Réchappée belle
265 pages
Français

Réchappée belle

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265 pages
Français

Description

C'est l'histoire de vie d'une directrice de recherche au CNRS d'origine paysanne que rien ne prédisposait à faire une carrière universitaire. Il mêle une plongée dans la vie villageoise et familiale marquée par le poids des secrets de famille ; une quête identitaire après sept ans de pensionnat ; une immersion dans les rouages du CNRS et de l'université, révélés à l'occasion d'un harcèlement moral au travail ; une vie de couple atypique avec un époux « asperger » ; une pratique de l'altruisme envers des jeunes défavorisés aux identités culturelles très diverses : Dogon, Khmer, Arabe, Mapuche. Sa résilience est basée sur l'écriture, la peinture, la sculpture et la création d'une famille recomposée.

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Date de parution 13 janvier 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9782140168345
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Maryline Bésian
Réchappée belle Récit
/ Récits
Rue des Écoles
RÉCHAPPÉE BELLE
Rue des Écoles Collection dirigée par Jérôme Martin
La collection « Rue des Écoles » est dédiée à l’édition de travaux personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique, politique, etc. Elle accueille également des œuvres de fiction (romans) et des textes autobiographiques.
Déjà parus
Aulas (Perrine),Le colistier, 2020. Annie Cathelin,Une vie de bleu et d’ocre, 2020. Gazon (Carole),Voyage vers l’au-delà, Alcool et malédiction,2021. Boller (Bernard),Le trésor du Rhin ou le dit des Nibelungen, 2021.
Mourgues (Hugo),Infirmier dans tous ses états, 2020. Bonnet (Frédérique),Savoir-vivre, 2020. Borgraeve (Jean-Marie), Desbois (Patrick), Irubetagoyena (Jean), Sorbé (Sylvie),Compostelle, troix voix,2020 Aclinou (Paul),La cuvée, 2020.
Onossian (Jean christian),À l'ouest d’Édesse, ou l'odyssée d'un enfant arménien, 2020. Djabar (Amel),Moi la Blédarde, 2020 Robin (Jean-Paul),Aigle Noir, 2020 Jeanson (Anne),Rue de Grâce,Roman, 2020.
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Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site www.editions-harmattan.fr
Maryline Bésian Réchappée belle Récit
© L’HARMATTAN, 2021 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.editions-harmattan.fr/ ISBN : 978-2-343-22071-0 EAN : 9782343220710
PREMIÈRE PARTIE TRAUMATISMES DE JEUNESSE
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CHAPITRE I LES TRAUMATISMES DE MA SCOLARITÉ
J’avais onze ans depuis le 5 avril 1960 quand tous les regards de la famille se sont posés sur moi. Il fallait décider de mon avenir scolaire puisque j’étais arrivée au terme de mes études primaires poursuivies au sein de l’école publique et laïque du village. Je suis originaire d’une famille de viticulteurs de père en fils. J’étais une des rares élèves issues de la catégorie des familles catholiques et propriétaires terriennes à aller à l’école laïque. Il existait encore à mon époque, ce qu’on appelaitl’école librefréquentée par les enfants des catholiques pratiquants, et l’école laïque gérée par des instituteurs et des institutrices d’État. Cette dichotomie reflétait la composition sociale du village, d’un côté les propriétaires terriens viticulteurs, de l’autre, la plupart des ouvriers agricoles et des artisans. C’était la dernière trace vivante de l’opposition entre lesRouges, laïques, socialistes et anciens résistants, et lesBlancs, croyants, pétainistes et réactionnaires. Mes camarades de classe étaient toutes des filles d’ouvriers agricoles immigrés, dont les parents, espagnols ou italiens, parlaient mal le français. L’école libre a fermé l’année qui a suivi mon entrée en sixième. «Mon» village, celui où j’étais née et où j’avais grandi, était ma seule racine, ma seule identité sociale et territoriale, mon seul univers. C’était là que vivait l’ensemble de ma famille. Ce grand réseau familial couvrait tous les secteurs d’activité : mon grand-père était le directeur de la distillerie, le frère de ma grand-mère maternelle était le maire du village, mon oncle Robert le boulanger, mon grand-oncle handicapé de la guerre de 1914 était viticulteur, comme mon père et mon grand-père, l’oncle Ros était ouvrier agricole… Bref, la famille était dispersée dans tout le village, puisque chacun vivait dans sa propre maison. Pourtant, quand la question de mon avenir scolaire s’est posée, c’est la sœur de mon père qui vivait en ville, qui a influé sur la décision. Elle avait épousé un ouvrier du livre. Ils avaient un mode de vie plus évolué qu’à la campagne, mais surtout, un fils de trois ans mon aîné qui leur avait permis de pénétrer les arcanes du système scolaire. C’était le seul de la famille à être scolarisé dans un lycée. Mes parents étaient opposés à ce que j’intègre les collèges de proximité en demi-pension, qui avaient mauvaise réputation et qui exigeaient des transports quotidiens en autobus, très critiqués à cause de la promiscuité entre les garçons et les filles durant les trajets. N’oublions pas qu’à cette époque-là, les écoles primaires n’étaient pas encore mixtes dans les villages, il y avait l’école des filles et l’école des garçons. Mon oncle et ma tante souhaitaient que je suive la voie brillamment ouverte par leur fils et que j’intègre un lycée dans une filière «classique»,
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c’est-à-dire avec apprentissage du latin, considérée comme la meilleure. La filière centrée sur les mathématiques était considérée à cette époque-là, comme moins noble et était mal vue, on l’appelait la filière «moderne», elle concentrait d’ailleurs les plus mauvais profs et les plus mauvais élèves. Il fut donc décidé, sans me demander mon avis, que je rentrerai en sixième classique au pensionnat de jeunes filles de la ville voisine. Toutes mes camarades de l’école primaire sont allées dans le collège du bourg voisin en demi-pension. Je les enviais. J’étais la seule de l’école laïque à aller pensionnaire au lycée de la ville. On avait beau me dire que c’était pour mon bien, et que j’étais une privilégiée, moi, je n’y croyais pas. Je ne me sentais pas comme les autres et j’en souffrais. Nous étions pourtant cinq filles du village à être pensionnaires dans ce lycée, mais je ne les connaissais pas, seulement de vue, parce qu’elles venaient del’école libreet qu’elles étaient toutes plus âgées que moi. Nous étions trois à «prendre le taxi» du village qui nous amenait tous les lundis matin aux portes du lycée. Il était conduit par un vieux monsieur qui avait une Citroën noire à cinq places avec sièges rabattables, dernière relique de l’époque où il n’y avait pas de transports en commun publics. Il avait subsisté à la création d’une ligne de bus qui desservait tous les villages et menait à la ville, parce que son trajet était plus court. Nous étions obligées, avec ma mère, de traverser tout le village à 6 h 30 tous les lundis matin pour rejoindre le point de rendez-vous. Je me souviens de l’odeur très particulière des sièges en tissu poussiéreux de ce taxi et des sandwichs que j’emportais pour la récréation du matin. Pâté ou jambon d’York, invariablement. Le plus gros problème posé par mon entrée au pensionnat fut que le trousseau obligatoire était très exigeant. Il a mobilisé beaucoup d’efforts familiaux. Ma grand-mère a brodé mes initiales sur tout le linge (draps, serviettes, mouchoirs…) et mon nom et prénom sur toutes mes blouses beiges de classe. Ma mère a cousu mon numéro de pensionnaire (nous avions toutes un numéro comme dans les camps!) sur tous les éléments du trousseau. Ma tante, la boulangère, m’a fourni le manteau pour l’hiver : c’était un de ceux de sa fille qu’on a fait teindre en bleu marine pour correspondre aux exigences de l’uniforme. Pour la demi-saison, la veste et la jupe du tailleur devaient être obligatoirement faites du même tissu, les vêtements dépareillés qu’on m’avait donnés ne convenaient donc pas et mes parents ont dû m’en acheter des neufs. On m’a même acheté des choses que je n’avais jamais eues : une robe de chambre, des chaussons d’intérieur, une trousse de toilette complète, un chapeau de velours beige et des gants assortis pour clore l’uniforme. Enfin une tenue de sport, avec short, jogging et chaussures (ce qui n’était pas courant à cette époque-là pour les filles). Cela occasionnait beaucoup de frais et mes parents ne cessaient de me dire qu’ils faisaient de gros sacrifices pour moi. Pour les limiter, ma mère a consacré beaucoup d’énergie à mettre à ma taille les vêtements de ma
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