « Elisa, avant de te quitter, je veux que tu saches que
si tu veux parler, tu peux compter sur moi. Peut-être
pourrais-tu te changer les idées en venant me retrouver demain
au bowling ? Anne sera là aussi ! » me dit-elle gentiment.
Cette suggestion me prit au dépourvu.
— « Ah oui ! Pourquoi ? Pour entendre d’autres ragots
sur Xavier ! »
— « Enfin, que nous reproches-tu ? Je te rappelle que
c’est toi qui as insisté pour savoir qui était ce jeune
homme, et tu ne dois t’en prendre qu’à toi-même ! »
En proie à une bouillante colère, je me tenais droite
comme un soldat en faction.
— « Cela vous amuse d’être cruelles avec moi, n’est-ce
pas ? »
— « Pas du tout, mais… ! »
— « Je sais, je suis la seule fautive ! Merci pour le
réconfort ! Salut ! ».
De toute façon, je n’avais aucune envie de prolonger
cet instant en sa compagnie, et mieux valait éviter les
sujets fâcheux. Certes, elle n’avait pas été aussi ouvertement
réprobatrice que les autres, néanmoins, elle semblait
nourrir à son égard les mêmes préjugés. Son silence de tout à
l’heure en disait long, et notre amitié semblait tout à coup
donner des signes d’essoufflement. Ce lien me paraissait
soudain contraignant et réducteur.
Je m’apprêtais à lui tourner le dos lorsqu’encore une
fois, elle me rattrapa d’autorité.
109
— « Elisa, j’ai encore quelque chose à te dire. Nous ne
voulions en aucun cas te blesser, mais seulement te mettre
en garde ! »
Gagnée par la colère, je rétorquais sèchement :
— « Peut-être, mais cela fait-il une différence à ma
mauvaise humeur ? »
Redoutant un désastre imminent, celle-ci s’écria
fébrilement :
— « Encore une fois, je suis vraiment désolée pour ce
qui s’est passé tout à l’heure, mais tu voulais tout savoir.
Tu es surtout fâchée parce que tu ne t’attendais pas à de
telles révélations. Aussi excuse-nous d’avoir détruit ton
rêve ! »
Je haussais les épaules. De toute évidence, j’avais un
problème, même si intérieurement je m’affirmais
stoïquement le contraire.
— « Que sais-tu de mon rêve ? » lançais-je, d’un air de
défi.
Elle esquissa vaillamment un petit sourire en coin,
tandis que je conservais mon expression inflexible.
— « Seulement parce que sans le faire exprès, nous y
avons joué un rôle ! »
Cette remarque sensée me laissa perplexe, tandis
qu’elle rajoutait :
— « Voyons Elisa, nous n’allons pas laisser s’installer
une brouille entre nous à cause d’un mec que tu ne connais
même pas ! J’espère qu’on se retrouvera demain, comme
prévu. D’accord ? »
Elle me saisit fermement le bras, et m’embrassa comme
d’habitude, mais nos gestes étaient empreints d’un certain
embarras. Je me rendais bien compte que j’avais été
injuste avec elle, et les excuses que j’aurais voulu lui
présenter restèrent bloquées dans ma gorge.
Je me demandais en soupirant ce qu’il était advenu de
ce matin d’été radieux, dont je me délectais seulement une
heure plus tôt. Je fixais pensivement le ciel me demandant
110
s’il existait un paradis sur cette terre. Aux yeux de mes
amies, Xavier était pour moi une voie sans issue, par
conséquent, mon attitude était incompréhensible. Au fond,
il ne s’était encore rien passé, on avait échangé juste
quelques regards.
Quelle histoire ! Nul doute qu’il n’était pas indifférent
au beau sexe, et pour lui, l’heure du mariage n’était
certainement pas pour le lendemain.
A grands pas saccadés et pleine de regrets, je regagnais
mon domicile, mais les troublantes confidences d’Anne
continuaient de me trotter dans la tête. Ces accusations le
concernant résonnaient en moi comme un coup de gong et
tourmentaient ma conscience. Ce qui me harcelait le plus,
c’était l’idée de ne plus le revoir ou même de ne plus lui
sourire. Je pris un certain temps à reprendre le contrôle de
moi-même. J’essayais d’y voir plus clair dans le tumulte
de mes raisonnements.
Comment avais-je pu me laisser autant emporter ? Ce
jeune homme n’avait fait que me sourire. J’imaginais un
peu ce que j’éprouverais s’il m’avait embrassée !
Finalement, après ce grand moment de stupeur, mes
larmes s’étaient d’un seul coup taries.
J’en avais eu assez de ce ressassement stérile ; le passé
était le passé. Oui, au lieu de me focaliser sur ce que l’on
venait de me dévoiler, je devais plutôt me concentrer sur
le présent. Les bras serrés sur ma poitrine, je redressai la
tête. J’adoptais la plus étonnante des attitudes ; je refusais
de céder à la déprime et aux on-dit. Malgré moi,
j’acceptais de partager celui que j’avais choisi.
D’ailleurs, peu m’importaient réellement ces
insinuations au vitriol, et cela même si les faits écornaient le
portrait de celui qui occupait déjà toutes mes pensées. Je
voulais tenter ma chance pour sortir de cette coquille dans
laquelle j’étais enfermée, pour cesser d’être cette jeune
fille réservée à qui rien n’arrive jamais.
111
Une ombre menaçante avait obscurci mon rêve un
moment, mais j’avais préféré écouter mon cœur qui me disait
que je devais insister pour forcer le destin et reprendre tout
doucement espoir, bien que je savais déjà qu’il n’était pas
tout à fait comme je le souhaitais ; il était l’homme des
changements, des aventures, alors que j’étais la femme du
bonheur calme et serein, de l’amour paisible comme celui
que mes parents connaissaient. Je devais garder en
mémoire qu’il ne se comporterait pas ainsi. C’était un risque
que je refusais d’envisager.
Quelques heures après ce tumulte, il ne subsistait que le
regret de m’être laissée aller devant mes amies. Restait à
savoir comment j’allais parvenir à le rencontrer sans
qu’elles découvrent le pot-aux-roses ? Le moment était
plutôt mal choisi pour tomber amoureuse, surtout de cet
homme-là. J’allais bientôt passer mes contrôles précédant
mon diplôme, et ma lucidité ne m’était d’aucun secours.
Mais trop tard, j’étais hélas bel et bien en train de
succomber au charme diaboliquement ravageur du jeune homme
qui s’adossait chaque jour contre sa voiture pour me
regarder passer, et qui, ce soir-là, ignorait l’étendue de mes
souffrances. Et je ne pouvais pas mettre fin, là,
maintenant, à cette rencontre, sinon ma vie ne serait plus qu’une
répétition de « si » et de « peut-être que ».
Abattue, j’étais impatiente de me glisser dans les draps
et d’en finir avec cette journée qui m’avait paru durer des
lustres. En évaluant mes sentiments avec une prudence
infinie, j’avais compris qu’il y avait quelque chose
d’effrayant dans mon attirance pour lui, quelque chose de
semblable à un saut dans le vide. Les sentiments qui
s’épanouissaient peu à peu à l’égard de mon séduisant
amoureux m’étonnaient encore. Je l’aimais déjà plus que
tout. J’éprouvais cet amour rarissime, le plus précieux de
tous les biens, puisqu’il ne se possède pas, ne se négocie
pas, mais surtout ne dévie jamais.
112
Je ravalais mon amertume, et convenais de ne plus
m’attarder sur toutes ces considérations. De toute façon,
l’échec n’était même pas envisageable, et il était aussi
inutile de ressasser ce qui ne pouvait être changé.
Et puis, qui le savait, « le » Xavier des commérages
était peut-être bien différent du vrai ? Alors je pourrais très
bien endosser dans les semaines à venir, la casaque de
favorite.
Mais au diable les suppositions…
Début d’idylle et vaudeville à la clé. Tous les
ingrédients n’étaient-ils pas réunis ?
Une jeune fille naïve, un séducteur, et des jeunes
femmes d’expérience.
Difficile de trouver ma place sur ce délicat échiquier.
113



Chapitre 4
Sur les ailes de l’amour



Le lendemain après-midi, dans le soleil fondu du mois
de mai, je fis mon entrée dans le bowling, comme une star
de cinéma ; sous un grand chapeau de paille et derrière des
lunettes noires. J’avais relégué aux oubliettes la débâcle de
la veille, et j’éprouvais le vif désir de retrouver Anne et
Lucie. L’idée que notre amitié puisse subitement s’étioler
me paraissait, après la nuit, inconcevable.
Affairées à bavarder littérature, elles ne remarquèrent
pas tout de suite mon arrivée.
Il avait fallu que j’élève la voix pour couvrir le fond
sonore qui régnait sur la piste.
— « Lucie, ne m’as-tu pas demandé de vous rejoindre
aujourd’hui, et bien me voilà ! » déclarais-je avec un
sourire triomphant aux lèvres.
— « Elisa ! » s’exclamèrent-elles enfin ensemble.
Mais pourquoi me dévisageaient-elles avec autant de
surprise, comme si elles ne s’attendaient pas à me voir ?
Bien entendu, Lucie fut la première à chercher
d’emblée à détendre l’atmosphère.
— « Ah ! Les brumes de ton âme se seraient-elles enfin
dissipées ? » constata-t-elle gentiment, tout en tapotant la
banquette pour m’inviter à m’asseoir auprès d’elle.
Tout en haussant les épaules, je m’attablais. Le cuir
souple du fauteuil s’enfonça sous mon corps. Aussitôt,
elles m’accueillirent d’un baiser sur la joue comme si elles
avaient oublié la tension de notre dernière rencontre.
Puis, ce fut Anne qui me complimenta sur ma nouvelle
coiffure, ce qui déclencha un sourire ravi sur mes lèvres.
115
— « Je crois que je vous dois des excuses. Je suis
désolée pour ma conduite d’hier ! »
Une façon plutôt magnanime de qualifier ma
grossièreté.
— « Nous n’en gardons aucun souvenir ! »
Je continuais à me justifier de la façon quelque peu
cavalière dont je les avais quittées si vite, la veille.
— « Pour me faire pardonner, je vous offre un
rafraîchissement ! » lançais-je en écartant délibérément mes
soucis pour me mettre au diapason de notre trio. Et tout en
joignant le geste à la parole, je m’adressais cette fois à la
serveuse pour passer la commande.
— « S’il vous plaît, trois citrons pressés ! »
— « En tout cas, Elisa, sache que nous sommes très
contentes de te voir si gaie ! » admit Lucie qui était la plus
posée de notre petite bande, celle qui contrôlait le mieux
ses propos et ses réactions.
— « Quant à moi, souligna Anne, — « si je pouvais
agiter une baguette magique ou réciter une formule
incantatoire pour changer la réalité des choses, je n’hésiterais
pas une seule seconde ! »
Je hochais la tête en signe d’assentiment et laissais
échapper un petit rire amer.
— « Merci, ça me plairait assez ! »
— « Ceci dit, pour en revenir à l’incident d’hier, sache
que tu es libre de prendre en compte ou pas, ce que nous
t’avons révélé, et nous ne voulons pas nous fâcher avec
toi ! »
Je les regardais avec affection, et j’éprouvais un vague
sentiment de gêne, tandis qu’elles m’étudiaient
intensément. Je cherchais une position plus confortable.
— « Quand je me sens mal, je deviens un peu nerveuse.
Profitons ensemble de ce moment sans retenue et sans
penser à tout ce que nous ne pouvons pas hélas
modifier ! »
116
Pendant cette pause, il y eut une discussion ouverte sur
la vie au collège en général, mais je ne m’avisais pas trop
de reparler de Xavier, hésitant à dévoiler la sottise que je
m’apprêtais à commettre ; point par point dans mon esprit,
la romance se mettait en place comme les pièces d’un
puzzle. Il fallait coûte que coûte que la situation évolue entre
mon inconnu et moi, et je portais la responsabilité de cette
progression sur mes épaules.
J’essayais de garder la tête froide, ce qui n’était pas
aisé, car l’attente du dénouement était ce qui me perturbait
le plus, et peut-être parce que la suprême hardiesse à mon
âge était de sortir avec un garçon, je pensais que très
bientôt, je ne serais plus une élève comme toutes les autres.
Une partie de mini-golf ayant ensuite été programmée,
nous nous rendîmes avec entrain sur le terrain de jeu.

Les jours suivants, j’éprouvais beaucoup de réticence à
livrer les petits secrets de mon âme à mes amies, car sous
couvert de taquineries impitoyables, pas un jour ne s’était
écoulé sans que Xavier revienne incidemment dans la
conversation. J’entendais désespérément d’amères
remarques sur son comportement. Elles ne semblaient toujours
pas lui manifester la moindre sympathie, ni même le
moindre intérêt, et surtout ne m’encourageaient pas à
suivre mes sentiments. Elles déployaient des trésors de
persuasion pour que je change d’avis à son sujet.
Aussi refusant de me laisser affecter par leur
pessimisme, et déterminée à ne plus essayer de deviner ce que
l’avenir risquait de me réserver, j’étais prête à laisser les
choses évoluer à leur rythme.
Le mieux pour moi était de continuer de leur taire mes
desseins. Finalement, ce n’était qu’un détail. Et je décidai
de me passer de leur permission.
Lorsque je me retrouvais en leur compagnie, je me
réfugiais derrière une philosophie de façade, affirmant que
j’acceptais à juste titre la fin de mon histoire. Mais ce
117
n’était pas la vérité, mon bon sens s’évanouissait au
premier sourire de Xavier, et lorsque je m’efforçais de ne plus
penser à lui, je ne faisais que verrouiller une partie de
moimême. Je constatais que le résultat était une cruelle
souffrance et surtout un rêve impossible à chasser, d’autant
plus que les vacances d’été approchaient à grands pas. Je
savais pertinemment qu’à la fin du troisième trimestre, une
fois mon BEPC en poche, je ne retournerais plus en
classe ; l’enseignement secondaire à Vittel s’arrêtait hélas
à la classe de troisième, et par conséquent, nos rencontres
à l’heure habituelle seraient terminées. Autrement dit,
j’avais toutes les chances de le perdre de vue, et tous les
espoirs de bonheur que j’avais caressés, de s’envoler.
Chaque fois que je passais en revue cette affreuse
réalité, un assaut de chagrin m’envahissait. D’un sursaut, d’une
longue inspiration, je rejetais cet enchaînement de pensées
insupportables.
Le temps pressait, et en attendant la survenue de cette
catastrophe, je devais me raisonner, réfléchir rapidement
pour trouver une opportunité qui me permettrait de le
retrouver autrement. Mais hélas, je ne savais comment
pousser plus loin mes investigations ?… Je devais donc au
plus vite improviser.
Toujours est-il qu’avant de trouver un nouvel angle
d’approche pour me rapprocher de lui, partout dans la
ville, sous ce bleu sentimental, il ne me restait plus qu’à
imaginer, moi, l’adolescente émerveillée découvrant, après
les horreurs de la guerre d’Algérie, les charmes
ensorceleurs de l’amour. Du jeune homme qui avait opéré ce
miracle tant attendu, je ne connaissais que le nom et
quelques repères qui ne me disaient rien encore de sa vraie
nature ou de la profondeur de l’attachement qui le liait à
moi.
Tout à coup, à force d’implorer le ciel, une spéculation
me vint à l’esprit. Peut-être pas la plus géniale, mais je
n’avais pas mieux ; mon année scolaire terminée,
118
j’envisageais de parcourir les rues Vittelloises, mètre par
mètre. Il était probable qu’un jour, j’allais tomber nez à
nez avec mon bien-aimé. Je n’avais aucun doute sur ce
sujet.
En attendant, je devais m’armer de patience jusqu’aux
prochains signes tangibles de changement entre nous. Et
heureusement, le destin, avec sa malice coutumière, avait
bien décidé d’organiser nos retrouvailles…

La fin de la scolarité devait être marquée sur le stade
municipal, par la rituelle manifestation sportive devant nos
parents, suivie par le bal de fin d’année, le bal « des
professeurs ». Celui-ci avait traditionnellement lieu avant les
examens et se déroulait dans un édifice à la façade d’une
austérité classique, connu sous le nom de l’« Hôtel
Splendid ».
Pour la circonstance, je me préparais avec fébrilité. Je
cherchais une très belle robe. Ma mère espérait en acheter
une aux « Reflets de Paris », l’unique boutique de
prêt-àporter de la ville. Trouver la tenue adéquate ne fut pas
simple.
Après avoir passé tous les modèles en revue, nous
n’avions rien trouvé ; soit ils me plaisaient mais ils
n’existaient pas dans ma taille, soit ils ne me convenaient
pas.
— « Que cherchez-vous exactement ? » avait enfin
demandé la vendeuse, environ un quart d’heure après que
nous ayons refusé son offre d’assistance et continué à
fureter parmi les nombreux présentoirs de vêtements.
— « Une tenue pour une occasion particulière ! »
— « Nous avons quelques beaux spécimens en rayon.
Celui-ci est plutôt ravissant ! »
Elle tenait à bout de bras une élégante robe bustier
noire.
— « Je n’aime pas le noir. Je voudrais avoir l’air…
disons élégante, mais pas trop sophistiquée. Et je ne
119
ressemble à rien dans tous les accoutrements que je viens
d’essayer ! »
Finalement, on s’était rabattu sur les magasins de
seconde main. Sans plus de succès. Vittel manquait
cruellement d’un commerce bien approvisionné dans ce
domaine.
Ma mère me rassura en imaginant alors, du sur-mesure,
afin de coller à ma personnalité. Pour m’offrir le coupon
de tissu nécessaire à sa création, elle avait puisé sur les
dépenses du ménage. Une semaine avant la date fatidique,
la couturière s’activait encore au milieu des aiguilles sur
les pans bleu ciel de la mousseline délicate.
Le samedi de l’évènement, je passais la plus grande
partie de la journée à m’apprêter.
C’était la première fois que je m’accordais autant de
temps. Après un bain délassant, je m’étais abandonnée aux
mains expertes du coiffeur. Grâce à ses doigts d’or, un
savant chignon seyait à ravir à mon visage. Le maquilleur
avait utilisé ce qui se faisait de mieux en matière de
produits de beauté. Entre les mains de ces magiciens, j’étais
une autre personne.
Enfin prête, le sourire aux lèvres, je fis mon apparition
devant mes parents et m’écriais :
— « Alors qu’en dites-vous, comment me
trouvezvous ? »
Avec un regard amusé, ma mère m’examina avec toute
l’attention d’un critique de magazine féminin à la
recherche d’un quelconque défaut, avant d’approuver le résultat
final.
— « Mme Alabréra a fait un excellent travail. Et en si
peu de temps ! » se félicita-t-elle.
— « Le décolleté de ta robe fait bien ressortir ta
poitrine. Ma chérie, tu es très en beauté ce soir ! »
rajouta-telle, avec conviction.
Quant à mon père, il darda sur moi un regard attendri
tout en se moquant gentiment de moi.
120
— « Voilà un petit bout de femme qui a grandi bien
vite. Tu es aussi belle que ta mère lorsqu’elle était jeune
fille, aussi, sois prudente, tu vas briser plus d’un cœur ! »
Ravie de leurs commentaires, j’écarquillais les yeux.
En inspectant mon reflet dans la vitre de la fenêtre, je dus
aussi en convenir. Ma robe dévoilait mes épaules et la
naissance de mes seins. J’arborais ma toilette avec un
soupçon de strass et la douceur d’un voile de cachemire
autour de ma gorge. Un collier d’un rang de perles la
mettait en valeur.
Impatiente de vivre cette belle soirée, moins de dix
minutes plus tard, après une dernière pirouette devant l’œil
admiratif de mes parents que j’embrassais
affectueusement, je m’échappais d’un pas joyeux sur mes escarpins
neufs qui me serraient déjà comme dans un étau.
— « Amuse-toi bien ! » me dirent-ils tout en
n’omettant pas de me murmurer ensuite quelques
recommandations bien senties.
— « Fais bien attention à toi ! Ne rentre pas trop
tard ! »
Vers vingt et une heures, toute à ma joie insolente,
j’allais rejoindre mes amies que je retrouvais rivalisant
d’élégance et trépignant d’impatience.
Dans l’air serein de la nuit, avant d’être sur place, on
pouvait déjà entendre la musique de l’orchestre.
Le ballet des arrivées avait commencé. C’était
l’affluence des grands soirs. Passé le barrage du contrôle
des cartons d’invitation, une cohue jeune et élégante
s’écoulait à travers les doubles portes du grand hall. Je
reconnus la plupart des élèves que je croisais
régulièrement au collège. Je me contentais d’incliner la tête ou
d’échanger quelques banalités au hasard des rencontres.
Sous les lustres de cristal qui déversaient un brillant
éclairage, la soirée s’apprêtait à prendre toute sa mesure.
Tout était en place pour l’émerveillement. Crescendo.
121
Dans la grande salle de réception, ce lieu de légende,
d’histoire, de musique, de danse, un climat de fébrilité
régnait. Rires et sourires jaillissaient de tous côtés. Était-ce
la douceur de l’air, l’arrivée de l’été, l’envie d’oublier
l’ordinaire du quotidien ?
Un joyeux désordre envahissait les tables et on se
bousculait sans se départir d’une courtoisie de bon ton. Une
fois installées dans le froufrou de nos étoffes et dans le
tintement des verres, on se confiait les derniers potins de
la petite ville.
Un peu avant minuit, dans la salle bruissante de gaîté, à
peine quelques mesures, et les musiciens jouaient le tube
du moment. Sur ma chaise, indifférente au flot de musique
qui inondait la salle, je scrutais l’assistance. Soudain mon
regard dériva sur la droite, et je vis, grand, beau et fier,
virevolter celui pour qui j’avais senti immédiatement
sourdre en moi une si vive attirance. Mon cœur s’emballa.
Ce fut encore comme un coup de tonnerre dans le ciel. Et
tandis que l’éclair de ses yeux au-dessus de l’épaule de sa
cavalière, continuait de me clouer sur place de
saisissement et devenait de plus en plus difficile à supporter, je
soutenais bravement ses prunelles noires rivées dans ma
direction.
Il avait l’air d’avoir reconnu la petite collégienne en
socquettes qui passait chaque après-midi devant son
domicile.
Oubliant ma retenue, électrisée, je m’enflammais.
J’éprouvais aussitôt un sentiment étrange, comme si le fait
d’avoir évoqué une rencontre possible quelques instants
plus tôt, avait forcé le sort.
Sa présence sur la piste ne manqua pas d’attirer
immédiatement quatre paires d’yeux sur sa personne, et les
chuchotements et suppositions en tout genre à mes côtés
commençaient à faire caisse de résonance. Malgré ma
distraction, je sentis soudain une main se poser sur chacun de
mes bras ; celle de Jacqueline d’un côté, puis bientôt celle
122
d’Anne de l’autre. Ensemble, elles poussèrent la même
exclamation stupéfaite :
— « Elisa, tu as vu qui est là ? »
Je les dévisageais en silence, luttant visiblement contre
l’envie qui me tenaillait d’ajouter quelques remarques
abrasives. Je me demandais aussi si je pouvais faire
semblant de ne pas avoir entendu la question.
— « Qu’est-ce que vous dites ? » demandais-je, en
levant les yeux, et en m’efforçant de contrôler mon
expression, mais le pétillement malicieux de mon sourire
trahissait ma soit-disant surdité.
— « Tu sais parfaitement de qui on parle, de ta
huitième merveille du monde, bien sûr ! » grinça Jacqueline,
en braquant sur Xavier son regard le plus noir.
— « Oui, et alors ? » observais-je d’un ton sarcastique.
J’avais reçu plus ou moins l’ordre de ne le regarder
sous aucun prétexte ou de faire mine de ne pas le
reconnaître. C’était compter sans la présence de Cupidon qui
s’était invité subrepticement à notre table. Au nom de quoi
exigeaient-elles que j’ignore celui qui faisait battre mon
cœur si vite ?
— « Et pourquoi, ferais-je ça ? » m’écriais-je.
— « Juste une garantie pour t’éviter de souffrir ! »
— « Si c’était le cas, rassurez-vous, je ne viendrais pas
vous chercher ! » lançais-je, tout en jouant négligemment
avec mon verre. Ce n’était pas tout à fait la réponse
qu’elles espéraient.
— « Tu devrais écouter nos conseils, mais si tu tiens à
lui montrer que tu baves devant lui, alors tant pis
pour… ! »
La fin de la phrase se perdit dans le fracas de la
musique.
Je faillis me mettre en colère. Je ne pus trouver le
moindre mot pour forcer le barrage de mes lèvres. En cet
instant, j’éprouvais le plus grand mal à me contenir. Mon
123
expression laissait clairement deviner mes sentiments et
ma désapprobation à leur égard.
— « De toute façon, si ce soir, il devait y avoir un
miracle, sache qu’une fois le bal terminé, il ne se
souviendrait plus de toi ! »
Je retins de justesse la remarque acerbe qui me montait
aux lèvres et refrénais une furieuse envie de les assommer.
En général, j’avais bon caractère, mais il ne fallait pas
forcer ma patience.
Je n’avais pas envie de crier, en tout cas pas devant tout
le monde, ni de ternir ce beau moment. — « Qu’elles
pensent ce qu’elles veulent ! » songeais-je tout à coup, un
sourire aux lèvres.
Après tout, je ne leur devais aucun compte, et à vrai
dire, leurs commentaires blessants à l’encontre de mon
prétendant m’importaient peu. Il fallait laisser tout cela de
côté, revenir au présent.
Sans paraître présomptueuse, j’avais le sentiment que la
providence avait décidé de ce rendez-vous. J’aimais assez
l’idée qu’il fallait suivre son destin. Persuadée à l’époque
qu’il n’y avait pas de hasard et que certaines rencontres
déterminent notre vie, j’avais vu ce soir-là le signe que
j’attendais depuis toujours. Je pensais que c’était le
bonheur que j’avais tant convoité, l’opportunité qui ne se
représenterait pas deux fois.
En observant du coin de l’œil mes amies et au vu de
leur expression, je compris qu’elles n’avaient pas manqué
de remarquer mon trouble. Convaincue qu’au moment de
me lever, je ne sentirais plus mes jambes et que je
trébucherais devant toute l’assistance, j’avais du mal à cacher
ma nervosité. Je me tordais les doigts, serrant
machinalement l’étole bleue de ma robe de cocktail. Le sang cognait
à mes tempes. Je ne pouvais pas rester en place sur ma
chaise.
124
Les couples évoluaient avec aisance, se parlaient avec
douceur. Ils se fondaient d’une manière si heureuse et me
donnaient tellement envie d’enlacer à mon tour Xavier !
Les secondes s’égrenaient. Le morceau de musique
s’arrêta, les danseurs se dispersèrent. Chacun avait
regagné sa table.
Soudain, les lumières se tamisèrent, l’orchestre entonna
l’air d’un slow langoureux et de circonstance. Je me
sentais prise d’une furieuse envie de virevolter, comme
terrassée soudain par un vertige.
Mais comment résister à l’envie d’esquisser quelques
pas avec lui ? Allait-il m’inviter ?
Déjà, je le repérais entre les premiers couples de
danseurs. Il contournait les tables et j’eus l’impression qu’il
s’approchait de moi. L’estomac noué, je sentais le rouge
me monter aux joues, le trac, me dis-je.
Un instant, à cause de mes voisines, j’hésitais, déchirée
entre deux réflexes contradictoires ; céder à mon
exaltation ou garder mes distances ? Il aurait suffi que je
détourne les yeux lorsque son beau regard velouté allait
croiser le mien.
J’eus à peine le temps de m’interroger sur les
sentiments qui m’agitaient. Il ne me laissa pas l’occasion de
devenir raisonnable. Subitement, je l’aperçus, tout près…
interrompant ainsi l’aparté que j’entretenais avec mes
camarades. Il commença par les saluer aimablement.
Avec quelle facilité, avec quelle grâce naturelle, il avait
traversé ce dédale de tables et de chaises ! J’en avais la
gorge sèche. Mon cœur bondissait si fort que je me
demandais si je n’allais pas succomber à une crise cardiaque.
Puis il s’inclina cérémonieusement devant moi me
faisant comprendre ainsi qu’il n’aurait pas pu se contenter
plus longtemps de m’observer de loin. Je m’extasiais sur
ce joli moment d’élégance.
— « Voulez-vous m’accorder cette danse,
Mademoiselle ? »
125
Sa voix m’enveloppa comme une cape de velours dans
le froid de la nuit. Il ponctua sa question d’un sourire
irrésistible. Le temps parut s’arrêter. Difficile de ne pas
tomber sous son charme !
Je n’avais jamais eu affaire à un gentleman. Je n’avais
croisé que quelques garçons de ma classe qui m’avaient
abordée d’un — « Hé ma jolie, ça te dirait de sortir un de
ces après-midi avec moi ? »
Une phrase d’une banalité affligeante qui n’avait exercé
sur mon esprit aucune fascination romantique comme la
façon dont mon cavalier avait formulé son interrogation.
Incertaine de pouvoir articuler la moindre phrase sans
bégayer, je me contentais de le regarder, sachant qu’il me
fallait une répartie spirituelle, mais je ne trouvais rien
d’intelligent à dire, si ce n’est de répondre
affirmativement :
— « Avec plaisir ! »
Ce n’était que deux mots, même pas une phrase,
cependant c’était déjà quelque chose.
Je n’avais pas hésité une seconde à lui dire oui, sûre
qu’une telle opportunité ne se représenterait probablement
pas. Il aurait pu me demander ou m’ordonner n’importe
quoi, j’aurais accepté.
Sous le regard ébahi de mes amies qui s’étaient
immédiatement figées, il s’approcha encore plus près de moi.
Puis ses doigts effleurèrent délicatement mon poignet et
glissèrent doucement jusqu’à ma main qu’il saisit. Je me
levais consciente d’être observée. Il y avait dans sa
manière de me tenir si fermement, quelque chose de presque
possessif. Je me sentais vaciller. Le délicieux tremblement
qui m’agitait, semblait annoncer de douces et belles
choses.
Les yeux dans les yeux, un brin rougissante mais
irréprochable, je le suivis sans mot dire. Mon cœur battait
encore plus fort, chavirant jusqu’à l’apoplexie. Je ne
pensais plus à rien, ni aux convenances, ni aux commentaires
126
que mon absence risquait de susciter auprès de mes
sentinelles. Je voulais simplement glisser avec lui sur la piste
enchantée jusqu’à la fin des temps.
— « Vous êtes… très belle, et cette robe vous va si bien
que j’aimerais trouver des mots moins ordinaires pour
vous exprimer mon admiration ! »
L’éloge me prit au dépourvu. J’eus la présence d’esprit
de me ressaisir promptement.
« Eh bien, merci ! » répondis-je. — « Je vous retourne
le compliment car vous êtes vous-même d’une rare
élégance ! »
Il portait un costume bleu nuit, relevé d’une cravate gris
argent et d’une écharpe de soie blanche jetée autour de son
cou. Il me jaugea un instant, puis nous avions éclaté de
rire.
Emporté par le bonheur, avec une infinie délicatesse,
comme si j’avais été fragile et qu’il eut craint de me briser,
il m’attira à lui. Il ne me restait plus qu’à enlacer
amoureusement sa taille. Mon front frôlait sa joue tandis
qu’avec délice nous évoluions en parfaite harmonie au
rythme doux et lent de la musique.
Pour cette première danse qui fût un moment de grâce,
je succombais aux bras qui m’enserraient en déployant
tous mes charmes et ma virtuosité à danser. J’abandonnais
peu à peu toutes les restrictions que je m’étais imposées, et
qui auraient pu m’empêcher de profiter d’un tel moment.
Je fermais les yeux, laissant mon instinct prendre les
commandes. Je me souviens encore de ce slow dans ses
bras. Je concentrais mon attention pour ne pas perdre le
rythme. Tout en exécutant les pas qu’il m’inspirait, mes
jambes répondaient aux mouvements que celles de Xavier,
félines, me transmettaient, tandis qu’au creux de mes
reins, sa main ne relâchait pas sa pression.
Au bout d’un instant, j’osais observer autour de moi,
trop avide que j’étais de savourer toute la magie du
moment. De loin, j’apercevais mes « cerbères » qui
127
affichaient un petit sourire ironique, en me fixant avec une
attention soutenue. Je les dévisageais non sans inquiétude
car leurs regards me gênaient. Derrière nous, un couple
manqua de nous heurter. Xavier évita le choc en m’attirant
encore plus près de lui. Emportée par le bonheur, je ne me
souciais plus de personne. Quelque chose se passait, se
disait au-delà des quelques paroles de sa conversation
empreinte de cette délicatesse un peu désuète de « Vieille
France ».
— « C’est la première fois que je vous vois ici ! »
— « Pourtant, j’essaye de ne manquer une seule
occasion de venir à chaque bal le samedi soir, voire même le
dimanche après-midi lorsqu’un « Thé dansant » est
organisé ! »
— « Toujours accompagnée, je suppose ? »
— « Oui bien sûr. Je ne viens jamais sans mes amies,
mes parents ne me le permettraient pas ! »
— « Au fait, comment vous appelez-vous ? » me
demanda-t-il en me fixant de manière appuyée.
— « Elisa ! »
— « Moi, c’est Xavier ! » me susurra-t-il.
Son prénom avait résonné à mes oreilles joliment, de
façon troublante. Sa voix veloutée et caressante
m’enveloppait tout entière.
— « Mais aucun doute, reprit-il — « mon petit doigt
me dit que vous devez déjà le connaître. Ce que je sais de
vous par contre, c’est que vous êtes une élève du collège.
Je vous vois passer devant chez moi chaque jour de la
semaine à la même heure ! »
Il cherchait à me mettre à l’aise avec quelques
plaisanteries. Après cet exercice de présentation, je ne pouvais
m’empêcher de sourire comme si je venais d’entendre une
drôlerie irrésistible.
— « Oh ! Quelle perspicacité, on ne peut rien vous
cacher ! »
128
Mon cœur battait de plus en plus vite, comme pris
d’une incontrôlable frénésie. Oui, je vivais un moment
extraordinaire. Et comme tous les rêves, j’avais peur qu’il
prenne fin à la danse suivante.
Et quand les dernières notes s’égrenèrent pour marquer
la fin du morceau, le cœur serré, je pensais que nous
allions nous séparer et repartir chacun de notre côté. Je me
préparais consciencieusement à cette idée. Mais il
m’étonna. Dès les premières notes de la nouvelle chanson,
les bras de Xavier se resserrèrent de nouveau autour de ma
taille en un mouvement si léger, que je me demandais si
j’avais imaginé cet instant. Je levais la tête, interdite. Je
me souviens clairement de cette impression d’être
soulevée, de flotter. Quelle intensité d’amour j’éprouvais pour
lui !
Il dansait bien, me conduisait habilement, me faisant
tourner et ployer à sa guise ; aussi avec beaucoup
d’imagination, j’aurais pu me croire à Vienne, à un bal à la
Cour. L’illusion était presque totale, d’autant que des
valses d’époque accompagnaient chaque étape de cette soirée
dansante.
Toute la nuit, l’orchestre enchaîna avec le même talent
les mélodies tendres et les plus endiablées. À la
stupéfaction de l’assistance, il ne me quitta plus.
À un moment, un musicien annonça une pause. La
musique se tut. Il me fit tournoyer une dernière fois. Je
m’immobilisais, bras tendus vers le ciel, en un geste de
triomphe qui proclamait à tous que j’étais bien son flirt du
moment.
Il plaça ses mains sur mes joues pour sentir la douceur
de ma peau, et je remarquais dans la salle quelques regards
étonnés qui allaient de lui à moi. À présent, je faisais
partie de la poignée d’heureuses élues, et au bras de mon
tendre Roméo, je célébrais aussi le plus universel, le plus
passager des bonheurs, celui de ma jeunesse.
129
— « Cela ne vous ennuie pas Elisa, de venir vous
asseoir à ma table ? »
— « Non pas du tout, j’en suis ravie ! »
D’un accord tacite, on s’écarta l’un de l’autre, quittant
la piste de danse. Mon cavalier me conduisit avec
beaucoup d’empressement jusqu’à ses relations.
Prévenant, il avança aussitôt une chaise dans ma
direction, puis s’assit à mes côtés. Contente de mon succès, et
surtout suffoquée par l’émotion, tout doucement,
j’entourais son bras, d’un geste tendre de la main. Je ne le
quittais plus des yeux. Aux côtés de ses proches qui, sans
paraître formalisées outre mesure de son choix,
m’acceptèrent d’emblée, je me détendais, même si je
craignais d’être dépassée par la situation que j’avais
déclenchée. Sous son regard direct, j’avais l’impression de
rétrécir à vue d’œil.
— « Je ne vous ai même pas offert un verre !
murmurat-il soudain à mon oreille. Il reprit avec beaucoup de
gentillesse :
— « Je vais me chercher une boisson, voulez-vous que
je vous apporte une ? »
Prise au dépourvu, je répondis mécaniquement :
— « Volontiers. Néanmoins, je m’en tiendrai à l’eau
minérale, si vous n’y voyez pas d’inconvénient ! »
— « Alors, eau plate ou pétillante ? »
— « Cela m’est égal ! »
Xavier se dirigea aussitôt vers le bar. À son retour,
d’une main il effleura mon poignet dans une caresse
délibérée, puis de l’autre, il me tendit un verre de Perrier qu’il
me présenta comme s’il s’agissait d’un grand cru. Je faillis
tout lâcher et le remerciais d’un sourire, tandis qu’il me
fixait de son regard de braise.
J’avais l’impression d’accéder au paradis. Tout était
soudainement si merveilleux ; l’élégance de ses gestes,
son savoir-vivre désarmant, sa façon de me faire apprécier
la soirée. Ses attentions touchantes avaient été remarqua-
130
bles, et il semblait éprouver une réelle affection pour sa
timide conquête. Ce jeune homme était l’élu de mon cœur,
et je ne voulais pas laisser l’évidence reprendre ses droits.
Je constatais avec plaisir que notre entente allait
croissante. J’étais bien loin de cette image qu’il donnait sans
doute malgré lui. Alors qu’il attirait une si fâcheuse
publicité, sa courtoisie et sa simplicité m’avaient émue, et je
ressentis un conflit entre le mythe et la réalité. Que
resterait-il de cette rencontre, lorsque je serai de nouveau
happée par le rythme du quotidien ? Je laissais échapper
un soupir.
Jusqu’à l’aube, comme un enchantement, le bal se
poursuivit sur des cadences fiévreuses avec ses espérances
rythmées par nos rires.
Petit à petit, le rêve devenait de plus en plus fort.
Xavier venait de s’enticher de la jeune fille fraîche et
réservée que le phénomène amour va porter au paroxysme
du bonheur.
Mais déjà le moment inévitable de mettre fin à l’idylle
se profilait, les festivités tiraient à leur fin. Les danseurs
commençaient à manifester des signes de dispersion.
— « Cinq heures du matin ! » me confirma Xavier,
comme s’il avait lu dans mes pensées.
Je retins malgré moi un soupir.
— « Le temps a passé si vite ! »
— « Hélas, Elisa tout a une fin. À présent, partons ! »
déclara-t-il en me prenant doucement la main. — « Je vais
chercher nos vêtements au vestiaire pendant que vous
saluez toutes les personnes dont vous désirez prendre
congé ! »
J’attendais patiemment qu’il revienne. L’espoir fragile
d’une nouvelle rencontre palpitait au fond de mon cœur,
mais à peine s’était-il éloigné, que j’aperçus Anne se
dirigeant vers moi pour me chuchoter deux secondes plus
tard :
131
— « Quelle délicieuse image du bonheur vous nous
avez offerte tout au long de ce bal. Et maintenant,
qu’estce qui va se passer ? Il va sûrement se débarrasser de
toi ! » marmonna-t-elle.
Je la fixais d’un œil sévère.
— «Qu’en sais-tu, madame je sais tout ? En attendant
qu’il me rejoigne, je préfèrerai que tu m’attendes à
l’extérieur avec les autres ! » avais-je répondu en tournant
aussitôt les talons.
Tandis que je descendais les marches, sans
enthousiasme, je m’aperçus qu’elle m’emboîtait le pas.
Bientôt Xavier réapparut. Dans un louable geste de
galanterie, après avoir assujetti ma cape sur mes épaules, il
souhaita demeurer un instant dans le hall pour retenir,
durant quelques secondes, ma main dans la sienne. Tout à
coup, l’idée de me retrouver dans ses bras m’emplissait
d’une impatience bienheureuse. Au moment où je songeais
que je ne supporterais pas cette attente une seconde de
plus, il balbutia :
— « Je ne peux pas vous laisser partir sans vous avoir
embrassée ! »
Et alors même qu’il prononçait ses mots, sous le
charme de sa voix, je plongeais mes yeux dans les siens.
Quand enfin il m’enlaça, je titubais. Clouée sur place, mon
cœur faillit éclater. Xavier ne put s’empêcher de me
prendre par le menton pour renverser doucement ma tête en
arrière. Il glissa ensuite ses doigts sur ma nuque et les
emmêla dans mon chignon. Le velours noir de son regard
tomba ensuite sur ma bouche pour s’y arrêter. Nos lèvres
se rapprochèrent, et le monde à mes côtés me sembla une
autre planète, car moi, je n’étais plus sur terre. Je me
dressais sur la pointe des pieds soucieuse de jouir intensément
d’un cadeau aussi inespéré. Tout me semblait plus vrai,
plus vivant ; c’était comme si je venais de découvrir la
couleur après une vie en noir et blanc.
132
Son baiser ressemblait à la caresse d’une aile de
papillon : si doux, si léger… La sensation était délicieuse, et je
me laissais emporter sans résistance dans ce dangereux
tourbillon.
Ma tête se vida de toute pensée, à l’exception d’une
seule : je souhaitais qu’il éternise son enlacement.
À regret, je dus, au bout de quelques instants,
m’arracher à sa merveilleuse étreinte, à la chaleur
protectrice de ses bras.
Tout le monde avait remarqué ce geste de tendresse et
conclure enfin à la réalité de notre relation.
J’avais accompli ce soir-là l’exploit le plus remarquable
de ma vie : m’aventurer avec un inconnu. À vrai dire, qu’y
avait-il de si extraordinaire pour une jeune fille capable
dans l’ardeur de ses seize ans, de toutes les audaces ?
Xavier possédait naturellement une grande courtoisie.
Cette qualité lui permettait de charmer les jeunes filles les
plus sérieuses, aussi me proposa-t-il inévitablement de me
raccompagner en voiture.
— « Il est tard, j’aimerais vous reconduire pour
m’assurer que vous arrivez sans problème à votre porte ! »
Je me mordis la langue. Fallait-il que cette parenthèse
parfaite s’achève d’une manière aussi embarrassante ?
— « Merci, je ne peux pas. C’est plus correct que je
reparte avec mes amies ! »
Une possibilité qu’il n’avait peut-être pas envisagée.
Toutefois, je me retins d’ajouter — « A une autre fois ! »
J’avais essayé de lui répondre avec légèreté, supposant
que c’était le ton juste, mais une folle envie de le suivre
m’envahissait. Le mieux était de m’éclipser au plus vite,
car je ne gagnerais rien à m’exposer plus longtemps à son
charme redoutable.
— « C’est bien dommage ! Est-ce que l’on pourrait se
revoir un autre jour ? »
Avais-je bien entendu ? Il semblait suggérer un
rendezvous !
133
— « Pourquoi pas ? » répondis-je, bravant la singulière
timidité qui m’envahissait chaque fois que je croisais son
regard. J’étais plutôt ravie qu’il en ait pris l’initiative, et je
n’étais guère étonnée de m’entendre accepter sa
proposition, bien que cela ne soit pas très raisonnable, mais
l’envie de passer encore du temps avec lui était trop forte.
Et pourquoi est-ce que je devrais m’en priver ?
Avec un sourire, il se tourna brusquement vers le petit
groupe de filles qui l’observaient de loin, tandis que je leur
faisais signe d’attendre. Les lèvres vibrantes de son baiser,
et avec dans mon cœur l’écho d’un semblant de promesse,
à regret, je pris congé de lui. Si seulement j’avais pu rester
seule quelques minutes pour chasser la troublante
impression qu’il m’avait laissée, mais déjà la voix d’Anne
m’arracha à ma contemplation :
— « Elisa, on t’attend pour partir ! »
— « Oui, oui, je viens ! » glissais-je très vite non sans
dissimuler mon agacement.
M’observant du coin de l’œil, elles s’irritaient de mon
air rêveur où flottait un sourire intérieur. Principalement
lorsque Xavier, vers qui tous les yeux se tournaient
désormais, m’adressa un petit signe tout en me caressant
d’un regard langoureux alors que je m’éloignais
doucement de lui le cœur battant.
Dans le ciel rosissant encore couvert de brume
matinale, l’aube commençait à poindre. L’absence de nuages
annonçait une journée ensoleillée ; cela me réconforta
stupidement. Ivre de félicité, je cherchais dans le ciel quelque
signe heureux, et j’adressais une prière muette à Dieu ; je
ne voulais pas d’une romance de vacances…
Enfin, je me laissais entraîner par celles qui
trépignaient d’impatience, un peu agacées de ne pas avoir eu
ma présence auprès d’elles pour la soirée, et surtout de
voir mon attention encore accaparée par Xavier.
— « Toutes nos félicitations ! » attaqua Anne.
— « Vous faisiez un joli couple tous les deux ! »
134
Je remarquais la façon dont elle avait accentué le mot
« couple ».
— « Il faudra vous y habituer ! »
Les sous-entendus affleuraient derrière les rafales de
questions.
— « Ah bon, vous allez donc vous revoir ? »
— « Oui, probablement ! »
— « Un rendez-vous avec lui ? Je n’y crois pas un seul
instant ! » ironisait Marie.
— « Pourquoi est-ce que je vous mentirais ? »
— « Tout simplement parce que tu penses encore au
Père Noël ! »
— « Alors, il vous paraît si stupéfiant qu’un jour, il
puisse m’inviter à sortir avec lui ? »
— « Tu connais sa situation, et si nous devons te faire
un dessin, c’est que tu es encore plus « stupide » que nous
le pensions ! »
— « Je ne suis pas assez bien pour lui, c’est ça ? »
— « Non, mais malgré tout, vous évoluez dans deux
mondes différents. En tout cas, la nouvelle a déjà fait le
tour de la classe ! »
Il y avait une pointe de sarcasme dans sa voix.
Jacqueline lâcha à la cantonade un commentaire, mais je ne
distinguais pas ses paroles, et toutes éclatèrent de rire.
Cela n’avait aucune importance.
— « Mon Dieu ! » m’exclamais-je. — « Sincèrement,
je ne sais pas pourquoi je me fatigue à vous répondre ! »
— « Quelle entêtée tu fais, nous t’avons prévenue ! »
— « Ca suffit. Je n’ai nul besoin de votre
pseudoanalyse ! »
Un cri d’indignation général accueillit bien évidemment
ma déclaration.
— « Tant pis pour toi. Qui vivra verra ! »
Pourquoi toujours imaginer le pire ? Follement éprise,
j’étais prête à tous les sacrifices. Intérieurement, une
sourde colère m’animait, mais aucun mot ne me vint à
135
l’esprit pour défendre mon bien-aimé. Finalement, je ne
désirais pas que ce bal s’achève sur une fausse note, aussi
je préférais hausser les épaules. Et plutôt que de me fâcher
ou de soutenir leur conversation, au milieu du brouhaha
des adieux, des embrassades et des promesses de
retrouvailles très prochaines, je me détournais pour river mon
attention sur sa voiture.
Un exode général des élèves s’organisait. Les véhicules
s’éloignaient à la file indienne comme pour une parade. Il
donna un dernier coup de klaxon pour prendre congé
lorsque sortant de la file, il bifurqua pour prendre la direction
de son domicile et se soustraire enfin à la curiosité de
chacun. Une sorte de regret passa fugitivement dans mon
regard. Quant à savoir si je devais vraiment le revoir, rien
n’était décidé, la balle était dans son camp.
— « Bon, les filles, il est tard, et j’ai sommeil, alors, si
vous n’avez plus rien à me reprocher, on peut y
aller tranquillement ! »
Sur le chemin du retour, je restais silencieuse. De temps
en temps, je m’obligeais à réagir dans une conversation,
mais mes pensées étaient ailleurs.
Bientôt, nous nous dîmes au revoir en bordure d’un
carrefour, et après les avoir quittées, je courais presque,
n’ayant pas mesuré la distance qui séparait la salle de bal
de mon domicile, heureusement, je n’avais croisé
personne.
En route, je m’étais soudain rendue compte d’une
réalité ; à cette heure, tout semblait respirer la petite ville
tranquille, mais malheureusement, les gens avaient la
mémoire longue. Et si l’on pouvait en juger par l’attitude de
mes amies, ma relation avec Xavier suscitait beaucoup de
commentaires. En acceptant de me donner en spectacle, je
m’étais placée dans un dilemme. Une parole de ma mère
me revint à l’esprit, selon laquelle une jeune fille ne se
jette pas sur un jeune homme qu’elle ne connaît qu’à
peine. C’était terrifiant d’entendre la petite voix de ma
136
conscience me chuchoter que les vrais changements
étaient encore à venir, et pas des moindres.
Quand j’arrivais enfin chez moi tout essoufflée, cinq
heures quarante-cinq sonnaient à l’horloge de l’église.
Mon cœur palpitait, ce n’était pas seulement de
l’essoufflement, mais plutôt une sensation étrange et
inexplicable. Il est des soirées où l’on rentre chez soi en
flottant sur un petit nuage, avec l’impression fugitive
d’être le nombril du monde.
Je traversais le hall d’entrée et montais l’escalier,
épuisée à la fois d’avoir dansé, mais aussi d’avoir vécu tant
d’émotions tout au long de la nuit ; j’entrevoyais mon
extraordinaire rencontre avec l’homme de ma vie, et ma
déclaration d’amour muette, si émouvante avec toutes ses
conséquences. Tout était arrivé si vite !
De passage dans la cuisine, j’avais saisi quelques noix
dans une corbeille, histoire de retarder l’assoupissement.
Après les avoir avalées, je me suis mise au lit. Je fermais
les yeux mais le sommeil me fuyait. Comment ne pas me
sentir partagée entre la joie d’être amoureuse et la peur
alimentée par mes amies sur le fait que ma relation avec
Xavier chamboulerait totalement mon existence ? Je me
sentais écartelée. Mon corps, lui, ne partageait pas mes
doutes. Je savais bien ce qu’il désirait, l’impudent. Il
désirait que Xavier soit là, et qu’il me tienne dans ses bras,
pour m’apprendre les doux mystères de la vie. Au fond de
moi, j’avais peut-être le droit de croire qu’il était une
personne adulte et fiable, malgré les obstacles
insurmontables.
Qui sait ? J’avais une possibilité sur un milliard, mais
une éventualité quand même d’y arriver.
Tout à coup, je me demandais s’il ne me restait pas un
magazine à lire. Hélas, je ne trouvais qu’un journal local
aux pages écornées, que je repoussais quelques minutes
plus tard. Finalement, je me relevais pour attendre que les
lueurs du matin envahissent complètement ma chambre.
137
Tout en me demandant ce que me réservait l’avenir, les
yeux grands ouverts, j’engrangeais les précieux souvenirs
de ce bal, bien à l’abri au plus profond de mon cœur. Je
continuais de rêver à l’impossible ; à cet amour naissant
aussi dévastateur qu’un ouragan, m’abandonnant à cette
perte de mémoire qui vous fait considérer la minute
présente pour toujours.
Bientôt, la pièce inondée d’une lumière dorée laissait
supposer que la journée s’annonçait magnifique ; aussi,
quand Radio Luxembourg diffusa une de mes chansons
préférées, je ne pus résister au plaisir de la fredonner
doucement d’abord, puis entraînée par le rythme, j’entonnais
le refrain à tue-tête dans tout l’appartement, sous les
regards ahuris de mes parents. Cela faisait bien longtemps
que je ne m’étais sentie aussi insouciante, peut-être depuis
l’époque bénie où enfant, j’occupais mes jeudis pluvieux à
me déguiser et à emprunter les produits de beauté de ma
mère pour me maquiller.
Et si tout se passait comme prévu, je pensais le croiser
dans la rue, le lendemain après-midi. Quelques heures plus
tard seulement, mais cela me paraissait une éternité. Le
bonheur qui viendrait ensuite n’en serait que plus
merveilleux. De cela, j’avais l’absolue certitude !
Moi la timide, la gracieuse, ivre d’un sentiment insensé,
j’étais bien amoureuse et profondément attirée par un
homme de presque dix ans mon aîné, qui avait fait soudain
entrer l’aventure dans ma vie. N’attendais-je pas le grand
amour passionné et dévastateur ? Devant une foule de
danseurs, il avait éclos. Il m’avait semblé ce soir-là avoir
joué le dénouement d’une histoire d’amour plus belle
encore qu’au cinéma. J’avais entrouvert la porte de mon
destin de femme, à peine sortie de l’adolescence. Mon
avenir tout entier s’arrêtait désormais à ce magnifique
présent. J’avais cru naïvement à l’arrivée du soleil plutôt qu’à
celle de la pluie.
138
Il me reste encore de ce temps-là gravé dans ma
mémoire, des moments infiniment précieux, avec tous les
détails de cette merveilleuse nuitée : le souvenir d’un bal,
qui, sans Xavier, n’aurait pas eu le même couronnement. Il
lui avait apporté un air d’inattendu. Je rêvais d’un moment
exceptionnel avec lui, j’avais visiblement réussi.
Quoi de plus extraordinaire que le premier amour ? De
plus excitant que de faire son entrée dans la vie
sentimentale, de cette façon, par une rencontre magique et
retentissante, une danse lascive, un baiser inoubliable?

Je ne revis malheureusement pas Xavier comme je
l’avais espéré le lendemain, ni même les jours suivants. La
déception fut rude, néanmoins, je la combattis en me
disant qu’il s’était peut-être absenté de la ville.
L’enchaînement ne fut pas du tout ce que j’imaginais.
Un matin, alors que j’ouvrais la fenêtre de ma chambre,
mes yeux s’étaient écarquillés. Une voiture noire que je
connaissais bien s’apprêtait à se ranger à proximité de
chez moi.
Il n’y avait pas l’ombre d’un doute sur l’identité du
conducteur. Les deux portes du véhicule s’ouvrirent en
même temps. Xavier jaillit d’un côté, tout sourire.
Médusée, je vis au même instant, une jeune femme, plutôt
élégante, sortir nonchalamment du siège passager.
J’ignorais qui elle était. Le visage rieur, il se tourna vers
elle, et main dans la main, ils partirent à pied tous les
deux, me plantant là dans mon tourment.
J’aurais voulu sortir en courant et lui crier ma
déception. J’aurais pu m’éviter bien des souffrances si j’avais
accepté une fois pour toute l’évidence ; un garçon comme
Xavier ne pouvait pas sortir avec une jeune fille comme
moi, réservée, douce et gentille qui, sans même se
défendre, laisserait un cavaleur comme lui, lui briser le cœur.
Nul doute, il préférait fréquenter les femmes faciles, celles
139
qui ne prennent jamais rien au sérieux ! Ce jour-là, je n’en
finissais plus de pleurer.
Au fil du temps, perturbée de m’apercevoir à quel point
son souvenir était resté vivace dans mon esprit, lors de
mes sorties avec mes amies, je ne pouvais pas m’empêcher
de glisser son prénom, et pendant une semaine, l’ébauche
de ma relation avec lui occupa toutes nos conversations.
Elles se régalaient du silence qu’il manifestait à mon égard
et rivalisaient de paroles parfois assassines.
— « Elisa, cette histoire ne te mènera nulle part.
Pourtant, tu continues à espérer ? Comment peux-tu minimiser
l’importance de son passé ? » invectivait Anne.
— « Je ne minimise rien. Simplement, je me fiche de
ses faiblesses ! »
Anne ne s’avoua pas vaincue pour autant.
— « Cela doit être horrible pour toi d’avoir à le
partager à longueur de temps ! »
— « Le partager ? Mais avec qui ? »
— « Avec son bébé déjà. Après tout, c’est l’enfant
d’une autre femme ! »
— « Oh ! Je ne risque pas de l’oublier ! » lançais-je,
vexée qu’elle me rappelle son engagement.
— « Je me demande même pourquoi tu t’obstines avec
autant d’acharnement à dérouler le film de son existence à
rebours ? De toute façon, je ne rejetterai jamais sa
progéniture. Je pourrais même très bien la considérer comme ma
fille, et puis, il ne faut pas juger le présent sur les critères
antérieurs !»
Un aveu qui ne me coûtait guère car c’était la stricte
vérité.
— « Là, je ne te crois pas ! » s’exclama-t-elle. Pourquoi
élever celle d’une autre, d’autant plus qu’elle ne
représente rien pour toi ! »
— « Bien sûr que si ! » m’écriais-je avec ardeur. —
« C’est la petite fille de l’homme que j’aime, et vois-tu,
après tes confidences à son sujet, mes sentiments pour lui
140
n’ont pas diminué, même si j’aurais préféré ignorer ces
rumeurs. Je suis persuadée qu’il reste un homme bien ! »
À l’évidence, Anne n’en avait cure et ne se laissa pas
démonter. Nullement déconcertée, elle reprit l’offensive.
— « Tu te comportes un peu comme un chien fou. C’est
une très mauvaise idée de te jeter dans ses bras comme
une petite amoureuse écervelée. Elisa, ne te laisse pas
abuser par sa belle apparence ! »
— « Merci de t’occuper de moi avec autant
d’insistance. Mais, j’ai déjà attiré son attention, aussi je ne
changerai pas de position ! »
Du moins, voulais-je m’en convaincre. Anne en était
quitte pour ses remarques acides.
Quelques rires, une conversation badine, un petit flirt
innocent… Qu’y avait-il de si terrible à tout cela ? Peut-on
renier son propre désir ou arracher l’amour à son cœur,
comme ça, d’un coup de baguette magique ?
Depuis le bal, confrontée sans cesse à ce genre de
réflexions, j’avais encaissé une fois de plus ses remarques
sans ciller. Ses prédictions pessimistes n’étaient pas
forcément fausses, mais pas nécessairement vraies, non plus.
Alors, à quoi bon argumenter ? De toute façon, c’était trop
tard pour me mettre en garde contre un investissement
affectif démesuré.
Malheureusement, contrairement à mes prévisions,
Xavier ne me donnait toujours pas signe de vie. Je notais sa
disparition. L’épisode très excitant de mon été avait donc
pris fin. Et il n’y aurait certainement pas de second
épisode. Comme Cendrillon, j’avais vécu quelques heures
avec mon prince, et après l’émerveillement et la fête, il
avait disparu de ma vie, et le monde entier s’était
transformé en citrouille. Je n’avais pas perdu ma pantoufle de
verre, mais mon cœur. Comment avais-je pu penser
stupidement qu’il suffisait d’une soirée dansante pour changer
miraculeusement ce jeune homme !
141
Bien que j’essayais de me raisonner, d’envisager les
choses de façon détachée, son silence et la promesse qu’il
n’avait pas tenue, me décevaient. Je passais les heures à
m’abîmer dans un gouffre de réflexions, à me forger dans
la souffrance, à attendre de ses nouvelles, incapable de
croire qu’il n’allait pas surgir tout à coup devant moi. Ma
rencontre avec Xavier, à défaut de l’obtenir, grâce à
l’ivresse de mes sentiments, je la fantasmais, et pour
m’apaiser, je ne cessais de prononcer mille fois son
prénom qui m’emportait et m’élevait à la puissance d’un
chant d’allégresse.
Pour ajouter à mes contrariétés, pendant que je me
morfondais derrière les barreaux de ma cage dorée, on me
disait qu’il puisait de jolis papillons éphémères, surtout
des jeunes femmes réduites à ne faire que de la figuration,
mais le prix à payer était élevé ; elles devaient supporter
de partager ses nuits, ce que peut-être, je n’aurais pas
accepté tout de suite.
De toute façon, je ne voulais pas être la énième
conquête de ce bourreau des cœurs. Je ne souhaitais pas
allonger sa liste. Ma fierté me l’interdisait. Je n’allais pas
non plus me laisser embarquer dans une voie sans issue,
avec pour seule perspective de pleurer toutes les larmes de
mon corps quand il m’abandonnerait. Même si je
convenais qu’il était un peu tard pour en décider.
Fallait-il donc que je mette un terme à ma folie ?

Pendant qu’il volait de conquête en conquête, je
m’épuisais à réviser. Puis, vint le matin de me rendre à
Mirecourt pour y passer mon BEPC. Il faisait un froid sec
ce lundi, et le ciel était tout gris, lorsque j’avais pris le
train avec mes camarades. L’air était si glacial que j’en
étais tout étourdie. À la fin de la journée, mon rideau de
morosité semblait s’être dissipé, l’examen s’était déroulé
correctement, et sur ce plan, je me sentais un peu rassurée
même s’il avait été assez complexe. J’avais répondu à
142
beaucoup de questions sans trop de difficultés, grâce à des
heures assidues de travail.
À l’approche des résultats, la montée de mon stress
était perceptible dans toute la maison. Quelque temps plus
tard, c’est avec le trac, et en compagnie de mes parents et
quelques camarades de classe, que j’allais vérifier si mon
nom figurait parmi ceux des lauréats inscrits sur la liste
affichée sous le préau du collège. Je n’oublierai jamais cet
instant où, fébrile, j’aperçus le mien et celui de mes amies.
Pour nous, l’heure était à l’euphorie et se dégustait comme
du caviar, à la petite cuillère. Devant les curieux et les
passants, nous avions brandi tout et n’importe quoi pour
laisser éclater notre fierté, tandis que d’autres, déçus,
laissaient déborder leurs larmes, avant de repartir en silence.
Notre réussite nous avait donné des ailes, alors, pour
fêter cet épilogue heureux, nous avions décidé de nous
réunir dans un salon de thé de la rue principale. Tout en
dégustant des douceurs en grande quantité, je pensais que
j’aurais pu poursuivre mes études, faire une grande école,
mais c’était bien au-dessus de nos moyens ; l’argent
manquait chez nous, pour m’inscrire en internat dans un
établissement secondaire à Epinal ou à Nancy. À vrai dire,
cela n’avait pas été un crève-cœur, j’avais décidé de
prendre la situation avec philosophie. Après tout, ma seule
obsession était de devoir quitter ma ville chérie, et tout ce
qu’elle représentait pour moi…
Pourtant, je réalisais que si, après ce succès, le mot
vacances résonnait comme une douce mélodie aux oreilles
de certaines, pour ma famille, cette année encore, il ne
figurerait pas à leur agenda.
Alors, pour surmonter tous ces mauvais coups du sort,
poussée par un élan irrésistible et toujours soumise à une
surdose d’émotions, avec l’espoir fou de revoir l’objet de
toutes mes pensées, je continuais une méthode au rituel
immuable ; tous les jours à la même heure, je traînais en
ville, bien décidée à précipiter la rencontre. Très vite, je
143
m’étais mise à l’unisson de ce lieu. Y faire un saut même
une heure, pratiquement toutes les fins d’après-midi, pour
tenter de retrouver celui qui me hantait, devenait pour moi
une nécessité, une habitude désormais immuable. Les
Vittellois s’étaient accoutumés à me voir déambuler dans les
rues comme n’importe qui, ou presque, seule ou
accompagnée, avec la sensation exaltante d’explorer une terre
vierge.
Tous les sens aux aguets, dans mes petites robes à
volants qui me faisaient ressembler à un papillon, tel un
animal à l’affût, retenant mon souffle, je me surprenais à
guetter anxieusement le visage de tous les automobilistes.
Les yeux perpétuellement en patrouille, je semblais
espérer un visiteur, mais pas n’importe lequel. Je me
languissais, m’absorbais, piétinant d’un pas faussement
calme la rue de Verdun, certainement la piste la plus sûre
pour croiser Xavier, soucieuse aussi d’attendre d’elle
qu’elle me livre enfin l’image la plus précieuse que je
briguais.
Pour tromper mon angoisse, je me concentrais sur les
nouveautés des vitrines des magasins qui m’étaient si
familières. Cependant, mon intuition en éveil me soufflait
que la rencontre décisive ne tarderait plus. De toute façon,
je ne doutais pas qu’un jour ou l’autre, j’allais
l’apercevoir. C’était inévitable.
En attendant, le conte de fées piétinait. Cupidon ne se
précipitait pas. Un soir, enfin, il m’adressa une de ses
flèches. J’aperçus Xavier au volant de sa voiture, tandis que
sans but précis, je me promenais dans le centre-ville. Avec
un plaisir indicible, je saluais l’aube de ce grand jour où
mon instinct fut récompensé, où j’étais délivrée de mon
impatience, mais aussi de mon inquiétude. Je me
demandais si je n’étais pas en proie à une hallucination, due à la
désespérante frustration que j’avais ressentie depuis le bal.
Mais il était bien réel, exactement comme dans mon
souvenir.
144
Il freina à ma hauteur et tourna la tête vers moi, pour
me faire gracieusement un petit signe discret de la main.
Quand donc cesserait-il de m’émouvoir ?
Il transforma tout à coup l’adolescente découragée en
une madone rayonnante. Bien plus, tétanisée, mon cœur
avait cessé de battre. Il s’emballa ensuite de façon
inquiétante.
Irrésistiblement attirée par l’éclat de ses yeux, j’avais
du mal à reprendre mon souffle, et pendant une seconde,
alors que je fermais les paupières, une émotion longtemps
contenue me submergeait ; une larme venait doucement
s’écraser sur ma joue. J’étais incapable de cacher le plaisir
que j’éprouvais à le voir.
Durant toute la semaine qui suivit, l’image de Xavier
agitant amicalement la main dans ma direction, venait
constamment traverser mon esprit, et à chaque fois, je me
surprenais à sourire. Penser à lui, c’était comme une
lumière qui irradiait une pièce sombre.
Et c’est ainsi que lorsque j’avais l’occasion de le voir,
un trouble intense brûlait ma dernière pudeur. Comme
toujours, j’étais bouleversée. Ses yeux rivés aux miens ne
pouvaient se résoudre à me quitter. Tout cela produisait
une certaine gestuelle, une sorte de ballet précieux. J’avais
ensuite la témérité de toujours presser le pas, comme si
rien ne se passait, mais à chaque fois sur le chemin du
retour, je me pinçais pour y croire ; mais à trop vouloir
réfléchir, je me demandais, un peu contrariée, s’il était
sincère ou s’il s’efforçait seulement d’être poli. Et chaque
fin d’après-midi, les attentes recommençaient remplies de
coups d’œil échangés et complices.
Je sublimais ces regards jouissifs à la hauteur des
frustrations que j’avais endurées pendant les jours où il était
nulle part. Parfois, il y avait quelque chose de triste à
rentrer à la maison sans l’apercevoir, avec ce sentiment
oppressant de fatalité, et mon chagrin était à la hauteur de
ce vide. Sans lui, la rue me paraissait l’endroit le plus dé-
145
sert du monde, et je m’efforçais toujours de me faire une
raison, même si au fond de moi, je m’y préparais.
Cependant, dans un sursaut d’orgueil, je lui cherchais toujours
des excuses. Il devait bien y avoir une explication à son
absence, je pensais à tout, sauf à son indifférence. Une fois
chez moi, je me montrais renfrognée, peu communicative.
La monotonie de ces journées où je n’avais rien d’autre à
faire que de me lever, manger, apprendre, dormir, sans le
voir, m’irritait et faisait écho à mes sombres pensées.
Je voulais en avoir le cœur net, comprendre mon
trouble, mais aussi le toucher, capter son attention, le suivre
dans la rue, le guetter, l’attendre des heures, n’importe où,
à son bon plaisir. Je m’interrogeais sur le sens de mon
existence, me morfondant, rêvant de mon bien-aimé.
Quand je pensais à lui, et sans que je sache pourquoi, mes
petits soucis me semblaient tellement plus légers.
Si je savais que j’avais rencontré l’homme de ma vie, je
n’ignorais pas qu’il existait entre nous une réelle distance.
Tout nous séparait, l’âge, le rang, le mode de vie, et
surtout sa réputation ; il évoluait dans un monde qui se situait
à des années lumière de celui où je vivais. Il portait
toujours des costumes de marque du dernier chic. Il était en
pleine ascension professionnelle. Les femmes l’adulaient,
et toute la ville connaissait ses voitures, dernier cri. Il
semblait pour moi inaccessible. Où cela me mènerait-il ?
Un instant, je songeais presque à m’effacer, mais nul
doute, quand l’occasion se présenterait, ce Don Juan allait
encore user de son charme pour me sourire, et tous les
efforts que j’avais faits pour me protéger de lui, allaient
probablement s’évanouir. Oui, il n’avait qu’à me regarder
de loin, pour que je sente mon cœur se serrer et ne désirer
que m’abandonner sans réserve dans ses bras. Dès qu’il
entrait en jeu, je perdais toute force de caractère.
Parfois, il me mettait dans un terrible sentiment
d’insécurité, mais il aurait été pour moi plus facile
d’éteindre un feu que de cesser de l’aimer. Je souhaitais
146
continuer mon rêve, franchir le pas afin de voir ce qui
arriverait par la suite, et si les sentiments uniques que
j’éprouvais pour lui avaient une chance de durer. Dans ces
moments de réflexion, j’avais une nette propension à
passer sans transition de la prudence à la passion, de la
timidité à l’audace, de la réserve à l’insouciance.

La chance ne reste jamais au même endroit. Comme par
magie, un soir, elle allait me sourire une fois de plus.
Alors que je venais tout juste de quitter mes amies et que
je remontais à pas lents la rue de Paris, un bruit de moteur
retentit.
Surprise d’entendre un véhicule ralentir brusquement à
ma hauteur, je jetai un coup d’œil sur la gauche, celui-ci
s’arrêta au ras du trottoir. Levant les yeux vers le
conducteur, je reconnus Xavier. Pas d’erreur possible, il était bien
au volant. Cette rencontre fortuite me troubla si
intensément que je dus fournir un effort considérable pour
masquer mon émotion.
Cherchant à me donner le temps de réfléchir, je
raccourcis ma foulée. Cherchait-il à me parler ? Que devais-je
faire ? Le saluer de la main ? M’arrêter ? Poursuivre mon
chemin ?
Il tendit son bras pour ouvrir la portière du côté
passager. Puis, sans effusion excessive, avec naturel et
tempérance, il murmura malicieusement :
— « Bonjour ! Ca alors ! Quelle heureuse surprise ! »
— « Ah ! Vraiment ! »
Je bredouillais littéralement. Il vit mon étonnement se
peindre sur mon visage et mes joues s’empourprer si
coquettement, qu’il me sourit délicieusement. Heureusement,
la rougeur pouvait être mise sur le compte de la chaleur.
— » Montez vite, je suis très mal garé ! »
De rose, je devins écarlate, et en dépit du tumulte de
mes émotions, j’acquiesçais de la tête, forçant ma timidité.
Les circonstances se mettaient en place pour m’offrir
147
l’instant auquel je songeais depuis si longtemps. Cela ne
se reproduirait peut-être pas !
Tandis que je m’engouffrais à l’intérieur de sa voiture
et que je m’installais sagement à côté de lui, il ôta ses
lunettes de soleil. L’attraction de ses yeux pénétrants était
plus forte que celle d’un aimant, et sous son regard
inquisiteur, tremblante, je baissais les yeux lorsqu’il me
questionna :
— « Que faites-vous dans ce quartier ? »
— « J’habite un peu plus loin, avenue Georges
Clemenceau ! »
— « Alors, c’est vraiment mon jour de chance ! Je
rends visite à ma marraine qui habite avenue Raymond
Poincaré, et je vais me faire un plaisir de te raccompagner
chez toi, puisque c’est sur le même chemin ! Tu permets
que je te tutoie, Elisa ? Ce sera plus simple entre nous ! »
Divine surprise, j’habitais donc à proximité de la
demeure d’une de ses parentes. Une route unique reliait ces
deux maisons, l’avenue où se trouvait mon domicile. Un
passage obligé, et pour moi plus tard, un emplacement
stratégique, un poste d’observation privilégié depuis la
fenêtre de ma chambre.
Je me sentais perdre complètement le fil de ce que
j’allais répondre. Effectivement, je commençais à trouver
pesante cette politesse excessive et démodée entre nous.
Après tout, c’était notre deuxième rendez-vous.
— « Oui, oui, bien sûr ! »
Nos regards se croisèrent. Je me sentais émue à l’idée
de rentrer chez moi en sa compagnie, et je sus sans
l’ombre d’un doute, que je n’avais plus besoin de chercher
l’homme de ma vie. Je l’avais trouvé, il était assis là, près
de moi.
Puis, comme en écho à mes pensées tournées vers ce
bal inoubliable, Xavier me demanda :
— « Est-ce que tu t’es bien amusée au bal, l’autre
jour ? »
148
Je remarquais que sa voix si tendre ranimait des
sentiments que j’avais désespérément essayé d’enfouir. Je
prenais conscience de l’intimité dans laquelle je passerais
ces brefs instants. Je savais aussi l’honneur qu’il me
faisait. J’avais l’impression de me liquéfier sur place. Pour la
première fois de ma vie, je déplorais de ne pas porter une
tenue plus sexy que ma jupe plissée et ma chemise blanche
toute simple.
— « Je ne suis pas prête d’oublier cette soirée ! »
m’enthousiasmais-je.
— « Moi non plus ! » marmonna-t-il en démarrant dans
un joyeux envol de graviers.
Troublée, incapable de le regarder durant ces quelques
minutes délicieuses, je me mis à contempler la route, mais
on ne roula que quelques minutes, déjà, je lui faisais signe
de s’arrêter. Je n’avais pas dû respirer trois fois entre le
départ et l’arrivée.
— « C’est ici ! » constatais-je assez platement. « Merci
Xavier ! »
Il coupa net le contact devant le bâtiment.
Un bras posé sur le dossier de son siège, il se tourna
vers moi.
— « Déjà. Mais je ne sais rien de toi ! »
— « Mais si, tu sais à présent que je vis là ! »
Je posais une main sur la poignée de la portière, mais je
ne l’ouvris pas, attendant Dieu seul sait quoi. Je me sentais
nerveuse ; il était là, trop près de moi, trop séduisant. Il
paraissait comme moi, ému, heureux. La fièvre nous
emportait, nos yeux pétillaient. Le bonheur s’écrivait dans la
simplicité, et il avait choisi de se poser sur nous. Quelque
chose d’extraordinaire, que je ne pourrais plus jamais
oublier, se tissait entre lui et moi.
Je songeais de nouveau à descendre, mais je ne le fis
pas, parce que je brûlais de savoir ce que j’éprouverais
encore une fois dans ses bras. Cette impression d’y vouloir
149
ma place était trop ardente pour résister. Il serait temps
plus tard de payer le prix de ma folie.
— « Alors bonsoir ! » objectais-je pour la forme, en
faisant mine de descendre de son véhicule.
La caresse de son regard se fit encore plus tendre.
Soudain, il franchit les derniers centimètres qui nous
séparaient. Je sus avant même qu’il n’incline son visage
vers moi, qu’il allait m’embrasser, et que je n’allais rien
faire pour l’en empêcher. À un souffle l’un de l’autre, il se
pencha vers moi, avec une lenteur infinie, et
m’enveloppant de sa présence, il me prit par les épaules.
J’étais sa prisonnière. Je ne me défendis pas.
— « Ce n’est pas mieux de se quitter comme ça ? » me
chuchota-t-il avec douceur en promenant ses lèvres, sur
mon front, enfin sur ma bouche. Cela ressemblait à la fois
à du velours et du feu. Un frisson délicieux parcourut mon
corps.
— « Je… euh… c’est sûr ! » répondis-je en espérant
que la chaleur de mes joues ne soit pas trop visible, mais
manifestement, il ne m’écoutait plus. Son seul objectif
était de m’enlacer. Et sous la délicieuse torture de celui
que j’aimais déjà en secret, je reçus, pudiquement, un
chaste baiser à peine esquissé.
Quand enfin je dus partir, les jambes tremblantes, je
m’efforçais de dissimuler l’effort que cela me coûtait de le
quitter. Je ne m’imaginais pas connaître autant de bonheur
dans ses bras.
Alors que je m’en retournais, en lui adressant un petit
geste de la main, déjà les sourires de joie de Xavier me
répondaient, jusqu’au moment où je poussais le portail de
mon immeuble. Et avant de laisser retomber le lourd
battant qui se fermait derrière moi avec un bruit mat, je lui
avais envoyé un baiser. Je restais un instant à m’attarder
derrière la porte avant de monter l’escalier en courant. Il
me fallait un peu de temps pour redevenir moi-même.
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Une fois chez moi, je me débarrassais de mes
accessoires, puis en attendant que mon cœur retrouve un rythme
normal, je filais vers ma chambre. Là, envahie d’une paix
infinie, je me laissais tomber dans le fauteuil qui se
trouvait face à la glace, mais je ne me reconnaissais pas, me
trouvant un je ne sais quoi de neuf, d’inattendu, de
merveilleux.
Je poussais un cri qui s’échappa comme l’expression
d’un excès de bonheur ; le souvenir de notre brève étreinte
avait enflammé mon imagination. Je venais de surclasser
mes rivales, et notre rencontre était déjà un petit miracle à
elle toute seule.
— « Tout sera différent désormais ! » me répétais-je.
Et c’est ainsi que presque chaque soir lorsqu’il se
rendait chez sa marraine pour dîner, je faisais en sorte de me
retrouver sur sa trajectoire. Il avait pris l’habitude de me
reconduire en voiture, malgré la distance ironique de huit
cents mètres environ qui séparait le point de départ et de
celui d’arrivée. Un moment qui ne durait que quelques
minutes, mais celles-ci étaient si émouvantes qu’elles
n’avaient pas de prix. Lorsqu’il ouvrait la portière et
m’invitait à le rejoindre, c’était le soleil qui surgissait,
même si le temps était à la pluie ou à la neige.
Complètement captive, j’étais enchaînée à son
magnétisme, et je ne pouvais penser à rien d’autre qu’à lui. Je me
glissais à ses côtés, un sourire d’accueil lui retroussait les
lèvres, je me noyais dans ses bras. Je goûtais la douceur de
sa bouche. On riait. Puis il démarrait. Innocemment, je
pensais que puisqu’il m’embrassait, il devait évidemment
m’aimer, mais qu’il ne me le disait pas.
C’était presque devenu un jeu d’attendre son arrivée, le
moment où il surgirait à l’angle de la rue de Paris, pour me
proposer de me raccompagner. Le corps tremblant d’émoi,
toujours vers dix-neuf heures quarante-cinq, je me
dévissais le cou, chaque fois que je me retournais, pour voir si
sa voiture surgissait derrière moi. Et tandis que j’avançais,
151
parfois je transpirais d’angoisse et de dépit à l’idée que
j’arriverais sans doute à destination, sans que je ne puisse
l’apercevoir…
Étonnamment, un jour, à ma grande surprise, je l’ai vu
jouer les prolongations ; alors que les derniers rayons de
soleil disparaissaient à l’horizon et qu’il faisait encore très
doux, il ne se dirigea pas vers ma maison mais prit une
autre direction.
On se retrouva très vite à proximité du Parc thermal.
Là, il emprunta un petit chemin de terre bordé de buis. Il
déboucha ensuite dans une allée de gravier blond dont la
lumière soulignait encore le romantisme. Puis il donna un
coup de volant et stoppa la voiture dans un crissement de
freins sur le bas-côté de la route jonchée de feuilles.
Lorsqu’il se tourna vers moi, aussitôt mon imprudence
m’effraya. Je ne savais pas comment m’y prendre avec un
homme.
Après tout, je n’avais aucune raison d’être nerveuse, et
je m’efforçais de lui sourire pour lui montrer que j’étais
une grande fille, et camoufler le petit animal tremblant et
apeuré que j’étais à cet instant. Je frémissais
d’appréhension, la raison me dictait de fuir. J’avais levé
les yeux vers le ciel pour me réconforter, mais trop tard
pour être raisonnable. Peut-être avais-je l’air d’une idiote
effarouchée ?
Et comme s’il avait perçu l’angoisse qui m’habitait,
avant que je puisse avoir le temps de comprendre ses
intentions, il m’enlaça tendrement, et je m’offris alors
silencieusement à son étreinte.
Il prit mon visage entre ses paumes et suivit du bout du
pouce le contour de mes pommettes. Sa bouche vint
butiner mon front, mon nez, mais aussi mes lobes d’oreilles.
Ses gestes étaient lents. Sans doute, voulait-il éviter de
m’effrayer ? S’il avait su à quel point ces précautions
étaient superflues !
152
Les yeux fermés, je me concentrais sur ce plaisir tout
neuf, incapable de dévisager Xavier, dont je devinais le
regard attentif rivé sur moi. Ma chevelure ruisselait entre
ses doigts. Je respirais à peine, me cambrais, tandis que sa
langue courait enfin sur ma bouche tiède. Ce premier vrai
baiser fut comme la caresse d’une plume. Le second fut
plus exigeant ; surpris par mon inexpérience et
comprenant tout à coup que c’était la première fois que
j’embrassais réellement un garçon, il recommença avec
infiniment de douceur, dans l’espoir de voir s’entrouvrir
mes lèvres en un geste tendre. Avec insistance, sa langue
les avait obligées à s’écarter, m’amenant à m’abandonner
totalement. Celles-ci ensuite, jointes aux siennes
interminablement, sous la pression, n’avaient pas manqué enfin
de s’offrir comme une fleur s’épanouissant sous la caresse
du soleil.
Mes cils battaient comme les ailes d’un papillon. Et
tandis qu’il explorait ma bouche fiévreusement, les soupirs
délicieux qui montaient à ma gorge accrurent la fièvre qui
me consumait. J’avais l’impression d’être suspendue dans
l’espace, seule manquait une musique douce pour
accompagner ce baiser pictural, qui se prolongeait, si
tendrement… Il ne tenta pas cependant de pousser le flirt
plus loin.
— « C’est bien la première fois que je rencontre une
jeune fille comme toi. Je veux dire… si… si innocente ! »
dit-il avec une grande douceur dans la voix.
Bien à regret, je m’étais détachée de sa fragile étreinte,
encore chavirée de ce baiser qui m’avait enflammée
comme une torche. Je n’espérais qu’une chose, qu’il
recommence, mais notre enlacement s’interrompit. Il
m’aurait fallu si peu pour succomber aux sensations
dévastatrices qui m’envahissaient. La précipitation aurait
mal convenu à l’idylle qui s’ébauchait.
Toujours blottie dans le cercle étroit de ses bras, je
baissais la tête. J’avais l’impression d’avoir enfin trouvé
153
mon port d’attache, à l’abri des tempêtes du monde
extérieur. Je me félicitais que la pénombre dissimulât la
rougeur qui me montait aux joues, un peu honteuse qu’il
ait pu découvrir que je n’avais jamais eu de relation
amoureuse. Mais à l’époque, aucun livre n’enseignait comment
embrasser un garçon !
Il prit ensuite ma main dans la sienne, et l’y tint serrée.
Puis d’une voix calme, il entreprit de me questionner, pour
savoir ce que je pensais de lui. J’étais surprise de me voir
ainsi sondée, mais en voyant son expression, j’ai tout de
suite deviné que quelque chose le tourmentait :
— « Il y a une chose que je ne t’ai pas dite… ! »
avaitil commencé, avec dans ses yeux une gravité touchante. —
« Voilà… je crois que nous devons en parler ! »
Je me sentis brusquement gagnée par le malaise que
reflétait son visage, et je lui avais aussitôt coupé la parole :
— « Pourquoi faire ? Je connais tout de ton passé ! »
Son anxiété se précisa. Son sourire se fit plus triste.
Puis après avoir pris une profonde inspiration, il me
regarda bien en face :
— « Ah ! Par tes petites amies, je suppose ? »
— « Oui, c’est ça ! »
Il me lança un regard embarrassé assorti d’une petite
moue.
— « Cela ne t’ennuie pas ? »
Je secouais la tête en silence niant obstinément.
Comment aurais-je pu lui donner une autre réponse et lui dire
qu’une petite voix résonnait gravement au fond de ma
conscience, pour me signaler que je m’engouffrais dans de
drôles de perspectives, si inquiétantes que je les chassais
toujours de mon esprit. Tremblante, j’essayais de lui
cacher à tout prix la vérité ; que je vivais très mal cette
mauvaise publicité. Mais, il représentait déjà tout mon
univers, et j’eus soudain peur de le perdre. La petite voix
se faisait plus insistante, mais je préférais encore l’ignorer.
Je continuais de me pelotonner contre lui redoutant
154
d’entendre une suite plus terrible que celle que je
connaisse déjà. Émue par ce semblant de confession, je
résistais à une folle envie de le prendre dans mes bras.
— « Alors, c’est ici que tu emmènes chaque femme que
tu rencontres ? »
Les yeux de Xavier revinrent brusquement se poser sur
moi pour étudier mon visage. J’eus le sentiment qu’il
trouvait quelque chose qui n’était pas pour lui déplaire.
— « Non, seulement toi ! »
Le moment suivant, le sourire aux lèvres, j’admirais
Xavier, dont le profil se découpait si bien sur l’horizon
éclairé par les derniers rayons de soleil. Au milieu des
arbres élancés, le soir tombait doucement, se frayant un
passage dans les entrelacs des feuillages frémissants. C’est
donc dans cette aquarelle presque crépusculaire que mon
premier vrai baiser fut consommé. Avec l’immense
retenue d’une première fois, il est resté un signe fort toute ma
vie.
On comprend que cette atmosphère bucolique ait pu
peser sur mes sentiments naissants.
Mais si l’étreinte avait été rapide, elle avait été pour
moi puissante, ravageuse, asphyxiante, me plongeant dans
une sorte de torpeur heureuse.
Le temps passa trop vite ; en consultant ma montre
machinalement, je fus brusquement ramenée à la réalité, et je
laissais échapper une exclamation :
— « Mon Dieu, il est déjà dix-neuf heures
quarantecinq ! Je ne m’étais pas rendu compte qu’il était si tard.
Xavier, veux-tu me ramener, avant que mes parents
s’inquiètent. D’autant plus que mon père est très
pointilleux sur les horaires des repas, et je ne veux pas contrarier
ses habitudes ! »
— « Oui, tu as raison, je ne veux pas que tu aies des
problèmes à cause de moi, je te reconduis tout de suite ! »
Et Xavier me raccompagna à la maison. À regret, mon
regard le quitta. Je songeais qu’il allait disparaître en me
155
laissant terriblement frustrée, la gorge nouée de tristesse.
Je me mordillais les lèvres, espérant retrouver un instant le
goût des siennes, mais cela n’avait pas suffi à apaiser ma
fièvre, quand soudain il me suggéra :
— » Si tu veux, on peut se revoir demain pour
poursuivre cette conversation ? »
Mon œil pétilla. Il ne me fallut pas longtemps pour que
son message passe, avec toutes les implications délicieuses
qu’il véhiculait. Je contemplais ses yeux sombres qui
cherchaient désespérément mon assentiment. J’y
consentis avec beaucoup d’enthousiasme :
— « J’en serai ravie. À quelle heure, et où ? »
— « Après mon travail, vers dix-huit heures quinze, je
viendrai te chercher devant chez toi ? lança-t-il avec
désinvolture au moment de prendre congé.
— « Je serai là ! »
Je n’arrivais pas à y croire, j’avais obtenu un vrai
rendez-vous en bonne et due forme au cours duquel nous
aurions tout le loisir de nous épancher.
J’avais passé toute la soirée à me demander si le
lendemain, il serait bien à l’heure. Tiendrait-il sa parole cette
fois ?
Cette promenade ponctuée d’écrins de lumière au cœur
du parc thermal, m’avait transportée hors du temps, et fait
découvrir mille merveilles, comme un prélude « à la belle
vie » que les amoureux semblaient se promettre. Tous les
détails me revenaient à l’esprit, et je savourais ces
flashback presque autant que la soirée elle-même. Quel frisson
lorsqu’il m’avait prise dans ses bras !
Désireuse de paraître à mon avantage au bras du jeune
homme le plus populaire de la ville, déjà, je me devais de
faire le choix d’une tenue. Allais-je adopter un tailleur ?
Une jupe ou un pantalon ? Un petit haut avec peut-être un
foulard de soie au creux de mon décolleté ? Avec quel
bijou ? Quelles chaussures ? Mais rien dans mon immense
garde-robe ne me plaisait vraiment.
156
Je devais ressembler à une adolescente gauche se
préparant pour son premier rendez-vous galant, incapable de
se décider. C’était stupide, Xavier n’allait pas me juger sur
mon apparence. Pourtant, je voulais être la plus belle à ses
yeux. Sans doute, l’espoir secret que je lui plaise pour
toujours !
Finalement, trop indécise, j’allais aider ma mère à
préparer le repas, le sourire aux lèvres et le sentiment que
celui-ci ne disparaîtrait jamais. Dix minutes plus tard, je
piochais avec délice dans une copieuse salade de crudités.
La meilleure que j’eus dégustée depuis toujours.
Après avoir passé une partie de la nuit à revivre ce
merveilleux baiser, je finis par m’endormir avec l’image
de Xavier penché sur moi.
Le lendemain matin, comme pour marquer ma volonté
d’une vraie renaissance, je revenais dans le parc, en rêvant
à mon futur. Encore sous le charme de cet Eden désert, un
univers sur lequel veillait jalousement un bataillon de
jardiniers, mon esprit vagabondait, et j’y étais restée toute la
matinée. Je voulais seulement rattraper les miettes des
instants de la veille, rêver au souvenir des lèvres de Xavier
sur les miennes.
Y a t-il un lieu magique où, une fois tombée
amoureuse, on plane à perpétuité ? C’est ce qui m’arrivait…

L’après-midi, tandis que l’horloge égrenait son tic-tac,
je me préparais soigneusement. Amoureusement. Dernière
ligne droite dans la salle de bains ; je m’offrais un bain
prolongé avec une huile à la délicieuse odeur de monoï
pour hydrater ma peau. Après le gant de crin pour la faire
frissonner, j’adoptais un talc doux et parfumé pour
l’embaumer. J’avais choisi un ensemble d’été très simple,
dont les jeunes femmes ont le secret, prenant soin de
mettre tous les avantages de mon côté, du moins l’espérais-je.
Sans oublier l’étole en soie que je laisserais glisser de mes
épaules lorsqu’il m’enlacerait !
157
Mes cheveux lâchés étaient sagement retenus de chaque
côté par un ruban. J’avais mis un soin particulier à mon
maquillage, et je m’étais légèrement parfumée. Des petites
ballerines argentées et une pochette de la même couleur
apportaient une touche finale à ma toilette.
Après cette petite remise en forme, je fredonnais un air
entraînant, tout en me regardant dans le miroir fixé
derrière la porte de ma chambre.
— « Parfait ! » avais-je enfin estimé. Après tout, la
perspective de cette sortie était plutôt agréable. J’étais
enfin prête à me perdre dans les bras d’un jeune homme
étonnamment séduisant.
Encore quelques minutes avant de le rejoindre. Tout à
l’heure, il allait effleurer ma poitrine, et je m’offrirais avec
volupté à sa caresse.
Je brûlais d’impatience ; je me mis à faire les cent pas.
Je me demandais : — « Est-ce qu’il va venir ? Et, s’il ne
vient pas ? Il me l’a promis pourtant ! »
Je m’obligeais à m’occuper l’esprit. Ouvrant mon
cartable, au hasard, j’en sortis un cahier, mais je ne parvenais
pas à me débarrasser de la pensée de mon rendez-vous.
Mon regard papillonnait constamment entre la page
ouverte dont je n’avais pas lu un mot, et les aiguilles de
l’horloge.
Après une attente qui m’avait semblée interminable, je
m’étais sentie soulagée, lorsque par la fenêtre de ma
chambre, je le vis apparaître dans la longue file de
voitures. Alors qu’il négociait sa sortie de cet embouteillage, il
fit retentir un bref coup de klaxon. Je me précipitais pour
aller chercher mon sac, prétextais à mes parents une
course que j’avais omis d’effectuer pour la classe et je
dévalais les escaliers en un temps record. Mon excitation
croissait, et le nœud qui me serrait la gorge commençait à
se dénouer quand je me retrouvais enfin dehors….
La température était douce pour la saison. Un parfum
d’interdit flottait dans l’air. Les yeux brillants, je
158
m’avançais vers la voiture de Xavier d’un pas volontaire
qui trahissait mon obstination. Le piège se refermait. Tous
les éléments étaient en place ; le prince charmant qui
m’avait remarquée parmi une cohorte de jolies jeunes
filles, et qui venait m’enlever à bord de son fabuleux
carrosse.
Dès qu’il m’aperçut, il m’ouvrit la porte. Un geste qui
lui était naturel avec toute femme qu’il escortait. Je
grimpais sur le siège de cuir moelleux.
« Bonjour ! » me dit-il de sa voix la plus douce, dont
l’effet sur moi, comme la veille, fut démultiplié par le
dangereux sourire qui m’électrisait chaque fois que je le
rencontrais. Lentement, il retira ses lunettes de soleil.
Alors, je pris son regard tendre en plein visage.
— « Tu es très jolie ! » me chuchota-t-il en admirant
ma tenue estivale.
J’esquissais une moue amusée tout en lui témoignant
avec les lèvres ce que je n’osais pas lui exprimer avec les
mots.
Pas la peine en revanche de lui dire à quel point, il était
suprêmement élégant. Au premier coup d’œil, il paraissait
vêtu avec décontraction : costume d’été parfaitement
coupé, chemise d’un blanc immaculé, chaussures élégantes,
rien ne clochait dans son allure. Pour lui, c’était acquis une
bonne fois pour toute, l’élégance.
— « Merci ! » répondis-je, reconnaissante.
Il prit aussitôt ma main et la porta à ses lèvres.
Juste un mot à son oreille pour lui donner l’envie d’une
cavalcade effrénée, et il tourna la clef de contact pour
démarrer la voiture qui émit un ronflement.
— « Attention, top départ ! »
J’observais ses mains posées sur le volant, incapable
d’oublier ce que j’avais éprouvé chaque fois qu’elles se
posaient sur mon cou dénudé.
— « Alors, où veux-tu aller ? As-tu une préférence ? »
159
— « Aucune idée, je te laisse le choix ! » lui
répondisje sur un ton enjoué.
— « À mon avis, nous devrions plutôt quitter la ville,
pour éviter d’être remarqués ! »
— « Comme tu veux ! » acquiesçais-je, en me laissant
aller contre le siège avec un sourire de contentement.
Après avoir descendu l’avenue Georges Clemenceau,
puis la rue de Paris, parcouru la rue de Verdun au long de
laquelle étaient alignés toutes les enseignes gourmandes,
les brasseries et les commerces, il passa ensuite devant
l’hôtel Terminus, un vaste bâtiment d’un blanc immaculé
et d’un élégant classicisme, qui se dressait face à la gare.
Plus haut, venaient des hôtels de charme. Bientôt le
centre-ville abandonné, il prit la direction de Contrexéville.
Xavier conduisit un instant en silence, chacun se
contentant de la présence de l’autre. Bercée par le
ronronnement du moteur, je sentais une douce torpeur m’envahir.
Je me laissais enivrer par la douce euphorie qu’engendrait
son contact, tout autant ravie de voir les arbres et la
végétation remplacer peu à peu les façades mornes des
maisons.
— « Comment te sens-tu ? » me demanda-t-il enfin.
— « Grâce à toi, je ne me suis jamais sentie aussi bien
de toute ma vie ! »
Il mena ensuite la conversation avec entrain, me
signalant quelques éléments intéressants du paysage. Par la
vitre, je savourais les derniers rayons de soleil. Le mieux
était de prendre la soirée comme elle venait, pour peu que
je parvienne à garder les pieds sur terre. C’était
envisageable.
Arrivés à destination, nous déambulâmes lentement
dans les allées du parc thermal, passant des zones d’ombre
rafraîchissantes aux allées encore inondées de soleil. Tout
autour de nous, des pigeons roucoulaient, puis,
s’envolaient. Au milieu de la verdure, un petit bar qui
semblait lui être familier, était ouvert. On passa la porte.
160
L’ambiance était feutrée, une musique langoureuse
s’échappait d’un juke-box et procurait un fond sonore
nostalgique. Quelques hommes jouaient aux cartes en sirotant
un café, et comme eux, nous avions pris place à une table.
Mains enlacées, nous bavardions à bâtons rompus.
Dans ce cercle très fermé, peut-être à cause de ma
candeur ou de mes manières différentes, je tranchais
singulièrement avec les habituées qu’il avait l’habitude
d’emmener, et ma naïveté ne pouvait susciter de sa part
que de la tendresse.
Quand bien plus tard, étendue dans la pénombre, je
fixais le décor de ma chambre avec l’impression étrange
d’être une autre, j’avais toujours l’impression de percevoir
les battements de son cœur contre le mien, de sentir encore
le souffle de ses baisers sur mes lèvres, et tout cela
prolongeait à l’infini cette sensation immense qu’il me
révélait si bien.
Bien que la fatigue pèse sur mes paupières, je luttais
contre l’assoupissement. Je me torturais l’esprit pour
savoir quel serait le devenir de cette relation, et l’infini des
possibles était effrayant ; chaque pas dans cette direction
m’apportait autant de craintes que d’excitation. À force de
réfléchir, je découvris ce qui serait le plus cruel ; regarder
la réalité aurait été de faire le deuil de ma fréquentation.
Cela, je ne le pouvais plus.
Une pluie intense faisait un bruit de tambour sur le toit,
et ce martèlement s’insinuait doucement dans mes rêves
décousus, m’entraînant précisément là où je ne voulais pas
aller. Loin de me sentir pleine d’espoir, j’étais oppressée,
en proie à une indicible peur du lendemain. Et ce fut dans
la tourmente d’impulsions contradictoires que je me
glissais enfin dans un sommeil agité. Xavier y revint même
m’obséder.

Tout au long de l’été, le temps écoulé avait une saveur
nouvelle, et je voyais ma vie s’emballer. D’heure en heure,
161
je ne regrettais rien, bien au contraire. Je savourais
l’amour que je ressentais pour un jeune homme
merveilleux, doux et attentif, mais plein de doutes, touchant de
maladresse, lorsqu’il m’avait appris qu’il vivait depuis
toujours dans ce manque de mère, cette absence cruelle…
Un jeune homme qui avait pris son air sombre de fils
fâché contre l’humanité, pour me décrire son enfance si
grise, aux odeurs de soufre, entre le rire grinçant et les
larmes contenues. Le chagrin n’empêchait pas l’humour.
Sous l’ironie perçait la douleur, encore vive. Du juste, du
vrai, dans un regard triste dont le passé « ne passait pas »
En m’entrouvrant parfois les portes de son univers
secret, il s’étonnait de mon intérêt et m’assurait qu’il n’avait
jamais su auparavant se raconter.
J’attendais chaque jour sa venue avec délectation, je
voulais tant le consoler. Dans mes bras, il taisait sa
désespérance et se laissait doucement prendre la main. Il était
séduisant, et sa façon de me faire la cour ne manquait pas
de finesse. Xavier était devenu une icône et faisait l’objet
d’un culte fervent. Je le respirais, il était ma plus grande
préoccupation. Il charmait mes oreilles, il accaparait mon
esprit, poétisait mon quotidien. Il m’apportait sa lumière
jusqu’au cœur de la nuit, mais il ne savait pas encore de
quelle douceur d’amour, je voulais l’envelopper. Rien ne
comptait en dehors de lui, je lui vouais un amour absolu.
Adorant. Dévorant. Mais surtout, je brûlais déjà de
l’épouser.
Étonnée moi-même de vivre si fort, je donnais libre
cours à ma félicité. Je me délectais de sa conversation et
lui répondais en babillant de douceur. Après chaque
baiser, je recommençais déjà à penser à ceux du lendemain.
Et de caresses en étreintes, je m’épanouissais comme une
fleur au soleil, m’abandonnant dans ses bras comme une
poupée de chiffon.
Lorsque je le retrouvais, le dimanche, j’avais
l’impression d’être sa petite reine pour l’éternité.
162
Xavier m’emmenait toujours dans l’arrière-pays. Il
n’hésitait pas à abandonner nos repères habituels. À ne pas
toujours aller au même endroit, nous ne risquions pas
d’être suivis par les curieux et de faire repérer nos
destinations secrètes. J’étais ravie d’échapper pour quelques
heures à mon emploi du temps bien ordinaire. Tout autour
de nous, le monde semblait se teinter de vert ; nous avions
des rapports très intimes avec la nature. En somme, le
charme de l’authentique, la discrétion, autant de raisons
avancées pour des amoureux. Ces petits bonheurs
s’accrochaient à de toutes petites choses. Parfois, ils
avaient simplement le goût d’un petit café crème, dans un
bistrot de campagne, au hasard d’une route.
Au cours des trajets, souvent Xavier ne me disait rien,
mais tendait juste la main pour prendre la mienne, et la
portait à ses lèvres. Assise à ses côtés, j’exultais, regardant
la route par la vitre, j’inspirais par-dessus son épaule
l’odeur de son eau de toilette mêlée au vent. Comme
c’était agréable !
Je fermais les yeux, laissant mon imagination explorer
des domaines jusqu’alors inconnus, et me concentrais sur
le panorama qui s’offrait à mes yeux. Quand la route se
faisait plus étroite et plus encombrée, Xavier continuait de
conduire à toute allure, contournant voitures et camions,
en se signalant par de vigoureux coups de klaxon. La
promenade à cette allure rapide le grisait, lui procurait cette
dose d’émotion qui lui faisait tout oublier.
Je l’observais à la dérobée, tandis qu’il manœuvrait vite
et avec beaucoup de dextérité.
— « Tout va bien ? » questionnait-il parfois, inquiet de
mon silence.
— « Très, très bien ! » répondais-je d’un ton vibrant
d’enthousiasme pour masquer mon trouble.
— « Et toi, Xavier ? »
— « Difficile de penser le contraire. Je ne roule pas
trop vite ? »
163
— « Non, pas du tout ! »
C’était mon esprit qui semblait franchir la vitesse
limitée. J’inspirais profondément et petit à petit, la raison
reprenait le dessus, mettant enfin un terme aux
débordements de mon imagination. Xavier jouait son rôle de
« fiancé » dévoué avec le plus grand naturel.
— « Tu en es sûre, tu ne veux pas qu’on s’arrête
quelques instants ? »
— « Non continue, je suis au septième ciel ! »
— « De toute façon, nous allons bientôt arriver ! »
— « Où ? »
— « Tu verras, c’est une surprise ! »
Une fois, j’avais essayé de deviner la destination, mais
je n’avais vu aucun panneau indicateur qui puisse me
fournir quelque indice. On venait de dépasser
Neufchâteau, Gondrecourt le Château, et de traverser plusieurs
hameaux isolés.
— « Voilà, nous y sommes ! », annonça-t-il fièrement
au bout d’un instant, en coupant subitement le moteur.
— « Quel est ce lieu ? »
— « C’est Saint Aubin ! Tu vois, c’est ici qu’autrefois,
enfant, j’habitais avec ma famille ! » déclara-t-il d’une
voix nostalgique. En effet, à quelques mètres de nous, se
tenait une maison bien abîmée par le temps.
Un instant plus tard, laissant le petit village derrière
nous, et après avoir roulé quelques kilomètres, nous avions
emprunté une route tranquille et raide avec ses virages qui
n’en finissaient pas, à droite, à gauche, à droite… celle-ci
nous emmena sur les hauteurs. Le véhicule se dirigea vers
le promontoire d’une colline. Une végétation dense
envahissait les bas-côtés.
Une fois à destination, Xavier s’était garé sur un tout
petit parking. Avant même que j’eus le temps d’actionner
la poignée de la portière, il se tenait déjà devant moi,
m’invitant du regard à descendre à mon tour. Les yeux
brillants de l’excitation de la découverte, les joues rosies
164
par le plaisir d’anticiper ce qui allait surgir bientôt devant
moi, je suivis Xavier qui gravissait précautionneusement
un petit sentier de randonnée, afin d’accéder à la colline
provisoirement déserte.
Arrivés au sommet, l’environnement grandiose qui se
déployait aussi loin que portait notre regard, retenait ma
respiration. Je me rapprochais de lui tout en l’entraînant
prudemment loin du bord.
Le point de vue était à couper le souffle. Il se dégageait
une impression de mystère.
Le ciel était d’une pureté absolue, bleu comme cela
n’est pas possible. Les collines ressemblaient à de pauvres
petits tas de terre alors qu’elles paraissaient si grandes
d’habitude. Quant aux maisonnettes du village le plus
proche, on aurait dit des miniatures. Autour de nous, un
silence monacal nous invitait à la méditation, aux
confidences. C’en était presque irréel.
Les yeux écarquillés, je contemplais avidement le
spectacle. Poursuivant mon exploration, j’apercevais au loin
une vieille ligne de chemin de fer. Puis, je cherchais la
maison de son enfance. Xavier pointa son doigt pour me la
désigner. Elle était si loin !
— « Alors ? Qu’en penses-tu, cet endroit te plaît ? » me
demanda-t-il avec une fierté évidente.
— « Il faudrait être bien difficile pour ne pas être
conquise. C’est beau et triste à la fois ! » lui murmurais-je,
émerveillée. — « On dirait presque une carte postale ! »
— « C’est vrai maintenant que tu le dis. Et, le soir avec
toutes les lumières, le spectacle est véritablement
féerique ! »
Satisfait de l’effet produit, il se mit en retrait et me
laissa profiter pleinement de la vue stupéfiante qui ravissait
les visiteurs.
Me tournant vers lui, je lui demandais avec une sorte de
pudeur naïve :
165
— « Cet endroit a l’air de représenter beaucoup pour
toi ? »
— « Oui, tu as deviné ! » acquiesça-t-il. — « Il revêt
une importance particulière. Je l’ai toujours apprécié, et
j’aurais de toute façon mauvaise grâce à ne pas le trouver
à mon goût ! ».
Sa voix était un peu étranglée. Avec un air triste dans le
regard, un je ne sais quoi d’indifférent, qui donne envie
d’aller voir plus loin dans son cœur, il avait l’air de chérir
ce lieu. Peut-être naguère, enfant esseulé, tout vibrant
d’une rage contenue, venait-il se réfugier ici les
dimanches, pour fuir son mal de vivre et les réprimandes acides
d’une belle-mère haineuse, inconséquente, tyrannique,
rugueuse. Je me blottissais un peu plus contre sa poitrine.
Je me perdais dans sa souffrance.
— « Tu vois Elisa, encore aujourd’hui, lorsque j’ai
besoin de m’isoler, je viens là. Plus jeune, je venais en vélo
avec Paul, mon frère, et nous pouvions nous adonner à
tout ce qui nous était interdit ! »
Cette évocation du temps passé semblait autant le
remplir de joie que de tristesse. Mais avant tout, il appréciait
que je l’écoute avec une expression sincère.
— « Encore un détail important, j’ai presque envie
d’être ici pour l’éternité. Finalement, je crois qu’après
mon incinération, je souhaiterais que mes cendres soient
dispersées au pied d’un de ces grands arbres ! »
Un éclair d’effroi s’alluma dans mes yeux. Je ne pus
retenir un frémissement. Son repos au cœur de cette
végétation dense comme l’idée qu’il n’aurait pas de
sépulture et qu’aucune fleur ne viendrait fleurir son souvenir,
me déprimaient.
— « Ah ! Pourquoi cette décision et pourquoi avoir
choisi cet endroit ? »
— « À vol d’oiseaux, je ne serai pas très loin de la
sépulture de ma mère ! »
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— « Cette façon de voir les choses me rend très
triste ! »
— « C’est mon choix ! »
Je renonçais momentanément à l’interroger.
Après quelques instants de recueillement, on fit encore
quelques pas aux alentours, au milieu de ronciers
inextricables, avant de nous asseoir sur l’escalier au pied de la
statue d’une Madone qui semblait servir de repère à tous
ceux qui se risquaient là pour méditer et prier.
Je fixais le sol pour réfléchir en roulant machinalement
une brindille entre mes paumes. Et en imaginant le gamin
déchiré qu’il avait dû être, je sentis mon cœur se serrer.
Xavier paraissait à présent ce que le temps et les
circonstances avaient fait de lui, un solitaire qui allait avoir bien
du mal à trouver une femme à son goût !
— « Elisa, il se fait tard… Il faut repartir ! »
— « Merci encore de m’avoir fait partager ce paysage
que tu apprécies. Cela m’aidera à mieux te comprendre ! »
— « Pourtant, j’avais l’impression que nous
communiquions déjà très bien tous les deux ! »
— « Oui, mais en ce qui me concerne, j’ai toujours
envie d’en savoir plus sur toi ! »
Il posa son bras sur mon épaule. Je marquais une pause
avant de me tourner pour admirer le magnifique panorama
une dernière fois.
Dévalant l’escarpement dans une avalanche de petits
cailloux, je m’arrêtais juste à temps pour ne pas trébucher
sur le chemin abrupt.
Le retour fut plus rapide que l’aller. Xavier suivit un
itinéraire différent. Il n’avait pas trop envie de parler, et
comme je n’avais pas cherché à engager la conversation,
chacun resta muet. C’était étonnant comme il savait
s’orienter avec une précision sans faille, ce qui ne manqua
pas de m’étonner et de me remplir d’admiration.
Comme à chaque fois, pelotonnée contre son épaule et
perdue dans mes pensées qui s’éparpillaient comme des
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feuilles mortes, je perdais la notion du temps, car lorsqu’il
stoppait devant ma maison, mettant ainsi un terme aux
heures magiques que je venais de vivre en sa présence,
surprise, je regardais autour de moi. J’étais bien arrivée à
destination, trop rapidement à mon goût.
Au moment de nous séparer, je ne pouvais retenir un
geste doux ; je tendais ma main vers son visage, et d’un
mouvement délicieusement possessif, je remontais mes
doigts le long de sa joue pour le caresser de griffes de
velours. Je me régalais ensuite de ses lèvres brûlantes
comme d’un festin.
Et dans le silence feutré qui suivit son départ, j’avais de
nouveau l’impression que mon cœur cessait de battre.
Comme un écho à ma détresse, il n’y avait rien d’autre que
le murmure du vent dans les branches. Le cœur lourd, je
poussais alors le portail d’entrée, bien désolée de devoir
rompre l’enchantement qui m’avait emportée un instant
hors du monde. J’aurais voulu pouvoir arrêter le passage
inexorable du temps.
Toutes nos escales acidulées favorisaient bien l’idylle
d’un couple qui s’annonçait glamour. Notre image était
extraordinaire, digne des Grandes Sagas ; Xavier, au
volant de sa « D.S » noire flambant neuve, aux chromes
rutilants, puis plus tard, au volant de sa « Caravelle » bleu
marine filant sur le macadam, et moi dans mes petites
robes à carreaux aux rubans soigneusement assortis près de
ce passionné d’automobiles.
Pour le remercier de tous ces moments de bonheur
d’une douceur étonnante, de tous ces instants qui parfois
auraient presque pu me faire croire que l’été était à portée
de main, alors que le calendrier indiquait le contraire, je ne
résistais pas à lui offrir sur mon argent de poche de la
semaine, en gage d’amour, un petit Saint Christophe en
argent, patron des chauffeurs.

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Les jours où je ne le voyais pas, j’observais tout un
cérémonial ; de vague espérance en désir précis, de grands
projets en retombées de découragement, je passais mon
temps derrière la vitre de la fenêtre de ma chambre à
guetter avec compassion l’instant où enfin il apparaîtrait en
voiture.
Le matin, je me réveillais le cœur étonnamment en
liesse, l’amour me suffoquait. J’avais hâte de l’apercevoir
se diriger sur la route de son travail lorsqu’il se rendait à
Contrexéville.
Il conduisait toujours à toute vitesse, au milieu de la
chaussée. Les sentiments à fleur de peau, je suivais des
yeux sa voiture jusqu’à ce qu’elle fût hors de vue. Mon
cœur battait comme celui d’une enfant curieuse qui, en
cachette, épie ce qu’on lui interdit. Je restais prostrée, les
pupilles noires toujours tournées vers la rue.
Et au retour, à hauteur de ma maison, cerise sur le
gâteau, je savais qu’il se pencherait par la vitre pour
s’assurer de ma présence, les yeux levés vers moi, le
visage arborant un grand sourire, il m’adressait tant de
beaux regards ! Prise en faute, mon cœur alors s’accélérait
et une onde de chaleur me montait au visage, mais quelle
chose lui était si douce pour m’offrir tous ces sourires ?
À l’heure tiède du crépuscule, j’attendais encore une
fois l’instant où il passerait pour aller se sustenter chez sa
marraine. Rien qu’à voir la manière dont il négociait le
virage, pour tourner dans l’avenue Raymond Poincaré,
dans un crissement de pneus, je me sentais défaillir.
C’était l’heure où mon estomac protestait, et lorsqu’il était
en retard, j’étais dévorée d’angoisse, je ne cessais
d’arpenter ma chambre et d’aller à la fenêtre pour faire le
guet, tenant à pleines mains les rideaux pour les maintenir
écartés.
Je me revois très attentive aux véhicules qui passaient,
et chaque fois que le ronflement d’un moteur retentissait et
que je l’apercevais, comme au sortir d’un rêve, retenant
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