//img.uscri.be/pth/d46727353aebbc1d594ab9f31b1cf92da8044289
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Les histoires interdites du petit Poucet

De
241 pages
Cet ouvrage raconte l'histoire d'un pays méconnu, le Salvador, en utilisant avec bonheur tout un éventail de techniques littéraires : poésie, anti-poésie, collages, fresques historiques saupoudrées de documents falsifiés par l'auteur, biographies de figures révolutionnaires ou anonymes, hommage à la culture vernaculaire, à l'argot local, aux racines indigènes et aux poètes connus ou inconnus... Loin des fresques historiques, ce livre est un assemblage en hommage à un peuple qui, tout au long de son histoire, ridiculise les puissants.
Voir plus Voir moins

LES HISTOIRES INTERDITES DU PETIT POUCET

Titre original : Las historias prohibidas del Pulgarcito © siglo xxi editores, s. a. de c. v., Mexico.

Mise en page : Alexia Lagarde. Couverture : photo Gérard Guit.

ROQUE DALTON

LES HISTOIRES INTERDITES DU PETIT POUCET

Traduction : Pierre-Jean Cournet. Revu par Lydia Nogales.

BIBLIOGRAPHIE DE ROQUE DALTON Poésie : - Dos puños por la tierra (San Salvador, 1955, co-auteur Otto René Castillo) - Mia junto a los pajaros (San Salvador, 1957) - La ventana en el rostro (Mexico, 1961) - El turno del ofendido (La Habana, 1962) - El Mar (La Habana, 1962) - Los testimonios (La Habana, 1964) - Poemas (Antologia, San Salvador, 1968) - Taberna y otros lugares (Premio Casa de las Americas, La Habana, Cuba, 1969) - Los pequeños infiernos (Barcelona, 1970) - Un libro rojo para Lenin (La Habana, 1970) - Los hongos (éditions UCA-El Salvador, 1981, posthume) - Poemas clandestinos (éditions UCA-El Salvador, 1982, posthume) publié en France en 2004 par “Le temps des cerises” sous le titre Poèmes clandestins. - Un libro levemente odioso (éditions UCA-El Salvador, 1989, posthume) Essais : - El Salvador (La Habana, 1963) - Cesar Vallejo (La Habana, 1963) - El intelectual y la sociedad (Mexico, 1969) - Revolucion en la revolucion ? (La Habana, 1970) - Miguel Marmol y los sucesos de 1932 en El Salvador (La Habana, 1972) - Las historias prohibidas del Pulgarcito (Mexico, 1974) Roman: - Pobrecita poeta que era yo (éditions UCA-El Salvador, 1981, posthume)

SOMMAIRE
Avant-propos, 9 La guerre de guérilla au Salvador (contrepoint), 13 Dictons, 21, 63, 81, 93, 109, 137 Paysages et hommes (1576), 23 De l’anticommunisme en 1786, 25 Un Otto René Castillo du siècle dernier, 33 Saluons la Patrie, fier de pouvoir nous appeler ses fils, 35 Anthologie des poètes salvadoriens (I) : Tiàhuit tzuntzunat, 37 Bombas, 39, 69, 77, 95, 113, 123, 147 165, 185, 211 Au sujet d’Anastasio Aquino, Père de la Patrie, 41 Morazàn et la jeunesse, 49 Anthologie des poètes salvadoriens (II) : A Morazàn, 51 1856 - 1865, 53 Anthologie des poètes salvadoriens (III) : Salut au Chili..., 59 Dieu béni, force sainte, sainte immortalité, 61 Le théâtre national (1875), 65 Des héros et des tombes, 67 Réjouissances, 71 Ne frappe pas une femme même avec un pétale de rose (1888), 73 Les bons voisins, 79 Fin de siècle, 83 Entre nous, l’amour, 91 Regalado est bien mort, 97 Les courses de canard, 99 Anthologie des poètes salvadoriens (IV) : Comment on corrige les mineurs, 101 Les finances de Dieu, 105 Deux poèmes au sujet de notre plus célèbre écrivain, 111 Vieudemerde, 115 Faits, événements et hommes de 1932, 125 Tous, 135 Poème végétal, 139 En mémoire du docteur Arturo Romero, 149 Anthologie des poètes salvadoriens (V) : Le chien et le chat, 151 Comment on enseigne l’histoire, 155 Le jugement d’Opico, 159 Les idoles, les hommes illustres et les iconoclastes, 161 Longue vie ou belle mort pour Salarrué, 167 Mon voeu le plus cher, 171 Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, 173 Anthologie des poètes salvadoriens (VI) : À la recherche de ta salive, 179 L’idiome salvadorien, 181 Palimpsestes, 183 7

Le réconfort des saints sacrements, 187 La sociologie par les pieds, 189 Anthologie des poètes salvadoriens (VII) : Moment d’effroi, 191 La classe ouvrière et le curé José Matias, 193 1932 en 1972, 199 Petit poème avec photo symbolique, 203 Deux portraits de la Patrie, 205 La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens, 213 Je t’avertis..., 227 Bibliographie, 229 Notes, 231

« ...Le Salvador, ce petit Poucet de l’Amérique centrale... »
Gabriela Mistral

8

AVANT-PROPOS Août 1994, au Chiapas, lors de la Convention Nationale Démocratique, première rencontre entre l'armée zapatiste et la “société civile” et grande messe révolutionnaire, un admirateur offre un livre au charismatique sous-commandant Marcos, alors au sommet de sa popularité. En lisant la couverture, celui-ci s'écrie : « Roque Dalton, mon maître ! » Deux ans plus tard, lors d'un échange épistolaire un peu sec entre l'EZLN et une autre guérilla mexicaine, l'EPR, ces derniers ayant affirmé que la poésie n'était en rien la continuation de la politique, la réponse des zapatistes est « Alors, vous êtes comme ceux qui ont fusillé Roque Dalton ». Deux allusions donc, dans la réalité mexicaine qui paraît si éloignée du Salvador des années 70. Le Mexique où on ne compte plus les éditions, pirates ou non, douteuses ou apocryphes et même les cassettes des poésies de Roque Dalton ; presque un inconnu en France, du moins au-delà du cercle des amoureux de la littérature ou de l'histoire centre-américaine. Si Roque est l'objet d'un culte populaire au Mexique et dans toute l'Amérique centrale, c'est que l'homme cumule la puissance du poète, l'éthique du révolutionnaire, le talent de l'humoriste, une solide réputation d'amoureux et une des morts les plus tragiques dans la tourmente de la guerre civile salvadorienne. De quoi entrer dans le mythe romantique et se retrouver fossilisé dans la galerie des héros et martyrs de la révolution ! Mais Roque, vivant ou mort, n'est pas facile à réduire à telle ou telle catégorie. Cet homme, produit de son époque, était avant tout un esprit libre rétif à toute idéologie prévoyant le bonheur des hommes malgré eux. Celui qui avait échappé de justesse et par deux fois à la peine capitale, à une truie en fureur et à quelques maris jaloux, et s’était évadé de prison grâce à un tremblement de terre, devait finir fusillé par ses mêmes compagnons d'armes, ceux de l'ERP (Ejercito Revolucionario del Pueblo) qui le réhabiliteront dans les années suivantes (merveille du stalinisme momifié !). Lui qui “faisait rire les pierres” aurait peut-être goûté l'ironie de la situation ! En lui faisant endosser le rôle du traître, ses meurtriers lui ont offert une dimension mythique qui le renvoie au côté des éternelles victimes de l'histoire ; “pauvre petit poète”1 en guerre contre les fascistes au pouvoir et finalement exécuté par de pseudos révolutionnaires.
9

Roque Dalton (El Salvador, 1935-1975) a laissé une œuvre poétique en plusieurs volumes où l’on trouve des empreintes contrastées : le souffle continental de Pablo Neruda, le romantisme social de Vallejo l’Andin tragique, et l’inspiration par la tradition orale, particulièrement celle des couplets les plus légers, anonymes, amoureux, et qui s’appellent là-bas des “bombes”. Il a écrit deux œuvres romanesques qui sont comme les deux branches d’un itinéraire ; l’un intitulé “Pauvre petit poète que j’étais” parle de lui et de ses amis, et prédit, comble de torture autoassénée, les conditions de son assassinat ; c’est déjà un livre sur le Salvador autant qu’une recherche sur la famille spirituelle proche du poète. L’autre, « Histoires interdites du petit Poucet », parle surtout de son pays, et s’arrête sur la guerre frontalière calamiteuse, entre le Salvador et le Honduras, de 1970, juste avant que l’auteur ne prenne les armes dans la guérilla marxiste contre le gouvernement du Salvador. Les deux livres convergent en tant que voyage d’un enquêteur et partie prenante d’un drame qui remonte à des siècles, à la recherche du centre de l’être salvadorien ; et se dessine un nœud inextricable : le pays apparaît comme aussi compliqué et disparate que le moi ; mais c’est un pays qui pense, il pense sa difficulté à être, et donc non seulement il existe mais il répond pleinement à la question shakespearienne du destin par l’affirmation. Malgré sa petitesse, il est. La fresque romancée qu’on va lire est construit comme une traque furieuse de l’ennemi intérieur : non seulement du Salvadorien qui trahit l’essence de son pays, mais de tout lecteur, qui est, comme on le reconnaît depuis Baudelaire, un “hypocrite lecteur, mon frère”. Le narrateur pratique ici la clandestinité, en se faisant simple organisateur de témoignages, anecdotes ou matériaux bruts ; cependant nous allons les découvrir comme une collection de leurres, et les embuscades nous attendent à chaque page. C’est la vérité tragique de l’histoire qui est le trophée, et c’est notre effarouchement, notre attitude fuyante devant elle qui est débusquée. En conclusion il est écrit : « La falsification de l'histoire de cette guerre est sa continuation par d'autres moyens ». Ce livre est une action de guérilla contre la guerre que les puissants livrent aux pauvres. Roque Dalton est parmi les premiers, avec
10

le George Orwell de “La ferme des animaux” à avoir montré par un acte romanesque que l’écriture de l’histoire est un acte de guerre, surtout à notre époque qui sacralise la science, et considère l’histoire comme une science. C’est contre la dogmatique abusive qui est au cœur de la conception moderne et occidentale de l’histoire que se dressent ces “Histoires interdites”. Le titre installe la censure sur le passé comme fait central, réalité principale. Mais il ne s’agit pas seulement de réhabiliter la “vision des vaincus”, habituellement entendue comme celle des aïeux très lointains, ou de pauvres hères sur qui s’apitoyer. Il s’agit de montrer que la contrainte de l’interdit est partout, et que celui-ci transpire du moindre fragment de texte documentaire, de n’importe quel moment du passé. Dans les textes d’évocation des grands figures tutélaires de la culture, Rubén Darío, Matías Delgado, Alberto Masferrer, on sent que Roque s’énerve, il leur en veut de leur confiance en eux pour marquer leur époque, de leur naïveté qui leur a masqué certains enjeux. Seuls échappent à l’insupportable pression de mille mensonges combinés les poèmes, et parmi ceux-ci les moins prétentieux, les plus anonymes ou dépourvus d’ambition didactique : érotiques ou parodiques, ceux qui vont rejoindre les dictons dans une compréhension épurée du monde. Nous voici donc devant un modèle de traque du réel, et les quarante ans écoulés n’ont fait que consolider la leçon d’histoire qu’il nous donne : pour affaiblir l’empire qui veut absorber un petit pays, il faut partir du cœur de celui-ci, du vécu des va-nu-pieds, auquel il faut s’identifier pour retrouver le contact avec la terre et avec la nudité, éprouver une “autochtonie” féconde, originelle. Il faut donc dépasser toute synthèse de lettrés, rendre à tout écrit prétentieux son statut archéologique, de simple lambeau, témoin d’une déchirure qu’il prétend cacher. Il faut accéder à l’humilité, renouer avec l’humus, qui est à la seule portée des humiliés, les pleinement humains, parce qu’ils sont dans la détresse. Désormais les pays qui se croyaient vastes et souverains sont traités comme le plus petit des pays de l’Amérique centrale, par le mépris, l’intimidation, le mensonge et le cynisme sans frein. Mais les poètes de l’Amérique centrale ont de l’avance sur nous, et nous montrent la lumière, en ce qu’ils ont déjoué le piège,
11

l’ont démonté pour nous. Roque, comme tout grand poète, est une émanation concentrée de leur recherche commune. Le “poème-collage” qu’on va lire fut publié pour la première fois à Mexico en 1974 ; l’auteur avait beaucoup vécu à l’étranger : Chili, Mexique, Cuba, Tchécoslovaquie, et il avait été condamné à mort deux fois dans son pays. Cette existence remplie de dangers qu’il avait recherchés n’est évoquée nulle part dans ces pages. Mais elle a incontestablement donné sa lucidité au regard porté sur le pays. La discrétion du moi est ici le comble de l’élégance, dans un texte qui revendique la qualité poétique. Nous avons ajouté au texte des notes aussi riches que possible pour éclairer les allusions au contexte local, afin de faciliter en outre un usage documentaire de ce roman. Le texte dans sa teneur de matière brute a la force suffisante pour trouver ses lecteurs avides de poésie, et confiants dans celle-ci comme anticipation en concentration explosive de vérité, il produit la rencontre de l’indispensable pour se métamorphoser, de malheureux consommateur, en combattant contre toute oligarchie.

Lydia Nogales et P.J Cournet

Ce livre est dédiée à Alexia, Katy, Nicolas, Marianne et Maria sans l’aide de qui ce travail n’aurait jamais été possible. Merci du fond du cœur.
Le traducteur

12

LA GUERRE DE GUÉRILLA AU SALVADOR (CONTREPOINT)
Rapport du conquistador don Pedro de Alvarado1 à son chef et supérieur immédiat, don Hernán Cortes. Il rentre vaincu de sa première tentative pour soumettre les Pipiles2 de Cuzcatlàn.

« …désireux de pénétrer cette terre et de connaître ses secrets (pour que sa Majesté soit encore mieux servie et rendue maîtresse de nouveaux territoires) j'ai préparé mon départ pour un village dénommé Atiépar, où me reçurent les seigneurs et indigènes du lieu. En vérité, ils parlaient là une autre langue et c’étaient des gens vraiment différents. Au lever du soleil, sans motif aucun ni raisons apparentes le village apparut subitement désert et les gens réfugiés dans la montagne, où l'on ne trouva non plus âme qui vive. Parce que mon rein, atteint cet hiver, ne se remet point et m'empêche de cheminer, j'ai abandonné ces habitants à leur sort et me suis éloigné en emportant prudemment tout mon bagage et mes gens. Mon but était de pénétrer cent lieues en avant pour, par la suite, m'en revenir pacifier sur mon passage. Le lendemain je partis pour un village nommé Tacuilula, ceux de là-bas agirent pareillement à ceux d'Atiépar : ils me reçurent en paix mais s'enfuirent dans la montagne au bout d'une heure. De là, je partis vers un autre bourg que l'on dit Taxisco, très vaste et très peuplé, mais j'y fus reçu pareillement. De là, j'allai vers un autre très grand village appelé Nacendalàn. Comme nous commencions à craindre ces gens que l'on ne comprenait pas, je laissai dix hommes d'armes à cheval en arrière-garde, dix autres pour renforcer la garde des équipages et poursuivis ma route.

13

J'étais à environ deux ou trois lieues de Taxisco quand j'appris que nous avaient embusqués moult gens de guerre, frappant l'arrière-garde. Ils m'avaient tué beaucoup d'indiens alliés et, pire encore, ils s'étaient emparés d'une bonne part des bagages, de toutes les cordes, des arbalètes et de toute la ferrure de guerre. On n'avait pu leur résister. Immédiatement, j'envoyai don Jorge de Alvarado, mon frère, avec quarante ou cinquante cavaliers, pour qu'il poursuivît ces guerriers et récupérât notre bien volé. Il trouva beaucoup de gens en armes sur le clos, dut se battre contre eux et les défit. Mais il ne put rien récupérer des choses perdues. Don Jorge de Alvarado s'en revint quand tous les indiens s'enfuirent dans les montagnes. De là j'envoyai don Pedro Portocarrero avec des fantassins pour voir si nous pouvions rallier ces indiens au service de Sa Majesté mais il ne put rien faire à cause de l'épaisseur de la végétation des montagnes, il s’en revint donc. Alors j'ai mandé aux rebelles des messagers indiens issus des mêmes peuples qu'eux, avec des sommations et des ordres, les avertissant que s'ils ne revenaient pas, j'en ferais des esclaves. Mais même à ce point, ils ne voulurent revenir, ni eux, ni les messagers. Nous approchâmes d'un village, situé sur notre route, que l'on nomme Pazaco, nom qui signifie “paix”, et je priai ces gens-là de bien se tenir. Je trouvais à l'entrée du bourg, les accès bouchés et de nombreuses flèches fichées en terre ; entrant dans le village je vis quelques indiens découpant un chien, en guise de sacrifice. A cet instant, du centre du bourg, ils hurlèrent et nous vîmes une grande multitude de gens d'infanterie. Nous dûmes leur courir sus, aller sur eux pour les rompre
14

jusqu'à les chasser du village. Pour ne pas courir plus de risques, nous partîmes de là vers le lieu que l'on dit Mopicalco mais je n'y fus reçu ni mieux ni pire qu'ailleurs, n’y croisant âme qui vive. Nous essayâmes un autre village nommé Acatepeque, mais là non plus nous ne croisâmes personne ; devant nous, tout était dépeuplé. Poursuivant ma stratégie, je partis vers un autre lieu que l'on dit Acaxual, baigné par la mer du Sud. En arrivant à une demi-lieue du village je vis les champs remplis de gens de guerre, avec leurs plumages, leurs enseignes, leurs armes défensives et offensives au milieu d'une plaine, face à la mer du Sud, où ils m'attendaient. Je m'approchai d'eux à portée d'arbalète, là je pris position jusqu'à l'arrivée de mes gens. Dès que nous fûmes réunis je fis mouvement à demi-portée d'arbalète contre les guerriers, mais eux ne firent aucun mouvement ou retraite, ce qui me fit comprendre qu'ils voulaient m'attirer sur un mont voisin. Alors je fis reculer tous mes hommes, nous étions cent cavaliers et cent cinquante piétons et un parti de cinq à six mille indiens de nos alliés. L’exécution de la manœuvre, fit si grand plaisir à nos ennemis qu'ils nous poursuivirent en criant, jusqu'à toucher la queue de nos chevaux. Les flèches qu'ils tiraient tombaient en deçà de notre avant-garde. À mesure que nous gagnions tous la plaine, tout le terrain devenait plat pour eux et nous. Lorsque nous eûmes reculé d'un quart de lieue tandis qu’ils nous poursuivaient ; chacun ne pouvait plus compter que sur ses mains et non plus sur la fuite. Je fis faire demi-tour à mes gens et nous courûmes sus à eux, nous leur fîmes un tel dommage qu'en peu de temps il n'en resta aucun de vivant, car ils étaient si armés qu'en tombant au sol ils ne pouvaient se relever
15

à cause de la cuirasse de coton de trois doigts d'épaisseur qui les couvrait jusqu'aux pieds et de leurs flèches et lances très longues. Lorsqu'ils chutaient nos fantassins les tuaient tous. Lors de cet affrontement, ils me blessèrent beaucoup d'Espagnols dont moi-même ; je reçus une flèche dans la jambe qui rentra dans ma selle, me clouant à mon cheval. De cette blessure, je restais estropié et en conserve une jambe plus courte que l'autre de quatre bons pouces. A cet Acaxual je fus obligé de rester cinq jours pour nous soigner tous. Passé ce délai, je partis vers un autre village appelé Tacuxcalco. D'abord, j'envoyai en éclaireurs don Pedro Portocarrero avec d'autres compagnons. Ils capturèrent deux espions qui avouèrent qu'en avant nous attendaient moult gens de guerre, de la contrée de Tacuxcalco. A ce moment, nous rejoignit Gonzalo de Alvarado, mon frère avec quarante cavaliers. Il allait en avant car ma blessure me laissait fort mal en point. Montant à cheval comme je pus, je m'en fus observer l'ennemi pour donner l'ordre de se placer au mieux. Reconnaissance effectuée, j'envoyai Gómez de Alvarado, mon frère, pour qu'il attaquât avec vingt cavaliers placés à ma senestre et Jorge de Alvarado, mon frère, afin qu'en liaison avec tous les autres il enfonçât le centre de ces gens, lesquels vus de loin étaient effrayants car ils étaient armés de lances de plus de trente empans, et les brandissaient hautes. Je me mis sur un monticule pour suivre l'action et voir ce que faisaient les miens. Je vis les Espagnols parvenir jusqu'à un bosquet de piquets près des Indiens. Ni les Indiens ne fuyaient, ni les Espagnols n'attaquaient j'eus alors grand peur de ces Indiens qui ainsi, osaient attendre. Les Espagnols ne les attaquaient pas car ils pensaient que le pré qui était entre les deux lignes était marécageux,
16

Mais après s'être rendus compte que le terrain était bon et lisse ils rompirent le centre des indiens, les mirent en déroute les poursuivirent jusqu'à une lieue du village où ils en firent grande tuerie et châtiment. Et comme les habitants des autres endroits virent qu'en terrain découvert nous les vainquions, ils décidèrent de monter (sur les hauteurs) et de nous abandonner les bourgs. Au village de Tacuxcalco, je reposai deux jours et ce temps écoulé, m'en allai vers un bourg nommé Miaguaclán. Ceux de là-bas se réfugièrent dans les monts, comme les autres. Je marchai sur un autre village que l'on dit Atehuán. Là, les Seigneurs de Cuzcatlàn m'ont envoyé leurs messagers pour, d'ores et déjà, se soumettre à Leurs Majestés mandant dire qu'ils désiraient être leurs vassaux et bien se comporter. Je reçus les nouvelles pensant qu'ils ne mentiraient pas comme les autres. Atteignant enfin cette ville de Cuzcatlàn de nombreux indiens m'y reçurent, mais alors que nous nous installions, toute la ville se souleva. Il n'y resta pas un de leurs hommes, car tous partirent dans les montagnes. Voyant cela, j'envoyai mes messagers aux seigneurs d'ici, pour leur faire entendre de ne point se cabrer, car ils s'étaient déjà soumis à Sa Majesté et à moi-même en Son Nom. Que je n'allais ni leur mener la guerre ni capturer leurs gens mais les mener au service de Notre Seigneur Dieu et de Sa Majesté. Ils m'envoyèrent dire qu'ils ne reconnaissaient personne, qu'ils ne voulaient pas venir. Que si je désirais les voir ils étaient là, dans la montagne et m'attendaient les armes à la main. Voyant leurs mauvaises intentions, je leur envoyai ordres et sommations au nom de l'Empereur, notre seigneur, qui leur requérait et ordonnait qu'ils ne rompissent point la paix ni ne se rebellassent,
17

puisqu'ils s'étaient auparavant déclarés nos vassaux. Dans le cas contraire, je les traiterais en félons et rebelles contre le service de Sa Majesté. Je leur mènerais la guerre et tous ceux d'entre eux qui seraient capturés seraient réduits en esclavage à vie, qu'on les marquerait au fer. Mais que s'ils se montraient loyaux, ils deviendraient mes vassaux favoris et protégés de Sa Majesté. Ne revinrent ni les messagers, ni réponse de leur part. Comme je vis leurs intentions malignes, et pour que cette terre ne restât point impunie, j'envoyai mes gens les pourchasser par monts et hauteurs. Là, ils rencontrèrent quantité de gens équipés pour la guerre et se battirent contre eux. Ainsi, furent blessés moult Espagnols et Indiens de mes alliés. Suite à ces événements, nous capturâmes un cacique de cette ville. Pour mieux me faire comprendre, je le fis libérer et l'envoyai porter un autre message. Ils répondirent comme auparavant. Voyant cela, je leur fis un procès tant à eux qu'aux autres qui m'avaient fait la guerre, et les convoquai par annonce publique, mais ils ne voulurent toujours pas venir. Face à une telle rébellion, le jugement achevé, je les condamnai, et prononçai la peine de mort pour trahison contre les seigneurs de ces provinces et contre tous ceux qui seraient capturés pendant la guerre ou dont on se saisirait par la suite, jusqu'à ce qu'ils rendissent hommage à Sa Majesté. Qu'ils fussent esclaves, mis aux fers et que d'eux et de leurs possessions on se dédommageât des onze chevaux qui pour les conquérir avaient péri, ainsi qu'à partir de cet instant on agirait pour les pertes et autres dépenses nécessaires à ladite conquête. Contre les Indiens de cette ville de Cuzcatlán je restais dix-sept jours et jamais,
18

pour autant d’expéditions ordonnées dans la montagne et pour autant de messagers que j'envoyai, je ne pus les attirer : par faute de la grande épaisseur des monts, de l'altitude, des précipices et d'autres avantages qu'ils avaient. Là j'entendis parler de vastes étendues vers l'intérieur des terres, et de villes de pierres et de chaux ; les indigènes disent que ces territoires n'ont point de limite et que pour les conquérir un grand laps de temps est nécessaire. A cause du rude hiver qui s'annonce, je renonce à conquérir plus avant. Je jugeai plus opportun de retourner au Guatemala pour revenir pacifier une autre fois la terre que je laissais derrière moi ; car malgré tous mes efforts je ne pus jamais les amener au service de Sa Majesté. » II « Lors de conversations avec les journalistes assistant à l'événement, le chef de l'Etat-Major, après avoir terminé la cérémonie protocolaire inaugurant la troisième Conférence d'Officiers Supérieurs des Armées de la Zone Caraïbe, s'exprima en ces termes : « Cette conférence et les manœuvres anti-guérillas conjointes des armées centre-américaines sur le territoire national, ont une signification fondamentalement patriotique, en accord avec la tradition paisible du peuple salvadorien. Notre peuple a toujours été un peuple pacifique et travailleur. L'actuelle activité de contre-insurrection, éminemment préventive, tend à stabiliser la paix permanente entre nous. Nous n'aurions jamais pensé à compter avec une guérilla si on ne nous avait imposé la menace sournoise du communisme international qui est arrivé à créer une tête de pont à Cuba, avancée gravissime à l'encontre de la sécurité continentale. L'opération anti-guérilla qui s'effectuera au cours de cette semaine inclura des contingents de toute l'Amérique centrale, avec les avis, au niveau de l'Etat-Major (y compris au niveau tactique) d'un bon nombre d'officiers des forces armées des États-Unis détachés au Canal de Panama et se déroulera sous les ordres du commandement conjoint des armées centre-américaines appartenant au CONDECA3. Telle est notre modeste contribution pour que ne surgisse jamais au Salvador la répugnante vomissure rouge de la guerre de
19

guérilla, méthode de combat étrangère aux traditions de notre civilisation occidentale, inventée par des mentalités traîtresses et basses comme celles du juif Karl Marx, du tataro-russe Lénine et du jaune Mao Zedong. »

20

DICTONS La guerre a besoin d’idées.

21

PAYSAGE ET HOMMES (1576) « C'est une terre malade de la grande chaleur et de l'humidité qui y règnent. Cela cause grandes fièvres et autres maladies pestilentielles. Il y existe quatre sortes de moustiques provoquant grands troubles, irritant le jour et empêchant de dormir la nuit, force mouches et abeilles de toutes races, mauvaises et vénéneuses, dont les piqûres infectent et suppurent si on les gratte. J'ai vu un jouvenceau, rester étourdi et marri d'une piqûre pendant plus de deux heures. Il y a des scorpions et des chenilles velues qui empoisonnent et même tuent en touchant de quelque partie de leurs corps, d'autres que l'on nomme “cent-pieds” aussi mauvais et vénéneux que les sus-dits ; de grandes couleuvres et vipères malicieuses et encore d'autres bestioles pestilentielles fort dangereuses, de moult espèces, qui causent grand effroi par les effets qu'elles font ou que l'on produit par elles. Il en existe qui naissent avec une corne sur la tête aux étranges pouvoirs que les mécréants utilisent pour leurs sales péchés de luxure ; on trouve même quelques très grands scarabées dont les cornes sont encore plus grandes pour un usage encore pire. J'ai parlé avec un prêtre que ses grossiers amis ont étrillé lors d'une farce de si mauvais goût, que ni le bain, ni l'onguent rosé, ni la saignée ne le soulagèrent durant plus de vingt-quatre heures… »

23