Le sang de Toulouse

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Maurice Magre (1877-1941)







"

Une résonance de cloche est à l'origine de ma vie. Je m'éveillai, une nuit, avec le désir joyeux d'entendre le bronze retentir. Dans ce temps-là, mon sang coulait avec une si grande force sous mon enveloppe charnelle que je ne pouvais m'empêcher de réaliser ce qui m'animait."









Fils de bâtisseur, Dalmas Rochemaure se destine à la vie monastique, bien qu'ayant appris les armes, la poésie, la philosophie et même la langue arabe. Mais l'arrivée du légat du pape, Pierre de Castelneau, au monastère, va changer le cours de sa vie...







Une évocation romanesque de la croisade des Albigeois menée contre la foi cathare (1208-1229) par Simon de Montfort, au nom du pape et du roi de France. Maurice Magre retrace cette tragédie à travers les yeux de Dalmas Rochemaure qui en est l'acteur et le témoin.

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EAN13 9782374630014
Langue Français

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Le sang de Toulouse
Maurice Magre
Première édition : 1931
juillet 2015
Stéphane le Mat
La Gibecière à Mots
ISBN : 978-2-37463-001-4
Couverture : pastel de STEPH'
N° 2
Gloire à la terre ensoleillée qui va de la mer où v oguent les galères mauresques jusqu'au pays où croissent les pins et jusqu'à l'océan sans fin ! Gloire à Toulouse, la ville aux vingt-neuf portes, que fonda Tolus, petit-fils de Japhet, la ville bâtie en pierres rouges, en pierres inébranlables comme le cœur des hérétiques ! Gloire à la Garonne qui jaillit des monts pyrénéens, garde un peu de la lumière d'Aran dans ses flots ensorcelés, donne au cep de la vigne son apparence de nain ivre, au peuplier, son pouvoir de méditation ! Gloire aux hommes d'Oc qui, dans les premières anné es du XIIIe siècle de Jésus-Christ, connurent la vérité sur les trois aspects de Dieu, la course des âmes sous les portes des morts successives et périrent pour l'avoir connue. Je veux vous transmettre oralement les scènes inouï es dont j'ai été le témoin, les actions joyeuses ou criminelles que j'ai accomplies, les promesses louables dont je me fais gloire, la désolation et la beauté que j'ai contemplées sans mourir.
En ce temps-là les femmes étaient plus belles qu'aujourd'hui, avec un élan des reins que donne la liberté heureuse, la Garonne coulait plus large dans son lit de sable et de galets roses, le soleil découpait plus nettement le s ocres tours Sarrazines sur les hauteurs. Toulouse était pleine de poètes et de let trés. Il y avait une école de médecins juifs et un collège de philosophes arabes. La grande route commerciale du midi la faisait communiquer par Saint-Gilles et Fré jus, au moyen des galères ailées, avec l'orient multiforme. Des caravanes apportaient des parfums et des épices de Damas, des tapis de Samarkande et des instruments d e musique dont personne ne savait jouer et qui venaient de la Chine mystérieuse.
A présent il n'y a plus de soies merveilleuses, il n'y a plus de chanteurs occitans, il n'y a plus de philosophes arabes ! Et par une juste loi, la nature devient moins magnifique dans la profusion de ses arbres et la couleur de ses soleils, à mesure que les hommes deviennent plus mauvais.
Les choses que je vais dire vous feront pleurer car rien ne suscite les larmes comme la beauté qui est irrémédiablement perdue, comme l'intelligence qui s'éteint. Mais les larmes sont plus utiles aux hommes que la joie et l e sel qu'elles renferment est un aliment de virilité.
Si vous vous étonnez que j'aie pu traverser de si g randes calamités et que j'aie survécu, sachez que j'étais choisi pour transmettre cette histoire. Ma mission est de reconnaître à l'émerveillement de leurs yeux les hommes qui doivent m'attendre, ceux qui garderont le souvenir et transmettront à leur t ours. Les récits écrits sur les parchemins sont détruits par ceux qui veulent maintenir l'ignorance, mais les paroles tombent dans les âmes comme des colombes qui viennent de loin et ne se posent que pour repartir. Et c'est une forme de la justice. Le mal et la haine ne peuvent se regarder face à face et la parole les dissout par la lumière qu'elle dégage comme un fer aigu d'un nécromancien réduit à néant le nuage des esprits du mal.
Moi aussi je vais évoquer les morts. Ils ne dorment pas en paix selon la prière de l'Eglise. Il n'y a pas de psaumes chantés, il n'y a pas de cérémonie qui empêchent les créatures mortes de hanter les lieux où elles ont fait du mal.
Montfort est là, le mauvais, plus hermétiquement enfermé dans sa haine que dans sa cuirasse. Foulque est là, l'hypocrite, et il faut qu'il porte éternellement à ses yeux ses ongles où il cachait du poivre afin de pleurer de f ausses larmes. Raymond est là,
l'incertain, et il continue à jeter une pièce de monnaie dans l'air pour mettre fin par pile ou par face à son absence de décision. Voici l'exéc rable Tancrède avec ses oreilles d'âne et ses yeux de hibou qui avait le goût de faire souffrir et s'enorgueillissait d'avoir inventé un instrument de torture. Voici Dominique, le chauve, et Innocent avec sa tiare en plumes de paon. Je montre les visages qui furent cachés sous les capuchons et les lèpres qui éclataient derrière les pourpoints de ve lours. La plupart parmi les forts de jadis ne sont que des ombres grelottantes et accour ent docilement quand je fais un signe. Voilà, aussi les victimes innombrables, celles qui ont souffert patiemment, celles qui sont devenues jaunes de rage, celle qui ont com battu pour leur droit. Le désir de voir le châtiment les enchaîne autant que la faute. Mon souvenir les appelle tous avec l'épée de leurs guerres, le sexe de leurs désirs, le livre de leurs études mortes. Et s'il y a des parfaits qui ne sont libérés par le pardon et qui ont échappés au cercle terrestre, qu'ils donnent à ma pensée la mesure, à ma voix le métal, à ma poitrine le souffle, pour que, dans le moule magique des syllabes, je coule l'or de la vérité.
PREMIERE PARTIE
I
Une résonance de cloche est à l'origine de ma vie. Je m'éveillai, une nuit, avec le désir joyeux d'entendre le bronze retentir. Dans ce temps-là, mon sang coulait avec une si grande force sous mon enveloppe charnelle que je ne pouvais m'empêcher de réaliser ce qui m'animait. Je regardai l'ouverture en forme de croix qui coupait le mur de ma cellule monacale. Il n'y avait dehors que tén èbres. Je distinguais à peine les contours de la montagne de Sedours. Les flots de l' Ariège battaient doucement les pierres de l'abbaye. J'entrouvris la porte qui donnait sur le cloître et prêtai l'oreille. Le couvent était silencieux. La file des piliers s'allongeait devant moi, avec la régularité d'une obsession nocturne. Je fis deux ou trois pas et je me mis à rire bruyamment, tant mon âme était remplie d'une allégresse sans raison.
Je n'avais formé aucun projet. Il m'aurait été aisé de me procurer un vêtement laïque, et un sac, avec quelque nourriture dedans, si j'avais eu la moindre prévision de ce que j'allais accomplir. J'ai toujours pensé que l'âme m édite pendant le sommeil et prend des décisions irrévocables auxquelles l'homme éveil lé doit obéir. Je me sentais tellement léger que je me mis à courir. Au-dessus du porche du cloître, comme un œil rouge, une fenêtre était allumée. C'était celle de la chambre d'honneur, la chambre des fresques où reposait le légat du pape, Pierre de Castelnau, arrivé la veille dans le couvent. Il était déjà éveillé ou peut-être n'était-il pas encore endormi ! Je songeai que l'insomnie était la part des mauvais, de ceux que tourmente quelque remords. Est-ce que l e sommeil de mon âme innocente n'était pas profond comme une nuit chargé e de nuages. Je me remémorai l'angoisse que j'avais éprouvée devant le regard limpide de cette figure de cire tournée vers moi, le mépris dont j'avais été soudain envelo ppé et ce souvenir redoubla mon ardeur. Je saisis de ma main gauche le pan de ma ro be, pour traverser plus vite le cloître et atteindre la tour où était la cloche avec sa puissance de son.
Il y avait presque exactement une année que j'étais novice dans cette abbaye de l'ordre de Citeaux, fondée par un saint homme du no m de Martial, près de la petite ville de Mercus que baigne l'Ariège. En vain mon pè re, le célèbre Rochemaure, celui des cathédrales, comme on l'appelait communément, m'avait supplié de ne pas revêtir la cuculle sombre que, d'après lui, je devais jeter rapidement aux orties. Il avait toujours fait montre d'une profonde intuition en pa rlant de mon caractère et de mon avenir. Il ponctuait toujours ce qu'il disait d'un geste qu'il avait gardé de son métier de constructeur. Il semblait désigner la flèche d'une tour fendant le ciel.
– Tu ne feras jamais rien de raisonnable, disait-il.
Et il frappait son front pour faire entendre que mon intelligence manquait d'équilibre. – Il faut construire son âme, disait-il encore, com me on construit une cathédrale. La flèche n'en peut être haute que si les fondations s'enfoncent dans la terre comme les racine.
Il avait voulu me faire entrer en qualité d'apprenti dans la confrérie laïque dont il était maître. Mais les confréries ecclésiastiques venaien t d'obtenir une ordonnance du comte de Toulouse pour empêcher les laïques de cons truire. Alors il m'avait fait apprendre les armes chez un maître florentin qui enseignait en plein vent, sur la place des Carmes. Je pris goût au maniement de l'estoc et j'y excellai rapidement. Mais cela ne dura pas. Je me liai d'amitié avec Samuel Manass ès, le fils du médecin et je fus initié par lui à la poésie et à la philosophie des Grecs. Je me perfectionnai dans la connaissance de cette langue et j'appris aussi l'arabe afin de lire Platon, car les seuls textes de ce grand sage qu'on pouvait trouver à Tou louse étaient des traductions en arabe apportées de Séville par des juifs lettrés. C 'est alors que je fis la rencontre du moine Pétrus. Il vivait de mendicité et il vivait dans l'abondance, grâce au procédé qui consiste à dire des injures plaisantes à celui dont on veut obtenir ou un repas, ou de l'argent. Il prêchait dans les carrefours contre la richesse des évêques et la débauche des grands seigneurs. Il me plut d'abord par sa mai greur, car l'embonpoint chez un homme m'a toujours inspiré du dégoût. Nous discutions sous des tonnelles fleuries qui existaient alors près de la tour du Bazacle et que les guerres ont fait disparaître comme toutes les choses belles et agréables. J'étais de beaucoup le plus éloquent à cause du don admirable de la parole que j'ai reçu en partage. Mon aptitude à discourir était telle qu'à sept ans je haranguais les enfants de mon âge à l'angle de la rue du Taur et de la place Saint-Sernin. Durant nos discussions, je surprenais dans les yeux de Pétrus les éclairs d'une admiration qu'il déguisait sous les apostrophes d'ignare et même de bègue, il avait peu de savoir mais sa foi é tait communicative. Je croyais le vaincre aisément dans le combat métaphysique que no us recommencions chaque soir. Il m'en fut rien. Ce fut lui qui triompha. Voici comment.
Il pensait que par un maniement intelligent de la prière on communiquait directement avec Jésus-Christ. Il fallait de la patience et de la méthode, mais si l'on avait l'une et l'autre on était avec lui dans un commerce presque quotidien. Lui Pétrus, malgré son humilité, vivait sous la surveillance de Jésus. A p lusieurs reprises, quand il était en train de boire outre mesure dans des tavernes malfa mées, un paysan un peu voûté, barbu et d'apparence simple, était venu s'asseoir e n face de lui et avec douceur lui avait ôté le verre de la main. – Quel est ce paysan inconnu ? avait-il demandé à ses compagnons. Ceux-ci s'étaient contentés de rire, car ils ne voy aient personne. Et Pétrus avait su, par la certitude du cœur, que Jésus en personne lui était apparu. Il continuait d'ailleurs à boire mais un peu moins car il n'y avait que l'excès, disait-il, qui était répréhensible.
Il me fit des promesses de prompte vision et je priais comme il me l'indiquait et avec la ferveur désirable. J'eus la naïveté de lui demander une date et il me dit tranquillement :
– Un mois environ.
Et il ajouta :
– A la condition que tu mettes un terme à l'insanit é de tes discours, paroles qu'il ne prononça qu'avec le but pieux de rabaisser mon orgu eil car il ne connaissait pas l'envie. On parlait beaucoup à Toulouse de Martial et d'un vœu de silence qu'il avait respecté pendant cinq ans. Je me mis aussitôt en marche vers son abbaye où je savais que la règle de saint Benoît était appliquée avec rigueur. Cette règle veut que la vocation du candidat soit éprouvée dès son arrivée. La porte doit se refermer à trois reprises devant lui, avec un jour d'intervalle chaque fois. Je
restai trois jours en prière sous le soleil de juillet qui était plus ardent que de coutume et sous la claire nuit qui devenait malignement fro ide quand les montagnes commençaient à se découper sur l'azur.
Mais je ne m'en plaignis pas car l'espérance habita it mon cœur. Toutefois, comme j'avais cru remarquer une certaine ironie sur le visage du portier, j'étais résolu à attirer au-dehors et à le corriger avec mon bâton. Or, le quatrième matin, les deux vantaux de la porte s'ouvrirent avec solennité et ce fut le prieur qui, selon l'usage, vint m'accueillir, j'oubliai le châtiment du portier et et je tombai à genoux. Mais ce ne fut pas la sandale du révéré Martial que je baisai dans la poussière. Il était mort quelque temps auparavant sans que j'en eusse connaissance. Je me trouvai en présence d'un gras abbé du Nord envoyé par l'abbaye mère qui m'interpe lla dans ce patois dur et malsonnant qu'on parle à Paris.
La sympathie et l'antipathie circulent entre les ho mmes par des courants presque visibles aux yeux. Derrière le sourire de l'abbé, je perçus une sorte de mépris railleur quand je lui dis, pourtant avec modestie, que j'éta is habitant de Toulouse. Et quand j'ajoutai en baissant les yeux que j'étais fils de ce Rochemaure, célèbre maître d'une confrérie de constructeurs de cathédrales, il fit s emblant d'ignorer non nom et il me releva de ses mains molles, au toucher onctueux, en témoignant d'une bonté feinte.
Je m'enfermai dans mon silence comme derrière une m uraille muette et il fut avéré pour tous que je me taisais parce que je n'avais ri en à dire. Les corvées les plus grossières me furent dévolues. Je ne me plaignais p as d'être employé aux vidanges, de soigner les porcs dans la basse-cour, où d'être aposté avec des armes dans les champs pour combattre les bandes de maraudeurs. Mais je souffrais de ne pas trouver le silence favorable à la présence divine. Au milie u des moines bavards et procéduriers, j'étais transporté dans le monde de la parole sans beauté. L'abbaye était aux prises avec toutes les juridictions du pays et on ne s'y occupait que de droit. Au lieu de prières, les novices apprenaient par cœur et récitaient les lois de Justinien sur un rythme de complainte. On copiait sur des parchemins les coutumiers et les usagiers de tous les temps et de tous les pays. On discutait les arrêts des parlements, les ordonnances royales, les jugements des tribunaux consulaires. Je me réfugiais dans le couvent intérieur aux mille cloîtres et aux mille sanctuaires de mon âme et j'attendais l'apparition promise par Pétrus. Mais les paysans q ue je voyais étaient de grossiers montagnards qui venaient vendre leurs légumes et leurs fruits et leur forme dépourvue de toute transparence était faite d'épaisse matière , visible pour tous. Et je souffrais surtout de sourire de pitié que je voyais sur les l èvres du prieur, quand il me considérait, car ou devient stupide parmi ceux qui vous considèrent comme stupide, on s'élève parmi ceux qui vous croient susceptible de vous élever.
Cela dura jusqu'à la nuit de la cloche. La veille, avait eu lieu, avec un grand apparat, l' arrivée de Pierre de Castelnau. Il venait de Toulouse, où il avait réprimé l'hérésie et, avant de se rendre à Foix, il avait voulu s'entretenir avec son ami l'abbé de Mercus. J'avais entendu dire des choses si horribles sur les répressions ordonnées par lui que je n'avais pas voulu les croire. Depuis que je le savais dans le couvent, j'éprouvais une sorte d'appréhension. J'avais été chargé de m'occuper, dans les écuries, des chevaux de son escorte et je ne l'avais pas aperçu. Comme je traversais le cloître pour all er au réfectoire, je me trouvai soudain en présence de l'abbé et d'un personnage imposant, bien que d'une médiocre stature. Il portait sur une tunique de soie rouge une dalmatique cramoisie. Sa ceinture
avait une agrafe de rubis. Ses gants et ses chaussu res étaient couleur de feu. D'un large bonnet triangulaire retombait sur son épaule un chaperon dont la pourpre faisait ressortir sa figure de cire mate et ses yeux éteints d'un bleu pétrifié.
Etait-ce un pressentiment de ce qui devait arriver ? Mon cœur se mit à battre avec force dans ma poitrine. Pierre de Castelnau s'était arrêté et je vis ses yeux examiner avec curiosité mes mains et mes bras souillés jusqu 'aux coudes par le fumier que je venais de remuer. Il me posa une question et comme il s'exprimait dans sa criarde langue du nord, je le compris mal. Le ton indiquait qu'il disait n'importe quoi, sans y attacher d'importance, dans un but de bienveillance méprisante.
Et nous ne savions ni l'un ni l'autre que dans cett e minute solennelle se nouait le premier chaînon d'une chaîne sans pareille de malhe urs. Entre l'envoyé du pape au costume rouge et ce misérable domestique de moines, s'établissait un lien occulte qui ne devait être brisé que par la mort. Et de ce lien devait dépendre un inconcevable drame, la destruction des cités méridionales, le viol des belles jeunes filles, la mort des chevaliers, le silence des chanteurs. Le crépuscule descendait paisiblement et ni le légat ni moi-même n'eûmes le moindre pressentiment des choses futures qui s'élaboraient autour de nous.
Je rougis, j'ouvris la bouche et je sentis une expr ession de stupidité recouvrir mes traits, pendant que j'essayais maladroitement de cacher mes mains derrière mon dos.
Pierre de Castelnau se tourna vers l'abbé et il lui dit que sans doute j'étais le moine spécialement préposé dans le potager à planter et à cueillir le persil. Il faisait allusion à l'absurde superstition qui prétend que le persil croît presque à vue d'œil s'il est semé par un simple d'esprit.
L'abbé se mit à rire servilement en acquiesçant et tous deux reprirent leur promenade. J'ai dit que je m'étais mis à courir le long du cloître. Je passai devant la chapelle sans m'arrêter. Il en sortait un murmure de prières car malgré les préoccupations juridiques la force de la règle y faisait se relayer les chapi tres. Celui qui avait commencé à la huitième heure de la nuit ne devait être relevé qu'au soleil levant. La cloche était dans une antique tourelle contre laquelle était bâtie l' église. J'ai franchis le seuil et j'en gravis l'escalier tournant comme une ombre dépourvue du corps dont le passage ne cause aucun bruit. Une dilatation joyeuse gonfla ma poitrine quand je commençai à sonner. Je n'avais rien prémédité mais ce fut la tocsin que je sonnai, à coups pressés, à coups redoublés, à toute volée. L'effroi est l'élément animique qui est le plus rapide à se propager. D'abord des portes claquèrent de tous les côtés. Par une lucarne qui é tait à hauteur de ma tête, je distinguai à la clarté des étoiles, des formes avec le cou allongé de l'interrogation. Il y eut un piétinement dans la chapelle et tous les moi nes qui s'y trouvaient, ceux qui priaient comme ceux qui avaient la faculté de dormi r debout, les mains jointes, se ruèrent au-dehors. Et se rencontrèrent avec un groupe qui s'y précipitait pour y trouver un refuge. La cour dallée, le cloître et les corrid ors se remplirent de chanteurs. J'entendis la voix de l'économe qui criait : « Le trésor ! Sauvez le trésor ! » Un certain Laurent, d'un tempérament débile et qui était sujet à des crises, tomba sur le sol en hurlant. Il avait trouvé je ne sais où, une grande croix et il l'élevait avec un geste d'importance, comme si le salut de tous était subordonné à son geste. Soudain une voix clair retentit, une voix péremptoire, celle de quelqu'un qui savait.
– Ce sont les soldats du seigneur d'Ussat.
Le seigneur d'Ussat, homme violent et converti à l' hérésie avait eu de longues querelles avec les juristes de Mercus et il avait récemment menacé l'abbaye du pillage. Or, il avait l'habitude de tenir ses promesses.
Un bruit d'armes suivit. Des moines s'armaient sans doute quelque part. Mais ceux qui étaient répandus dans la cour et le long du clo ître crurent que les soldats d'Ussat avaient forcé les portes.
Je sonnais toujours. Et voilà que très loin vers le nord, une cloche répondit à la mienne, puis une autre vers le sud et peu à peu j'e n entendis de tous les côtés de l'horizon. Toutes sonnaient le tocsin, et leur répe rcussion était profonde, infinie, franchissait les vallées et les montagnes. Mais je me rendis vite compte que ces cloches ne résonnaient pas en réalité. Je savais à quelle tour crénelée, à quel clocher d'église elles appartenaient. L'une battait dans la tour de San-Salvi à Albi, l'autre dans la barbacane avancée, du côté de l'est, sur les rem parts de Carcassonne, une autre était la cloche de l'église Saint-Nazaire à Béziers. Il y en avait de plus lointaines, celles de Maguelonne, celles de Beaucaire, d'autres qui s'agitaient dans des tours faites en pierres marines et qu'avaient fêlées les flèches de s Sarrazins. Toutes avaient un accent désespéré, annonçaient des calamités, des tristesses de peuples, la mort de la beauté. Ainsi le tocsin que j'avais mis en branle sans savoir pourquoi était une sorte de signal éveillant toutes les cloches du Midi, une vi e mystérieuse du bronze dont la musique était dans mon cœur.
Je n'eus pas le temps de m'étonner ou de m'attrister. Je me sentis violemment saisi à bras-le-corps et un visage se colla presque contre le mien. Je respirai une odeur infecte à laquelle je reconnus le frère préposé à l a sonnerie de la cloche. Il avait l'affreuse habitude par malignité ou inconscience d e vous souffler de tout près sa mauvaise haleine.
– Pourquoi sonnes-tu ? Qui t'a commandé de sonner ?
Il y avait dans sa voix de l'indignation à cause de sa fonction usurpée. Je le repoussai de toutes mes forces et sans doute quelque chose l' effraya dans mon regard car il dégringola l'escalier en poussant des cris.
Je descendis derrière lui, prêtant l'oreille à des cloches qui se mouraient sur des fleuves silencieux, des paysages inconnus. Au bas de la tour se tenait un groupe de moines qui avaient dû interroger le sonneur et atte ndaient une explication. Et me voyant ils crièrent tous ensemble pour savoir quel était le danger qui menaçait le couvent.
– Pourquoi ? Qu'est-ce qui est arrivé ? disaient-ils en m'entourant.
Alors je ne mis à hurler.
– Dieu s'est retiré de vous ! Dieu s'est retiré de vous !
Et je me dégageai en même temps de leurs mains.
Il ne fallut qu'une seconde pour que leur terreur se changeât en colère et en désir de vengeance. Tandis que je courais çà et là, tâchant d'échapper à ces moines saisis de rage, cent voix criaient que le frère Dalmas était devenu fou et qu'il fallait se saisir de lui. Ma perte de raison était annoncée de cellule e n cellule, était proclamée des fenêtres et un moine qui s'était hissé jusqu'à la flèche de la chapelle pour échapper au péril l'annonça même aux étoiles qui commençaient à pâlir dans le ciel. Je heurtai le ventre du frère Robert et saisissant la croix qu'il tenait je la lançai dans
les jambes de ceux qui me poursuivaient. Je me préc ipitai dans un corridor, j'en refermai derrière moi la porte, je traversai en courant le réfectoire qui était désert et je sortis dans le potager. Je me rappelai tout à coup qu'il y avait au fond une échelle dressée contre le mur.
Je l'escaladai et je me laissai retomber doucement sur le corps de l'odorante, de la vaste, de l'indulgente terre. Au loin, dans les trèfles et dans les vignes se répondaient des grillons matinaux. Je voyais sur ma droite se d écouper l'arête du pic de Sedours dans le blanchissement de l'aube. Je savais qu'en longeant l'Ariège, je trouverais un peu plus haut un endroit guéable et que je n'aurais plus alors que quelque pas à faire pour m'enfoncer dans la forêt où il serait impossib le de m'atteindre. Je me remis à courir. Et comme je courais, je butai sur un monticule que je n'avais pas distingué, et je tombai sur le sol. Mes bras ouverts étreignirent une sorte de tertre recouvert d'herbe, au sommeil duquel il y avait une petite croix de pierres. Seigneur ! Je pressais contre moi la terre argileuse sous laquelle Martial avait voulu reposer sans cercueil pour devenir plus vite les tiges des racines et le suc des sèves. Et pendant la seconde où je faisais l'effort des genoux et des mains pour me relever, j'entendis sa voix qui me disait :
– Va, mon enfant, dans la forêt où tu n'entendras p lus vibrer la parole humaine. Instruis-toi avec le hurlement des loups, le craquement des branches, le bruit des eaux sur les galets. Car la parole vivante naît du silen ce de l'homme. Ceux qui comme toi sont marqués pour perpétuer la vérité à l'aide des mots qui s'envolent, doivent préparer dans la solitude, la naissance du verbe. Je repris ma course mais j'avais une puissance d'al légresse qui me soulevait. Je savais désormais quelle était ma loi.