Les SOMBER JANN
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Les SOMBER JANN

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Description

Une trilogie à ne pas manquer
Déjà plus de 1 515 000 lectures sur Wattpad
Suivie par plus de 96 000 lecteurs
Classé #1 durant plus de 10 mois consécutifs dans la catégorie Thriller
J’habite dans le Dakota du Nord, l’étrange famille Somber Jann s’installe juste en face de chez moi… Je suis Engy, j'ai 16 ans.
Un soir, avant d’aller à une fête, je me retrouve poursuivie par un groupe d’inconnus. Juste avant qu’ils ne m’enlèvent, mon voisin arrive à mon secours. Tel un psychopathe, d’un seul coup de couteau agile, Jaylen tue de sang-froid un de ces agresseur.
Redevable, intriguée et attirée face à mon sauveur, je ne cesse d’espionner cette famille. Je tente par tous les moyens de m’approcher de lui. Ce que je ne sais pas encore, c’est que je suis en danger à ses côtés...
Maintenant, j’en sais trop sur cette famille... Je suis la captive non pas d’un héros, mais d’un tueur en série!…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 10 mai 2017
Nombre de lectures 64
EAN13 9782924016619
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les éditions ÉdiLigne Inc.
www.EdiLigne.ca
Candiac, Québec, Canada
Tél. 514.990.6534 / 1.800.990.6534
info@ediligne.ca
Catalogage avant publication
de Bibliothèque et Archives nationales du Québec
et Bibliothèque et Archives Canada
Havendean, Cynthia, 1987-
Les Somber Jann, 16 ans +
Sommaire : saison 1 -- saison 2 -- saison 3.
ISBN papier : 978-2-924016-58-9 (vol. 1)
ISBN papier : 978-2-924016-59-6 (vol. 2)
ISBN papier : 978-2-924016-60-2 (vol. 3)
ISBN e-pub : 978-2-924016-61-9 (vol. 1)
ISBN e-pub : 978-2-924016-62-6 (vol. 2)
ISBN e-pub : 978-2-924016-63-3 (vol. 3)
I. Titre.
PS8615.A8S65 2016 C843’.6 C2016-941813-8
PS9615.A8S65 2016
Dépôt légal - Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2016
Dépôt légal - Bibliothèque et Archives Canada, 2016
Certificat d’enregistrement du droit d’auteur de l’OPIC no 1136077
Émission: 15 décembre 2016
Conception graphique: Annie-Claude Larocque
Images originales de couverture : Shutterstock
Mise en pages : Annie-Claude Larocque
Révision : Hélène Belzile, André Larocque
Adaptation européenne : Émilie Léonard et Lucie Barnasson
Tous droits d’adaptation et de traduction réservés. Toute reproduction en tout ou en partie, par quelque moyen que ce soit, graphique, électronique, manuelle ou mécanique, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur et de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Fabriqué au Québec, Canada


Chapitre 1
Engy
Je me souviens parfaitement de leur arrivée. Il n’y avait pas de camion de déménagement. Aucun meuble à transporter. Ils allaient juste vivre en face de chez moi avec uniquement des clefs de voiture en main et aucun objet personnel ou autre. Je me souviens que, dans la cuisine, ma mère a marmonné à mon père quelque chose comme : « Ils ont acheté la maison déjà meublée ». Ensuite, ils ne se sont plus souciés d’eux. Alors que moi, c’était tout le contraire…
C’était le début de l’été et chaque matin, je m’installais pour le petit-déj près de la baie vitrée pour observer ces nouveaux venus. Sur la boîte aux lettres près de la rue, on pouvait y voir : Somber Jann. Dans ce quartier résidentiel, toutes les maisons sont semblables : des habitations de plain-pied, aucun arbre, que des pelouses bien taillées. Seules les couleurs des bâtisses nous différencient les uns des autres. Je connaissais la maison par cœur, puisque Madame O’Neill vivait là auparavant et j’allais souvent lui rendre visite. Malheureusement, elle est décédée il y a déjà huit mois. La maison a eu du mal à trouver preneur, sachant que le corps de Madame O’Neill avait été retrouvé contre le carrelage de la salle de bain. Elle gisait là depuis une semaine m’a-t-on dit. En tout cas, les Somber Jann ne semblent pas dérangés d’avoir acheté cette maison. J’ai pu apercevoir celui qui doit être le père : le crâne chauve, très grand et costaud. Avec son regard froid, il surveille toujours ses arrières quand il prend son courrier. Si le compte est bon, je crois qu’il a trois fils. Deux jumeaux complètement identiques : cheveux échevelés, blonds, un look décontracté. Le troisième est un peu plus vieux, il est très différent : une tignasse aussi noire que les ténèbres, un regard sombre et l’un de ses avant-bras est rempli de tatouages. Même s’il semble sinistre, il est plutôt mignon. Il conduit une Dodge Challenger noire. J’ai connaissance de ses sorties, car le moteur de sa voiture gronde assez pour procurer des vibrations jusque dans le séjour de ma maison. La seule raison pour laquelle je suis la seule de la famille à regarder constamment en face de chez moi, que ce soit par la cuisine ou par ma chambre, est que j’ai remarqué quelque chose de louche les concernant. Ça fait maintenant deux mois qu’ils ont aménagé et ils n’ont jamais de visite. La nuit comme le jour, ils ne sont pas très présents. Ils n’ont jamais d’ordure. Quand le camion d’éboueur passe, cette maison est la seule à n’avoir rien au bord du trottoir. C’est peut-être ridicule, mais tout humain produit des déchets un jour ou l’autre, il me semble… Et j’ai surpris le père en train de décharger des sacs noirs de la voiture de son fils, le soir, alors que je marchais pour retourner chez moi. D’accord, on peut dire que des sacs noirs sont inoffensifs, mais quand un tel geste est posé à onze heures le soir, qu’il vous aperçoit le voir agir et que son regard vous glace le sang, ce n’est pas rassurant. D’autant plus que je l’ai surpris par la fenêtre de ma chambre, à plusieurs reprises, à décharger des sacs étranges. Le jour, ça m’irait, mais la nuit… je trouve ça suspect. De plus, il y a un Doberman qui surveille l’entrée de la cour arrière. Seule une clôture l’empêche d’attaquer les passants.
— Cette tenue te va à merveille, Engy, minaude Beverly.
Elle tente d’ajuster ma jupe courte et me contemple un moment.
— Tu es parfaite !
Je me retourne pour me voir dans le miroir de ma chambre et j’aime bien ce que je vois. Ce n’est pas mon style habituel, mais depuis le début de l’été, on est invités aux fêtes disjonctées de Fred, un ami du lycée. Mes parents croient constamment que je vais dormir chez Beverly, ce qui n’est absolument pas le cas. J’ai seize ans, et j’ai découvert l’alcool, les fêtes, et cette forme de liberté. Les mensonges envers mes parents sont devenus réguliers, ce que je n’aurais jamais osé faire avant. Mais pour rien au monde je ne raterais mes vendredis soir chez Fred.
Beverly finit d’onduler ses cheveux alors que j’ajoute un rouge à lèvres rouge sur mes lèvres pâles. Avec ma tignasse brune, le contraste me va plutôt bien. J’essuie le contour où j’ai un peu dépassé et Beverly se tourne vers moi.
— On doit se dépêcher, Engy. En y allant à pied, on va être les dernières à arriver là-bas.
À pied, cela se fait bien. De plus, on doit avoir quitté ma maison avant vingt-deux heures, au moment où ma mère revient de son travail aux urgences de l’hôpital. Si elle me voit habillée ainsi, elle me séquestrera pour le restant de mes jours. Et je n’ose imaginer le visage de mon père s’il l’apprend, lui qui tient à ce que je sois pudique. Si je l’écoutais, je serais habillée avec un ensemble de jogging jour et nuit.
Beverly sort de son sac à dos une bouteille de vodka et nous buvons quelques gorgées. Juste assez pour nous sentir réchauffées avant de nous rendre là-bas. Après quelques shoots, on sort à l’extérieur, puis Beverly et moi commençons à marcher. La soirée est fraîche et la plupart de mes voisins ont déjà éteint leurs lumières. Je vois parfaitement Beverly commencer à chanceler devant moi.
— Alors, articule Beverly, vas-tu finir par embrasser ce beau Dustin ?
Je lève les yeux au ciel. Les parents de Dustin et les miens sont amis depuis des années, et je ne sais pas pourquoi, mais nos familles ainsi que nos amis croient que c’est écrit dans le ciel que Dustin et moi sommes faits pour finir ensemble. Pourtant, ça fait déjà douze ans que l’on se connaît. Alors, je dirais même, qu’aucune attirance ne flotte entre nous. Du moins, de mon côté, ce qui n’est pas le cas de son côté à lui, je crois. Le pauvre… Je ne le regarde jamais quand il me parle, et je ne lui offre aucune attention. Même quand nous sommes obligés de faire nos devoirs ensemble à la maison, je passe mon temps à envoyer des textos, alors que lui espère que je daigne adresser un seul regard dans sa direction. Il est mignon, social et hyper gentil, mais c’est comme mon frère. Nous avons toujours été amis, il est dur pour moi de voir autrement maintenant.
— Tu sais comme j’adore quand tu me poses cette question, marmonné-je.
Elle se tourne vers moi et me sourit de plus belle.
— C’est parce que je sais à quel point tu lui plais. Mais il n’ose pas te l’avouer.
— Allez, avance ! décrété-je en la poussant doucement pour qu’elle continue de marcher.
Tranquillement, je ressens à mon tour les effets de l’alcool se propager en moi avec cette chaleur vive qui réchauffe mon corps, mes joues qui s’empourprent et ma vision qui se brouille quand je marche un peu trop vite. Après quelques coins de rue, des phares bleus nous aveuglent avant que la voiture s’arrête juste à côté de nous. Je distingue mal ses occupants, mais j’entends des voix de garçons plutôt joyeux. Je finis par entrevoir le conducteur quand il baisse la vitre et sourit à pleines dents vers Beverly.


Chapitre 2
Engy
— Tiens, tiens, tiens, chantonne le conducteur. Qu’est-ce qu’on a là ? Vous allez quelque part, mesdemoiselles ?
Même si je suis derrière Beverly, je sais qu’elle leur sourit, à voir le visage du conducteur qui ne détache pas ses yeux de cette dernière. Un moment, je me suis demandé si elle les connaissait. Mais les soupçons se sont évaporés quand le mec, assis côté passager, nous a demandé nos noms.
— Beverly, et elle c’est Engy, dit-elle avec allégresse en se tournant vers moi.
Beverly me caresse doucement l’épaule comme si elle souhaitait me mettre en valeur. Je fronce les sourcils. Quelque chose me dit que ces garçons, aux sourires sympathiques, sont beaucoup trop amical. Mais Beverly est très sociable, alors je la laisse discuter pour nous deux.
— Et vous allez où comme ça ?
Ils sont quatre, j’ai entrevu deux types assis derrière, un peu plus silencieux.
— À une fête, à deux rues d’ici, pointe-t-elle au conducteur. Vous voulez venir ?
J’échappe un rire nerveux avant d’ajouter, d’une petite voix niaise :
— Bev, voyons ! C’est une fête d’ados !
Si je ne me trompe pas, au premier regard ils ont l’air d’être plus âgés que nous. Dans la vingtaine.
— Non, non, proteste le passager. On adore les fêtes. On vous y amène ?
Contrairement à mon amie, je dégrise rapidement quand je sens la situation devenir inquiétante. Je n’aime tout simplement pas ça. Je n’ai pas d’explication, juste que je ne le sens pas. Beverly se tourne une fois de plus vers moi, attendant mon approbation et elle voit rapidement mon avertissement quand je lui lance un regard menaçant. Il n’est pas question que je monte en voiture avec des gens que je ne connais pas et, en plus, nous ne sommes qu’à deux rues de la fête. Elle ouvre la bouche pour contredire mes paroles silencieuses, mais se ravise aussitôt et se tourne vers le véhicule.
— Non ! c’est gentil, on préfère marcher.
Soulagée de sa réponse, je relâche doucement les épaules. Je viens de me rendre compte que j’étais crispée et immobile depuis quelques minutes. Le conducteur continue de sourire, mais son passager semble surpris d’avoir reçu cette réponse. Les deux se regardent une fraction de seconde et nous contemplent de nouveau. Le conducteur ouvre sa portière et descend de son pick-up rouge. J’ai un mouvement de recul, car la première chose qu’il fait en sortant, est de balayer des yeux ma jupe et celle de mon amie. J’ai l’impression d’être la seule qui reçoit un message d’avertissement de ma conscience. Beverly reste neutre et décontractée. Mais les choses prennent une tout autre tournure quand je vois défiler cette image au ralenti sous mes yeux qui, je sais pourtant, s’est déroulée à la vitesse de l’éclair : le passager sort d’un bond à son tour et contourne le véhicule avec un torchon blanc dans la main. De l’autre, il fourre une petite bouteille noire dans la poche de son jean. Le tout se passe si vite que je n’ai même pas remarqué que Beverly détalait déjà et que le conducteur lui courait après. Je réalise que c’est bien réel et je recule de plusieurs pas avant de me mettre à courir à mon tour quand le passager court dans ma direction. Dans un moment de danger, on croit qu’on n’a pas le temps de réfléchir à quoi que ce soit, mais ce n’est pas mon cas. Plusieurs pensées défilent dans ma tête à la vitesse supérieure. Je pense d’abord à son torchon blanc, je sais qu’il sert à m’endormir. La question est pourquoi ? Nous tuer ? Nous violer ? Il va devoir remettre du chloroforme sur ce torchon, sinon il n’arrivera pas à m’endormir maintenant que les vapeurs se sont dissipées, ce qui est une bonne chose pour le moment, un détail important que je retiens. Je pense aussi à Beverly qui court dans le sens opposé de moi. Je me dirige vers chez moi, lorsque je réalise que je ne veux pas les conduire directement à ma maison. Je ne prendrais pas le risque que mes parents me retrouvent morte sur le seuil de la porte. Ou tout simplement qu’ils sachent désormais où je vis. Je prie intérieurement pour que Beverly échappe au conducteur.
Je m’essouffle rapidement et je sens mes jambes qui commencent à se dérober. Je sais que ma vie ne tient plus qu’à la force que je fournis pour fuir. Et l’idée de cogner à l’une des maisons qui défilent devant moi me passe à l’esprit, mais le temps que je m’arrête, le type a amplement le temps de m’attraper et de filer avec moi pour que jamais on ne me retrouve. J’aimerais avoir la force de hurler à pleins poumons pour faire sortir les habitants, mais quand je tente une poussée, mon air se bloque. Je suis à bout de souffle. J’ai peur de perdre mon énergie. Je tente pour la première fois un regard rapide derrière moi et durant la nanoseconde où je me suis retournée, je n’ai vu personne. Mais je n’ai pas l’intention de m’arrêter. Et pour ne rien arranger, sur l’asphalte près de moi, je vois des reflets de lumière. Des phares surgissent rapidement dans ma direction. Merde ! J’ai soudainement envie de pleurer. L’infime espoir que j’ai cru ressentir s’est évaporé laissant place à la panique totale. Je n’ai pas le temps de réfléchir à une solution, tout ce que je détecte, c’est ma maison sur la droite et je dévie ma trajectoire pour me diriger vers la maison d’en face. J’entends les pneus crisser derrière moi et le temps de le dire, un des types se plaque dans mon dos et mon corps est projeté contre la pelouse. Mon souffle se coupe et je sens un genou s’enfoncer dans mes omoplates. Je tente de me libérer et, pour la première fois, un cri sort de ma bouche juste avant de voir un torchon blanc se presser sur mon visage. Le premier réflexe que j’ai est de retenir ma respiration, tentant de libérer mes mains qui sont liées dans mon dos. La douleur est insoutenable. Je manque d’oxygène peu à peu et machinalement, je prends une goulée d’air sans que je l’aie commandée. Erreur. L’odeur est vive, prononcée, si infecte que mes yeux se brouillent et un haut-le-cœur me prend. Je retiens une nouvelle fois ma respiration, sachant que c’est le seul moyen de ne pas m’endormir très rapidement. Je détends mes muscles pensant qu’ils croiront que j’ai respiré assez de ce chloroforme. Et aussi incroyable que cela puisse être, le type me relâche.
Je ne bouge pas.
— Dépêche-toi.
Ce sont les seuls mots que j’entends derrière moi. Même si je ne suis pas endormie, l’odeur m’a affaiblie et, si je ne riposte pas maintenant pendant qu’il en est encore temps, il sera trop tard. Je me retourne rapidement pensant les fuir une nouvelle fois, mais ma tête se met à tourner au moment où j’essaie de me remettre sur pieds. L’inévitable se produit, je tangue et m’écroule au sol… Je sens une main m’agripper le poignet et le type me cloue le dos au sol.
— Tu crois aller où comme ça, toi ?
Il grimpe littéralement sur moi et plaque sa main sur ma bouche pour m’empêcher de faire du bruit alors qu’il attend que son ami ouvre le coffre de son pick-up. Je n’ai jamais senti mon cœur battre aussi fort qu’en ce moment. Tout se passe si vite. En plus, je suis juste devant chez moi. À quelques pas de la sécurité que j’avais, il n’y a pas moins d’une heure…


Chapitre 3
Engy
Je me sens trop faible pour riposter alors que le passager me soulève pour me mettre dans le coffre du pick-up rouge. Je n’aperçois qu’une ombre noire qui attaque l’un de mes agresseurs. Mes yeux détectent rapidement qu’il s’agit du chien de mes voisins, le Doberman. Je suis rapidement propulsée au sol à cause d’un coup violent qui semble s’être abattu sur l’homme qui me portait. Je suis peut-être confuse, mais je sais parfaitement qu’il s’agit de mon voisin. Je me trouve à quatre pattes, chancelante sur sa pelouse et tente de voir ce qui se passe. La camionnette décolle en trombe alors qu’il reste encore un type, mon assaillant qui se bat et tente de s’enfuir, tandis que celui qui vit en face de chez moi s’en donne à cœur joie en le frappant. Le chien poursuit le véhicule dans la rue et contre toute attente, mon voisin dégaine un couteau qu’il enfonce dans le cou de mon agresseur ! J’échappe un cri que j’étouffe d’une main en voyant le sang jaillir quand il retire le couteau. Mon corps entier tremble devant ce liquide qui s’écoule et en entendant sa respiration obstruée, mourante… Il agonise sous mes yeux et malgré l’obscurité, je prends conscience de l’étendue du sang qui s’évacue de son corps. Paniquée, je rampe à reculons dans l’herbe, mais l’ombre se dirige vers moi. Mon voisin se penche et empoigne mon chandail, me relevant de force. Je titube avant de faire mon possible pour garder l’équilibre et lui faire face. C’est le type au Dodge Challenger, je reconnais ses cheveux si sombres qu’ils font pâlir les ténèbres. Son regard est ombrageux. Il m’inspecte rapidement avant que j’entende pour la première fois sa voix :
— Dégage…
Je déglutis. Il serre la mâchoire.
Machinalement, je relâche mon souffle, comme si je l’avais retenu depuis des heures et je réussis à hocher la tête rapidement pour lui faire signe que j’ai bien compris. Il me lâche si brusquement que je vacille et manque de tomber. À vrai dire, mes jambes ne m’écoutent plus. Mon sang est quelque peu drogué, assez pour être en mesure de croire que tout ce qui vient d’arriver pourrait être le fruit de mon imagination ou d’un mauvais rêve.
Je marche en direction de chez moi, à reculons, les yeux toujours fixés sur mon voisin qui ne bouge pas d’un centimètre. Je ne veux pas regarder le corps mort juste à ses côtés. Cela ne peut pas être vrai. Il va se relever et rejoindre ses potes... Du moins, j’essaie de m’en convaincre pour ne pas virer folle.
Quand j’atteins mon porche, je déverrouille ma porte et risque un dernier coup d’œil à la maison en face… Mon voisin trimbale le corps inanimé jusqu’à sa cour arrière. Quoi ? Il ne va pas appeler les flics ? C’était de la légitime défense, non ?
Je sors de ma transe quand la voiture de ma mère tourne au coin de la rue. Je m’empresse d’entrer pour éviter qu’elle ne me voie dans cette tenue et dans cet état de traumatisme. Je ne peux pas lui raconter tout ce qui vient de se passer… Autrement, je peux dire adieu à mon amitié avec Beverly si ma mère apprend qu’on s’est fait agresser et qu’on portait des vêtements comme ça.
Beverly ! Bon sang !
Je claque la porte derrière moi et me dirige rapidement dans ma chambre, enlevant mes vêtements à toute allure, tout en composant le numéro de Beverly.
— Allez, décroche ton téléphone !
Je ne souhaite qu’une chose, qu’elle soit saine et sauve. Elle répond :
— Engy !
— Bev ! Merde ! Tu vas bien ?
— Heu… oui, ça va. Je vais bien. Et toi ?
— Je n’ai rien. Je suis chez moi.
Je finis de mettre mon pyjama quand la porte de ma chambre s’entrouvre. Je m’arrange pour tourner le dos à ma mère.
— Engy ? chuchote ma mère. Tu ne passais pas la soirée et la nuit chez Beverly ?
— Je… non… non, pas ce soir.
— Ah bon, d’accord. J’étais persuadée que tu m’avais dit que tu y allais. J’ai loué un film, si tu veux le regarder avec moi… Ton père revient de New York demain soir.
— Non, merci, pas ce soir.
— Très bien.
Elle referme la porte et j’entends le souffle saccadé de Beverly dans le téléphone.
— Désolée, c’était ma mère. Dis-moi, comment tu lui as échappé ?
— Il a juste rebroussé chemin. J’étais sûre que le l’autre type t’avait chopée. Tu ne bougeais pas ! J’étais complètement paniquée ! Je n’ai rien vu venir. Je ne veux pas que tu croies que je t’ai abandonnée… Engy, j’ai eu vraiment peur pour toi. J’étais persuadée que…
— Tu as fait ce que tu as pu. Tu es où maintenant ?
— Je suis arrivée chez Fred. J’aimerais beaucoup appeler mon père. Engy, tu sais… pour lui dire ce qui vient de se passer, mais j’ai peur qu’on passe la soirée au poste, et mon père me ferait la vie dure ensuite.
Le père de Beverly travaille pour la police. Et quand il a une idée en tête, rien ne peut l’arrêter. Il est têtu et, sans aucun doute, il pourrait faire de la vie de Bev un enfer pour la savoir en sécurité.
— Tout de même, je reprends, je crois qu’il vaudrait mieux en parler, Bev. Parce que… ils peuvent revenir…
Je pense surtout au fait qu’il leur manque un pote. Et qu’ils ne savent pas qu’il est mort et entre les mains de mon voisin… Ils vont revenir c’est sûr. Et tôt ou tard, il y aura bien un avis de recherche sur ce type. Si toute cette histoire remonte jusqu’à nous et qu’on n’a rien dit, on pourrait le payer cher !
— Engy… soupire-t-elle.
— Non, Bev, on doit en parler. J’ai été agressée ce soir. Je te jure que j’allais disparaître.
— Arrête, Engy, ils voulaient simplement nous effrayer. Ils n’auraient jamais été jusqu’à t’enlever.
— Si, je t’assure. L’un d’eux a tenté de me droguer et mon voisin en face est sorti avec son chien et… et ils sont partis et hum…
Je m’approche de la fenêtre de ma chambre pour regarder discrètement derrière le rideau. C’est calme, sombre, et aucun signe de personne.
— Il est où ? demande-t-elle.
Je viens de comprendre que je suis témoin d’un meurtre… Que plus les minutes s’écoulent et plus je m’enfonce dans la complicité. Il faut que j’en parle. Il faut que je dénonce l’agression et la mort de ce type. Mais je suis figée sur place. Incapable de raconter ou de repenser à ce que j’ai vu. C’est comme si un voile se dressait devant mes yeux pour m’éviter de revoir la scène. Comme si mon voisin m’avait dit silencieusement de ne répéter cela à personne. Autrement, il aurait appelé les flics pour se débarrasser du corps et faire sa déposition pour prouver la légitime défense. Pourquoi il ne le fait pas ? À cause de lui, je ne sais pas si je dois oui ou non appeler. Je ne peux pas simplement laisser cette affaire de côté et m’endormir le soir en me disant que tout va bien. Si ?
— Hé ! hurle Beverly. T’es là ou pas ?
— Excuse-moi… Tu as raison… C’était juste… une mauvaise aventure… Je ne sais pas où est l’autre type. Il… il s’est enfui.
— Bon, je vais rentrer chez moi, et je t’appelle demain. J’ai besoin de calmer mon taux d’adrénaline.
— Fais attention à toi.
— Ça va, n’en rajoute pas ! rétorque Beverly.
— Juste… Sois prudente, c’est tout.
— Je te le promets ! À demain, Engy.
Je reste un long moment appuyée contre ma fenêtre à examiner l’autre côté de la rue, jusqu’à ce qu’il se fasse tard et décide d’aller au lit. Je suis certaine de ne pas fermer l’œil de la nuit et que l’image du couteau qui s’enfonce dans la jugulaire du type reviendra sans cesse pour me donner froid dans le dos. Assez en tout cas, pour qu’au cours de la nuit, je cours dans la salle de bain et vide mon estomac.


Chapitre 4
Engy
Cette nuit-là, je me suis surprise à dormir. Mais un bruit familier m’a réveillée : le grondement du moteur de la voiture de mon voisin. Quand j’ouvre les paupières, je comprends que je suis couchée par-dessus ma couverture et qu’il fait toujours noir. Je me redresse et marche sur ma moquette blanche avant de jeter un œil derrière le rideau. Les phares de sa voiture sont éteints, pourtant j’entends bien son moteur tourner. Dans la rue, devant la maison, il y a la fourgonnette du père qui empile encore ces sacs noirs… Je ne suis pas folle, je sais très bien que s’ils n’ont pas de déchets au bord du chemin le lundi matin, ça doit être que le père envoie ses déchets ailleurs. La question qui me ronge est, pourquoi ? Dans tout le quartier, je suis la seule qui semble trouver les Somber Jann bizarres. Ma conscience tente de me dire que ce garçon qui m’a sauvée d’une mort certaine ou d’un viol sordide est loin d’être un héros. Il a tué avec une telle agilité, une telle facilité. Dans ses yeux, il n’y avait aucune surprise, aucun regret, aucune peur. N’importe qui aurait pu perdre les pédales sachant qu’il a tué quelqu’un, mais lui, il était calme et en pleine maîtrise de ses capacités. Je sais que la seule chose que je devrais faire en ce moment est de retourner me coucher et tenter d’oublier toute cette histoire. Aussi horrible que cela puisse être, je sais que mon voisin a réglé le problème, que son père et lui sont en train d’effacer cette mésaventure… Une part de moi a peur. Peur de le dire à mes parents. Peur que mes voisins s’en prennent à eux, à moi. D’un autre côté, une voix intérieure me dit d’aller le remercier, que peut-être il est troublé d’avoir agi ainsi pour me sauver. Après tout, il vient de tuer un type pour moi… S’il était tordu, il m’aurait plutôt regardée monter dans ce pick-up, me laissant à mon sort.
Je me convaincs que la meilleure chose est d’aller le voir à la première heure demain matin.
* * *
À l’aube, alors que des rayons orangés pénètrent dans ma chambre, j’ouvre ma penderie et mets un débardeur blanc ainsi que mon jean bleu préféré. J’enfile mes converses et me dirige vers la porte d’entrée. En posant la main sur la poignée, je sursaute en entendant une voix :
— Tu es matinale. Où vas-tu ?
Je me tourne vers ma mère qui, en robe de chambre, prépare le café.
— Je… en fait…
Sans qu’elle me regarde, j’attrape mon bouquin sur la petite table d’entrée pour m’en servir comme excuse.
— Je voulais juste aller lire sur le porche avec le lever du soleil.
Elle se tourne et lève un sourcil interrogateur, me contemple un moment et ajoute :
— D’accord.
Je pince les lèvres en lui souriant et franchis la porte. À l’extérieur, le fond de l’air est chaud. Il y a une petite brise d’été et j’entends même le son d’une tondeuse au loin. Je suis loin d’être la seule debout à l’aube. Une passante fait son jogging et Mr. Andrew, mon voisin de droite, répare sa voiture la tête enfouie sous le capot. Je m’assois sur les marches devant la maison et ouvre le bouquin. J’aimerais bien traverser la rue et me rendre chez les Somber Jann, mais ma mère risque de m’observer par la fenêtre. Et cette idée me met mal à l’aise. Pourtant, elle n’a rien contre eux, elle ne les connaît pas. En portant le livre devant moi, pour donner l’illusion que je lis, je regarde au-dessus des pages et observe la maison. Il ne reste plus que la Challenger noir de mon sauveur. Cette voiture a un petit quelque chose qui me donne la chair de poule. Elle arbore des jantes noires foncées sur des roues surdimensionnées. Elle est si rabaissée qu’elle touche presque le sol de l’allée. Les vitres sont teintées et les phares ont une forme menaçante. Si je conduisais et que ce véhicule se retrouvait juste derrière moi, j’angoisserais grave.
Mon téléphone vibre dans la poche de mon jean, c’est Beverly.
— Allô !
— Hé, relâche-t-elle d’un soupir. Je suis contente que tu sois levée. Je n’ai pas dormi de la nuit avec mon père qui m’a fait une scène quand il est rentré. Il a passé la soirée à chercher un type disparu. Il était stressé. Figure-toi qu’il a arrêté une camionnette rouge. Les types étaient dans un état d’ébriété avancé. Le conducteur était en probation, fraîchement sortie de prison. Ils ont passé la nuit au poste de police, le temps qu’ils dessaoulent. Alors, ne panique plus. Toutefois, mon père cherche toujours l’un d’eux.
Un silence plane un moment. Un goût nauséeux me monte à la bouche. Comment j’explique ça maintenant ? Moi, je sais où il est. Soudain, il y a du mouvement derrière la baie vitrée de la maison en face.
— Bev, je dois te laisser, je t’appelle plus tard, dis-je précipitamment en raccrochant.
Sans réfléchir, guidée par ma seule envie d’aller voir à tout prix mon sauveur, je traverse rapidement la rue pour m’arrêter juste devant sa porte. Mon cœur palpite et mes mains se mettent à trembler. Je pivote et regarde ma maison, espérant que ma mère n’a pas le nez collé à la fenêtre. Mais aucun signe. Je déglutis, prends mon courage à deux mains et toque doucement… Je redoute même de ne pas avoir cogné assez fort. J’ai encore mon bouquin en main et je m’inquiète soudain de mon allure. Mes cheveux sont ébouriffés et entremêlés à cause de l’attaque de la veille. Je souhaite que cette porte s’ouvre pour me laisser le voir de près, pourtant je suis si surprise qu’elle s’ouvre réellement que je fais un pas en arrière. Son visage apparaît dans le chambranle de la porte et j’en ai le souffle coupé. Comment peut-il être aussi beau ? Il porte exactement les mêmes vêtements que la veille. Un jean beige ajusté et un pull en molleton noir duquel le capuchon est rabattu sur le dessus de son crâne. Ses cheveux dépassent et tombent sur son front. Sa manche est juste assez relevée pour me laisser entrevoir de l’encre noire sur son bras. Des tatouages dont je ne distingue pas bien la forme des dessins. Il aspire doucement sa lèvre inférieure en me regardant et je remarque qu’il attend de savoir ce que je fiche ici.
— Excuse-moi, lâché-je enfin. Je voulais…
Sans que j’aie terminé ma phrase, la porte se referme devant moi…


Chapitre 5
Engy
Je suis têtue. Je l’ai déjà dit. Je suis obligée de le remercier. Fermant mon poing une nouvelle fois, je toque un peu plus fort contre la porte qui met un peu plus de temps à s’ouvrir. Il apparaît dans mon champ de vision, s’allumant une cigarette, avec le regard rempli de menaces silencieuses. S’il pouvait au moins râler ou dire quelque chose, parce que son silence est pénible et ne rend pas les choses faciles. Je me dis que peut-être il m’en veut. Il me déteste pour ce qu’il a fait.
— Je viens juste… te…
Il fronce les sourcils, ce qui rend ses yeux hypnotiques et mon stress augmente.
— Je crois que je te dois… des remerciements.
Ce n’est qu’après l’avoir dit que je me rends compte que c’est pathétique. Remercier un mec pour avoir tué ? Non, mais à quoi j’ai pensé ? Ce qui m’étonne le plus est l’ombre d’un sourire en coin qui disparaît aussi rapidement qu’il est apparu sur son visage. Et voilà, il me trouve folle. Je le scrute sans mot dire et il baisse légèrement la tête. Il n’y a que ses yeux qui me fixent au moment où il arque un sourcil. Je ne sais pas trop quoi faire maintenant que j’ai dit ce que j’avais à dire. Je me retourne pour quitter son porche, mais au contact de ses doigts qui touchent mon avant-bras, je frémis.
— Tu ne devrais pas, dit-il, tout simplement.
Je risque un regard dans sa direction et il s’appuie contre le chambranle. Il a un étrange sourire…
— Tu m’as sauvée, insisté-je.
Il m’envoie un nouveau sourire que j’accueille avec précaution.
— Ce n’est pas pour toi que je suis intervenu, répond-il avec une étrange béatitude.
Je fronce les sourcils alors qu’il continue de fumer sa cigarette et qu’il ajoute, en levant un doigt vers moi :
— Au fait, je crois t’avoir dit de dégager.
Il referme la porte et je suis tout simplement figée sur place. Si je ne suis pas la raison pour laquelle il s’est interposé… alors, pourquoi l’a-t-il fait ? Sans ses autres prétextes, ce type m’aurait laissé me faire enlever ? Un frisson se hisse le long de mon dos et finit sa course au-dessus de mon crâne. En retournant vers ma maison, je reste assise sur les marches. Je feins de lire mon livre en jetant plusieurs regards de l’autre côté de la rue. Soit il se paie ma tête, soit il est fou. Je sais qu’il me voit l’observer, car il apparaît plusieurs fois devant la fenêtre. Il faudrait que je cesse de faire une fixation, malgré tout j’en suis incapable. La situation est trop bizarre.
* * *
Au cours de la journée, j’ai avancé mes corvées ménagères, j’ai pris le temps de lire un bouquin et au soir tombé, je file sous la douche. Ma mère est partie chercher mon père à l’aéroport, ils vont dormir à l’hôtel et ne reviendront que le lendemain. Ce qui veut dire que j’ai la maison toute à moi. Beverly refuse de venir, elle veut laisser passer quelques jours avant de sortir de chez elle. Elle m’a aussi dit que les types du pick-up étaient sortis du poste de police. Pour le moment, seul le conducteur a perdu son permis et ira au Tribunal pour avoir été en état d’ébriété au volant. J’ai alors décidé d’appeler Dustin pour lui parler et pour qu’il me tienne compagnie chez moi. J’ai toujours pu tout lui dire, et je crois que je pourrais facilement parler de la situation avec lui. Bien entendu, je ne dirai pas qu’il y a eu mort d’homme. Sinon, l’enfer commencera. Et il est trop tard, je suis désormais complice. Mais je crois que cela me fera du bien de lui raconter l’agression que Bev et moi avons subie.
En sortant de la douche, j’enroule ma serviette autour de mon corps et me dirige vers ma chambre pour enfiler des vêtements. J’entends la porte d’entrée s’ouvrir et se refermer.
— Mademoiselle Engy Sinclair !
— Monsieur Dustin Hooper, lui répondis-je comme toujours.
Depuis ma chambre, je l’entends dire quelque chose plus ou moins audible. Une fois vêtue, je me dirige vers lui dans l’entrée et il me sourit.
Dustin a toujours cette crinière vénitienne ondulée et entremêlée. J’en déduis qu’il pleut à l’extérieur, car la pointe de ses cheveux laisse tomber quelques gouttes sur son visage. Il retire son polo humide pour ne rester qu’avec son t-shirt blanc. Dustin secoue sa chevelure pour tenter de se recoiffer, mais cela ne change rien. Il est le genre de type à sourire à la vie, à te réconforter et à écouter tes confidences. Il est différent, il n’aime pas les voitures de sport, il ne passe pas son temps à reluquer les filles, pourtant, il est loin d’aimer les hommes. Il est tout simplement… un ami incroyable. Avec quelques inconvénients bien sûr : il est beau à mourir. M’approcher de lui serait… trop étrange, ma conscience me dit que Dustin est plus comme un frère canon. Tu ne peux pas toucher, tu ne peux pas l’embrasser, mais tu peux tout lui dire et lui faire confiance.
— Alors, vas-tu me dire ce qui t’angoissait comme ça au téléphone ?
Il s’approche de moi et je suis frappée par sa grandeur. Il a pris quinze centimètres durant la nuit ou quoi ? Dustin me prend les mains et cherche mon regard avant de poursuivre :
— Qui en a après toi ? Tu disais que tu étais peut-être en danger. Si je dois venir te protéger, je dois savoir de qui tu as peur.
J’hésite un moment à lui fournir plus d’informations, seulement je sais qu’il faut que j’en parle à quelqu’un.
Je le fais asseoir sur le canapé dans le séjour et prends place en face de lui, sur la table basse. J’observe mes mains sur mes genoux, appréciant sa patience, car je ne sais pas comment en parler sans en révéler plus que nécessaire. Un détail qui s’échappe et Dustin pourrait en savoir trop.
— Bon voilà, hier soir j’allais chez Fred et… Beverly et moi on s’est fait accoster.
Il cligne rapidement des paupières et hoche doucement la tête. Je poursuis :
— Ils étaient quatre.
Il fronce aussitôt les sourcils.
— Sans qu’on s’y attendre, ils nous ont agressées.
Cette fois, son visage se transforme en quelque chose qui pourrait ressembler à de la terreur avec une bonne dose de rage.
— On va bien, comme tu peux le voir, ne t’inquiète pas. Je me suis enfuie, mais j’ai peur… qu’ils reviennent dans le coin.
— Pourquoi reviendraient-ils ?
Je regarde par-dessus l’épaule de mon ami, car je veux absolument éviter que ses yeux plongent dans les miens alors que je m’apprête à mentir.
— Rien de bien grave. Ils ont voulu nous faire peur. L’un d’eux m’a fait tomber et au final, ils ont pris la fuite quand mon voisin d’en face est sorti et… a fait du mal à l’un d’eux.
Dustin fixe le sol comme s’il cherchait quelque chose. Mais je sais qu’il réfléchit, et ce, rapidement. Je ne peux pas lui dire : Écoute Dustin, ils vont revenir, car la dernière fois qu’ils ont vu leur pote, il était ici. À quelques pas de ma maison.
— C’était des hommes ? Des jeunes ? Ils avaient un véhicule ?
— Oui… des jeunes. Enfin… dans la vingtaine, ce n’était pas des vieux.
Dustin frotte sa nuque avant de me regarder sévèrement.
— Je présume que tu n’en as parlé à personne, si tu tiens à ce que je sois là ce soir ?
Je hoche la tête.
— Juste comme ça, je ne crois pas qu’ils vont revenir. Des jeunes délinquants qui s’amusent à faire peur aux filles, ça ne date pas d’hier.
— Tu as sans doute raison.
— Mais je suis content que tu m’en aies parlé. Je vais rester cette nuit.
Dustin se lève et ajoute pour se changer les idées :
— J’ai apporté des DVD, ta mère cache sûrement une ou deux bouteilles de rhum ?
Je ris. Il sait exactement où ma mère cache ses bouteilles qu’elle ne sert qu’aux fêtes.
— La dernière fois, on a vidé la Téquila, il ne reste plus que de la bière.
— Bon, va pour la bière, alors.
Dustin prend la vie à la légère, s’il apprenait la mort d’un membre de sa famille, il tenterait de sourire quand même. Je ne sais pas comment il fait pour refouler ses sentiments. Une chose dont je suis sûre, le fait de le voir sourire me rassure. Je me sens en sécurité avec lui près de moi. Je ne sais pas si j’ai vraiment peur que les types qui cherchent leur ami reviennent, ou si en réalité, j’ai peur de mon voisin. Peur de rester seule, ici ce soir, avec ce fou de l’autre côté de la rue…


Chapitre 6
Engy
C’est à la fin du deuxième film d’action que je me rends compte que Dustin s’est endormi sur le canapé, la tête sur mes jambes. Il s’endort toujours quand je passe ma main dans ses cheveux. Je soulève délicatement sa tête pour me hisser hors du canapé. Dans la commode de la chambre de ma mère, je trouve une couverture que j’étale sur lui. Au moment où j’éteins la lampe dans le séjour, j’aperçois une ombre à l’extérieur… Je suis loin d’être folle, il y a eu du mouvement derrière la fenêtre du séjour, celle située sur le côté de la maison… J’évite tout mouvement et maintenant que je suis plongée dans le noir, je sais qu’on ne me voit plus. Mon cœur commence à battre plus fort et le seul son audible est ma respiration sifflante qui s’accélère. Je pivote sur moi-même en regardant toutes les fenêtres. Sans exception. Je vois parfaitement la lueur de la lune qui reflète dans ma cuisine et je m’en approche. Inconsciemment, j’ai déjà ouvert un tiroir et pris un couteau de cuisine. En faisant quelques pas, lentement vers la porte de derrière, mon cœur fait un saut périlleux quand je ne vois pas seulement une ombre, mais deux. Elles ont filé à toute vitesse à l’extérieur. Mes jambes tremblent. J’ouvre l’accès qui mène dans le garage, où se trouve la voiture de mon père. Je me dirige vers la porte qui mène à l’extérieur et vérifie qu’elle est bien verrouillée. À ma grande surprise, elle ne l’était pas. Je m’empresse de fermer le loquet. C’est le silence total. Je n’ai pas mon téléphone avec moi, donc aucune possibilité d’avoir de l’éclairage. J’essaie d’allumer la lumière, mais mon père n’a toujours pas changé l’ampoule. Le ciment est froid sous mes pieds nus. Dans cet endroit, je sens la rosée de la nuit jusqu’à moi. J’ai l’air ridicule avec mon couteau en main et vêtue de mon pyjama. Peut-être que j’hallucine. Je suis simplement fatiguée et j’ai besoin de sommeil. En retournant sur mes pas, je n’ai pas le temps de voir arriver le coup et je m’écroule au sol ! On m’a frappée violemment à la tête. Le seul son que j’ai entendu est une barre de fer contre mon crâne.
Quand j’ouvre les paupières, je décèle l’instrument qui a servi à me frapper : un pied-de-biche. Des bottes noires sont justes sous mon nez et j’en compte rapidement deux paires. J’appelle Dustin, mais l’un d’eux me pose un bout de scotch sur la bouche si brusquement qu’il colle mes cheveux sur mon visage. Un sac poubelle noir enveloppe mon visage et lorsque je tente de me débattre, l’un d’eux empoigne mes chevilles, alors que l’autre me maintient les bras dans le dos. Je me tortille comme jamais. Je hurle aussi fort que je le peux, mais mes cris sont étouffés par le ruban adhésif sur ma bouche. Je n’arrête pas de me répéter que je savais qu’ils allaient revenir. Ils cherchent leur ami. Ils savent où je vis. Ils ont peut-être peur que je dénonce l’agression ? Le chloroforme utilisé ?
Mes sens sont en alerte, je guette le moment où ils vont me balancer dans leur camionnette, ou celui où Dustin se réveillera et appellera la police. Sauf que ni l’un ni l’autre ne se produit. J’entends plutôt une porte s’ouvrir et les deux types semblent me descendre dans une cave... Le son des marches en bois craque sous leurs pas lourds. Je suis projetée contre le sol et rapidement, on me retire le sac de la tête.
Mes yeux prennent quelques secondes pour s’habituer à la faible lumière. Une forte odeur de rouille plane autour de moi. Je regarde à tour de rôle les deux types devant moi. Aucun visage que je reconnais. Ils sont jeunes. Mon âge, peut-être. Je tremble comme une feuille quand je prends conscience de ce qui m’entoure. Je suis sur un matelas aussi usé qu’il peut l’être, et assez mince pour que je ressente le ciment froid sous mes genoux. Une ampoule vacille au-dessus de ma tête et m’offre leurs ombres effrayantes sur le mur derrière eux. Le sous-sol est divisé. Une porte se trouve à ma gauche. Fermée avec un cadenas. Il y a une table avec des outils derrière les types, mais je ne distingue pas bien ce qu’elle contient. L’un d’eux s’approche et agrippe mes cheveux, alors que le second lie mes poignets devant moi. Je sens des larmes couler sur mes joues, ce qui ramollit et décolle un peu le ruban adhésif. J’aimerais leur demander de ne pas me faire de mal, leur promettre que je ne vais rien dire au sujet de l’agression et que je ne sais pas où est leur ami, seulement j’ai peur que cela ne serve plus à rien maintenant. J’ai l’impression que je suis en train de vivre mes derniers moments…
— Josh, déshabille-la qu’on voit ce qu’elle a pour nous.
Sa voix résonne en moi, sachant que ses mots ont un impact important sur ce que je vais devenir. Quand je relève les yeux pour graver à jamais leurs visages, tout change… Je reconnais les jumeaux… les frères de mon voisin. Je ne comprends pas… Je cherche à me redresser pour leur demander pitié et les implorer, ils font erreur. Je ne vois pas le coup venir sur ma mâchoire au moment où ma tête pivote. Sonnée, j’ai du mal à me redresser. Mes mains sont tendues vers eux comme si je les suppliais, mais elles sont simplement attachées. J’essaie de refouler mes pleurs, ce qui conduit à des spasmes et ma respiration défaille.
Une fois de plus, le jumeau revient à la charge et tente de me coucher de force. S’il réussit, il va me retirer mon pyjama et je prie mille fois que cela n’arrive pas…
— Qu’est-ce que vous foutez là ? surgit une voix dans les escaliers.
— On a décidé de s’en charger, Jaylen, lui répond son frère qui se tient en retrait.
Jaylen descend les marches et s’approche de moi d’un pas lent et mesuré avec les mains dans les poches de son jean. C’est mon sauveur… Jaylen est celui qui m’a sauvée la veille. Une intuition me dit qu’il me sauvera encore.
— Putain, susurre Jaylen en me regardant droit dans les yeux.
— Elle ne posera plus problème. Laisse-nous jusqu’à demain et tu n’entendras plus parler d’elle, répond joyeusement le jumeau qui agrippe mes cheveux.
Jaylen se tourne lentement vers son frère. Le regard insondable.
— Ce n’est pas ce qui était convenu, Jonas.
— Eh bien maintenant il est trop tard. T’as plus le choix, rétorque Jonas en tirant sur mes cheveux à nouveau, ce qui m’arrache une grimace.
Jaylen penche la tête sur son épaule et continue de me fixer. Tout se joue dans ce regard. Soit il m’aide, soit il abandonne. Ce sont ses frères après tout, pourquoi puis-je espérer qu’il me sorte de cette situation ? Jonas fait basculer ma tête vers l’arrière et je sens quelque chose de froid et pointu rencontrer la peau de ma gorge.
— Maintenant, me murmure Jonas près de l’oreille, tu vas te coucher bien sagement, et tu vas te laisser faire, compris ? T’inquiète pas, ce n’est pas personnel. Tu es simplement un témoin gênant pour ma famille. Tu vas faire tout ce que je te dis et ensuite, je te promets que tu auras une mort rapide. Autrement, tu auras une mort lente… très lente. Et Dieu sait que je n’aime pas voir souffrir les jolies filles.
Je suis secouée par un frisson de peur et la nausée me monte dans la bouche. Son jumeau derrière lui émet un rire sadique et ajoute à son tour :
— Mais qu’est-ce que tu racontes, Jonas. Faire durer la souffrance, c’est ça ton plaisir.
Ma nausée cherche à traverser la barrière du ruban adhésif, mais je ravale le contenu de ma bouche, ce qui me vaut immédiatement un nouveau haut-le-cœur. Je sens mon teint pâlir et les gouttes de sueur froide qui tombent dans mon dos.
— Bon, allez, qu’on en finisse, articule Jonas.
Il enroule son bras autour de ma gorge pour m’affaiblir alors que son frère s’approche de moi. Je donne des coups de pieds dans tous les sens, mais plus je me débats et plus Jonas serre ma gorge. Jaylen fait un pas avant de marmonner quelque chose :
— Je répète que ce n’était pas ce qui était convenu ! Depuis quand fonctionne-t-on en dehors des règles ?
Jonas lâche prise, à mon grand soulagement. Il s’approche de son frère aîné pour ne s’arrêter qu’une fois qu’ils sont nez à nez.
— Elle a vu ce que t’as fait, relâche Jonas entre ses dents serrées. Elle s’intéresse un peu trop à notre famille. Et maintenant qu’elle est ici, on applique le règlement.
— Il y a d’autres mesures à prendre, renchérit Jaylen, le regard menaçant. Cette fille, qu’on le veuille ou non, ne fait pas partie des termes de notre travail ni du code familial.
Jonas pouffe avant d’éclater de rire, ce qui me fait sursauter.
— Alors quoi ? On la ramène chez elle ? Moi, je vote pour qu’on l’égorge, dit-il en levant bien haut son couteau. Qu’on la saigne à blanc et qu’on découpe son corps. Mais avant ça, je veux la goûter.
Jaylen serre la mâchoire et malgré les paroles de son plus jeune frère, je suis certaine qu’il est bien pire que lui. Son regard est si empreint de noirceur que je pourrais y voir ma propre mort dans ses yeux.
— Tu... Ne... Feras... Rien... Du... Tout..., relâche-t-il en détachant ses mots pour plus d’intensité.
— Père ne sera pas content de cette décision, râle Jonas.
— Quand il n’est pas là, c’est moi qui prends les décisions. Et j’ai dit qu’on va procéder autrement.
— Alors, c’est quoi ton super plan, chef ?
Quand Jaylen pose un pied devant lui pour se diriger vers moi, je tressaille. Il se penche et m’observe longuement avant d’ouvrir la bouche.
— Ce soir… je vais mettre un dispositif sous le véhicule de ton pote. Dustin Hooper, je crois ? Si tu parles de ce que tu as vu à qui que ce soit, j’attendrai le moment où il s’assoira confortablement à l’intérieur, pour le faire sauter. Tu ne retrouveras que des débris de son corps. Ensuite, je viendrai m’occuper personnellement de toi, juste après t’avoir laissée entre les mains de mes frères. Et je ne t’apprends rien, nous ne sommes pas des anges, comme tu le vois. On peut se montrer… très peu amicaux.
Il sourit. Ce même sourire sinistre qu’il m’a fait ce matin quand je l’ai remercié. Je me demande comment il sait que c’est la voiture de mon ami qui est garée devant chez moi. Je me demande comment il sait son nom…
— Ne tente rien de stupide, Engy Sinclair. Je vois tout et je sais tout. Si tu parles à la police, je te retrouverai bien avant qu’ils ne me trouvent.
Sa voix est calme, remplie d’assurance. Ses cheveux sombres tombent sur son front légèrement perlé de sueur. Comment un jeune homme aussi beau peut-il être aussi horrible ?
— Si tu as compris, hoche la tête, conclut-il.
Je regarde au-delà de ses épaules, là où les visages de ses frères m’étudient. La vision de ces trois regards posés sur moi, me voulant du mal, souhaitant me voir morte pour je ne sais trop quelle raison, me terrifie. Ce sentiment, celui qu’on ressent lorsque l’on croit qu’on va mourir, sans savoir à quel point on va souffrir, est une sensation que je ne souhaite à personne, même pas à mon pire ennemi. Maintenant que j’ai un infime espoir de sortir d’ici en vie, je me dis que vivre mes jours dans la terreur pourrait être pire, sachant que chaque jour, l’un d’eux pourrait bien me trancher la gorge. Surtout ce Jonas… il pourrait décider de ne pas écouter son frère.
Je tente d’opiner malgré mes tremblements. Jaylen arrache le ruban adhésif sur ma bouche.


Chapitre 7
Engy
Est-ce le fait que Jaylen ait pris la peine de nettoyer le sang sur mon visage qui m’effraie le plus ou le retour chez moi ? Il veut effacer toute trace de ma venue ici. Si Dustin me voit dans cet état de panique, il s’inquiétera et voudra savoir qui m’a frappée. Je croyais que ce Jaylen m’avait sauvée d’un maniaque alors qu’au final, ce sont mes voisins les vrais psychopathes. Le truc, c’est que je ne peux rien dire ; la vie de Dustin en dépend, ainsi que la mienne maintenant. Je regrette d’avoir passé autant de temps à les espionner. Il y avait bien un truc qui clochait avec eux. Si j’ai bien compris, je dois éliminer de ma mémoire la soirée où Jaylen a tué mon agresseur. Et d’après ses frères, c’est un truc qui semble plutôt habituel : leur travail tourne autour des meurtres ? Il est certain qu’ils ne vont pas au lycée, qu’ils sont ici de passage seulement, qu’ils vivent incognito, ne cherchant pas à attirer l’attention. Est-ce le père qui rend ses fils aussi détraqués ? Et à présent, comment dois-je oublier qu’ils existent ? Jamais je ne pourrai vivre normalement après ça. Hier, j’étais la proie d’une agression, j’ai eu la peur de ma vie. Et ce soir, on m’enlève chez moi, et celui que je croyais être mon sauveur, est devenu celui qui attend le moment où je ferai un faux pas pour m’égorger.
Je franchis la porte du garage et pénètre chez moi. Il y a une partie de mon être qui est soulagée de retrouver ces murs familiers, mais une autre, qui ne se sent plus en sécurité. Je ramasse le couteau au sol et le mets dans l’évier de la cuisine avant de me diriger vers la buanderie. Je prends un pull propre dans le sèche-linge. Je retire celui qui contient des gouttes de sang et prends la peine de me regarder dans le petit miroir derrière la porte. Ma lèvre est enflée et fendue. Il y a une bosse qui se forme sur l’os de ma joue, au-dessous de mon œil et d’ici quelques jours, elle passera par toutes les couleurs. Je croise mon regard dans la glace et j’ai du mal à me reconnaître. Je me sens faible. Je me sens démolie, pas seulement physiquement, mais intérieurement. J’ai désormais ce secret au fond de moi et ma vie dépendra du fait que j’aie la force, ou non, d’accepter ce qui m’est arrivé, sans rien dire à personne… Je ferme les paupières un moment et des larmes chaudes coulent le long de mon visage. Quand je les ouvre, je me promets d’être capable de garder la tête haute et d’encaisser la situation. De toute façon, ai-je vraiment le choix ?
On cogne à la porte de la buanderie et je sursaute :
— Engy ?
— Heu… oui.
C’est Dustin.
— Je te cherchais. Je voulais juste savoir si tu avais de l’Advil, j’ai mal à la tête.
Mon maquillage est dans ma chambre, et il est impossible pour moi de camoufler les coups et l’enflure. Je me contente donc de replacer vite fait mes cheveux sombres et éteins la lumière avant de lui faire face.
— Les comprimés sont probablement sur la table de nuit de ma mère.
J’ai remarqué un trémolo dans ma voix, mais il est facile de passer cela sur le compte que nous sommes la nuit et que je suis fatiguée. Dustin se dirige dans la chambre de mes parents et revient avec la boîte de médicaments. Puis, il se dirige vers l’évier de la cuisine pour avaler deux comprimés et boire une gorgée d’eau à même le robinet. Il s’essuie la bouche avant de me regarder à l’autre bout de la pièce. Je ne m’étais pas aperçue que j’étais figée, les bras le long du corps, avec les poings si serrés, que mes jointures avaient blanchies.
— Qu’est-ce que tu fais avec un pull en laine ?
Je relâche les épaules et réponds le plus rapidement possible.
— J’ai fait un cauchemar. Je me suis réveillée en sueur alors, je suis venue me changer.
— Charmant, dit-il avec un sourire. Ça va maintenant ?
Je hoche la tête, mais c’est plus fort que moi, j’aimerais accourir dans ses bras et pleurer toutes les larmes de mon corps.
— Viens là, souffle-t-il en voyant que je tremble.
Il ne se rend pas compte que je suis sur le point de craquer. Un pied devant l’autre, j’avance comme si j’étais sur une corde raide. J’enlace mes bras autour de sa taille et c’est plus fort que moi, je pleure…
— Hé… ça va, susurre-t-il en collant sa joue sur le dessus de ma tête et en caressant mon dos. Ce n’était qu’un mauvais rêve, Engy.
— Oui je sais… bredouillé-je, le visage enfoui dans le creux de son épaule.
* * *
Au matin, Dustin me prépare le p’tit déj. Quand je finis de l’engloutir, il me propose de faire une sortie pour la journée. Il travaille ce soir et souhaite profiter au maximum du soleil. J’accepte sa demande, en insistant pour qu’on n’utilise pas la voiture. Des images montrant Jaylen en train de faire exploser son véhicule viennent hanter mon esprit, et je ne veux même pas songer au fait qu’il ait trafiqué celle de Dustin au cours de la nuit… Dustin bronche un peu, mais se ravise en me proposant d’aller au skateparc près de chez moi. Il emprunte ma vieille planche, que je n’ai pas utilisée depuis plus d’un an et nous marchons sur le trottoir. J’évite tout regard en direction de la maison de Jaylen et ses frères. Je ressens une certaine joie de voir que sa Challenger n’est pas dans l’allée. Par contre, l’expression du visage de mon ami est étrange depuis ce matin. Il regarde toujours droit devant lui sans me regarder quand je lui parle. Il semble toujours fixer un point invisible et le connaissant, quelque chose le tracasse, mais tant que je ne dis rien, il ne me dira pas ce qui le dérange.
— Qu’est-ce que tu as ? Je vois bien que tu évites mon regard depuis ce matin. Tu me parles, mais c’est comme si tu étais absent.
Il se contente de hausser les épaules. Voilà, et à la prochaine étape, il changera de sujet…
— Allez, dis-moi ce que tu as !
Je lui donne un faible coup de coude et il m’ignore. J’accélère le pas et lui bloque le chemin. Il lève les yeux au ciel avant de serrer la mâchoire tout en m’offrant des traits sévères.
— Qu’est-ce que j’ai fait pour que tu agisses ainsi ? demandé-je.
Il pince sa lèvre avec son index et son pouce, un tic que je reconnais quand il ronge ses sentiments et quand il refoule ses pensées.
Je hausse les paupières pour lui montrer que je ne lâcherai pas le morceau.
— Tu veux savoir ce qui me fait chier ?
— Oui, dis-moi ce que je t’ai fait.
Son pouce rencontre ma lèvre et il ajoute :
— Le problème, ce n’est pas toi. C’est celui qui t’a fait ça… Et depuis toutes ces années qu’on se connaît, putain, tu as vraiment cru pouvoir me le cacher avec quelques couches de fond de teint ? Ce qui me met hors de moi, c’est que tu me demandes de te protéger, mais que tu ne me dis rien. Tu me déçois, Engy… Tu te laisses faire ? Qu’est-ce qui se passe à la fin ? Je veux son nom, et maintenant !
Mes yeux restent plongés dans les siens, j’ai l’impression qu’il lit à travers moi et qu’il peut voir tout ce que je lui cache. Je recule doucement mon visage pour que son pouce ne touche plus ma lèvre et baisse la tête. Maintenant, je suis réduite au silence. Ce n’est plus les types au pick-up le problème, mais bien mes voisins. Malheureusement, je ne peux rien dire.
— Je suis tombée…
— Oh ! je t’en prie, Engy. Essaie encore, tu peux sûrement trouver une meilleure excuse.
— Mais ce n’est pas ce que tu crois.
Il soupire brusquement, dépose le skate et appuie ses mains sur mes épaules.
— Je trouverai qui c’est. Pas la peine de me mentir. Tu m’as demandé mon aide et aujourd’hui, tu n’as plus besoin de moi ?
— Dustin, je t’assure. Ce n’est rien.
— Ce n’est rien ?
Dustin prend mon menton entre ses doigts pour tourner un peu mon visage, pour voir la bosse sur ma joue que je cache avec mes cheveux.
— Ça ! Ça, ce n’est rien pour toi ? Ta joue est rouge et tes cernes commencent à devenir bleus. Tu me prends pour un con ou quoi ?
La meilleure chose que je trouve à faire est de lui tourner le dos et de continuer à marcher.
— Je trouverai, Engy, marmonne-t-il en me suivant. J’ai besoin d’aller au skateparc pour me défouler un peu. Si tu veux toujours m’accompagner, je veux que tu arrêtes de faire cette tête d’innocente, celle qui me prend pour un con. Un mec te tape dessus et tu penses que je vais fermer les yeux… Elle est bonne celle-là !
Nous ne disons rien le reste du trajet et une fois arrivés, je m’assois dans les estrades à l’ombre d’un grand arbre pour l’observer. Il retrouve deux de ses amis sur place. Il est doué et c’est la seule activité qu’il pratique. Il se blesse souvent : c’est un casse-cou. Je ne m’en fais pas pour lui, il se défoulera une heure et ensuite, il me fera moins la gueule. C’était écrit dans le ciel que quoi que je fasse, il verrait mes blessures.
— Salut, ma beauté, surgit une voix qui me glace le sang.
Je me retourne et je vois en bas des gradins nul autre que Jonas et Josh, les jumeaux. Tous deux me sourient…


Chapitre 8
Engy
En descendant les marches lentement, je remarque du coin de l’œil qu’ils s’approchent de moi. Je regarde en direction de Dustin qui est trop occupé pour voir que j’ai de la compagnie, et ça me convient. Je ne voudrais pas qu’ils se battent.
Quand je mets le pied sur la pelouse, Jonas bondit devant moi, m’arrêtant brusquement. Je fais un pas à droite il en fait un. Je fais un pas à gauche, il me bloque le passage. Je sens Josh dans mon dos. Aucun moyen de fuir.
— Alors ma belle, t’as rêvé de moi cette nuit ?
Son visage s’approche dangereusement du mien, je dois reculer la tête pour éviter tout contact. Je sens des larmes qui cherchent à surgir, mais je les ravale rapidement pour éviter de leur montrer ma peur. C’est justement ce qu’ils aiment : m’effrayer.
Ses doigts empoignent mon menton pour me forcer à le regarder en face. Je m’écarte avec dédain. Je ferme les paupières et je compte les secondes avant d’ordonner à mes poings de le frapper. Une part de moi me dit que c’est à ne pas tenter. Si je déclenche une bagarre, Dustin va s’en mêler. Et je ne sais pas jusqu’où les jumeaux sont prêts à aller… Toutefois d’après ce que j’ai vécu hier, ils sont probablement prêts au pire.
— En tout cas, moi j’ai rêvé de toi, ajoute Jonas en léchant sa lèvre inférieure.
— Qu’est-ce que vous me voulez ? arrivé-je à articuler en serrant les dents.
— Oh ! tu sais, on voulait juste venir s’amuser un peu…
Il regarde vers le skateparc, autour de nous, avant d’offrir un regard entendu à son frère derrière moi.
— Maintenant qu’on sait que tu es ici, il n’y a pas de doute qu’on va s’amuser.
Je le suis des yeux sans montrer mes émotions. Il bouge beaucoup quand il parle, il fait de grands gestes. Je pourrais même croire qu’il était un enfant hyperactif. Ou alors, cela vient tout simplement de son esprit troublé. Je ne sais pas ce qu’il a vu ou ce qu’il a fait, cependant, en le regardant on sait tout de suite qu’il faut se tenir à distance. Sa tignasse blonde va dans tous les sens quand il passe une main dedans. Son corps est élancé et svelte. Il tire doucement sur mon pull pour me rapprocher de lui. Je le repousse rapidement et il rit. Jonas est dérangé.
— Ne me touche pas ! tonné-je, la voix mal assurée.
D’un mouvement brusque, il resserre ses doigts autour de ma gorge et par réflexe, je lui décoche un coup de poing au visage. Il est surpris sur le coup, mais resserre sa prise avec un sourire.
— Il y a des gens, marmonne Josh derrière moi, qui tente de calmer son frère, sans succès.
— Tu crois que j’en ai quelque chose à foutre, peut-être ? rétorque ce dernier. Elle ne me dira pas quoi faire.
J’incruste mes doigts et mes ongles dans la chair de sa main, au niveau de mon cou, pour qu’il me lâche. Mon souffle se coupe et je sens une veine se gonfler sur mon front alors que mon visage se met à enfler. Je me ravise : je prie pour que Dustin me voie et vienne m’aider… Au même moment, il me relâche abruptement. Ma main sur ma gorge, je tente de retrouver mon souffle en me pliant en deux. Quand je retrouve mon oxygène, j’arrive à articuler des mots tranchés de douleur :
— Tu t’es amusé là ? Maintenant, fous le camp !
Il se rapproche une nouvelle fois et je recule.
— Je ne fais que m’échauffer ma belle. Tu ne sais pas dans quoi tu t’es embarquée. Tu rends nerveuse ma famille…
Mes yeux dévient vers Josh derrière moi. Il garde son sérieux. Les deux sont complètement tarés !
— Hé ! surgit Dustin en courant vers moi le sourire aux lèvres.
Merde !
Je me tourne rapidement vers Jonas pour anticiper le mal qu’il pourrait faire à mon ami, mais je ne déchiffre pas son expression. Au contraire, elle semble avoir changé… Sous mes yeux terrorisés, Dustin brandit une main vers Josh et entreprend :
— Salut ! Moi c’est Dustin, un ami d’Engy.
Josh lui serre la main à son tour devant ma stupeur.
— Joshua, mais tu peux m’appeler Josh.
Quoi ? Je cligne plusieurs fois des paupières pour être sûre de voir ce que je vois. Ils sont en train de jouer leur double visage juste sous mes yeux.
— Moi, c’est Jonas ! Elle est à toi la planche ?
Jonas pointe la planche de skate que Dustin tient dans ses mains.
— C’est celle d’Engy.
— Sympa ! Je te regardais plus tôt, tu es vraiment doué !
— Merci, lui répond Dustin avec un large sourire, visiblement flatté du compliment.
J’observe mon ami avec de grands yeux. Il a arrêté de faire la gueule et c’est avec ces types-là qu’il rigole ? Je crois rêver…
— Je te montre des trucs si tu veux ? propose Dustin.
C’est Joshua qui accepte volontiers et suit Dustin qui me regarde avant de retourner sur sa planche. Je me retrouve seule avec Jonas qui croise les bras, un sourire démoniaque figé sur le visage.
— Pourquoi vous faites ça ? Pourquoi être ici, honnêtement ? J’ai compris l’avertissement.
Je sais que je n’obtiendrai aucune réponse, cependant fuir est une solution qui me causerait plus de tort que de bien. Alors, autant poser des questions pour tenter d’y voir plus clair.
— Prépare-toi à nous voir souvent…
Il me parle en regardant son frère au loin.
— Je ne sais pas tout ce que vous cachez, mais j’ai pas l’intention de dire quoi que ce soit sur ce qui s’est passé.
Ma voix tressaute et même moi je n’ai pas cru à ce que je viens de dire.
— Oh, je n’en doute pas une seconde, sourit-il en posant sa main sur mon épaule.
Je frémis.
— Parce que tu sais que sinon, on s’occupera personnellement de toi… Et tu ne m’offrirais jamais ce magnifique plaisir.
— Vous protégez votre frère, je peux comprendre.
J’essaie une manière douce, seulement il n’est pas dupe : rien de ce que je pourrais dire ne l’éloignera de moi dans les prochains jours.
— Tu ne sais rien de nous. Alors, arrête de prétendre.
Un grondement se fait entendre et quand je me retourne vers le parking au bord du parc, je distingue parfaitement la Challenger noire de Jaylen. Jonas se tourne pour regarder la voiture avant de siffler en direction de Joshua, lui faisant signe de le rejoindre.
— Je dois te quitter ma belle, dit-il, ce n’est que partie remise.
Sans que je m’y attende, Jonas dépose un baiser sur ma joue et je recule rapidement, dégoûtée. J’ai envie de gerber. J’ai une envie folle de tuer quelqu’un. En commençant par Dustin. Même s’il n’a aucune idée qu’il bavardait tout bonnement avec mes agresseurs, je vais juste l’étriper. Je me sens oppressée, impuissante et je ne peux rien faire. On m’agresse, on me menace, je vis maintenant dans la peur et il faudrait que je commence à chercher une porte de sortie avant qu’ils ne me fassent encore plus de mal.


Chapitre 9
Engy
— Plutôt sympa, ces mecs. Tu les connais d’où ? demande Dustin.
— Première fois que je les vois, dis-je sèchement.
— Hé, au fait, j’ai reçu un appel de ma mère tout à l’heure. Elle m’a dit que le maire de la ville va faire son fameux barbecue annuel. Nous sommes invités comme toujours.
— Et c’est quand ?
— Demain soir. Tu es sûre que ça va, toi ? Tu es toute pâle, remarque-t-il.
Je hoche la tête et feins un sourire pour éviter qu’il ne s’en fasse pour moi.
— Ça va ! On peut rentrer, maintenant ?
Dustin dépose un baiser sur mon front, passe son bras autour de mes épaules et nous entamons le retour à la maison.
— Tu sais ce qui te ferait du bien ?
— Non, quoi ?
— De me dire tout ce que tu me caches, Engy.
Je me défais de son étreinte quand il insiste pour que je reste collée près de lui.
— D’abord, va te faire couler un bon bain à la maison. Ensuite, je te ferai un massage des épaules. Et là, j’aurai le droit de savoir ce qui se passe ?
— Arrête, Dustin. Il n’y a rien. Mes marques viennent de mon agression de l’autre soir. Maintenant, lâche l’affaire.
— Arrête, tu n’avais aucune trace hier soir. Bon, tu as le choix d’accepter mon offre, sinon j’opte pour la deuxième option.
— Et quelle est-elle ?
— Et bien, je m’assois à la table avec tes parents et je les mets au courant que tu as voulu aller à une fête arrosée et que tu t’es fait agresser. Ensuite, je leur fais part de mes inquiétudes au sujet des marques sur ton visage et sur le fait que tu évites toute explication.
— Tu ne feras pas ça.
— Certainement que je le ferai, Engy. Je m’inquiète pour toi. À vrai dire, je devrais déjà leur en parler.
— D’accord, cédé-je. Tu vas avoir la vérité. Mais promets-moi de ne rien dire à mes parents ou à qui que ce soit.
— Je te le promets.
* * *
Au soir tombé, Dustin et moi restons assis sur mon lit, l’un en face de l’autre. Je m’apprête probablement à faire la pire erreur de toute ma vie ; il me faut du courage pour pouvoir mettre ma peur des voisins de côté. Il faut que j’en parle. Je ne dirai pas tout. Et je vais peut-être changer un peu la vérité.
— Bon, voilà. Le soir de mon agression, on ne m’a pas que poussée. Ces types me voulaient vraiment du mal. J’ai reçu un bon coup au visage et je suis passée à deux doigts de me faire enlever.
Bon… OK, je mens. Je me suis fait enlever, mais ça, c’était par mes voisins.
— Je savais. Je le vois sur ton visage. Mais tu me mens.
— Quoi ? Non.
— Si ! Vois-tu, quand tu m’as parlé de ton agression avant d’aller chez Fred, tu n’avais rien au visage. Ce n’est que quand je me suis levé dans la nuit que j’ai vu du sang dans tes cheveux. Il y en avait sur mon pull après que tu aies pleuré dans mes bras. Et au matin, c’est là que j’ai vu les marques, ta lèvre et ta joue enflées. Tes cernes devenaient bleus et tu avais deux fois plus de fond de teint que d’habitude. Je ne veux pas voir les vraies couleurs une fois que tu l’enlèveras, Engy, mais je crois qu’il est temps que tu me dises ce qui se passe.
Mes doigts jouent avec un fil qui dépasse de ma couverture et je sais que je vais le regretter si j’en parle. Ma vie et la sienne seront en danger. Je dois le protéger tout en lui révélant ce qu’il veut savoir. La meilleure solution est de dire la vérité en incrustant un mensonge.
— Je les ai revus, hier soir.
— Ils te veulent quoi ? Pourquoi ils font ça ? Pourquoi tu ne vas pas aller voir la police, Engy ?
— Ils voulaient simplement s’assurer que je ne dise rien.
— Une menace ? Ils sont venus te menacer ?
— Oui, ils ne veulent pas que j’en parle à qui que ce soit.
— Et ils t’ont frappée pour te faire comprendre le message ?
— Oui.
— Combien de fois ?
— Je… je ne sais plus trop.

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