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Anthologie de la poésie d'Ouzbékistan Tome 1

De
116 pages
Cette anthologie, fruit de plusieurs années de recherches, réunit en deux volumes et pour la première fois le meilleur de la poésie d'Ouzbékistan, classique et contemporaine. Elle rend compte de l'influence sur cette poésie de la tradition persane, et de la coexistence actuelle de la culture tadjike et de la culture ouzbeke en Ouzbekistan. Cette anthologie permet à la fois de découvrir un pan méconnu de la littérature mondial et d'approcher l'âme de ce pays.
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Ouvrage publié sous la direction éditoriale de Jacqueline Farmer

Les éditeurs remercient tout particulièrement Marc Bonnel, les membres de l’association Avicenne France, Frantz Grenet, Libby, Julien et Charlie Grenet, Djallal et Mamoura Djamalov, Yury Karev, Johann Uhres, Uzbekistan Airways, Alié Akimova, Khaet Nemat, Philippe Babo, Remy Dor et Catherine Poujol.

Éditions du Sandre 57, rue du Docteur Blanche 75016 Paris

ANTHOLOGIE DE LA POÉSIE
D’OUZBÉKISTAN
Tome I

Établie, traduite de l’ouzbek et présentée par Hamid Ismaïlov et Jean-Pierre Balpe avec l’aide de Pahlavon Turgunov, Azam Obidov et Sirojiddin Tolibov.

Éditions du Sandre

AVANT-PROPOS Par Frantz Grenet

A l’heure où le patrimoine monumental de l’Ouzbékistan subit certaines atteintes fâcheuses du fait de restaurations effectuées sans respect, sans goût et sans compétence, c’est pour les amis de ce pays – et ils sont nombreux – une consolation que de voir une autre part non moins essentielle de son héritage mise enfin à la disposition d’un large public, grâce au travail enthousiaste d’un jeune éditeur et de fins lettrés. Cette poésie turcophone et iranophone d’Ouzbékistan a d’anciennes lettres de noblesse – le plus ancien poème retenu ici est du mystique Hodja Ahmad Yassavi qui vivait au XIIe siècle –, et elle forme une chaîne ininterrompue jusqu’à aujourd’hui. Comme le souligne avec justesse Hamid Ismaïlov dans son introduction, certains des poèmes les plus anciens sont aussi les plus actuels : ce sont eux surtout que proposent les musiciens et que demandent leur clientèle dans les concerts privés ou les noces, où fort heureusement l’hégémonie des musiques modernes gagne beaucoup plus lentement que dans d’autres pays héritiers du même fonds culturel. Dans la grande continuité des thèmes et des images, qu’on suit sur huit siècles à travers les variations de forme poétique et de contexte politique, les citations d’un poète à l’autre tissent des sortes de connivences. Hommes – et parfois femmes – de pouvoir y voisinent avec des anticonformistes,

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avec des pendus. Se revendiquant rebelle, Ikrom Otamurod cite aujourd’hui Mashrab, exécuté au Ferghana en 1711. « L’âge du peuple est encore loin », proclame sans illusion Eshqobil Shukur. Mais, pour tous, Farhâd et Shirin, Leyla et Madjnoun, modèles indépassables des amants persans et arabes, sont des compagnons aussi présents que leurs compatriotes en poésie, et à qui proclame son abandon à Dieu l’image qui vient naturellement à l’esprit est le « gibet de Mansour », le mystique al-Hallâdj, intercis à Bagdad en 922 dans des conditions qui consciemment de sa part évoquaient Jésus. Pour tous, aussi, c’est la grande culture arabo-persane qui reste l’horizon de référence : on est surpris, même chez ceux qui s’expriment en turc djaghataï ou ouzbek, du peu de présence de la steppe nomade et de la montagne dans leur univers. D’une manière générale la poésie persane est économe de notations pittoresques et de détails locaux. Parfois, au détour d’un poème, la terre de l’Asie centrale reprend ses droits : pour Loutfi, « il n’est pas facile de bâtir une maison sur le Djaïhoun », c’est à dire « le Furieux », nom poétique de l’Amou-darya, dont en effet les crues violentes sapent les bords et ont englouti bien des villes. Et Ouvaïssi, poétesse de Kokand à la fin du XVIIIe siècle, dans un délicieux poème, pleure sa chaussure perdue à Ouratioubé, sur la route de Hodjent à Kokand – un caillouteux parcours de derviches et de soufis, où encore dans les années trente l’on rencontrait de vieux manuscrits et de savants moullahs. Poésie ouzbèke, poésie tadjike ? Poésie d’Ouzbékistan avant tout, qu’aujourd’hui un peuple revendique comme l’héritage tout à la fois divers et cohérent de ses ancêtres. Dans la Transoxiane médiévale, qui préfigure l’Ouzbékistan actuel par ses limites géographiques et ses villes-phares (Samarkand, 6

Boukhara, Shahr-i Sabz, Tachkent plus tard), on saisit bien à partir du Ve siècle de notre ère la coexistence de populations turques et de populations « iraniennes », c’est à dire parlant des langues de la famille des langues iraniennes – il va de soi qu’aucune notion de « race » n’intervient ici. Les marchands de Samarkand ont exporté sur toute la Route de la Soie leur langue iranienne, le sogdien, mais les textes que les archéologues ont retrouvé sur les anciennes étapes marchandes sont parfois écrits dans un mélange inextricable où alternent les phrases sogdiennes et turques – comme le persan et l’ouzbek dans le genre poétique shir-ô shakar « lait et sucre » pratiqué à Kokand au XIXe siècle, et aujourd’hui encore dans la langue de la rue à Samarkand. Le bilinguisme était le mode de pensée et d’expression naturel de Navoï et de Babour : nul doute qu’ils auraient bien ri de se voir, à l’époque soviétique, disputés entre la Grande Encyclopédie ouzbèke et la Grande Encyclopédie tadjike (d’ailleurs Navoï était d’origine ouïghoure) ! C’est un autre des grands mérites de ce livre que de s’être généreusement ouvert aux deux voix par lesquelles, depuis les temps les plus anciens où elle nous est accessible, s’exprime la poésie de l’Ouzbékistan. F. G.

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INTRODUCTION Par Hamid Ismaïlov

Chaque nuit, quand mon fils de dix ans va se coucher, je lui chante des berceuses qui figurent presque toutes dans ce livre. Il m’écoute depuis ses premiers jours et jamais n’a discuté cette façon d’aller se coucher. Je pense que son acceptation de ces chansons plutôt tristes est inscrite dans ses gènes. Je me souviens qu’à son âge mon grand père avait l’habitude de lire à mon chevet les mêmes poèmes :
Je m’endors paisiblement Mon oreiller est la terre, Mon désir ma foi, Ma religion l’Islam. Merci Au serpent qui se nomme Qureysh. Près de la porte du Paradis Il y a un arbre, Comme une victoire, Mais ses feuilles sont safranées Suff… suff… suff…

Je n’ai jamais compris ce poème pas plus que mon fils ne comprend mes chants sophistiqués, mais je suis sûr que dans vingt ans, il chantera ou récitera à ses enfants les

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mêmes poèmes parce que la poésie constitue notre identité, notre façon de pensée, notre histoire et notre vie. * ** Une anecdote de Zahiriddin Muhammad Babour – fondateur de l’empire des Grands Mogols. Dans son fameux journal intitulé « Babour-Nameh », dans le passage consacré au plus grand des poètes ouzbeks — Alisher Navoï, du XVe siècle — il rapporte qu’un jour Alisher Navoï jouait aux échecs avec son rival Binai et que, au milieu de la partie, étirant ses jambes il toucha les fesses de Binai et plaisanta : « Ici, dans Hérat, quand on étire ses jambes, on touche les fesses d’un poète ». Binai répliqua : « Ici, à Hérat, on peut ne pas étirer ses jambes et cependant toucher les fesses d’un poète… » Il y a tant de récits sur ces terres, et il y avait alors et il y a tant aujourd’hui de poètes. Chacun y est poète de plein droit. Parfois, laissant ma maison pour une soirée de poésie élaborée et précieuse à Londres je mets une cassette de chanson de variété ouzbèke et un chanteur de variété ouzbek chante des poèmes de variété.
Sur ta perte je verse des larmes J’aurais aimé être pendu aux rayons de soleil Et porté par le soleil au-delà de la terre…

Et dans la chanson suivante une autre strophe :

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Si, ici, j’allume un feu, sa fumée apparaît à Ferghana Y a-t-il quelqu’un dans le monde qui n’ait le cœur brisé ? S’il y a quelqu’un j’installerai ma flamme hors du papier et le bois surgira des fleurs Laissez les fleurs fleurir sous vos pas

Comme dit un de nos poètes : « Si les chansons de ces peuples sont si tristes, comment vivent-ils leurs vies ? » * ** Le ghazal est la forme dominante de notre poésie écrite. D'origine arabe, le mot ghazal signifie « aimer parler avec les femmes » et désigne une forme de versification commune à tous les peuples musulmans orientaux de l'Iran à l'Inde Moghole. De son origine à nos jours, cette forme s'est maintenue, à peu près inchangée, pendant presque un millénaire. Et, même si de nombreuses autres formes poétiques codifiées existent — moukhamass, k'ita, tchiston, roubaï, touyouk, fard, moustazod…— toutes, à un titre ou un autre, peuvent être considérées comme des variations autour de la forme ghazal. Dès leur origine, les ghazals parlent d'amour. Parangons de la poésie lyrique, très souvent chantés de nos jours encore, ils ne parlent même que d'amour… Mais ils en parlent d'une façon particulière. Incluant la permanente confusion entre l'amour terrestre et l'amour mystique, ils chantent la perte de quelque chose comme une communion paradisiaque, l'irréductible séparation douloureuse des êtres. 11