Expiation
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Description

Envoyé pour enquêter sur des rapts d’enfants au sein d’une paroisse anglicane, Jesse, officiellement pasteur, va croiser Maria qui se trouve être étroitement liée à cette affaire. Hésitant à lui avouer sa véritable identité ainsi que sa vraie fonction, il va être confronté grâce à elle à des choix nécessaires à l’expiation de son passé sulfureux.


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Publié par
Nombre de lectures 45
EAN13 9791034806898
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Ainsi soit-il

1 : Expiation
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Sylvie Lopez
 
 
Ainsi soit-il
1 : Expiation
 
 
Couverture : Chloé S.
 
 
Publié dans la Collection Enaé
 
 

 
 
© Evidence Editions 2020

 
Mot de l’éditeur
 
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À mon mari et mes enfants.
 
 
 
 
Jesse

 
 
 
Un rapide coup d’œil sur ma Breitling m’indique 13 h. Il me reste très peu de temps avant l’arrivée des enfants. La kermesse patronale ouvre ses portes à 14 h et j’ai à peine cinq minutes pour grignoter quelque chose avant de m’y consacrer corps et âme. Surtout corps, une trentaine de mômes effervescents et le double de parents à gérer pour le reste de la journée valent bien un match de foot ou une bonne nuit de baise.
Derniers préparatifs : dispatcher les bénévoles sur les stands, vérifier le buffet, briefer les musiciens… Tout est prêt. Moi aussi.
Je m’approche du petit miroir carré suspendu au-dessus du lavabo écaillé de ma salle de bain exiguë. L’étroitesse matérielle dans laquelle je vis m’importe peu. Je replace en arrière, à l’aide de cire, ma satanée mèche rebelle et constate que mes cheveux deviennent un peu trop longs. De plus, la chaleur de ce mois de juin n’est décidément pas compatible avec cette masse capillaire ondulée qui blondit depuis plusieurs semaines et retombe sur mes larges épaules.
Ma vie me parait subitement en adéquation parfaite avec mon environnement immédiat. Passer de la lumière à l’ombre a été un choix lucide et nécessaire, émis sans regret, mais surtout judicieux, même adroit, pourquoi pas… J’en porte les stigmates, décelables uniquement par moi-même et par quelques-uns de mes proches, mais tout est beaucoup plus simple à présent. Les ténèbres ne résument-elles pas réellement la vie que je viens de quitter ? Ma lumière, je la trouve finalement dans l’exil et l’abnégation.
Tout est question d’interprétation…
 
Je déboutonne rapidement ma chemise, retire mon col blanc et m’attarde sur le reflet inversé de mes tatouages. Jamais je ne chercherai à les cacher, je regrette que celui que je porte sur mon cœur ne soit pas apparent comme le sont, sur mes bras, les anges qui déploient leurs ailes. J’évalue ma barbe naissante et vérifie l’état impeccable de mes ongles. S’il y a une chose que j’exècre, c’est bien l’aspect négligé, pourquoi ne pas prendre autant soin de son enveloppe que de son âme ? Dieu nous a conçus à son image, et il est du devoir de tout être humain de s’en préoccuper. Abstraction faite des laissés pour compte de notre société, et encore, certains de ceux que je côtoie considèrent l’hygiène comme un dernier obstacle à toute perte de dignité.
Cette introspection terminée, je me hâte dans mon modeste salon puis m’approche de la fenêtre ouverte qui donne sur le jardin. D’ici, je peux voir l’ensemble des installations, tout semble près. Le thermomètre extérieur m’indique 28°. Je le prends en photo et l’envoie à Marjorie en espérant lui saper le moral pour la journée. Sur la Côte d’Azur, les gens sont déjà en tongs et short depuis un mois ! En Angleterre aussi, mais les codes vestimentaires étant là-bas inversés, l’« Englishman » n’a pas forcément la même définition du mot « chaleur », isn’t it ?
Je suis très attaché à cette ville, presque autant que celle que je viens de quitter. Brighton, par son architecture et ses plages, est un pâle reflet de Nice. Mais j’y retrouve malgré tout, la même ouverture sur le monde, des mélanges de personnes d’horizons et de cultures différentes, une tendance à la non-discrimination et à la tolérance. Ma mère est née ici, mes grands-parents dirigeaient un établissement hôtelier sur la Promenade des Anglais. Elle y a vécu jusqu’à ce que mon père, jeune lord en voyage, pose ses bagages et la demande en mariage.
J’y venais régulièrement chaque année, et tout naturellement lorsque cet ordre de mission s’est présenté, je n’ai pas hésité longtemps. Un motif respectable et une issue vénérable m’ont encouragé.
La gestion de la petite communauté anglicane dans laquelle j’ai été muté occupe mes journées et me laisse tout juste assez de temps pour les activités annexes. L’église à laquelle elle est rattachée est située sur les hauteurs de la ville. C’est une « vieille dame » bâtie à la Belle Époque quand Nice était le lieu de villégiature préféré des ressortissants britanniques.
Comme la plupart des anciennes maisons niçoises, elle dispose d’une cour et d’un jardin planté en partie de citronniers « Menton » et de bigaradiers. L’autre partie est constituée d’une grande variété de plantes aromatiques, indispensables à la cuisine locale que j’apprécie plus que la mienne, et de massifs de fleurs innombrables, dont l’aspect naturel et sauvage respecte en fait une structure stricte. Des allées courbes et sinueuses se frayent un passage entre les rosiers et les arbustes, me rappelant ainsi l’authentique jardin anglais que je possède là-bas.
En plus du service religieux, je m’occupe des sorties périscolaires, du catéchisme et d’une association. Je suis souvent sollicité par les paroissiens, mais il me reste encore un peu de temps pour ma passion, la musique. J’anime régulièrement les soirées privées de la paroisse, afin de récolter quelques dons pour la communauté. J’ai acheté d’occasion une table de mixage et dès mon arrivée en mai, j’ai monté avec trois jeunes gens un petit groupe pour attirer un public différent. Je n’ai pas eu trop de mal, le local au sous-sol était vaste et vacant. J’avais déjà l’ampli et ma guitare électrique, une Gibson, Luc à la basse, Jeremy sur une batterie, Vincent au clavier et une bonne dose de volonté, ça roulait.
Ma vie tourne ainsi, prières, sermons, dialogue, paperasse, gamins, musique. Solitaire et célibataire endurci, j’ai toujours refusé d’engager mes sentiments à court, moyen ou long terme, prétextant que ma vocation ne laissait pas de place à une femme. Mes critères de choix physique et intellectuel étant de plus incontournables et impossibles à concentrer sur un être unique, je suis convaincu que même s’il existait un dernier exemplaire de déesse, je ne serais pas sûr de la trouver à mon goût.
Depuis deux ans, je parviens à limiter mes rapports intimes : deux histoires très brèves sans intérêt… Rien ne m’y oblige, je m’y contrains. Les idées plus claires, l’esprit plus libre, je préfère laisser mon corps s’exprimer de lui-même, indépendamment de toute charge émotionnelle, au hasard d’un regard, lors d’un rêve. En l’y aidant aussi.
Tout compte fait, ma vie aujourd’hui est sans aucun doute, aux antipodes de ma vie d’avant.
Sex, drugs, alcohol & rock’n’roll !
Se consacrer aux autres en faisant volontairement abstraction de soi-même résume mon job. Et je l’aime passionnément, je suis fait pour ça.
J’ai choisi de me tourner vers Dieu, car, lui seul ne me déçoit pas, ne me juge pas et m’accepte dans mon intégralité, aussi complexe soit-elle. Je le lui rends bien, enfin je le pense humblement, « donner » me procure un certain plaisir indéfinissable, presque jubilatoire. Inversement, « recevoir » me force à être dépendant vis-à-vis d’autrui et m’impose des obligations injustifiables pour moi, je n’aime pas le principe « donnant-donnant ».
Jean super skinny délavé, chemise blanche légère, Stan Smith, « I’m ready now ».
Le concert va débuter, un ultime appel micro pour la sœur de Luc, elle me remplacera à l’éclairage, oubli de dernière minute ! Tout est « opé ».
Les lumières baissent sur l’assemblée, d’autres se figent sur nous quatre. Je branche mon micro et commence Waiting for love d’Avicci.
Balayant rapidement du regard le public pendant les applaudissements, avant d’entamer Say you won’t let go de James Arthur, mes yeux s’arrêtent sur un visage qui m’est totalement inconnu. Elle est là, seule. Sur le moment, je pencherais pour une illusion d’optique, car l’instant d’après il n’y a plus personne, mais sa silhouette se devine encore dans l’obscurité.
Au dernier morceau, Halelluya , elle a définitivement disparu.
Tout s’est parfaitement enchaîné. Cherchant à apaiser ma soif, je pars en quête de quelque chose de frais. M’éclipser de la scène afin de rallier le buffet déjà pris d’assaut est un vrai parcours du combattant, dans mon cas, j’opterais presque pour une croisade. Lorsque j’y parviens enfin, elle est là, toujours seule un verre à la main. Elle est donc bel et bien réelle.
Elle semble avoir pleuré, j’en ai fait pleurer plus d’une pour des raisons bien différentes qui n’ont rien à voir avec la simple interprétation de cette chanson. En fait, il n’y a que la manière qui change.
— Salut !
Elle balaye du regard l’espace qui l’entoure, étonnée que je m’adresse à elle, puis marque un temps d’arrêt avant de répondre en rougissant instantanément.
— Bonsoir ! Excusez-moi, c’est la chanson. Je pleure rarement.
— Ne vous excusez pas, ça fait ressortir la couleur de vos yeux. Qu’elle a très beaux d’ailleurs.
— Rouge tinté de vert ? me lance-t-elle d’emblée.
Vraisemblablement, je ne m’attendais pas à cette réplique cheloue. Le fait qu’elle me fixe droit dans les yeux en prenant un air sérieux me déstabilise un court instant, mais il en faut bien plus au révérend Dickson pour venir perturber ce simple échange verbal.
— Oui, c’est un peu ça. Donc deux options : vous êtes curieuse de nature, ma voix vous a ensorcelée et vous êtes entrée sans savoir où vous mettiez les pieds ou bien, j’en suis moins sûr, vous venez d’arriver il y a peu de temps, dans notre communauté.
— Perdu, ni l’un ni l’autre, bien que la performance ait été de grande qualité et que je respecte votre religion qui n’est pas la mienne. J’étais avec une copine, mais elle a été réquisitionnée dans les coulisses, dit-elle avant de porter le verre à ses lèvres.
Les coulisses ? C’est pas les MTV, ma belle. Je repense aussitôt à la galère de dernière minute et à Virginie en train de maugréer dans mon dos.
— C’est Virginie, votre copine ?
— Eh, oui !
Ravissante plutôt originale, des yeux d’un vert différent du mien, si l’on oublie le « rouge », surlignés d’un trait noir fait au pinceau, des cils longs et fins, un regard pénétrant tentant de soutenir le mien, des lèvres délicates mises en valeur par un gloss rose tendre, je ne peux m’empêcher de décomposer un à un les traits du visage de cette jeune femme. Cet ancien « rituel » que je déployais pour cibler mes proies, je peux l’utiliser aujourd’hui en toute innocence, elle n’a plus rien à craindre.
Ses cheveux châtain clair forment un chignon fantasque d’une tendance un peu bohème, des mèches s’en échappent de partout et trois fins rubans tressés viennent, par une couronne, retenir le tout.
Vraiment plus rien à craindre, je l’affirme.
« Éviter les diktats du consumérisme » doit être son leitmotiv, cf. fringues assez vintage. Avec son style assez baba cool et sa petite robe à fleurs, il émane d’elle une impression de douceur. Mais après cette joute verbale où je la sens quand même sur le qui-vive, il me semble que quelque chose en elle, de plus fougueux, d’indompté, somnole. En la regardant plus intensément, je la trouve carrément déphasée, on est passé à l’ère du numérique, mais elle ne doit pas le savoir, son look a au moins le mérite de la mettre en valeur. Son décolleté attire mon regard d’homme et je détaille ensuite, sa taille fine qui souligne des fesses et des hanches beaucoup plus marquées.
Son parfum vient posséder mon sens et l’infiltrer. Vanille, jasmin et patchouli. Quel programme ! Je m’égare… puis je refais enfin surface comme un plongeur en apnée remontant à contrecœur des profondeurs.
Au ton de sa voix, je constate qu’elle est un peu tendue, il est vrai que mon statut fait parfois de moi, un être inaccessible… ou convoité, au choix. Je ressens la nécessité de détendre l’atmosphère qui se densifie de seconde en seconde.
— On avait besoin de bénévoles, ce soir, je vais vous tenir compagnie jusqu’à son retour, vous avez l’air si paumé que j’ai pitié de vous.
— Si votre intention était de me déstabiliser, c’est raté ! La pitié est un sentiment comme un autre, c’est déjà mieux que l’indifférence, affirme-t-elle impudemment.
— Ça n’était nullement mon intention, je plaisante toujours à froid. J’aime bien tester les gens au premier contact, ainsi je suis fixé.
— Donc, qu’en déduisez-vous sur moi ?
Je suis tombé sur la plus farouche et téméraire des paumées du coin ! Pas de problème, je gère, elle ne sait pas à qui elle a à faire.
— Beaucoup de caractère qui cache un grand manque de confiance en soi sans doute ?
Je retiens une irrésistible envie de sourire.
Elle me regarde en penchant la tête, je suis en train de gagner la partie : 1-0 pour moi.
— Et vous ? En grattant un peu l’épaisse couche de vernis, un cœur tendre ?
Je suis sûr qu’elle regrette déjà ses paroles, elle mordille sa lèvre inférieure à peine sa phrase achevée.
— L’outil qui me grattera n’a pas encore été inventé.
Elle rit, nous ne sommes pas près d’égaliser !
Continuer cette conversation devient fort agréable, cela me change un peu des échanges moralistes ou des discussions puériles qui font mon quotidien.
— On a eu de la chance, l’orage menaçait cette aprèm.
Elle détourne le regard et rosit.
— Quand on commence à parler de la pluie et du beau temps, c’est qu’on s’ennuie, dit-elle avec un soupçon de déception dans sa voix.
Baissant légèrement la tête sur son verre de punch qu’elle tient de ses deux mains légèrement tremblantes, elle lève de grands yeux vers moi. Oh putain ! Elle m’excite grave. Son sourire est timide, pas comme celui, tinté d’arrogance, qu’elle arborait cinq minutes auparavant. J’enchaîne rapidement…
— Vous préférez qu’on parle de quoi, des étoiles ? T’as rien d’autre en stock pour relancer la conversation ?
— Carrément oui, le ciel est magnifique ce soir, n’est-ce pas ?
Surpris par la tournure que prend cette discussion, je m’imagine un instant dans ce genre de film que j’abhorre, une comédie pour ados et qui baigne dans le romantisme. Rien de plus pour m’agacer, d’autant que je ne suis ni vampire ni loup-garou. Prédateur, oui, je l’ai été. Pour ne pas rompre le fil de cet échange banal, mais, tellement… tellement… « décapant », je rajoute…
— Elles voient tout, entendent tout, ne parlent pas, y’a pas meilleures alliées. Pas mal, Jesse ! mais tu peux faire mieux.
— Vous avez l’air résigné en disant cela.
— Juste convaincu qu’on n’a pas besoin des autres pour être heureux. Le reste est une question d’empathie.
— Vous êtes donneur, et non receveur ?
— Oui, et j’assume.
Si tu savais ma belle. Mais à présent, je donne de moi autrement !
— C’est un principe fondamental. Si les gens vous aiment, vous le prouvent et que vous persistez à rester hermétique, votre cœur peut imploser à la moindre étincelle. Comme sous l’effet d’une surcharge en quelque sorte.
Ça doit pas être son premier verre.
— Je n’oublierai pas vos conseils avisés, vous travaillez dans quoi ? Le nucléaire, l’électronique ?
Relevant enfin son visage, son arrogance refait surface, ma « vanne » l’a surprise, elle me fixe à nouveau.
Ouf ! Cesse de me regarder ainsi, putain !
— Non, je suis juste employée dans une agence immobilière la journée et je travaille dans un pub le soir, m’annonce-t-elle en arborant un sourire splendide et un regard espiègle.
— Laissez-moi deviner : strip-tease ou pole dance  ? dis-je en me resservant.
— Je ne suis que serveuse, me répond-elle, outrée.
Dommage ! Je l’imagine bien nue, une jambe enroulée autour d’une barre froide et métallique, se faisant glisser jusqu’au sol… Putain ! Je ne dois pas penser à ça, que disait-elle ? Ah ! oui. Deux jobs…
— Deux jobs, c’est chaud !
Je perçois comme un changement dans l’iris de ses yeux, à présent totalement verts.
— C’est surtout pour survivre.
— On survit à quelque chose de grave, on vit comme on peut.
J’espère que la tristesse que j’y lis n’est que passagère.
— Tant que je paie mes factures et mon loyer, je suis amplement satisfaite.
— Et le bonheur dans tout ça ? Ça y est, je te récupère .
— Je compte sur ma rencontre avec le prince charmant, celui qui a la clef de mon château n’a pas encore de GPS.
— Les princesses sont difficiles à localiser de nos jours, au fait, je ne me suis pas présenté, moi c’est Jesse et vous… ?
Je n’ai pas le temps de finir ma phrase qu’une bande d’ados en furie vient de me « kidnapper ». Je devine pourtant qu’elle prononce « Maria ».
 
 
 
 
Maria

 
 
 
Au bout de l’impasse, le petit appartement contigu au presbytère de l’Église anglicane a trouvé son locataire. Moi, en l’occurrence. Cet endroit semble calme, agrémenté d’une cour extérieure pavée, fleurie, encore ensoleillée à cette heure tardive de la journée, il constitue une oasis de paix et de sérénité au cœur de ce quartier bruyant et animé. Je viens d’en signer le bail et j’envisage d’emménager dès demain. C’est par l’intermédiaire de Virginie que l’accord s’est conclu. Les exigences quant à l’occupation du logement portaient principalement sur une conduite irréprochable du locataire, je confirme, et l’assurance, via un emploi stable, d’honorer chaque mois les 400 € de loyer. Dérisoire, mais tout est relatif et ce « tout » pour moi constitue une bonne partie de mon salaire.
La précarité de mon poste d’assistante commerciale intérimaire m’ôte toute insouciance pourtant légitime à vingt ans. Pour assurer des fins de mois qui pourraient s’annoncer difficiles, j’ai choisi un emploi dans un pub, le soir, pour quelques heures seulement.
Virginie ne va pas tarder. Dans les jardins de la paroisse, j’entends des enfants crier et s’amuser, des gens, discuter sur un fond de musique.
— Salut, Maria, ça y est, t’as les clefs ? me lance-t-elle en accourant.
— Ouais, ça y est, reprends ton souffle !
— Ça t’embête si on reste un peu à la kermesse à côté, mon frère va jouer tout à l’heure. J’aimerais bien l’écouter. S’te plaît, Maria…
Je n’ai pas le courage de refuser à ma meilleure amie de voir mon meilleur pote, c’est mort !
— Ça sent le plan tordu. On avait prévu d’en profiter un peu cette aprèm, tu te souviens ? lui dis-je, histoire de la faire culpabiliser un chouia, autant qu’elle vient de le faire.
— Ouais, je sais, mais juste le temps qu’il joue, on mange un morceau et on rejoint les autres. J’te promets.
— OK, c’est bon, mais pas longtemps, les kermesses, je trouve ça carrément dépassé et c’est pas du tout mon kiffe.
Se jetant à mon cou, elle dépose un gros bisou sur ma joue. Il lui en faut si peu pour être heureuse. Moi aussi.
La paroisse est plus vaste que ce que j’avais imaginé, après avoir traversé un long couloir, on débouche sur une immense terrasse ombragée donnant sur un grand jardin de style anglais où est préparé le buffet. Là, de part et d’autre sont disposés des stands, au fond une estrade a été installée. Je n’aurais jamais pensé qu’on puisse trouver un lieu aussi insolite en pleine ville, on est loin tout de même de Thornfield-Hall, mais avec un peu d’imagination…
Nous parvenons à éviter quelques jets de pistolets à eau, goûtons toutes sortes de gâteaux et nous empiffrons de confiseries acides, quand une voix vient annoncer le début de la soirée et inviter les gens à se concentrer vers le fond du jardin.
Un dernier appel micro à l’attention de Virginie étonnée me laisse seule face à l’estrade. Super ! Ça commence bien. Le groupe se place sur scène, fait quelques essais micro, puis les lumières s’estompent sur le public pour se figer sur eux. Lorsque le chanteur sort de la pénombre avec sa guitare, j’avoue que je suis bluffée, je m’attendais au pire. La beaugossitude incarnée dans un endroit pareil relève du surnaturel, ça n’enlève tout de même rien au reste : ça va être très chiant.
Ses cheveux châtain clair presque blonds, mi-longs, légèrement bouclés, retombent sur ses épaules et il s’efforce de dompter une vilaine mèche rebelle, en la rejetant d’un coup de tête en arrière. Ce geste qui aurait pu paraître purement féminin s’altère par sa barbe de dix jours, tout cela pour lui donner un style très incendiaire.
Grand et élancé, musclé juste assez, tatoué des poignets jusqu’aux biceps sur les deux bras, son apparence fait tache, il est vrai, avec l’événement et l’assemblée.
Quand il commence à chanter, je sais que j’ancrerai pour toujours ce moment au fond de moi. Tout est parfait, le lieu, la manière, lui. Tout.
Son regard balaye le public et se pose sur moi. Craignant soudainement de ne pas être à ma place parmi tous ces gens qui se connaissent, plantée comme une idiote, je me décale dans le noir. Si les organisateurs me reprochent quelque chose, je n’aurai qu’à dire que je suis sur le point de me convertir et que tout dépendra du catéchiste !
À la fin du troisième morceau, Alléluia , je ne peux pas retenir l’émotion qui me submerge, et je laisse couler quelques larmes. Cette version, si tourmentée et douloureuse, fait taire les bavards récalcitrants à ma gauche. Le temps vient de s’arrêter dans cet endroit enchanté.
Je me retire, bouleversée, vers le bar, en supposant que mon maquillage a dû couler et que mes yeux plus proches de ceux d’un hamster enragé sont suffisamment dissuasifs à toute tentative de drague. Pensant y trouver Virginie, c’est le chanteur en premier qui se fraye un passage vers moi.
J’aimerais bien m’éclipser, mais toute échappatoire est impossible, je préfère me décaler légèrement jusqu’à devenir transparente, j’ai toujours été douée en « invisibilité ». Je dois paraître indifférente même si je meurs d’envie de le regarder de près, ça marche à tous les coups.
La première chose que je ressens est son parfum : santal, bois oriental.
— Salut !
Merde ! À qui il s’adresse là ? Je jette un rapide coup d’œil à 180° sur ma gauche puis ma droite en trois secondes top chrono, tout en virant au rouge pivoine. Apparemment, je suis bien seule. Ma cape d’invisibilité a foiré. Il insiste.
— Salut, ça va ? répète-t-il.
— Bonsssoir.
Ma voix a ripé sur la dernière syllabe, j’ai l’air d’une teubée, c’est sûr.
Je réactualise hâtivement mes impressions précédentes : trop canon pour s’adresser à moi, y’a un blème, une caméra ou une bande de potes en train de se marrer, un pari à gagner ?
Il doit avoir 25 ans ou un peu plus. Son arcade gauche est traversée par un fin piercing en or, dont les extrémités représentent des croix et ses yeux vert émeraude aux cils longs et épais lui donnent un regard incandescent.
Je détecte un léger accent anglais dans son français impeccable.
Il est sublime ! Tout droit sorti d’une fashion week londonienne. Le sait-il ? Probablement. Trop sûr de lui, le gars.
Le simple fait qu’il me fixe droit dans les yeux durant la discussion me met mal à l’aise. Déstabilisée par ses propos, je parviens à répondre du tac au tac jusqu’à ce que je m’embarque dans un dialogue sans queue ni tête sur les étoiles. Seul moyen que je connais pour contrer mon manque de confiance, repousser mes limites, en faire trop au risque de déborder.
Il se nomme Jesse et malgré, la bande de jeunes ados qui se l’accapare, je lui crie « Maria », dans le brouhaha et les rires, je suis certaine qu’il n’a pas saisi. Je finis mon verre, et au bout de cinq minutes, je décide de rentrer chez moi, je n’ai soudain plus du tout envie de m’amuser. J’envoie un sms à Virginie : «  Demain 13 h ici, biz.  »
Je regagne mon appartement pour y passer ma dernière nuit. J’y ai vécu deux ans avec Simon, mon frère, qui a dû partir travailler à cent kilomètres d’ici. Il doit faire sa vie, car à 28 ans, il n’a toujours pas de petite amie et je sais bien que j’y suis pour quelque chose. Il a veillé sur moi et à présent, je dois me débrouiller seule. La séparation a été difficile, j’ai prononcé des mots que je regrette aujourd’hui, j’ai même simulé l’indifférence pour que l’éloignement soit plus facile à assumer.
Puis j’ai pleuré, longtemps. Il a compris que j’ai grandi et avant de partir, a discrètement mené son enquête de voisinage, il a toujours procédé ainsi. Virginie ne me l’a pas confirmé, je suis sûre qu’elle m’a soutenue.
C’est incroyable comme une vie peut basculer d’un jour à l’autre. Oublier le passé, n’avoir à présent ni peine ni haine, choisir l’indifférence comme thérapie fonctionne plutôt bien.
 
***
 
Tout est prêt, reste juste à charger le break du père de Virginie. Un peu de vaisselle – je compléterai au fur et à mesure de mes rentrées d’argent –, des produits de première nécessité, de quoi déjeuner demain, mes affaires persos : une valise. Finalement, ma vie se résume à pas grand-chose.
Dans une heure, Virginie et son frère Luc me retrouvent à l’appartement.
Je pénètre dans l’impasse en marche arrière, mais un autre véhicule est déjà garé au fond, une C3 blanche. Ça c’est très chiant, je pense rester un bon moment pour décharger et ranger et je n’ai pas envie d’être obligée de bouger la voiture pendant que j’emménage.
Je sonne à la porte du presbytère, mais je crois que l’interphone ne fonctionne pas, un petit panneau suggère : « ENTREZ SANS FRAPPER ». Dans le couloir, le vieux pasteur que j’interroge me répond négativement et m’indique le bureau du révérend Dickson, premier étage, porte de droite.
Je monte en me rappelant que ça fait deux fois en moins de 24 h que je pénètre dans ce lieu et je me dis que je vais finir par en connaître tous les recoins. Je trouve enfin le bureau et toque. Une voix derrière la porte me lance un «  ouais » que je trouve assez désinvolte, et j’entre…
Mon cœur s’est sans doute atomisé, car je ne le sens plus battre, j’ai cessé de respirer et j’hésite à quitter la stratosphère où je me suis réfugiée il y a quelques secondes. Une forte chaleur envahit mon crâne, puis l’instant d’après le reste de mon corps, Jesse se tient devant moi, son portable à la main. Il a abandonné son jean sexy délavé et sa chemise blanche au profit d’un costume sombre, une chemise noire et un col blanc. Je crois qu’il est aussi surpris que moi, car il garde un doigt en l’air au-dessus de l’écran de son smartphone et sa bouche est légèrement entrouverte.
— Jesse…, euh, révérend ?
— Maria ?
J’efface de mes pensées les dernières heures en remontant jusqu’au concert (reset, reset, reset…). J’ai honte et je me surprends à espérer qu’il ne soit pas médium. J’ai l’impression que ce que j’ai fait hier soir avant de m’endormir se lit sur mon visage…
— Je ne m’attendais pas à vous voir là.
Il me dévisage comme s’il venait d’assister à une apparition.
— Moi non plus.
Au moins, les présentations sont déjà faites. Jesse-Maria, Maria-Jesse. Il n’a absolument pas la même allure, habillé ainsi. Ça me déstabilise légèrement. Trop de silences s’immiscent dans notre discussion.
— Je suis désolée de vous déranger, j’emménage à côté le petit appart…
Un grand blanc ! Mince, ça n’a pas l’air de l’enchanter.
Il réagit soudain.
— Virginie me l’avait dit, mais je n’avais pas fait le rapprochement. Excusez-moi, j’aurais aimé finir notre conversation, mais j’ai été enlevé par des ados surexcités. Je vous ai cherchée, mais vous aviez disparu.
Tu parles !
Je dois absolument me repositionner face à notre rencontre d’hier soir.
— Oh, c’est pas grave, c’était pas très palpitant, j’ai été un peu ridicule avec les étoiles et tout le reste…
S’il n’était pas pasteur, je jurerais qu’il s’intéresse à ce qu’il y a sous mon débardeur.
Il me sourit et rejette en arrière la vilaine mèche rebelle de la veille.
— J’ai pas parlé d’étoiles avec une femme depuis… que j’avais 15 ans, j’en ai 26 et je crois que c’était pour aller voir Stars Wars au ciné. Rassurez-vous, vous n’étiez par ridicule.
Je me sens en effet toute rassurée, c’est dingue !
— J’ai garé mon véhicule devant le vôtre, vous devez sortir ?
— Non, j’habite ici, vous avez besoin d’aide ?
Il est sérieux ?
— Non, non, ça va aller.
Pourvu qu’il n’insiste pas .
— On est voisins maintenant ! Je vous raccompagne et je vais vous aider, suggère-t-il. Il fait un pas vers moi et me propose de passer en premier.
Voisins !
— Votre voiture est pleine, vous êtes encore seule ? me demande-t-il en ôtant sa veste.
— Virginie et Luc sont en retard comme dab !
— Vous avez les clefs ?
— Oui, oui.
Pourquoi je répète tous mes adverbes deux fois comme une fille stupide ?
— Let’s go ! 1
Une heure plus tard, quand Virginie et Luc arrivent enfin, le coffre est déjà vide. J’installe ma modeste petite table de jardin dehors et nous la recouvrons avec des pizzas et du soda. Je vois que Jesse s’apprête à nous quitter.
— Vous ne restez pas ? dis-je en tentant de cacher ma déception.
Je voudrais bien lui prouver ma gratitude, mais y a-t-il un moyen de remercier un pasteur beau gosse sans passer pour une fille provocante et affamée ? Demeurer simplement naturelle ? Ne pas réfléchir, mais agir.
— Comme vous me l’expliquiez hier soir, j’ai un problème de « surtension émotionnelle » chronique, il semblerait que je doive éviter les effusions d’amitiés, me rétorque-t-il gentiment en souriant.
— On peut y remédier, ici on marche à l’énergie cosmique, n’oubliez pas !
Fière de ma répartie à deux balles, je lui offre en supplément un sourire malicieux.
— Vous n’avez qu’à vous asseoir.
Qu’est-ce qui me prend ? C’est reparti, je déborde .
— C’est sympa, mais une autre fois.
Dans un élan de générosité et d’enthousiasme exacerbé, je m’avance vers lui et l’embrasse sur les deux joues comme cela se fait couramment ici.
— Merci pour le coup de main, dis-je timidement.
Je ne voulais pas dire tout à fait ça, en fait, hier soir, je me suis plutôt débrouillée seule, mais le contact de sa peau sur mes lèvres se traduit par une petite crispation dans le bas de mon ventre. J’ai envie de lui à ce moment précis comme jamais je n’ai eu envie de quelqu’un d’autre.
 
 
 
 
Jesse

 
 
 
Peut-on raisonnablement appeler cela un « miracle » ?
À mon niveau, je parierais plutôt sur un concours de circonstances, mais dans le doute…
Thanks, Boss ! 2
Je reconnais que le texto que j’ai envoyé à Luc sentait un peu le souffre : «  Sympa la soirée, je te remercie pour ton aide, finalement, avez-vous retrouvé Maria ?  » pour qu’il me renvoie : «  Mdr. Va te confesser, j’t’envoie son tél…  » C’est radical, mais c’est Luc.
En fait, je ne sais pas trop pourquoi j’ai fait ça. Je vais lui balancer un sms par curiosité, rien de plus. Le fait de m’être procuré son numéro ne justifie pas forcément des intentions malhonnêtes, c’est juste histoire de tester ma volonté et mon self control, le « plus si affinités » m’a à peine traversé l’esprit.
Et voici qu’elle débarque dans mon bureau, la connexion n’a jamais marché aussi bien, même pas eu besoin d’appuyer sur « envoi », bientôt tout se fera par télépathie. Tout.
...

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