Mon demi siècle de Belgitude

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118 pages
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Hassan, maroxellois (marocain et bruxellois), quinquagénaire et père de famille, revient, après plus de vingt années d’absences, à la maison familiale. Se retrouvant, tour à tour, face aux membres de sa fratrie, une recherche va s’engager entre les protagonistes pour comprendre ce détachement du lien familial, qui conduit ce fils à poser un acte, inconservable dans les familles arabo-musulmanes ; s’absenter aux obsèques de sa mère, qu’il chérissait pourtant. Tout au long des différentes confrontations, se raconte également le parcours, de l’immigration à la citoyenneté, d’un enfant de l’immigration, devenu citoyen binational, à part entière.



Ce roman autofiction retrace son demi-siècle d’histoire de l’immigration marocaine de Belgique. Avec ces travers et ses richesses qui ont, à fortiori, redessiner le visage de la capitale de l’Europe.

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EAN13 9782490637157
Langue Français

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Mustapha Haddioui
Mon demi-siècle de Belgitude « De l’immigration à la citoyenneté »
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« Avril 2014,… Dimanche après-midi » «… Ne demandez jamais quelle est l'origine d'un homme ; … interrogez plutôt sa vie et vous saurez ce qu'il est... » (Abd-el-kader)
1 La porte s’ouvrit et apparu la silhouette d’un peti t bonhomme squelettique drapée d’une 1 «» gandoura  blanche, signe d’allégeance à l’éternel créateur, qu’il ne quitte plus depuis son 2 pèlerinage à La Mecque. Sous sa« chéchia »trop grande, pour son crâne rasé, la maigreur de son visage lui accentue un peu plus les plis et replis des sillons marquant l’inévitable parcours du temps et témoins privilégiés des joies et des peines vécu es, telles une momie dont on aurait dénoué les bandes de tissu asséchées par le temps. « Salam alaïkoum père ! » « Hassan !… Mon fils !… Salam, Salam ! entre mon fils, entre ! Comment te portes-tu ?… Tout va bien ?… Les enfants ?… Ta femme ?… La Santé ?…… » Chez les marocains les salutations sont aussi longu es et épaisses que la lecture d’un catalogue Ikéa. Tout y est. Vous avez toujours le sentiment que les gens ne se sont plus vue depuis une éternité et que tout doit être passé au crible. Gare à vous si vous oubliez de vous inquiéter d’un élément de la vie de votre interlocuteur ! Mais là, je suis resté un instant sans voix devant l’humilité de ce père que je n’avais plus vu depuis si longtemps, qui ne montrait aucun signe de stupeu r face à ma présence à sa porte. Etreint par ces bras frêles et tremblantes, je restais stoïque par la scène qui se jouait à cet instant. Tout dans mon esprit pensait à croire que cette entrée serrait accueillie par des regards glacials, des sourires de façades. J’avais même envisagé, dans mon scénario, une porte se refermer après la vue de mon visage. Mais rien de ce que j’avais imaginé et les tortures que je m’étais infliger tout le long du chemin vers cette demeure, ne se réalisèrent. À mon grand soulagement. Soudain les questions reprirent le dessus : «Est-ce un sursis que ce père trop aimant m’accordait ? Un instant de répit que lui imposait les bonnes manières ? La politesse qu’il se doit de m’allouer, en tant que père ? Ou attendait-il le moment opportun pour m’infliger sa disgrâce ? » Un mélange de joie et de peur m’envahissait. Je n’o sais répondre à son étreinte. Je suis resté quelques secondes hésitant, le tenant pas la taille où ses os me paraissaient s’entrechoquer sous mes doigts. Les émotions se multipliaient et faillirent me submerger. Pour les empêcher de prendre le dessus, je mis la tête contre son épaule en signe de pudeur. Mais au fond de moi je savais qu’il ne m’accordait qu’un moment de répit et quand je m’y attendrais le moins, la confrontation surgira et elle sera terrible. « Bien père « hamdoullah » tout va bien. Et toi ?... » À moi de prendre part à cette joute bienveillante f aite de politesse et d’affection, de préoccupations et d’attention pour chaque membre de la smala, et ce, jusqu’à la dernière dynastie. Après nos étreintes et quelques larmes cachées, qu’on essayait, tous deux de dissimuler dans nos grands yeux bruns, mon père me devança comme pour me faire visiter un musée qui aurait connu une
deuxième vie et dont je devais redécouvrir les joyaux. Et effectivement, je ne reconnaissais plus les lieux, je regardais, je scrutais tous les coins et les recoins de cette maison qui avait été, pour moi , qu’un lieu de transit, tellement j’y avais vécu si peu de temps. La métamorphose était totale. Les murs des escaliers qui mènent aux étages sont parés de carreaux en céramique Arabo-Andalou. Même s’ils réduisent le passage, ils nous transportent dans ces somptueuses demeures du Maghreb du e 12 siècle. En rentrant dans l’appartement familial, les espaces sont restés les mêmes. Le décor, lui, est tout autre. Les deux grandes pièces en enfilade s sont subdivisées. D’un côté, par un salon marocain, dans son drapage tout en nuance de couleu rs chaudes et chatoyantes comme lorsqu’on marie les épices soigneusement calibrées dans un tajine, entouré de çà et là de coussins à l’orientale, comme pour parer un collier de petites pierres précieuses soigneusement polies pour en faire sortir tous leurs éclats. De l’autre côté, un espace typiquement occidental : un salon composé d’un canapé trois place et deux fauteuils, tous en simili cuir noir, une table basse toute vitrée, harmonieusement disposée entre les sièges et posée sur un tapis de laine aux couleurs claires et contre les murs, un bibelot et un meuble dressoir laqué, imitation acajou, surplombé d’un téléviseur, grand écran plat, de la dernière technologie. Et bien sûr, toutes les reliques, à la gloire du créateur, dans de beaux cadres dorés, suspendus partout dans l’appartement. Dans tous ce décor où l’orient et l’occident se contrastent au quotidien, les habitudes familiales, elles, n’ont pas changées. Je retrouve mon père seu l à la maison, couché sur ce canapé trois places, qui au fil des années s’est moulé par son corps. Co mme d’habitude depuis l’entrée révolutionnaire des paraboles et des décodeurs dans les foyers arabo-musulmans vivant en Europe et je suppose, dans le monde occidental, les chaînes de télévisions « du grand Orient » sont leurs passe-temps quotidiens. Une fenêtre ouverte sur le monde arabe composé de programme pieux, de débats géopolitiques et de séries à l’eau de rose arabo- turquo-brésiliennes. Aujourd’hui c’est la télévision Saoudienne qui est mise à l’honneur, une des préférées de ma mère. Bien que ne sachant ni lire, ni écrire, Elle était toujours clouée devant cette lucarne hertzienne à boire les paroles de l’un et l’autre roi mage salafiste, barbu et vêtu de blanc, qui déblatèrent leur prêche divin sur un ton aussi angélique que limite apocalyptique. Elle s’y abreuvait pour mieux nous sermonner par la suite. Cette fois-ci, la chaîne passait un reportage vantant la bonne organisation du pèlerinage. Pour moi musulman, totalement en phase avec mon époque ‘’Occidentale’’, le reportage que mon paternel regarde me semblait être une rediffusion vu quelque s mois auparavant, tellement ceux-ci se ressemblent. Souvent un événement, vécu dans l’instant, amène une discussion, une histoire, un souvenir. Mon patriarche se mit, spontanément, à relater son pèlerinage à la Mecque. Mais ce qu’il y avait de différent et d’étrange dans la narration que ce pèr e faisait, c’est qu’elle n’abordait pas l’aspect spirituel ou très peu. En effet, ce qui l’avait frappé, dans son périple spirituel, ce fut plus l’aspect comportemental et social des pèlerins et des autochtones des lieux saints. Cette dualité entre la quête spirituelle et leur aliénation à l’Islam, entre ce foisonnement culturel planétaire et l’individualisme communautaire, contrastaient totalement avec les images de communions qui défilaient sur l’écran. « Tu sais Hassan, le Hadj est devenu une épreuve mon fils et moins un acte de foi. » « Pourquoi père ?... Ce n’est pas une garantie, une preuve de sa foi ? » « Si mon fils ! si !…. Mais le prix à payer est de plus en plus dur. Les Musulmans qui vont au Hadj oublient les bases de cette religion. La patience, le respect et la solidarité. La folie des hommes, épris
d’adoration par ce lieu et le créateur, dépasse l’ordre du rationnel. Si l’adoration des signes est bannie dans l’islam, celle que j’ai vue là-bas est le summum de l’adoration. » Il se tourna vers moi et me dit : « Fais ton Hadj pendant que tu as encore la force et la vigueur car de tous les combats que j’ai affrontés et auxquels j’ai été confronté, celui-ci fut le plus épuisant et le plus périlleux pour ta mère et moi. » Je restais sans voix pendant un bon moment. Je n’arrivais pas croire que mon père, Mohamed ben Haddad, fils de paysan berbère qui a laissé toute l a santé, la vigueur d’un jeune homme de la trentaine, au parcours d’une vie de labeur à produire de l’encre d’imprimerie dans une usine datant de l’ère de la révolution industrielle, avait eu toute la peine du monde à passer trois semaines à prier et à accomplir le voyage que rêve de faire tout musulman dans sa vie de mortel. Cette pensée me prit de stupéfaction. C’est la première fois que j’entendais mon père se plaindre.
2 M ohamed Ben Haddad, est un homme silencieux, discret, qui n’attirait jamais les regards sur lui, suivait son petit bout de chemin tranquillemen t et n’a eu qu’un seul but dans la vie : le travail et la discrétion, telle une ombre, un mirage. Si la cape d’invisibilité d’Harry Potter existait, il en serait l’incarnation. Arrivé en Belgique par train en 1962, il descendit à la gare du midi comme tant d’autres marocains ayant succombés aux appels des sirènes de l’époque. Il ne faisait pas partie des marocains engagés dans le cadre de la convention be lgo-marocaine, signée le 17 février 1964. D’ailleurs, peu de travailleurs marocains sont arrivés par le biais de cette convention, qui était un mauvais accord, rédigée à la hâte, pour ces hommes, jeunes, dans la force de l’âge. Elle s’avérera, d’ailleurs, une copie conforme de la convention pas sée avec l’Italie, l’Espagne et la Grèce, quelques décennies plutôt. Mais ces nations avaient beaucoup mieux négocié leur déracinement. M ohamed Ben Haddad émigrât sous le statut de « tour iste ». Dès 1962, à la reprise des discussions entre l’État belge et le M aroc, concern ant un projet d’accord bilatéral qui sera signé en 1964. La demande de main-d’œuvre était telle que l’immigration individuelle est tolérée et même favorisée à tel point que les migrants, si ind ispensable pour le charbonnage, la construction et la sidérurgie, sont régularisés dès leur arrivée en Belgique, avec la bénédiction du M inistre de la justice. Ce qui était en totale contradiction avec les dispositions de l’article 3 de l’arrêté Roya l de 1936, relatif à la double autorisation préalable. M ais qu’à cela ne tienne, il y avait pénurie, il fallait de la main-d’œuvre étrangère et le M aroc en disposait en suffisance. Un autre aspect justifiait ce type d’immigration, c’est que ces « touristes » marocains finançaient personnellement leur voyage, cela dispensait les industries de mett re la main à la poche pour les faire venir contrairement à ceux recrutés via la filière régulière. Sur cette réflexion, je me rendis compte qu’après toutes ces années, alors qu’étant moi-même un enfant de cette immigration de la période des trente glorieuses, j’ignorais la vraie raison du choix fait par mon géniteur, de quitter sa terre natale et comment elle fut prise. Je n’étais à cette époque qu’u n bébé d’à peine deux ans, venu rejoindre son père, neuf mois plus tard, à Bruxelles aux bras de ma sœur aînée avec ma mère et mes six frères et sœurs. Il faut dire que la Belgique, contrairement à d’autres pays à l’immigration, favorisa, dès le début, le regroupement familial. « Cet aspect sociologique faisait partie intégrante de la convention belgo-marocaine de 1964. D’ailleurs cette disposition n’était pas innocente ou imposée par le M aroc, mais une volonté forte des autorités belge et des ministres de l’époque, p our palier au problème démographique auquel était confronté la Belgique, à la vue du vieillissement de sa population, et tout particulièrement de la Wallonie. Le ministre du travail de l’époque, Léon Servait, dira à ce sujet que « l’intégration définitive dépend évidemment de l’installation stab le de la famille »que et , « l’immigration ne sera jamais qu’un palliatif au déséquilibre démogra phique dont souffre notre pays. » Ces questionnements me taraudaient l’esprit. Pendant que mon père me faisait toujours part de son
périple dans la ville sainte, moi j’étais dans une autre dimension, je le fixais et dans ma tête, tel un disque vinyle rayé, les questions sur sa trajectoire migratoire passaient et repassaient sans cesse en boucle. « Tu penses que si tu étais resté au pays, tu aurais su payer ce voyage à toi et à maman ? » « Je ne sais pas mon fils, probablement pas… mais c e n’est pas une fin en soi tu sais ?… Et pourquoi cette question Hassan ? » « Ben…… » Cet intermède, ce silence, ce break démontrait parfaitement la profondeur de ce fossé existant entre nous, cette pudeur déconcertante…. Dévoiler ces sentiments dans nos familles n’était pas chose courante. Voilà qu’à l’aube de mes cinquante ans, père de trois enfants, je suis ramené à la dimension d’un gosse de la maternelle, timide, gêné, je balbutiais des phrases incompréhensibles. « Tout va bien Hassan ? » « Oui père tout va très bien… » Je repris ma respiration puis me lança. L’occasion qui se présentait à moi, à cet instant, de savoir était trop belle. Je ne pouvais la manquer. « Comment tu as fait le choix de venir en Belgique ? » La question résonna comme un cri dans un tunnel san s fin, crue, directe, tranchante par sa simplicité, par sa naïveté. Mon patriarche semblait quelques instant désarçonné, étourdi, prit de vertige, frappé d’une absence où subitement, tout l e cours de sa vie d’immigré surgissait d’un brouillard épais et lui disait, «re desvoilà M ohamed Ben Haddad, l’heure est venue de rend comptes, d’expliquer à ton fils les raisons de son amnésie, de ce coma clinique qu’il venait de quitter. L’heure est à la confession, à la confrontation. » Mais à mon grand étonnement, je constatais que la mémoire du père était toujours intacte, malgré ses quatre-vingt-quatre ans. Chaque souvenir était resté intact, avec une chronologie précise des événements, telle une montre suisse. On aurait dit que le vieil homme gardait, enfuit au profond de lui-même cette histoire, attendant patiemment toutes ces années qu’un de ces enfants lui pose« la question. »Et l’enfant, c’était moi ! Immédiatement il commença, comme si je l’avais libéré : « Au début des années soixante, des rumeurs circulaient à travers tout le pays sur des européens installés à Casablanca pour donner du travail dans les mines d’Europe. On parlait surtout de la Belgique et de la France, mais on ignorait où se trouvait la Belgique. Pour la plupart des marocains, elle faisait partie de la France. Sur le moment je n’y ai pas prêté beaucoup d’attention, et ta mère m’en a vite dissuadé. Elle me disait que le travail de la mine est trop dangereux et trop laborieux pour un vendeur de fruits et légumes comme moi.». « Je t’avoue, en y repensant, elle n’avait pas tort ». « En février 1962, alors que ta sœur Mounia venait de naître, je fus accosté, au marché par un portugais qui parlait un mauvais espagnol. Il me di t que son patron, en Belgique, cherchait des hommes comme moi pour travailler dans la construction et que c’était très bien payé. Que si je me décidais assez vite, il serait à nouveau sur le marché la semaine d’après. Je suis rentré en discuter avec ta mère et l’affaire n’était pas gagnée d’avance. Après d’âpres négociations et de solides arguments mis sur la table, surtout pécuniaire, elle finit par se laisser convaincre. » « Et… tu es parti la semaine d’après ? » « Non, bien plus tard. Car entre les démarches administratives, les questions existentielles en liens
avec le choix d’immigrer dans un pays dont tu ignores jusqu’à sa position sur la mappemonde, les préparatifs du départ et toutes les choses pratiques et d’usages à organiser pour le quotidien de tes proches que tu laisses, il était pratiquement impossible d’improviser mon départ. » « Ce n’est qu’à l’aube d’un jour de juin 1962, que je m’engouffrais dans le mini van de ce portugais, avec qui j’avais gardé contact. Laissant la maison endormie, les larmes de ta mère sur le pas de la porte et les signes de la main à peine pe rceptibles dans la pénombre de l'aurore qui me glaçait le cœur. » « Le van nous transportait, des camarades et moi vers le port de Tanger. Nous étions une dizaine de candidats à tenter notre chance, sapés comme des diplomates, tous sur notre trente et un, aussi élégants que des premiers de classe. Il était déjà loin le temps où la djellaba constituait notre deuxième peau. Et nos pieds, aussi larges que des c ageots, qui respiraient dans nos babouches, étouffaient dans ces chaussures neuves où nos ortei ls criaient toute leur souffrance. Mais cette douleur était imperceptible à côté de celle qui all ait me foudroyer le cœur, le corps et toutes mes nuits plus tard. » « D’ailleurs les premières douleurs se sont invitées au plus profond de nous lors de la traversée du détroit de Gibraltar. En voyant ce bateau s’éloigner de Tanger, Je sentis une partie de moi essayer de s’arracher de mon corps inlassablement pour rejoindre les rives de cette terre qui m’avait vu naître et grandir. La brise de ce matin-là me donna des sueurs froides, m’envahissait, me paralysait tous les membres et me laissait le regard figé, le visage en pleurs jusqu’à l’extinction de la dernière lueur, du dernier faisceau de lumière, de la dernière pénombre sur les montagnes qui ressemblaient aux galbes des hanches des plus belles filles de Tanger, dans mes rêves les plus torrides. » Il prit un moment de pose pour rassembler ses souvenir, et reprit son récit : « Nous sommes arrivés à Bruxelles, mes camarades d’aventure et moi, trois jours plus tard, après un périple en train où nos corps étaient mutilés par les multiples courbatures, crampes et douleurs de tous genres. Les superbes costumes gris anthracite tirés en épingle d’il y a trois jours n’étaient plu s que l’ombre et le reflet de nous-même, ressemblant à du papier froissé. » « La première chose qui m’avait frappée lorsque je découvris la capitale, fut cette atmosphère de grisaille, malgré le ciel bleu et ensoleillé de cet te journée estivale. Le gris des bâtiments, des immeubles, des chaussées et du pavé, me prit d’étouffement, de nausée. En une fraction de seconde je me téléportais vers les miens pour retrouver les parfums enivrants du thé à la menthe, des senteurs du marché aux premières lueurs du soleil de Tanger et l’appel à la prière du muezzin, au sommet de son minaret de la mosquée Mohamed V. Cette image se brisa très vite lorsqu’on me taponna sur l’épaule pour nous mettre à la recherche d’un logement. » « Notre fossoyeur portugais nous avait donné l’adresse d’un de ses amis espagnols, chez qui nous nous rendîmes. Il s’appelait Manolo. Il avait également immigré en Belgique, mais pas pour les mêmes raisons que nous. Il avait fui, Comme tant d’autres espagnols, à cette époque-là, la dictature du général Franco et s’était mis en ménage avec une tenancière de débit de boisson belge, prénommée Maria. Longtemps je la soupçonnais d’avoir choisi ce pseudonyme par amour pour son espagnol de Manolo. » Elle nous fit visiter un espace de logement situé a u-dessus de son établissement. On devait traverser un long couloir à peine éclairé qui donnait sur une cour arrière encombrée de caisses de bouteilles vides, de décombres de tous genres et su rplombée par un escalier qui menait aux appartements. Éreinté par le voyage éprouvant des trois jours en train et les douleurs insupportables