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Le courroux du bottier

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Description




Germanie, Province de Walburg, 1360. Huit années après la fin de l’épidémie de peste.


Arn est apprenti-bottier dans la ville fortifiée de Walburg, capitale de la Province du même nom.


Ou plutôt, il l’était.


Surpris en plein ébats avec Günther, il est contraint à fuir la ville en pleine tempête de neige tandis que son beau forgeron est fait prisonnier par la Garde de la Ville. La justice de la Ville, sous la houlette de Marcus, le Prince-évêque tyrannique, ne laisse planer aucun doute quant au sort réservé au forgeron. Il sera pendu, haut et court.


La fuite d’Arn lui laisse un sentiment amer, la terreur occultant en partie l’horreur du tournant que vient de prendre sa vie. Il aurait voulu mourir avec son amant.


À moitié gelé, en lisière de bois, après une nuit de marche forcée dans la neige épaisse, des hommes vêtus de peaux de loups le trouvent.


Ils ne sont pas seuls. Il y a des loups à leurs côtés. Des vrais. Et eux aussi sont terrifiants.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 7
EAN13 9782376767428
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.


Publié par
JUNO PUBLISHING
2, rue Blanche alouette, 95550 Bessancourt
Tel : 01 39 60 70 94
Siret : 819 154 378 00015
Catégorie juridique 9220 Association déclarée
http://juno-publishing.com/



Le courroux du bottier
Copyright de l’édition française © 2020 Juno Publishing
© 2020 George J. Ghislain
Relecture et correction par Valérie Dubar, Sandrine Joubert

Conception graphique : © Lucile Kos

Tout droit réservé. Aucune partie de ce livre, que ce soit sur l'ebook ou le papier, ne peut
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merci de contacter Juno Publishing :
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ISBN : 978-2-37676-742-8
Première édition : mai 2020


Édité en France métropolitaine

Table des matières
Avertissements
Dédicace
Remerciements
Prologue
La tanière des loups
La louve pourpre
Les meurtrissures de l’âme
Les nuits froides
Le village englouti
Une pause dans le temps
Le souffle de la tempête
La meute
La vérité sombre
Terres d’ombre
Purification par le feu
La langue verte
Le torrent sépulcral
L’amertume du loup
La réplique des loups
Le châtiment des lâches
Ivresse et gueule de bois Épilogue
À propos de l’Auteur
Résumé




Avertissements





Ceci est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les lieux et les
faits décrits ne sont que le produit de l’imagination de l’auteur, ou utilisés
de façon fictive. Toute ressemblance avec des personnes ayant réellement
existées, vivantes ou décédées, des établissements commerciaux ou des
événements ou des lieux ne serait que le fruit d’une coïncidence.

Ce livre contient des scènes sexuellement explicites et homoérotiques, une
relation MM et un langage adulte, ce qui peut être considéré comme
offensant pour certains lecteurs. Il est destiné à la vente et au divertissement
pour des adultes seulement, tels que définis par la loi du pays dans lequel
vous avez effectué votre achat. Merci de stocker vos fichiers dans un endroit
où ils ne seront pas accessibles à des mineurs.









Dédicace


Au clair de lune, ils chantent l’amour, et la lune leur répond avec cette même
tendresse, éclairant leurs nuits, comme vous éclairez les miennes.

À mon Palou, à mes enfants, à ma meute.





Remerciements


Homo homini lupus est.
(Plaute, vers 195 av JC).

Repris par Thomas Hobbes, 1651.
L’homme est un loup pour l’homme.

Mais peut-être que les loups ne seraient pas de cet avis.

Il y a des hommes, des femmes, qui vous entourent et qui démentent le fait
que l’homme est un loup pour l’homme.

C’est le cas de mes bêta-lecteurs, et notamment S. et P., qui me rappellent
mes origines avec humour.
C’est le cas de ma Maison d’Édition, une meute fourmillante.
C’est le cas de mon illustratrice, pour cette sympathique collaboration.
C’est le cas de toutes celles et ceux qui sont proches, ou moins proches, et
qui me soutiennent.
C’est le cas de mes lectrices, de mes lecteurs, qui voyagent avec mes mots.


À vous toutes et à vous tous, merci.

Le courroux
du bottier
Les loups de Walburg #1



George J. Ghislain


Le courroux du bottier | 1


Prologue




La nuit était plus noire qu’une nuit ordinaire. Sans les épais nuages chargés
de neige, la lune et les étoiles auraient guidé ses pas. Le froid était si vif
qu’il ne sentait plus ses pieds, ni ses mains.
Ni ses blessures.
Le sol, recouvert d’un épais manteau blanc, rendait sa progression à
l’aveugle encore plus difficile, mais en même temps, ses nombreuses
chutes étaient amorties, ne rajoutant pas trop à ses douleurs.
Arn savait qu’en ne prenant pas le temps de se reposer, il vouait sa
fuite à l’échec, épuisé, éreinté, il finirait par tomber et ne plus se relever.
Mais pouvait-il prendre le risque de s’arrêter ? Il parcourrait au mieux une
lieue dans le noir, mais au matin, ses poursuiveurs, frais et reposés, et
surtout, à cheval, n’auraient aucun mal à suivre sa piste clairement tracée
dans la neige. Et avant le midi, ils lui auraient mis la main dessus.
Et il serait pendu.
Comme Günther.
Peut-être aurait-il la chance de ne pas être émasculé avant que le
nœud se serre autour de son cou et que la courte chute, dans le vide, ne lui
brise la nuque.
Arn tomba et cette fois, il se cogna la tête sur un rocher qui émergeait
de l’épais tapis. La douleur était si intense qu’il pensait s’être fracturé le
crâne. Il resta un bon moment sans bouger, tentant de retrouver ses sens
tandis que le froid paralysait ses muscles insidieusement. Puis les larmes,
de rage, de frustration, de désespoir, libératoires aussi, le submergèrent.
2 | George J. Ghislain



Ils avaient été piégés.
Piégés par Otto, le jeune frère de Günther.
Ni Günther ni Arn n’étaient mariés. Günther travaillait à la forge de
son père, avec son frère Otto. Et lui, il travaillait chez Hermann-le-Bottier.
Le vieil homme lui céderait son affaire dans un an ou deux. Aurait dû lui
céder. Tout cela était fini maintenant.
C’était un métier exigeant, précis. Et au dire d’Hermann, il était
doué.
Le vieil homme affirmait qu’il ferait l’un des meilleurs bottiers de
la province. Arn en doutait, car il lui semblait qu’il avait encore tout à
apprendre.
Otto n’avait pas supporté de voir le rapprochement – interdit – entre
son frère et lui. Ce qui était d’abord passé aux yeux de tous pour de l’amitié
était devenu inavouable l’automne dernier.
C’était presque accidentel, à cause de l’alcool. Sortis tous les deux
de la taverne des Deux Loutres pour soulager leur vessie dans la ruelle, ils
avaient fait ce que tous les hommes font, se comparer l’un à l’autre.
L’alcool ayant supprimé les inhibitions, ils avaient ri de leurs différences.
Günther, de loin le plus audacieux, avait saisi le membre d’Arn à la fin de
la mixtion, comme pour en secouer la dernière goutte en riant de la
longueur qu’il disait impressionnante, et de la finesse, toute relative, de ce
membre. Un truc de gars, comme une pesée entre potes, qu’ils font tous
quand ils sont en groupes, sans pouvoir dire pourquoi. Peut-être pour se
rassurer quant à leur virilité.
Saoul, Arn lui avait rendu la politesse et s’était exclamé, avec
sincérité que si Günther était effectivement plus court que lui, il était en
revanche bien plus épais. Il y avait eu un moment de flottement et sans
autre forme d’avertissement, Günther l’avait embrassé. Le courroux du bottier | 3


Sans le soudain brouhaha tinté de rires et de musique, témoignant
que la porte de la taverne s’était ouverte, et annonçant indirectement
l’arrivée d’autres pisseurs, Arn n’aurait pu s’écarter à temps, ils auraient
été aperçus.
Ils étaient saouls. Mais pas le lendemain. Les moments furtifs où
une main se glissait sous la table – le plus souvent à l ’instigation de
Günther, car Arn était trop timide pour oser braver l ’interdit – se faisaient
de plus en plus fréquents, pressants et cela se répétait chaque jour et
jusqu’ici, personne n ’avait rien remarqué.
Ils auraient dû avoir la prudence de changer d’établissement
régulièrement, pour diluer les risques de se faire prendre – bien que
jusque-là, rien de bien « méchant » n’avait été commis.


La taverne des Deux Loutres n’était pas un endroit très recommandable,
mais c’était le plus proche de chez lui, et après une longue journée, il était
trop las pour arpenter les rues jusqu’au centre-ville. D’autant qu’au retour
il serait éméché, et une proie facile pour les vauriens qui voudraient le
mettre à sac, ou pour les gardes de la Ville qui ne feraient pas autre chose.
On trouvait de tout à la taverne des Deux Loutres. Et avant tout, une
bonne musique et une bière bon marché. Les vauriens y recelaient leurs
larcins, c’était de notoriété publique. Les gardes de la Ville y faisaient des
descentes régulières mais préféraient généralement fermer les yeux, en
échange d’une bière ou d’une soupe chaude. Les filles n’étaient pas ici
comme chez les autres patrons, à décompresser à table, il leur arrivait
plutôt deux fois qu’une de s’éclipser avec l’un ou l’autre garçon dans les
ruelles sombres à l ’arrière, ou elles montaient aux étages avec les mieux
nantis. L’endroit n’était pas recommandable, mais il y régnait une bonne
humeur qui permettait à tous de purger l’épuisement des dures journées,
et c’était pire encore en fin de semaine. 4 | George J. Ghislain


Arn riait avec les habitués et s’en faisait des amis, au fil des ans.
Hermann l’accompagnait rarement, il se disait trop vieux pour tant
d’excitation. Les bardes paillards rajoutaient à l ’ambiance une touche
désinvolte des plus amusantes.
C’était là qu’il avait sympathisé avec Günther, autour d’une chope.
Tout les opposait, et c’est sans doute ce qui les avait rapprochés. Günther
était plus petit que lui, mais très large d’épaules, contrairement à lui qui
était si fin qu’il se serait glissé sous une porte – pour reprendre les mots
d’Hermann. Son métier de forgeron, très physique, avait taillé Günther
tout en muscles. Ses cheveux sombres, presque noirs faisaient ressortir des
yeux d’un bleu vert assez indéfinissable et lumineux. Il maintenait une
barbe courte tant elle était dense. Sa pilosité était abondante – Arn pensait
bien n ’avoir jamais vu des bras aussi poilus. Ses avant-bras étaient
parsemés de petites cicatrices issues d’éclats de métal ou de braises qu’on
pouvait voir entre ses poils couchés.
Les filles n’arrêtaient pas de lui proposer de passer la nuit,
gratuitement, tant il était séduisant. Il se contentait d’éclater de rire et
parfois, il leur claquait une fesse pour les faire glousser.
Arn se souvenait aussi de cette fois, où après quatre ou cinq
chopines, ils s’étaient assis à une table qui se libérait pour continuer à
causer et rire. Adossés au mur, dans l’ombre. La tête déjà sur les nuages à
cause de l ’alcool, leurs cuisses s’étaient touchées, par accident. Quand Arn
s’en était rendu compte, il avait éprouvé une sorte de chaleur dans sa
poitrine. Peut-être de l ’embarras. Il avait regardé Günther, et rougit, avant
de reculer sa cuisse.
Günther lui avait souri en retour, avait discrètement posé sa main sur
sa cuisse, et l’avait remise contre la sienne. Cela avait-il entamé, sans
qu’ils le comprennent, tout ce qui allait suivre ? La ruelle et leur
comparaison de membres ? Et… tout le reste ?

Le courroux du bottier | 5


Le vent était tombé, quand il ne bougeait pas, la neige était presque
confortable. Mais il devait se relever, ou il s’endormirait pour toujours,
déjà son esprit s’engourdissait. C’était une meilleure fin que ce qui
l’attendait, mais il ne pouvait s’y résoudre.
Il fit quelques pas avant de retomber à nouveau.
Les larmes remontèrent, gelant sur ses joues, et il serra les
mâchoires. Il ne mourrait pas ici ! Günther payait en ce moment même un
prix trop élevé pour qu’il ne fasse pas tout pour survivre !
Il se remit sur pied et pas à pas, dans la neige très épaisse, il avançait.
Les semaines qui avaient suivi ces premiers émois, le beau Günther l’avait
regardé avec un sourire doux. Sous la table, à l ’abri des regards, il avait
glissé sa main sur sa cuisse, et avait doucement pressé son entrejambe
durci. Et après une courte hésitation timide, Arn avait placé sa paume
contre le dos de celle de Günther, puis avait cherché son entrejambe.
Il n’avait jamais éprouvé le moindre désir pour qui que ce soit. Il
avait presque vingt ans, Günther en avait cinq ou six de plus. Mais dans
ces moments volés, c’était comme si tout s’expliquait. Il aimait les filles,
bien sûr, mais pas pour coucher avec. Il avait toujours cru qu’un jour, l’une
d’elles ferait bondir son cœur, comme cela se disait. Il s’était forcé à les
désirer, par frustration. Comme si ces choses pouvaient se commander. Il
trouvait les filles jolies et il aurait aimé en serrer dans ses bras, mais il se
sentait plus comme un « grand frère » que comme un éventuel amant. De
là à dire qu’avant Günther il avait désiré des garçons, c’eut été mentir.
C’était tellement interdit par l’omniprésente religion qu’une chape dense
sur son esprit avait occulté ce type de désir. Oui, cela lui arrivait
d’apprécier les formes ou la belle gueule d ’un garçon, mais c’était plus par
jalousie, comme pour comparer son corps maigrichon, imberbe et élancé,
à ceux nettement plus virils de ses camarades.
Mais là, tout prenait un sens. 6 | George J. Ghislain


Günther lui avait expliqué avoir tourné autour de lui depuis des
semaines, voire des mois, et avoir multiplié les approches, toujours
infructueuses.
Arn ne pouvait pas imaginer comment un bel homme comme lui,
qui aurait pu avoir n ’importe quelle femme parmi les plus jolies, les plus
gentilles et peut-être même parmi les plus riches de la ville, pouvait être
séduit par lui. Lui.
Un homme.
Et pas l’un des meilleurs spécimens avec ça.
C’était incompréhensible.
Mais Günther ne tarissait pas de louanges à son égard. Il le trouvait
magnifique, plein d’esprit et il disait qu’il aimait les hommes minces, et
beaux et grands. Comme lui. Et Arn aimait l’entendre. Pas qu’il ose y
croire vraiment. C’était tellement improbable. Tellement neuf.
Günther trouverait une femme. Et lui aussi.
Ou peut-être pas.
Arn ne se trouvait pas beau, et juste pour les raisons pour lesquelles
Günther semblait l’apprécier. Il détestait sa très grande taille qui le rendait
visible de loin dans la foule. On le disait monté sur échasse, on s’était
moqué de lui depuis sa grande croissance d’adolescent. Et sa minceur…
Il l’abhorrait. Des bras comme des baguettes, des jambes comme des
manches de balai. Bon, il exagérait et Günther lui certifiait le contraire. Il
était mince mais pas maigre. Musclé à sa façon, tout en longueur, en
finesse, et s’il était honnête, il devait admettre qu’il n’était pas faible. Mais
pourquoi diable devait-il faire une tête de plus que les plus grands ? Et en
dehors d’une ridicule petite touffe lisse et blondasse sur le torse, il avait la
pilosité d’un gamin de quatorze ans. Pas de barbe, juste trois poils. Et
pareil autour de son sexe.
Il aurait tant voulu être juste le contraire. Comme Günther. Trapu,
épaules larges et musculeuses, taille échancrée sur un bassin étroit faisant Le courroux du bottier | 7


ressortir des fesses… oh… mon Dieu, ses fesses… rondes, fermes,
parfaites, et des cuisses comme des troncs. Des bras massifs dont les
muscles ronds et puissants auraient été très laids s’ils n’étaient pas naturels
et proportionnés à tout le reste. Bien sûr, son métier y était pour beaucoup.
Être forgeron n ’était pas donné à tout le monde, mais Otto, le frère de
Günther travaillait autant et n’était pas si bien formé.
Ce soir-là, quand la nuit d’automne s’était tellement avancée que le
sonneur de cloches avait annoncé la fin de la nuit, ivres, ils s’étaient
éclipsés dans la ruelle derrière la taverne, une fois encore.
Dans une noirceur presque totale, ils avaient croisé deux ou trois
couples éphémères en pleins ébats. En général, bien plus discrets que cela.
Bien qu’à son âge cela puisse sembler étonnant, c’était pourtant la
première fois qu’il était confronté à la réalité du sexe. Il y avait ce qu’on
en disait entre copains, dès le début de l’adolescence. Il y avait aussi ce
qu’il savait sur ce qui se passait dans ces ruelles avec les serveuses en
quête de quelques sous supplémentaires. Mais il n’avait jamais rien vu de
ses yeux.
Les prostituées lui avaient semblé prendre du plaisir, mais cela
sonnait faux. Les hommes, en revanche, grognaient en donnant leurs
coups de boutoir plus animal que jamais. Si c’était cela le sexe, ce n’était
pas engageant. Ce n’était pas ce qu’il avait ressenti avec les mains plus ou
moins chastes de Günther sur lui. De son unique baiser. Écourté, mais plus
enivrant qu’une dizaine de pintes.
Il avait hésité à suivre Günther plus loin dans la ruelle. La trouille.
La peur de la déception. Les conditions glauques et sordides.
Personne n’avait semblé les voir, ou alors ils étaient trop occupés ou
saouls pour s’en soucier.
Plus loin dans cet étroit passage sordide et malodorant, ils s’étaient
retrouvés seuls, vraiment seuls.
Günther avait pris l ’initiative et heureusement, car même si c’était
humiliant de l’admettre, Arn n’aurait su par où commencer. 8 | George J. Ghislain


Günther s’était collé contre lui, le serrant dans ses bras musclés.
Sentir sa chaleur, dans le froid de l ’automne était doublement agréable.
Dans ses braies, Arn avait senti son sexe réagir comme si l’on avait bouté
le feu à un fagot de paille. Spontanément. Bien évidemment, cela n’avait
pas été sa première érection. Il était sans doute naïf à l’époque, mais il
jouait avec lui-même de temps en temps et connaissait le plaisir de
l’éjaculation. En revanche, cette érection, il ne l’oublierait jamais, car
c’était la première qui avait été engendrée par un désir incontrôlable. Et
quand Günther avait posé sa main sur son membre durci, il s’était exclamé
de surprise.
— Tu es encore plus grand que je le croyais, parbleu !
C’est là qu’il avait compris qu’il était généreusement équipé.
Comment aurait-il pu savoir que les autres hommes l’étaient nettement
moins ?
Günther n’avait rien à lui envier. Il était sans doute un petit peu plus
court, mais son membre était plus épais.
Son envie de le toucher était montée d’un coup. Comme la sève d’un
arbre au printemps. Des bouffées de chaleur avaient contrecarré le froid
de l’automne et sa respiration s’était intensifiée. Et l’instant d’après, Arn
avait fait juste ça, le toucher. Il avait exploré le corps d’un autre homme
que lui, pour la première fois de sa vie. Et toucher ces poils doux comme
ceux d’un chat avait été plus étourdissant que toutes les danses de la
SaintJean.
Il avait alors glissé ses mains sous sa chemise et découvert son torse
velu. Et surtout, musculeux. Il aurait voulu que dix bras lui poussent, juste
pour pouvoir toucher tout en même temps. Le ventre ferme, taillé comme
une pierre, ses pectoraux saillants, presque comme des seins de femme,
son dos tortueux où saillaient les muscles durs et ses fesses… ses fesses
rondes et dures avec juste deux creux, deux fossettes qui l’affolaient
encore aujourd’hui. Günther était l’homme le plus parfait de toute la
Germanie. Le courroux du bottier | 9


Günther l’avait embrassé dans le cou et avait joué avec les lobes de
ses oreilles. Puis Arn avait baissé sa bouche et rencontré la sienne. Son
premier baiser – si l’on excluait celui qu’il lui avait été volé par surprise
quelques semaines plus tôt, ou celui qu’il avait échangé avec Armanda…
à huit ans.
Günther avait délié ses braies, sans attendre, et s’était agenouillé
devant lui. Il l’avait pris en bouche et la sensation était tellement
incroyable qu’il n’avait pu retenir son excitation et avait honteusement
joui presque immédiatement.
Cela n ’avait pas rebuté Günther qui avait avalé toute sa semence,
attendant la fin des derniers spasmes pour ne rien manquer, puis qui l ’avait
enlacé et embrassé généreusement, le goût de sa jouissance sur les lèvres
et la langue.
Puis, quelqu’un s’était enfoncé dans la ruelle et Arn avait remonté
ses braies pendant que Günther lui soufflait de faire semblant de pisser sur
le mur.
Un moment de stress d’être surpris. L’endroit était connu pour ses
prostituées, mais pas pour ses gars qui fricotaient ensemble.
C’était sa première fois.
Et il y en eut beaucoup d’autres.
Beaucoup. Beaucoup d’autres.
L’amour entre deux hommes n’était pas concevable pour les
bourgeois, bien que tout le monde sache que cela se pratique en secret dans
certains milieux, comme à l’armée où l ’absence de femmes rendait les
pulsions entre hommes non désirées, mais libératoires. Il était condamné
sévèrement. La prison, au mieux, pour les faits les moins « graves ».
L’émasculation, ou la pendaison, si l’acte était consommé.

10 | George J. Ghislain


La neige lui montait maintenant jusqu’au genou. Il avait forcément dévié
du chemin. Il était à bout de force. À chaque instant, il était prêt à
abandonner. Puis, pour oublier l’horreur des derniers moments, il forçait
les souvenirs au-devant de son esprit. Les souvenirs des baisers salés de
Günther. La douceur inattendue de son sexe. Le goût suave de sa peau. La
ferveur endurante de ses coups de reins. Une sensation qu’il n’aurait
jamais cru possible d ’apprécier. Tout d ’abord en raison de l’épaisseur de
son sexe qu’il avait dû apprendre à laisser entrer. Pas une mince affaire,
sans mauvais jeux de mots. Se détendre, passer une première, puis une
seconde barrière de muscles qui faisaient tout pour empêcher la
pénétration inhabituelle. Une dilatation douloureuse au début, surtout au
vu du calibre, mais très vite qui se transformait en extase complète. Et
quand ce monstre de chair butait cette zone interne, dont il avait tout
ignoré de l’existence jusqu’ici, même l’orgasme ne semblait plus qu’un
détail.
Il avait aussi dû combattre ses propres préjugés entendus toute sa vie
sur le fait d’être « enculé ». Et pourtant. Si tous ces hommes, qui raillaient
les hommes comme lui savaient à quel point l’orgasme était multiplié par
cent, par mille, par le simple frottement intérieur...
Arn devait tenir, tenir, tenir, grâce aux souvenirs. Un pas, puis un
autre. Les réminiscences de cette vie à jamais derrière lui motivaient sa
fuite. Il ne pouvait pas craquer. Günther survivrait dans ses pensées.
S’échapper, mais pour aller où ? Sûrement, il serait recherché,
comme un bandit, comme un voleur, alors qu’il n’était coupable que
d’avoir aimé. Aimer la mauvaise personne, selon le Prince-évêque.


Au fils des derniers mois, ils avaient relâché leur prudence et
probablement manqué de discrétion. Otto, en tout cas, avait compris. Il
avait confronté son frère, devant leur père. Un père qui n ’avait pas eu l ’air
de comprendre. Ou qui n’avait pas voulu comprendre. Le courroux du bottier | 11


La dispute entre les deux frères avait été violente. Günther, en tant
qu’aîné, avait su calmer son frère. Ils s’étaient battus, mais Günther avait
quelques années de forge d ’avance sur son frère et la puissance de ses bras,
à elle seule, avait rapidement pu maîtriser la rage du jeune homme.
Calmer, mais pas suffisamment toutefois pour lui faire accepter la
situation.
Par prudence, Arn et lui avaient gardé leurs distances pour éviter les
foudres des gardes du Bailli.
L’automne avait cédé le pas à l’hiver. Ils se voyaient à peine le jour,
et prudemment, toujours très tard dans la nuit.
Günther et Arn n’avaient plus eu de réels ébats amoureux depuis.
Sauf hier soir.


Jusqu’au dernier moment, Günther l’avait protégé.
Quand les hommes du Bailli étaient entrés dans la chambre, avec un
Otto dont le visage était autant navré qu’écœuré, Arn avait compris qu’ils
étaient perdus.
Plus tôt dans la soirée, Otto les avait tous les deux invités à la
taverne. Le garçon s’était excusé. Avec des larmes qui avaient semblé
sincères, il avait admis que s’il ne comprenait pas, ce n’était pas à lui de
juger. Il les avait conduits à penser qu’il avait accepté la situation. Et
naïvement, quelques chopes plus tard, Günther et Arn avaient pris la
chambre. Jusqu’à l ’arrivée des hommes du Bailli, qui attendaient plus loin,
qu’Otto referme le piège.
Ils étaient heureusement encore habillés quand ils étaient entrés
comme un coup de tonnerre dans la petite chambre. Il aurait été possible
de prétendre ne pas être amants, si Günther n’avait pas été à genoux devant
lui, la bouche remplie de son sexe qui dépassait de ses braies entrouvertes. 12 | George J. Ghislain


Les gardes s’étaient jetés sur eux. Les rouant de coups et les
injuriant.
Ils avaient été tabassés copieusement. La petite taille de la chambre
avait tourné momentanément à leur avantage, car les gardes, trop
nombreux, avaient été gênés dans leurs manœuvres. Et c’était oublier la
force digne d’un ours de Günther. Pour chaque coup reçu, ils en avaient
reçu dix.
La loi du nombre avait malheureusement tourné en leur faveur dès
qu’ils s’étaient organisés. Trois hommes étaient restés en retraits, trois
autres les avaient attaqués, se remplaçant, l’un l’autre, quand ils étaient
trop épuisés, ou quand Günther les avait trop amochés. Sentant l’issue
inéluctable du combat arriver, Günther avait jeté Arn par la fenêtre, à
travers le petit volet de bois. La réception sur le sol, un étage plus bas,
avait été douloureuse, mais Arn savait que s’il voulait survivre, il devait
fuir, souffrances ou pas.
Et abandonner Günther dont le sort ne faisait plus aucun doute,
c’était la plus insupportable de toutes les douleurs.
Arn n’était pas un lâche. Il aurait pu sauter par la fenêtre de
luimême, s’il l’avait voulu, et abandonner son amant. Cependant, sa vie avait
enfin pris un sens. Il avait préféré mourir, avec Günther.
Mais son amant s’était sacrifié pour qu’il vive. Il devait maintenant
tout faire pour survivre, pour que ce sacrifice ne soit pas vain.
Pleurant son amant plus que ses blessures, il s’était glissé dans les
ruelles étroites de sa petite ville jusqu’à l ’enceinte.
Une ville qui était devenue de plus en plus détestable depuis que le
nouvel évêque Markus en avait pris la tête.
Depuis six mois, à Walburg, le Pouvoir traditionnellement tenu par
le Bailli avait glissé vers ce nouveau venu qui, avec l’appui de ses pairs,
s’était attribué toute la Province de Walburg. On disait que l’Empereur
Charles IV, élu par les Prince-évêques, perdait de son influence au profit
de ses Prince-évêques qui s’imposaient dans toute la Germanie comme le Le courroux du bottier | 13


véritable pouvoir. Des règles plus dures que jamais rendaient la vie de tous
plus difficile. Cela n’aiderait pas Günther. Là où il y a un an, il aurait pu,
peut-être, bénéficier de la clémence du Bailli, en échange de travaux
forcés, aujourd’hui, il serait pendu.
Aujourd’hui, demain. Très rapidement en tout cas.


La haine ranima ses sens. Il se releva une fois de plus. Une fois de trop. Il
ne pouvait plus continuer comme cela, il devait s’arrêter.
Il devinait la forêt sur sa gauche. Plus sombre encore que sa route.
C’était sa seule chance.
Arn tituba jusqu’à l’orée. Les ronces, couvertes de glace, agrippaient
ses vêtements, ranimant les souvenirs vifs des gardes qui tentaient de le
saisir.
L’épuisement fit place à la panique. Déchirant l’étoffe de ses
vêtements, il força un passage, sachant pertinemment bien qu’il
abandonnait derrière lui des indices évidents à ses poursuiveurs.
Il fallait que cela finisse. Maintenant.
À l’abri des taillis, le vent était moins mordant. Çà et là, sa chair
était exposée au grand froid. S’il ne mourait pas pendu, il mourrait de
froid. C’était plus lent, certes, mais bientôt, il serait trop engourdi pour
ressentir quoi que ce soit. Il s’endormirait, avec le souvenir des baisers de
Günther.
Il avança, encore, et encore.
Il entendait les pas furtifs, sur la neige, d’un cerf, ou d’un renard,
mais au-delà de ces rares signes de vie, le froid donnait l ’impression que
la forêt était morte, ensorcelée dans un hiver sans fin.
Il n’avait pas peur, même quand, beaucoup plus loin, résonnaient les
hurlements des loups. 14 | George J. Ghislain


Une faible clarté, enfin, lui permit d’avancer plus sûrement, puis,
comme le jour se levait, il put enfin distinguer et éviter les branches basses.
Son pas épuisé se fit plus sûr. Il aurait déjà dû être mort, la nuit s’était
écoulée et il vivait toujours, malgré le gel, malgré l’épuisement, malgré
ses meurtrissures.
Ce qui avait semblé être une éternité avait duré moins d’une
deminuit.
Il y avait moins de neige ici, à cause du couvert des arbres. Son corps
chavirait, ses jambes avaient du mal à le porter. Il devait dormir. Un peu.
Il repéra un houx, massif, couvert d’un manteau de neige. Les
feuilles piquantes le protégeraient des loups. Il se glissa sous les branches,
tentant avec succès de ne pas faire tomber la neige des branches. Insensible
aux égratignures de ses feuilles tant le froid l’avait engourdi, il se roula en
boule sur le sol gelé autour du tronc dégagé de ses branches les plus basses.
Protégé du vent et sous une relative protection, il grelottait, mais le froid,
ci-dessous, était supportable.
Il n’était pas raisonnable de s’arrêter, et moins encore de dormir,
mais il n’en pouvait plus. Sans doute était-ce la fin, mais cela n’avait plus
d’importance.
L’immobilité et le calme de son environnement firent remonter ses
angoisses quant au sort de Günther. Avait-il survécu à son arrestation ? Et
si oui, pour combien de temps…
Les images de l’intrusion des hommes du Bailli… Günther et lui
auraient pu être nus au moment de leur arrivée. Mais ils n’avaient pas
voulu se presser et comme la chambre était glaciale, ils s’étaient
longuement enlacés, caressés, embrassés.
Il sentait encore les bras costauds de son amant autour de lui, il
sentait ses baisers chauds et tendres dans son cou, il se souvenait de la
fermeté de ses fesses rondes, de ses cuisses épaisses sous ses doigts. Ses
mains fortes attendrissant ses muscles ankylosés par le travail du cuir.
Günther sentait bon. L’homme. Sa transpiration épicée était à la fois forte Le courroux du bottier | 15


et propre, et n’était en rien désagréable, elle reflétait sa virilité. Son métier
était très salissant, son père avait eu la bonne idée de récupérer les eaux de
pluie à l’étage, dans un grand tonneau. Avec la chaleur de la forge, l’eau
était tiède et après le travail, ils pouvaient se laver même au cœur de
l’hiver. Par la force des choses, Günther transpirait beaucoup, mais jamais
de cette odeur sûre qu’on croisait trop souvent dans le sillage des hommes
de la ville. Il aurait tellement voulu être bâti comme lui ! Tout en muscle,
sur un corps parfait. Fabriquer des bottes, ce n’est pas comme manipuler
des masses à longueur de journée, il avait peu de chance d’un jour lui
ressembler. Il resterait un grand échalas dont les muscles resteraient tout
en longueur. Puissants, mais fins. Le travail du cuir est ardu, mais dans
l’endurance, pas dans la force pure.
Günther sentait le fer chaud, et ses caresses douces contrastaient
avec ses mains calleuses et son allure de taureau.
Sa vigueur était naturelle, puissante, et même sans ses années à la
forge, c’était un homme qui avait été gâté, dès sa naissance, par un
physique avantageux.
Arn repensait à la manière dont il l’avait sauvé. Un acte d’Amour,
désespéré. Il s’endormit sur ses larmes, chérissant son visage, son sourire
et ses regards tendres pour lui.


16 | George J. Ghislain


La tanière des loups




Il eut un sentiment de mouvement. Comme s’il bougeait, sans se mouvoir
par sa propre volonté. On le tirait par un pied. Mais il ne pouvait plus
bouger. Sa jambe gauche, étendue, lança une douleur vive et il entendit
quelqu’un pousser un cri, avant de réaliser que c’était lui qui venait de
crier.
Il était engourdi, faible d’épuisement. Les hommes du Bailli
l’avaient traqué, facilement dans cette neige, et ils l’avaient trouvé.
Sortir de Walburg avait été simple, malgré les circonstances. Les
routes qu’il avait d’abord empruntées étaient piétinées par les passages
répétés des voyageurs et jusque-là, se déplacer avait été relativement aisé,
même dans ce noir total. C’est quand il avait quitté la route que les choses
s’étaient compliquées. Forcément, en plein jour, ils avaient dû voir une
trace qui quittait la route. La suivre était un jeu d’enfant pour ces gardes
emmitouflés dans d’épais manteaux en peau d’ours.
Il avait espéré que les bois auraient masqué un peu mieux sa
direction.
Il faisait jour, c ’est tout ce qu’il pouvait dire.
Son corps ne réagissait plus à sa volonté, et ses pensées également
fonctionnaient au ralenti.
Entre ses paupières presque closes, il eut la vision, non pas des
gardes, mais de deux loups. Il allait être dévoré, finalement.
Il n’avait pas peur. Son esprit aussi était engourdi par le froid et le
chagrin. Il était trop las de lutter pour que son esprit s’alarme.
Deux loups ? Non. Pas en plein jour. Debout ? Des loups debout ? Le courroux du bottier | 17


Pas des hommes du Bailli non plus. Leurs habits n’incluaient pas de
manteau de fourrure de loup. Car c’était forcément cela qu’il voyait.
Maintenant qu’il était sorti du couvert du buisson, Arn vit qu’il
s’agissait de deux hommes. Couverts d’un manteau de loup. Même leurs
bottes étaient couvertes d’un fourreau de fourrure.
Ils tentèrent de le mettre debout, mais c’était impossible pour lui.
Sans un mot un des hommes confia ce qu’il transportait à l’autre
homme. Il retira son manteau et couvrit Arn. Puis, il le chargea sur son
dos, comme on charge un sac de farine et sans un mot, ils s’enfoncèrent
dans la forêt.


Arn n’aurait pu dire quelle distance lui et les deux hommes avaient
parcourue. Il avait succombé à l’épuisement, au froid et au rythme régulier
des pas de l’homme qui le portait.
Lorsqu’il s’éveilla, il neigeait abondamment. Ses membres
piquaient d’un fourmillement si fort que c’en était douloureux. Il
s’entendait geindre mais n’avait aucun contrôle sur lui-même. Seul son
esprit commençait à s’éveiller.
Les flocons étaient gros et la densité de la précipitation rendait la
vision à quelques pas impossible. Voilà qui masquerait leur progression…
Le soir ne tarderait plus. Pourtant, la clarté augmenta soudain. Ils
venaient de quitter les bois. Une clairière ? Il neigeait toujours aussi fort.
Arn aurait voulu relever la tête, mais il était trop épuisé. Le manteau l’avait
réchauffé, un peu, mais ses jambes, ses mains étaient sans force.
Il réalisa qu’il avait changé de « porteur » à un moment, donc, il
avait complètement perdu connaissance.
Une odeur de bois brûlé éveilla ses sens. Où qu’ils soient, ils étaient
arrivés. Sa position, et la neige, ne lui permettaient pas de se repérer. Il ne
savait pas où ils étaient. 18 | George J. Ghislain


Une porte s’ouvrit dans un grincement fort. Et avant qu’il
comprenne ce qui se passe, un choc renversa son porteur. Ils tombèrent à
la renverse. L’homme négocia la chute de façon à ne pas l’écraser. Trois
bêtes énormes étaient sur eux. Des loups. Des vrais cette fois.
Il allait être dévoré. Déjà, les bêtes fouillaient son cou, ouvrant le
manteau avec leurs museaux pour mieux le sentir, comme pour savoir où
placer leurs crocs. Il aurait dû être terrifié, mais il ne l’était pas. C’était
une délivrance, en quelque sorte. Mourir alors qu’il était engourdi,
peutêtre qu’il ne sentirait rien.
L’homme rit d’un rire généreux.
Arn réalisa que ce n’étaient pas des crocs qu’il sentait maintenant
sur ses joues endormies, mais l ’impact de la truffe des loups et leurs
langues humides et râpeuses sur sa peau.
Deux ou trois autres hommes les séparèrent tandis qu’on le saisissait
sous les bras, pour le redresser et qu’on le traînait à l’intérieur.
Il ne remarqua pas immédiatement la chaleur. Il était trop contrit et
en décalage avec les faits du moment pour comprendre ce qui se passait
vraiment. Très vite, on le déshabilla, entièrement. Il subissait, sans pouvoir
réfléchir à ce qui se passait.
Proche de l’âtre dont il percevait enfin les rayonnements
bienfaiteurs, on le frictionna avec des bouts d’étoffes rêches. C’était
douloureux, il avait l’impression qu’on lui arrachait la peau. La sensation
était très douloureuse. Quelqu’un se déshabilla et vint se coucher derrière
lui tandis qu’on les couvrait tous les deux d’une épaisse peau d’ours.
Lentement, il sentait la chaleur de l’homme infuser son corps. Cela
lui rappela Günther, quand il s’endormait derrière lui, le réchauffant dans
l’hiver.
Le souvenir de la première fois où ils avaient fait l’amour ressurgit.
Si dans la ruelle Günther n ’avait pas compris qu’Arn était encore puceau,
cette première nuit, dans sa chambre, il avait été parfait. Le laissant
s’adapter à cette situation qui était encore difficile à gérer pour un esprit Le courroux du bottier | 19


qui toute sa vie avait été conduit à penser comme un homme qui aimait les
femmes. Oui, sans doute il pourrait aimer les femmes, mais avec Günther
il n’y avait aucun doute. Avec une délicatesse qui contredisait son allure
ultra-virile, il avait déshabillé Arn. Ses baisers avaient exploré chaque
recoin de sa peau, laissant les parties sensibles de côté, comme pour lui
laisser le temps d’assimiler l’inéluctable. Ses mains rugueuses avaient
effleuré son corps avec une telle sensibilité qu’il avait frissonné d’une
façon incontrôlable. Et cela n’était pas dû au froid. Ses baisers s’étaient
arrêtés sur sa bouche. Une bouche chaude, pulpeuse, le goût doux de sa
salive. Arn était gauche et il s’en était rendu compte. C’est là qu’il lui avait
dit que c’était la première fois. Günther avait eu cette réaction magnifique.
Son sourire était devenu encore plus beau et il l’avait serré dans ses bras,
presque à en faire mal. Et il lui avait dit de se détendre, qu’il s’occupait de
tout. Et il l’avait délicatement renversé sur le lit et l’avait couvert de la
couverture. Il s’était glissé dans le lit et avait couché sa tête sur son épaule
pendant que sa main parcourait son corps.
Puis sa tête s’était enfoncée sous la couverture, et sa bouche avait
cherché son sexe et l’avait couvert de baisers. Puis il était descendu sur
ses bourses et Arn avait découvert des sensations incroyables et tellement
nouvelles ! Il l’avait retourné et ses baisers parcouraient maintenant son
dos, ses fesses. Et entre ses fesses. Arn se remémorait son embarras du
moment. Même propre comme il l’était, c’était une chose dont il n’avait
pas soupçonné la pratique. Il avait voulu se rétracter, mais Günther avait
pressé affectueusement sur son dos pour l’empêcher de bouger. La
sensation avait été incroyable. L ’excitation était montée tant et tant qu’à
un moment il avait cru jouir. Günther avait senti cette montée et l ’avait
retourné, pour embrasser ses tétons. Encore une nouveauté. Et puis, il
l’avait pris entièrement en bouche et cette caresse l’avait amené une
nouvelle fois au bord de l’explosion. Il n’avait pas voulu que cela s’arrête.
Mais Günther s’était interrompu.
Il avait préparé un pot de graisse à traire. Comme son nom ne
l’indiquait pas, on l’utilisait aussi pour graisser les bottes, les cuirs, surtout
en hiver. Il en avait généreusement couvert ses doigts et doucement, il 20 | George J. Ghislain


avait joué avec son anus. Même si Arn savait ce qui suivrait, il était
confiant. Un doigt l’avait doucement pénétré. Délicatement. La sensation
avait été agréable, mais gênante. « Relaxe-toi », avait répété sans relâche
Günther, jusqu’à ce qu’effectivement, il se laisser aller à la sensation.
Agréable, nouvelle, unique. Son doigt était entré en profondeur et soudain,
c’était comme si Arn allait jouir encore. Une sorte d’orgasme imminent,
de l’intérieur. Günther s’était retiré, puis avait recommencé, avec deux
doigts, puis un troisième.
Puis il avait graissé son sexe dur et tellement gros…
Face à face, yeux dans les yeux, Günther était entré en lui.
Pratiquement sans douleur. Une sensation forte. Presque une déchirure.
Comme si son sexe énorme l’avait tailladé. Il avait eu un peu mal, au
début. Mais encore, son amant l’avait rassuré de paroles murmurées. Il
avait à peine bougé, au début, puis il avait fait des va-et-vient. Le membre
d’Arn était si dur qu’il en était douloureux et glissait entre leurs deux
ventres. Arn avait ressenti la pression de l’orgasme montant, impossible à
contenir et il avait su qu’il était prêt à exploser. Et il l ’avait dit. C’était
comme si cela avait déclenché l’orgasme de Günther. Et pendant que son
amant déversait son plaisir en lui, il avait joui entre leurs deux ventres.
Arn soupira. De bons souvenirs. Mais d’autant plus pénibles qu’ils
seraient la seule chose qu’il garderait de Günther. Derrière lui, le corps
chaud, mais chaste, de l’homme s’était immobilisé, cédant au sommeil.
Arn s’endormit enfin.


La nuit était tombée. La pièce, éclairée par les flammes de l’âtre, n’était
pas vide.
Cinq ou six personnes s’affairaient autour d’une table. Il avait chaud
maintenant, et avec la chaleur étaient revenues les douleurs de ses
blessures et celles causées par les engelures du froid. Il n’était toujours pas
seul sous la peau, mais ce n’était plus l’homme. C’était trois louveteaux Le courroux du bottier | 21


endormis contre lui. L’un d’eux lui lécha l’oreille en percevant son réveil.
D’une certaine manière, il était paisible. Surpris, mais paisible. Le
traumatisme de leur arrestation, sa course dans la nuit, mal vêtu, ses
blessures, une mort certaine, la perte de son amant, tout cela insensibilisait
ses réactions. Et pourtant, son esprit n’était pas ralenti. Il voyait ce qui se
passait avec une lucidité plus aigüe que jamais, mais comme à distance.
Il se tourna vers le jeune loup et lui caressa la tête. L ’animal en
profita pour lui lécher le visage. Un visage tuméfié par les coups qu’il avait
reçus.
Était-ce bien des loups qui dormaient contre lui ? Ils étaient comme
de jeunes chiens. Jouettes, câlins. Et les grands loups qui les avaient
accueillis semblaient domestiqués aussi. Ne disait-on pas qu’un loup reste
toujours un loup ?
— Il est réveillé, dit une voix rauque.
Arn se tourna dans la direction des hommes.
— Tu dois avoir faim, poursuivit l’homme.
Un autre homme, plus petit et trapu prit des vêtements qu’il avait
déposés sur un dossier.
— Tiens, mets ça. Ce ne sera peut-être pas à ta taille, mais ils sont
propres et chauds. Tes bottes sont en train de sécher près du feu, alors mets
ces chaussons en attendant.
Arn s’exécuta. Inutile de faire attendre ses bienfaiteurs. Ouch,
bouger était très douloureux. Même lever un bras semblait impossible. Au
prix de toute sa volonté, il passa les vêtements.
Les trois louveteaux semblaient penser qu’il voulait jouer et ils
sautaient sur lui, lui mordillant l’oreille, tâtant la chair de ses bras,
bondissant tels des chevreaux autour de lui sous l’œil attentif de leur mère,
couchée à quelques pieds de lui.
Il était nu et se lever, devant ces hommes, était intimidant. 22 | George J. Ghislain


Il aurait pu penser qu’ils se retourneraient, pour lui laisser un peu
d’intimité. Au contraire, ils semblaient le dévisager. À coup sûr, ses
blessures, ses bleus, devaient susciter leur curiosité.
— Viens par-là, et dis-nous ce qui t’est arrivé, dit un autre homme
après avoir poussé un bol de soupe bien chaude dans sa direction.
Arn s’approcha de la table en titubant et hésita à s’asseoir.
Dès qu’il aurait dit ce qui s’était passé, ils le jetteraient dehors, ou le
pendraient. Il devait mentir.
— Je… j’ai été rossé par… euh…
— Tu peux tout nous dire mon garçon. Tu es ici parmi les tiens .
Arn s’effondra sur sa chaise. Parlaient-ils de la même chose ? Parmi
les tiens… voulaient-ils faire référence aux « rejetés » de la ville ? Ou aux
hommes qui aimaient les hommes ?
Il tremblait. Hésitait. Que pouvait-il faire ? Que dire ?
La peur remonta dans son cœur, et dans sa gorge. Il ne pouvait plus
parler.
L’instant d’après, des bras l ’encerclaient. Mais ces bras n ’avaient
rien de menaçant.
Il sentait ses larmes couler sur ses joues, son corps tremblait sous les
sanglots.
Tant pis, il dirait tout. Et qu’on le jette aux loups si cela ne leur
plaisait pas ! Il ne pouvait pas s’imaginer vivre sans Günther de toute
façon.
— Le frère de mon ami a appelé les hommes du Bailli parce que…
parce que… parce que nous sommes amants.
Et voilà, c’était dit. Pour la toute première fois de sa vie. Il avait
prononcé tout haut le mot maudit. Amants. En parlant de l’homme qu’il
aimait. Le courroux du bottier | 23


Le silence était tendu dans la pièce. Même les loups s’étaient
immobilisés, sensibles à la tension du moment. Leurs oreilles pointaient
dans sa direction.
La pression des bras autour de lui se relâcha.
Et l’un d’eux poussa un soupir.
— Tu es bien Arn-le-Bottier n’est-ce pas ?
Arn se tourna vers l’homme qui venait de parler.
La quarantaine, déjà assez gris de cheveux. Un visage qui lui était
totalement inconnu.
— C’est moi .
— Alors nous t’avons trouvé à temps.
Arn n’osait plus bouger.
Il attendait ce qui allait être dit. Le sentiment d’un basculement dans
sa vie n’avait jamais été aussi fort.
— Nous t’avions à l’œil depuis des mois. Nous arpentons la ville à
la recherche des garçons comme toi. Comme nous. Pour les sortir de là.
Avec l ’arrivée du nouvel évêque, cinq des nôtres ont déjà été pendus. Et
trois ont été mutilés. On leur a coupé leur virilité. Deux autres attendent
leur sort, dans les geôles. Nous aidons nos frères et nos sœurs à fuir. À
tout recommencer, ailleurs.
— Ils ont eu mon ami .
— Et qui est ton ami ? Si tu veux bien le dire .
— Günther. Le fils du forgeron .
— Oh… le beau Günther ? Les rumeurs étaient donc vraies .
— Nous avons des amis dans la ville, c’est eux qui nous ont
prévenus. Il y a toujours l’un de nous en ville pour les cas d’urgence.
Alrich et Stephan t’ont pisté, et t’ont trouvé. Une chance pour toi. Le froid 24 | George J. Ghislain


t’aurait tué, ou les hommes du Bailli t ’auraient trouvé. Mais dans tous les
cas, sans nous, tu y passais.
— Merci, dit-il d’une voix peu convaincue.
Il était reconnaissant, bien sûr, mais il avait perdu son amant.
— Ils ont eu Günther, tu dis ?
— Ils étaient six, ou sept. Ils nous ont rossés et à un moment,
Günther m’a jeté par la fenêtre, pour me sauver. Il n ’a pas pu s’en sortir.
Ils vont le pendre .
— Un bel homme comme lui, ça leur fera un exemple de choix. Ils
vont s’en donner à cœur joie. Mais si ça peut te rassurer, nous connaissons
leurs méthodes. Ils vont d’abord le remettre sur pied, avant de le pendre.
Ils jouent sur la terreur et si Günther est aussi amoché que tu l’es, ça le
rendra sympathique aux yeux de ceux qui n’aiment pas Markus. Les
mesures strictes de ce nouveau dirigeant ne sont pas populaires. Il
demande toujours plus d’impôts, impose toujours plus de règles. Et s’il
n’y avait que nous, personne ne s’en soucierait, mais nous ne sommes pas
ses seules victimes .
Arn frémit.
— Tiens, mange la soupe, tu en as besoin .
L’homme lui avait proposé de manger comme s’il ne venait pas de
l’effrayer davantage.
Le garçon était maintenant secoué de sanglots et deux mains
rassurantes pressèrent ses épaules, avant de le pousser gentiment vers la
table.
— Il faut te nourrir, dit l’un des hommes, d’une voix plus douce.
Nous sortirons ton ami de prison, si nous le pouvons.
Un sursaut d’espoir l’envahit.
Un bol en grès l’attendait et l’un des hommes lui servit une pleine
louche d’une soupe grasse. On lui tendit un quignon de pain. Il réalisa qu’il Le courroux du bottier | 25


était affamé. Il n’avait rien mangé depuis la veille. Il engouffra le repas et
on le resservit.
Derrière lui, les trois louveteaux taquinaient son mollet de leurs
truffes, quémandant un peu du repas.
Il s’apprêtait à leur donner un petit morceau de gras mais le plus âgé
des hommes l’en empêcha.
— Les loups ne sont pas des chiens. Les forts mangent d’abord, et
ainsi de suite jusqu’aux louveteaux. Une hiérarchie qu’il faut
impérativement respecter pour rester au sommet. Ils vivent en meute. Et
nous en faisons partie. Ou plutôt, ils font partie de notre meute .
Arn n’y connaissait rien. Il vivait dans la ville, et ne la quittait que
très exceptionnellement lorsqu’il accompagnait Hermann à Müchen pour
acheter des cuirs pour la confection de leurs bottes. Une expédition d’une
semaine, qu’il aimait toujours malgré les pluies fréquentes et les
inconforts de la route. Il voyait les campagnes, les villages et Müchen la
petite ville des tanneurs.
Un troisième bol de soupe lui fut offert. Le pain commençait à peser
dans son ventre et cela devenait douloureux. Il avait abusé, mais
qu’importe, il avait très faim.
— Vous vivez ici ? Ce n ’est pas loin de Walburg .
— Tu veux sans doute savoir pourquoi les gardes de la ville ne nous
traquent pas jusqu’ici ?
— Exactement .
— Cette chaumière n ’est qu’un refuge parmi d’autres. Et parce qu’il
faut bien vivre, nous sommes trappeurs. Un métier qui justifie que nous
restions à l’écart des villes. Tu as sans doute vu nos peaux tendues sur les
cadres, sous les abris, en arrivant. Une fois rentrés chez nous, elles sont
traitées par d’autres de notre groupe, et un négociant nous les achète. C’est
comme cela que nous survivons. Les trappeurs sont majoritairement des 26 | George J. Ghislain


hommes, tout le monde le sait. Personne ne s’étonne donc de les voir
ensemble, sous un même toit, le temps d’une saison.
— Mais s’ils vous reconnaissent ?
— Très peu de chance, chacun de nous est loin de chez lui. Comme
toi, quand tu seras remis sur pied .
— Vous êtes vraiment tous comme moi ? Comme moi et Günther ?
— Nos inclinaisons sont les mêmes .
— Je… Günther et moi, c’était presque par accident. Je ne savais
même pas que ça existait vraiment, en dehors des blagues potaches… et
vous… vous n’avez pas l ’air de femmes… d’hommes habillés en femmes .
— Certains se sentent plus à l ’aise en tant que femmes, et ils
s’habillent en conséquence, mais c’est assez rare. Ce n’est pas parce que
nous aimons les hommes que nous sommes des femmes .
Derrière lui, un des hommes éclata de rire. Il était bâti comme un
roc. Encore plus large que Günther, si c’était possible. Difficile de
l’imaginer dans une tenue de femme. Ces hommes, ici, n’avaient rien de
féminin. Cela contredisait complètement tout ce qu’il avait pu entendre
toute sa vie. Et d’une manière certaine, cela le rassurait. S’il était vrai qu’il
aimait un homme, il ne se sentait pas femme du tout. Et si cela avait été le
cas, aurait-il su l ’assumer ?
— Tu ne dois pas bien connaître le sujet… dit un autre.
— J’ai rencontré Günther, nous sommes devenus amis et nous nous
sommes rapprochés. Et puis… J’ai réalisé que je l’aimais. Vraiment. Je ne
me l’explique pas, c’est juste comme ça .
— Avec un gars comme Günther, n’importe qui tomberait
amoureux» , dit encore un autre. Il est beau comme un apôtre, nous
sommes tous jaloux ici .
Les six hommes rirent généreusement et cela apaisa Arn. Le courroux du bottier | 27


— Tu dormiras avec Jörgen et Stephan, ce sont les plus minces ici,
vous tiendrez facilement à trois dans le lit. Dès demain, nous chercherons
le moyen de faire sortir ton Günther .
— … Merci à vous tous .
Son ton était plus chaleureux cette fois.
— Être trappeur, c’est pour survivre. Mais ce que nous faisons
vraiment, c ’est aider les garçons comme toi. Et les filles aussi, quand on
les trouve, car elles ont plus de mal à quitter leur famille. Plus que les
garçons, elles sont souvent déjà mariées et ont des enfants quand elles
comprennent, ou admettent, qu’elles sont différentes. C’est plus difficile
pour elles de tout abandonner» .
— Comment saviez-vous… ? Même moi je ne savais pas !
— Nous avons des « oreilles » dans la ville, dans les grandes villes
en tout cas. Les ragots, les soupçons, les dénonciations… nous sommes à
l’affût de tout ce qui peut mettre la sécurité d’hommes ou de femmes
comme nous en danger. Et lorsque nous le pouvons, nous intervenons» .
— Mais il y a quand même des pendaisons…
— Et des hommes émasculés… Nous ne parvenons pas à sauver tout
le monde. Jörgen a été émasculé à la hache. Il a survécu aux blessures
grâce aux Frères de l ’abbaye de Kölrich. Un comble quand on sait que
c’est l’Église qui l’a condamné. Il pisse assis depuis.
Ils se mirent tous à rire, Jörgen pas moins que les autres. Arn était
horrifié.
À la hache ?
Il frissonna.
— Demain, on se lève très tôt, pour traquer le renard argenté. Tu
resteras ici avec Stephan et Alrich, c’est eux qui t’ont ramené. Repose-toi
et soigne tes engelures . 28 | George J. Ghislain


Arn acquiesça. Il était encore épuisé. Un des louveteaux se leva sur
ses pattes arrière et vint poser sa tête sur ses genoux. Ses yeux le
suppliaient de le caresser.
Arn lui caressa la tête mais l’animal fit un bond craintif. Dans le coin
près du feu, la louve redressa la tête, s’assura que son petit n’était pas en
danger, et reposa la tête sur le sol.
— Je n’ai jamais entendu parler d’un groupe de trappeurs dans la
forêt si près de la ville. Mais j’ai entendu parler des loups…
— C’est le nom que nous avons choisi. Nous sommes les Loups de
Walburg .
Rares étaient ceux qui entraient dans la forêt, en tout cas pas en
profondeur à cause de la réputation de ses habitants, les loups… Une
signification qui prenait un sens nouveau aujourd’hui. Les Loups étaient
des hommes. Avec des peaux de loup sur le dos et des loups vivants en
guise d’animal de compagnie.


Jörgen lui montra « leur » paillasse. On y accédait par une échelle droite,
comme dans un fenil.
— Tu dormiras au milieu pour avoir plus chaud, dit l’homme.
Il se déshabilla devant Arn pour enfiler sa robe de nuit.
Le garçon ne put s’empêcher de fixer l’entrejambe de Jörgen. Il n’y
avait rien. Pas même un reste de membre. Son sexe et ses bourses avaient
été sectionnés à la base.
Jörgen ne semblait pas s’inquiéter du regard d’Arn. Peut-être même
avait-il fait exprès de se déshabiller devant lui. Exposer sa mutilation,
c’était peut-être son moyen à lui d ’accepter la situation.
Stephan le rejoignit aussitôt et se déshabilla, plus discrètement, mais
sans pudeur lui non plus. Le courroux du bottier | 29


Ils étaient tous les deux très minces. Maigres, même. Ce n’était pas
une maigreur de miséreux. Leurs muscles étaient bien dessinés, mais ils
étaient tous les deux très « secs ». Ni l’un ni l’autre n’étaient poilus.
Arn réalisa qu’en fait, il voyait des hommes nus pour la première
fois. Bien sûr, quand il était enfant, lui et les autres garçons nageaient nus
dans la rivière, mais c’était bien avant la puberté. Depuis, il n’avait vu que
Günther. Et Günther était à part. Même habillé, Günther était unique. Nu,
il était encore plus viril avec sa musculature généreuse et ronde, et sa
pilosité qui couvrait l ’ensemble de son corps à l’exception d’une petite
zone, sur ses flancs entre les côtes et les hanches. Même ses doigts et ses
pieds étaient poilus. Certains trouveraient cela « animal ». Mais Arn était
fasciné par ses poils tout doux.
Jörgen et Stephan, pratiquement sans le moindre poil, étaient pour
Arn plus surprenants. Il avait vu des jambes de femmes plus poilues que
les leurs.
Si Stephan était plus discret en se déshabillant, Arn vit quand même
son sexe pendre. Même cela était très différent. Très fin, pas long, avec
des bourses qui pendaient très bas. Les hommes sont-ils donc si différents
les uns des autres ? Il ne s’était jamais posé la question.
— Je… je n’ai pas de robe de chambre…
— Tiens, mets celle-ci, dit Stephan en attrapant une robe blanche
pliée proprement dans un coin au-delà du lit.
— Merci .
Puisque les autres s’étaient déshabillés devant lui, il se voyait mal
se cacher pour faire de même.
Il espérait qu’ils ne le regardent pas trop, mais ils le fixèrent du
premier au dernier moment.
Jörgen lui indiqua de se coucher au milieu et Arn s’exécuta. 30 | George J. Ghislain


Le lit était plus étroit qu’il y semblait, car la paillasse, sur les bords,
avait tendance à s’écraser et pour ne pas tomber, Stephan et Jörgen
devaient se coller contre lui.
Pour plus de confort, Jörgen lui ouvrit un bras, et bien que le geste
semble inapproprié, il était avant tout pratique et Arn se blottit contre son
épaule. Cela n’avait rien à voir avec les bras amoureux et confortables de
Günther. L’intimité inexistante rendait la situation gênante pour lui qui
n’en avait pas l’habitude, mais en même temps, c’était rassurant.
Comme promis, il n’eut pas froid et s’endormit rapidement.


Il y avait un poids sur ses jambes. Cela n’avait rien à voir avec les
courbatures de sa marche forcée ni son passage par les poings des hommes
du Bailli. C’était comme s’il ne pouvait plus bouger.
Pendant un moment, il crut être prisonnier des gardes. Puis, il se
rappela où il était et en tendant une main, par-dessus la couverture
poussiéreuse, il sentit une touffe de poils. Un des louveteaux était sur lui.
Comment diable était-il monté à l’échelle ?
L’animal, sentant sa main, s’approcha. Jörgen le repoussa
sèchement. Le jeune loup couina, puis, avec la discrétion d’un ours en
braie rouge sur la place publique, il rampa doucement vers lui, l’air de
rien.
Arn savait qu’il aurait dû le repousser, mais la vérité, c’était qu’il
aimait sa compagnie.
Un loup ! Sur lui !
Et gentil comme un chiot. Peu de temps après, Jörgen se leva, en
grommelant à l’encontre du louveteau. Il s’habilla et descendit.
Arn entendit les autres hommes discuter, à voix basse. Pas pour
qu’on ne comprenne pas ce qu’ils échangeaient, mais pour ne pas réveiller
les trois hommes qui restaient. Le courroux du bottier | 31


Au bout d’un moment, ils sortirent et sans surprise, le jeune loup se
déplaça pour prendre la place encore chaude de Jörgen. Il se blottit contre
Arn. Dos contre lui. Puis au bout d’un moment, il se retourna et posa sa
tête contre le torse du jeune homme.
L’animal poussa un soupir et se rendormit.
Arn n’avait jamais eu de chien, contrairement à ses amis d ’enfance.
Le peu qu’il en avait vu le rassurait. Ce loup était comme un chien.
Peutêtre que la meute de loups vivait avec ces hommes depuis assez longtemps,
voire même, depuis plusieurs générations, ce qui expliquait leur totale
habitude de l’homme.
Les Loups de Walburg avaient-ils pris leur nom de leur vie en
communauté avec les loups ? Et était-ce pour cela qu’ils se paraient de
fourrure de loup ? Pour ne faire qu’un avec la meute ? Et d’où venaient les
peaux de loup ? Probablement de loups morts de manière naturelle.
Arn déplaça son bras pour enserrer délicatement l’animal contre lui.
Le jeune loup frotta sa truffe humide dans son cou, le reniflant, puis se
rendormit.


— Tu es bien imprudent .
Arn s’éveilla en sursaut.
Stephan se tenait au bout du lit, habillé.
— Cette jeune louve t ’a adopté, c ’est clair, mais c’est une future
dominante. Fais attention à ne pas la laisser te dominer, elle deviendrait
dangereuse, surtout avec toi. Elle est futée, curieuse, fouineuse et trouve
toujours le moyen d’avoir ce qu’elle veut. Tu dois savoir quand lui résister
et quand lui accorder une récompense. Garde à l’esprit que c’est toi le mâle
dominant.
— Je… Je n’ai jamais eu de chien. Alors un loup, je ne sais pas ce
que je dois faire . 32 | George J. Ghislain


— Observe-nous, c’est tout. Si tu comprends le fonctionnement de
la meute, tout ira bien. Si pas, c’est la meute qui t’affectera une place, en
bout de chaîne, mais il y a fort à gager que cela ne te plaira pas. Sur ce,
viens casser la croûte. Il reste du pain et de la soupe d’hier… Tu te
débrouilles en cuisine ?
— Un peu.
— Bien. Il y a quelques carcasses à nettoyer tu feras un bouillon
avec les os. Ne nourris pas les loups, même s’ils te supplient. Nous
mangeons, et puis eux .
Stephan était bien sévère avec les loups, mais il devait avoir ses
raisons.
Alrich touillait dans la marmite. Quand il descendit, l’homme servait
trois bols. À côté de lui, trois loups adultes étaient assis et patientaient, se
léchant régulièrement les babines. Les deux louveteaux qui étaient en bas
tournaient entre les jambes de l’homme, mais ce dernier les ignorait tout
simplement. Stephan descendit à son tour. La jeune louve téméraire, la
queue entre les jambes, était plaquée sur son torse et était maintenue d’une
seule main.
— Elle a compris comment monter à l’échelle, la bougresse, mais
pour descendre, elle est plus poltronne qu’un chat mouillé.
La louve fixait Stephan d’un œil confiant et sévère à la fois.
— Bonté divine, tu es plus salement arrangé que je l’avais vu hier
soir ! s’exclama Alrich.
L’homme était grand, mince, et ses cheveux commençaient à
grisonner pour prendre la couleur du pelage des loups.
Même son visage étroit et son nez allongé faisait penser à un loup.
Mais là où les yeux jaunes des loups étaient inquiétants, les siens, bleus
comme un ciel d’été, étaient rieurs et sincères. Stephan était plus jeune,
encore plus mince, voire maigre, et n’incitait pas autant à la sympathie au
premier abord. Pourtant, il l’avait secouru. Il lui devait la vie. Le courroux du bottier | 33


— Je ne vous ai pas remercié, dit Arn.
Stephan haussa les épaules, et Alrich sourit.
— On ne peut pas sauver tout le monde, malheureusement. Mais
chaque gars qu’on tire de là est une victoire.
— Le pays n’a cessé de se morceler depuis la mort du vieil Empereur
et la montée de son fils sur le trône. Il est faible , poursuivit Stephan. Les
Princes d’Église ont saisi le pouvoir et imposé leurs lois sur les terres
qu’ils se sont accaparées. Ici, pas de chance, notre nouvel évêque est une
raclure corrompue. Il est puissant, ses armées gonflent aussi vite que ses
terres et sa richesse. Markus est orgueilleux au-delà de tout ce que tu peux
imaginer. Il se pavane, bardé d’or et de pierres précieuses alors que la peste
a décimé la moitié du pays. Il impose des lois toujours plus sévères, prône
la bonne morale et la foi. Mais ce n ’est pas un saint. On sait qu’il se force
sur des jeunes filles, pour leur accorder le pardon divin, clame-t-il, pour
des fautes mineures que leurs pères ont commises. Cet homme n’écoute
que son intérêt .
— Je l ’ai vu , répondit Arn. Deux fois. Au marché et au balcon de la
Maison du Bailli aux fêtes de l’été. Les gens l’applaudissaient, ils aiment
sa rigueur .
— Le Roi Charles III a été nommé Charles IV Empereur des
Romains par les Prince-évêques. Il ne pense qu’à festoyer et guerroyer au
sud. Il a de fait, cédé le pouvoir aux Prince-évêques, qui se sont engouffrés
comme des opportunistes dans la brèche. L’Empereur n’y voit rien et
quand il reviendra, ça sera trop tard. Le pouvoir ne lui appartient déjà plus.
Ce que ça change pour la population c ’est que ces Princes n’ont comme
seuls objectifs que de s’enrichir très vite. Au nom de l’Église. Comme si
la peste ne nous avait pas fait assez de tort !
Il cracha par terre.
Arn n’y connaissait rien à ceux qui dirigeaient le pays, et cela ne
l’intéressait pas. Mais Hermann lui disait à peu près la même chose. Les