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Soluble dans l'oeil

De
104 pages
Ce recueil de Yusuf Kadel est une expérience sensorielle d'exception. Pour la partager, attendre que la lune se vide, que la nuit soit pleine, car "la lumière écorche ce qu'elle touche". Puis, parce que "rien n'est vaste comme l'immobile", se caler dans un fauteuil, et sans hâte, longuement, lire comme on poserait ses mains sur ses paupières. Pour mieux se dévoiler la face. La nôtre. Celle du monde qui nous fait de l'oeil...
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Soluble dans l’œil Yusuf Kadel Poésie
Préface de Shenaz Patel
Collection Paroles poétiques dirigée par Amadou Elimane Kane
© Éditions Acoria, 2010 Caya Makhélé, Éditeur acoriadiffusion@free.fr www.acoria.net ISBN 978-2-35572-029-1
Yusuf Kadel
Soluble dans l’œil Poésie Préface de Shenaz Patel
PRÉFACE
Les mains sur les paupières
Lire ce recueil de Yusuf Kadel, c’est s’immerger dans une expérience sensorielle particulière. Au fil des pages, comme venu de très loin, de l’autre versant de soi-même, l’écho d’une sensation, diffuse, étrange, approchée lorsqu’on en vient à poser, doucement, ses mains sur ses paupières. Un monde, alors, se réveille. Dans ce calme apparent, ténèbres fragmentées de lumières, qui brouillent les contours, implosent les formes, confondent ombres et lueurs, redessinent courbes, paysages. Comme un cachet effervescent jeté dans un verre d’eau. Comme si, oui, tout devenait soluble dans l’œil…
Dix ans exactement après son remarqué premier recueil, Surenchairsà l’île Maurice en 1999, Yusuf Kadel, publié (qui a entre temps nourri le lien à travers la revue de création contemporainePoint barrequ’il anime avec d’autres poètes mauriciens) nous offre ce nouvel ouvrage. On l’y reconnaît. On l’y découvre. La brièveté est toujours là, fidèle, efficace. Dans une forme qui n’est pas sans rappeler ici les haïkus japonais, là les aphorismes chers à Chazal, le poète livre de petites pièces ciselées, rythmes et sonorités soigneusement polis, galets dont la scansion ricoche, accroche, retient. La densité des images notée dansSurenchairsa ici laissé place à
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quelque chose d’à la fois plus pointu et plus aéré. Dans l’espace ainsi ouvert, chaque caillou lancé laisse derrière lui de larges ondes concentriques, suscitant, au creux du lecteur, des vibrations contemplatives (de réminiscences et d’étonnement mêlés). De l’art de condenser, non pour figer mais au contraire révéler. Comme du bonheur la transparence. Et si le je, dans sa maturation, est passé à un nous plus global, c’est peut-être pour mieux dire un monde à hauteur d’homme. Un monde où la verticalité du regard délaisse la tension de l’ascendance vers le divin, (omniprésente dans Surenchairsmais aussi dansUn septembre noir, prix Jean Fanchette du Théâtre en 1994)pour épouser la courbe, descendante, vers le profond de soi. Paupières relâchées, nerfs de l’œil débandés, regard assez détendu pour tenter de voir, enfin, voir vraiment, voir, autrement. Voir, de la condition humaine, l’implacable étroitesse. Parce que regard qui fige et fait rougir, jusqu’au sang. Parce qu’étau de la mémoire, des souvenirs. Parce que mirages, même, ont« sourire exigu ». Parce que l’incontournable géométrie régissant le triangle de la vie jusqu’à la tombe. Pas de pathos ou de pesante gravité, toutefois. Chez Yusuf Kadel aujourd’hui, l’œil intérieur n’est pas, comme chez Caïn, vecteur de jugement et de culpabilité. Loth aura beau dissuader de se retourner. Bienvenu le grain de sel qui fait cligner l’œil, l’ouvre sur le désert en lieu et place d’un tiède paradis où l’on« se cuite au tilleul ». Avec cet autre regard, par lui, estomper les balises des chemins tout tracés, débusquer les arbres qui se cachent dans la forêt, avancer à contre-courant, à contre-soi, redécouvrir notre part liquide, mouvante. « Désériger » le monde pour mieux le reconstruire, à sa fantaisie. De la fumée retrouver la légèreté. Alors le vent, qui traîne partout ses reins, au risque d’être laissé dehors.
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Alors la mer, parce qu’en mer« nos yeux ne nous reviennent pas ». Alors le feu et ses dents, l’été son« cou de girafe ».
Ultime fantaisie de l’auteur : c’est dans la deuxième partie de son recueil, fort à propos surnommée « En Marge des messes », qu’il fait pleinement ressortir l’enfermement de la condition humaine. Comme pour mieux nous renvoyer au début, là où se délivrent le monde et ses images. De l’œil dessillé au regard cerné et inversement. Dans ce mouvement, c’est la nécessité, le poids, la force du ressenti et de la parole poétiques pour recréer et animer la vie que réaffirme Yusuf Kadel. Avec l’originalité d’une écriture qui confirme la richesse de son économie, étend sa puissance d’évocation. Alors comme le poète, avec le poète, qui« se relit, comme d’autres retournent leurs morts », on se laisse gagner par la tentation de revenir, encore et encore, sur les pages parcourues, et des vers, sans cesse, exhumer la dense moelle.
Ce recueil de Yusuf Kadel est une expérience sensorielle d’exception. Pour la partager, attendre que la lune se vide, que la nuit soit pleine, car« la lumière écorche ce qu’elle touche ». Puis, parce que« rien n’est vaste comme l’immobile », se caler dans un fauteuil, et sans hâte, longuement, lire comme on poserait ses mains sur ses paupières. Pour mieux se dévoiler la face. La nôtre. Celle du monde qui nous fait de l’œil…
Shenaz Patel
Soluble dans l’œil