Du Bonheur d'Être Ridicule

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35 pages
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Le roman de la vie


« Du bonheur d’être ridicule », plonge dans l’intimité d’un couple. Lui c’est Antonin, c’est un bridgeur talentueux, à la limite de l’autisme. Elle, Jeannette, se rêve artiste, libérée, ... libertaire... Elle aime les mondanités autant qu’il est taiseux.

C’est un couple improbable pour une complicité sans faille qui se surprend chaque fois au croisement d’un chemin, au détour de leur vie. Il y a dans cette histoire un dosage subtil de ridicule et de tendresse qui donne aux vanités du monde leur impudeur humaine...

Le lecteur passe du rire aux larmes avec le sentiment que la vie se joue là, ici et maintenant.

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Nombre de lectures 3
EAN13 9782368323625
Langue Français

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Marie-Christine Cavenelle
DU BONHEUR D’ÊTRE RIDICULE.
Récit
Prologue.
La première fois que j’ai vu cet homme, c’était dans une gare, je crois. Ou dans une bibliothèque, je ne sais plus. Enfin il lisait, ça j’en suis sûre… Il lisait même d’arrache-pied et sa frénésie s’exprimait en se grattant la tête, les yeux trop grands ouvert s pour être concentré. Chaque page tournée s’imprimait à croire derrière ce regard hagard qui m’avait submergée. Je m’étais approchée, simple curiosité ou désir d’un échange ? J’avais devant mo i un homme sans élégance qui s’arrachait les cheveux, plongé dans la revue du chat noir. Où se l ’était-il procurée, je ne saurais le dire ? On ne trouve plus aucune édition ni aucun numéro de cette revue à ma connaissance… Alors, c’était peut-être dans une bibliothèque.
Et pourtant ce souvenir est indissociable du troubl e indistinct que j’éprouve dans la salle des pas perdus d’une gare. Le kiosque à journaux, ses lumières jaunes, le distributeur de friandises, sa vitre empoussiérée, le sol marqué de trop de pas en parta nce, les panneaux en mouvement comme on battrait les cartes des retours attendus, les départs redoutés, le bruit des compostages et cet hôtel borgne sur le trottoir d’en face aux odeurs de cuisine encrassée. Je me souviens même avoir sursauté quand la voix-off a annoncé l’entrée imminente en gare du TER en retard qui via Limoges ramène à Paris. Tout y était, le fichu courant-d ’air, le bruit de roulement des valises que l’on traîne quand l’urgence nous prend de rejoindre le quai. Les voyageurs se croisaient, ceux qui partaient s’agitaient, ceux qui arrivaient se détendaient. On s’embrassait. On se parlait.
Seul, mon fébrile lecteur n’a pas levé les yeux sur notre première rencontre. Il se grattait toujours la tête et je me suis sentie bête, là, à le regarder. Cette année-là je l’ai croisé plusieurs fois je pense mais je ne sais plus où ni dans quelles circonstances et jusqu’à aujourd’hui je n’y ai plus pensé.
1 - C’était il y a longtemps.
Antonin, lâchez ce que vous dissimulez dans votre main droite et prenez votre stylo.
La voix posée de Monsieur Cohen, professeur de math ématiques, ne supportait pas la réplique. Antonin le savait mais le regard amusé des camarades de classe donnait à la situation une dimension cornélienne. Antonin sentit la moiteur de sa main qui poisserait les cartes. Il ne lâcherait pas son jeu de cinquante deux cartes quitte à mourir de honte avec les joues en feu, le cœur volcanique et la sensation d’une coulée de lave épaisse brûlant son estomac. Il se mit à pleurer.
Décidément, Antonin, vous n’aimez pas les week-ends en famille. Consigné donc, samedi et dimanche. Reprenons.
Les regards des autres se tournèrent à nouveau vers Monsieur Cohen ce qui sécha les larmes d’Antonin. Il glissa vite le paquet de cartes dans sa poche et reprit le stylo, soulagé.
Monsieur Cohen était un homme seul et passait volontiers au lycée voir ses élèves consignés pour tuer l’ennui. C’est ainsi qu’il initia au bridge Antonin, éternel consigné et amoureux des cartes. S’il fallait comptabiliser les heures qu’Antonin passerait dans les clubs de bridge, on aurait le vertige. Les cartes deviendraient l’extension de ses doigts. Le jeu égare. Une vie dans la vie qui éloigne de la vie.
Vers l’âge de trente ans, comme une parenthèse, Antonin a croisé le regard d’une femme dans un supermarché au rayon des fromages. Elle lui a souri et Antonin s’est retourné pour chercher à qui s’adressait ce sourire. Son cœur s’est emballé quand elle lui a arraché des mains le camembert qu’il allait acheter. Il a rougi. Elle a reposé le fromage dans le rayon et en a choisi un autre.
Celui-ci sera bien meilleur.
Antonin a remercié en bafouillant un peu. Elle a ri. Elle a proposé à Antonin de goûter ensemble le fichu camembert. De camembert en camembert, ils se sont mariés. Elle, rayonnante dans sa belle robe blanche ; lui, aux abonnés absents comme il l’était toujours. L’idée de ce mariage lui paraissait absurde alors il y croyait. Il a passé la bague au doigt de celle qui s’était offerte à lui et a remisé dans sa manche le jour de ses noces le jeu de cartes qui lui brûlait les doigts. Jeannette, la mariée, par prudence, n’avait invité que deux autres joueurs qui ennuyèrent le banquet en commentant des donnes mais faute de quatrième, les cartes restèrent dans les manches. Tout était bien ainsi. Antonin avait deux amis à sa table et Jeannette n’avait pas la pr étention de réjouir les convives. Elle-même s’ennuyait dans tous les mariages. Le sien était du nombre pour obéir au genre. Une femme décidée, les deux pieds sur le sol. Un temps pour chaque chose et chaque chose à sa place, le mariage compris. Chaque jour pousse l’autre sans connaître l’angoisse et un jardin secret, tout joli, tout discret, pou r l’heure de la rêverie.
Elle tint les rênes de leur nuit de noces. Ce ne fu t pas Arcole mais Antonin s’appliqua tant et plus et Jeannette s’endormit heureuse du devoir accompli. Au matin, les invités éméchés, fatigués, cédèrent à
la tradition de réveiller les mariés avec le pot de chambre fumant plein de cette soupe à l’oignon sur laquelle on grimace. Et Antonin, content, découvrit une paire de chaussons à portée de pieds et juste au pied du lit. Il gratifia Jeannette d’un sourire amoureux. Jeannette confiante d’avoir gagné la partie lui caressa la joue avec une tendresse somme toute engageante. Et pendant vingt ans il s’auto-flagellerait à s’en mordre la cuisse à chaque fois qu’il retournerait au club en promettant de rentrer.
Oh regarde, un perce-neige !
2 - Eux.
Un couple c’est usant quand même. Surtout quand l’homme tourne les talons sans jamais répondre à l’assertion matinale lancée avec candeur par sa femme. Deux sensibilités différentes à croire et dans l’intimité à quoi bon donner le change. Un détail quotidien sans aucune importance mais qui pèse son pesant à l’heure des comptes. On ne s’en préoccupe jamais assez tôt Ils en étaient donc là, eux. Hôtel du cul tourné et quart de tour à droite quand le mo indre sourire complice viendrait tendre la perche. Rien de bien romanesque.
C’est un autiste à croire, bonjour l’invitation, on ne m’y reprendra pas…
Conclusion sans retour des copains invités à dîner par Jeannette, dépitée par les mines tristounettes des convives qui ne revenaient pas. Que ma joie demeure et le brame du cerf comme dernier terrain vague pour juguler l’ennui. Il faut dire que Jeannette à parler pour parler n’était pas la dernière et que de ses propos on ne retenait quasi que la musique. Dire qu’Antonin était taiseux serait un euphémisme. Une maison sans surprise, sans gaité, sans amis. Jeannette en souffrait. Antonin restait indifférent, en apparence du moins, puisque rien, jamais, ne semblait perturber l’imposante solitude que reflétait son être. Jeannette monstrueuse de se nsibilité rêvait de s’offrir en pâture. Antonin, monstre sensible, vivait en camp retranché, protégé par ses murs. Et jamais l’étincelle qui réchaufferait tout ça. Ils n’étaient pas si loin l’un de l’autre mais cette main à tendre ne se tendait pas. L’équilibre s’était inscrit tout seul. Jeannette faisait tout, la vaisselle, le ménage, la lessive, le s courses ce qui ne la dérangeait pas. Antonin ne voyait rien de tout cela mais il ressentait un pincement divin au cœur quand il retrouvait ses chaussons tou jours au pied du lit. Un détail nécessaire et suffisant pour se savoir solidement accroché aux hanches de Jeannette, sans jamais le lui dire, sans jamais la frôler. Les hanches de Jeannette étaient solides, ça tombait bien, une chute de reins à toute épreuve tant que son jardin secret fleurissait de pervenches. Il ne faut pas croire qu’il n’y avait pas eu des initiatives, des tentatives lascives, des effor ts de mise à nu, des révélations inattendues, des percées volontaires pour mettre au jour les dangers de ce no-man ’s-land que la maison était devenue. Mais seule Jeannette agitait la clochette et le déséquilibre de la volonté dans un couple le voue à l’échec. Il y va d’un don attendant un partage qui ne viendra jamais. Une anecdote salée pour montrer ô combien faits, gestes, aveux et mots peuvent rester lettres mortes quand ils se sont envolés.
Pour être bien sincère, la tergiversation nuit aux propos qui restent à rapporter. L'anecdote, marécageuse qu’elle est, doit être déversée dans sa réalité. C’est ainsi.
Jeannette était une femme fontaine. De la pire espèce, si je puis dire. Ses éjaculations au moment du plaisir, incontrôlables et de nature Geyser déconcertaient les hommes, les atteignaient dans leur virilité pour ne pas dire les castraient irrémédiablement. Sans compter que le lit au moment de l’orgasme, transformé en piscine, devait être changé ce qui n’a pas la dimension romanesque d’une cigarette après l’amour, quand les partenaires échangent tendrement si l’homme reste éveillé....