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La dernière fée de Bourbon

De
240 pages


Empire Britannique, 1873, sur l’île Bourbon hantée par les diwas, des créatures magiques, imprévisibles et dangereuses.
Lisha Payet, retirée toute petite à sa famille, a grandi sur l'île Maurice voisine. Quatorze ans plus tard, elle revient à Bourbon pour y devenir une parfaite épouse victorienne, sous l'œil critique de la bonne société saint-pauloise.
C'est sans compter le conflit qui éclate sur l'île. Prise malgré elle dans ce soulèvement, Lisha devra choisir son camp. Famille adoptive ou liens du sang ? Obéissance ou transgression ? Ami d'enfance ou officier à la beauté troublante ? Si encore elle ne jouait que sa propre vie ! Mais l'île Bourbon, à travers sa dernière fée, lui a confié son destin et celui de toutes les créatures qui l'habitent.
Du battant des lames au sommet des montagnes, Lisha en apprendra plus qu'elle ne l'aurait souhaité sur les diwas, les hommes et sur elle-même.

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Ma petite maman, Il est beau, il sent bon et il est pour toi, mon ro man (presque) réunionnais.
Avant-propos Le monde de ce livre n’est pas le nôtre, pas tout à fait, et les diwas qui l’habitent y ont influencé les destinées humaines. L’Histoire a donc pris des chemins différents, impactant, entre autres, le cadre du roman : une îl e de la Réunion (ici, île Bourbon) sous domination britannique à la fin du dix-neuvièm e siècle, bénéficiant d’un service de navettes à vapeur entre ses principales villes. Que cela ne vous empêche pas d’apprécier le voyage !
Chapitre 1 La route était périlleuse pour atteindre les sommets brûlés de la Fournaise. Après la montée éreintante depuis Saint-Pierre, il fallai t s’éloigner des villages qui parsemaient la route des Plaines, traverser des lan des désolées auxquelles s’accrochaient des nappes de brume… Suivre le balis age. Toujours. Dans ce paysage où le soleil qui éclairait si souvent les c ôtes ne perçait les nuages que quelques heures par jour, au mieux, les marques de chaux laissées par les précédents voyageurs constituaient le plus souvent la seule ligne de vie des marcheurs. Suivait la Plaine des Sables, immense ét endue de grains noirs, hérissée de rochers qui se ressemblaient tous. Désert absolu , brouillard sur minéral, un néant au goût de métal dont bien des hommes n’étaient pas revenus. Pendant toute l’ascension, Hyacinthe Rivière, le gu ide de l’expédition, garda l’œil sur sa boussole plus que sur le paysage. Cap au sud , puis à l’est… Les autres membres de l’équipe le suivirent sans remettre en c ause ses choix ; mais l’auraient-ils pu ? Les fumerolles de l’éruption se confondaie nt avec la brume, empêchant toute prise de repères. Seule son excellente connaissance des lieux permit à Hyacinthe de retrouver le cratère d’où coulait le basalte incand escent. En l’espace de quelques dizaines de pas, la lumière vira à l’orangé et la fraîcheur humide céda la place à une tiédeur incongrue à cett e altitude. Les marcheurs virent bientôt l’air danser au-dessus d’une rivière d’or l iquide, parsemée de flammes, qui paressait le long de la pente dans un concert de cr aquements doux. Ici, l’incroyable force des éléments remodelait le paysage dans une c haleur infernale, mais avec nonchalance. Tel était leur terrain de chasse, à la fois calme et terriblement dangereux. « Gants ! » s’exclama Eugène Taillefer, le chef d’é quipe.
Sur cet ordre laconique, les huit hommes firent une pause, soudain conscients que le sol chauffait sous leurs semelles. En chemin , tous avaient rempli des sacs de sable : l’eau était trop précieuse au volcan. Perso nne ne voulait la gâcher en y plongeant une vermine pleine de poison. Une à une, les mains des exterminateurs disparurent dans de gros gants de cuir. Le groupe avança de nouveau, plus lentement, mais s ans jamais s’arrêter : à dix mètres à peine de la coulée, un contact prolongé av ec le sol leur aurait brûlé les pieds. Les nuisibles n’étaient plus très loin. Comm e d’autres chasseurs de diwas partis de Saint-Pierre avant ou après eux, ils les étoufferaient et rapporteraient leurs cadavres au bureau des primes. De nombreux volontaires, créoles ou fraîchement ins tallés dans l’île, blancs sans terre ou hommes de couleur, tentaient le voyage à c haque éruption du Piton de la Fournaise. La somme accordée en échange de chaque s alamandre morte, au nom de Son Altesse la Reine Victoria, leur permettrait d’améliorer l’ordinaire pendant quelque temps. Jamais assez longtemps, hélas : l’ar gent filait toujours trop vite, et le volcan ne se manifestait, au mieux, qu’une fois par an. Les longues éruptions dont parlaient les gramounes, qui duraient six mois, voi re davantage, ne s’étaient plus produites depuis longtemps. Au-delà des fumerolles dansantes apparurent soudain une dizaine de silhouettes orangées, assises près du fleuve de lave comme si l a chaleur n’avait aucun effet sur
elles. Les exterminateurs entreprirent de les conto urner : en les abordant par derrière, ils en attraperaient davantage. Les salamandres, su rtout ces jeunes individus fraîchement éclos, faisaient toujours preuve d’une belle agilité, si bien qu’il était rare d’en prendre toute une couvée en une seule fois. Qu elques-unes, plus rapides que les autres, réussissaient en général à échapper au filet. Les hommes communiquèrent par gestes pour ne pas al erter leurs proies : une direction pointée, une nasse brandie, des pas furti fs vers leurs victimes… Les salamandres ne se doutaient de rien. Les exterminat eurs les entendirent échanger des cris et des rires, de ces voix stridentes qui, autant que le poison couvrant leur corps, prouvaient aux yeux du monde que ces monstre s n’étaient pas des créatures de Dieu. À l’instar des autres diwas, ils devaient leur existence à l’œuvre du Malin. Hauts de moins d’un pied, ils arboraient une peau l isse sur un corps globalement humanoïde, mais dont les pattes et la queue rappela ient ceux des margouillats roses, ces lézards communs dans les maisons. Dressé telle une flamme sur leur tête aux grands yeux, un bouquet d’excroissances très fines parodiait l’apparence des cheveux humains. Sans aucun doute, en façonnant ces répliques miniat ures et déformées des hommes que le Tout-Puissant avait créés à Son image , le Diable n’avait eu qu’une idée en tête : se moquer de l’œuvre divine. Un affr ont qui demandait réparation, encore et encore, jusqu’à l’éradication totale des enfants du volcan. Telle était, du moins, l’histoire répétée à chaque éruption par les imams et les abbés. Dans les temples tamouls, la version différait un peu, mais l’esprit y était. L’administration coloniale, elle, se contentait de classer les salam andres au nombre des créatures nuisibles, et d’offrir une récompense en échange de chaque cadavre. Pour les chasseurs, la nature de leurs proies impor tait peu. Ils les tuaient parce qu’ils avaient besoin d’argent, sans se poser de qu estions. Ils auraient ramené des tangues avec le même enthousiasme, si on le leur av ait demandé. Et encore, le tangue présentait l’avantage de se manger en civet ; tandis que les diwas de l’île Bourbon, salamandres surtout, mais aussi ondins, sy lphes et autres fleurs du Diable, n’étaient même pas comestibles. Eugène et ses acolytes parvinrent enfin à portée. L e filet s’abattit, cueillant d’un seul coup la plupart de leurs proies. Les chasseurs laissèrent filer les trois chanceuses qui s’enfuyaient à travers la rivière de lave. Il fallait faire vite : si une seule de ces créatures avait la présence d’esprit d e s’enflammer, le filet brûlerait et libèrerait toute la couvée. Les besaces s’ouvrirent donc en grand, prêtes à enfermer leurs victimes. Chacun des hommes saisit un monstre et le fourra dans son sac de sable, qu’il referma ensuite vivement. Là où le cui r avait touché la peau orange demeurait une trace humide qui ne devrait surtout p as entrer en contact avec une main humaine : le poison était trop violent. Une qu antité infime pouvait tuer un homme en quelques instants. Il fallait attendre, la isser sécher les gants ; en s’évaporant, la substance perdait toute sa virulenc e. Pendant que les exterminateurs s’éloignaient de la fournaise, les sacs s’agitèrent sous les coups de leurs prisonniers. Quelques insta nts, pas plus. Comme le feu, les salamandres s’éteignaient très vite si on les priva it d’air. Bientôt, le calme revint donc dans les besaces et, de nouveau, les seuls bruits a lentour furent le chuintement des flammes, les craquements du fleuve doré, et l’effon drement occasionnel d’une dentelle basaltique sous une semelle. Eugène Taille fer ouvrit son fardeau avec
précaution, le fouilla d’un doigt ganté, et en tira le corps sans vie de la créature dont il venait de débarrasser la surface de la Terre. « C’est bon ! » annonça-t-il en brandissant son tro phée. Chacun transféra son cadavre dans un bertelle, un s ac à dos en feuilles de vacoa tissées. Puis le groupe poursuivit sa route à la re cherche d’une nouvelle couvée. En chemin, ils croisèrent d’autres chasseurs de diw as qui marchaient en sens inverse. Les uns et les autres se saluèrent brièvem ent, d’une main levée vers le rebord du chapeau, sans cacher leur agacement à se voir toujours plus nombreux sur les flancs du volcan. Les salamandres n’étaient pas si communes. Plus les exterminateurs se pressaient autour de la coulée, m oins ils ramenaient de corps à leur retour en ville. De fait, l’équipe d’Eugène Taillefer avança encore longtemps sur la roche brûlante, croisant les squelettes calcinés de buiss ons surpris par l’éruption, avant de trouver un nouveau groupe de six jeunes diwas assis en cercle. Cette disposition rendait l’approche plus difficile. Certes, les sala mandres n’avaient pas une très bonne vue, mais celles qui faisaient face aux chasseurs a percevraient forcément le filet à un moment où à un autre. « Allons plus vite », proposa Hyacinthe Rivière en ajustant sa prise sur la nasse. Eugène acquiesça. Il n’avait rien à perdre à tenter cette tactique. Le chant de la lave et les rires des salamandres couvriraient peut -être l’approche de son guide. Ainsi, ses victimes n’auraient pas le temps de réag ir. « Préparez les sacs », ordonna-t-il tout en rajusta nt son chapeau. Hyacinthe chercha du regard l’assentiment de ses ca marades, qu’il trouva dans des demi-sourires mangés de barbe, entre les chapea ux fatigués et les cols de chemise rendus crasseux par la longue marche à trav ers la montagne. Il prit ensuite une grande inspiration et courut vers la couvée, do nt les voix se turent d’un coup. Trop tard : il était à portée. Il abattit son filet d’un geste expert. C’était presque aussi facile que de relever les casiers à bichiques dans la rivière d’Abord ! Seule une créature lui échappa. Les autres poussère nt des cris perçants, mais aucune ne songea à bouter le feu au filet. Depuis c inq éruptions qu’il montait au volcan, Hyacinthe n’avait vu qu’une seule fois une salamandre utiliser le pouvoir du Diable pour brûler le matériel. Elle avait regardé le chasseur à travers les mailles, de ses gros yeux dorés tremblants d’indignation, et s’ était enflammée comme une allumette. Le filet était tombé en cendres et elle s’était réfugiée dans la lave, orange et luisante, froide d’aspect, à croire que les flam mes qu’elle avait engendrées ne l’avaient pas touchée. S’il n’y avait eu cet incident, Hyacinthe aurait pe ut-être cru que les salamandres étaient juste des créatures vivant dans la chaleur de l’enfer, et que leurs pouvoirs de diwas n’existaient que dans les contes inventés par les gramounes pour envoyer les marmailles se coucher. Mais il savait, et il craign ait de perdre son précieux filet, aussi confia-t-il vite à ses compères les cinq proies qu’ il venait de capturer. Pendant que ses camarades saisissaient leurs victim es, Eugène plissa les paupières. Ce n’était pas facile à repérer, avec se s yeux cernés de rides, enfoncés sous les arcades et plongés dans l’ombre sous le ch apeau. « Encore du monde ? s’étonna-t-il. Il y a une fête kabar ici, ou quoi ? » Hyacinthe se retourna. Tandis que ses pieds, par la force de l’habitude, allaient et
venaient d’un côté puis de l’autre pour éviter les brûlures, il aperçut un groupe qui avançait à leur rencontre. « Totoche ! Ils sont nombreux ! » Les chasseurs de diwas allaient par cinq, six, huit , dix. Rarement plus. Les hommes qui approchaient, en revanche, étaient au mo ins une quinzaine. En outre, les équipes qui se croisaient respectaient un certa in code : on faisait quelques pas sur le côté, on ménageait une distance polie entre soi et la concurrence, afin de marquer le respect et de s’épargner la tentation de se sauter mutuellement à la gorge. Ces gens-là, en revanche, marchaient droit sur l’éq uipe. Eugène Taillefer n’eut rien à dire : ses camarades avaient compris que quelque chose d’anormal se tramait. Deux machettes apparure nt comme par magie dans des mains expertes de coupeurs de canne. « Qu’est-ce que vous voulez ? » lança le chef sans même saluer. Les traits des nouveaux arrivants restaient diffici les à distinguer sous leurs chapeaux, mais Hyacinthe crut voir un sourire sur a u moins deux ou trois visages. « Les salamandres que vous venez d’attraper, répond it une voix de jeune homme enrouée par une mue mal digérée. Ouvrez vos sacs to ut de suite ! » Les chasseurs s’étranglèrent. « Pas question ! s’écria Joseph Nativel en brandiss ant sa machette. Trouvez vos propres diwas au lieu de voler ceux des autres ! — Mais qui parle de les voler ? Donnez-les nous, je ne le répèterai pas ! » La réponse d’Eugène claqua, définitive : « Jamais ! » Un rire sinistre secoua le groupe d’inconnus. Derri ère les trois hommes de tête, un cercle argenté apparut. Les exterminateurs euren t à peine le temps d’identifier un canon de pistolet avant que le tireur ne fît feu. La détonation se répercuta en sourdine, tirs fantôm es, sur des hauteurs lointaines perdues dans le brouillard. Eugène Taillefer s’effondra sur place, suivi de son chapeau délogé par la balle. Le crâne du chasseur de diwas avait éclaté comme un fruit trop mûr. Le sang répandu sur le sol brûlant se mit à grésiller, des filets de vapeur sinistres s’élevant vers les cieux comme pour y mener son âme. « Laissez-nous vos sacs si vous voulez rentrer viva nts ! » ordonna le jeune homme. Pour appuyer ses paroles, d’autres bras armés de pi stolets se tendirent derrière lui. Hyacinthe et ses compagnons en avaient assez vu. Le volcan comptait son lot de dangers mortels, mais jamais auparavant ils n’avaie nt entendu parler de fous furieux qui tuaient de sang-froid les autres chasseurs ! Il s lâchèrent leurs sacs et détalèrent sans demander leur reste. « Faites savoir au gouverneur Havelock que les Pail les-en-queues ne le laisseront pas exterminer les couvées ! » lança le garçon derrière eux. Quand les fuyards eurent disparu dans le brouillard , les nouveaux arrivants ouvrirent les sacs de sable. Eux aussi portaient de gros gants de cuir pour se préserver du poison.