Elixir

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150 pages
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Description

Dark romance - 286 pages


Âmes sensibles, s'abstenir !


Enlevée, séquestrée, violée, humiliée... Quel avenir lui reste-t-il ? La Dark romance par excellence !


Maïgan Talor, 18 ans, étudiante fortunée récemment arrivée de Shanghai, est enlevée. Convoitée par Gabriel, elle devient Élixir, terrorisée, son âme écorchée vive, sa virginité mise aux enchères. Un client pas comme les autres va poser les yeux sur elle, lui redonnant espoir en la vie... mais n’est-il pas déjà trop tard ?


« Comment sortir indemne d’une telle lecture ? Tasha Lann n’épargne ni ses personnages ni ses lectrices, et nous transporte dans un univers des plus sombres où l’amour et l’espoir deviennent les seules armes pour survivre... Un livre époustouflant ! »


L.S.Ange

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Informations

Publié par
Ajouté le 18 avril 2018
Nombre de lectures 584
EAN13 9791096384327
Langue Français
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E l i x i r
Tasha Lann






Tasha Lann

Mentions légales
Éditions Élixyria
http://www.editionselixyria.com
https://www.facebook.com/Editions.Elixyria/
ISBN : 979-10-96384-32-7
Corrections : Anne-Sophie Bord
Photographie de couverture : Alex Volot / Shutterstock.com
R e m e r c i e m e n t s

Un grand Merci à ma fabuleuse Éditrice LS Ange et à son topissime Didier de Vaujany
pour leur dévouement !
Je vous adore ! Vous êtes incroyables, de vraies forces de la nature ! Le monde de
l'édition n'attendait que VOUS !
Merci d'avoir offert une seconde vie à Maïgan ! Sans vous, Elixir serait en sommeil !

Merci à vous, lectrices et lecteurs pour avoir choisi mon roman pour frissonner !
Merci, merci, merci !
Chapitre 1


Assise près du hublot, je contemple une dernière fois mon pays natal, non sans éprouver
un pincement au cœur. Angoisse ? Appréhension ? Peur ?
Je sais ce que je perds, mais je ne sais pas ce que je vais trouver. Ma décision m’était
pourtant apparue comme une évidence.
Ma mère est française et mon père un chef d’entreprise chinois. J’ai toujours vécu en
Chine, mais avec une éducation française. Je n’ai étudié que la langue maternelle de manière
intensive. De telle sorte que maintenant, je ne parle que celle-ci et l’anglais. Je suis restée en
retrait de cette société asiatique qui avance en vitesse rapide. À dix-huit ans tout juste
passés, je me suis décidée à rejoindre cette France qui m’a couvée tant d’années.
Les premières secousses du décollage me calent dans le fond de mon siège. J’attrape mon
sac et prends ma liseuse numérique. Je serre contre moi ce bijou de technologie qui a
révolutionné ma vie. Je suis une véritable lectrice compulsive. Des histoires où je me plonge
des journées entières. Je ne sors de mon monde littéraire que pour aller en cours. Je suis ce
que l’on appelle un ermite casanier. Les livres ne m’abandonnent pas, ne me jugent pas…
Ils sont toujours là quand j’ai besoin d’évasion.
«  Solitude  » aurait pu être mon deuxième prénom. Je fuis la foule, le contact. C’est
paradoxal pour une jeune Chinoise dont l’ambiance environnante est étouffante, dynamique
et surpeuplée. Je ne suis que ce que l’on a bien voulu faire de moi.
Parfois, je me demande ce qui a poussé mes parents à faire un enfant. Un accident ? Pour
faire comme tout le monde ? Pour créer un semblant de famille ? Nous sommes tout sauf
cela. J’ai trop de doigts sur mes deux mains pour compter le nombre de journées que j’ai
passé en leur compagnie.
J’ai été élevée par différentes «  nourrices  » jusqu’à mes dix ans  ; ensuite, mon père a
décrété que j’étais assez grande pour me prendre en charge. J’ai grandi seulement entourée
de jouets, de romans et de DVD.
Mes parents ont une politique familiale : pas de nouvelle, bonne nouvelle.
Si je ne les contacte pas, ils ne le font pas. L’émotionnel et le relationnel sont en dessous
du niveau zéro. En revanche, ils atteignent le niveau maximum en cadeaux futiles et inutiles.
Leur argent a pour but de me faire taire, de me prendre à la gorge pour m’éviter de me
plaindre.
À la majorité, j’ai tout  ! Je possède absolument tout : voiture, ordinateur, une
bibliothèque, divers appareils high-tech à la pointe de la technologie… mais je n’en ai que
faire ! La plupart sont même toujours dans leur emballage.
Un enfant n’a pas besoin de la collection complète des Walt Disney, mais d’un papa et
d’une maman attentionnés pour s’épanouir et découvrir la vie.
Je ne les déteste pas, mais ne les aime pas non plus. Ils me sont indifférents, tout comme
je le suis pour eux.
Je leur ai annoncé par mail ma décision de quitter le pays. Le moyen le plus efficace et le
plus rapide. L’assistante de mon père le lui a transféré en un temps record. Moins d’une
demi-heure après, j’avais une réponse qui m’a, malgré moi, beaucoup affectée : «  Projet
ambitieux. Je n’en attendais pas moins de toi. Val se charge de te trouver un appartement. »,
Val, c’est ma mère. Je ne dois surtout pas les appeler papa et maman.
Deux heures plus tard, je recevais le lien d’une agence immobilière détaillant un studio
que mes parents venaient d’acquérir à Paris à mon attention. Au moins, la question del’hébergement était réglée.
Je soupire. Plus je m’éloigne de cette prison dorée, plus je sens mes ailes se déployer. Je
vais pouvoir me gérer seule, chez moi. Ce logement est à mon nom et mon compte en
banque possède bien plus d’argent que j’en aurai besoin dans toute ma vie.
Je n’aurai plus jamais à les ennuyer pour savoir comment ils vont. Je vais instaurer leur
fameux slogan : pas de nouvelle, bonne nouvelle. Peut-être même que je ne les reverrai
jamais.
Je vais me créer mon univers, régi par moi seule. Je désire avoir des amis. Il faut que je
me force à m’ouvrir aux autres si je ne veux pas finir abandonnée de tous. Je vais vaincre la
timidité et le silence qui font de moi ce que je suis. Pour commencer, j’ai déjà pris la
résolution de modifier mon prénom Maïgan en Mégane. Plus simple pour l’intégration.
J’allume ma liseuse et décide de relire pour la énième fois la présentation de l’université
qui m’accepte. Une école privée française prestigieuse qui ouvre des classes spéciales
réservées aux étrangers. Pour y être accepté, il faut bien sûr beaucoup d’argent, un dossier
en béton, et savoir parler couramment la langue nationale. L’entretien oral s’est déroulé en
vidéoconférence et ma réserve naturelle les a charmés.
La peur de l’inconnu laisse place à l’euphorie. Il va m’arriver plein de belles choses, j’en
suis persuadée. La roue tourne, et je serais entourée de personnes qui m’apprécient.
Peutêtre même qu’elles m’aimeront !
En parlant de société, il est temps que je me lance dans des réflexions que j’ai toujours
évitées à la maison. Avec la plaquette de bienvenue, j’avais reçu une invitation pour une
soirée de présentations réservée « au gratin » et aux nouveaux étudiants. J’ai presque failli la
déchirer dès sa vue. Mais si je veux changer de style de vie, cette réception ne serait-elle pas
un bon début ?
J’avais remis ces interrogations à plus tard en me promettant de prendre ma décision
dans l’avion. Voilà, j’y suis. J’éteins ma liseuse et me penche en avant, la tête dans les
paumes. Je sens le regard du vieux riche assis à mes côtés glisser sur moi, je frissonne.
Bon, pourquoi ne devrais-je pas y aller  ? La fatigue (elle a lieu… demain),
l’appréhension, pas de tenue convenable (fausse excuse), pas envie… Pourquoi devrais-je
m’y rendre  ? Faire des rencontres, me présenter afin d’être moins angoissée à la rentrée,
repérer les personnes à éviter, m’amuser… Il ne faut pas avoir fait sciences politiques pour
voir que mes arguments sont plus valables sur le fait de m’y rendre.
Je me redresse et fixe les nuages par l’épaisse vitre. Waouh, je vais aller à ma première
cérémonie étudiante  ! L’angoisse remonte en flèche. Je regrette presque de me trouver en
plein ciel. J’ai envie de courir me réfugier dans ma tanière. Je ferme les yeux pour forcer le
sommeil. Le voyage est long, je dois me préserver et surtout calmer le nœud de mes
intestins.
Je suis réveillée par une hôtesse de l’air qui me propose un repas. J’accepte volontiers de
me changer les idées. Le dîner est délicieux, je ne m’attendais pas à cela. Rassasiée, je me
sens déjà plus zen. Je laisse mes yeux s’attarder sur les passagers, tous pleins aux as.
Hommes d’affaires, stars, héritiers fortunés…
Si je dois reprendre un Boeing un jour, je le prendrais en classe normale. Ces gens
friqués se trouvent tellement mieux que tout le monde… Grâce à leur portefeuille bien
rempli, ils se croient supérieurs. Je fronce les sourcils sans m’en rendre compte. Je
n’affectionne pas ce comportement hautain. Je préférerais de loin être entourée d’enfants
bruyants qui excèdent leurs parents. Ce spectacle imaginaire me fait sourire.
Le reste du voyage est long et pénible. L’attente est interminable. Quand nous atterrissons
enfin et que les portes s’ouvrent, je dis un bonjour silencieux à ma nouvelle vie rêvée.
Je suis accueillie par des trombes d’eau. Imitant les autres passagers, je cours me mettre àl’abri. Trempée jusqu’aux os, j’attends mes bagages. Je ne peux m’empêcher de sourire
bêtement tant je suis heureuse de me trouver ici.
Encombrée de deux grosses valises à roulettes, je me dirige vers la file de taxis. Aussitôt,
un conducteur me remarque et m’aide à charger mes affaires. Il est bedonnant, presque
chauve, mais affiche un air franc et sympathique. Je le remercie vivement, puis lui fournis
mon adresse complète. Il ne peut s’empêcher de siffler.
— Eh ben, mademoiselle, vous connaissez des gens de la haute, dit-il en souriant.
— Je me rends dans mon nouvel appartement.
Il hausse carrément les sourcils, impressionné. Il me propose de devenir mon guide le
temps du trajet, et j’accepte volontiers. Avec une gentillesse innée, il me fait découvrir des
monuments et des rues célèbres. Il y va de ses anecdotes personnelles, ce qui me fait rire.
Quand il me dépose devant mon nouveau chez moi, je le remercie généreusement. Il refuse
le surplus tarifaire, je me dois d’insister en lui indiquant qu’il risque de me vexer. Souriant à
pleines dents, il repart.
Je lève les yeux et regarde l’imposant bâtiment. Il a un charme fou. Style renaissance,
j’adore  ! Je compose à la hâte le code d’entrée, avide d’en découvrir davantage. Le vaste
hall est resplendissant. Un immense escalier grimpe le long du mur en tournant autour d’un
ascenseur en verre. Chargée, j’y pénètre et appuie sur le bouton du quatrième étage. Une
fois arrivée, je cherche des yeux la porte 36. Je la repère aussitôt. Sans perdre une minute, je
sors ma clé, la rentre dans la serrure, et tourne la poignée.
Me voilà at home !
Excitée, je laisse mes valises dans l’entrée et commence ma première visite réelle. Le
2studio est minuscule comparé au 350 m de la résidence de mes parents, mais il est tellement
2mieux ! Je m’y sens à l’aise. 38 m , cuisine ouverte avec un bar donnant sur le salon qui fait
aussi office de chambre. Une salle de bains, et une buanderie. La décoration et l’agencement
sont des plus pratiques. Le lit est suspendu au plafond la journée pour venir glisser
audessus du canapé le soir, grâce à un rail mural. Tout est d’un blanc laqué parfaitement
entretenu.
Il a été convenu lors de la vente qu’il devait rester meublé. J’ai donc tout sous la main.
Même le réfrigérateur est rempli. Je vérifie machinalement les dates, c’est encore
consommable pendant plusieurs jours.
Une fois dans ma salle de bains beige et vert bambou, je décide de tester immédiatement
la douche italienne. En un temps record, je me retrouve sous le jet d’eau chaude qui me lave
de mon ancienne vie. J’enfile le peignoir que je trouve suspendu et m’affale sur le matelas
une fois le lit à la bonne hauteur. Je m’endors aussitôt pour me réveiller que le lendemain
midi.

Je sursaute en ouvrant les paupières. Il me faut quelques secondes avant de me rappeler
que je ne suis pas dans ma chambre, mais dans mon nouvel appartement. Le décalage
horaire est tel que je suis complètement désorientée. L’horloge indique 12 h 45. Impossible,
la soirée à lieu dans une poignée d’heures !
Je me lève et me prépare un encas. Je m’attaque ensuite au rangement de mes affaires. Le
dressing incorporé à la buanderie supporte sans soucis les quelques vêtements que j’ai
voulu apporter. Pantalon en lin, jupe en toile, débardeurs aux couleurs estivales et plusieurs
jeans et pulls. Je n’ai pris qu’une de mes innombrables robes de grands couturiers qu’on
m’offrait sans me connaître. Je n’ai jamais eu l’occasion de les porter. Même pour les
réveillons de Noël, j’étais seule, plongée dans un conte merveilleux.
J’ai choisi de laisser une chance à celle offerte pour mes seize ans, reçue par coursier.
Une robe noire en soie, à fines bretelles. Fluide, mais cintrée sous la poitrine, elle me faitune silhouette parfaite. Sombre, mais classe, j’ai décidé de la conserver. D’ailleurs, elle
verra du pays dès ce soir. Il me reste tout juste une semaine pour effectuer des emplettes
avant la rentrée. Tenue de rigueur exigée. Je n’avais pas ce souci en Chine, nous étions tous
en uniforme.
Je me plonge dans un bain bouillant, moussant à outrance. L’odeur de lavande envahit
les lieux. Ça, c’est un parfum bien provençal, j’adore !
À peine suis-je sortie que j’entends toquer à la porte. Je me fige. Qui peut bien venir me
rendre visite ? Je ne connais personne, sans doute est-ce une erreur.
Je continue à me sécher en espérant que la personne se rende compte de sa bourde, mais
le frappement réitère. Emmitouflée dans mon peignoir et un drap de bain pour mes
cheveux, je m’approche doucement de la porte et regarde par l’œil. C’est une jeune fille
blonde. J’ouvre, soulagée.
— Ah, je savais bien que tu étais là ! dit l’inconnue en souriant lorsqu’elle me découvre.
— Bonjour !
— Oui, bonjour. Désolée, j’en oublie les bonnes manières. Si maman m’entendait…
Quelle bavarde cette fille ! Je ne peux m’empêcher un petit rire nerveux. Que me
veutelle ? Elle semble vraiment gentille.
— Je te dérange, peut-être ? demande-t-elle. J’habite juste en face.
Rassurée et ravie d’avoir enfin une conversation normale en dehors des cours, je me
surprends à répondre :
— Bien sûr que non, entre !
— Génial, merci ! Je m’appelle Élo.
— Enchantée ! Mégane, j’ai emménagé hier.
— Oui, nous savions qu’une jeune étudiante venait d’acquérir ce logement.
— Oh !
— Les apparts comme celui-ci sont prisés, et l’avis de mes parents a été demandé avant
la vente.
— D’accord.
— Tu es de quelle origine ? questionne-t-elle, curieuse.
— Je suis chinoise par mon père et française par ma mère.
— Impressionnant, tu n’as aucun accent !
— J’ai grandi dans les traditions françaises.
— Tu intègres l’université internationale parisienne ?
— Effectivement.
— Je m’en doutais. Je serai dans la même, mais dans la section politique. Maman va être
folle de joie de te rencontrer.
— Pas tout de suite, je dois me rendre à une soirée de présentation.
— J’ai aussi reçu l’invitation. Je ne voulais pas y aller tant ces soirées sont snobes, mais
si tu y vas, je te suis.
Je me lève d’un bond.
— Oh, super ! J’angoisse depuis des jours à l’idée de cette fête…
— Dans ce cas, je passe te chercher. Il me reste deux heures pour me préparer.
Elle file aussi vite qu’elle est arrivée. Une tornade blonde. Le premier ouragan de ma vie.
Je me laisse tomber dans le canapé, plus heureuse que jamais. Ma french life s’annonce
encore mieux que tout ce que j’avais imaginé.
Je prends soin de me maquiller. Pas très habile de mes mains, je suis tout de même
satisfaite du résultat. Fard à paupières argenté, mascara et crayon foncé pour accentuer mon
regard noir et la ligne de mes yeux légèrement bridés. Je n’ai pas osé me tartiner de fond de
teint de peur de faire des traces. Ma peau blanche contraste avec mes cheveux brun intense.
J’utilise un gloss rosé pour ajouter un peu de couleur chaude.
À l’aide de mon fer à friser, je boucle quelques mèches. Un spray de parfum au prix
démentiel, des escarpins Louboutin, un pendentif en or blanc, et me voilà prête !
Le reflet dans le miroir me convient. Je suis jolie. Et c’est justement ce qui me fait peur.
Cela risque d’inciter les gens à venir vers moi. Je me réconforte en songeant au fait que je
serai avec ma voisine.
Élodie, dite Élo, vient me chercher avec dix minutes d’avance. Ravissante, dans une
longue robe prune, je me détends aussitôt. Si toutes les filles sont comme nous, je passerai
inaperçue.

Chapitre 2


Waouh ! Je ne peux rien dire de plus. La cérémonie d’ouverture de cette nouvelle année
est grandiose. L’argent coule à flots. Verres en cristal, champagne, fontaine de chocolat et
fruits de saison, petits fours salés, sucrés, toasts en tous genres. Un orchestre joue des airs
connus. Je me sens si peu à ma place dans cet univers superficiel…
Toutes les femmes sourient, dévoilant des dents blanches dans l’espoir de tomber dans
l’œil d’un fils à papa. Les hommes se tiennent avec droiture, à la limite du ridicule.
— Et dire que dans une heure, l’ambiance sera si différente ! se lamente Élo.
Je l’observe incrédule.
— Comment ça ?
— Dès que l’alcool fera son effet, ils redeviendront tous ce qu’ils sont par nature : des
goujats !
Je pouffe de rire. Elle aussi. Elle me raconte ses petites expériences. Contrairement à moi,
ses parents l’ont toujours trimbalée partout avec eux. Elle a même fait ses premiers pas à un
cocktail de charité.
— Tu verras, à la fin de la soirée, toutes les bonnes manières seront oubliées,
continue-telle.
Ce côté français là, je l’ignorais. Il n’est pas décrit dans mes bouquins. Un verre à la
main, nous déambulons parmi les invités. Les filles nous dévisagent, les garçons nous
reluquent avec insistance. Nous nous présentons aux quelques représentants universitaires
qui daignent s’adresser à nous.
Je finis par m’effondrer sur une chaise une fois le premier discours effectué. Mes pieds
souffrent le martyre dans ces talons aiguilles jamais portés.
Élo s’absente le temps de se refaire une beauté. Elle fend la foule en direction des
toilettes. C’est alors que je sens un regard oppressant sur moi. Ce genre de sensation qui
vous donne des frissons. Je détourne la tête et tombe sur deux yeux perçants qui me
contemplent. Sans aucun doute, le jeune homme le plus beau que j’ai jamais vu. Traits fins,
regard expressif et envoûtant, une force et une classe naturelle se dégagent de lui. Perturbée,
je me lève et laisse bêtement tomber ma pochette. Râlant contre moi-même, je me baisse
pour la ramasser. Mais avant que je l’atteigne, l’ange ténébreux l’attrape et me la tend avec
un large sourire compatissant.
Rougissante, je marmonne un rapide merci avant de faire volte-face dans l’espoir de
disparaître. Il me saisit alors doucement le poignet et me ramène à lui. J’écarquille les yeux
d’étonnement. Il est puissant et tendre à la fois. Je suis déconcertée, et sous le charme de
son regard pénétrant.
— Je m’appelle Gabriel, dit-il d’une voix magnifiquement virile.
J’aperçois Élo derrière lui, qui me fait un signe d’encouragement. J’avale difficilement
ma salive.
— Maïgan. Enfin, Mégane.
— Puis-je vous offrir une boisson, Mégane ?
J’hésite. J’ai déjà bu une flûte de champagne en grimaçant. Je ne veux pas finir éméchée.
Sans attendre ma réponse tardive, il appelle un serveur. Il prend deux verres sur le plateau
et m’en propose un que je ne peux dorénavant plus refuser.
Il m’entraîne ensuite un peu à l’écart et entame une discussion. Je cherche discrètementmon amie afin de vérifier qu’elle ne m’attend pas. Elle est en très bonne compagnie
également et ne semble pas souffrir de mon absence.
Gabriel me raconte qu’il est en dernière année de quelque chose que je ne saisis pas tant
c’est compliqué. Il est l’aîné d’une fratrie de cinq frères. Son père est un des administrateurs
de l’école. Ces révélations ont l’effet d’une bombe sur moi. Je me redresse aussitôt et
m’applique dans mes postures. Mon attitude ne lui échappe pas et il me désarme d’un
sourire.
— Tu n’as rien à craindre de moi. Je suis juste un garçon normal qui a évolué dans une
bonne famille.
Je hoche la tête sans y croire. Il est tout sauf normal. Il est carrément magnifique,
intelligent, et possède une touche d’humour. Déjà que je n’ai pas confiance en moi en
général, mais là, je suis au niveau -1.
— Assez parlé de ma petite personne. À ton tour de te dévoiler, qui es-tu jolie Mégane ?
Terriblement mal à l’aise, j’évite ses prunelles bleues troublantes et bois un peu de
champagne. Je retiens une grimace de dégoût. Pour reculer le moment fatidique de ma prise
de parole, je termine mon verre en avalant des gorgées de plus en plus grosses. Je constate
qu’au fur et à mesure, l’écœurement se fait moins ressentir. Il est malheureusement trop
rapidement vide. Je commence à transpirer malgré ma petite robe légère. Amusé par ma
conduite distante, Gabriel ne perd rien de mes faits et gestes.
— Il fait terriblement… chaud, non ? bredouillé-je.
Il pose son bras sur mes épaules et me guide jusqu’à une table encore plus reculée. Une
fois assise, je me sens mieux et m’excuse :
— Je suis navrée, je n’avais jamais bu d’alcool avant ce soir.
— Veux-tu de l’eau ?
Je secoue la tête. La digestion commence son œuvre.
— Alors Mégane, quel pays a eu l’honneur de te mettre au monde ?
Je souris franchement pour la première fois depuis que je suis en sa présence. Même s’il
m’impressionne, j’ai confiance en ce garçon. Je suis tout simplement bien.
— Je suis née à Shanghai, de parents franco-chinois.
— Ils doivent être sacrément flattés d’avoir une fille aussi belle.
Je perds aussitôt toute joie. Flattés ? Je n’existe pas pour eux. Je suis comme un animal
de compagnie dont ils ont plaisir à dire qu’ils en possèdent un. Imperturbable, Gabriel
continue son interrogatoire.
— Que font-ils dans la vie ?
— Ils gèrent une grande entreprise en pleine expansion dans la haute technologie.
Il émet un sifflement de surprise.
— Tu dois vraiment être très fière d’eux.
Ce coup-ci, je fronce les sourcils. Je ne sais pas si c’est un effet de l’alcool, mais ma
langue se délie :
— Être géniteur ne signifie pas être parent !
Sur cette fin de phrase, je me lève brusquement.
— Je suis navré, Mégane, je ne voulais pas me montrer indiscret. Nous sommes tous
tellement différents que j’aime connaître l’histoire de chacun.
— Pour moi, il n’y a pas d’histoire, d’accord ? m’agacé-je.
Je m’en veux d’avoir parlé aussi sèchement.
— Mégane, rassieds-toi s’il te plaît, et raconte-moi ce que tu acceptes de partager avecmoi.
Je m’exécute. Non sur son conseil, mais parce que mes jambes flageolent. Il semblerait
que je sois pompette ! Je pose mon front sur le rebord froid de la table. Je me fais honte. Me
ridiculiser ainsi, devant un des garçons les plus respectés de l’université…
Au bout de quelques secondes, j’ose relever la tête et constate qu’il attend patiemment
que je commence. J’inspire profondément et rattrape la situation :
— J’ai toujours étudié à l’école française. Je parle aussi couramment l’anglais. Je suis
fille unique. Je souhaite devenir écrivain et possède ma propre bibliothèque avec plus d’un
millier d’ouvrages. La lecture est l’évasion la plus totale.
— Tu es une littéraire ?
Je hoche énergiquement la tête.
— Être transporté dans un monde, un quotidien qui n’est pas le sien tout en restant chez
soi, est un merveilleux voyage.
— Le mieux, c’est encore de faire soit même ce voyage.
— Tout dépend de l’histoire. Certaines ne donnent pas envie de les vivre, loin de là !
— Pourquoi se réfugier dans les romans plutôt que de vivre toi-même ta propre vie ?
— Tout simplement pour ne pas avoir à penser à la mienne, soupiré-je.
Parler avec Gabriel devient si facile. Il m’écoute, intervient, mais ne me juge pas.
— C’est pour ça que tu as décidé de tout plaquer pour venir t’installer en France ?
— Quitte à être seule, autant être et faire ce que je veux. Que je sois ici où là-bas, mes
parents ne me verront et ne s’inquiéteront pas plus pour moi.
— S’il t’arrivait malheur, tu serais surprise de les voir venir en un temps record !
Je secoue si vivement la tête que mes cheveux s’emmêlent.
— Dans toute ma vie, je n’ai vu que très peu mes parents. Jamais là à Noël, à mes
anniversaires ou à mes fêtes d’écoles.
Une étincelle étrange s’allume dans le regard de mon interlocuteur, ce qui me fait sortir
de mes gonds.
— Tu trouves ça amusant ?
Il se lève en me faisant signe de ne pas bouger, et revient quelques minutes plus tard
avec un verre sans pieds.
— Qu’est-ce que c’est ? demandé-je septique.
— De l’eau pétillante.
— Merci.
Quelle gentille attention ! Je ne suis pas habituée à cela. Il joue les serveurs maintenant,
ce qui n’est pas une activité d’aristocrate ! La soirée continue, nous discutons tranquillement
en sirotant nos contenus bulleux.
Quand Élo vient me chercher pour partir, Gabriel insiste pour me ramener plus tard. Ma
voisine en profite pour se faire raccompagner par un charmant brésilien, ce qui l’arrange
visiblement beaucoup.
Malgré le Perrier, je suis de plus en plus mal. La tête me tourne et mes pensées ne se
rangent plus correctement. Quand je décide de mettre fin à la soirée en me levant, je le
regrette aussitôt. Je me laisse lourdement retomber sur ma chaise. Je voulais être comme
une jeune femme normale, et me voilà presque saoule devant les hommes les plus influents
pour mon avenir.
Gabriel nous fait traverser la salle afin que je puisse prendre l’air. Au passage, je
remarque que ma voisine de palier avait dit vrai. L’ambiance est beaucoup plusdécontractée. Les chemises sont déboutonnées, les joues rosées et les voix éraillées.
Une fois dehors, la fraîcheur titille ma lucidité. Je marche quelques mètres avant de
m’adosser contre un immeuble. Je retire mes chaussures et reprends mon chemin en
tanguant maladroitement. Gabriel me suit en me suppliant presque de retourner me mettre
en sécurité. Un haut-le-cœur me soulève l’estomac, j’ai juste le temps d’atteindre une
jardinière pour vomir tout ce qu’il n’assimile plus. Je sens deux bras forts me soutenir.
Jamais personne ne s’est ainsi soucié de moi. Ces attentions à mon égard sont si nouvelles
que je n’y vois que de la gentillesse.
Une fois le ventre vide, je m’essuie la bouche avec un mouchoir avant de me relever. Je
me sens mieux, mais il ne me lâche pas pour autant.
— Je suis désolée pour mon attitude... Je vais rentrer maintenant, murmuré-je.
— Laisse-moi te raccompagner.
— Non, merci, marcher me fera le plus grand bien.
— Tu ne comptes tout de même pas renter seule dans cet état ?
— C’est exactement ce que je vais faire !
— Tu n’es pas sérieuse ?
— Tu te prends pour qui pour me fliquer ainsi ? Tu n’es pas mon père, OK !
Phrase illogique. Mon propre paternel ne s’inquiète même pas de mon sort. Je me débats
farouchement, il me lâche. Escarpins sous le bras, je me sauve. Je l’entends faire demi-tour
et s’éloigner. Je suis autant soulagée que terrorisée. Après avoir longé la rue, je m’accroche
à un panneau de signalisation pour reprendre mes esprits. Je vais devoir traverser une
avenue. Je fixe le petit bonhomme rouge qui danse avec le vert. Je ferme les yeux un instant
et les rouvre. Le vert ondule seul. Je me redresse, regarde vaguement de gauche à droite,
descends le trottoir et avance. Je ne sais pas même pas où je vais. J’erre dans la capitale.
Soudain, quand je suis au beau milieu du passage piéton, un bruit de moteur s’approche
à toute allure, suivi d’un crissement de pneu, d’un choc, et d’une effroyable douleur.
Allongée sur la route, immobile, je vois le ciel noir parsemé d’étoiles. Les lumières
publiques vacillent, les habitations tournent, les fils électriques serpentent. Je roule sur le
côté afin de me remettre debout. Je suis plus sonnée par l’alcool que par l’accident. Enfin,
c’est ce que je crois. Il y a quand même du sang sur mes jambes et mes avant-bras.
Une main motivée me maintient la hanche et me guide jusqu’à une voiture où la portière
est déjà grande ouverte. Un trou béant qui m’effraie. J’ai un mouvement de recul. On me
pousse plus vivement, d’une manière qui ne tolère aucune résistance. Peut-être
m’amène-ton à l’hôpital ? Qu’est-ce qui m’a pris d’accepter de boire autant ? Plus jamais de ma vie je
ne toucherai à une goutte d’alcool. Une main sur la carrosserie, je me tourne vers celui qui
m’a percutée pour m’excuser de mon état. Je peine à déglutir devant ma surprise.
— Gab… Gabriel ?
Il ne répond pas et me force à m’asseoir sur le siège passager. Je suis en sécurité avec lui.
Tout le monde nous a vus ensemble à la soirée. Il referme ma portière et reprend le volant.
À cette heure tardive, personne n’a été témoin de ce qui vient d’arriver.
— Je suis blessée ? m’inquiété-je.
— Tais-toi, Mégane !
Malgré mon état, son ton soudainement autoritaire me rebute aussitôt. Je détache ma
ceinture de sécurité et tente de sortir du véhicule. Impossible, tout est verrouillé.
— Laisse-moi partir, je dois rentrer nettoyer mes plaies !
— Tu verras bientôt un médecin, ne t’inquiète pas.
— Tu m’amènes aux urgences ?Une vague de soulagement m’envahit. Je vais cependant devoir trouver une explication à
mon état lamentable pour ne pas avoir de souci. Quelle horreur ce premier soupçon de
liberté !
Nous roulons un long moment et le chauffage, monté à son maximum, m’assomme
littéralement. Je me tiens la tête entre les jambes pour stopper le mal de mer.
— Arrête-toi, m’écrié-je, je ne me sens pas bien !
Je me redresse hâtivement et remarque que les pancartes signalétiques indiquent des
villes limitrophes de Paris. Comprenant que quelque chose ne tourne pas rond, je crie plus
fort et il finit par se garer sur le bas-côté. J’attends qu’il daigne retirer le verrouillage
automatique pour courir vomir. Une fois ceci fait, je m’affale dans l’herbe, épuisée. Des
courbatures commencent à me chatouiller les épaules, mais rien de bien gênant pour le
moment.
— Je n’ai pas besoin de voir un médecin, je vais mieux. Ramène-moi à la maison, dis-je
plus sèchement que je l’aurai souhaité.
Gabriel s’avance de manière féline, toujours silencieux, me donne une bouteille d’eau et
un comprimé blanc sans emballage.
— Prends ça ! m’ordonne-t-il d’une voix dure.
— Merci, mais mon estomac ne le supporterait pas.
— C’est un antalgique, c’est aussi bon pour la gueule de bois que pour tes ecchymoses.
Nerveusement, je refuse une seconde fois sachant que cela va le contrarier davantage.
Son comportement change du tout au tout, il m’assène une gifle qui me pétrifie sur place.
Jamais de ma vie on n’avait levé la main sur moi. Je calme la brûlure de mes doigts
tremblants en réprimant mes larmes.
— Avale ça, maintenant !
Sa voix autoritaire découpe mon cerveau en lamelles. Qu’est-ce qui lui prend ? Je relève
les yeux pour croiser son regard furieux. Je ne reconnais pas l’étudiant doux et attentif.
Celui qui se trouve en face de moi est un monstre. Ses cheveux ébouriffés, sa chemise
tachée de mon sang, son sourire machiavélique, lui confèrent un air mafieux. Ses yeux sont
terrifiants et laissent apparaître une cruauté insoupçonnée. Sa mâchoire contractée de toute
sa puissance fait penser à un pitbull enragé. Je frissonne. D’une main tremblante, je saisis le
comprimé, le dépose sur ma langue et avale une minuscule gorgée. Juste avant de déglutir,
je coince le médicament entre ma joue et ma gencive. Je suis naïve, mais loin d’être idiote.
Néanmoins, il est vrai que ce soir, j’ai dépassé mon quota de nouveautés primaires.
Je commence tout juste à me relever quand un autre ordre tombe, plus incompréhensible
encore :
— Ouvre la bouche !
— Pardon ?
Ma voix s’étrangle. Avant que je ne devine ses intentions, il me cale la tête d’une main et
enfonce deux doigts entre mes lèvres. Il découvre sans mal mon stratagème.
— Petite garce ! crache-t-il.
Il parvient à ouvrir la bouteille qu’il tient entre son coude et son torse, et à verser une
quantité suffisante pour me forcer à boire. Avec horreur, mon corps reste immobile. Il est
comme pétrifié face à cette violence. J’avale par réflexe. Presque immédiatement, son
attitude change, il se radoucit.
— Voilà ! Tu vois que tu peux être obéissante !
Je le fusille de mes iris sombres. Il s’agenouille à mes côtés tandis que j’essaie de reculer.
Le seul moyen de m’en sortir serait de lui échapper.
— Mégane, Mégane, Mégane… Dès que je t’ai vue, j’ai imaginé de grands projets pour