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Oeuvres poétiques complètes

372 pages

Longtemps délaissés en Angleterre et aux Etats-unis, les poèmes de Shelley ont été réhabilités après 50 années d'études minutieuses. A lui seul, il rassemble toutes les caractéristiques que l'on associe habituellement à un poète romantique, et parvient à soulever puissamment le lecteur.

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Ajouté le : 01 novembre 2007
Lecture(s) : 204
EAN13 : 9782296347908
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Les éditeurs remercient Emmanuelle Marchadier Texte établi d'après l'édition Stock, 1907-1909, conserver la !lntaxe. dont nous avons choisi de

Éditions du Sandre 57, rue du Docteur Blanche
75016 Paris

PERCY BYSSHE SHELLEY

ŒUVRES POÉTIQUES COMPLÈTES
Tome l

Traduction de Félix Rabbe

Priface

de Denis

Bonnecase

~
Éditions du Sandre

PRÉFACE

Par Denis Bonnecase

« Toute haute poésie est infinie»
Défense de la poésie, 1821

Il serait présomptueux de prétendre présenter en quelques courtes pages un poète aussi important et aussi complexe que Shelley. Longtemps son image a souffert, dans son Angleterre natale et aux Etats-Unis, de ce qui semblait un excès de lyrisme ou une imagination trop fertile, trop enthousiaste et trop volcanique, abstraite de la réalité des choses. Il en résultait une impression d'immaturité, voire de confusion de la pensée, qui n'avait l'agrément ni des universitaires de la nouvelle critique formaliste ni de certains poètes marquants de l'époque moderne, comme T. S. Eliot par exemple1. Plus de cinquante années d'éxégèses ont cependant changé radicalement les choses, les poèmes de Shelley ayant été examinés sous toutes les coutures, expliqués et commentés si finement, si profondément parfois, qu'il pourrait sembler vain d'y revenir. A lui seul, Shelley rassemble toutes les caractéristiques que l'on associe habituellement à un poète romantique: il est sentimental et passionné, recueilli et mélancolique, ironique et révolté, profond et méditatif, mais surtout c'est un mélodiste hors du commun; pour lui, les rythmes et leurs impulsions importent autant que le contenu des mots qu'ils transfigurent. Cette musicalité des vers, cette aptitude miraculeuse à varier les tempos et à inventer des strophes,

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revêtait une fonction essentielle à ses yeux: la musique sauve la langue, la « désopacifie », lui permet d'exprimer toute sa force, toute son énergie2. Or, ce besoin de communiquer le sens, de le transmettre au mieux, comme une résonance qui parvient à soulever puissamment le lecteur, nous fait comprendre que Shelley est avant tout un poète pour qui l'enjeu de la poésie est, en fin de compte, politique. Les pages qui suivent tenteront de dire pourquoi sans prétendre aucunement à l'exhaustivité. Il s'agira simplement d'esquisser le motif le plus visible du complexe écheveau de sa production poétique, une production immense si l'on songe qu'il mourut à l'âge de trente ans noyé lors d'une tempête au large de Livourne. Son nom, plus que celui de tout autre poète de la période romantique (à l'exception de William Blake), est, en GrandeBretagne, associé au thème de la révolution. Il naquit en 1792 dans une famille provinciale appartenant depuis peu à la gentry,la petite aristocratie terrienne. Son grand-père fut fait baronet en 1806, et son père, Timothy, qui hérita du titre, était membre du Parlement. Cette origine ne le prédisposait guère aux idées généreuses et égalitaristes propagées par la Révolution française; pourtant, en réaction à la figure paternelle arc-boutée sur ses privilèges et son autoritarisme, révolté par les pratiques qui sévissaient à Eton3, en rupture de banc avec l'université d'Oxford (où il entra en 1810, pour en être exclu après avoir écrit et publié en 1811 un pamphlet intitulé De la nécessitéde l'athéisme),il adhéra très tôt à la pensée progressiste des Lumières, lut avidement Condillac, Montesquieu, Holbach (dont il traduisit des fragments), Voltaire et Rousseau, s'intéressa (hors du programme) aux nouvelles sciences de l'époque (en particulier à la chimie et à l'électricité) et se passionna pour les réflexions développées par le philosophe radical Godwin4, l'auteur de PoliticalJustice (Enquête sur lajustice politique, 1793), ouvrage très influent qui prônait l'omnipotence de la vérité rationnelle et soulignait la capacité de l'homme à s'améliorer continûment (doctrine que l'on qualifia, d'ailleurs, d'évangile de la perfectibilité). Bien après que ses aînés de la

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première génération des poètes romantiques (Wordsworth, Coleridge et Southey) eurent, horrifiés par la Terreur parisienne et contraints par l'entrée en guerre de la Grande-Bretagne contre Napoléon, déposé les armes et se furent assagis dans le conformisme, ce fut lui qui reprit le flambeau, lors d'une phase de reflux des idées radicales, loin de l'effervescence et du tumulte, bien que son pays connût de graves crises politiques et sociales, ainsi que nombre de soubresauts. La révolution, pour Shelley, doit cependant être non-violente: elle relève des idées et se fonde sur une doctrine de l'amour. La poésie sera donc révolutionnaire, elle sera l'instrument de la révolution, car, écrit-il, elle « agit afin de produire le progrès moral de l'homme »5.Attardons-nous un instant sur cette phrase anodine en apparence: elle donne un sens et une action à l'écriture poétique, la place de plain-pied dans la praxis et dans l'histoire; mais elle dit aussi davantage: le champ d'action de la poésie est le monde moral de l'homme, ainsi que le dix-huitième siècle comprenait ce terme, c'est-à-dire son esprit plus que sa moralité. La poésie éduque l'esprit et les facultés (en particulier l'imagination) tout en s'adressant au sens de la beauté; elle l'aide à se développer (le texte anglais dit: to produce, suggérant par là une germination, et donc une floraison ainsi qu'une récolte). Ce projet didactique (comment le définir autrement, même si Shelley disait abhorrer le didactisme?) est d'une ambition que l'on peut juger démesurée aujourd'hui; mais, fidèle à l'esprit des Lumières et au mythe du progrès que le Romantisme et, au delà, tout le dix-neuvième siècle (souvent pour le pire), reprendront à leur compte, il s'était fixé comme objectif non seulement d'éveiller les esprits et les âmes, mais aussi, avant Marx et près d'un siècle avant Nietzsche, de penser un homme nouveau, en une sorte de sécularisation quasi laïque du messianisme d'inspiration millénaristé. Dès Queen Mab (1813), le poème ayantle plus contribué à faire connaître Shelley et ses idées radicales dans les cercles intellectuels de son époque, ce projet prend corps, sous une forme didactique (notes, commentaires philosophiques et réflexions politiques y

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foisonnent), mais aussi lyrique et allégorique. La Reine des Fées indique, par exemple, à l'Esprit que le monde sera un jour rédimé car, précise- t-elle:
Il surgira toujours quelques hommes éminents en vertu, même aux temps les plus pervers: les vérités de leurs lèvres pures, qui ne meurent jamais, enchaîneront le scorpion mensonge dans une ceinture de flammes toujours vivantes, jusqu'à ce que le monstre meure de sa propre piqûre (VI, 41-46).

Ces vertueux (et l'on notera peut-être, en passant, la tonalité républicaine, en tout cas française et révolutionnaire, de l'expression) sont déjà les poètes qui, par le ministère de leur parole, entraîneront la chute et l'anéantissement de ce que Shelley nommera la Tyrannie, désignant par là non seulement un système d'oppression politique, mais surtout un état intérieur aliénant l'homme. Quant à l'image du feu purificateur, elle apparaît comme la traduction directe du pouvoir conféré à la parole du poète, une parole dont les effets sont envisagés de manière si optimiste que sa simple profération est jugée capable de détruire les forces du mal. Alors pourrait se lever cette aube nouvelle où, le scorpion écrasé, « l'homme, avec l'aide de la nature immuable, entreprendra l'œuvre de la régénération! » (VI, 51-52). La poésie est, on le voit, très tôt pensée comme libération, et Queen Mab peut se lire comme une véritable allégorie de l'âme totale engagée dans « une éternelle guerre avec la tyrannie et le mensonge» afin de « déraciner du cœur humain les germes de la misère» (IX, 189-192). Il en va de même dans La révoltede nslam (également intitulé Laon etCythna), poème composé en stances spensériennes, probablement beaucoup trop long (bien qu'il ait ses beautés pro sodiques relevant parfois du tour de force et qu'il brille souvent de ses splendeurs imagées), à cette différence près que le projet didactique fondé sur la doctrine godwinienne de la nécessité ne se donne pas ici de manière aussi explicite, mais repose sur

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un récit mettant en scène l'action révolutionnaire et sur une véritable mobilisation de l'imaginaire du lecteur. Le poème doit faire image, se présenter comme «une succession de tableaux» ou encore comme «la série de peintures qui le constituent» (Priface).Ecrire, dans cette perspective, c'est faire voir, permettre à la lecture d'accéder à un moment sensible riche en révélations, susciter un «désenchaînement» de l'imaginaire préludant à un « désenchaînement» de l'esprit. Shelley y développe aussi pour la première fois (en tout cas de manière aussi systématique) sa doctrine de l'Amour à travers les personnages de Laon et Cythna : la complémentarité du masculin et du féminin, du type et de l'anti-type (Plus tard explorée dans Epip!Jchidion, mais aussi dans le Promethéedélivre),les deux aspects, en quelque sorte, du poèteprophète, l'unité harmonieuse d'une même personne symbolique montrant la voie de la transformation de l'humain dans la mesure où l'éros, qui est pur dynamisme, concerne directement la poésie en tant qu'elle est œuvre d'imagination. Ecoutons, à ce propos, ce que dit Shelley dans un passage célèbre de la Difense de lapoésie: «Le grand secret de la morale est l'amour qui nous fait sortir de notre propre nature, et nous identifie avec la beauté d'une pensée, d'une action qui n'est pas nôtre ou d'une personne qui n'est pas nous-même. Un homme pour être superlativement bon doit imaginer avec force et étendue: il doit se mettre lui-même à la place d'un autre et de beaucoup d'autres; les peines et les plaisirs de son espèce doivent devenir les siens. Le grand instrument du bien moral est l'imagination; et la poésie concourt à l'effet en agissant sur la cause. La poésie élargit le champ de l'imagination en la remplissant de pensées qui lui apportent une joie toujours nouvelle, pensées qui ont le pouvoir d'attirer et d'assimiler à leur propre nature toutes les autres pensées, et qui forment de nouveaux intervalles ou interstices, dont le vide appelle toujours un nouvel aliment. La poésie fortifie la faculté qui est l'organe de la nature morale de l'homme, de la même manière que l'exercice fortifie un membre ».

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Le texte poétique est ce lieu de médiation qui rend possible une sortie de soi-même par l'acte de lecture, et qui, ce faisant, met au repos les tendances égocentriques délétères pour susciter l'identification. La lecture doit être d'imagination, elle doit être compréhensive, productrice ou récupératrice des images. Le poème s'offre comme ce grand aimant, cette force de magnétisme que Shelley a toujours placée au centre de son écriture. Il est, au sens premier du terme, un espace érotique par le dynamisme qu'il implique. C'est le Prométhéedélivré,drame lyrique, qui parfait cette expérimentation du poème prophétique grâce à la mise en œuvre imagée des « opérations de l'esprit humain» (Prqace), par quoi il faut entendre non seulement le plan intellectuel englobant les facultés (raison, imagination, volonté, perceptions...), mais aussi l'âme, la dimension spirituelle de l'homme. D'où cette tendance (qui a souvent gêné les lecteurs) à user de comparaisons mentalistes, spirituelles ou mystiques (<< comme un esprit », «comme une pensée », «comme une joie »). Loin de créer, au moyen des ornements de la rhétorique, quelque aura de mysticisme, il s'agissait, bien au contraire, d'infléchir la matière verbale (et humaine...) vers le spirituel, jusqu'à faire de cette transformation le thème même du poème dramatique, et d'y montrer le procès d'une grande métamorphose intérieure. Comme l'indique Mary, son épouse (à bien des titres l'un de ses tout meilleurs critiques) : « Shelley aimait idéaliser le réel >/. Inspirée par les doctrines platoniciennes et néo-platoniciennes dont le poète était imprégné, l'oeuvre s'attache à une évocation de l'âme dissociée de sa meilleure part (Acte I) puis réunifiée, accédant à la complétude (Actes II et III), une âme allégoriquement projetée sur la scène poétique. « La poésie », écrit Shelley, « est un miroir qui rend à la beauté ce qui est déformé» (Dij'ensede lapoésie). Le miroir qui nous est présenté restaure la vérité cachée ou l'essence intime de l'être, corrige les défigurations résultant des forces contingentes et néfastes: celles-ci sont d'ordre économique, politique, religieux et culturel, mais elles sont surtout actives en

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nous, énergies négatives que nos égoïsmes génèrent, et elles nous font perdre de vue ce que nous sommes en réalité, assoupissant notre extraordinaire potentiel d'humanité. Le drame lyrique (à l'instar de la tragédie athénienne) purifie dans la mesure où il décompose, recompose et recombine les éléments de l'humain pour les unifier en une image supérieure et idéale. Alors, selon Shelley, ce drame s'élève à la poésie la plus haute car il fait intervenir un prismatisme permettant la réfraction des divers aspects de l'humain et leur réunification dans la représentation idéale de l'âme8. Dans la Difense Shelley écrit par exemple:
Le drame, aussi longtemps qu'il continue à exprimer de la poésie, est un miroir prismatique à mille facettes, qui réunit les rayons les plus brillants de la nature humaine, les divise et les reproduit dans la simplicité de leurs formes élémentaires, les empreint de majesté et de beauté, multiplie tout ce qu'il reflète, et donne à ce reflet le pouvoir de propager sa ressemblance partout où il tombe.

On remarquera aussitôt qu'une telle approche suppose une conception très optimiste de la langue poétique et de la mise en discours qu'est tout poème. La propagation ici évoquée (notons la métaphore électrique chère au poète) suggère une communication maximale, l'accès direct, immédiat et sans déperdition, à la connaissance de soi pour le lecteur-spectateur (mais aussi écouteur) grâce à un procès de reconnaissance lui renvoyant une parfaite image de lui-même. Selon un tel régime d'écriture, les mots, les rythmes et les sons, la langue transfigurée par la faculté d'imagination, sont investis d'une grande efficacité expressive. La certitude d'une transitivité optimale entre le message et sa réception caractérise ce grand texte « rhapsodique» qu'est le Prométhéedélivré(ainsi, d'ailleurs, que ceux qui l'annoncent ou qui, comme la Difense de lapoésie, le suivent de près). L'accent est placé sur l'affirmation suivante, que l'on peut lire vers la fin du grand drame lyrique (cette« conquête dramatique de la joie» ainsi que l'a désigné Louis Cazamian~ :

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Le langage est un perpétuel chant Orphique, qui gouverne, avec une dédaléenne harmonie, une foule de pensées et de formes, qui autrement n'auraient ni sens ni figure (Iv, 415-417).

Nul n'est besoin ici de résumer ce texte magnifique pour la simple raison qu'il ne se laisse point résumer. Le lecteur en goûtera donc les somptueuses beautés pour son propre compte dans la belle traduction qu'en a donnée F. Rabbe. Il atteint son paroxysme sonore et musical dans l'Acte IV, sublime final que Shelley ajouta après-coup, un Acte qui voit croître l'exaltation. Modulant le vers, variant les schémas prosodiques avec l'aisance déconcertante d'un virtuose, Shelley y tend les ressources de la langue jusqu'à leurs limites extrêmes, y crée une forme opératique proche de l'oratorio et, dans les dialogues fugués de la terre et de la lune (autre version, cosmique cette fois, de la complémentarité du masculin et du féminin), y déploie une authentique chorégraphie. Ainsi le lecteur, qui est aussi un spectateur tout autant qu'un écouteur, peut-il sentir (et éprouver) la force des énérgies transfiguratrices appartenant à cette puissance dionysiaque et jubilatoire 0e démogorgonien, ce fonds obscur et première à partir duquel la délivrance pourra s'accomplir) qui balaye les égoïsmes jupitériens et donne à contempler la fusion des êtres, à voir un autre monde prophétisé, celui que Shelley rêve pour l'humanité sauvée de la tyrannie et en pleine possession de sa meilleure part. Ces pages admirables, qui mettent en scène la prophétie sur le mode imaginatif le plus puissant et, par le transport, s'échappent du littéral, soulèvent néanmoins une question, car leur euphorie indexe comme un fantasme au cœur de la vision. Cette question est, bien sûr, celle de l'idéal, au centre du projet utopiste et à la source de l'inspiration shelleyenne. Il existe plusieurs grandes biographies de ShelleylO, mais, qu'elles soient animées des intentions les plus favorables à l'égard du poète ou qu'elles se montrent circonspectes à son endroit, toutes s'accordent au moins sur deux points: aussi bien dans

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les actions de la vie (et celles-ci furent nombreuses, pour une si courte existence, agitée et même, parfois, rocambolesque) que dans les prises de position intellectuelles, Shelley (esprit « interdisciplinaire» avant l'heure, qui explora pratiquement toutes les allées de la culture romantique de son temps) est un penseur critique ne séparant jamais, nous venons de le voir, poésie et politique; d'autre part (en réalité simultanément), les grands événements de sa vie ainsi que ses écrits (poèmes et essais en prose) sont dom.inés par un élan puissant, une irrépressible aspiration vers un point de repos, une harmonie ultime dont le Prométhée est comme le point d'orgue, et que maintes compositions s'attachent à anticiper ou à rêver. F. Rabbe, bien que ne bénéficiant pas de l'apport de près de deux siècles de commentaires, l'a bien compris, lui qui, en exergue au tome premier de la seule traduction complète existant à ce jour de l'œuvre poétique, cite la phrase suivante, tirée de la Difense de la poésie: « La poésie immortalise tout ce qu'il y a de meilleur et de plus beau dans le monde ». Le poète est celui qui en accomplit l'apocalypse (apocaluptein:dévoiler) ; il contemple l'idéal masqué, dissimulé dans la caverne du monde qui l'entoure (le monde des hommes, plus que celui de la nature, lequel n'intéresse Shelley, à la différence d'un Wordsworth par exemple, que dans la mesure où il semble lui fournir les grandes analogies symboliques permettant de comprendre et d'évoquer l'esprit humain, la société, les institutions et les mécanismes liés au pouvoir.. .). Voilà ce qui lui importe, comme une impérieuse nécessité. Ainsi que l'indique le traducteur dans son bref Avertissement, Shelley nourrissait, en effet, un «idéal poétique ». Ce qu'il faut bien voir ici, c'est que la poésie sera idéale dans la mesure où elle sera politique au sens le plus large: sa visée résidera moins dans un idéal de beauté, ni même dans un idéal de nature intellectuelle (bien que la culture philosophique, et tout particulièrement métaphysique de Shelley fût immense, et qu'elle irrigât maints de ses poèmes Il), que dans la possibilité de cet idéal au sein du monde des hommes; inspirée par les grandes idées des Lum.ières françaises, elle tend

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vers le bonheurhumain en vertu d'un désir ardent de transformer l'humanité en transformant la société. De ce puissant désir, de ce puissant dynamisme, elle offre l'image, une image à méditer pour les temps futurs. L'impulsion du lyrisme shelleyen (impulsion pour laquelle il est unanimement célébré comme l'un des plus grands poètes lyriques de tous les temps), cette fameuse énergie interne métamorphosante qui est la modalité expressive la plus naturelle au poète, ce coup de talon donné au sol afin de prendre son envop2 en un authentique enthousiasme devant l'horizon qui s'entrevoit, voilà ce qui sous-tend et éclaire l'Acte IV du Prométhé délivré,mais aussi le final visionnaire de la célèbre Défense de la poésie:
Les poètes sont les hiérophantes d'une inspiration qui n'est pas saisie; les miroirs des ombres gigantesques que le futur jette sur le présent; les mots qui expriment ce qu'ils ne comprennent pas; les trompettes dont les sons mènent à la bataille et qui ne sentent pas ce qu'elles inspirent; l'influence qui n'est pas mue, mais qui meut. Les Poètes sont du monde les législateurs non-reconnus.

Ce passage est à l'image du désir d'absolu qui anime Shelley, le penseur et le poète. Mais il s'agit, il faut également le noter, d'un passage difficile à comprendre, voire même à accepter, pour un esprit matérialiste prisonnier (comme le nôtre) de la mondanité des choses et de la vision utilitariste le plus souvent propre à la modernité. Cela a beaucoup desservi Shelley, à qui angélisme et idéalisme purement visionnaire ont été souvent reprochés. Ainsi, déjà, du victorien Matthew Arnold qui voyait dans Ariel (l'un des surnoms donnés au poète) un «ange magnifique et inutile agitant en vain ses ailes lumineuses dans le vide ». Or, c'est là mécomprendre la nature profonde du prophétisme selon les romantiques: la manifestation d'un sens supérieur, spirituel et sacré certes, mais, surtout, d'un futur encore dans les limbes, lové dans l'obscure texture des mots faisant la trame du poème. Le génie voit loin et profondément, comme l'a écrit Wordsworth

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dans la préface aux Ballades briques (1798), mais il est aussi le créateur d'un univers verbal qui s'ouvre potentiellement aux générations futures. Ce qui est fascinant dans la conclusion de la Difense (mais aussi dans l'argument général et dans le final du Prométhée), c'est l'expression d'une confiance absolue accordée aux poètes. Ainsi que le fait remarquer David Lee Clark dans une note éclairante: « Tout comme le laboureur prépare le sol pour les graines, le poète prépare l'esprit et le cœur en vue de la réception de nouvelles idées et, donc, du changement ». Le poète comme éducateur du genre humain, prophète de la culture et du monde à venir, fécondant même la possibilité de ce monde. Cette vue est juste (elle est d'ailleurs partagée par d'autres à l'époque, en particulier par William Blake, celui des romantiques anglais qui montre le plus d'affinités avec Shelley, à la fois par l'accent qu'il place sur la régénération transfiguratrice au moyen de la lecture et par la critique en règle de la culture qu'opèrent ses poèmes et ses gravures), mais on peut se demander si elle n'accorde pas trop d'importance au poète lui-même, alors que le texte shelleyen ~u tel qu'il se présente, à la lettre) indique que celui-ci (en tant qu'auteur, en tant que personne disposant de la maîtrise de l'œuvre créée) s'efface finalement derrière les métonymies qui le désignent: mots, miroirs, trompettes, influences; voilà ce qui compte: plus que le poète, fût-il prophète, c'est la poésie qui est ici défendue. Redevable de ce lieu commun de l'époque romantique qu'est le mythe du génie poétique (visionnaire, héroïque, détenteur d'une vérité supérieure l'inspirant.. .), Shelley ne s'en démarque pas moins pour pointer une autre réalité moins fugace que celle de la personne, moins illusoire, et potentiellemnt plus efficace: le texte comme œuvre qui perdure, comme œuvre léguée et transmise. L'affirmation prend en compte une dimension que le dixneuvième siècle commence à découvrir pour la poésie: sa lecture, plus fondamentalement sa réception. On a souvent dit que Shelley s'intéressait davantage à l'esprit qu'à la forme. Le poète informe les mots de son esprit (intellect et imagination) et y transporte sa vision inédite; c'est, pour Shelley, chose indéniable. Pourtant,

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ce sont bien les mots et les formes poétiques qui finalement importent, et qui restent. On le voit bien ici : la grande question dont débat la Difense (et dont traitent maints poèmes) est celle de la communication du message non seulement pour la période contemporaine au poète (et Shelley, à ce propos, ne se faisait guère d'illusions), mais pour les âges à venir. Chez lui, l'angoisse de l'incompréhension (du court-circuitage de la vision et du sens, ce qu'il nomme « interlunation » dans un passage de la Difense) vient se sublimer en un véritable mythe rédempteur de la destinée de la parole proférée et du texte écrit, un mythe donnant sens et valeur à la figure du poète, exaltant sa fonction d'indispensable porteur de lumière et de véhicule du souffle régénérateur. Tel est, fondamentalement, le thème de l'Ode au vent d'ouest3, l'un des poèmes les plus beaux qu'il ait écrits (celui qui, avec le Prométhéedélivré,a peut-être le plus contribué à son renom aussi bien en Grande-Bretagne qu'en Europe). Il y invoque l'énergie du vent d'ouest, son « invisible présence» qui (pour reprendre la très belle traduction de F. Rabbe) « charrie les semences aîlées vers leur sombre lit d'hiver, où elles gisent glacées et enfouies, chacune comme un cadavre dans un tombeau»; puis, c'est un élan incantatoire qui s'approprie le souffle, joue mimétiquement (au plan des rythmes et des sons) la force résurrectionnelle et apocalyptique de la puissante « houle aérienne », et, pour finir, la voix poétique qui, dans l'ultime strophe de ce sublime rituel de l'inspiration, lance cette dernière supplique:
Fais de moi ta lyre, comme est la forêt. Mes feuilles ne tombentelles pas comme les siennes? Le tumulte de tes puissantes harmonies nous empruntera à tous deux un profond accent automnal, doux, bien qu'imprégné de tristesse. Sois, ô Esprit superbe, mon propre esprit! Sois moi! être impétueux! Entraîne mes pensées mortes sur l'univers, comme des feuilles flétries, pour hâter une nouvelle naissance; et, par l'incantation de ces vers, disperse, comme des cendres et des étincelles d'un foyer inextinguible, mes paroles parmi l'humanité! Sois à travers mes lèvres, pour la terre encore assoupie, la trompette d'une

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prophétie! 0 vent, si l'Hiver s'approche, le printemps peut-il être loin derrière ?

Cette rhétorique de l'incorporation du souffle (fidèle au topos lyrique de l'inspiration dont les origines remontent aux Grecs et aux Latins) ne peut vraiment se comprendre que comme une sublimation dela mort en tant que celle-ci représente le néant, le silence, la totale disparition du sens. Shelley met explicitement au travaille mythe du renouveau de la nature pour l'appliquer au texte lui-même, en une tropologie du désir non point d'éternité mais de présence qui se renouvelle. Il faut prendre la pleine mesure des mots, tout particulièrement de la métaphore des feuilles désignant les pages du poème, plus généralement de la poésie. Les « pensées mortes» renvoient, finalement, à la métaphore implicite du livre, tombeau dans lequel, pour reprendre l'image de la première strophe, gisent les semences, lesquelles renaissent à la vie, se diffusent et se dispersent par l'acte de lecture. On retrouve souvent cette « imagerie» dans l'œuvre de Shelley, et il n'est pas surprenant qu'elle apparaisse dans la Difense de lapoésie, à propos de Dantel4, l'un des poètes l'ayant le plus influencé (tout autant que Shakespeare et Milton). Il fut « un pont jeté par dessus le courant du temps unissant le monde ancien et le monde nouveau », et Shelley d'ajouter avec enthousiasme:
Ses mots mêmes sont empreints d'esprit; chacun d'eux est pareil à une étincelle, un atome brûlant d'inextinguible pensée; et beaucoup gisent encore ensevelis sous les cendres de leur naissance, et gros d'un éclair qui n'a point encore trouvé de fil conducteur. Toute haute poésie est infinie; elle est comme le premier gland qui contenait en puissance tous les chênes. On peut ôter voile sur voile, sans jamais mettre au jour l'intime beauté nue du sens. Un grand poème est une source à jamais débordante des eaux de la sagesse et de l'enchantement; et quand un homme et une époque ont puisé à ce divin courant ce que leurs relations particulières les rendent capables de s'approprier, d'autres, puis d'autres se succèdent et de nouvelles

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relations ne cessent de se développer, éternelle source de délices imprévues et inconcevables.

La puissance des mots poétiques est inséparable de quelque gestation secrète; Shelley pense ici une naissance toujours répétée au fil des époques, au fil des lectures successives qui sont autant de réappropriations. La métaphore de la source et, surtout, celle du courant électrique (fréquente à l'époque ---le cycle galvanique ayant été découvert peu de temps auparavant) s'associent pour promouvoir l'idée d'un texte potentiellement infini, d'un texte qui, chaque fois que l'on s'y trouve pour ainsi dire connecté, vient nous parler de la plus puissante, de la plus inspirante et de la plus pertinente des manières. La poésie de Dante recèle en son cœur une énergie de la parole que chaque lecture vient susciter à nouveau, un foyer lumineux de sens (image de l'étincelle sous les cendres) que chaque lecture viendra rallumer pour son propre compte. Ainsi le «chant orphique », en une transposition du mythe d'Orphée (représentation fréquente du poète dans la tradition occidentale), peut-il renaître de la mort. La traduction est un moment particulièrement propice à cette renaissancel5. Traduire, en effet, c'est tenter de redonner une vie à l'œuvre dans la mesure où toute traduction, par le souci de justesse qui l'anime, est peu ou prou sa recréation et l'offrande d'une part de son sens. La traduction de Félix Rabbe est en prose, et cela pourra surprendre le lecteur. Qu'il considère, cependant, que Shelley fut un extraordinaire prosodiste, que sa pratique musicale des mètres, des rythmes et des sons tendait la langue anglaise jusqu'à la limite même de ce qu'elle peut exprimer, et que, pour lui, ce qui importait au premier chef était l'impulsion poétique, cette énergie qui porte le poème en avant. Comment restituer ce dynamisme dans le cadre de la versification propre à la poésie française, laquelle reste, pour des raisons inhérentes à la langue et à la tradition, très en deçà des ressources rythmiques et intonatives de l'anglaise? Un choix radical se devait d'être fait.

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Or la traduction en prose, contrairement à une idée reçue dont on a souvent de la peine à se départir, n'est pas nécessairement synonyme de trahison du texte original versifié, et l'on ajoutera qu'elle n'est pas nécessairement moins belle, comme l'a si magnifiquement montré Chateaubriand restituant l'ampleur grandiose du Paradisperdu de Milton. Shelley le suggère d'ailleurs lui-même dans la Difense de la poésie: ayant indiqué l'importance de l'harmonie dans la langue poétique, il souligne que « distinguer poètes et prosateurs est une erreur vulgaire ». Certes le mètre est important: il s'agit, nous dit-il, d'un «système de formes traditionnelles» dont l'harmonie poétique peut difficilement se passer, mais la place qu'il a donnée à l'accentualisme et à l'expérimentation métrique16 indique un souci constant de musicalité et de puissance expressives. L'inspiration doit passer au premier plan, et cette inspiration (qui est au principe même de la composition du poème) s'exprime d'abord par un rythme qui se libère des conventions établiesl7. Ce qui importe relève davantage de l'esprit (l'on se rappellera ici que le terme spiritus désignait en premier lieu le souffle) que de la forme elle-même; cela relève de l'exaltation capable de transmuter la matière verbale. Le point essentiel est le mouvement, mieux peut-être: le transport. Par la souplesse de sa belle traduction en prose, Félix Rabbe s'est attaché à suivre et à ép.ouser cette dynamique interne qui est le propre de l'écriture poétique shelleyenne. L'espace de la prose donne alors latitude au déploiement des figures et le lyrisme, trait distinctif de la poésie de Shelley, s'y développe naturellement. Dégageant la traduction de la gangue de versification dans laquelle on l'emprisonne trop souvent, Félix Rabbe a touché juste et nous fait sentir l'impulsion rythmique, par laquelle «le poète respecte moins les règles traditionnelles qu'il ne cherche à organiser le discours suivant les lois du rythme de la parole »18 D. B.

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BIBUOGRAPHIE

SÉLECTIVE

La bibliographie de Shelley est immense. On se contente d'indiquer ici les principales traductions en français, et les ouvrages essentiels consacrés au poète, à ses thèmes principaux, à sa vie et à son écriture. Œuvres de Shelley. The Complete Works if Perry Bysshe Shellry, éd. Roger Ingpen et W E. Peck, 10 volumes, Londres, Ernest Benn, New York, Scribner, 1926-1930. The Poems if Shellry, éd. Kelvin Everest et G. M. Matthews, 2 volumes, Londres, Longman, 1989, 2000. Shellry~Prose,or the Trumpet if A Prophery,éd. David Lee Clark, Albuquerque, The University of New Mexico Press, 1954. The Letters if Perry Bysshe Shellry, éd. F. L. Jones, 2 volumes, Oxford, Oxford University Press, 1964. Principales traductions en français Alastor, ou le Génie de la Solitude, traduction Beljame, Paris, Hachette, 1900. en prose d'A.

Shellry, Les cent chefs-d'œuvreétrangers,traduits par A. Koszul, 2 volumes, La Renaissance du Livre, 1929. PerryByssheS hellry,Œuvres choisies,exte et traduction en vers par t M. Castelain, 3 volumes, Paris, Les Belles Lettres, 1931. Prométhéedélivré,texte, introduction et traduction en prose par Louis Cazarnian, Paris, Aubier-Flammarion, 1942, réédité en 1968.

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Shellry, Poèmes, texte, introduction et traduction en vers par Louis Cazamian, Paris, Aubier-Montaigne, 1960, réédité en 1970. Ode au ventd'ouest,AdonaÏ.f et autrespoèmes,traduction en vers par Robert Davreu, Paris, Corti, 1998. Les Cenci,traduction de Robert Davreu, Paris, Corti, 2000. Shellry, Poèmes, Présentation, traduction en vers et notes par Robert Ellrodt, Paris, Imprimerie Nationale, 2006. Biographies et ouvrages critiques. Bachelard, Gaston, L'air et les songes,essai sur l'imagination du mouvement,Paris, Corti, 1943. Bloom, Harold, Shellry~ Mythmaking, New University Press, 1959. Haven, Yale

Bonnecase, Denis, Shellry ou le complexe d'Icare, Presses Universitaires de Lyon, 1990. Chernaik, Judith, The Lyrics if Shellry, Cleveland, Case Western Reserve University Press, 1972. Clark, Timothy, Embo4Jing Ri:volution: The Figure if the Poet in Shellry,Oxford, Oxford University Press, 1989. and Jerrold E Hogle, éd., Evaluating Shellry, Edinburgh University Press, 1996. Cronin, Richard, Shellry~PoeticThoughts,New York, St Martin's Press, 1981. Duffy, Cian, Shellry and the Ri:volutionarySublime, Cambridge University Press, 2005. Fogle, R. H. , The Imagery if Keats and She/lry, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1949. Grabo, C. H, A Newton Among Poets, Shellry~ Use if Science in Prometheus Unbound, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 1930.

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Hogle, Jerrold, Shellrys Process: Radical Traniference and the Development if his Mqjor Works, Oxford, Oxford University Press, 1988. Holmes, Richard, Shellry: The Pursuit, London, Weidenfeld & Nicholson, 1974 (traduit en français par Robert Davreu, Pery ByssheS hellry,Paris, Fayard, 1990). Keach,William, Methuen, 1984. Shellrys Sryle, New York and London,

La Cassagnère, Christian, La mystique du PrometheusUnbound de Shellry, Paris, Minard, 1970. --- éd., S hellry: lectures du Prométhée, Centre du Romantisme Anglais, Université de Clermont II, 1991.
Notopoulos,

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CHRONOLOGIE

SUCCIN1E

1792. Naissance de Percy Bysshe Shelley, le 4 août à Field Place, Warnham, près de Horsham, dans le Sussex. Il est le fils aîné de Timothy Shelley, Membre du Parlement, et d'Elizabeth Pilfold Shelley. 1797. William Godwin épouse Mary Wollstonecraft le 29 mars. Celle-ci donne naissance à Mary 0a future épouse de Shelley) le 30 août et meurt le 10 septembre. 1798. Shelley commence à étudier sous la direction du Révérend Evan Edwards, clergyman à Warnham. 1802-1804. Devient pensionnaire à la Syon House Academy, dans la vallée de la Tamise. 1804. Entre à Eton, où il est pensionnaire jusqu'en 1810. 1806. Son grand-père est élevé au titre de baronet. Premiers poèmes écrits dans son carnet 0e Esdaile Notebook). 1810. Shelley écrit son premier poème narratif, Le Juif Errant; le manuscrit est refusé. Il écrit également un roman gothique, Zastroif(f. En octobre, il entre à Oxford (University College) où il rencontre Thomas Jefferson Hogg. St Ir/!)Ine, n autre u roman gothique, est rédigé en décembre. 1811. Rencontre avec Harriet Westbrook Ganvier). Avec Hogg il écrit et fait circuler La nécessitéde l'athéisme, ce qui lui

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vaut d'être exclu d'Oxford en mars. Le 29 août il enlève Harriett Westbrook, qu'il épouse à Edinbourg. Rencontre du poète Southey (première génération des poètes romantiques, ami de Wordsworth et de Coleridge) dans la Région des Lacs, à Keswick. 1812. A Dublin, écrit des pamphlets subversifs: Adresse aupeuple irlandais, Propositionspour un Association de philanthropes, Déclarationsdes droits. Surveillé par la police, il part vers le nord du pays de Galles; rencontre (en automne) de William Godwin lors d'un bref séjour à Londres. 1813. Pressés par des créanciers, les Shelley quittent le pays de Galles à la hâte. Fait imprimer et circuler clandestinement Queen Mab. Naissance de sa première fille, Ianthe (23 juin). 1814. Publie Une réfutation du déisme. Enlève Mary Godwin et s'enfuit avec elle en France Guillet), accompagné de Claire Clairmont, la demi-sœur de Mary. Le 30 novembre, naissance de son premier fils, Charles (qu'il a eu avec Harriet, son épouse légitime). 1815. Mort de son grand-père, Sir Bysshe Shelley (5 janvier). Mort du premier enfant qu'il a avec Mary (6 mars). La succession de son grand-père lui assure une somme d'argent lui permettant de rembourser ses dettes (ainsi que celles de Godwin...) et de garantir un revenu annuel pour Harriet. Ecrit Alastor. 1816. Naissance de son fils, William Ganvier). Publication de Alastor et autres poèmes (février). Les Shelley et Claire s'établissent en Suisse, où se trouve Byron. Ecrit Hymn to Intellectual Beaury et Mont Blanc; Mary commence Ie brouillon de Frankestein. Claire Clairmont attend un

enfant de Byron. Suicide de Harriet, qui attendait un enfant d'un autre homme. Shelley épouse Mary Godwin le 30 décembre. 1817. Naissance de Alba (aussi appelée Allegra), la fille que Claire Clairmont a eu en secret avec Byron. Les Shelley s'établissent à Marlow (près de Londres). Publication d'un pamphlet anti-gouvernemental intitulé Proposition pour mettre au vote la riforme. Rédaction et publication de Laon et Çythna; le poème est, cependant, sous le coup de la censure, et Shelley le révise pour le republier en décembre sous le titre de La révoltede l'Islam. Naissance de Clara en septembre. Shelley travaille également au brouillon de l'Essai sur le christianisme.Le Frankesteinde Mary est publié en décembre. 1818. Shelley commence à écrire &salinde et Hélène. Les Shelley, Claire et leurs enfants partent pour l'Italie en mars. Efforts pour inciter Byron à reconnaître l'enfant qu'il a eue avec Claire Clairmont et à subvenir à ses besoins. Traduction du Banquet de Platon, rédaction de l'essai Sur l'amour, achèvement de &salinde et Hélène.Shelley et Byron renouent leur relations. Mort de Clara, la fille du poète, en septembre. Composition de Vers écritsparmi les monts euganéenset de Julien et Maddalo. Voyage à Rome, puis à Naples. 1819. A Rome, Shelley achève de rédiger le brouillon des trois premiers Actes du Prométhée.Décès de son fils, William; départ pour Livourne. Grave dépression de Mary, à la suite de la mort de ses deux enfants. Shelley achève Les Cenci, drame qu'il fait publier en Italie (il sera publié en Angleterre l'année suivante). Apprenant la nouvelle du massacre de Peterloo, Shelley écrit Le masque de l'anarchie. Déménagement à Florence; naissance de Percy Florence

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(12 novembre). Rédaction de Ode au vent d'ouest. Shelley achève le Prométhée. 1820. Mort de Georges III; son fils, George IV, monte sur le trône. Déménagement à Pise. Shelley écrit La sensitive,Ode à la liberté,A une alouette,Lettre à Maria Gisbourne, Ode à Naples... Publication du Prométhéeen septembre. Retour à Pise en octobre; rencontre de Teresa « Emilia» Viviani et du prince grec en exil Alexandre Mavrocordato. 1821. Les Shelley font la connaissance de Edward et Jane Williams Ganvier). Composition de Epiprychidion après avoir rendu visite à Teresa Viviani; rédaction de La difense de la poésie. Apprenant la mort de John Keats à Rome, Shelley compose Adonais (l'élégie est publiée à Pise). Il achève Hellas en automne. Reçoit Byron et sa maîtresse, la comtesse Guiccioli, à Pise. 1822. Shelley écrit plusieurs poèmes pour Jane Williams. Mort de Allegra Byron dans un couvent près de Ravenne (avril). Les Shelley et les Williams emménagent à San Terenzo, sur le golfe de Lerici. En mai Shelley fait l'acquisition d'un voilier (l'Arie~ ; il se met à écrire Le triomphe de la vie. Fausse couche de Mary en juin. Shelley et Edward Williams vont rendre visite aux Hunt à Livourne; lors du voyage de retour (8 juillet), le voilier fait naufrage pendant une tempête. Les corps sont rejetés sur le rivage bien plus tard, sont brûlés sur la plage entre La Spezia et Livourne. Les cendres de Shelley sont déposées en 1823 au cimetière protestant de Rome.

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AVERTISSEMENT

DU TRADUCTEUR

En entreprenant cette traduction des Poésies de Shelley, nous nous sommes demandé s'il ne fallait pas faire un choix des parties les plus complètes et les plus achevées, et laisser de côté les fragments, les essais et les poèmes qui, de l'aveu des meilleurs juges, semblent inférieurs et indignes de lui. Une étude approfondie de l'ensemble de son œuvre nous a convaincu qu'il s'y trouve une unité de vues et d'inspiration trop accentuée pour nous permettre de la briser au caprice de notre propre critique, et nous exposer à priver le lecteur du puissant intérêt qu'il peut prendre à suivre pas à pas la marche de sa pensée toujours progressant, toujours s'élevant et s'épurant, à mesure qu'il réalise sous des formes de plus en plus parfaites son idéal poétique. Une traduction qui se bornerait aux grands poèmes ne donnerait que la moitié de Shelley, et laisserait dans l'ombre les parties secondaires, si l'on veut, mais cependant si originales et si variées de son génie. Nous connaissons tel admirateur de Shelley qui préfère au Prométhéedélivrél'Ode à l'Alouette ou au Vent d'Ouest. Il y a dans Shelley, pour le moins, une demi-douzaine de poètes: le poète philosophique dans la ReineMab, le Prométhée,la Magiciennede l'Atlas,. le poète épique dans Laon et ythna ; le poète tragique dans les Cenci et Char/es 1er;le poète de la vie familière dans Julien etMaddalo et la Lettre à Mme Gisborne; le poète satirique dans Peter Bell III; le poète comique et burlesque dans Swellfoot 7)ran ; le poète mystique dans l'Epip.rychidion; le poète élégiaque dans Adonais ; le poète lyrique dans les chœurs du Prométhéeet de l' Hellas, et dans cent autres petits poèmes.

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Nous avons réuni dans les deux premiers volumes les œuvres capitales soit par leur étendue, soit par leur importance au point de vue du développement de l'idée shelléienne. Le troisième est réservé aux pièces de moindre haleine, que Shelley écrivait au jour le jour sous l'impression de ses joies ou de ses tristesses, de ses enthousiasmes ou de ses abattements, de ses rêveries ou de ses colères, des événements de sa vie privée ou de sa vie publique. À l'aide de ces petits poèmes, dont la plupart sont de purs et rares joyaux, le lecteur pourra assister, année par année, jour par jour, aux émotions, aux passions, aux espérances, aux déceptions et aux désespoirs qui se pressent et tourbillonnent dans cette âme affamée, mais jamais assouvie, de lumière et de beauté. Les poésies de Shelley, c'est toute son âme, toute sa vie, tout son être: aucun poète ne s'est identifié à ce point avec son œuvre. Elles doivent être le commentaire toujours présent de sa biographie, esquissée dans le volume qui accompagne cette traduction*, et qui en est inséparable, parce que l'histoire de la vie de Shelley est avant tout l'histoire de son âme et de ses poèmes où il l'a versée tout entière. Nous n'avons ajouté à la traduction que les notes essentielles à l'intelligence du texte, nous rappelant que Shelley, à l'encontre de plusieurs poètes ses contemporains, professait qu'une belle poésie doit être par elle-même assez claire, assez transparente, pour se passer d'explication et de commentaires. Nous laisserons à d'autres (et ils ne manqueront pas) la stérile besogne de disséquer le poète et d'obscurcir les nuages en voulant les dissiper. Si Shelley écrivait pour ceux qu'il appelait aUV8Wl,les initiés, cette initiation ne suppose l'intelligence d'aucune formule cabalistique, d'aucune doctrine ésotérique et mystérieuse, d'aucune psychologie transcendante et morbide, mais seulement une certaine dose d'idéalisme, et surtout l'amour sincère et désintéressé du vrai et du beau dans la nature et dans l'art. ER.
* Histoire de la vie et des Œuvres de 5 hellry, 1 v.

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REINE MAB

POÈME PHILOSOPHIQUE

À Harriet
Quelle est celledont l'amour, illuminant le monde, sait parer la flèche empoisonnée de son mépris? Quelle est celle dont la chaude et partiale estime est la plus douce récompense de la vertu? Sous lesyeux de qui mon âme renaissante a-t-elle mûri en hardiesse vertueuse? Dans quelsyeux aije regardé tendrement, et aimé leplus l'espèce humaine? Harriet! dans les tiens.. . Tu as été mon esprit purificateur,. tu as été l'inspiration de mon chant,. elles sont tiennes, cespremières fleurs sauvages, quoique tressées par moi. Alors presse dans ton sein cegage d'amour,. et sache qu'en dépit des vicissitudes du temps et de /'évolution des années, toute fleurette cueillie dans mon cœur est consacrée au tien.

1813.

REINE MAB

I Quel prodige que la Mort!. .. la Mort, et son frère le Sommeil! L'une, pâle comme la lune qui là-bas s'évanouit, avec des lèvres d'un bleu livide; l'autre, rosé comme le matin, quand, trônant sur la vague de l'Océan, il empourpre le monde; tous deux dans leur passage, prodigieux mystère ! Le sombre pouvoir qui règne sur les sépulcres infects s'est-il donc emparé de son âme innocente* ? Cette incomparable forme, que l'amour et l'admiration ne peuvent voir sans un battement de cœur, ces veines d'azur qui serpentent comme des courants le long d'un champ de neige, cet adorable contour, beau comme un marbre respirant, tout cela doit-il périr? Le souffle de la putréfaction ne doit-il rien laisser de cette apparition céleste que hideur et que ruine? ne rien épargner, qu'un lugubre thème sur lequel le cœur le plus léger pourra moraliser? . .. Ou n'est-ce qu'un doux assoupissement envahissant les sens, que le souffle du matin rosé fait fuir dans les ténèbres? IANTHEs'éveillera-t-elle encore, pour rendre la joie à ce cœur fidèle dont l'esprit sans sommeil est aux aguets pour saisir lumière, vie, extase dans son sourire* ? Oui! elle s'éveillera encore, quoique ces membres lumineux soient sans mouvement, et silencieuses ces douces lèvres, qui naguère, respirant l'éloquence, auraient pu apaiser la rage du tigre et fondre le cœur glacé d'un conquérant. Ses yeux humides de rosée sont clos, et de leurs paupières, dont le fin tissu cache à peine à l'intérieur les orbes bleu sombre, l'enfant sommeil a fait

* Les astérisques renvoient aux notes de l'Appendice,page correspondante.

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son oreiller; ses tresses d'or ombragent l'orgueil sans tâche de son sein, se tordant comme les vrilles d'une plante parasite autour d'une colonne de marbre. Écoutez! D'où vient ce son éclatant? Il est comme le murmure prodigieux qui s'élève autour d'une ruine solitaire et que les échos du rivage font entendre le soir à l'enthousiaste errant; il est plus doux que le soupir du vent d'ouest; il est plus fantastique que les notes sans mesure de cette étrange lyre dont les génies des brises touchent les cordes. Ces lignes de lumière irisée sont comme des rayons de lune tombant à travers les vitraux d'une cathédrale; mais les nuances sont telles qu'elles ne peuvent trouver de comparaison sur la terre. Regardez le char de la Reine des Fées! Les célestes coursiers frappent du pied l'air résistant; ils replient à sa parole leurs ailes transparentes, et s'arrêtent obéissant aux guides de lumière... La Reine des Enchantements les fit entrer; elle répandit un charme dans l'enceinte, et, se penchant toute gracieuse de son char éthéré, elle regarda longtemps et silencieusement la vierge assoupie. Oh ! non, le poète visité par les visions dans ses rêves, quand des nuages d'argent flottent dans son cerveau halluciné, quand chaque apparition de l'adorable, de l'étrange et du grand, l'étonne, le ravit, et l'élève, quand sa fantaisie, d'un coup d'œil, combine le merveilleux et le beau, non, le poète n'a jamais vu forme aussi brillante, aussi belle, aussi fantastique que celle qui guidait les coursiers aériens et versait la magie de son regard sur le sommeil de la vierge. La jaune et large lune brillait confusément à travers sa forme, forme d'une parfaite symétrie; le char perlé et translucide ne dérangeait pas la ligne de la lumière lunaire. Ce n'était point un spectacle de la terre. Ceux qui purent contempler cette vision dépassant toute splendeur humaine, ne virent ni la jaune lune, ni la scène mortelle; ils n'entendirent ni le bruit du vent de nuit déchaîné, ni aucun son de la terre; ils ne virent que l'apparition féerique, n'entendirent que les accents célestes qui remplissaient ce séjour solitaire.

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Le corps de la Fée était transparent; ce nuage fibreux là-bas, qui ne retient que la plus pâle teinte du soir, et que l'œil attentif peut à peine saisir quand il fond dans l'ombre du crépuscule oriental, est à peine aussi délié, aussi transparent. La belle étoile, qui diamante la couronne étincelante du matin, ne jette pas une lumière aussi douce, aussi puissante que celle qui, jaillissant des formes de la Fée, répandait tout autour, sur la scène un halo de pourpre et, avec un mouvement d'ondulation, dessinait gracieusement ses contours. De son char céleste la Reine des Fées descendit, et trois fois elle agita sa baguette enlacée de guirlandes d'amarante; sa forme mince et brumeuse suivait les mouvements de l'air; et les sons clairs, argentins de sa voix, quand elle parla, furent tels qu'ils ne pouvaient être entendus que d'une oreille spécialement douée. « Astres! répandez votre plus balsamique influence! Éléments! suspendez votre colère! Dors, Océan, dans les chaînes de rochers qui forment ton domaine! Qu'on ne voie pas un souffle agiter les herbes qui croissent là-bas au sommet de la ruine! Que le fil de la vierge toujours en mouvement dorme luimême sur l'air immobile!... Et toi, Âme d'!anthe, toi seule jugée digne de la faveur enviée, réservée aux bons et aux sincères, à ceux qui ont lutté, et qui, à force de résolution, ont triomphé de l'orgueil et des bassesses de la terre, brisé les chaînes... les chaînes de glace de la coutume, et fait briller sur leur âge les astres du jour... Âme d'!anthe ! Éveille-toi! Debout! » Soudain se leva l'Âme d'!anthe ; elle apparut, tonte belle, dans sa pureté nue, parfaite image de sa forme corporelle. Une beauté et une grâce inexprimables l'animaient; toute tâche terrestre avait disparu en elle; elle avait repris sa dignité native et se tenait debout immortelle... sur une ruine! Sur la couche, le corps gisait, enveloppé dans les profondeurs de l'assoupissement; ses traits étaient fixes et sans expression, cependant la vie animale était encore là, et chaque organe accomplissait encore ses fonctions naturelles; c'était un spectacle prodigieux de contempler à la fois le corps et l'âme. C'était les

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mêmes linéaments, une parfaite identité extérieure. Et cependant, quelle différence !... L'une aspire au ciel, ne soupire qu'après son héritage éternel, et toujours changeante, toujours s'élevant, s'ébat dans l'être sans fin. L'autre, pour un temps jouet involontaire des circonstances et de la passion, s'agite et lutte; il traverse d'un vol rapide sa triste durée, et bientôt, comme une machine inutile et hors de service, il pourrit, périt et passe. La fée « Esprit! qui as plongé si profond!... Esprit, qui as plané si haut! Toi l'intrépide, toi le doux, accepte la faveur due à ton mérite. .. Monte dans le char avec moi. » L'esprit « Rêvé-je?.. Ce sentiment nouveau n'est-il qu'une vision, un fantôme du sommeil? .. S'il est vrai que je sois une âme, une âme libre et dégagée du corps, parle-moi encore. » La fée «Je suis la Fée MAB; il m'est donné d'observer les prodiges du monde humain; les secrets de l'incommensurable passé, je les découvre dans les consciences infaillibles des hommes, ces chroniqueurs austères et qui ne savent point flatter; l'avenir, je le déduis des causes qui surgissent dans chaque événement. Ni l'aiguillon que le souvenir vengeur plante dans le sein endurci de l'homme égoïste, ni cette palpitation extatique et triomphante qu'éprouve le sectateur de la vertu quand il récapitule les pensées et les actions d'un jour bien rempli, n'échappent à mon regard, et je les enregistre. Même, il m'est permis de déchirer le voile de la mortelle fragilité, afin que l'esprit, revêtu de son immuable pureté, puisse apprendre comment réaliser au plus tôt la grande fin pour laquelle il existe, et goûter cette paix, dont à la fin toute vie doit avoir sa part. C'est la récompense de la vertu... Heureuse Âme, monte dans le char avec moi. »

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Les chaînes de la prison terrestre tombèrent de l'esprit d'Ianthe; elles éclatèrent et se rompirent comme des liens de paille sous l'effort d'un géant qui s'éveille. Elle s'aperçut de ce glorieux changement, et sentit dans son entendement affranchi s'ouvrir de toutes parts de nouveaux ravissements; chaque rêverie du jour de sa vie mortelle, chaque vision délirante des sommeils qui avaient clos une journée bien remplie, semblaient maintenant se réaliser! La Fée et l'Âme se mirent en mouvement; les nuages d'argent s'écartèrent; et comme elles montaient sur le char magique, de nouveau l'ineffable musique se fit entendre; puis les coursiers aériens déployèrent leurs ailerons d'azur, et la Fée, secouant les rênes irradiantes, leur ordonna de poursuivre leur route. Le char magique avançait... La nuit était belle, et des astres sans nombre parsemaient la voûte bleu sombre du ciel. Justement au-dessus des vagues orientales commençait à poindre le premier faible sourire du matin... Le char magique avançait... Sous les sabots éthérés l'atmosphère volait en étincelles de flamme, et sur le sentier des roues embrasées, tournant au-dessus du pic le plus élevé des montagnes était tracée une ligne d'éclairs. Maintenant il volait bien loin au-dessus d'un roc, la dernière arête de la terre, le rival des Andes, dont le noir sourcil s'assombrissait au-dessus de la mer d'argent. Bien, bien au-dessous du sentier du char, calme comme un enfant endormi, le formidable Océan s'étendait. Son calme miroir reflétait les pâles et défaillantes étoiles, la trace enflammée du char et la grise lumière du matin colorant les nuages floconneux qui faisaient un dais à l'aurore. Il semblait que le chemin du char s'ouvrait à travers le milieu d'une immense voûte, rayonnante de millions de constellations, teinte de nuances d'une variété infinie, et à demi entourée d'une ceinture d'où jaillissaient d'incessants météores. Le char magique avançait... À mesure qu'ils approchaient de leur but, les coursiers semblaient ramasser leur vitesse. La

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