Petits mémoires littéraires

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Extrait : "Le premier nom qui se présente sous ma plume celui d'Henry Murger, de cet être aimable et doux dont le séjour sur la terre a été de si courte durée. On aperçoit Murger à quelque distance d'Alfred de Musset. C'est la même finesse de détails et la même élégance dans un milieu plus humble. Spécialistes d'amour tous les deux." À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARAN : Les éditions LIGARAN proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants : Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin. Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

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EAN13 9782335075830
Langue Français

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EAN : 9782335075830

©Ligaran 2015Chapitre premier
Une lecture au Quartier Latin. – Henry Murger et Théodore Barrière. – Je tue Mimi. – Les Vieux
de la Vieille, de Théophile Gautier. – Rencontre avec Balzac.
Le premier nom qui se présente sous ma plume est celui d’Henry Murger, de cet être aimable
et doux dont le séjour sur la terre a été de si courte durée.
On aperçoit Murger à quelque distance d’Alfred de Musset. C’est la même finesse de détails
et la même élégance dans un milieu plus humble. Spécialistes d’amour tous les deux.
La vie a été rude pour lui du premier jour jusqu’au dernier. Sa seule arme de lutte a été
l’esprit. Il s’est bien défendu ; – peut-être eût-il mieux fait d’attaquer.
J’avais vingt-deux ans et lui vingt-quatre, lorsque nous nous liâmes d’une amitié que rien ne
devait jamais altérer ni troubler.

Henry Murger entra un dimanche matin chez moi, dans la chambre d’hôtel que j’occupais
orgueilleusement vis-à-vis du palais des Tuileries, sur la place du Carrousel, à côté du guichet
du pont des Saints-Pères.
Je serais presque tenté de dire qu’à la manière des personnages de roman, Murger fit
d’abord cinq ou six tours dans ma chambre ; – mais l’amour de la vérité m’oblige à déclarer
qu’il n’y avait pas moyen de faire cinq ou six tours dans ma chambre.
Il s’assit donc – sur mon lit – et me dit, en dirigeant vers moi son très fixe regard :
– N’êtes-vous pas humilié… comme moi… de nous voir moins richement vêtus que tant
d’autres hommes ?
Étonné, je murmurai :
– En effet… peut-être… oui… je n’y avais jamais pensé.
Et ensuite, d’un ton qui essayait d’être dégagé :
– Ah ! bah ! m’écriai-je.
Mais Murger continua gravement :
– Retirez cet Ah ! bah !… Votre indifférence est coupable au premier chef… Il importe,
croyez-moi, que nous relevions les jeunes lettres en nos personnes. Finissons-en avec les
chapeaux insouciants et les redingotes douteuses. Devenons ce que nous sommes au moral :
des gentlemen. Soyons irréprochables !
Je l’écoutais avec une stupeur mêlée d’intérêt.
– Qu’entendez-vous par irréprochables ? lui demandai-je.
– Être irréprochable, c’est être habillé de neuf.
– Ah ! très bien !
– Écoutez-moi, reprit Henry Murger sur un mode de plus en plus solennel ; je vous donne à
vous comme à moi quinze jours pour être irréprochables… C’est bien le diable si, en quinze
jours, un être intelligent n’a pas le temps de se procurer habit, veste et culotte.
– Je vous crois, dis-je.
– Rendez-vous de dimanche en quinze, au pont Neuf, midi sonnant, sous l’œil du bon roi.
– Pourquoi faire ?
– J’ai un programme de fête… vous verrez… Et puis, je vous présenterai un de mes amis,
une sommité déjà…– Qui s’appelle ?…
– Théodore Barrière… À dimanche !
Rien ne m’empêcherait, pour gagner une ligne, de répéter ici les mots : À dimanche ! comme
dans les romans de dialogue, mais un vif sentiment de la haute littérature me retient.
Le dimanche indiqué, au dernier coup de midi, par une radieuse journée de printemps, deux
jeunes hommes s’avançaient l’un vers l’autre, – sur le terre-plein du pont Neuf.
Ils avaient été sur le point de passer sans se reconnaître.
Ils resplendissaient, ils éblouissaient du col au talon ; l’un jouait négligemment avec un
lorgnon, l’autre balançait un stick imperceptible.
Était-ce Brummel ?
Était-ce le comte d’Orsay ?
C’était Murger.
C’était moi.
Nous avions obéi scrupuleusement à la loi que nous nous étions imposée : nous étions
irréprochables.
– Maintenant, me dit Murger en me prenant sous le bras, nous pouvons aller partout, dans
les salons ariscrocratiques du faubourg Saint-Germain, dans les salons financiers de la
chaussée-d’Antin, au bal de l’ambassade d’Autriche, dans tous les ministères.
– Allons à l’Estaminet belge.

À l’Estaminet belge, il me présenta à l’ami dont il m’avait parlé.
C’était un jeune homme d’un aspect un peu sévère, aux yeux enfoncés et brillant d’un feu
sombre, l’air d’un officier en bourgeois.
C’était Théodore Barrière.
Il était employé au ministère de la guerre, dans le département des cartes ; mais il avait déjà
fait représenter plusieurs vaudevilles, ce qui lui donnait un certain prestige parmi nous.
– La connaissance faite, nous nous acheminâmes tous les trois vers le logis de Murger, rue
Mazarine, dans un hôtel fort triste, « tenu par Hautemule, » comme disait l’enseigne. M. P.J.
Proudhon, à cette époque, occupait dans le même hôtel une chambre au-dessus de celle de
Henry Murger.
Une fois arrivés, Murger alla mettre le verrou, et Barrière, avec fin horrible sang-froid, tira de
dessous sa redingote cinq cahiers à couverture bleue, représentant cinq actes d’une comédie,
qu’il déposa sur une table.
Je devins pâle.
J’étais tombé dans une lecture.

Il est vrai que cette comédie avait pour titre : la Vie de Bohême.
Je crois inutile de dire l’émotion dont je fus insensiblement gagné en écoutant cette œuvre
folle d’esprit et navrante d’amour.
Le dénouement n’était pas alors arrêté.
Murger, avec sa douceur accoutumée, inclinait vers la guérison de Mimi ; il proposait un
voyage en Italie.
Barrière, lui, était pour la mort.Je fus de l’avis de Barrière.
Le meurtre de Mimi fut décidé. Je n’en ai jamais éprouvé de remords.

Cette journée est restée dans mon souvenir comme une des meilleures de ma jeunesse.
Un ou deux ans plus tard, je dus à mon tour écrire une pièce avec Théodore Barrière.
Je pris plusieurs rendez-vous chez lui.
Mais là, je me heurtai à un obstacle sérieux.
Quand je dis sérieux… vous allez voir.

Barrière vivait en famille, – avec une mère, le modèle de toutes les sollicitudes ; avec un père
qui avait été lui-même un auteur dramatique.
Dans cet intérieur patriarcal, il y avait un perroquet nommé Coco, comme tous les
perroquets.
Or, pour un nouveau collaborateur introduit chez Barrière, l’important était moins de plaire à
son père et d’avoir l’agrément de sa mère – que de gagner les bonnes grâces de Coco.
Coco était un thermomètre dramatique.
On apportait son perchoir dans la salle à manger, pendant le dîner, et on le plaçait auprès du
nouveau collaborateur.
Si Coco se familiarisait avec lui, s’il descendait sur son épaule, – le néophyte était admis par
Barrière et par ses parents.
Si, au contraire, Coco restait sur son perchoir, sombre, battant des ailes, la crête hérissée et
se refusant à toutes les avances, – le néophyte était refusé.
Les deux seules fois que je dînai chez Théodore Barrière, Coco resta sur son perchoir.

Théophile Gautier est un des hommes de lettres que j’ai le plus désiré voir, lors de mon
arrivée à Paris. J’avais dévoré tous ses livres en province, et il m’apparaissait comme la plus
parfaite incarnation du romantisme.
À mon admiration si légitime pour l’écrivain se joignait une vive curiosité pour l’homme,
curiosité surexcitée, entretenue par des portraits et des récits étranges. Je savais que l’auteur
d e Fortunio portait des cheveux excessivement longs, qu’il s’habillait d’étoffes voyantes,
destinées à épouvanter les bourgeois. Les jeunes gens se laissent prendre à ces jeux.
Je ne tardai pas à me faire présenter, et sa vue ne détruisit pas l’image que je m’étais créée
du sectaire d’Hernani, du spectateur au pourpoint cerise légendaire. Il était dans toute la force
et dans tout l’éclat de sa trente-sixième année ; sa myopie et son chapeau constamment fixé
sur la tête contribuaient à lui donner un certain air de hauteur, auquel des étrangers ont pu se
tromper. La vérité est qu’il m’accueillit avec une parfaite indifférence, – ce que je comprends
bien.
Ce ne fut qu’au bout de quelques mois que, s’accoutumant à me voir dans les bureaux de
rédaction de journaux, il me fit l’honneur de m’admettre insensiblement à son intimité. En ce
temps-là, il avait le tutoiement très facile ; je pus le croire mon ami – mais à coup sûr j’étais
devenu le sien, et pour toujours.
J’ai eu la grande joie, dans ma vie, d’inspirer à Théophile Gautier une de ses meilleures
pièces de vers, celle qui porte le titre des Vieux de la Vieille.
Voici dans quelles circonstances.