About Love : 1ère Partie
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About Love : 1ère Partie

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Description

Féminité oubliée et responsabilités obligées, Norah vit sur la fonction pilote automatique depuis plus d’un an. Lorsque sa meilleure amie lui offre un voyage à New York afin de retrouver la femme qu’elle est, elle est loin de se douter de ce qui l’attend.

Une rencontre imprévue, puissante et totalement excitante viendra bouleverser le plan qu’elle s’était fait, celui de ne plus ouvrir son coeur à qui que ce soit.

Ne voulant plus jamais ressentir ce vide immense qu’a laissé la perte de l’homme qu’elle aimait, ces deux semaines, parsemées de moments exaltants et cocasses, la pousseront à se redécouvrir, à jouir de la vie, et de bien d’autres choses…

18 ans et plus

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 07 avril 2020
Nombre de lectures 16
EAN13 9782925009306
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Prologue
Norah
Assis au bout du lit, il me regarde me changer pour la cinquième fois. Je l’entends grogner et quand je me retourne pour lui dire que j’ai bientôt fini, il lève les yeux au plafond en soupirant. Puis, il se penche vers Molly avant de lui caresser le dessus de la tête.
— Je sais… Moi aussi, je trouve qu’elle en fait trop, lui dit-il.
Notre chienne n’en a clairement pas grand-chose à faire, mais elle se contente de l’écouter, puisqu’elle en retire quelques gratouilles.
— Mon amour, les enfants sont partis jusqu’à demain… Tu sais, on pourrait seulement profiter du fait que la maison est déserte, comme à nos tout débuts.
Et rester dans notre routine ? Je me retourne vers lui et je croise les bras sur ma poitrine. Je ne sais pas à quand remonte notre dernière sortie, mais il me semble que c’était il y a un siècle. J’ai vraiment besoin de sortir, que nous prenions ce temps pour nous, et pour notre couple. Il sait à quel point je désire ce moment en amoureux, je lui dis si souvent. Ce n’est plus juste un désir, c’est un besoin. Cependant, à ses yeux, notre amour n’a jamais été aussi solide. Aux miens non plus d’ailleurs. Toutefois, notre relation me donne parfois l’impression que nous nous sommes faits à ce rôle de parents, un peu trop peut-être, à un point où il a même pris le dessus sur la passion qui nous animait dès le départ.
Notre première rencontre remonte à il y a si longtemps, mais je me souviens encore des yeux qu’il m’a faits comme si c’était hier. À cet instant, j’ai su que je voulais passer le reste de ma vie avec lui et qu’il serait le père de mes enfants, c’était comme une révélation. Je le sentais au plus profond de mon être. C’était comme si nos âmes étaient liées par une destinée bien précise.
Tout en passant sa main dans ses cheveux en bataille, il se lève et vient me rejoindre tandis que je vérifie dans la glace si ce que j’ai enfilé me convient. Je veux que tout soit parfait. Il passe ses bras autour de ma taille et m’embrasse dans le cou, son torse contre mon dos. Je ferme les yeux alors qu’un frisson agréable me parcourt tout entière.
— On en a besoin… dis-je pour me justifier.
— Je sais, murmure-t-il avant de m’embrasser sur la nuque. Mais il pleut des cordes dehors. On devrait sortir un soir où la température sera plus agréable et que la visibilité sur les routes sera meilleure, tu ne crois pas ?!
Il a toujours été plus sage que moi, plus calme, plus posé, plus routinier…
— Ce ne sera jamais le bon moment… Ça fait des années que c’est comme ça. Entre le travail, les enfants et la vie qui va trop vite, il nous reste quoi comme temps à nous deux, hein ?! Tu veux qu’on ait encore des choses à se dire quand les enfants seront plus vieux et qu’ils quitteront la maison ?
Pour moi, cette sortie est une question de vie ou de mort.
— Je t’aime, tu sais. J’ai pas besoin d’être ailleurs pour savoir que je suis toujours aussi amoureux de toi que la première fois où je t’ai vue.
Je me tourne vers lui et passe mes bras autour de son cou. Ses iris brillent quand ils se fondent dans les miens. Je l’embrasse tendrement, prise par cette même certitude de l’amour que je ressens envers lui. Ses mains descendent de ma taille jusqu’à mes fesses qu’il empoigne fermement. D’un simple regard, l’air se charge en électricité.
— Je suis l’homme le plus chanceux sur Terre. La mère de mes enfants a un corps complètement divin.
Il a une lueur d’intention dans les yeux avant de poser ses lèvres sur les miennes. Je me laisse porter par ce baiser contenant bien plus de passion que ce que nous nous sommes accordé depuis un long moment. Pendant quelques secondes, je me demande même si je ne devrais pas considérer son idée de rester à la maison, comme deux jeunes ados en profiteraient alors que leurs parents sont sortis.
— Allez, finis de te préparer ! J’ai déjà hâte de revenir ici pour te montrer à quel point je t’aime !
Même après autant d’années, je sens mes joues se réchauffer. Mon teint est assurément en train de me trahir. Ses cheveux en bataille, son teint dû à son travail au grand air, ses mains, de celles qui travaillent fort et qui ont le pouvoir de me faire chavirer d’une simple caresse. Ouf… Quand il voit l’effet qu’ont ses paroles sur moi, il secoue la tête et sort de la chambre, un sourire en coin.
— Dépêche-toi ! me lance-t-il plus loin dans la maison. On a du temps à rattraper.
Le timbre de sa voix est rempli de promesses, me faisant ressentir que je ne suis pas seulement la mère de ses enfants et sa meilleure amie, mais la femme qu’il aime et qu’il désire. Enfin une soirée à nous !


Chapitre 1
Norah
— J’arrive ! me crie-t-elle pour la dixième fois en quinze minutes.
Nous attendons tous les trois au pas de la porte, comme chaque matin. Ça ne me surprend pas réellement, puisque, depuis son plus jeune âge, l’organisation n’a jamais été son point fort. C’est la reine de la procrastination et personne n’aura jamais le pouvoir de lui voler ce titre, car elle surpasse de loin n’importe qui pouvant se qualifier dans cette catégorie. Elle excelle ! Elle fait même des efforts pour ne pas en faire. C’est du jamais vu !
— Continue comme ça et tu devras prendre l’autobus.
— Je vais attendre dans la voiture, je crève de chaud, soupire Aiden d’un air découragé.
— Je vais avec lui ! lance Abigaëlle.
Après leur avoir donné les clefs, je monte à l’étage afin de la pousser à accélérer. Lorsque j’entre dans sa chambre, elle est encore devant son miroir en pyjama. Incroyable ! Son cadran a sonné à 6 h 15 et il est près de 7 h 30, et elle n’est toujours pas habillée ?! J’agrippe les premiers vêtements que je trouve au pied de son bureau et lui fais comprendre qu’elle devra les mettre une fois à l’école. Pensant à l’humiliation qu’elle subirait si les garçons la voyaient dans son pyjama à motif de Jack Skellington, elle me les prend rapidement des mains pour les enfiler sur-le-champ en grognant.
Une fois dans l’auto, elle me sort son baratin habituel sur le fait qu’elle n’a pas eu le temps de se brosser les dents. Je fouille dans la boîte à gants et lui lance un chewing gum .
En voiture, c’est le silence total jusqu’à l’école de mes deux plus vieux. Aiden est le premier à sortir et Élya suit finalement en claquant la porte derrière elle. Mon fils se retourne et me fait signe de la main, alors que sa sœur est déjà bien loin et se dirige vers sa bande d’amies en me détestant parce que je suis sa mère. Elle est née en pleine crise d’adolescence et elle est encore dedans, apparemment.
Je redémarre la voiture en direction de l’école d’Abi qui se trouve à quelques kilomètres de celle où nous sommes. Il n’y a plus de neige sur le sol, mais c’est encore frais. Je me plais à penser que la chaleur de l’été nous fera le plus grand bien quand elle se pointera enfin. Qu’elle nous ressourcera. Nous n’avons pas vraiment profité du dernier été. Je l’ai passé cloîtrée chez moi à détester ma vie, ou plutôt la tournure qu’elle a prise.
En arrivant devant l’école, je prends le temps de vérifier si la majorité des parents sont déjà partis. Vu l’heure, je suis la dernière à venir déposer son enfant. Voir le stationnement de l’école vide me procure un sentiment de paix d’esprit, c’est agréable de savoir que je n’aurai pas à entretenir de conversation vide avec qui que ce soit. Je profite des derniers moments où ma fille me laisse encore la coller comme ça. Elle grandit et finira bien assez vite par faire comme les deux plus vieux et se montrer indépendante.
— Je viens te chercher après l’aide aux devoirs, ma puce, lui dis-je en la serrant dans mes bras avant qu’elle entre dans l’établissement.
Je regarde ma montre. Déjà 7 h 55. Je me dépêche à démarrer la voiture et à me rendre au studio. Ma première séance est à 9 h 30 et j’ai encore beaucoup de choses à préparer avant l’arrivée de mes clients, qui viennent pour immortaliser le premier anniversaire de leur enfant avec une thématique smash the cake . Ayant pratiquement terminé le décor hier en soirée, il ne me manque que quelques petits détails à finaliser ainsi que le nettoyage du local.
Mon studio se situait à même la maison l’an dernier. Mais après… J’ai eu besoin de changer d’air et de sortir un peu plus. De ne pas travailler et vivre au même endroit a ses pour et ses contre, mais clairement, les avantages me paraissaient beaucoup plus grands quand j’ai pris cette décision, et même encore aujourd’hui.
Arrivée au studio, je mets la cafetière en marche et passe l’aspirateur. Les derniers clients ont emmené leur chien husky et m’ont laissé l’équivalent d’un deuxième canidé sur le plancher. Comme je n’ai pas envie de voir le prochain bébé manger une quantité plus que nécessaire de poils, l’aspirateur n’est pas un luxe. Une fois le studio prêt, la sonnette retentit ; je me dirige vers la porte pour accueillir le couple et son bébé.
Après que j’ai pris quelques clichés de leur enfant dans un décor monté à la perfection selon leur demande, le papa place le gâteau devant son fils. Je me dépêche à croquer sur le vif sa réaction avant qu’il ne le démolisse. Il reste sceptique face à cette chose qu’il n’a jamais eu l’occasion de goûter. Après un trempage de doigt rapide et un petit coup de langue, la magie opère dans ses yeux et le dessert se fait engloutir. Pas au complet, mais il ne reste plus une partie que l’on pourrait qualifier d’appétissante.
Les parents repartent plus qu’heureux que leur enfant ait participé au maximum à cette séance pour laquelle ils ont déboursé une petite fortune. Je prends quelques minutes pour regarder mon appareil et visualiser sommairement les clichés, plutôt fière du rendu qu’auront des photos.
Il m’arrive de me demander si Élya suivra mes traces. Son côté désordonné est typiquement artiste et je la vois mal devenir avocate ou comptable. Elle dessine plus qu’elle n’écrit dans ses livres d’école et je me rappelle avoir fait la même chose à son âge. Avec le temps, certaines habitudes ont pris le dessus et je me suis vite rendu compte que lorsqu’il est question d’une passion, je deviens beaucoup plus structurée, mais seulement quand il est question de ça. Ce pauvre professeur de sciences au secondaire… Je me souviens encore de son visage peint de découragement lorsqu’il tentait de me faire comprendre sa matière. Je ne suis donc pas inquiète pour ma fille, elle finira par trouver elle aussi sa flamme de la motivation et du dépassement de soi.
Le deuxième couple qui se présente a réservé une séance dévoilement pour des photos qui annonceront le sexe du bébé se cachant dans le bedon de la future maman. La légèreté dans leur regard me donne des frissons. La beauté de l’amour qu’ils partagent en pensant que rien ne viendra jamais se mettre au travers de leur chemin est inspirante. Et un peu déprimante…
***
Ma journée de travail enfin terminée, je me dirige à l’école de mes enfants afin de les récupérer. Aiden semble un peu plus maussade qu’au matin. Quand je lui demande ce qu’il a, il marmonne un truc incompréhensible et ouvre son iPod. Je hoche la tête comme si j’avais compris quelque chose, mais je ne parle clairement pas l’ ado . Puis, je demande à Élya si la journée s’est bien passée. D’un geste de la main, elle me fait signe que oui et regarde par la fenêtre en posant les écouteurs sur ses oreilles. Quel dynamisme ! Franchement, on repassera pour la symbiose familiale.
Je vais les déposer à la maison et passe ensuite à l’épicerie le temps qu’Abigaëlle termine son aide aux devoirs. En arrivant à la caisse, je croise un voisin qui me fait un sourire courtois en me demandant si j’ai hâte à l’été, une façon d’ouvrir la conversation sur ma dernière année. Je hoche la tête et paye à la caissière toute la nourriture maintenant emballée par le jeune commis avant de partir d’un pas rapide pour lui éviter d’approfondir son questionnement.
J’arrive à temps à l’école primaire de ma fille, et heureusement pour moi, elle est déjà à l’extérieur à m’attendre. Je n’aurai donc pas à entrer et subir les regards interrogateurs des autres parents quant à ma santé mentale et au point où je pourrais être brisée. Je ne me suis pas encore laissé pousser la moustache, j’imagine que ça va ?!
Nous sommes déjà vendredi. Malgré le fait qu’en temps normal j’éprouverais un sentiment de quiétude sachant que je pourrai profiter des deux prochains jours en famille, plus rien n’est pareil… Le vendredi soir est devenu pour moi un moment d’angoisse et de solitude. Aiden sort depuis un moment avec ses amis tous les vendredis. Élya, quant à elle, dort soit chez des copines ou s’enferme tout simplement à double tour dans sa chambre pour se plonger dans ses bouquins en rêvassant. Abigaëlle me tient encore compagnie la moitié du temps, mais bien souvent, sa meilleure amie l’invite chez elle.
Depuis le début de la nouvelle année scolaire, les enfants ne sont plus aussi présents à la maison et même si j’ai longtemps eu hâte à ce moment où ils voleraient de leurs propres ailes, la situation présente ne m’enchante pas autant que je l’aurais souhaité. C’est donc seule, laissée à mes pensées, que je me retrouve la majorité du temps, dans cet état d’esprit que je tente pourtant de fuir le plus possible.
J’ai essayé des tonnes de séries télé et de romans. Je pense que je n’ai jamais autant tenté de me changer les idées de toute ma vie, mais mon cerveau n’enregistre absolument rien de ce que j’essaie de lui faire emmagasiner pour le distraire. Et puis demain soir, pensant que ça me ferait du bien, mon amie s’est mise en tête de me sortir parce que, selon elle, j’en ai grand besoin. Après avoir décliné son offre depuis des semaines, je sens qu’elle ne lâchera pas le grappin cette fois-ci.
***
Je range les achats dans le réfrigérateur tout en gardant le nécessaire pour le souper. Quand je leur ai demandé plus tôt en semaine ce qu’ils désiraient manger vendredi soir, ils m’ont parlé de rôti de bœuf. Ils n’en ont pas mangé depuis un an. Comme leur père le faisait cuire à la perfection, je me sens un peu nerveuse d’avoir accepté leur choix. Je me demande si je réussirai à combler leurs papilles gustatives autant qu’il savait le faire. Ne réussissant pas à retrouver sa recette, j’ai fini par appeler sa mère quelques jours plus tôt afin qu’elle me donne la sienne, de laquelle s’était inspiré Tom. Je me dis qu’elle sera sans doute une catastrophe, mais je me dois au moins d’essayer. Essayer pour mieux survivre…
Outre la cuisson de la viande, Tom s’occupait également de tous les déjeuners de fins de semaine et des desserts. Les enfants n’ont probablement pas ressenti une énorme carence à ce niveau, puisque, chaque semaine, je passe chez le pâtissier en acheter, une façon de remplir le vide qu’il a laissé. Il est clair que je n’arriverai jamais à la hauteur du talent qu’avait Tom pour nous préparer tous ces plaisirs gastronomiques. Je suis quand même ce type de personne qui réussit à rater un Jell-O . Quand on prend en considération que la seule chose que je dois fournir, mis à part le contenu de la boîte, est de l’eau bouillante…
Occupée au fourneau, je demande :
— Élya, veux-tu descendre et venir mettre la table, s’il te plaît ?
Je souhaite bien ne pas avoir à lui répéter. À mon grand étonnement, en moins de cinq minutes, la table est déjà montée. Plongée de nouveau dans son bouquin, les fesses appuyées au bout de sa chaise, elle m’envoie un petit clin d’œil satisfait.
— Sam arrive dans une minute, me crie Aiden, enthousiaste.
Sam fait presque partie de la famille. Lui et Aiden se connaissent depuis l’enfance et ont passé le plus clair de leur temps ensemble. Sa maison étant à quelques coins de rue de la nôtre, il est tout aussi souvent chez nous que mon fils est chez lui.
Quelques tocs sur la porte et Sam en franchit le seuil. Élya lâche un soupir et monte à sa chambre même si je l’ai informée que le souper sera prêt d’une minute à l’autre. Abigaëlle, quant à elle, est envoûtée par le téléviseur à regarder des documentaires sur les océans depuis qu’elle est arrivée de l’école.
— Bonsoir, Norah !
Je lui réponds d’un sourire chaleureux et lui pointe l’étage du haut quand je comprends qu’il cherche son ami. Il monte le rejoindre sans attendre.
Je termine de brasser la sauce qui garnira la viande avant de sortir le plat de résistance de son emballage d’aluminium. Après quelques minutes de repos, elle devrait être suffisamment tendre, si je n’ai pas massacré la cuisson. Les légumes reluisent de beurre dans le plat posé au centre de la table juste à côté de celui contenant les pommes de terre en purée. Je me dépêche de touiller la salade avec la vinaigrette, puis la dépose aux côtés des autres accompagnements. Quelques instants plus tard, les tranches de rosbif sont placées dans les assiettes et le saucier est prêt. Les enfants pourront mettre de tout à leur guise. Je les appelle donc pour qu’ils viennent me rejoindre.
Abigaëlle éteint le téléviseur et se dirige directement vers la table en prenant le temps d’inhaler les vapeurs qui s’échappent des plats. Sam et Aiden se précipitent au pas de course et dévalent les marches, affamés comme deux vrais ados. Constater la quantité de nourriture qui peut disparaître de mon réfrigérateur depuis que les enfants sont entrés dans l’adolescence est plutôt épeurant.
Sentant qu’Élya va encore lambiner avant de se joindre à nous, je m’apprête à crier pour lui demander de descendre, mais elle est déjà en bas des marches avant même que j’aie le temps de prendre mon souffle pour le faire. Aiden et Sam échangent sur leur soirée qui « pppprommmet », à entendre ce qu’ils disent. Moi, je contemple ma famille et cette chaise vide en face de moi. Tu me manques tellement… Au bout de quelques secondes, peut-être plus, je lève les yeux et m’aperçois que mon fils me fixe. Je prends alors conscience que mes pensées étaient rendues loin, très loin…
Aiden ne me raconte plus beaucoup ce qui se passe en dehors de l’école et de la maison. Je le comprends un peu. On ne peut pas dire qu’une figure maternelle soit en mesure de tout comprendre ce qu’un jeune homme vit quotidiennement. Quoi qu’il en soit, il sait que je suis toujours là pour l’écouter s’il en a besoin. Je le lui rappelle assez souvent. Et nous avons toujours eu une espèce de connexion. Les mots ne sont pas toujours nécessaires entre nous deux. Il sait donc exactement pourquoi je fixais cette chaise vide.
— Ça a l’air trop bon, me confie Sam en se grattant la mâchoire.
— Allez-y ! lançai-je.
À peine ai-je le temps de fermer la bouche que la leur est déjà grande ouverte afin d’accueillir toute cette nourriture. Je glousse en les voyant manger comme s’ils revenaient d’une semaine de survie en forêt ! Aiden me lève son pouce en guise d’approbation et de satisfaction et Sam l’imite. Abigaëlle se contente de faire de petits bruits ressemblant à des couinements mignons en fermant les yeux. Quant à Élya, elle a à peine touché quelques bouchées. Elle regarde ses ongles fraîchement faits et a clairement la tête ailleurs, mais c’est tellement elle que je décide de laisser couler. Je sais qu’elle finira son assiette quand même, même si ça lui prend trois fois plus de temps que le reste des gens qui entourent cette table. Sam, qui n’a pas cessé de la fixer depuis plusieurs minutes, lui demande :
— Toi, tu vas chez Clarence ce soir ?
— Hum ouais, comme d’hab, lui répond-elle de sa nonchalance habituelle.
Il la regarde un moment, une petite lueur dans les yeux, puis se tourne vers moi en me disant :
— C’est foutrement bon !
Je suis fière de moi. J’ai réussi ! Je les vois manger avec appétit un mets qui ne m’était pas attribué et l’espace d’un instant, je me dis que nous finirons peut-être par retrouver une vie normale, même si notre famille n’est plus ce qu’elle était.
— Euh... m’man, j’ai regardé pour les programmes d’étude… lâche Aiden, mal à l’aise, la bouche à moitié remplie de salade.
Je lève les yeux vers lui. Il se gratte la tête et continue :
— Je ne suis pas certain d’y trouver mon compte à Québec. En fait, pour le moment, je ne suis même pas certain de savoir dans quoi je veux étudier. Je sais que t’aimerais pas mal que je reste dans le coin après la fin de l’année, mais…
Il s’arrête, incertain de vouloir continuer lorsqu’il s’aperçoit que ma fourchette fait un léger bruit de fracas en retombant dans mon assiette. Penser les voir quitter la maison me massacre le moral. Pourtant, j’ai déjà eu hâte que ce moment arrive, quand tout allait bien, les imaginant quitter le nid familial et construire le leur. Mais maintenant que je vis avec ce profond vide intérieur, l’idée de les voir partir ne figure même pas comme une possibilité à mes yeux. Je dois me ressaisir et ne pas laisser transparaître mes craintes. Une mère, ça doit être forte, non ?!
— OK… Nous pourrions en parler plus tard ?
Malgré mes efforts, mon ton ressemble plus à une supplication qu’à une simple question. Il acquiesce, sachant très bien que ce n’est pas vraiment le moment d’en parler.
— Il se peut que je parte pour Montréal aussi, alors il ne sera pas seul, ajoute Sam.
Je me contente de faire un léger sourire, puis je pars dans mes pensées. Alors Montréal… Il a déjà une bonne idée de l’endroit où il veut étudier. Ce n’est pas si loin… Mais ça me fait tout de même grimacer. Aiden a toujours été attiré par les métropoles.
Abigaëlle termine son assiette et me demande la permission pour pouvoir quitter la table et retourner au documentaire The Cove . Les mammifères marins la fascinent depuis longtemps. Ce documentaire-ci semble l’ébranler, même si c’est la troisième fois qu’elle le regarde. Il est question du massacre des dauphins au Japon et de leur exploitation dans certains parcs aquatiques un peu partout dans le monde. J’ai moi-même eu de la difficulté à le regarder.
Élya a terminé son bœuf et sa salade. Quel progrès ! Aiden et Sam, de leur côté, ont eu le temps de se servir une deuxième fois. Mon fils me demande si je veux autre chose, mais je lui fais signe que non. J’ai déjà de la difficulté à terminer la petite portion que j’avais mise dans mon assiette. Toutefois, le goût du plat que j’ai cuisiné me fait sourire, me rappelant Tom. La nourriture était tellement bonne quand c’était lui qui la préparait.
Une fois tout le monde rassasié, les gars me disent d’aller me reposer et entreprennent de tout nettoyer. Probablement l’un des points les plus positifs à la maturité qu’ils acquièrent depuis un certain temps. Je ne me fais pas prier, j’ai vraiment envie de prendre une douche.
Une fois à l’étage, je tente d’ouvrir la porte de la salle de bain, mais Élya me crie qu’elle en a pour une minute, ce qui veut dire une bonne demi-heure si elle fait ça vite ! Tout en attendant qu’elle termine, je m’adosse à la porte et fixe le mur de lattes en face. La photo où Tom et moi sommes de dos, les enfants beaucoup plus jeunes à nos côtés, regardant l’horizon et le soleil qui s’y couche, capte mon attention. Le cadre que je ne cesse de fixer me fait sourire autant qu’il me fait souffrir. Si bien que je décide d’aller m’asseoir dans le bureau pour lire mes courriels en attendant qu’elle sorte. Rien de mieux pour me changer les idées.
Le premier message vient d’un couple que je photographie depuis des années tous les étés. Je me dis que ce doit être pour réserver leur séance annuelle. Puis, en lisant le courriel, à ma grande surprise, ils m’annoncent qu’ils se marieront en juin l’année prochaine. Le samedi 21 juin exactement. Nous ne sommes qu’au mois de mai, mais comme les réservations vont bon train et que les places sont plutôt limitées, les gens préfèrent réserver plusieurs mois d’avance. Et quand il est question de mariage, la majorité des couples s’y prennent jusqu’à un an avant la date afin de s’assurer qu’ils auront des souvenirs de ce « merveilleux » jour.
Ai-je vraiment envie d’immortaliser ce genre de moment ? Un couple s’unissant pour le meilleur et pour le pire. Je n’ai pas photographié de mariage depuis plus d’un an, ayant même dû en annuler quelques-uns dans la dernière année vu mon état qui ne me le permettait pas du tout. Regarder des gens s’aimer, s’embrasser, se regarder tendrement, se promettre l’un à l’autre, ça m’était tout simplement insupportable. Ça l’est encore par moments, mais tranquillement j’arrive à tourner la page. Du moins, j’essaie.
Tout en partant dans mes pensées, je me dis que d’un autre côté, les enfants termineront l’école le 19 juin et, comme chaque année, ils iront passer dix jours en Gaspésie chez leur grand-mère. Étant donné qu’être seule en vacances est d’une ambiance mortelle, j’en conviens donc que la surcharge de travail a le pouvoir d’occuper mon temps et mes pensées par le fait même. Ensevelie sous une montagne de retouches sera la meilleure des options. Et puis, j’aime vraiment ces clients, je me vois mal refuser. Je décide finalement de leur donner rendez-vous la semaine suivante pour discuter de tous les détails avec eux. Je réponds ensuite aux autres messages, puis je prends conscience que pendant les quelques mois durant lesquels je n’ai pas travaillé, mon absence s’est fait ressentir auprès de ma clientèle qui avait hâte que je reprenne le boulot. Concentrée sur l’ordinateur, je ne m’aperçois pas que ça fait déjà au moins une heure que je suis rivée sur mon écran.
Élya vient me voir, son sac à dos à l’épaule, et m’annonce que Clarence est arrivée et qu’elles partent. Je l’embrasse et saute dans la douche. Je reste sous les jets pendant ce qui semble une éternité, appréciant un peu trop la chaleur brûlante de l’eau sur ma peau. J’ai l’impression que c’est la seule chose qui arrive à réchauffer mon âme depuis qu’il n’est plus là, et encore… Tandis que je me savonne, j’entends des « ding », signe que je reçois des messages texte sur mon cellulaire, que je décide d’ignorer, me doutant de qui ils proviennent.
Maryse ne lâche jamais prise. C’est une célibataire endurcie et probablement une nympho, aussi ! Ce qui fait d’elle une prédatrice accomplie quand il est question de chasse à l’homme, ce dans quoi elle veut probablement m’entraîner demain soir.
Je sors finalement de mon sauna, constatant que j’ai sûrement vidé le réservoir d’eau chaude. « Ding. » Je vais devenir folle… J’appuie sur mon cellulaire par curiosité et, effectivement, la harceleuse, c’est elle !


Hey, beauté, demain soir, c’est le grand soir ! J’ai trop hâte. Ça va tellement te faire du bien. On va se faire une virée dans les boutiques.
Ensuite, on va souper, et après on sort !
Je me mets à rire, de découragement. Elle fait des plans comme si on avait vingt ans, sans attache et sans obligation. De son côté, elle n’a peut-être pas d’enfant, mais moi si, et j’approche trente-huit ans ; quant à Maryse, elle en a quand même trente-trois. Je ne fais pas mon âge, mais j’aimerais bien, mentalement du moins, s’il était possible d’agir en femmes un brin évoluées. Je me demande si cette soirée va jouer positivement sur l’image que j’ai d’elle. Mon amie est un peu excessive. Elle ne fait rien à moitié, rien. Elle a toujours été présente pour moi. Encore plus durant la dernière année. Son soutien m’a été précieux et jamais je ne l’oublierai. Je peux donc faire un effort et la laisser me sortir, puisque ça semble vraiment lui faire plaisir.
J’enfile mon pyjama préféré et descends à la cuisine. En remarquant que les garçons ont tout ramassé, je souris et me prépare une bonne tisane. Tom a toujours dit que ça goûtait l’eau de chaussettes. Il est vrai qu’elles ne sont pas toutes bonnes, mais c’est apaisant et exactement ce dont j’ai besoin. J’apporte quelques trucs à grignoter au salon, puis en m’asseyant près d’Abi, toujours aspirée par des documentaires, je la prends et la serre fort contre moi. Quand elle me dit que je l’étouffe presque, je la chatouille avec énergie avant qu’elle me fasse signe que j’ai gagné, puis elle passe ses bras autour de ma taille en lâchant un « Hum » rempli d’amour qui réchauffe mon cœur en même temps.
— Je suis contente que tu restes à la maison ce soir, lui dis-je en la regardant tendrement.
Ses grands yeux bleus m’observent quelques secondes, étincelants, avant de retourner leur attention sur la télévision alors qu’elle resserre son étreinte encore plus fort. Je ferme les yeux en humant sa chevelure aux pointes bouclées. Je fais partie de ces mères un peu étranges qui trouvent que l’odeur du cuir chevelu de leurs enfants sent bon. Et j’ai posé ce geste avec mes trois enfants aussi souvent que j’ai pu en allant les border quand ils étaient jeunes. Maintenant qu’Aiden et Élya sont plus vieux, j’évite de créer un tel malaise, ils me feraient sans doute interner. Je me mets à rire intérieurement, imaginant leur réaction si je venais en pleine nuit leur sentir la tête. Abigaëlle me jette un regard suspicieux tandis qu’elle me voit sourire toute seule.
— J’en profite alors que je le peux encore, ma cocotte, c’est tout.
Aiden descend les marches et fait signe à Sam que sa veste se trouve sur une des chaises dans la cuisine. Sac à dos aux épaules, ils me saluent de la main, me remercient pour le souper « ultra réussi » et quittent la maison.
Après un long moment, je remarque qu’il est déjà près de 21 h et qu’Abi s’est endormie avant le générique de la fin. Je décide donc de zapper afin de trouver quelque chose d’un peu plus joyeux.
J’accroche sur une émission de voyage et je décide de laisser ça là. Ce soir, ils sont à New York. Je n’ai jamais été attirée par les grandes villes. Franchement pas du tout, contrairement à mon fils. Les animateurs visitent des restos branchés et je les soupçonne de nous inciter à voyager en utilisant un dialogue que notre estomac est le seul à comprendre. Un genre de trahison envers mes valeurs profondes qui n’en ont rien à faire des grandes métropoles. Mon estomac, qui dort depuis des mois, semble se réveiller sur des images de mets tous plus appétissants les uns que les autres. Des food trucks où l’on cuisine des trucs dégoulinants de gras et agréablement délicieux à regarder jusqu’aux restaurants plus raffinés et huppés. Je grignote quelques biscuits pour combler, ne serait-ce qu’un peu, l’envie que vient de me créer l’émission. Puis, au bout d’une heure, mes paupières s’alourdissent et je sombre dans un sommeil profond, Abi collée à moi.
***
« Ding. »
« Ding. »
« Ding. »
Je trouve finalement la motivation pour me lever en me frottant les yeux et en tâchant de ne pas réveiller ma fille, maintenant étendue de tout son long sur le divan. En prenant le temps d’analyser ce que mes yeux fatigués ont encore du mal à voir, je m’aperçois qu’il fait clair. Ça fait si longtemps que je n’ai pas dormi une nuit complète sans me réveiller en panique en sentant le vide à mes côtés. À cette pensée, je souris. Merci, Abi… Tu ne le sais pas encore, mais tu vas sûrement dormir avec moi plus souvent !
N’ayant pas trop le choix, je décide d’affronter les « Ding » laissés par Maryse. Ça ne me surprend pas vraiment, même à 7 h du matin, elle est beaucoup trop énergique. Si je ne la connaissais pas, je pourrais croire qu’elle n’est qu’une ado s’apprêtant à fêter son dix-huitième anniversaire.


Hey, ne pense pas t’en sauver !
Je serai chez toi à 14 h, histoire de m’assurer que tu ne te défiles pas !
Je lève les yeux au ciel, constatant que je ne pourrai définitivement pas simuler une indigestion ou n’importe quelle autre raison que mon imagination pourrait fabriquer dans le seul but d’échapper à ses plans. Maryse est loin d’être idiote et lui servir encore une excuse bidon serait une insulte à son intelligence.
Je prends le temps de déjeuner avec Abigaëlle en essayant de détourner son attention de l’écran. Si je ne le fais pas, elle passera la journée à regarder des documentaires. Pas que ce ne soit pas intéressant, mais je tiens à ce qu’elle prenne l’air un peu.
— Nous pourrions aller marcher après le déjeuner. Le chien en a grand besoin. Je pense que je suis allée me balader avec Molly une seule fois cet hiver.
— Oui ! Génial !
Après avoir fini de débarrasser la table, je monte dans notre chambre… MA chambre maintenant… J’ouvre la penderie, puis j’en sors un pantalon sport et un chandail ample. Pas la peine de me mettre chic pour aller me promener avec Molly, notre vieille chienne qui tire de la patte depuis quelques années déjà. Elle est encore en forme pour sa race, mais elle ne participerait pas aux Jeux olympiques.
Tom adorait les carlins, je me souviens de m’être moquée de lui lorsqu’il m’avait confié que c’était sa race préférée. À cette époque, je les trouvais si laids ! Un genre de croisement entre un cochon, un chien et sans aucun doute une pomme de terre. Puis, avec le temps, à force de les regarder, j’ai fini par succomber à leur charme particulier et me faire à l’idée que c’était le chien parfait pour nos besoins. Une race remplie d’amour avec assez d’énergie pendant quelques minutes pour s’amuser avec les enfants, puis capable de se prélasser à mes côtés quand je décide de regarder des films en rafale ou quand je dois faire des heures et des heures de retouches sur mes séances photo. De toute façon, je n’ai jamais été une très grande sportive… Aussi bien se le dire, le sport et moi, c’est deux. Ma physionomie me permet de manger tout ce que je veux sans vraiment en faire subir les conséquences à ma silhouette. Mais depuis un an, c’est à peine si je réussis à avaler la portion d’un enfant de cinq ans.
Abi et moi enfilons rapidement une veste puis, laisse à la main, nous sortons profiter de l’air frais. Molly semble renaître, elle apprécie sa sortie et est très enthousiaste de recevoir une tonne d’attention de ma part. Heureusement, grâce aux enfants, elle n’a pas trop souffert du départ de Tom. Ça me fait mal de l’avouer, mais sans eux, j’aurais abandonné.
À notre retour à la maison, je nous prépare une soupe et un sandwich. Abi parle autant qu’elle mange. Elle m’explique les effets nocifs des particules de plastique dans l’océan sur tout l’écosystème marin. Je reçois un message d’Aiden au moment où je termine ma dernière bouchée de pain.


Je travaille jusqu’à 19 h et Sam m’invite à coucher chez lui ce soir.
Est-ce que ça te dérange ?
Je lui réponds qu’il peut aller chez son ami. De toute façon, Abi va dormir chez Victoria et, demain, sa mère les emmène au cinéma. Élya ne rentre pas dormir non plus, puisqu’elle a planifié une soirée télé avec son amie. Je commence presque à me dire que c’est une bonne chose de sortir avec Maryse. Merde ! Je ne lui ai jamais répondu. Je m’apprête à le faire quand la sonnerie de mon cellulaire retentit. Je décroche.
— Hey !
— Salut, réponds-je.
— Je n’ai pas eu de tes nouvelles, tu ne serais pas encore en train de te défiler par hasard ?
— Aucunement, dis-je en mentant. Mais je pense qu’une soirée ciné pourrait être tout aussi bénéfique pour me faire sortir de mon repaire.
— Ne te casse pas la tête, je vais même m’occuper de te maquiller et tout le tralala. Et puis, ça va te faire du bien de voir des humains et d’avoir des discussions entre adultes. Au ciné, on ne peut même pas parler !
C’est sans doute le point le plus positif au cinéma justement… Pour être persuasive, Maryse sait comment faire valoir ses points. Elle a aussi cette légèreté qui m’évite de m’apitoyer sur mon sort, et c’est sans doute le plus grand avantage à sa personnalité colorée. Ne pas avoir à déballer la profondeur du vide que je ressens jour après jour depuis près d’un an. Elle me connaît suffisamment pour savoir que je n’ai pas envie d’en parler et elle fera tout pour que je pense à autre chose.
— Je passe chez toi à 14 h ! Sois prête. On va te magasiner des fringues parce que là, tu te laisses aller.
Quel beau compliment ! De toutes ses qualités, la franchise est probablement celle qui la différencie le plus de n’importe qui.
Je lui réponds que je serai prête, puis je raccroche, me demandant à quel moment j’ai décidé que cette personne devait faire partie de ma vie. Je me souviens qu’elle ne m’a jamais laissée tomber ou regardée avec pitié et que ce sont les principales raisons qui font que j’aime tant lui parler. Nous nous connaissons depuis trois ans. Trois années si courtes et si longues à la fois durant lesquelles il s’est passé tellement de choses… Elle m’avait contactée à l’époque pour des photos de type boudoir, voulant pouvoir gâter le copain qu’elle s’était fait à ce moment. Je n’avais même pas terminé de retoucher ses poses que leur relation était déjà terminée, la laissant plutôt indifférente. Une célibataire endurcie, une vraie !
Je vais déposer Abigaëlle chez Victoria, puis reviens rapidement chez moi pour prendre une douche, me savonnant avec le gel qu’il aimait tant. Au départ, je l’utilisais pour lui faire plaisir, puis, avec le temps, le parfum de celui-ci est devenu ma propre odeur, comme s’il faisait partie intégrante de ma personne. Je me lave les cheveux, me rase les jambes, puis sors et enfile une serviette.
En me brossant les dents, je prends quelques secondes pour me regarder dans la glace. Je vois bien que les douze derniers mois ont fait des ravages ; je suis cernée comme si je n’avais pas dormi depuis des semaines, ce qui n’est pas entièrement faux. Mes sourcils ont quelques poils égarés que je décide d’épiler avec une pince. Je fais même l’effort d’hydrater mon visage avec une crème antirides. Trente-huit ans, ce n’est pas rien ! Je retourne ensuite à la chambre et décide d’opter pour le confort avec un jeans et un chandail à capuchon. Je me laisse tomber sur le lit, puis ferme les yeux quelques minutes.
Maryse entre dans la maison bien avant l’heure prévue, sans cogner évidemment. Je me dépêche de descendre l’accueillir quand elle crie :
— Hey la morte, t’es où ?
Merci, Maryse, pour la douceur de tes mots… Je souris quand même, car la vision de mon visage dénué de toute vitalité lui confirmera qu’effectivement, j’ai l’air d’une zombie figurant dans The Walking Dead . Les cernes, le teint, les cheveux en bataille… Il n’y a pas de quoi leurrer qui que ce soit.
En arrivant dans la cuisine, je la vois accroupie à flatter Molly, qui est déjà couchée sur le dos les quatre pattes en l’air, quémandant encore plus de caresses. Elle se retourne vers moi quand je la salue et me lâche pour continuer sur sa lancée :
— Hou laaa, t’es sûre de ne pas avoir laissé le cercueil en haut ?
Mais elle se mord immédiatement la lèvre, comprenant que je n’ai certainement pas envie d’une allusion à la mort.
— Ha! Ha! Ha! Très drôle...
Elle hausse les épaules en guise d’excuse. Elle refuse de prendre un café, me faisant comprendre que trois heures pour magasiner, c’est beaucoup trop court et que j’ai besoin d’un méga relooking . Nous partons donc vers le centre commercial.
Dans la voiture, parce qu’elle déteste le silence, elle met la radio, puis une musique actuelle se diffuse dans l’habitacle. Elle chante, crie, pousse quelques fausses notes et rit comme une folle quand l’homme dans la voiture à côté de la nôtre ferme sa fenêtre. La musique qui joue est nouvelle à mes oreilles et je me rends compte que j’ai complètement perdu le cap quand Maryse me mentionne que ça fait des mois que ce titre passe en boucle à la radio.
Durant le trajet, j’essaie d’assimiler le plus de succès possible pour ne pas devenir la personne la plus déconnectée qui soit, bien qu’il soit déjà trop tard pour ma fierté personnelle.
Après de longues recherches accompagnées de tonnes de soupirs et de blasphèmes, Maryse trouve finalement un stationnement. Elle me fait rire… Grâce à elle, mon esprit est complètement occupé. Exactement ce dont j’ai besoin. Avec une personne comme elle, impossible d’avoir le temps de déprimer.
À peine arrivée à l’intérieur du centre commercial, elle se dirige à toute vitesse dans une boutique pleine à craquer de robes d’été, et comme je ne suis pas du tout à l’aise, je la suis les mains dans les poches. Je ressemble à ces maris qui suivent leur femme qui gère tout dans les magasins, sans qu’ils aient leur mot à dire.
Elle n’est pas rentrée dans cette boutique par hasard, Maryse me connaît trop bien et elle sait que c’est, c’ était, mon petit plaisir de porter des robes en été. Je ne mettais que ça en fait. J’ai toujours trouvé que c’était tellement élégant et féminin.
— Celle-ci serait vraiment belle sur toi ! me dit-elle en plaçant le cintre près de mes épaules pour analyser les couleurs, puis la façon qu’a la robe de soirée de tomber. Tu dois l’essayer !
J’opine, la suivant dans les allées et la laissant surcharger mes bras de tout ce qu’elle trouve. Une employée vient me voir et me prend la montagne de vêtements pour les apporter à une cabine d’essayage. Le poids qui vient de partir me soulage, mais quand je pense au fait de devoir tout essayer, je me sens soudain prise d’une fatigue incroyable.
— Bon allez… tu ne vas quand même pas faire cette tête-là toute la soirée.
— Mais non, ça va être super chouette ! lui dis-je d’un ton sarcastique.
Après des dizaines d’essayages et des tonnes de « Wow », je me dirige enfin à la caisse pour payer les quelques morceaux choisis  : une jupe longue, deux camisoles bien simples, un body turquoise, puis un pantalon trois quarts entre le look propre et décontracté. Maryse me fusille du regard de ne pas avoir pris la robe qu’elle a dénichée au début.
— Ça n’a aucun sens que tu ne la choisisses pas. T’as l’air d’une déesse dans cette robe ! Si tu ne la prends pas, je te l’achète et tu devras la porter quand même.
— Je ne porte pas ça ce soir.
— Ça ne me dérange pas, mais tu devras la porter prochainement, quand tu décideras enfin de te sortir la tête du cul !
La franchise… Toujours la franchise. Ça a le mérite d’être clair.
— Ahhhh. D’accord, soupiré-je.
Je prends la robe marine, la dépose sur le reste des vêtements et paye pour finalement sortir de la boutique. Alors que je pense qu’elle en a assez, elle entre dans un autre commerce, là où il n’y a que des sous-vêtements. Je la dévisage quand elle me regarde d’un œil interrogateur en levant les bras dans les airs comme pour me dire « Mais pourquoi tu restes plantée là ?!? ». Encore devant le mur invisible qui délimite le mail et le magasin de lingerie, je la fixe sans bouger.
— À quand remonte la dernière fois où tu t’es acheté des sous-vêtements, Norah ?
Je m’interroge. Clairement pas depuis la dernière année et quand je lui en fais part, elle pointe son doigt sur le sol à ses pieds, m’indiquant d’entrer immédiatement afin d’y remédier. Autoritaire en plus…
— Je ne vois pas en quoi c’est nécessaire maintenant, lui fais-je remarquer.
Elle tend un bras et tire sur mon haut en coton afin de révéler ce qui se cache en dessous et quand elle remarque que je porte encore un top sport, tout en pointant du doigt avec un dégoût prononcé ce qui me sert de soutien-gorge depuis des années, elle lâche :
— Pour ça ! Ça va te faire du bien.
Pour quoi faire ? Personne ne les voit, de toute façon. Une heure plus tard, nous sortons enfin de cette boutique avec quelques sacs à la main. J’ai des petites culottes pour dix ans et quelques soutiens-gorge assortis.
— Alors, qu’as-tu envie de manger ? me demande-t-elle lorsque nous constatons qu’il est déjà dix-sept heures.
Sans attendre ma réponse, elle s’exclame :
— Je sais ! On va prendre une petite soupe dans un café, ensuite on ira se préparer, puis on commandera quelque chose au pub !
J’accepte, puis nous nous rendons dans un café du coin qu’elle adore. Je comprends qu’elle y vient souvent quand elle sort la carte fidélité de l’endroit afin de faire étamper son achat, ce qui lui vaudra un grand café d’ici une quinzaine de visites. Elle n’en a pas besoin, mais elle aime sentir qu’elle fait partie de quelque chose.
Après avoir mangé ce qui ressemblait à une soupe aux légumes, nous nous rendons à son loft en ville. Elle m’aide à emporter les sacs, puis lorsque nous mettons les pieds sur son paillasson d’entrée, elle remarque que je n’ai qu’une paire de Converse pour me chausser. Elle me pointe la garde-robe d’entrée et me dit qu’heureusement, nous avons la même pointure et que je pourrai donc mettre quelque chose de mieux. Quelque chose de mieux ? Qu’y a-t-il de mieux que des Converse ?
Après quelques remarques sur le confort qu’elle semble ignorer, je comprends que je ne gagnerai pas cette bataille et que je devrai me faire à l’idée de porter l’inconfort en feignant de m’amuser.
Nous nous asseyons sur son lit recouvert d’un jeté blanc immaculé. Elle n’a pas d’animaux ni d’enfants, ce qui lui permet d’avoir une grande partie de ses meubles et sa déco en blanc. Tout est agencé à la perfection. Son loft m’avait d’ailleurs permis de prendre de magnifiques clichés lors de sa séance boudoir trois ans plus tôt dans un décor épuré et moderne.
Maryse sort sa trousse de maquillage du tiroir de sa commode et entame les travaux en me parlant de tout et de rien, mais surtout en évitant de me parler de Tom, ce qui fait mon plus grand bonheur.
— Tu sais qu’une fois tes cernes dissimulés, tu reprends vie ! C’est surprenant, me fait-elle remarquer.
Il y a au moins de l’espoir ! Elle passe quelques coups de pinceau sur mes paupières, pendant ce qui me semble une éternité, dans un look qui se veut « charbonneux » pour utiliser ses termes. Même si je lui demande de ne pas trop en faire, elle s’acharne sur mon visage en chantonnant les airs qu’elle a entendu un peu plus tôt à la radio. Elle applique du mascara sur mes cils en avalant presque entièrement sa lèvre inférieure afin de se concentrer, puis finit par me regarder comme si elle était Michel-Ange peignant la chapelle Sixtine. Aucun doute, elle aime ce qu’elle a accompli.
Maryse détache ensuite ma tignasse, passe quelques doigts dans mes cheveux afin de les placer, puis me dit :
— Je pensais devoir refaire tes boucles au fer, mais je crois que c’est parfait comme ça !
Elle fouille dans un des sacs et me passe la longue jupe noire après en avoir arraché les étiquettes ainsi que le body turquoise, sachant très bien que je ne porterai pas la fameuse robe ce soir. Quand je me déshabille, elle fixe la marque sur ma cuisse, mais ne dit rien sauf un commentaire sur la caissière de la première boutique qui avait supposément des yeux de poisson. Elle imite même le mouvement de bouche d’une truite et je me mets à rire en regardant son imitation médiocre. Puis, elle me refait une mine de déception en pensant assurément à la robe.
— Écoute, fais pas cette tête. Je ne t’accompagne pas pour flirter, lui dis-je, constatant sa moue dépitée. Je la mettrai une autre fois quand tu me le diras, c’est promis !
Une lueur d’amusement traverse son regard et je regrette déjà d’avoir dit ça. Une fois que j’ai enfilé les nouveaux sous-vêtements, la jupe et le body, elle ouvre la porte de sa penderie et me fais signe d’avancer, fière d’elle.
Je ne peux faire autrement qu’esquisser un sourire en contemplant mon reflet dans le miroir. La version vampirique des derniers mois est miraculeusement disparue, laissant place à une femme nouvelle. On dirait moi, mais vivante et pétillante. Moi avant…
— Je continue de croire que la robe marine aurait été absolument parfaite, mais tu es vraiment belle !
— Merci. Je ne mentirai pas en disant que je n’aime pas le résultat. T’es une vraie pro !
Flattée par mes propos, elle se met à sautiller sur place en agitant les bras comme une vraie folle. J’étouffe un rire.
— Bon, c’est mon tour. Je reviens dans vingt minutes, m’annonce-t-elle en se rendant à la salle de bain avec sa trousse.
Pendant ce temps, je continue à m’admirer dans la glace, un peu déstabilisée par cette personne que j’ai mise de côté un an plus tôt, et que je n’avais pas encore retrouvée avant ce soir. Mes cheveux bruns légèrement ondulés que j’ai laissés sécher à l’air libre en sortant de la douche plus tôt sont à peine en bataille, mais juste assez pour donner un look indomptable. Le maquillage complémente le bleu de mes yeux et il est moins prononcé que ce à quoi je m’attendais. Ça me plaît ! J’admire la jupe noire et sa façon d’avantager ma silhouette, et je me rappelle à quel point j’aime porter des trucs longs depuis qu’une grande cicatrice de douze pouces longe ma cuisse gauche et une partie de mon genou.
Mes pensées sont interrompues quand elle revient de la salle de bain après plus d’une demi-heure. Elle est tellement canon que ma bouche s’ouvre quand elle entre dans la chambre. Elle porte une robe rouge qui lui arrive aux genoux et qui laisse entrevoir une partie de son décolleté, un cordon passant sous sa poitrine de sorte à définir sa taille. Ses cheveux blonds, coupés aux épaules, lui donnent un air de femme d’affaires, ce qu’elle est. Le rouge de ses lèvres révèle un côté beaucoup plus fatal et les escarpins qu’elle porte donnent l’illusion de jambes infinies. Ses yeux noisette ressortent à la perfection avec le maquillage qu’elle s’est fait. Franchement, elle est à couper le souffle ! Je me sens soudain comme une espèce de détritus à ses côtés, mais c’est peut-être une bonne chose, ça évitera d’attirer l’attention sur moi et je n’aurai pas à envoyer balader des hommes à la recherche de conquêtes d’un soir. Maryse, quant à elle, devra user de beaucoup de patience.
Elle fait un tour sur elle-même, me demandant du regard mon avis. Je la complimente et lui dis qu’être un homme, je serais à ses pieds. Elle sourit, beaucoup trop fière de sa personne et du pouvoir qu’elle exerce sur la gent masculine.
Quand elle prend son cellulaire pour appeler un taxi, je lui explique qu’étant donné que je ne boirai pas, je me propose comme conductrice responsable assignée. Elle ignore ce que je dis, m’affirmant que j’ai intérêt à boire avec elle. Autant qu’elle, en fait… Je soupire, mais n’étire pas plus longtemps cet échange qui, de toute évidence, ne mènera nulle part, puisqu’elle est aussi têtue qu’une mule.
Le chauffeur arrive à peine quelques minutes plus tard. Maryse place les escarpins qu’elle juge « parfaits » à côté de mes pieds, puis me fait signe de les chausser. Je soupire, encore, puis les mets. Je reste, malgré ma réticence, stupéfaite de l’agencement que ça donne et de leur confort. Et de toute évidence, les Converse tueraient un peu l’effet.
Comme Tom et moi avions la même taille, je n’ai pas porté de talons hauts depuis environ dix-huit ans. Dix-huit ans… Bordel ! Je me force à chasser ces pensées le plus rapidement possible, puis j’esquisse un sourire à ma copine.
Je prends ma veste, puis nous descendons et nous rendons au taxi. En ouvrant la portière, une vague de parfum inonde mes narines et je me demande comment nous ferons pour ne pas nous farcir une migraine avant d’arriver au pub où nous nous rendons. Je lis Tony sur l’insigne près du volant et quand il se retourne et que je remarque la méga moustache qui surplombe sa bouche, je ne peux lui imaginer un autre prénom. Maryse me regarde et retient un fou rire, constatant les mêmes détails que moi. Puis, elle me chuchote à l’oreille que nous irons marcher quelques minutes avant d’entrer dans le pub afin de faire partir l’odeur infecte qui imprègne déjà nos vêtements.
Lorsqu’on arrive à destination, elle lui tend deux billets et lui fait signe de garder la monnaie. Il lui sourit et lui offre également d’être celui qui nous ramènera. Je ne sais pas si je survivrai à un autre voyage en voiture dans cette odeur, surtout après quelques verres. Nous sortons finalement du véhicule et déjà je regrette d’avoir accepté quand une bande de gars, probablement de l’âge de mon fils, nous siffle de l’autre côté de la rue.
— Tu ne penses pas que nous aurions pu nous contenter d’aller jouer aux quilles ou une autre sortie bien simple ?! lui demandé-je.
— C’est que t’es pas mal plus belle avec ces escarpins qu’avec des souliers pour jouer aux quilles, me fait-elle remarquer en haussant un sourcil. Bon allez, courage !
Elle me donne une tape dans le dos et me tire par le bras, qu’elle emboîte sous le sien, puis nous allons marcher quelques minutes pour dissiper la fragrance « Tony ». L’air frais me fait du bien. Une fois les vapeurs infectes distribuées au grand vent, nous nous dirigeons vers le pub qu’elle aime tant et je prie, souhaitant que cette soirée défile à une vitesse folle.


Chapitre 2
Norah
À peine entrées, nous nous dirigeons vers ce qui ressemble à un vestiaire constitué d’une remise, quelques cintres de métal, un comptoir et un employé. Maryse me tend les bras pour prendre ma veste, puis crie :
— Hey, Yannik !
Au fond du vestiaire, celui que j’imagine être le Yannik en question se retourne et se précipite au comptoir pour prendre ce qu’elle lui tend. Il lui remet deux coupons pour que nous puissions récupérer nos biens un peu plus tard. Pas trop tard, j’espère ! Il est grand, cheveux blonds fous, comme si le vent l’avait décoiffé, mais ça lui donne du charme. Il ne remarque même pas que je suis là tellement ses yeux sont rivés sur ma copine. Je suis soulagée de passer inaperçue. Je déteste devoir entretenir des conversations vides de sens avec des inconnus, surtout ceux qui font presque la moitié de mon âge.
Après quelques échanges, elle se tourne enfin vers moi et me pointe une table au fond du pub afin que je m’y rende. Une fois assise, elle ne perd pas de temps et me confie que Yannik a un pénis incroyablement divin, en joignant son pouce et son index, ce qui me fait m’étouffer avec ma salive. Elle ricane.
— On l’a juste fait quelques fois, c’est tout, me souligne-t-elle.
— Assez pour trouver qu’il a un pénis incroyablement divin. Et puis, il a quel âge ? Vingt ans ?
— Vingt-quatre… Tu devrais essayer. Ils sont fringants comme de jeunes étalons à cet âge !
— Je passe… Merci.
Le serveur vient nous porter un menu et nous demande si nous désirons boire quelque chose.
— Un pichet de sangria ! crie mon amie pour qu’il l’entende malgré la musique.
Il tourne les talons, puis se dirige vers le bar où une serveuse aux origines typiquement irlandaises prend la commande. Ses cheveux d’un roux foudroyant, ses taches de rousseur et le petit espace qui sépare ses deux incisives quand elle sourit lui donnent un air coquet qui attire l’attention.
J’ouvre le menu et m’attarde sur la section des entrées étant donné mon faible appétit. Maryse me demande si j’ai envie de partager des nachos avec elle et je trouve l’idée plutôt bonne. Quand le serveur revient, je lui montre notre choix en pointant du doigt la photo sur le menu. Il sourit en guise d’approbation et se met à nous dire que lui aussi choisit toujours ça. Voilà qui est intéressant… Ne pas sortir depuis si longtemps, ça ne m’a pas gardé dans la courtoisie.
— T’as baisé depuis Tom ? lâche-t-elle soudain.
— Ça fait seulement un an. C’est pas comme si j’en avais besoin.
— Allez, tu vas me faire croire que ça te manque pas ?
— LUI me manque. Alors même si je me tape un type ici, un enfant à vrai dire, je ne pense pas que ça satisfera ce qui me manque réellement : l’affection de celui que j’aime. Et puis, ça fait tellement longtemps que je n’ai pas eu à séduire un homme… dis-je, embarrassée, en me demandant si je suis encore capable de jouer les femmes fatales.
— Écoute, t’es belle comme un cœur. T’as pas besoin de faire d’effort, fais-moi confiance. Et puis, Tom voudrait que tu te changes les idées et que tu recommences à vivre, tu le sais…
Je sais qu’elle a raison, mais je n’en ressens pas le besoin. Je pense que je ne me suis même pas donné de plaisir depuis ces douze derniers mois… Je me demande si c’est dû au malaise d’imaginer qu’il peut me voir ou simplement parce que ma libido s’est sauvée loin, très loin.
Mes pensées sont interrompues quand le pichet de sangria est déposé devant nous. Quelques minutes plus tard, l’assiette de nachos se joint à la partie. J’alterne entre mon verre, puis les bouchées de nachos dégoulinants de fromage. Le cuistot a même pris le temps de nous mettre quelques bouts de coriandre sur le dessus. Quel artiste ! Je reçois un message entre deux croustilles.


Je viens d’arriver chez Sam, on se fait une partie de jeux vidéo.
J’espère que ta soirée se passe bien.
Profites-en, m’man ! T’en as besoin !
Je souris, fière de mon fils. Maryse s’empiffre comme une goinfre. Sa façon de manger va complètement à l’opposé de son image si raffinée. Elle lâche de petits couinements lorsqu’elle croque dans les nachos.
Deux verres de sangria plus tard, je me sens déjà légèrement affectée. Je n’ai jamais eu une grande endurance à l’alcool et comme je n’en consomme jamais, j’en ressens les effets immédiatement. Je ne suis plus habituée à entendre autant de bruit et à essayer de discuter en même temps. Je me dis à moi-même que c’est parfait, ça m’évite de devoir parler de choses profondes et déprimantes. Mais en toute honnêteté, plus la soirée avance et plus je m’amuse en écoutant les déboires sexuels de mon amie nympho. Le plus drôle, c’est qu’elle ne se soucie aucunement de ce que les gens autour de nous pourraient entendre ou penser. Les mots queue, pénis et bite reviennent souvent et chaque fois je ris comme une ado. Sans aucun doute dû à l’alcool. La sangria est bonne et je suis de plus en plus éméchée.
Tandis que j’aperçois le pichet vide, un nouveau serveur vient déposer deux verres devant nous.
— De la part des mecs là-bas, dit-il en nous pointant deux jeunes hommes assis au bar.
Je rougis. L’un d’eux a les cheveux en bataille et serait dû pour une bonne coupe, mais son petit look négligé lui donne un air de vrai gars. L’autre, plus peigné, pourrait sortir d’un film de collégiens avec sa belle gueule. Maryse leur fait signe de venir et je n’ai pas le temps de l’en empêcher qu’ils sont déjà assis juste à côté de nous. Je me contente de lui mettre un coup de pied dans les jambes, ce qui la fait rigoler. Je me retrouve sur la même banquette que le négligé et Maryse doit déjà fantasmer à l’idée de se faire le collégien. J’ai envie de prendre mes jambes à mon cou vu la gêne qui me gagne, mais je suis prise au fond de la banquette. Je me contente donc de fixer mon rhum & Coke et de jouer avec la paille comme si j’avais seize ans.
— Tu sais qu’il y aura un concours de fléchettes en soirée ?
Il me parle à moi. Pas le choix… Je me retourne, puis lui réponds en haussant une épaule :
— Je suis nulle aux fléchettes. En fait, je suis bien bonne pour les lancer partout, sauf sur la cible.
Il rigole et m’offre de me donner quelques trucs avant de participer.
— De toute façon, tout ce que tu dois faire c’est d’atteindre cinq fois la cible, puis ils te donnent un coupon et tu peux ensuite participer au tirage, ce qui donne la chance aux moins bons de pouvoir gagner également. Ils nous donnent même dix chances de lancer.
Sa remarque me fait rire. Un concours, même pour les nuls, c’est bien !
— Merci pour le verre, dis-je au garçon à mes côtés.
— Je m’appelle Ian, se présente-t-il en me serrant la main.
— Norah !
Je tourne les yeux vers Maryse de l’autre côté de la table pour continuer les présentations, mais elle est déjà en train de rouler une pelle au collégien. Ma bouche s’entrouvre de stupéfaction, puis je me mets à rire, n’étant pas surprise qu’elle soit déjà bien réchauffée et prête pour un mec. J’espère juste que Ian ne se fait pas autant d’idées…
Il commence à me parler, puis je reporte mon attention sur lui. Pour la première fois, je le regarde droit dans les yeux et remarque que les siens sont bruns, comme ses cheveux, et bordés de cils plutôt épais. Sa mâchoire est bien définie, une barbe plutôt longue la garnit et donne de la maturité à son visage. Je me demande s’il est beaucoup plus vieux que mon fils. Je me surprends à souhaiter que ce soit le cas, comme si ça changeait réellement quelque chose.
Nous échangeons sur nos emplois et il me confie travailler comme mécanicien pour l’entreprise de son père. Il n’est donc pas très vieux, mais suffisamment pour avoir étudié dans le domaine. À moins que papa lui ait tout montré ?! Comme s’il lisait dans mes pensées, il me dit qu’il a suivi son cours en mécanique six ans plus tôt après avoir pris deux années sabbatiques. Selon mes calculs, ça lui donne donc environ vingt-six ans. Une petite voix dans ma tête, celle qui danse avec la sangria, me dit qu’on s’en fout. Je hausse les épaules, comme si la petite voix et moi avions réellement eu cet échange et qu’elle avait gagné. Je décide de mettre mon cerveau de côté et de juste laisser couler.
Voulant m’adresser à Maryse, je constate que la banquette devant est vide. Non… Elle s’est déjà éclipsée avec le gars ?! Ian semble aussi chercher son ami du regard.
— Tu crois que Sammy et elle sont partis s’envoyer en l’air ? me demande-t-il, un sourcil légèrement plus élevé que l’autre.
— Bahhh, je sais pas trop…
En fait, je le sais, et je le sais vraiment ! Il est même certain qu’elle est en train de se le taper. Et pas qu’un peu ! Probablement dans les toilettes ou une cage d’escalier. Mais je préfère faire comme si je n’en avais aucune idée et juste pour continuer sur ma lancée d’hypocrisie, je lui demande :
— Tu veux qu’on aille voir ?
— Pas la peine, Sammy est apparemment comme ton amie, dit-il avant de rire.
Je lui demande de quelle ville il est, puis la conversation dérive vers sa passion : les voitures rétro. Bon, je n’ai jamais été du type bagnoles, mais Tom et moi avions comme projet de nous trouver un vieux pick-up, un de ces jours, et de le restaurer. Un projet parmi tant d’autres qui ne verra jamais le jour. Je chasse ces pensées de ma tête, puis fais signe au serveur de revenir. Je lui commande à nouveau un pichet de sangria, bien décidée à ne plus penser à Tom de la soirée. Je passe une main dans mes cheveux afin de replacer la mèche frisée qui m’est tombée devant les yeux alors que Ian me confie le plus gros secret de son existence :
— Je ne m’en vante pas souvent, mais je ne déteste pas trop les boissons de femmes, me chuchote-t-il. Même si je préfère une bonne bière, l’été sur une terrasse, c’est pas si mal.
Nous continuons de parler de tout et de rien et je me surprends même à rire quelques fois, ne pensant plus à rien sauf au moment présent. La conversation est agréable, même si nous devons parler plus fort que nous le ferions devant un café. Ian semble être un jeune homme adorable. Il me mentionne qu’il me trouve magnifique, me faisant rougir du coup. Il ne me pose aucune question indiscrète, me laissant surtout parler de mon travail qui est également ma passion. Je ne parle pas de mes enfants, ne voulant pas les impliquer dans une histoire sans importance et sans lendemain. Il semble intéressé par tout ce que je dis et je fais de même lorsqu’il me parle des voyages qu’il projette de faire. Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé, mais la disparition de Maryse me dérange de moins en moins.
Plus la soirée avance, plus le bruit augmente. Des voix fortes commencent à s’entremêler à la musique pour ne devenir qu’un bruit de fond assourdissant, le son typique d’un pub bondé. L’endroit vient d’atteindre sa pleine capacité. Aucun banc n’est vide sauf celui de ma copine, ce qui me fait grimacer. Elle m’a abandonnée pour aller se faire baiser en me laissant discuter avec un inconnu. Chuuuut ! me dit ma petite voix intérieure. Alors que je me demande où elle est passée, Ian se lève de la banquette, puis me tire par la main.
— Si tu veux avoir des chances de gagner, nous ferions mieux de nous entraîner.
Il me traîne jusqu’à un mur de briques auquel plusieurs cibles sont fixées. Le mur est recouvert de petits trous, ayant déjà subi les assauts de plusieurs personnes dénuées de visou comme moi. Il fait attention de choisir la cible la plus éloignée des autres, craignant probablement pour la survie des autres clients dans le bar. Ian me passe une fléchette, puis s’approche et se place derrière mon dos. Son bras longe le mien et sa main vient soutenir le mouvement qu’effectuera la mienne au moment de balancer le truc pointu que je tiens entre mes doigts. Son contact ne me fait pas sursauter, mais ne me fait pas perdre mes moyens non plus, ce qui en soit est plutôt bien. Ça fait longtemps qu’un homme n’a pas été aussi près de moi.
— Heyyyy, Norah ! s’écrie mon amie en m’enlaçant d’un bras autour du cou, dégageant Ian de sa position.
Je me tourne pour la regarder et remarque ses cheveux légèrement en bataille. Sammy semble avoir également perdu son look soigné. Elle me sourit, puis crie qu’elle veut aussi essayer. Sa bonne humeur est contagieuse. Impossible de lui en vouloir. Je me demande quand même si elle pense à se protéger quand elle se tape ces mecs. Mon côté maternel est parfois irrépressible… Ou c’est simplement le gros bon sens.
Je reprends donc là où j’en étais avec Ian. Après une dizaine de lancers, je commence à enligner les fléchettes comme une pro. Je m’étonne même à foutre un coup sur l’épaule de Ian quand je compte mon douzième lancer réussi. Maryse me pousse d’un coup de hanche et me prend les fléchettes des mains. Sammy étant sorti pour aller fumer, elle s’ennuie et cherche de quoi s’occuper. Elle doit venir souvent, car elle enligne les dards les uns après les autres sans la moindre hésitation.
— Tu sais que le gagnant remporte deux mille dollars ? me lance-t-elle. C’est Sammy qui me l’a dit tantôt !
Ils ont au moins discuté avant de baiser… Ou après. Peu importe, cette information me semble plutôt intéressante. Le prix, pas leur baise…
Deux mille dollars… Le flash des restos de New York vus à la télé la veille me revient. Pas que je n’ai pas les moyens de me payer une telle escapade, mais je préfère ne pas toucher à l’assurance vie de Tom afin qu’elle serve en quasi-totalité pour les enfants quand ils en viendront à quitter la maison. Et comme je n’ai pas travaillé durant plusieurs mois, j’ai un peu de rattrapage financier à prioriser avant de me permettre un voyage.
Je la serre dans mes bras, me servant de cette accolade pour lui chuchoter à l’oreille :
— Tu te protèges au moins ?
— Tsss, cesse de jouer à la mère. Bien sûr ! Qu’est-ce que tu penses ?! Je n’ai pas envie de devoir changer des couches et entendre pleurnicher à longueur de journée. Ma vie solitaire me plaît et je ne risquerai pour rien au monde de perdre ça, sans vouloir t’offenser, fait-elle en secouant la tête d’un air dégoûté.
Sammy revient, s’adosse au mur près de nous en la regardant, puis envoie subtilement un thumbs up à Ian, qui lève les yeux au ciel. Je fais comme si je n’avais rien vu, même si Maryse serait du genre à faire la même chose.
Après quelques lancers, un homme avec un micro interrompt le band au fond du pub. Je n’avais même pas remarqué qu’il y avait un band . Tout excitée, Maryse saute sur place comme la gamine qu’elle est, attendant ce qu’annoncera cet entracte.
— Le bar doit fermer et nous devons tous rentrer chez nous, dis-je en ricanant à mon amie qui regarde l’homme au micro.
— CHHHUUUTTT ! me gronde-t-elle, son index sur la bouche en signe de silence, les yeux toujours rivés vers la scène.
— Oupsss, j’ai oublié que j’ai commandé une autre tournée de saannnnngriiiaaaa plus tôt, lancé-je, un peu réchauffée.
Ian me sourit, tourne les talons et se dirige vers la table quand il voit le serveur, pichet à la main, nous cherchant des yeux. Il lui tend un billet, puis revient avec quelques verres et nous sert. Maryse ne remarque rien, attendant encore que l’homme au micro crache ce qu’il a à dire. Je remarque qu’il a une chevelure tout aussi enflammée que la barmaid et je me demande s’ils ne sont pas frère et sœur tant la ressemblance est frappante.
Il commence donc son speech sur le principe du jeu et précise que c’est seulement dans le but de s’amuser et que le prix sera tiré à la fin de la soirée. Je devrai attendre jusqu’à la fermeture ?! Je regarde mon cellulaire et reste stupéfaite de la vitesse à laquelle la soirée a passé. Il est déjà minuit… Tout ceci est beaucoup moins pénible que je ne l’avais imaginé, je dois bien l’avouer.

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