El Duende
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Description

Jose Ribera, torero le plus célèbre de sa génération vient de perdre la vie dans un étrange accident de voiture. Son physique ténébreux et son impavidité face aux cornes des toros fascinaient les foules. La passagère, Amaranta Ribera, épouse du torero est plongée dans le coma. Cette femme éblouissante et provocante est en fait la petite fille de Pedro Sepulvera,
le plus grand éleveur de toros bravos d’Andalousie. Edouardo Romero, persuadé de découvrir les dessous de cet inexplicable accident, mène l’enquête avec une intransigeance implacable. Ce policier suspicieux est le petit-fils de Rosa Exposito, une jeteuse de sort qui voue une haine viscérale à tous les membres de la famille Sepulveda. Cette enquête conduira le policier au coeur des mystères de l’Andalousie.
Le fil conducteur du roman, El Duende, cet impossible à dire, sorti tout droit de l’esprit occulte de l’Espagne endolorie, entraîne le lecteur, de rebondissements en rebondissements. Entre tauromachie, flamenco, vengeance et amour fou, il lui fait respirer à pleins poumons l’odeur de cette terre ocre, pleine de charbons et de pierres qui fleurent l’herbe broyée et la
salive de l’enfant.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 29 février 2016
Nombre de lectures 6
EAN13 9782897262440
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0097€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

À Julia, Constance et César,
mes trois amours
« Si tu aimes une fleur, qui se trouve dans une étoile,
c’est doux, la nuit de regarder le ciel. »
Antoine de Saint-Exupéry Le Petit Prince
L ’accident paraissait des plus ordinaires. La voiture, une Porsche 911 gris métallisé, avait percuté un arbre et terminé sa course dans le fond de la vallée, cent mètres plus bas. Les deux passagers avaient été éjectés; l’homme était mort sur le coup, la femme avait été emmenée inconsciente à l’hôpital. Le drame avait eu lieu, sans témoins, par une belle nuit de juillet. L’air était encore tiède et la lune brillait.
Le policier qui rédigeait le procès-verbal avait gardé, malgré ses trente-cinq ans, l’air d’un adolescent, avec ses cheveux brillants couleur jais, son visage au profil grec, sa peau mate presque glabre où seul un duvet naissant ombrait la lèvre supérieure. Bizarrement, il n’était pas beau et dégageait une impression de suffisance empruntée qu’intensifiait la fierté avec laquelle il portait l’uniforme. Alors qu’il examinait avec minutie la carcasse de la voiture, il s’imagina les sensations que pouvait procurer la conduite d’un tel bolide et regretta de n’être pas plus riche. Il consigna les noms des victimes, la plaque minéralogique et le fait étrange de l’absence totale de traces de freinage du véhicule.
En regagnant Castellar de la Frontera par la petite route qui serpentait à travers la plus grande forêt de chênes-lièges d’Espagne, Edouardo Romero réfléchissait aux circonstances de l’accident. Ses antennes de bombyx auguraient que la malchance n’était pas l’unique instigatrice de cette tragédie. Le mort, Jose Ribera, était le toréro le plus célèbre de sa génération. Sa silhouette impénétrable et sa témérité devant les cornes des toros fascinaient les foules. Demain matin, l'accident fera la une de tous les journaux et l'Espagne entière pleurera son idole , pensa le policier. Edouardo Romero n’était pas un aficionado et considérait la corrida comme une funeste coutume. Depuis la mort de son oncle, jeune toréro de dix-neuf ans, piétiné par un toro lors de son alternative, sa famille tout entière abominait la corrida et tout ce qui s’y rapportait. Il n’était qu’un enfant, à l’époque, mais se souvenait très bien de cet après-midi : les arènes combles, la chaleur écrasante. Il revoyait son oncle, le corps vissé sur le sable, droit comme un I pour recevoir les charges du monstre. Il est coutume que les habits de lumière d’alternative soient blancs, la couleur du mariage, et Edouardo Romero avait gardé intacte la vision du contraste des taches écarlates qui s’étendaient sur le tissu nivéen, alors que le toro s’acharnait sur son oncle, ne lui laissant pas la moindre chance. Il entendait encore les hurlements hystériques de sa grand-mère quand on évacuait le corps désarticulé du jeune toréro. En cachette des siens, Edouardo Romero s’était quelquefois risqué jusqu’aux arènes, mais il n’avait jamais été sur la même longueur d’onde que cette assistance anxieuse, dans l’attente que le pire se produise. Il ne comprenait pas ces hommes assez fous pour se dresser devant un toro et pour, par lui, affronter chaque fois leur peur.
Le policier n’avait pas connu son père. Il avait passé son enfance dans les jupes de sa mère et de sa grand-mère. Ces deux veuves cendrées, voilées de tristesse, avaient commencé à vieillir avant l’âge et personne n’aurait pu imaginer qu’elles avaient été belles. Elles paraissaient à ce point semblables qu’il était impossible de les différencier l’une de l’autre. Le policier avait été un petit garçon si timide et si pleurnichard que sa grand-mère lui disait souvent qu’elle l’entendait déjà pleurer dans le ventre de sa mère. À l’école, il devint rapidement le souffre-douleur des autres enfants se moquant sans vergogne du poltron qu’il était. Il prit l’habitude de se réfugier auprès de sa grand-mère. Il passait de longs moments avec elle; sa présence l’apaisait. Quand elle perdit la tête, à la mort de son fils Javier, Edouardo Romero fut le seul à garder avec la vieille dame un semblant de relation. Il se souvenait précisément du moment où un vacher de Pedro Sepulveda avait demandé à parler à sa grand-mère. C’était trois jours après l’enterrement. Rosa Exposito avait saisi un bâton et, avec une violence sauvage, avait réduit en poussière toute la vaisselle de la maison, hurlant comme une possédée dans une langue inconnue qu’elle parlait avec aisance. Il avait fallu l’aide des voisins pour la maîtriser et la traîner jusqu’au patio où on l’avait laissée attachée sur un petit banc, éructant des paroles énigmatiques, une bile verte aux lèvres et les yeux allumés comme ceux d’un chat dans l’obscurité. Personne ne connaissait le secret du vacher qui avait mis Rosa Exposito dans un tel état. Le soir, un vent de terre inclément et tenace balayait le sol, une pluie fine ébouriffait les arbres. Alors que sa grand-mère était toujours attachée et ne se laissait approcher par personne, Edouardo Romero s’était recroquevillé contre elle. Mouillée autant par la pluie que par sa morve et ses larmes de rage, elle paraissait dans une totale simplicité d’esprit. Perplexe, l’enfant s’était décidé à la libérer. Elle l’avait regardé sans le reconnaître. Il lui avait rapporté un peu de paella qu’elle avait mangée, sans appétit, avec les doigts. Elle lui avait adressé un vague sourire de gratitude, marmonnant un psaume inintelligible. Après cet événement, elle avait pris l’habitude de passer des heures interminables assise sur le petit banc, exposée au soleil ou à la pluie, indifférente à tout. Edouardo Romero la rejoignait souvent. Il n’essayait pas de lui parler. Il savait qu’elle était hors d’atteinte et qu’il aurait été plus facile de discuter avec un mort. Quand ils étaient ensemble, une odeur de fumée et de larmes, que l’enfant triste trouvait rassurante, flottait en permanence dans l’atmosphère. À partir de cette époque, Rosa Exposito n’avait plus laissé personne franchir la porte de sa chambre qu’elle fermait à double tour; elle gardait toujours sur elle la clef de son repère, pendue à une chaîne de cou à côté du scapulaire aux dessins effacés que portait son fils le jour de sa mort. Elle avait cessé d’être cette femme enjouée qui savait lire dans les cartes et soigner les autres. C’était comme si un châtiment étrange l’avait dépouillée de tout pouvoir surnaturel. En quelques jours, enlisée dans le bourbier de ses délires, elle était devenue une vieillarde à la peau parcheminée. La nuit, dans les phantasmes de son insomnie, on pouvait l’entendre s’agiter, pousser des cris incompréhensibles qui retentissaient dans toute la maison.
Bien des années plus tard, Edouardo Romero comprendrait que cet idiome curieux utilisé par sa grand-mère depuis la mort de son fils était celui de la tribu de Gitans dans laquelle elle avait passé toute sa jeunesse.
Sorti major de sa promotion à l’école de police, Edouardo Romero s’était métamorphosé en un jeune homme hargneux et rogue, bien décidé à prendre sa revanche sur ceux qui le raillaient alors qu’il n’était qu’un enfant. Depuis quelques années, dans le commissariat de Castellar, il faisait régner l’ordre public avec une intransigeance implacable. À plusieurs reprises, son chef lui avait reproché son excès de zèle et sa raideur procédurière. Cette nuit-là, il se réjouissait à l’avance d’avoir une affaire à élucider, car dans la petite ville de Castellar, à part quelques vols à la tire, il ne se passait pas grand-chose. La mort mystérieuse de Jose Ribera allait le sortir de la routine des PV de stationnement et des querelles de voisinage. La blessée, Amaranta Ribera, épouse du toréro, était la petite fille de Pedro Sepulveda, le plus grand éleveur de toros de lidia d’Andalousie. Dès le lendemain, si les blessures de la jeune femme le permettaient, Edouardo Romero irait l’interroger à l’hôpital.
Depuis son enfance, le policier avait souvent croisé Amaranta Sepulveda à Castellar. Cette créature de rêve, à la chevelure éblouissante, noire et lisse, ruisselant sur ses épaules, à la peau fine couleur miel et aux yeux d’améthyste le subjuguait. Il se souvint d’une féria, alors adolescent boutonneux : elle était attablée juste à côté de lui. Il entendait encore le bruissement sensuel de ses jupes garnies de volants. Elle parlait comme si elle chantait avec Jose Ribera, son fiancé, le jeune toréro à l’avenir prometteur. Elle était si près qu’Edouardo Romero pouvait sentir son haleine tiède et l’odeur de sa peau exhalant un parfum qui ne pouvait être que celui de sa beauté. Cette nuit-là, badine et provocante, elle avait éclaté d’un rire de grelot fêlé, puis s’était avancée sur la piste pour danser un flamenco fleuri et langoureux. En regardant l’assistance se tenir coite, il avait compris que même la raison des plus sages s’évaporait lorsque cette fille-là dansait et riait.
Depuis son plus jeune âge, Edouardo Romero était intrigué par le langage incompréhensible de sa grand-mère. Après moult recherches, il avait fait la connaissance, à Séville, d’un Gitan qui lui avait enseigné les rudiments de l’étrange dialecte. Dès lors, il fut le seul à échanger, de temps à autre, quelques mots avec Rosa Exposito. Un jour, il avait tenté de lui parler d’Amaranta Sepulveda, cette fille magnifique qui le rendait fou. Elle l’avait regardé et ses yeux jaunes et féroces, qui depuis longtemps avaient perdu toute compassion envers les hommes, s’étaient injectés de sang. Elle s’était mise à lui parler trop vite dans cette langue qu’il ne maîtrisait pas. Elle avait sorti de son vieux coffre, oxydé par la rouille du temps, des cartes usées, un aimant, une vipère séchée et quelques objets hétéroclites comme une mèche de cheveux noir corbeau et une poignée de perles de verroterie. Le jeune homme avait saisi très vite que la cérémonie magique se déroulant sous ses yeux était censée lui faire oublier le souffle magnétique de la beauté d’Amaranta Sepulveda. Et même peut-être pire… Edouardo Romero considérait et écoutait cette vieille femme sans miséricorde proférer des incantations chargées de menaces et de fiel. Elle semblait être une folle échappée d’un asile. Il n’imaginait pas encore que la haine l’avait transfigurée en virtuose de la mort et que tout retour en arrière, tout amendement était devenu impossible pour elle.
Mais la sorcellerie de sa grand-mère n’eut aucune prise sur la fascination du jeune garçon pour Amaranta Sepulveda. Il restait obsédé par celle-ci et échafaudait des brouillaminis de mauvais prétextes pour la croiser. Un jour, il s’était présenté comme saisonnier durant les vacances d’été à la finca 1 de Pedro Sepulveda. Ce dernier, en apprenant son identité, l’avait chassé comme un malpropre; il l’avait poursuivi avec son fusil en hurlant : « Dégage d’ici et ne reviens jamais ! Je ne veux rien avoir à faire avec ta famille ! Dis à ta grand-mère qu’elle pourrira en enfer ! Qu’elle aille au diable ! »
Edouardo Romero s’était sauvé en courant sans demander son reste. Il ne saisissait pas tout de cette haine qui animait les deux familles depuis la mort tragique de son oncle.
Il avait toujours cultivé les contretemps avec la gent féminine. Déjà à l’école primaire, lorsqu’il tentait d’attirer l’attention d’une de ses camarades, il ne récoltait que des railleries. Les rares fois où il avait réussi à approcher Amaranta Sepulveda, elle ne lui avait pas adressé la moindre parole. Elle l’avait détaillé, de ses yeux violets et radieux, avec une innocente sollicitude dans laquelle l’illusion du jeune homme avait cru lire de l’intérêt. Les années avaient passé et Amaranta Sepulveda était restée pour Edouardo Romero l’image de la femme idéale. Lorsque les journaux relataient les exploits des toréros, il ne manquait jamais d’admirer les photos de cette créature exquise quand elle posait aux côtés de son époux.
Edouardo Romero traversait la vie en spectateur de celle des autres; il avait développé des talents d’observateur perçant. Sur les photos du début du mariage de la jeune femme, il ne lui avait pas échappé qu’avec son époux, elle agonisait de bonheur sous l’empire d’un amour démentiel. Mais il avait relevé qu’avec le temps, sur le papier glacé, le regard d’Amaranta Ribera s’était sensiblement modifié, sa couleur violette s’était éteinte pour prendre peu à peu la nuance profonde de la cendre. Un été à la féria de la ville, alors qu’il l’observait, elle était montée lentement sur la scène où un vieux guitariste jouait un air de flamenco. Elle donnait l’impression d’être un peu grise. Le vieux s’était mis à chanter de sa voix d’ombre. Dans ce flamenco se mêlaient des sonorités appartenant aux chants des synagogues et des litanies musulmanes, comme si, ce jour-là, l’Orient et l’Occident se rencontraient sur les terres d’Espagne. La chanson parlait d’adultère : qué bonita esta la niña . Amaranta Ribera dansait comme sous l’emprise d’une douleur inconsolable qu’elle enroulait dans sa chevelure. Les balancements de ses bras, de ses mains, de son torse, les ondulations de son bassin exacerbaient la sensualité qui sourdait de son âme. Elle donnait l’impression de contempler la mort… Edouardo Romero n’aurait pas pu décrire ce qu’il ressentait; elle dansait si différemment de la première fois… Il se sentait en transe hypnotique; une surexcitation émotionnelle l’avait envahi. Il regardait l’assistance, de connivence totale avec cette danseuse un peu saoule, aux mouvements parfois chancelants et tellement triste. Cette vision provoqua chez lui une jouissance quasi orgasmique que partageait la danseuse; il suffisait de voir ses yeux égarés dans une volupté mystique. Edouardo Romero pensa que c’était ça le duende des Espagnols, cette sensation que l’on ne peut expliquer par la parole, cet impossible à dire. Le duende opérait sur le corps d’Amaranta Ribera, il lui donnait un pouvoir surnaturel. À la fin du chant, elle resta debout, hagarde. Après quelques secondes, elle se laissa glisser de tout son long sur le sol tel un cadavre sur un champ de bataille, que s’empressa de relever son mari, gêné par l’indécence de la scène.
Deux mois avant l’accident, Amaranta Ribera était venue au commissariat pour un problème de toros échappés d’un enclos. Les yeux luisants, Edouardo Romero s’était hâté de s’approcher d’elle pour l’entendre, mais elle l’avait ignoré et s’était adressée directement à son chef qui l’avait reçue avec toute la déférence due à sa position. Elle était vêtue avec un goût raffiné : veste noire très élégante, chemisier gris perle en soie naturelle, pantalon en lin gris anthracite. Elle portait au cou un ancien collier d’ambre un peu plus foncé que sa peau, aux oreilles deux minuscules diamants et une alliance très fine, presque invisible, à l’annulaire gauche. Tout en parlant, à intervalles réguliers, elle secouait sa chevelure d’ébène qui se remettait en place tout naturellement. Assis à son bureau, le jeune policier, transparent et humilié, ne perdait rien de la conversation. Il gardait le regard rivé sur cette femme magistrale. Elle avait quitté le commissariat sans le voir. En l’observant s’éloigner, il avait senti l’amertume du dépit lui écorcher la langue…


1 . Propriété à la campagne
O ù était-elle ? Elle avait beau ouvrir les yeux, tout était noir. Était-elle réveillée ou bien était-ce encore un de ces mauvais rêves? D’ailleurs avait-elle les yeux ouverts ? Elle n’en savait rien. Elle avait la sensation bizarre d’être plongée dans la pénombre du monde. Les seuls bruits qu’elle percevait étaient de brefs sons aigus et réguliers. Elle essaya de parler, mais aucune parole ne sortit de sa bouche. L’angoisse l’envahissait. Dans sa tête résonnait le vacarme de ses pensées glissant sur son front sans pouvoir s’amarrer, tels des nuages sur l’eau. Elle avait très chaud et sentait ruisseler sur ses tempes des gouttes de sueur. Où étaient les siens ? Elle tenta de hurler, mais ni sa bouche ni sa langue ni ses cordes vocales ne lui obéissaient et son hurlement demeura intérieur. Ses poumons étaient oppressés par une suffocante odeur de sang. Où était-elle ? Elle égrenait pour elle-même un chapelet d’hypothèses épouvantables quand, d’un coup, un sommeil irrépressible la libéra de ses tourments.
Elle fut réveillée par la voix grave et tiède d’un homme. Il marmonnait pour lui-même dans un espagnol rudimentaire à l’accent rocailleux. Il parlait de chambres, de patients, de nettoyage… Dans la brume de ses pensées, elle entendait le bruit de ses pas autour d’elle ainsi que la rumeur de l’eau qui coule de la serpillière que l’on tord. Et puis plus rien… Elle était à nouveau abandonnée dans l’obscurité absolue. Ainsi, elle n’était pas enterrée vivante, mais alitée dans une chambre d’hôpital. Son esprit sourit à cette idée. Et si c’était grave ? Pourquoi Jose, son mari, n’était-il pas là ? Qu’attendait-on pour la délivrer ? Pour lui ouvrir les yeux ? Et pour tout lui expliquer ?
Elle se mit à réfléchir. Que s’était-il passé avant qu’elle ne soit plongée dans cette nuit épaisse, sans la moindre étoile, où les ténèbres étaient imprégnées d’un air brûlant qui lui asséchait la gorge ? Elle se souvenait parfaitement de s’être rendue en voiture avec Jose Ribera, à Madrid, où il devait toréer aux arènes de Las Ventas. Ils étaient descendus dans un petit hôtel peu fréquenté. Ils procédaient habituellement ainsi afin que les aficionados ne puissent repérer le matador. La discrétion était la marque de Jose Ribera. Depuis longtemps, il n’acceptait plus aucune interview et se produisait avec parcimonie. Pour cette corrida, il avait décrété qu’il serait seul contre six toros . Combien de fois avait-il rêvé à ce solo ? Il avait imposé les élevages qu’il combattrait et avait même décidé de l’illustration de l’affiche destinée à annoncer cette corrida. Amaranta Ribera était nerveuse. Il y avait des années qu’elle n’assistait plus aux corridas, qu’elle ne vibrait plus aux passes de son mari. Quand elle le voyait coller ses cuisses à la pointe des cornes d’un toro , elle ne maîtrisait plus la peur écœurante qui la saisissait jusqu’à sentir ses os se dissoudre. Elle avait alors une impérieuse envie de pleurer. Si elle avait accepté de se rendre à Madrid, c’était parce que son mari avait cruellement insisté pour qu’elle l’accompagne. Il lui avait juré solennellement que cette corrida serait la dernière et cette promesse résonnait comme un serment. Dans sa mémoire, ne restaient que les souvenirs des accidents, du sang, des chairs lacérées : Jose étendu par terre, le toro qui le piétine, laboure sa poitrine; Jose suspendu en l’air, les bras en croix, qui vole à plusieurs mètres et retombe sur la tête; Jose, la cuisse ensanglantée, refusant d’être porté jusqu’à l’infirmerie, qui marche en se vidant de son sang. Surtout il y avait eu l’épouvantable accident du Mexique. Elle n’y était pas. Son grand-père, Pedro Sepulveda, avait eu un malaise cardiaque quelques jours plus tôt et elle n’avait pas voulu le laisser seul. Elle regardait la corrida à la télévision. Jose s’était fait encorner stupidement sur un revers de charge qui lui avait déchiré la fémorale et la saphène et lui avait arraché l’aine. À l’écran de son salon, elle pouvait apercevoir, sur le sable presque blanc, noyé de soleil, les funestes traces écarlates qui s’intensifiaient en cercles concentriques. Et quand les banderilleros avaient emporté le corps inanimé de son mari, elle l’avait cru mort. Ce jour-là, il avait fallu, pour le ramener de l’au-delà, lui transfuser plus de sept litres de sang ! Elle ne supportait plus de voir la vie de son mari s’échapper par des plaies béantes et après ce tragique coup de corne, et une horrible convalescence, elle le convainquit d’exiger à chaque corrida une équipe médicale en plus de celle des arènes : un chirurgien thoracique, un chirurgien vasculaire et quatre poches de sang B + . Comme tous les toréros, Jose Ribera ne connaissait que deux portes pour quitter l’arène : celle de la gloire ou celle de l’infirmerie.
Après le tragique coup de corne de Mexico, Jose Ribera avait mis plus de six mois pour se rétablir de ses blessures et recommencer à combattre. Mais les choses avaient changé. Il était devenu un autre homme; il toréait différemment. À chacune de ses corridas, il donnait une leçon de musique et faisait oublier au public qu’il lançait constamment son cœur contre les cornes. Après le tragique coup de corne de Mexico, à chacune de ses corridas, Jose Ribera convoquait le duende . Pour trouver le duende , il n’existe aucune carte. Il prend racine dans la douleur humaine. Était-ce supplice inhumain qu’endurait Jose Ribera, que seule la confrontation avec un toro rendait supportable ?
À Madrid, Jose Ribera avait affronté six toros devant quinze mille spectateurs; pendant deux heures, il avait maîtrisé sa peur et placé son corps au plus près des cornes. Encore une fois, il s’était livré à la mort et celle-ci avait choisi de l’épargner. Encore une fois, Amaranta Ribera avait tremblé. Encore une fois, elle avait pleuré et ses larmes avaient l’acidité d’une rancune insolite, qu’aujourd’hui, clouée sur ce lit d’hôpital, elle ne parvenait pas à expliquer, mais dont elle pouvait encore sentir la brûlure tout au fond de sa gorge.
Ce jour-là, lorsque Jose Ribera était entré dans l’arène pour faire le passeo , un halo de sérénité le nimbait. Il marchait comme porté par un souffle de lévitation et quand il avait levé les yeux vers la foule, son visage diaphane n’exprimait aucune émotion. Après le défilé, il était allé, comme toujours, s’accouder sur les barrières rouges près du burladero 2 des matadors. Au moment d’entrer en piste, il paraissait totalement absent, comme plongé dans une autre dimension : un espace fait de solitude et d’ombre. Son auguste impassibilité semblait le protéger des altérations du temps. Il régnait sur un mystère insondable et, tel un dieu grec, se laissait aduler sans qu’aucune expression de satisfaction ou de mécontentement ne vienne animer ses traits.
Les cinq premiers toros avaient fait preuve de bravoure et Jose Ribera avait enchaîné les passes sans jamais reculer. Il sculptait de son corps des figures d’une beauté magique, ignorant la foule qui s’époumonait à hurler des « olé ! », avant de retomber dans un silence abyssal. Le temps paraissait suspendu. Jose Ribera avait réussi l’exploit de joindre tous ces cœurs dans une consonance, une harmonie qui tenaient du sacré et l’arène était devenue temple où le sacrifice du toro n’était pas vain, mais au contraire, révélait le sens de la vie. Quand Jose Ribera relâchait tous ses muscles à l’instant même où le toro bandait tous les siens pour s’engouffrer dans la muleta 3 , une essence mystique faite d’un mélange de violence et de douceur se diffusait dans l’arène. Jose Ribera aimait plus que tout sentir le souffle de la bête sur ses hanches. Il n’était jamais mieux qu’entre ses cornes et son épouse le savait.
Le dernier toro était plein de vices et paraissait indomptable. Jose Ribera, le visage exsangue, après quelques passes lentes comme un lamento gitan, gagnait centimètre après centimètre. Par le jeu de ses doigts, la soie de sa cape s’animait de reflets de lumière dans lesquels venait s’écraser le toro . Au bout de plusieurs passes, la bête était venue s’enrouler autour du corps languide de Jose Ribera qui, du simple poignet, dominait sa sauvagerie, collant ses cuisses contre ses cornes, obligeant l’animal à se rendre. Malgré le peu de vaillance et la couardise de ce toro , il était parvenu à lui couper une oreille. L’artiste qu’était Jose Ribera extrayait, à chaque combat, la beauté baroque du drame qui se jouait dans l’arène. Ce jour-là à Madrid, il avait coupé onze oreilles et une queue. Amaranta Ribera savait que jamais un toréro n’avait connu un tel triomphe…
Une porte s’ouvrit. Le bruit la fit émerger de sa rêverie. Quelqu’un était entré dans la chambre. La jeune femme reconnut le parfum de son grand-père, un mélange de mousse, de tabac brun et de savon au jasmin. Il lui prit la main. Elle sentit sur son front le frôlement de la tendresse de son baiser. Elle voulut lui faire un signe, lui crier qu’elle était là. Elle entendait la voix profonde et gutturale de son grand-père lui disant, en passant sa main sur son front, qu’elle était fraîche comme quand elle dormait à l’ombre des oliviers à la finca … Est-ce qu’elle l’entendait vraiment ou bien était-elle perdue dans les contrées obscures de son imagination ? Et s’il n’était pas là ? Si elle rêvait ? Était-elle la malheureuse victime d’un sinistre sortilège ? Où était Jose ? Dans la chambre, il n’y avait plus aucun bruit. Son grand-père n’était plus là; il avait quitté la pièce. Amaranta Ribera sentait maintenant l’odeur âcre du désespoir qui l’envahissait. Elle laissa son esprit flotter dans la brume…


2 . Abri de planches situé en avant de la barrière, permettant l’accès au couloir

3 . Drap rouge monté sur un bâtonnet de 50 centimètres
P edro Sepulveda appartenait à une célèbre famille d’éleveurs de toros de lidia depuis quatre générations. C’était un homme à la générosité spontanée et à la tendresse rugueuse des Andalous. Il parlait peu, mais savait se montrer direct et franc. À la mort de son fils et de sa belle-fille dans un accident de voiture, il avait élevé seul sa petite-fille. Veuf depuis l’âge de quarante-trois ans, il ne s’était pas remarié et n’avait jamais affiché de liaison. Aujourd’hui, à quatre-vingt-trois ans, il aimait égrener avec un raffinement sénile les souvenirs de ses conquêtes secrètes : celles qui dormaient au cimetière, qu’il fleurissait pour qu’elles ne l’oublient pas, et puis toutes les autres avec lesquelles il ne pouvait s’empêcher de garder un lien, si ténu soit-il. Il se remémorait ses nuits de lune débridées, son âme chamboulée par un sexe tendre, les trésors de volupté et la sensualité déchaînée de certaines femmes qu’il avait aimées. Plus il avançait vers la vieillesse, plus il appréciait les jeunes filles comme des fleurs à peine écloses. Elles étaient comme des refuges douillets qui distillaient le parfum du bonheur. Son goût tardif et malséant pour l’innocence avait pour lui le charme d’une dépravation rafraîchissante.
À la sortie de l’hôpital, Rosa Exposito était là. Avec son regard jaune qui paraissait deviner la face cachée des choses, rivé sur lui, elle mâchonnait avec lenteur une espèce de morceau de bois dégoûtant qui lui sortait de la bouche. Elle agita ses mains de moineau aux ongles sales et cassés comme pour lui jeter un sort et s’approcha si près que Pedro Sepulveda reconnut son haleine putride aux relents funestes si puissants qu’ils semblaient indissociables de sa personne. Elle portait son vieux chapeau de feutre anthracite et c’était comme si un corbeau déployait les ailes au-dessus de sa tête. Rosa Exposito était la mère de Javier Exposito, décédé tragiquement pendant son alternative en combattant un toro du prestigieux élevage Sepulveda. Le vieil éleveur se souvenait que quelques semaines plus tard, devant tout le monde à la sortie des arènes, cette vieille Gitane lui avait lancé un maléfice dans une langue mystérieuse, qui devait se répercuter sur tous les membres de sa famille. La rumeur la disait folle de chagrin. La mort de son fils unique lui avait fait perdre l’usage de l’espagnol. Les mauvaises langues prétendaient que le toro qui avait tué Javier Exposito avait été toréé la veille par un vacher inconscient et alcoolisé qui voulait s’amuser et que dès lors, la bête ne laissait aucune chance au jeune toréro. Pedro Sepulveda s’était toujours défendu d’un tel fait, arguant que dans une maison sérieuse et renommée comme la sienne, cela ne se produisait pas.
Dans les années qui suivirent, cette créature étrange et malfaisante s’associa à toutes les tragédies de l’existence de Pedro Sepulveda. À l’enterrement de son épouse bien-aimée, elle se tenait à la sortie du cimetière exactement de la même façon : son vieux chapeau de feutre anthracite sur la tête, elle avait réitéré ses onomatopées inquiétantes. Une nouvelle fois, elle avait proféré des menaces incompréhensibles le jour des funérailles du fils et de la belle-fille de l’éleveur. Lors de l’accident de Jose Ribera, elle avait suivi Pedro Sepulveda et l’avait interpellé lorsqu’il se rendait au chevet du toréro blessé. Chaque année, le seize septembre, jour de l’anniversaire de la mort de Javier Exposito, Pedro Sepulveda trouvait sur les tombes de ses disparus le cadavre d’un corbeau les ailes déployées. Trop cartésien, il n’avait jamais accordé de crédit à cette jeteuse de sorts. Encore aujourd’hui, il se refusait à penser que cette vieille névrosée, dont la terre réclamait déjà le corps, était responsable de ses malheurs. Hors de lui, il ne put s’empêcher de lui hurler :
« Foutez le camp ! Maintenant, ça suffit ! Vous n’êtes qu’une vieille folle malfaisante !
Alors Rosa Exposito ôta son chapeau pour le saluer ironiquement :
— Contente de vous voir, monsieur Sepulveda. Vous avez le bonjour de Javier ! »
Elle s’était approchée, lui soufflant à nouveau au visage son haleine âcre aux relents d’animal mort. Il l’avait repoussée avec hargne, dégoûté et étonné de l’entendre parler espagnol. Elle était tombée. Il s’en était allé sans se retourner.
Il rentra péniblement chez lui. Il se sentait usé et ne supportait plus le poids de son humaine et terrestre condition. Il avait traversé et surmonté tant de malheurs, d’abord la maladie et le décès de sa femme, des années plus tard celui de son fils et de sa belle-fille et voilà que son destin capricieux lui rejouait la même farce. Jose Ribera avait trouvé la mort et sa petite fille était dans le coma. Pour le vieil homme, le monde était devenu triste à jamais.
Il revoyait Amaranta enfant, fille unique, choyée comme une princesse par ses parents. Dès qu’elle avait été en âge de marcher, elle avait pris l’habitude d’accompagner son père à la finca . Elle passait des heures à regarder les vachers s’occuper des bêtes. Pedro Sepulveda se souviendrait toujours de ses yeux luisants de joie quand il lui avait offert son premier poney. Dès qu’elle avait pu tenir en selle, elle avait suivi son père à travers les vastes étendues de l’élevage. Là où les vaqueros 4 voyaient galoper le père, ils savaient que la petite Amaranta Sepulveda le talonnait à bride rabattue. Été comme hiver, ils parcouraient les immenses pâturages sauvages pour vérifier que les bêtes se portaient bien. Elle connaissait par cœur les caractéristiques de cette race mythique issue des aurochs de la préhistoire. Au cours de l’hiver, quand les vaches mettaient bas, elle aimait observer les veaux gambader, folâtrer autour de leur mère. Très vite, elle avait appris à juger si un animal se révélerait un toro courageux. Habile pour isoler avec son poney une bête du reste du troupeau, elle participait au marquage au fer du jeune bétail. Amaranta Sepulveda savourait avec avidité ces instants auprès de son père comme si elle avait la prescience qu’ils ne dureraient pas.
Pedro Sepulveda ne parvenait pas non plus à ôter de sa mémoire le souvenir du jour tragique où il avait dû annoncer à sa petite fille qu’elle ne reverrait plus ses parents, morts dans un accident de la route. Il n’avait pas su comment faire cesser les larmes de l’enfant dont le monde venait d’être anéanti. Plongé dans sa propre détresse, le grand-père se sentait dépourvu face à celle de sa petite fille. Pedro Sepulveda était effondré. Il avait perdu son fils unique et pensait que la lumière n’atteindrait jamais plus son âme. Il avait pleuré. Ça avait d’abord été des sanglots involontaires, puis quelque chose de douloureux s’était déchiré en lui et des torrents de larmes l’avaient noyé. Pedro Sepulveda avait passé le reste de la journée absorbé et dépassé par les formalités administratives et les préparatifs des obsèques. À la morgue, il avait manqué de défaillir devant les corps meurtris et méconnaissables de son fils et de sa belle-fille. Le bruit de la catastrophe s’était répandu dans toute la ville et partout où il allait, il croisait le regard compatissant des gens et le tumulte de leurs condoléances l’irritait. Ce jour-là, dans son infinie tristesse, il avait oublié jusqu’à l’existence de sa petite-fille. Il était neuf heures du soir, l’horizon était encore à sa place dans ce jour d’été sans fin, quand il était rentré chez lui. Il avait appelé Amaranta sans obtenir de réponse et s’était mis à sa recherche. Elle n’était nulle part dans la grande demeure. L’idée qu’il lui soit arrivé malheur l’avait peu à peu envahi et il paniqua. Il sentit un haut-le-cœur lui déchirer les entrailles. Il était sorti en courant, avait parcouru l’ensemble des bâtiments. À bout de souffle, il avait interrogé le personnel. Un vacher lui avait dit l’avoir vue seller son poney en début d’après-midi. Au risque de se briser les os, il était parti à sa recherche au grand galop dans le crépuscule mauve. Telle une madone, dans une immobilité cosmique, Amaranta Sepulveda était assise au pied d’un bosquet sur un tapis d’herbe fine lustrée par les rayons du soleil couchant. Elle avait attaché sa monture aux branches d’un chêne-liège. Quand elle avait entendu arriver son grand-père, elle avait levé vers lui des pupilles lourdes d’un désespoir infini. Elle pleurait sans larmes, en proie à une douleur intenable. D’une voix rude d’où ne sourdait que de la colère, son grand-père lui avait dit de remonter en selle. Le regard violet d’Amaranta Sepulveda s’était mué; il était devenu terrible. Elle s’était mise debout, enragée, avait frappé du pied et lui avait asséné : « Tu n’es pas mon père ! » Ensuite, frondeuse, avec des gestes lents, elle avait détaché son poney, l’avait ressanglé plusieurs fois et l’avait enjambé. Tournant le dos au vieil homme, elle avait pris le petit trot et s’était éloignée dans la direction opposée à la finca . Pedro Sepulveda, muet, l’avait observée, incrédule, disparaître dans le déclin du jour. Une demi-heure plus tard, il l’avait vue revenir vers lui fière et olympienne. Il avait songé que toute petite, il la comparait déjà à un chat qui ne vient pas quand on l’appelle et qui vient quand on ne l’appelle pas. C’est en cet instant, en regardant cette petite sauvageonne indomptable au teint trop foncé, tanné par le soleil, que Pedro Sepulveda avait décidé qu’elle poursuivrait ses études dans une pension huppée madrilène.
Cette nuit-là, des sursauts de terreur éveillèrent le vieil homme en pleine nuit. Il se mit à prier Dieu. Dans les brumes du grand âge, dans ce couloir ténébreux empli d’ombres effrayantes où des diables imaginaires étaient à ses trousses, il tenta de monnayer avec le Tout-Puissant la survie de son unique petite-fille.