Le thaumaturge et le comédien (Le cycle Domanial 1)

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Le Domaine, vieille contrés fictive, est sur le point de faire éclater la révolution qui le verra se transformer en la République Domaniale. Deux femmes de la haute aristocratie déclinante, la Rainette Dulciane et sa première dame de compagnie, la vicomtesse Rosèle Paléologue, s’aiment d’un amour interdit, fort et indissoluble que rien, pas même la conflagration sociale qui approche, ne détruira. Mais la Rainette du Domaine a aussi un amant, torride et terrible, Cégismond Novice, dit le thaumaturge, personnage trouble, vif et brutal. La terrible soif de cet homme étrange est consommée tandis que la passion envers la suivante reste pudiquement cérébrale et verbale. Mais alors, où donc est l’amour ? Quelle est la nature des sentiments qui motivent des trajectoires et des choix si torves ? Huit décennies plus tard, une des descendantes de la suivante aimée, une cinéaste du Ministère des Arts Visuels qui s’appelle elle aussi Rosèle Paléologue, cherche à reconstituer, pour un film, ce que fut le contexte social, sentimental et émotionnel de cette torrentielle passion saphique blessée, de portée historique. Il faudra, entre autres, dénicher un comédien trempé pour jouer le fameux thaumaturge, cette épine au pied, cet insondable mystère masculin. Cela ne se fera pas sans de nouvelles et parfois douloureuses explosions émotionnelles. La compréhension et la perpétuation du drame ambivalent de l’amour peuvent-ils survivre aux changements d’époques ?

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Nombre de lectures 14
EAN13 9782923916552
Langue Français

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LE THAUMATURGE ET LE COMÉDIEN - Le cycle domanial 1 -
PAUL LAURENDEAU
© ÉLP éditeur 2013 www.elpediteur.com elpediteur@yahoo.ca
ISBN : 978-2-923916-55-2
ÉLP éditeur, le service d’éditions d’Écouter Lire Penser, un site dédié à la culture Web francophone depuis 2005, vous rappelle que ce fichier est un objet unique destiné à votre usage personnel.
Illustration de couverture :
Allan E. Berger, par reprise d’un travail de Francesco Hayez : Il bacio, 1859.
Révision du manuscrit : Aline Jeannet
Imaginons un être qui aurait une conscience semblable à la conscience humaine, mais qui serait - si cela peut s’imaginer – entièrement passif, sans activité pratique, sans besoins, sans mouvement, sans pouvoir sur les choses à l’aide de ses membres ou de ses mains ; pour un tel être, ses impressions se dérouleraient comme une sorte de rêve ; il ne pressentirait même pas ce que peut être une connaissance qui pénètre dans les choses et cherche ce qu’elles sont en elles-mêmes.
Henri Lefebvre,Logique formelleLogique dialectique. Paris : Éditions sociales, 1947, pp. 15-16.
I. LE THAUMATURGE
Chapitre 1
C’est une histoire assez incroyable que je vais te raconter là, ma petite Rosèle. Une histoire qui a pris forme il y a quatre-vingts ans passés. Mais c’est une histoire vraie. Une histoire qui concerne notre bonne ultime Rainet te, dont on se gausse bien de nos jours. C’est que le plus bel exemple de force et de volonté intérieure, il m’est venu de la Rainette. Ah tu souris, tu ricanes, tu te gausse s aussi, comme les autres, là, nos historiens vendeurs de mensonges. Quand l’Histoire est racontée par des sociétés par actions, voilà où cela nous mène. Et ils vous la pr ésentent aussi comme une sotte et une vilaine, à l’École domaniale, la Rainette ? C’e st ça, hein ! Eh bien, écoute-moi attentivement.
C’était une douzaine d’années avant que la Révoluti on n’éclate. J’étais jeune et fort jolie à cette époque. Seize printemps, dix-sept peu t-être. Je m’adorais moi-même. Quand je baguenaudais dans le grand Palais domanial , je m’attardais dans la vaste salle des glaces. Je coiffais lentement mes longs c heveux noirs. Je retirais mes petites bésicles, les accrochais à mon corsage, et plongeai s mes grands yeux noirs dans leur reflet, en affectant de rajuster ma stricte tenue d e première dame de compagnie de la Rainette. Je faisais cela chafouinement pendant de longues minutes, jusqu’à ce que je sois certaine que la salle des glaces fût déserte. Quand elle était complètement vide, j’approchais doucement ma bouche de son reflet dans la plus haute des glaces. Je me faisais la bise à moi-même furtivement, mais sans a mbivalence. Ah, si j’avais pu me dédoubler ces moments-là, j’aurais su quoi faire de moi-même, va ! J’étais presque aussi jolie que toi, ma petite Rosèle. Moins pétrie de confort, moins poupette. Je n’étais qu’une fille de ferme, blasonnée à la hâte du statu t de Vicomtesse par une camarilla décadente qui ne voyait plus très clair dans le fou illis du lignage et de la roture domaniaux. Dame de compagnie de la onzième heure, j ’avais le port resté encombré dans quelque chose de modeste, mais j’étais fort ma gnétisante. Et la Rainette n’y était pas insensible.
Comment te la décrire ? Elle ressemblait à ses phot os officielles, et en même temps elle ne ressemblait à rien de connu ou de compréhen sible. Il y avait en elle une langueur, une apathie indéfinissable. Ah, elle n’ét ait pas bête ou demeurée. Il s’en fallait de beaucoup. Elle pouvait être vive par mom ents, fulgurante même. Mais, en même temps, il semblait lui manquer les raccords le s plus ordinaires à l’existence. C’est comme si elle vivait à côté de sa vie. Sans p erruque, ses cheveux, d’un roux éteint, étaient toujours très courts, coupés presqu e ras. Sans fard, sa peau était d’une troublante blancheur crayeuse et veinée de bleu. El le avait les yeux d’un vert acide, très vifs. Ses lèvres étaient d’un rose fascinant. Je n’aurais pas dédaigné presser les miennes tout contre. Nous étions à peu près de la m ême taille, mais elle était mon aînée d’une bonne dizaine d’années. Elle était plus maigre que moi, et elle avait le long nez des femmescentriotesanial. Je, c’est-à-dire originaires des Tribus du Centre dom te le dis sans rougir, Rosèle : la Rainette est pro bablement la femme la plus attirante que j’aie jamais vue. Et je ne mentais à personne à l’époque sur le trouble qu’elle suscitait en moi. Et pourtant, dans ce temps-là, ma belle Rosèle, le saphisme était puni de mort. Je m’en moquais bien. C’était déjà la révo lte contre l’ordre ancien pour nous. Et quand je disnous, j’entends la Rainette et moi.
Elle m’appelaitServilla. Elle prétendait que cela me rendait docile comme il le fallait. Combien cela peut-il être mièvre et dérisoire quand on y pense. Affubler leur entourage immédiat de surnoms ridicules et vexatoires était l eur manière à eux de prétendre tenir
la bride domaniale sous bonne tension. Ah, ça ne le s a pas empêchés de tous finir dans une boue de sang. Et ils ont eu ce qu’ils méri taient, ça c’est sûr. Sauf peut-être la Rainette. Tu souris, Rosèle. Tu me prends pour une vieille soubrette racornie dans ses convulsions serviles de jadis. Tu as tort, mignonne tte. Grand tort. J’ai embrassé les idées de la Révolution. J’ai animé des comités cito yens. J’ai tiré au fusil, et fort tôt, et fort haut, et fort juste. J’ai détruit l’ordre anci en en moi et autour de moi. J’endosse nos valeurs. Mais je te le dis Rosèle, il est arrivé de s choses avec la Rainette que nos historiens corporatifs comprennent mal, et décriven t bien plus mal encore.Servilla qu’elle m’appelait. Tu te rends compte ! Et elle me vouvoyait par à-coups. Je l’entends encore :
« Mais rajustez ces bésicles, ma pauvre Servilla ! Sur le bout du nez ! Il faut que vous puissiez regarder au-dessus et montrer ces bea ux yeux d’anthracite à tout moment. Vous gâchez vos charmes, ma petite. Sur le bout de ce petit nez fouineur, les bésicles. »
Je dis que c’est par à-coups qu’elle me vouvoyait, parce que le soir, devant sa coiffeuse quand, à sa demande, je massais longuemen t son cou pâle et sa fine nuque dénudée, il finissait bien par jaillir le petittuintime, fiévreusement chuchoté :
« Tu as les mains si douces, ma Servilla. Douces et fermes en même temps. Voilà des mains qui, un jour, accompliront de grandes cho ses pour notre Domaine. Mais je ne serai plus là. »
Si, si, Rosèle, elle disait ça. Ça t’étonne ? Ah, e lle avait du nez notre ultime Rainette, Dulciane, épouse discrète et effacée de Ludovor VII , dernier Rainet domanial et tyran dézingué pendant les dix mois qui ébranlèrent notre monde. On en fait une conne sans envergure dans nos bandes passantes historiques, et franchement, moi qui l’ai intimement côtoyée, ça me vexe quand même. Non, Ros èle, je n’ai jamaisfait l’amour avec Dulciane. Du moins pas au sens où l’entendent les petites filles de ton rythme moderne. Ça ne fonctionnait pas comme cela en ce te mps-là. J’en ai peut-être eu envie quelquefois, mais moins souvent que tu ne le penses. C’est moi-même que j’aimais. Et je méprisais discrètement Dulciane, co mme tous ceux de sa classe. Jusqu’à ces événements enclenchés douze ans presque jour pour jour avant la Révolution, et qui, dans des conditions aussi doulo ureuses qu’incroyables, allaient faire de Dulciane mon icône pour toujours.
Ce Palais domanial, ma Rosèle, était un foutoir inn ommable, et là-dessus, par contre, nos historiens colporteurs n’ont rien exagé ré. En plus d’être un lupanar à décadents, c’était un local parfaitement insalubre. C’est très ironique qu’il soit devenu aujourd’hui le plus gros hôpital du Domaine, car à l’époque, on y crevait plus qu’on n’y guérissait. Y vivre était une souffrance constante. On s’y trouvait à tout moment saisi de quelque malaise, et il fallait avoir une santé s olide et le coeur bien accroché pour y circuler, même temporairement. De plus, tu n’es pas sans savoir que Dulciane et Ludovor VII avaient un fils unique, le petit Cyprie n, qui allait finir, à dix-huit ans, criblé de balles par le peloton d’exécution de la Garde ci toyenne. Cyprien, Roitelet du Domaine, héritier du heaume, voué par l’histoire à finir les fesses par terre, avait six ans au moment des événements étranges que je te rac onte. C’était un enfant assez mièvre, calme, mais peu attachant. C’était aussi un petit sauvageon qui ne profitait pas beaucoup de l’air des Jardins domaniaux. Il restait constamment confiné dans les salles du palais, y fouinant, y fouissant comme un méchant petit rat à fraise.
ÀlaisserCyprienmuserconstammentdanscegrandp alaisglacialetlugubre,l’on
ÀlaisserCyprien muser constammentdans ce grand p alais glacial etlugubre,l’on s’exposait à ce qui devait arriver. L’enfant tomba malade. Un mal indéfinissable s’empara de lui, et s’aggrava en peu de mois. On l’ alita, et mit en branle une batterie de soins barbares et de thérapeutiques hétéroclites dans l’agitation bringuebalante la plus inopérante, et l’exaltation la plus noire. Au cœur de cette mêlée délirante, seule Dulciane semblait ne pas perdre sa contenance. Tout se passait comme si elle voyait sa vie en biais, comme si les effets de la réalité tangible ne se ressentaient pas de front en elle. Elle restait au chevet du petit Cypr ien, parfois roide, parfois badine, toujours en porte-à-faux avec le rythme ambiant. La maison était au branle-bas et, dans sa torpeur mélancolique, la Rainette laissait la vie du petit héritier domanial chuinter entre les fissures murales sans faire d’ef fort particulier pour colmater quoi que ce soit.
Ludovor, pour sa part, le prenait tout autrement. C ela m’amène à te dire un mot sur les rapports entre Ludovor et Dulciane. Ils étaient tout sauf ce que l’iconographie en a fait. Le mariage, qui avait été contracté pour scel ler une alliance avec les puissants peuples industriels du Centre domanial, fournissait la toile de fond sur laquelle se projetait Dulciane avec son nez trop long, ses yeux trop verts, ses cheveux trop roux, sa peau trop pâle, son corps trop maigre. Eh bien o ui, ma Rosèle, il y a des tendances historiques qui ne mentent pas. Un ethnocidaire aus si méthodique que Ludovor VII n’allait pas se métamorphoser dans l’alcôve en aman t passionné des grandes maigrichonnes du Centre du Domaine. Quand Dulciane entrait dans une salle où se trouvait Ludovor, celui-ci frissonnait de répulsion . Et cette répulsion n’était pas interpersonnelle. Ils entretenaient, au contraire, des conversations animées, souvent enjouées même. Non, la répulsion épidermique de Lud ovor pour cette petite houri centriote de bonne famille, était une répulsion eth nique. Perdre son héritier, pour notre Rainet, aurait signifié devoir vaincre à nouveau so n dégoût pour Dulciane, et tout reprendre à zéro. Il n’en était simplement pas ques tion dans ses calculs. « S’il meurt, je te répudie », disait-il nerveusement au chevet de C yprien, comme pour accuser la Rainette de son indifférence apparente face au sort du Roitelet. Le programme synthétisé là était en fait bassement égoïste chez notre ultime souverain. Il s’agissait de préparer la non-étreinte de demain avec Dulciane . Voyait-elle la constellation d’implications ? Pas évident. Quoi qu’il en soit, e lle se tournait vers lui, silencieuse, un sourire figé sur le visage. Elle tirait alors une v raie tête de demeurée, et nos historiens superficiels s’y sont bien trompés. Ou encore pire, elle marmottait de vagues réparties en dialecte du Centre, ce qui achevait d’exacerber au possible cette nuque rasée de Ludovor. Ah, en présence de son satrape, elle ne do nnait pas sa mesure, la pauvre Rainette du Domaine, et j’en étais toute retournée. Enfin pour résumer, le Rainet Ludovor était à cran, à cause de la maladie de leur fils, et le laissait ostentatoirement savoir à la ronde.
Déjà mal goupillée, cette affaire de la maladie du Roitelet prit une dimension particulièrement hirsute quand la populace domanial e s’en mêla. Ah, la populace prérévolutionnaire, Rosèle, ta génération ne peut t out simplement pas se la représenter. C’était une racaille loqueteuse et vén ale, longuement macérée dans huit siècles de tyrannie brutale. Une vermine humaine ir rationnelle, prompte à s’agglutiner en processions bigarrées et autres démonstrations d e docilité craintive. Des crève-faims qui gavaient leurs oppresseurs, des guenilleu x qui les couvraient de parures, des homoncules grelottants qui les déifiaient. Une hont e. Une blessure. Une lie fétide. La rumeur de la maladie du Roitelet se répandit comme une peste, et se ruèrent alors sur les parois du palais des cortèges de pleureuses et de portefaix brandissant et scandant
toute la littérature torve de leurs almanachs. Un c loaque humain campa autour du palais, dont on laissait toujours les grilles du mu r d’enceinte ouvertes pour de telles occasions ostentatoirement serviles. Cette populace démunie finit par bivouaquer en permanence, dans l’ardeur démesurée de la fausse dé votion de ceux qui misent sans réfléchir sur l’héritier du pouvoir tyrannique comm e espoir de changement. On chanta, on scanda, on invoqua, on incanta, les pieds dans l a neige et la tête dans la boucane suffocante des torches curatives.
C’est de ce bourbier grouillant et puant que jailli t le thaumaturge.

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