Pierre Loti - Oeuvres
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Description

Ce volume 142 contient les oeuvres de Pierre Loti.


Louis Marie Julien Viaud dit Pierre Loti, né le à Rochefort et mort le à Hendaye, est un écrivain et officier de marine français.


Pierre Loti, dont une grande partie de l'œuvre est d'inspiration autobiographique, s'est nourri de ses voyages pour écrire ses romans, par exemple à Tahiti pour Le Mariage de Loti (Rarahu) (1882), au Sénégal pour Le Roman d'un spahi (1881) ou au Japon pour Madame Chrysanthème (1887). Il a gardé toute sa vie une attirance très forte pour la Turquie, où le fascinait la place de la sensualité : il l'illustre notamment dans Aziyadé (1879), et sa suite Fantôme d’Orient (1892). (Wikip.)


Version 2.0 : LA HYENE ENRAGEE


CONTENU DE CE VOLUME


ROMANS
LE ROMAN D’UN SPAHI 1881
MON FRÈRE YVES 1883
PÊCHEUR D’ISLANDE 1886
MATELOT 1892
RAMUNTCHO 1897
LES DÉSENCHANTÉES1906
ROMANS-JOURNAUX
AZIYADÉ 1878
LE MARIAGE DE LOTI (RARAHU) 1879
FLEURS D’ENNUI 1882
PROPOS D’EXIL 1887
MADAME CHRYSANTHÈME 1887
JAPONERIES D’AUTOMNE 1889
AU MAROC 1890
LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1891
FANTÔME D’ORIENT 1892
L’EXILÉE 1893
LE DÉSERT 1894
JÉRUSALEM 1895
LA GALILÉE 1895
FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1897
REFLETS SUR LA ROUTE SOMBRE 1899
LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1902
L’INDE (SANS LES ANGLAIS) 1903
VERS ISPAHAN 1904
LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1905
LE CHÂTEAU DE LA BELLE AU BOIS DORMANT 1910
UN PÈLERIN D’ANGKOR 1912
L'HYENE ENRAGEE 1916
QUELQUES ASPECTS DU VERTIGE MONDIAL 1917
ROMANS PERSONNELS
LE ROMAN D’UN ENFANT 1890
PRIME JEUNESSE 1919
THÉATRE
LA FILLE DU CIEL ( avec Judith Gautier) 1911
BROCHURES
DISCOURS DE RÉCEPTION A L’ACADÉMIE FRANÇAISE 1892
RAPPORT SUR LES PRIX DE VERTU 1898
VOIR AUSSI
PIERRE LOTI (Jean Mariel) 1909


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Publié par
Nombre de lectures 12
EAN13 9782376810421
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

PIERRE LOTI
ŒUVRES lci-142

Les l c i - e B o o k s sont des compilations d’œuvres appartenant au domaine public. Les
textes d’un même auteur sont regroupés dans un volume numérique à la mise en page
soignée, pour la plus grande commodité du lecteur.
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éventuellement de corrections.SOURCES

— ÉFÉLÉ, réimprimeur de la nuit : Œuvres Complètes I (Gallica/Bnf) , Œuvres
Complètes II (Gallica/Bnf) , Œuvres Complètes III (Gallica/Bnf) , Œuvres Complètes IV
(Gallica/Bnf) , Œuvres Complètes V (Gallica/Bnf), Œuvres Complètes VI (Gallica/Bnf),
Œuvres Complètes VII (Gallica/Bnf) , Œuvres Complètes VIII (Gallica/Bnf) , Œuvres
Complètes IX (Gallica/Bnf), Œuvres Complètes X (Gallica/Bnf),
— Project Gutenberg : La fille du ciel (IA/Robarts - University of Toronto), Un pèlerin
d’Angkor (Gallica/Bnf), Quelques aspects du vertige mondial (Gallica/Bnf), Le château
de la Belle au Bois Dormant, La Hyène enragée (Gallica/Bnf).
— Ebooks libres et gratuits : Les désenchantées.
— Bibliothèque électronique du québec : Prime jeunesse.
—Wikisource Pierre Loti (IA/University of Toronto/University of Ottawa)
— Illustrations : La sombre route (IA/Robarts - University of Toronto), Les
désenchantées (IA/Robarts - University of Toronto)
—Site de référence bibliographique : Pierre Loti

— Couverture 1 et 2 : En académicien. Entre 1892 et 1897. Library of Congress,
Prints & Photographs Division, LC-DIG-ggbain-05 725
— Page de titre : Cassell's universal portrait gallery : a collection of portraits of
celebrities, English and foreign with fac-simile autographs, 1895. Wikimedia Commons.
— Image pré-sommaire : 1904. Photo : Phébus. Constantinople. Photogravure :
ieF. Dricot & C . Sur l’œuvre de Pierre Loti, par Victor Orban, Louis-Michaud, éditeur,
1 9 0 7 . IA/University of Toronto/University of Ottawa. Même photo dans Les
désenchantées
— Image post-sommaire 1 et 2 : Par Dornac. The International library of famous
literature, selections from the world's great writers, ancient, mediæval. London : The
Standard, 1900. Wikimedia Commons.

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travers ce formulaire.LISTE DES TITRES
LOUIS MARIE JULIEN VIAUD (1850-1923)
ROMANS
LE ROMAN D’UN SPAHI 1881
MON FRÈRE YVES 1883
PÊCHEUR D’ISLANDE 1886
MATELOT 1892
RAMUNTCHO 1897
LES DÉSENCHANTÉES 1906
ROMANS-JOURNAUX
AZIYADÉ 1878
LE MARIAGE DE LOTI (RARAHU) 1879
FLEURS D’ENNUI 1882
PROPOS D’EXIL 1887
MADAME CHRYSANTHÈME 1887
JAPONERIES D’AUTOMNE 1889
AU MAROC 1890
LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1891
FANTÔME D’ORIENT 1892
L’EXILÉE 1893
LE DÉSERT 1894
JÉRUSALEM 1895
LA GALILÉE 1895
FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1897
REFLETS SUR LA ROUTE SOMBRE 1899
LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1902
L’INDE (SANS LES ANGLAIS) 1903
VERS ISPAHAN 1904
LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1905
LE CHÂTEAU DE LA BELLE AU BOIS DORMANT 1910
UN PÈLERIN D’ANGKOR 1912
LA HYÈNE ENRAGÉE 1916
QUELQUES ASPECTS DU VERTIGE MONDIAL 1917
ROMANS PERSONNELS
LE ROMAN D’UN ENFANT 1890
PRIME JEUNESSE 1919
THÉATRE
LA FILLE DU CIEL ( avec Judith Gautier) 1911
BROCHURES
DISCOURS DE RÉCEPTION A L’ACADÉMIE FRANÇAISE 1892
RAPPORT SUR LES PRIX DE VERTU 1898
VOIR AUSSI
PIERRE LOTI (Jean Mariel) 1909P A G I N A T I O N
Ce volume contient 1 639 957 mots et 4 756 pages.
01. AZIYADÉ 227 pages
02. LE MARIAGE DE LOTI (RARAHU) 128 pages
03. LE ROMAN D’UN SPAHI 217 pages
04. FLEURS D’ENNUI 242 pages
05. MON FRÈRE YVES 174 pages
06. PÊCHEUR D’ISLANDE 141 pages
07. PROPOS D’EXIL 116 pages
08. MADAME CHRYSANTHÈME 151 pages
09. JAPONERIES D’AUTOMNE 182 pages
10. AU MAROC 174 pages
11. LE ROMAN D’UN ENFANT 97 pages
12. LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 65 pages
13. FANTÔME D’ORIENT 125 pages
14. MATELOT 31 pages
15. DISCOURS DE RÉCEPTION A L’ACADÉMIE FRANÇAISE 141 pages
16. L’EXILÉE 85 pages
17. LE DÉSERT 132 pages
18. JÉRUSALEM 110 pages
19. LA GALILÉE 127 pages
20. RAMUNTCHO 155 pages
21. FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 117 pages
22. REFLETS SUR LA ROUTE SOMBRE 122 pages
23. RAPPORT SUR LES PRIX DE VERTU 15 pages
24. LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 190 pages
25. L’INDE (SANS LES ANGLAIS) 246 pages
26. VERS ISPAHAN 157 pages
27. LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 150 pages
28. LES DÉSENCHANTÉES 246 pages
29. LE CHÂTEAU DE LA BELLE AU BOIS DORMANT 96 pages
30. LA FILLE DU CIEL 134 pages
31. UN PÈLERIN D’ANGKOR 68 pages
32. LA HYÈNE ENRAGÉE 117 pages
33. QUELQUES ASPECTS DU VERTIGE MONDIAL 113 pages
34. PRIME JEUNESSE 116 pages
35. PIERRE LOTI (Jean Mariel) 33 pages A Z I Y A D É
— Stamboul, 1876-1877—
EXTRAITS DES NOTES ET LETTRES
D’UN LIEUTENANT DE LA MARINE ANGLAISE
ENTRÉ AU SERVICE DE LA TURQUIE
LE 10 MAI 1876
TUÉ SOUS LES MURS DE KARS, LE 27 OCTOBRE 1877.
Éléments bibliographiques :
Première édition, anonyme : 1879.
Édition de référence
Œuvres Complètes I, 1893.
141 pagesT A B L E
DE WILLIAM BROWN À PLUMKETT
PRÉFACE DE PLUMKETT
I SALONIQUE
I II III IV V VI VII VIII IX
X A WILLIAM BROWN, LIEUTENANT AU 3e D’INFANTERIE DE LIGNE, A LONDRES
XI
XII
XIII
XIV
XV LOTI A PLUMKETT, LIEUTENANT DE MARINE
XVI
XVII
XVIII PLUMKETT A LOTI
XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XXV XXVI XXVII
II SOLITUDE
I
II
III
IV A LOTI, DE SA SŒUR
V
VI
VII
VIII
IX
X LOTI A WILLIAM BROWN
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII KARAGUEUZ
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV LOTI A SA SŒUR, A BRIGTHBURY
XXV LOTI A PLUMKETT
XXVI A LOTI, DE SA SŒUR
XXVII
III EYOUB A DEUX
I
II
III
IVV LOTI A SA SŒUR, A BRIGHTBURY
VI
VII
VIII
IX
X
XI A LOTI, DE SA SŒUR
XII
XIII
XIV
XV
XVI LOTI A PLUMKETT
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII DE PLUMKETT A LOTI
XXIV LOTI A WILLIAM BROWN
XXV XXVI XXVII XXVIII XXIX XXX XXXI XXXII XXXIII XXXIV XXXV XXXVI XXXVII
XXXVIII XXXIX
XL PLUMKETT A LOTI
XLI LOTI A PLUMKETT
XLII XLIII XLIV XLV XLVI XLVII XLVIII XLIX L LI LII LIII LIV LV LVI LVIl LVIII
LIX LOTI A PLUMKETT
LX LXI LXII LXIII LXIV LXV LXVI LXVII
IV MANÉ, THÉCEL, PHARÈS
I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII
XXIII XXIV XXV XXVI XXVII
XXVIII A LOTI, DE SA SŒUR
XXIX
XXX LOTI A IZEDDIN-ALI, A STAMBOUL
XXXI
XXXII
V AZRAEL
I
II
III
IV
V CONCLUSION
Titre suivant : LE MARIAGE DE LOTI{1}DE WILLIAM BROWN À PLUMKETT
Juin 1877
Mon cher Plumkett,
Loti est mort; Loti a quitté la sombre terre où il avait follement brûlé sa vie.
Il a tout oublié, tout abandonné pour suivre dans ce galop qui l’a tué, son f a t u m, sa
singulière destinée.
Je t’adresse ces notes éparses; le public y démêlera ce qu’il pourra, mais je voudrais
les voir publier telles qu’elles ont été écrites par la main de cet ami que nous avons
tant aimé.
W. BROWN.PRÉFACE DE PLUMKETT
AMI DE LOTI
Dans tout roman bien conduit, une description du héros est de rigueur. Mais ce livre
n’est point un roman, ou, du moins, c’en est un qui n’a pas été plus conduit que la vie
de son héros. Et puis décrire au public indifférent ce Loti que nous aimions n’est pas
chose aisée, et les plus habiles pourraient bien s’y perdre.
Pour son portrait physique, lecteur, allez à Musset; ouvrez « Namouna, conte
oriental  » et lisez  :
Bien cambré, bien lavé  ;............
Des mains de praticien, l’aspect fier et nerveux
Ce qu’il avait de beau surtout, c’étaient les yeux.
Comme Hassan, il était très joyeux, et pourtant très maussade; indignement naïf, et
pourtant très blasé. En bien comme en mal, il allait loin toujours; mais nous l’aimions
mieux que cet Hassan égoïste, et c’était à Rolla plutôt qu’il eût pu ressembler...
Dans plus d’une âme on voit deux choses à la fois  :
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le ciel, — qui teint les eaux à peine remuées,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et la vase, — fond morne, affreux, sombre et dormant.
(VICTOR HUGO, les Ondines.)

PLUMKETT.I

SALONIQUE

JOURNAL DE LOTI
I
16 mai 1876.
... Une belle journée de mai, un beau soleil, un ciel pur... Quand les canots étrangers
arrivèrent, les bourreaux, sur les quais, mettaient la dernière main à leur œuvre: six
pendus exécutaient en présence de la foule l’horrible contorsion finale... Les fenêtres,
les toits étaient encombrés de spectateurs; sur un balcon voisin, les autorités turques
souriaient à ce spectacle familier.
Le gouvernement du sultan avait fait peu de frais pour l’appareil du supplice; les
potences étaient si basses que les pieds nus des condamnés touchaient la terre. Leurs
ongles crispées grinçaient sur le sable.
II
L’exécution terminée, les soldats se retirèrent et les morts restèrent jusqu’à la
tombée du jour exposés aux yeux du peuple. Les six cadavres, debout sur leurs pieds,
firent, jusqu’au soir, la hideuse grimace de la mort au beau soleil de Turquie, au milieu
de promeneurs indifférents et de groupes silencieux de jeunes femmes.
III
Les gouvernements de France et d’Allemagne avaient exigé ces exécutions
d’ensemble, comme réparation de ce massacre des consuls qui fit du bruit en Europe
au début de la crise orientale.
Toutes les nations européennes avaient envoyé sur rade de Salonique d’imposants
cuirassés. L’Angleterre s’y était une des premières fait représenter, et c’est ainsi que j’y
étais venu moi-même, sur l’une des corvettes de Sa Majesté.
IV
Un beau jour de printemps, un des premiers où il nous fut permis de circuler dans
Salonique de Macédoine, peu après les massacres, trois jours après les pendaisons,
vers quatre heures de l’après-midi, il arriva que je m’arrêtai devant la porte fermée
d’une vieille mosquée, pour regarder se battre deux cigognes.
La scène se passait dans une rue du vieux quartier musulman. Des maisons
caduques bordaient de petits chemins tortueux, à moitié recouverts par les saillies des
shaknisirs (sorte d’observatoires mystérieux, de grands balcons fermés et grillés, d’où
les passants sont reluqués par des petits trous invisibles). Des avoines poussaient
entre les pavés de galets noirs, et des branches de fraîche verdure couraient sur les
toits; le ciel, entrevu par échappées, était pur et bleu; on respirait partout l’air tiède et
la bonne odeur de mai.
La population de Salonique conservait encore envers nous une attitude contrainte et
hostile; aussi l’autorité nous obligeait-elle à traîner par les rues un sabre et tout unappareil de guerre. De loin en loin, quelques personnages à turban passaient en
longeant les murs, et aucune tête de femme ne se montrait derrière les grillages
discrets des haremlikes  ; on eût dit une ville morte.
Je me croyais si parfaitement seul, que j’éprouvai une étrange impression en
apercevant près de moi, derrière d’épais barreaux de fer, le haut d’une tête humaine,
deux grands yeux verts fixés sur les miens.
Les sourcils étaient bruns, légèrement froncés, rapprochés jusqu’à se rejoindre;
l’expression de ce regard était un mélange d’énergie et de naïveté  ; on eût dit un regard
d’enfant, tant il avait de fraîcheur et de jeunesse.
La jeune femme qui avait ces yeux se leva, et montra jusqu’à la ceinture sa taille
enveloppée d’un camail à la turque (féredjé) aux plis longs et rigides. Le camail était de
soie verte, orné de broderies d’argent. Un voile blanc enveloppait soigneusement la
tête, n’en laissant paraître que le front et les grands yeux. Les prunelles étaient bien
vertes, de cette teinte vert de mer d’autrefois chantée par les poètes d’Orient.
Cette jeune femme était Aziyadé.
V
Aziyadé me regardait fixement. Devant un Turc, elle se fût cachée; mais un giaour
n’est pas un homme; tout au plus est-ce un objet de curiosité qu’on peut contempler à
loisir. Elle paraissait surprise qu’un de ces étrangers, qui étaient venus menacer son
pays sur de si terribles machines de fer, pût être un très jeune homme dont l’aspect ne
lui causait ni répulsion ni frayeur.
VI
Tous les canots des escadres étaient partis quand je revins sur le quai; les yeux
verts m’avaient légèrement captivé, bien que le visage exquis caché par le voile blanc
me fût encore inconnu; j’étais repassé trois fois devant la mosquée aux cigognes, et
l’heure s’en était allée sans que j’en eusse conscience.
Les impossibilités étaient entassées comme à plaisir entre cette jeune femme et
moi; impossibilité d’échanger avec elle une pensée, de lui parler ni de lui écrire;
défense de quitter le bord après six heures du soir, et autrement qu’en armes; départ
probable avant huit jours pour ne jamais revenir, et, par-dessus tout, les farouches
surveillances des harems.
Je regardai s’éloigner les derniers canots anglais, le soleil près de disparaître, et je
m’assis irrésolu sous la tente d’un café turc.
VII
Un attroupement fut aussitôt formé autour de moi; c’était une bande de ces hommes
qui vivent à la belle étoile sur les quais de Salonique, bateliers ou portefaix, qui
désiraient savoir pourquoi j’étais resté à terre et attendaient là, dans l’espoir que
peutêtre j’aurais besoin de leurs services.
Dans ce groupe de Macédoniens, je remarquai un homme qui avait une drôle de
barbe, séparée en petites boucles comme les plus antiques statues de ce pays; il était
assis devant moi par terre et m’examinait avec beaucoup de curiosité; mon costume et
surtout mes bottines paraissaient l’intéresser vivement. Il s’étirait avec des airs câlins,
des mines de gros chat angora, et bâillait en montrant deux rangées de dents toutes
petites, aussi brillantes que des perles.
Il avait d’ailleurs une très belle tête, une grande douceur dans les yeux quiresplendissaient d’honnêteté et d’intelligence. Il était tout dépenaillé, pieds nus, jambes
nues, la chemise en lambeaux, mais propre comme une chatte.
Ce personnage était Samuel.
VIII
Ces deux êtres rencontrés le même jour devaient bientôt remplir un rôle dans mon
existence et jouer, pendant trois mois, leur vie pour moi; on m’eût beaucoup étonné en
me le disant. Tous deux devaient abandonner ensuite leur pays pour me suivre, et
nous étions destinés à passer l’hiver ensemble, sous le même toit, à Stamboul.
IX
Samuel s’enhardit jusqu’à me dire les trois mots qu’il savait d’anglais  :
—  Do you want to go on board  ? (Avez-vous besoin d’aller à bord  ?)
Et il continua en sabir  :
—  Te portarem col la mia barca. (Je t’y porterai avec ma barque.)
Samuel entendait le sabir; je songeai tout de suite au parti qu’on pouvait tirer d’un
garçon intelligent et déterminé, parlant une langue connue, pour cette entreprise
insensée qui flottait déjà devant moi à l’état de vague ébauche.
L’or était un moyen de m’attacher ce va-nu-pieds, mais j’en avais peu. Samuel,
d’ailleurs, devait être honnête, et un garçon qui l’est ne consent point pour de l’or à
servir d’intermédiaire entre un jeune homme et une jeune femme.
X

EA WILLIAM BROWN, LIEUTENANT AU 3 D’INFANTERIE DE LIGNE, A LONDRES
Salonique, 2 juin,
... Ce n’était d’abord qu’une ivresse de l’imagination et des sens; quelque chose de
plus est venu ensuite, de l’amour ou peu s’en faut  ; j’en suis surpris et charmé.
Si vous aviez pu suivre aujourd’hui votre ami Loti dans les rues d’un vieux quartier
solitaire, vous l’auriez vu monter dans une maison d’aspect fantastique. La porte se
referme sur lui avec mystère. C’est la case choisie pour ces changements de décors
qui lui sont familiers. (Autrefois, vous vous en souvenez, c’était pour Isabelle B...,
l’étoile: la scène se passait dans un fiacre, ou Hay-Market street, chez la maîtresse du
grand Martyn; vieille histoire que ces changements de décors, et c’est à peine si le
costume oriental leur prête encore quelque peu d’attrait et de nouveauté.)
Début de mélodrame. — Premier tableau: Un vieil appartement obscur. Aspect
assez misérable, mais beaucoup de couleur orientale. Des narguilhés traînent à terre
avec des armes.
Votre ami Loti est planté au milieu et trois vieilles juives s’empressent autour de lui
sans mot dire. Elles ont des costumes pittoresques et des nez crochus, de longues
vestes ornées de paillettes, des sequins enfilés pour colliers, et, pour coiffure, des
catogans de soie verte. Elles se dépêchent de lui enlever ses vêtements d’officier et se
mettent à l’habiller à la turque, en s’agenouillant pour commencer par les guêtres
dorées et les jarretières. Loti conserve l’air sombre et préoccupé qui convient au héros
d’un drame lyrique.
Les trois vieilles mettent dans sa ceinture plusieurs poignards dont les manches
d’argent sont incrustés de corail, et les lames damasquinées d’or; elles lui passent une
veste dorée à manches flottantes, et le coiffent d’un tarbouch. Après cela, ellesexpriment, par des gestes, que Loti est très beau ainsi, et vont chercher un grand
miroir.
Loti trouve qu’il n’est pas mal en effet, et sourit tristement à cette toilette qui pourrait
lui être fatale; et puis il disparaît par une porte de derrière et traverse toute une ville
saugrenue, des bazars d’Orient et des mosquées; il passe inaperçu dans des foules
bariolées, vêtues de ces couleurs éclatantes qu’on affectionne en Turquie; quelques
femmes voilées de blanc se disent seulement sur son passage: «Voici un Albanais qui
est bien mis, et ses armes sont belles.  »
Plus loin, mon cher William, il serait imprudent de suivre votre ami Loti; au bout de
cette course, il y a l’amour d’une femme turque, laquelle est la femme d’un Turc, —
entreprise insensée en tout temps, et qui n’a plus de nom dans les circonstances du
jour. — Auprès d’elle, Loti va passer une heure de complète ivresse, au risque de sa
tête, de la tête de plusieurs autres, et de toutes sortes de complications diplomatiques.
Vous direz qu’il faut, pour en arriver là, un terrible fonds d’égoïsme; je ne dis pas le
contraire; mais j’en suis venu à penser que tout ce qui me plaît est bon à faire et qu’il
faut toujours épicer de son mieux le repas si fade de la vie.
Vous ne vous plaindrez pas de moi, mon cher William: je vous ai écrit longuement.
Je ne crois nullement à votre affection, pas plus qu’à celle de personne; mais vous
êtes, parmi les gens que j’ai rencontrés deçà et delà dans le monde, un de ceux avec
lesquels je puis trouver du plaisir à vivre et à échanger mes impressions. S’il y a dans
ma lettre quelque peu d’épanchement, il ne faut pas m’en vouloir: j’avais bu du vin de
Chypre.
A présent c’est passé; je suis monté sur le pont respirer l’air vif du soir, et Salonique
faisait piètre mine; ses minarets avaient l’air d’un tas de vieilles bougies, posées sur
une ville sale et noire où fleurissent les vices de Sodome. Quand l’air humide me saisit
comme une douche glacée, et que la nature prend ses airs ternes et piteux, je retombe
sur moi-même; je ne retrouve plus au dedans de moi que le vide écœurant et
l’immense ennui de vivre.
Je pense aller bientôt à Jérusalem, où je tâcherai de ressaisir quelques bribes de foi.
Pour l’instant, mes croyances religieuses et philosophiques, mes principes de morale,
mes théories sociales, etc., sont représentés par cette grande personnalité: le
gendarme.
Je vous reviendrai sans doute en automne dans le Yorkshire. En attendant, je vous
serre les mains et je suis votre dévoué
LOTI.
XI
Ce fut une des époques troublées de mon existence que ces derniers jours de mai
1876.
Longtemps j’étais resté anéanti, le cœur vide, inerte, à force d’avoir souffert; mais
cet état transitoire avait passé, et la force de la jeunesse amenait le réveil. Je
m’éveillais seul dans la vie; mes dernières croyances s’en étaient allées, et aucun
frein ne me retenait plus.
Quelque chose comme de l’amour naissait sur ces ruines, et l’Orient jetait son grand
charme sur ce réveil de moi-même, qui se traduisait par le trouble des sens.
XII
Elle était venue habiter avec les trois autres femmes de son maître un yali de
campagne, dans un bois, sur le chemin de Monastir  ; là, on la surveillait moins.Le jour je descendais en armes. Par grosse mer, toujours, un canot me jetait sur les
quais, au milieu de la foule des bateliers et des pêcheurs  ; et Samuel, placé comme par
hasard sur mon passage, recevait par signes mes ordres pour la nuit.
J’ai passé bien des journées à errer sur ce chemin de Monastir. C’était une
campagne nue et triste, où l’œil s’étendait à perte de vue sur des cimetières antiques;
des tombes de marbre en ruine, dont le lichen rongeait les inscriptions mystérieuses;
des champs plantés de menhirs de granit; des sépultures grecques, byzantines,
musulmanes, couvraient ce vieux sol de Macédoine où les grands peuples du passé
ont laissé leur poussière. De loin en loin, la silhouette aiguë d’un cyprès, ou un platane
immense, abritant des bergers albanais et des chèvres; sur la terre aride, de larges
fleurs lilas pâle, répandant une douce odeur de chèvrefeuille, sous un soleil déjà
brûlant. Les moindres détails de ce pays sont restés dans ma mémoire.
La nuit, c’était un calme tiède, inaltérable, un silence mêlé de bruits de cigales, un air
pur rempli de parfums d’été; la mer immobile, le ciel aussi brillant qu’autrefois dans
mes nuits des tropiques.
Elle ne m’appartenait pas encore; mais il n’y avait plus entre nous que des barrières
matérielles, la présence de son maître, et le grillage de fer de ses fenêtres.
Je passais ces nuits à l’attendre, à attendre ce moment, très court quelquefois, où je
pouvais toucher ses bras à travers les terribles barreaux, et embrasser dans l’obscurité
ses mains blanches, ornées de bagues d’Orient.
Et puis, à certaine heure du matin, avant le jour, je pouvais, avec mille dangers,
rejoindre ma corvette par un moyen convenu avec les officiers de garde.
XIII
Mes soirées se passaient en compagnie de Samuel. J’ai vu d’étranges choses avec
lui, dans les tavernes des bateliers; j’ai fait des études de mœurs que peu de gens ont
pu faire, dans les cours des miracles et les tapis francs des juifs de la Turquie. Le
costume que je promenais dans ces bouges était celui des matelots turcs, le moins
compromettant pour traverser de nuit la rade de Salonique. Samuel contrastait
singulièrement avec de pareils milieux; sa belle et douce figure rayonnait sur ces
sombres repoussoirs. Peu à peu je m’attachais à lui, et son refus de me servir auprès
d’Aziyadé me faisait l’estimer davantage.
Mais j’ai vu d’étranges choses la nuit avec ce vagabond, une prostitution étrange,
dans les caves où se consomment jusqu’à complète ivresse le mastic et le raki...
XIV
Une nuit tiède de juin, étendus tous deux à terre dans la campagne, nous attendions
deux heures du matin, — l’heure convenue. — Je me souviens de cette belle nuit
étoilée, où l’on n’entendait que le faible bruit de la mer calme. Les cyprès dessinaient
sur la montagne des larmes noires, les platanes des masses obscures; de loin en loin,
de vieilles bornes séculaires marquaient la place oubliée de quelque derviche
d’autrefois; l’herbe sèche, la mousse et le lichen avaient bonne odeur; c’était un
bonheur d’être en pleine campagne une pareille nuit, et il faisait bon vivre.
Mais Samuel paraissait subir cette corvée nocturne avec une détestable humeur, et
ne me répondait même plus.
Alors je lui pris la main pour la première fois, en signe d’amitié, et lui fis en espagnol
à peu près ce discours  :
—Mon bon Samuel, vous dormez chaque nuit sur la terre dure ou sur des planches;l’herbe qui est ici est meilleure et sent bon comme le serpolet. Dormez, et vous serez
de plus belle humeur après. N’êtes-vous pas content de moi? et qu’ai-je pu vous
faire  ?
Sa main tremblait dans la mienne et la serrait plus qu’il n’eût été nécessaire.
—  Che volete, dit-il d’une voix sombre et troublée, che volete mî? (Que voulez-vous
de moi  ?)...
Quelque chose d’inouï et de ténébreux avait un moment passé dans la tête du
pauvre Samuel; — dans le vieil Orient tout est possible! — et puis il s’était couvert la
figure de ses bras, et restait là, terrifié de lui-même, immobile et tremblant...
Mais, depuis cet instant étrange, il est à mon service corps et âme; il joue chaque
soir sa liberté et sa vie en entrant dans la maison qu’Aziyadé habite; il traverse, dans
l’obscurité, pour aller la chercher, ce cimetière rempli pour lui de visions et de terreurs
mortelles; il rame jusqu’au matin dans sa barque pour veiller sur la nôtre, ou bien
m’attend toute la nuit, couché pêle-mêle avec cinquante vagabonds, sur la cinquième
dalle de pierre du quai de Salonique. Sa personnalité est comme absorbée dans la
mienne, et je le trouve partout dans mon ombre, quels que soient le lieu et le costume
que j’aie choisis, prêt à défendre ma vie au risque de la sienne.
XV

LOTI A PLUMKETT, LIEUTENANT DE MARINE
Salonique, mai 1876
Mon cher Plumkett,

Vous pouvez me raconter, sans m’ennuyer jamais, toutes les choses tristes ou
saugrenues, ou même gaies, qui vous passeront par la tête; comme vous êtes classé
pour moi en dehors du «vil troupeau», je lirai toujours avec plaisir ce que vous
m’écrirez.
Votre lettre m’a été remise sur la fin d’un dîner au vin d’Espagne, et je me souviens
qu’elle m’a un peu, à première vue, abasourdi par son ensemble original. Vous êtes en
effet «un drôle de type»; mais cela, je le savais déjà. Vous êtes aussi un garçon
d’esprit, ce qui était connu. Mais ce n’est point là seulement ce que j’ai démêlé dans
votre longue lettre, je vous l’assure.
J’ai vu que vous avez dû beaucoup souffrir, et c’est là un point de commun entre
nous deux. Moi aussi, il y a dix longues années que j’ai été lancé dans la vie, à
Londres, livré à moi-même à seize ans; j’ai goûté un peu toutes les jouissances; mais
je ne crois pas non plus qu’aucun genre de douleur m’ait été épargné. Je me trouve
fort vieux, malgré mon extrême jeunesse physique, que j’entretiens par l’escrime et
l’acrobatie.
Les confidences d’ailleurs ne servent à rien; il suffit que vous ayez souffert pour qu’il
y ait sympathie entre nous.
Je vois aussi que j’ai été assez heureux pour vous inspirer quelque affection; je
vous en remercie. Nous aurons, si vous voulez bien, ce que vous appelez une amitié
intellectuelle, et nos relations nous aideront à passer le temps maussade de la vie.
A la quatrième page de votre papier, votre main courait un peu vite sans doute,
quand vous avez écrit: «une affection et un dévouement illimités.» Si vous avez
pensé cela, vous voyez bien, mon cher ami, qu’il y a encore chez vous de la jeunesse
et de la fraîcheur, et que tout n’est pas perdu. Ces belles amitiés-là, à la vie, à la mort,
personne plus que moi n’en a éprouvé tout le charme; mais, voyez-vous, on les a àdix-huit ans; à vingt-cinq, elles sont finies, et on n’a plus de dévouement que pour
soimême. C’est désolant, ce que je vous dis là, mais c’est terriblement vrai.
XVI
Salonique, juin 1876.
C’était un bonheur de faire à Salonique ces corvées matinales qui vous mettaient à
terre avant le lever du soleil. L’air était si léger, la fraîcheur si délicieuse, qu’on n’avait
aucune peine à vivre; on était comme pénétré de bien-être. Quelques Turcs
commençaient à circuler, vêtus de robes rouges, vertes ou oranges, sous les rues
voûtées des bazars, à peine éclairées encore d’une demi-lueur transparente.
L’ingénieur Thompson jouait auprès de moi le rôle du confident d’opéra-comique, et
nous avons bien couru ensemble par les vieilles rues de cette ville, aux heures les plus
prohibées et dans les tenues les moins réglementaires.
Le soir, c’était pour les yeux un enchantement d’un autre genre: tout était rose ou
doré. L’Olympe avait des teintes de braise ou de métal en fusion, et se réfléchissait
dans une mer unie comme une glace. Aucune vapeur dans l’air: il semblait qu’il n’y
avait plus d’atmosphère et que les montagnes se découpaient dans le vide, tant leurs
arêtes les plus lointaines étaient nettes et décidées.
Nous étions souvent assis le soir sur les quais où se portait la foule, devant cette
baie tranquille. Les orgues de Barbarie d’Orient y jouaient leurs airs bizarres,
accompagnés de clochettes et de chapeaux chinois; les cafedjis encombraient la voie
publique de leurs petites tables toujours garnies, et ne suffisaient plus à servir les
narguilhés, les skiros, le lokoum et le raki.
Samuel était heureux et fier quand nous l’invitions à notre table. Il rôdait alentour,
pour me transmettre par signes convenus quelque rendez-vous d’Aziyadé, et je
tremblais d’impatience en songeant à la nuit qui allait venir.
XVII
Salonique, juillet 1876.
Aziyadé avait dit à Samuel qu’il resterait cette nuit-là auprès de nous. Je la regardais
faire avec étonnement: elle m’avait prié de m’asseoir entre elle et lui, et commençait à
lui parler en langue turque.
C’était un entretien qu’elle voulait, le premier entre nous deux, et Samuel devait
servir d’interprète; depuis un mois, liés par l’ivresse des sens, sans avoir pu échanger
même une pensée, nous étions restés jusqu’à cette nuit étrangers l’un à l’autre et
inconnus.
—Où es-tu né? Où as-tu vécu? Quel âge as-tu? As-tu une mère? Crois-tu en
Dieu? Es-tu allé dans le pays des hommes noirs? As-tu eu beaucoup de maîtresses?
Es-tu un seigneur dans ton pays  ?
Elle, elle était une petite fille circassienne venue à Constantinople avec une autre
petite de son âge; un marchand l’avait vendue à un vieux Turc qui l’avait élevée pour
la donner à son fils; le fils était mort, le vieux Turc aussi; elle, qui avait seize ans, était
extrêmement belle; alors, elle avait été prise par cet homme, qui l’avait remarquée à
Stamboul et ramenée dans sa maison de Salonique.
—Elle dit, traduisait Samuel, que son Dieu n’est pas le même que le tien, et qu’elle
n’est pas bien sûre, d’après le Koran, que les femmes aient une âme comme les
hommes; elle pense que, quand tu seras parti, vous ne vous verrez jamais, même
après que vous serez morts, et c’est pour cela qu’elle pleure. Maintenant, dit Samuelen riant, elle demande si tu veux te jeter dans la mer avec elle tout de suite; et vous
vous laisserez couler au fond en vous tenant serrés tous les deux... Et moi, ensuite, je
ramènerai la barque, et je dirai que je ne vous ai pas vus.
—Moi, dis-je, je le veux bien, pourvu qu’elle ne pleure plus; partons tout de suite, ce
sera fini après.
Aziyadé comprit, elle passa ses bras en tremblant autour de mon cou; et nous nous
penchâmes tous deux sur l’eau.
—Ne faites pas cela, cria Samuel, qui eut peur, en nous retenant tous deux avec
une poigne de fer. Vilain baiser que vous vous donneriez là. En se noyant, on se mord
et on fait une horrible grimace.
Cela était dit en sabir avec une crudité sauvage que le français ne peut pas traduire.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il était l’heure pour Aziyadé de repartir, et, l’instant d’après, elle nous quitta.
XVIII

PLUMKETT A LOTI
Londres, juin 1876.
Mon cher Loti,

J’ai une vague souvenance de vous avoir envoyé le mois dernier une lettre sans
queue ni tête, ni rime ni raison. Une de ces lettres que le primesaut vous dicte, où
l’imagination galope, suivie par la plume, qui, elle, ne fait que trotter, et encore en
butant souvent comme une vieille rossinante de louage.
Ces lettres-là, on ne les a jamais relues avant de les fermer car alors on ne les aurait
point envoyées. Des digressions plus ou moins pédantesques dont il est inutile de
chercher l’à-propos, suivies d’âneries indignes du Tintamarre. Ensuite, pour le bouquet,
un auto-panégyrique d’individu incompris qui cherche à se faire plaindre, pour récolter
des compliments que vous êtes assez bon pour lui envoyer. Conclusion: tout cela était
bien ridicule.
Et les protestations de dévouement! — Oh! pour le coup c’est là que la vieille
rossinante à deux becs prenait le mors aux dents! Vous répondez à cet article de ma
elettre comme eût pu le faire cet écrivain du XVI siècle avant notre ère qui ayant
essayé de tout, d’être un grand roi, un grand philosophe, un grand architecte, d’avoir
six cents femmes, etc., en vint à s’ennuyer et à se dégoûter tellement de toutes ces
choses, qu’il déclara sur ses vieux jours, toutes réflexions faites, que tout n’était que
vanité.
Ce que vous me répondiez là, en style d’Ecclésiaste, je le savais bien; je suis si bien
de votre avis sur tout et même sur autre chose, que je doute fort qu’il m’arrive jamais
de discuter avec vous autrement que comme Pandore avec son brigadier. Nous
n’avons absolument rien à nous apprendre l’un à l’autre, pour ce qui est des choses de
l’ordre moral.
—  Les confidences, me dites-vous, sont inutiles.
Plus que jamais, je m’incline: j’aime à avoir des vues d’ensemble sur les personnes
et les choses, j’aime à en deviner les grands traits; quant aux détails, je les ai toujours
eus en horreur.
«Affection et dévouement illimités!» Que voulez-vous! c’était un de ces bons
mouvements, un de ces heureux éclairs à la faveur desquels on est meilleur que soi-même. Croyez bien que l’on est sincère au moment où l’on écrit ainsi. Si ce ne sont
que des éclairs, à qui faut-il s’en prendre?... Est-ce à vous et à moi, qui ne sommes
aucunement responsables de la profonde imperfection de notre nature? Est-ce à celui
qui ne nous a créés que pour nous laisser à demi ébauchés, susceptibles des
aspirations les plus élevées; mais incapables d’actes qui soient en rapport avec nos
conceptions? N’est-ce à personne du tout? Dans le doute où nous sommes à ce sujet,
je crois que c’est ce qu’il y a de mieux à faire.
Merci pour ce que vous me dites de la fraîcheur de mes sentiments. Pourtant je n’en
crois rien. Ils ont trop servi, ou plutôt je m’en suis trop servi, pour qu’ils ne soient pas
un peu défraîchis par l’usage que j’en ai fait. Je pourrais dire que ce sont des
sentiments d’occasion, et, à ce propos, je vous rappellerai que souvent on trouve de
très bonnes occasions. Je vous ferai également remarquer qu’il est des choses qui
gagnent en solidité ce que l’usure peut leur avoir enlevé de brillant et de fraîcheur;
comme exemple tiré du noble métier que nous exerçons tous deux, je vous citerai le
vieux filin.
Il est donc bien entendu que je vous aime beaucoup. Il n’y a plus à revenir
làdessus. Une fois pour toutes, je vous déclare que vous êtes très bien doué, et qu’il
serait fort malheureux que vous laissiez s’atrophier par l’acrobatie la meilleure partie de
vous-même. Cela posé, je cesse de vous assommer de mon affection et de mon
admiration, pour entrer dans quelques détails sur mon individu.
Je suis bien portant physiquement, et en traitement pour ce qui est du moral. — Mon
traitement consiste à ne plus me tourner la cervelle à l’envers, et à mettre un régulateur
à ma sensibilité. Tout est équilibre en ce monde, au dedans de nous-même comme au
dehors. Si la sensibilité prend le dessus, c’est toujours aux dépens de la raison. Plus
vous serez poète, moins vous serez géomètre, et, dans la vie, il faut un peu de
géométrie, et, ce qui est pis encore, beaucoup d’arithmétique. Je crois, Dieu me
pardonne, que je vous écris là quelque chose qui a presque le sens commun  !
Tout à vous,
PLUMKETT.
XIX
Nuit du 27 juillet, Salonique.
A neuf heures, les uns après les autres, les officiers du bord rentrent dans leurs
chambres; ils se retirent tous en me souhaitant bonne chance et bonne nuit: mon
secret est devenu celui de tout le monde.
Et je regarde avec anxiété le ciel du côté du vieil Olympe, d’où partent trop souvent
ces gros nuages cuivrés, indices d’orages et de pluie torrentielle.
Ce soir, de ce côté-là, tout est pur, et la montagne mythologique découpe nettement
sa cime sur le ciel profond.
Je descends dans ma cabine, je m’habille et je remonte.
Alors commence l’attente anxieuse de chaque soir: une heure, deux heures se
passent, les minutes se traînent et sont longues comme des nuits.
A onze heures, un léger bruit d’avirons sur la mer calme  ; un point lointain s’approche
en glissant comme une ombre. C’est la barque de Samuel. Les factionnaires le
couchent en joue et le hèlent. Samuel ne répond rien, et cependant les fusils
s’abaissent; — les factionnaires ont une consigne secrète qui concerne lui seul, et le
voilà le long du bord.
On lui remet pour moi des filets, et différents ustensiles de pêche; les apparences
sont sauvées ainsi, et je saute dans la barque, qui s’éloigne; j’enlève le manteau quicouvrait mon costume turc et la transformation est faite. Ma veste dorée brille
légèrement dans l’obscurité, la brise est molle et tiède, et Samuel rame sans bruit dans
la direction de la terre.
Une petite barque est là qui stationne. — Elle contient une vieille négresse hideuse
enveloppée d’un drap bleu, un vieux domestique albanais armé jusqu’aux dents, au
costume pittoresque; et puis une femme, tellement voilée qu’on ne voit plus rien
d’ellemême qu’une informe masse blanche.
Samuel reçoit dans sa barque les deux premiers de ces personnages, et s’éloigne
sans mot dire. Je suis resté seul avec la femme au voile, aussi muette et immobile
qu’un fantôme blanc; j’ai pris les rames, et, en sens inverse, nous nous éloignons
aussi dans la direction du large. — Les yeux fixés sur elle, j’attends avec anxiété
qu’elle fasse un mouvement ou un signe.
Quand, à son gré, nous sommes assez loin, elle me tend ses bras; c’est le signal
attendu pour venir m’asseoir auprès d’elle. Je tremble en la touchant, ce premier
contact me pénètre d’une langueur mortelle, son voile est imprégné des parfums de
l’Orient, son contact est ferme et froid.
J’ai aimé plus qu’elle une autre jeune femme que, à présent, je n’ai plus le droit de
voir  ; mais jamais mes sens n’ont connu pareille ivresse.
XX
La barque d’Aziyadé est remplie de tapis soyeux, de coussins et de couvertures de
Turquie. On y trouve tous les raffinements de la nonchalance orientale, et il semblerait
voir un lit qui flotte plutôt qu’une barque.
C’est une situation singulière que la nôtre: il nous est interdit d’échanger seulement
une parole; tous les dangers se sont donné rendez-vous autour de ce lit, qui dérive
sans direction sur la mer profonde; on dirait deux êtres qui ne se sont réunis que pour
goûter ensemble les charmes enivrants de l’impossible.
Dans trois heures, il faudra partir, quand la Grande Ourse se sera renversée dans le
ciel immense. Nous suivons chaque nuit son mouvement régulier, elle est l’aiguille du
cadran qui compte nos heures d’ivresse.
D’ici là, c’est l’oubli complet du monde et de la vie, le même baiser commencé le soir
qui dure jusqu’au matin, quelque chose de comparable à cette soif ardente des pays
de sable de l’Afrique qui s’excite en buvant de l’eau fraîche et que la satiété n’apaise
plus...
A une heure, un tapage inattendu dans le silence de cette nuit: des harpes et des
voix de femmes; on nous crie gare, et à peine avons-nous le temps de nous garer. Un
canot de la Maria Pia passe grand train près de notre barque; il est rempli d’officiers
italiens en partie fine, ivres pour la plupart; — il avait failli passer sur nous et nous
couler.
XXI
Quand nous rejoignîmes la barque de Samuel, la Grande Ourse avait dépassé son
point de plus grande inclinaison, et on entendait dans le lointain le chant du coq.
Samuel dormait, roulé dans ma couverture, à l’arrière, au fond de la barque; la
négresse dormait, accroupie à l’avant comme une macaque; le vieil Albanais dormait
entre eux deux, courbé sur ses avirons.
Les deux vieux serviteurs rejoignirent leur maîtresse, et la barque qui portait Aziyadé
s’éloigna sans bruit. Longtemps je suivis des yeux la forme blanche de la jeunefemme, étendue inerte à la place où je l’avais quittée, chaude de baisers, et humide de
la rosée de la nuit.
Trois heures sonnaient à bord des cuirassés allemands; une lueur blanche à l’orient
profilait le contour sombre des montagnes, dont la base était perdue dans l’ombre,
dans l’épaisseur de leur propre ombre, reflétée profondément dans l’eau calme. Il était
impossible d’apprécier encore aucune distance dans l’obscurité projetée par ces
montagnes  ; seulement les étoiles pâlissaient.
La fraîcheur humide du matin commençait à tomber sur la mer; la rosée se déposait
en gouttelettes serrées sur les planches de la barque de Samuel; j’étais vêtu à peine,
les épaules seulement couvertes d’une chemise d’Albanais en mousseline légère. Je
cherchais ma veste dorée; elle était restée dans la barque d’Aziyadé. Un froid mortel
glissait le long de mes bras, et pénétrait peu à peu toute ma poitrine. Une heure encore
avant le moment favorable pour rentrer à bord en évitant la surveillance des hommes
de garde! J’essayai de ramer; un sommeil irrésistible engourdissait mes bras. Alors je
soulevai avec des précautions infinies la couverture qui enveloppait Samuel, pour
m’étendre sans l’éveiller à côté de cet ami de hasard.
Et, sans en avoir eu conscience, en moins d’une seconde, nous nous étions
endormis tous deux de ce sommeil accablant contre lequel il n’y a pas de résistance
possible  ; — et la barque s’en alla en dérive.
Une voix rauque et germanique nous éveilla au bout d’une heure; la voix criait
quelque chose en allemand dans le genre de ceci  : «  Ohé du canot  !  »
Nous étions tombés sur les cuirassés allemands, et nous nous éloignâmes à force
de rames; les fusils des hommes de garde nous tenaient en joue. Il était quatre
heures; l’aube, incertaine encore, éclairait la masse blanche de Salonique, les masses
noires des navires de guerre; je rentrai à bord comme un voleur, assez heureux pour
être inaperçu.
XXII
La nuit d’après (du 28 au 29), je rêvai que je quittais brusquement Salonique et
Aziyadé. Nous voulions courir, Samuel et moi, dans le sentier du village turc où elle
demeure, pour au moins lui dire adieu; l’inertie des rêves arrêtait notre course; l’heure
passait et la corvette larguait ses voiles.
—Je t’enverrai de ses cheveux, disait Samuel, toute une longue natte de ses
cheveux bruns.
Et nous cherchions toujours à courir.
Alors, on vint m’éveiller pour le quart; il était minuit. Le timonier alluma une bougie
dans ma chambre: je vis briller les dorures et les fleurs de soie de la tapisserie, et
m’éveillai tout à fait.
Il plut par torrents cette nuit-là, et je fus trempé.
XXIII
Salonique, 29 juillet.
Je reçois ce matin à dix heures cet ordre inattendu: quitter brusquement ma corvette
et Salonique: prendre passage demain sur le paquebot de Constantinople, et rejoindre
le stationnaire anglais le Deerhound, qui se promène par là-bas, dans les eaux du
Bosphore ou du Danube.
Une bande de matelots vient d’envahir ma chambre; ils arrachent les tentures et
confectionnent les malles.J’habitais, tout au fond du Prince-of-Wales, un réduit blindé confinant avec la soute
aux poudres. J’avais meublé d’une manière originale ce caveau, où ne pénétrait pas la
lumière du soleil: sur les murailles de fer, une épaisse soie rouge à fleurs bizarres;
des faïences, des vieilleries redorées, des armes, brillant sur ce fond sombre.
J’avais passé des heures tristes, dans l’obscurité de cette chambre, ces heures
inévitables du tête-à-tête avec soi-même, qui sont vouées aux remords, aux regrets
déchirants du passé.
XXIV
J’avais quelques bons camarades sur le Prince-of-Walles; j’étais un peu l’enfant
gâté du bord, mais je ne tiens plus à personne, et il m’est indifférent de les quitter.
Une période encore de mon existence qui va finir, et Salonique est un coin de la terre
que je ne reverrai plus.
J’ai passé pourtant des heures enivrantes sur l’eau tranquille de cette grande baie,
des nuits que beaucoup d’hommes achèteraient bien cher et j’aimais presque cette
jeune femme, si singulièrement délicieuse  !
J’oublierai bientôt ces nuits tièdes, où la première lueur de l’aube nous trouvait
étendus dans une barque, enivrés d’amour, et tout trempés de la rosée du matin.
Je regrette Samuel aussi, le pauvre Samuel, qui jouait si gratuitement sa vie pour
moi, et qui va pleurer mon départ comme un enfant. C’est ainsi que je me laisse aller
encore et prendre à toutes les affections ardentes, à tout ce qui y ressemble, quel
qu’en soit le mobile intéressé ou ténébreux; j’accepte, en fermant les yeux, tout ce qui
peut pour une heure combler le vide effrayant de la vie, tout ce qui est une apparence
d’amitié ou d’amour.
XXV
30 juillet. Dimanche.
A midi, par une journée brûlante, je quitte Salonique. Samuel vient avec sa barque, à
la dernière heure, me dire adieu sur le paquebot qui m’emporte.
Il a l’air fort dégagé et satisfait. — Encore un qui m’oubliera vite  !
—Au revoir, effendim, pensia poco de Samuel! (Au revoir, monseigneur! pense un
peu à Samuel  !)
XXVI
—En automne, a dit Aziyadé, Abeddin-effendi, mon maître, transportera à Stamboul
son domicile et ses femmes; si par hasard il n’y venait pas, moi seule j’y viendrais
pour toi.
Va pour Stamboul, et je vais l’y attendre. Mais c’est tout à recommencer, un nouveau
genre de vie, dans un nouveau pays, avec de nouveaux visages, et pour un temps que
j’ignore.
XXVII
L’état-major du Prince-of-Walles exécute des effets de mouchoirs très réussis, et le
pays s’éloigne, baigné dans le soleil. Longtemps on distingue la tour blanche, où, la
nuit, s’embarquait Aziyadé, et cette campagne pierreuse, çà et là plantée de vieux
platanes, si souvent parcourue dans l’obscurité.
Salonique n’est plus bientôt qu’une tache grise qui s’étale sur des montagnes jauneset arides, une tache hérissée de pointes blanches qui sont des minarets, et de pointes
noires qui sont des cyprès.
Et puis la tache grise disparaît, pour toujours sans doute, derrière les hautes terres
du cap Kara-Bournou. Quatre grands sommets mythologiques s’élèvent au-dessus de
la côte déjà lointaine de Macédoine  : Olympe, Athos, Pélion et Ossa  !II

SOLITUDE
I
Constantinople, 3 août 1876.
Traversée en trois jours et trois étapes  : Athos, Dédéagatch, les Dardanelles.
Nous étions une bande ainsi composée: une belle dame grecque, deux belles
dames juives, un Allemand, un missionnaire américain, sa femme, et un derviche. Une
société un peu drôle! mais nous avons fait bon ménage tout de même, et beaucoup de
musique. La conversation générale avait lieu en latin, ou en grec du temps d’Homère. Il
y avait même, entre le missionnaire et moi, des apartés en langue polynésienne.
Depuis trois jours, j’habite, aux frais de Sa Majesté Britannique, un hôtel du quartier
de Péra. Mes voisins sont un lord et une aimable lady, avec laquelle les soirées se
passent au piano à jouer tout Beethoven.
J’attends sans impatience le retour de mon bateau, qui se promène quelque part,
dans la mer de Marmara.
II
Samuel m’a suivi comme un ami fidèle; j’en ai été touché. Il a réussi à se faufiler, lui
aussi, à bord d’un paquebot des Messageries, et m’est arrivé ce matin; je l’ai
embrassé de bon cœur, heureux de revoir sa franche et honnête figure, la seule qui me
soit sympathique dans cette grande ville où je ne connais âme qui vive.
—Voilà, dit-il, effendim; j’ai tout laissé, mes amis, mon pays, ma barque, — et je t’ai
suivi.
J’ai éprouvé déjà que, chez les pauvres gens plus qu’ailleurs, on trouve de ces
dévouements absolus et spontanés; je les aime mieux que les gens policés,
décidément  : ils n’en ont pas l’égoïsme ni les mesquineries.
III
Tous les verbes de Samuel se terminent en ate  ; tout ce qui fait du bruit se dit: fate
boum (faire boum).
—  Si Samuel monte à cheval, dit-il, Samuel fate boum  ! (Lisez  : «  Samuel tombera.  »)
Ses réflexions sont subites et incohérentes comme celles des petits enfants; il est
religieux avec naïveté et candeur; ses superstitions sont originales, et ses
observances saugrenues. Il n’est jamais si drôle que quand il veut faire l’homme
sérieux.
IV

A LOTI, DE SA SŒUR
Brightbury, août 1876.
Frère aimé,
Tu cours, tu vogues, tu changes, tu te poses... te voilà parti comme un petit oiseau
sur lequel jamais on ne peut mettre la main. Pauvre cher petit oiseau, capricieux,blasé, battu des vents, jouet des mirages, qui n’a pas vu encore où il fallait qu’il
reposât sa tête fatiguée, son aile frémissante.
Mirage à Salonique, mirage ailleurs! Tournoie, tournoie toujours, jusqu’à ce que,
dégoûté de ce vol inconscient, tu te poses pour la vie sur quelque jolie branche de
fraîche verdure... Non; tu ne briseras pas tes ailes, et tu ne tomberas pas dans le
gouffre, parce que le Dieu des petits oiseaux a une fois parlé, et qu’il y a des anges qui
veillent autour de cette tête légère et chérie.
C’est donc fini! Tu ne viendras pas cette année t’asseoir sous les tilleuls! L’hiver
arrivera sans que tu aies foulé notre gazon! Pendant cinq années, j’ai vu fleurir nos
fleurs, se parer nos ombrages, avec la douce, la charmante pensée que je vous y
verrais tous deux. Chaque saison, chaque été, c’était mon bonheur... Il n’y a plus que
toi, et nous ne t’y verrons pas.
Un beau matin d’août, je t’écris de Brightbury, de notre salon de campagne donnant
sur la cour aux tilleuls; les oiseaux chantent, et les rayons du soleil filtrent
joyeusement partout. C’est samedi, et les pierres, et le plancher, fraîchement lavés,
racontent tout un petit poème rustique et intime, auquel, je le sais, tu n’es point
indifférent. Les grandes chaleurs suffocantes sont passées et nous entrons dans cette
période de paix, de charme pénétrant, qui peut être si justement comparée au second
âge de l’homme; les fleurs et les plantes, fatiguées de toutes ces voluptés de l’été,
s’élancent maintenant, refleurissent vigoureuses, avec des teintes plus ardentes au
milieu d’une verdure éclatante, et quelques feuilles déjà jaunies ajoutent au charme
viril de cette nature à sa seconde pousse. Dans ce petit coin de mon Éden, tout
t’attendait, frère chéri; il semblait que tout poussait pour toi... et encore une fois, tout
passera sans toi. C’est décidé, nous ne te verrons pas.
V
Le quartier bruyant du Taxim, sur la hauteur de Péra, les équipages européens, les
toilettes européennes heurtant les équipages et les costumes d’Orient; une grande
chaleur, un grand soleil; un vent tiède soulevant la poussière et les feuilles jaunies
d’août  ; l’odeur des myrtes  ; le tapage des marchands de fruits, les rues encombrées de
raisins et de pastèques... Les premiers moments de mon séjour à Constantinople ont
gravé ces images dans mon souvenir.
Je passais des après-midi au bord de cette route du Taxim, assis au vent sous les
arbres, étranger à tous. En rêvant de ce temps qui venait de finir, je suivais d’un regard
distrait ce défilé cosmopolite; je songeais beaucoup à elle, étonné de la trouver si bien
assise tout au fond de ma pensée.
Je fis dans ce quartier la connaissance du prêtre arménien qui me donna les
premières notions de la langue turque. Je n’aimais pas encore ce pays comme je l’ai
aimé plus tard; je l’observais en touriste; et Stamboul, dont les chrétiens avaient peur,
m’était à peu près inconnu.
Pendant trois mois, je demeurai à Péra, songeant aux moyens d’exécuter ce projet
impossible, aller habiter avec elle sur l’autre rive de la Corne d’or, vivre de la vie
musulmane qui était sa vie, la posséder des jours entiers, comprendre et pénétrer ses
pensées, lire au fond de son cœur des choses fraîches et sauvages à peine
soupçonnées dans nos nuits de Salonique, — et l’avoir à moi tout entière.
Ma maison était située en un point retiré de Péra, dominant de haut la Corne d’or et
le panorama lointain de la ville turque; la splendeur de l’été donnait du charme à cette
habitation. En travaillant la langue de l’islam devant ma grande fenêtre ouverte, je
planais sur le vieux Stamboul baigné de soleil. Tout au fond, dans un bois de cyprès,apparaissait Eyoub, où il eût été doux d’aller avec elle cacher son existence, — point
mystérieux et ignoré où notre vie eût trouvé un cadre étrange et charmant.
Autour de ma maison s’étendaient de vastes terrains dominant Stamboul, plantés de
cyprès et de tombes, — terrains vagues où j’ai passé plus d’une nuit à errer,
poursuivant quelque aventure imprudente arménienne, ou grecque.
Tout au fond de mon cœur, j’étais resté fidèle à Aziyadé; mais les jours passaient et
elle ne venait pas...
De ces belles créatures, je n’ai conservé que le souvenir sans charme que laisse
l’amour enfiévré des sens; rien de plus ne m’attacha jamais à aucune d’elles, et elles
furent vite oubliées.
Mais j’ai souvent parcouru la nuit ces cimetières, et j’y ai fait plus d’une fâcheuse
rencontre.
A trois heures, un matin, un homme sorti de derrière un cyprès me barra le passage.
C’était un veilleur de nuit; il était armé d’un long bâton ferré, de deux pistolets et d’un
poignard  ; — et j’étais sans armes.
Je compris tout de suite ce que voulait cet homme. Il eût attenté à ma vie plutôt que
de renoncer à son projet.
Je consentis à le suivre  : j’avais mon plan. Nous marchions près de ces fondrières de
cinquante mètres de haut qui séparent Péra de Kassim-Pacha. Il était tout au bord; je
saisis l’instant favorable, je me jetai sur lui; — il posa un pied dans le vide, et perdit
l’équilibre. Je l’entendis rouler tout au fond sur les pierres, avec un bruit sinistre et un
gémissement.
Il devait avoir des compagnons et sa chute avait pu s’entendre de loin dans ce
silence. Je pris mon vol dans la nuit, fendant l’air d’une course si rapide qu’aucun être
humain n’eût pu m’atteindre.
Le ciel blanchissait à l’orient quand je regagnai ma chambre. La pâle débauche me
retenait souvent par les rues jusqu’à ces heures matinales. A peine étais-je endormi,
qu’une suave musique vint m’éveiller; une vieille aubade d’autrefois, une mélodie gaie
et orientale, fraîche comme l’aube du jour, des voix humaines accompagnées de
harpes et de guitares.
Le chœur passa, et se perdit dans l’éloignement. Par ma fenêtre grande ouverte, on
ne voyait que la vapeur du matin, le vide immense du ciel; et puis, tout en haut,
quelque chose se dessina en rose, un dôme et des minarets; la silhouette de la ville
turque s’esquissa peu à peu, comme suspendue dans l’air... Alors, je me rappelai que
j’étais à Stamboul, — et qu’elle avait juré d’y venir.
VI
La rencontre de cet homme m’avait laissé une impression sinistre; je cessai ce
vagabondage nocturne, et n’eus plus d’autres maîtresses, — si ce n’est une jeune fille
juive nommée Rébecca, qui me connaissait, dans le faubourg israélite de Pri-Pacha,
sous le nom de Marketo.
Je passai la fin d’août et une partie de septembre en excursions dans le Bosphore.
Le temps était tiède et splendide. Les rives ombreuses, les palais et les yalis se
miraient dans l’eau calme et bleue que sillonnaient des caïques dorés.
On préparait à Stamboul la déposition du sultan Mourad, et le sacre d’Abd-ul-Hamid.
VII
Constantinople, 30 août.Minuit! la cinquième heure aux horloges turques; les veilleurs de nuit frappent le sol
de leurs lourds bâtons ferrés. Les chiens sont en révolution dans le quartier de Galata
et poussent là-bas des hurlements lamentables. Ceux de mon quartier gardent la
neutralité et je leur en sais gré; ils dorment en monceaux devant ma porte. Tout est au
grand calme dans mon voisinage; les lumières s’y sont éteintes une à une, pendant
ces trois longues heures que j’ai passées là, étendu devant ma fenêtre ouverte.
A mes pieds, les vieilles cases arméniennes sont obscures et endormies; j’ai vue
sur un très profond ravin, au bas duquel un bois de cyprès séculaires forme une masse
absolument noire; ces arbres tristes ombragent d’antiques sépultures de musulmans;
ils exhalent dans la nuit des parfums balsamiques. L’immense horizon est tranquille et
pur; je domine de haut tout ce pays. Au-dessus des cyprès, une nappe brillante, c’est
la Corne d’or; au-dessus encore, tout en haut, la silhouette d’une ville orientale, c’est
Stamboul. Les minarets, les hautes coupoles des mosquées se découpent sur un ciel
très étoilé où un mince croissant de lune est suspendu; l’horizon est tout frangé de
tours et de minarets, légèrement dessinés en silhouettes bleuâtres sur la teinte pâle de
la nuit. Les grands dômes superposés des mosquées montent en teintes vagues
jusqu’à la lune, et produisent sur l’imagination l’impression du gigantesque.
Dans un de ces palais là-bas, le Seraskierat, il se passe à l’heure qu’il est une
sombre comédie; les grands pachas y sont réunis pour déposer le sultan Mourad;
demain, c’est Abd-ul-Hamid qui l’aura remplacé. Ce sultan pour l’avènement duquel
nous avons fait si grande fête, il y a trois mois, et qu’on servait aujourd’hui encore
comme un dieu, on l’étrangle peut-être cette nuit dans quelque coin du sérail.
Tout cependant est silencieux dans Constantinople... A onze heures, des cavaliers et
de l’artillerie sont passés au galop, courant vers Stamboul; et puis le roulement sourd
des batteries s’est perdu dans le lointain, tout est retombé dans le silence.
Des chouettes chantent dans les cyprès, avec la même voix que celles de mon
pays; j’aime ce bruit d’été, qui me ramène aux bois du Yorkshire, aux beaux soirs de
mon enfance, passée sous les arbres, là-bas, dans le jardin de Brightbury.
Au milieu de ce calme, les images du passé sont vivement présentes à mon esprit,
les images de tout ce qui est brisé, parti sans retour.
Je comptais que mon pauvre Samuel serait auprès de moi ce soir, et sans doute je
ne le reverrai jamais. J’en ai le cœur serré et ma solitude me pèse. Il y a huit jours, je
l’avais laissé partir pour gagner quelque argent, sur un navire qui s’en allait à
Salonique. Les trois bateaux qui pouvaient me le ramener sont revenus sans lui, le
dernier ce soir, et personne à bord n’en avait entendu parler...
Le croissant s’abaisse lentement derrière Stamboul, derrière les dômes de la
Suleïmanieh. Dans cette grande ville, je suis étranger et inconnu. Mon pauvre Samuel
était le seul qui y sût mon nom et mon existence, et sincèrement je commençais à
l’aimer.
M’a-t-il abandonné, lui aussi, ou bien lui est-il arrivé malheur  ?
VIII
Les amis sont comme les chiens: cela finit mal toujours, et le mieux est de n’en pas
avoir.
IX
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’ami Saketo, qui fait le va-et-vient de Salonique à Constantinople sur les paquebotsturcs, nous rend fréquemment visite. D’abord craintif dans la case, il y vint bientôt
comme chez lui. Un brave garçon, ami d’enfance de Samuel, auquel il apporte les
nouvelles du pays.
La vieille Esther, une juive de Salonique qui avait là-bas mission de me costumer en
Turc et m’appelait son caro piccolo, m’envoie, par son intermédiaire, ses souhaits et
ses souvenirs.
L’ami Saketo est bienvenu, surtout quand il apporte les messages qu’Aziyadé lui
transmet par l’organe de sa négresse.
—La hanum (la dame turque), dit-il, présente ses salam à M. Loti; elle lui mande
qu’il ne faut point se lasser de l’attendre, et qu’avant l’hiver elle sera rendue...
X

LOTI A WILLIAM BROWN
J’ai reçu votre triste lettre il y a seulement deux jours; vous l’aviez adressée à bord
du Prince-of-Walles, elle est allée me chercher à Tunis et ailleurs.
En effet, mon pauvre ami, votre part de chagrin est lourde aussi, et vous les sentez
plus vivement que d’autres parce que, pour votre malheur, vous avez reçu comme moi
ce genre d’éducation qui développe le cœur et la sensibilité.
Vous avez tenu vos promesses, sans doute, en ce qui concerne la jeune femme que
vous aimez. A quoi bon, mon pauvre ami, au profit de qui et en vertu de quelle morale  ?
Si vous l’aimez à ce point et si elle vous aime, ne vous embarrassez pas des
conventions et des scrupules; prenez-la à n’importe quel prix, vous serez heureux
quelque temps, guéri après, et les conséquences sont secondaires.
Je suis en Turquie depuis cinq mois, depuis que je vous ai quitté; j’y ai rencontré
une jeune femme étrangement charmante, du nom d’Aziyadé, qui m’a aidé à passer à
Salonique mon temps d’exil, — et un vagabond, Samuel, que j’ai pris pour ami. Le
moins possible j’habite le Deerhound  ; j’y suis intermittent (comme certaines fièvres de
Guinée), reparaissant tous les quatre jours pour les besoins du service. J’ai un bout de
case à Constantinople, dans un quartier où je suis inconnu; j’y mène une vie qui n’a
pour règle que ma fantaisie, et une petite Bulgare de dix-sept ans est ma maîtresse du
jour.
L’Orient a du charme encore; il est resté plus oriental qu’on ne pense. J’ai fait ce
tour de force d’apprendre en deux mois la langue turque; je porte fez et cafetan, — et
je joue à l’effendi, comme les enfants jouent aux soldats.
Je riais autrefois de certains romans où l’on voit de braves gens perdre, après
quelque catastrophe, la sensibilité et le sens moral; peut-être cependant ce cas-là
estil un peu le mien. Je ne souffre plus, je ne me souviens plus: je passerais indifférent à
côté de ceux qu’autrefois j’ai adorés.
J’ai essayé d’être chrétien, je ne l’ai pas pu. Cette illusion sublime qui peut élever le
courage de certains hommes, de certaines femmes, — nos mères par exemple, —
jusqu’à l’héroïsme, cette illusion m’est refusée.
Les chrétiens du monde me font rire; si je l’étais, moi, le reste n’existerait plus à mes
yeux; je me ferais missionnaire et m’en irais quelque part me faire tuer au service du
Christ...
Croyez-moi, mon pauvre ami, le temps et la débauche sont deux grands remèdes; le
cœur s’engourdit à la longue, et c’est alors qu’on ne souffre plus. Cette vérité n’est pas
neuve, et je reconnais qu’Alfred de Musset vous l’eût beaucoup mieux accommodée;
mais, de tous les vieux adages, que, de génération en génération, les hommes serepassent, celui-là est un des plus immortellement vrais. Cet amour pur que vous rêvez
est une fiction comme l’amitié; oubliez celle que vous aimez pour une coureuse. Cette
femme idéale vous échappe; éprenez-vous d’une fille de cirque qui aura de belles
formes.
Il n’y a pas de Dieu, il n’y a pas de morale, rien n’existe de tout ce qu’on nous a
enseigné à respecter; il y a une vie qui passe, à laquelle il est logique de demander le
plus de jouissances possible, en attendant l’épouvante finale qui est la mort.
Les vraies misères, ce sont les maladies, les laideurs et la vieillesse; ni vous ni moi,
nous n’avons ces misères-là; nous pouvons avoir encore une foule de maîtresses, et
jouir de la vie.
Je vais vous ouvrir mon cœur, vous faire ma profession de foi: j’ai pour règle de
conduite de faire toujours ce qui me plaît, en dépit de toute moralité, de toute
convention sociale. Je ne crois à rien ni à personne, je n’aime personne ni rien; je n’ai
ni foi ni espérance.
J’ai mis vingt-sept ans à en venir là; si je suis tombé plus bas que la moyenne des
hommes j’étais aussi parti de plus haut.
Adieu, je vous embrasse.
LOTI.
XI
La mosquée d’Eyoub, située au fond de la Corne d’or, fut construite sous Mahomet
II, sur l’emplacement du tombeau d’Eyoub, compagnon du prophète.
L’accès en est de tout temps interdit aux chrétiens, et les abords mêmes n’en sont
pas sûrs pour eux.
Ce monument est bâti en marbre blanc; il est placé dans un lieu solitaire, à la
campagne, et entouré de cimetières de tous côtés. On voit à peine son dôme et ses
minarets sortant d’une épaisse verdure, d’un massif de platanes gigantesques et de
cyprès séculaires.
Les chemins de ces cimetières sont très ombragés et sombres, dallés en pierre ou
en marbre, chemins creux pour la plupart. Ils sont bordés d’édifices de marbre fort
anciens, dont la blancheur, encore inaltérée, tranche sur les teintes noires des cyprès.
Des centaines de tombes dorées et entourées de fleurs se pressent à l’ombre de ces
sentiers; ce sont des tombes de morts vénérés, d’anciens pachas, de grands
dignitaires musulmans. Les cheik-ul-islam ont leurs kiosques funéraires dans une de
ces avenues tristes.
C’est dans la mosquée d’Eyoub que sont sacrés les sultans.
XII
Le 6 septembre, à six heures du matin, j’ai pu pénétrer dans la seconde cour
intérieure de la mosquée d’Eyoub.
Le vieux monument était vide et silencieux; deux derviches m’accompagnaient, tout
tremblants de l’audace de cette entreprise. Nous marchions sans mot dire sur les
dalles de marbre. La mosquée, à cette heure matinale, était d’une blancheur de neige;
des centaines de pigeons ramiers picoraient et voletaient dans les cours solitaires.
Les deux derviches, en robe de bure, soulevèrent la portière de cuir qui fermait le
sanctuaire, et il me fut permis de plonger un regard dans ce lieu vénéré, le plus saint
de Stamboul, où jamais chrétien n’a pu porter les yeux.
C’était la veille du sacre du sultan Abd-ul-Hamid.
Je me souviens du jour où le nouveau sultan vint en grande pompe prendrepossession du palais impérial. J’avais été un des premiers à le voir, quand il quitta
cette retraite sombre du vieux sérail où l’on tient en Turquie les prétendants au trône;
de grands caïques de gala étaient venus l’y chercher, et mon caïque touchait le sien.
Ces quelques jours de puissance ont déjà vieilli le sultan; il avait alors une
expression de jeunesse et d’énergie qu’il a perdue depuis. L’extrême simplicité de sa
mise contrastait avec le luxe oriental dont on venait de l’entourer. Cet homme, que l’on
tirait d’une obscurité relative pour le conduire au suprême pouvoir, semblait plongé
dans une inquiète rêverie; il était maigre, pâle et tristement préoccupé, avec de grands
yeux noirs cernés de bistre  ; sa physionomie était intelligente et distinguée.
Les caïques du sultan sont conduits chacun par vingt-six rameurs. Leurs formes ont
l’élégance originale de l’Orient; ils sont d’une grande magnificence, entièrement
ciselés et dorés, et portent à l’avant un éperon d’or. La livrée des laquais de la cour est
verte et orange, couverte de dorures. Le trône du sultan, orné de plusieurs soleils, est
placé sous un dais rouge et or.
XIII
Aujourd’hui, 7 septembre, a lieu la grande représentation du sacre d’un sultan.
Abd-ul-Hamid, à ce qu’il semble, est pressé de s’entourer du prestige des Khalifes; il
se pourrait que son avènement ouvrît à l’islam une ère nouvelle, et qu’il apportât à la
Turquie un peu de gloire encore et un dernier éclat.
Dans la mosquée sainte d’Eyoub, Abd-ul-Hamid est allé ceindre en grande pompe le
sabre d’Othman.
Après quoi, suivi d’un long et magnifique cortège, le sultan a traversé Stamboul dans
toute sa longueur pour se rendre au palais du vieux sérail, faisant une pose et disant
une prière, comme il est d’usage, dans les mosquées et les kiosques funéraires qui se
trouvaient sur son chemin.
Des hallebardiers ouvraient la marche, coiffés de plumets verts de deux mètres de
haut, vêtus d’habits écarlates tout chamarrés d’or.
Abd-ul-Hamid s’avançait au milieu d’eux, monté sur un cheval blanc monumental, à
l’allure lente et majestueuse, caparaçonné d’or et de pierreries.
Le cheik-ul-islam en manteau vert, les émirs en turban de cachemire, les ulémas en
turban blanc à bandelettes d’or, les grands pachas, les grands dignitaires, suivaient sur
des chevaux étincelants de dorures, — grave et interminable cortège où défilaient de
singulières physionomies! — Des ulémas octogénaires soutenus par des laquais sur
leurs montures tranquilles, montraient au peuple des barbes blanches et de sombres
regards empreints de fanatisme et d’obscurité.
Une foule innombrable se pressait sur tout ce parcours, une de ces foules turques
auprès desquelles les plus luxueuses foules d’Occident paraîtraient laides et tristes.
Des estrades disposées sur une étendue de plusieurs kilomètres pliaient sous le poids
des curieux, et tous les costumes d’Europe et d’Asie s’y trouvaient mêlés.
Sur les hauteurs d’Eyoub s’étalait la masse mouvante des dames turques. Tous ces
corps de femmes, enveloppés chacun jusqu’aux pieds de pièces de soie de couleurs
éclatantes, toutes ces têtes blanches cachées sous les plis des yachmaks d’où
sortaient des yeux noirs, se confondaient sous les cyprès avec les pierres peintes et
historiées des tombes. Cela était si coloré et si bizarre, qu’on eût dit moins une réalité
qu’une composition fantastique de quelque orientaliste halluciné.
XIVLe retour de Samuel est venu apporter un peu de gaîté à ma triste case. La fortune
me sourit aux roulettes de Péra, et l’automne est splendide en Orient. J’habite un des
plus beaux pays du monde, et ma liberté est illimitée. Je puis courir, à ma guise, les
villages, les montagnes, les bois de la côte d’Asie ou d’Europe, et beaucoup de
pauvres gens vivraient une année des impressions et des péripéties d’un seul de mes
jours.
Puisse Allah accorder longue vie au sultan Abd-ul-Hamid, qui fait revivre les grandes
fêtes religieuses, les grandes solennités de l’islam; Stamboul illuminé chaque soir, le
Bosphore éclairé aux feux de Bengale, les dernières lueurs de l’Orient qui s’en va, une
féerie à grand spectacle que sans doute on ne reverra plus.
Malgré mon indifférence politique, mes sympathies sont pour ce beau pays qu’on
veut supprimer, et tout doucement je deviens Turc sans m’en douter.
XV
... Des renseignements sur Samuel et sa nationalité: il est Turc d’occasion, israélite
de foi, et Espagnol par ses pères.
A Salonique, il était un peu va-nu-pieds, batelier et portefaix. Ici, comme là-bas, il
exerce son métier sur les quais; comme il a meilleure mine que les autres, il a
beaucoup de pratiques et fait de bonnes journées; le soir, il soupe d’un raisin et d’un
morceau de pain, et rentre à la case, heureux de vivre.
La roulette ne donne plus, et nous voilà fort pauvres tous deux, mais si insouciants
que cela compense; assez jeunes d’ailleurs pour avoir pour rien des satisfactions que
d’autres payent fort cher.
Samuel met deux culottes percées l’une sur l’autre pour aller au travail; il se figure
que les trous ne coïncident pas et qu’il est fort convenable ainsi.
Chaque soir, on nous trouve, comme deux bons Orientaux, fumant notre narguilhé
sous les platanes d’un café turc, ou bien nous allons au théâtre des ombres chinoises,
voir Karagueuz, le Guignol turc qui nous captive. Nous vivons en dehors de toutes les
agitations, et la politique n’existe pas pour nous.
Il y a panique cependant parmi les chrétiens de Constantinople, et Stamboul est un
objet d’effroi pour les gens de Péra, qui ne passent plus les ponts qu’en tremblant.
XVI
Je traversais hier au soir Stamboul à cheval, pour aller chez Izeddin-Ali. C’était la
grande fête du Baïram, grande féerie orientale, dernier tableau du Ramazan: toutes les
mosquées illuminées; les minarets étincelants jusqu’à leur extrême pointe; des
versets du Koran en lettres lumineuses suspendus dans l’air; des milliers d’hommes
criant à la fois, au bruit du canon, le nom vénéré d’Allah; une foule en habits de fête,
promenant dans les rues des profusions de feux et de lanternes; des femmes voilées
circulant par troupes, vêtues de soie, d’argent et d’or.
Après avoir couru, Izeddin-Ali et moi, tout Stamboul, à trois heures du matin nous
terminions nos explorations par un souterrain de banlieue, où de jeunes garçons
asiatiques, costumés en almées, exécutaient des danses lascives devant un public
composé de tous les repris de la justice ottomane, saturnale d’une écœurante
nouveauté. Je demandai grâce pour la fin de ce spectacle, digne des beaux moments
de Sodome, et nous rentrâmes au petit jour.
XVII
KARAGUEUZ
Les aventures et les méfaits du seigneur Karagueuz ont amusé un nombre
incalculable de générations de Turcs, et rien ne fait présager que la faveur de ce
personnage soit près de finir.
Karagueuz offre beaucoup d’analogies de caractère avec le vieux polichinelle
français; après avoir battu tout le monde, y compris sa femme, il est battu lui-même
par Chéytan, — le diable, — qui finalement l’emporte, à la grande joie des spectateurs.
Karagueuz est en carton ou en bois; il se présente au public sous forme de
marionnette ou d’ombre chinoise; dans les deux cas, il est également drôle. Il trouve
des intonations et des postures que Guignol n’avait pas soupçonnées; les caresses
qu’il prodigue à madame Karagueuz sont d’un comique irrésistible.
Il arrive à Karagueuz d’interpeller les spectateurs et d’avoir ses démêlés avec le
public. Il lui arrive aussi de se permettre des facéties tout à fait incongrues, et de faire
devant tout le monde des choses qui scandaliseraient même un capucin. En Turquie,
cela passe; la censure n’y trouve rien à dire, et on voit chaque soir les bons Turcs s’en
aller, la lanterne à la main, conduire à Karagueuz des troupes de petits enfants. On
offre à ces pleines salles de bébés un spectacle qui, en Angleterre, ferait rougir un
corps de garde.
C’est là un trait curieux des mœurs orientales, et on serait tenté d’en déduire que les
musulmans sont beaucoup plus dépravés que nous-mêmes, conclusion qui serait
absolument fausse.
Les théâtres de Karagueuz s’ouvrent le premier jour du mois lunaire du Ramazan et
sont fort courus pendant trente jours.
Le mois fini, tout se ramasse et se démonte. Karagueuz rentre pour un an dans sa
boîte et n’a plus, sous aucun prétexte, le droit d’en sortir.
XVIII
Péra m’ennuie et je déménage; je vais habiter dans le vieux Stamboul, même au
delà de Stamboul, dans le saint faubourg d’Eyoub.
Je m’appelle là-bas Arif-Effendi; mon nom et ma position y sont inconnus. Les bons
musulmans mes voisins n’ont aucune illusion sur ma nationalité; mais cela leur est
égal, et à moi aussi.
Je suis là à deux heures du Deerhound, presque à la campagne, dans une case à
moi seul. Le quartier est turc et pittoresque au possible: une rue de village où règne
dans le jour une animation originale; des bazars, des cafedjis, des tentes; et de
graves derviches fumant leur narguilhé sous des amandiers.
Une place, ornée d’une vieille fontaine monumentale en marbre blanc, rendez-vous
de tout ce qui nous arrive de l’intérieur, tziganes, saltimbanques, montreurs d’ours. Sur
cette place, une case isolée, — c’est la nôtre.
En bas, un vestibule badigeonné à la chaux, blanc comme neige, un appartement
vide. (Nous ne l’ouvrons que le soir, pour voir, avant de nous coucher, si personne
n’est venu s’y cacher, et Samuel pense qu’il est hanté.)
Au premier, ma chambre, donnant par trois fenêtres sur la place déjà mentionnée; la
petite chambre de Samuel, et le haremlike, ouvrant à l’est sur la Corne d’or.
On monte encore un étage, on est sur le toit, en terrasse comme un toit arabe; il est
ombragé d’une vigne, déjà fort jaunie, hélas  ! par le vent de novembre.
Tout à côté de la case, une vieille mosquée de village. Quand le muezzin, qui est
mon ami, monte à son minaret, il arrive à la hauteur de ma terrasse, et m’adresse,avant de chanter la prière, un salam amical.
La vue est belle de là-haut. Au fond de la Corne d’or, le sombre paysage d’Eyoub; la
mosquée sainte émergeant avec sa blancheur de marbre d’un bas-fond mystérieux,
d’un bois d’arbres antiques; et puis des collines tristes, teintées de nuances sombres
et parsemées de marbres, des cimetières immenses, une vraie ville des morts.
A droite, la Corne d’or, sillonnée par des milliers de caïques dorés; tout Stamboul en
raccourci, les mosquées enchevêtrées, confondant leurs dômes et leurs minarets.
Là-bas, tout au loin, une colline plantée de maisons blanches; c’est Péra, la ville des
chrétiens, et le Deerhound est derrière.
XIX
Le découragement m’avait pris, en présence de cette case vide, de ces murailles
nues, de ces fenêtres disjointes et de ces portes sans serrures. C’était si loin d’ailleurs,
si loin du Deerhound, et si peu pratique...
XX
Samuel passe huit jours à laver, blanchir et calfeutrer. Nous faisons clouer sur les
planchers des nattes blanches qui les tapissent entièrement, — usage turc, propre et
confortable. — Des rideaux aux fenêtres et un large divan couvert d’une étoffe à
ramages rouges complètent cette première installation, qui est pour l’instant une
installation modeste.
Déjà l’aspect a changé; j’entrevois la possibilité de faire un chez moi de cette case
où soufflent tous les vents, et je la trouve moins désolée. Cependant il y faudrait sa
présence à elle qui avait juré de venir, et peut-être est-ce pour elle seule que je me
suis isolé du monde  !
Je suis un peu à Eyoub l’enfant gâté du quartier, et Samuel aussi y est fort apprécié.
Mes voisins, méfiants d’abord, ont pris le parti de combler de prévenances l’aimable
étranger qu’Allah leur envoie, et chez lequel pour eux tout est énigmatique.
Le derviche Hassan-Effendi, à la suite d’une visite de deux heures, tire ainsi ses
conclusions  :
—Tu es un garçon invraisemblable, et tout ce que tu fais est étrange! Tu es très
jeune, ou du moins tu le parais, et tu vis dans une si complète indépendance, que les
hommes d’un âge mûr ne savent pas toujours en conquérir de semblable. Nous
ignorons d’où tu viens, et tu n’as aucun moyen connu d’existence. Tu as déjà couru
tous les recoins des cinq parties du monde; tu possèdes un ensemble de
connaissance plus grand que celui de nos ulémas; tu sais tout et tu as tout vu. Tu as
vingt ans, vingt-deux peut-être, et une vie humaine ne suffirait pas à ton passé
mystérieux. Ta place serait au premier rang dans la société européenne de Péra, et tu
viens vivre à Eyoub, dans l’intimité singulièrement choisie d’un vagabond israélite. Tu
es un garçon invraisemblable; mais j’ai du plaisir à te voir, et je suis charmé que tu
sois venu t’établir parmi nous.
XXI
Septembre 1876.
Cérémonie du Surré-humayoun. Départ des cadeaux impériaux pour la Mecque.
Le sultan, chaque année, expédie à la ville sainte une caravane chargée de
présents.
Le cortège, parti du palais de Dolma-Bagtché va s’embarquer à l’échelle de Top-Hané, pour se rendre à Scutari d’Asie.
En tête, une bande d’Arabes dansent au son du tam-tam, en agitant en l’air de
longues perches enroulées de banderoles d’or.
Des chameaux s’avancent gravement, coiffés de plumes d’autruche, surmontés
d’édifices de brocart d’or enrichis de pierreries; ces édifices contiennent les présents
les plus précieux.
Des mulets empanachés portent le reste du tribut du Khalife, dans des caissons de
velours rouge brodé d’or.
Les ulémas, les grands dignitaires, suivent à cheval, et les troupes forment la haie
sur tout le parcours.
Il y a quarante jours de marche entre Stamboul et la ville sainte.
XXII
Eyoub est un pays bien funèbre par ces nuits de novembre; j’avais le cœur serré et
rempli de sentiments étranges, les premières nuits que je passai dans cet isolement.
Ma porte fermée, quand l’obscurité eut envahi pour la première fois ma maison, une
tristesse profonde s’étendit sur moi comme un suaire.
J’imaginai de sortir, j’allumai ma lanterne. (On conduit en prison, à Stamboul, les
promeneurs sans fanal.)
Mais, passé sept heures du soir, tout est fermé et silencieux dans Eyoub; les Turcs
se couchent avec le soleil et tirent les verrous sur leurs portes.
De loin en loin, si une lampe dessine sur le pavé le grillage d’une fenêtre, ne
regardez pas par cette ouverture; cette lampe est une lampe funéraire qui n’éclaire
que de grands catafalques surmontés de turbans. On vous égorgerait là, devant cette
fenêtre grillée, qu’aucun secours humain n’en saurait sortir. Ces lampes qui tremblent
jusqu’au matin sont moins rassurantes que l’obscurité.
A tous les coins de rue, on rencontre à Stamboul de ces habitations de cadavres.
Et là, tout près de nous, où finissent les rues, commencent les grands cimetières,
hantés par ces bandes de malfaiteurs qui, après vous avoir dévalisé, vous enterrent
sur place, sans que la police turque vienne jamais s’en mêler.
Un veilleur de nuit m’engagea à rentrer dans ma case, après s’être informé du motif
de ma promenade, laquelle lui avait semblé tout à fait inexplicable et même un peu
suspecte.
Heureusement il y a de fort braves gens parmi les veilleurs de nuit, et celui-là en
particulier, qui devait voir par la suite des allées et venues mystérieuses, fut toujours
d’une irréprochable discrétion.
XXIII
«  On peut trouver un compagnon, mais non pas un ami fidèle.  »
«  Si vous traversiez le monde entier, vous ne trouveriez peut-être pas un ami...  »
(Extrait d’une vieille poésie orientale.)
XXIV

LOTI A SA SŒUR, A BRIGTHBURY
Eyoub..., 1876.
... T’ouvrir mon cœur devient de plus en plus difficile, parce que chaque jour ton
point de vue et le mien s’éloignent davantage. L’idée chrétienne était restée longtempsflottante dans mon imagination alors même que je ne croyais plus; elle avait un
charme vague et consolant. Aujourd’hui, ce prestige est absolument tombé; je ne
connais rien de si vain, de si mensonger, de si inadmissible.
J’ai eu de terribles moments dans ma vie, j’ai cruellement souffert, tu le sais.
J’avais désiré me marier, je te l’avais dit; je t’avais confié le soin de chercher une
jeune fille qui fût digne de notre toit de famille et de notre vieille mère. Je te prie de n’y
plus songer: je rendrais malheureuse la femme que j’épouserais, je préfère continuer
une vie de plaisirs...
Je t’écris dans ma triste case d’Eyoub; à part un petit garçon nommé Yousouf, que
même j’habitue à obéir par signes pour m’épargner l’ennui de parler, je passe chez moi
de longues heures sans adresser la parole à âme qui vive.
Je t’ai dit que je ne croyais à l’affection de personne; cela est vrai. J’ai quelques
amis qui m’en témoignent beaucoup, mais je n’y crois pas. Samuel, qui vient de me
quitter, est peut-être encore de tous celui qui tient le plus à moi. Je ne me fais pas
d’illusion cependant: c’est de sa part un grand enthousiasme d’enfant. Un beau jour,
tout s’en ira en fumée, et je me retrouverai seul.
Ton affection à toi, ma sœur, j’y crois dans une certaine mesure; affaire d’habitude
au moins, et puis il faut bien croire à quelque chose. Si c’est vrai que tu m’aimes,
disle-moi, fais-le-moi voir... J’ai besoin de me rattacher à quelqu’un; si c’est vrai, fais que
je puisse y croire. Je sens la terre qui manque sous mes pas, le vide se fait autour de
moi, et j’éprouve une angoisse profonde...
Tant que je conserverai ma chère vieille mère, je resterai en apparence ce que je
suis aujourd’hui. Quand elle n’y sera plus, j’irai te dire adieu, et puis je disparaîtrai sans
laisser trace de moi-même...
XXV

LOTI A PLUMKETT
Eyoub, 15 novembre 1876.
errière toute cette fantasmagorie orientale qui entoure mon existence, derrière
ArifEffendi, il y a un pauvre garçon triste qui se sent souvent un froid mortel au cœur. Il est
peu de gens avec lesquels ce garçon, très renfermé par nature, cause quelquefois
d’une manière un peu intime, — mais vous êtes de ces gens-là. — J’ai beau faire,
Plumkett, je ne suis pas heureux; aucun expédient ne me réussit pour m’étourdir. J’ai
le cœur plein de lassitude et d’amertume.
Dans mon isolement, je me suis beaucoup attaché à ce va-nu-pieds ramassé sur les
quais de Salonique, qui s’appelle Samuel. Son cœur est sensible et droit; c’est,
comme dirait feu Raoul de Nangis, un diamant brut enchâssé dans du fer. De plus, sa
société est naïve et originale, et je m’ennuie moins quand je l’ai près de moi.
Je vous écris à cette heure navrante des crépuscules d’hiver; on n’entend dans le
voisinage que la voix du muezzin qui chante tristement, en l’honneur d’Allah, sa
complainte séculaire. Les images du passé se présentent à mon esprit avec une
netteté poignante; les objets qui m’entourent ont des aspects sinistres et désolés; et je
me demande ce que je suis bien venu faire, dans cette retraite perdue d’Eyoub.
Si encore elle était là, — elle, Aziyadé  !...
Je l’attends toujours, — mais, hélas  ! comme attendait sœur Anne...
Je ferme mes rideaux, j’allume ma lampe et mon feu: le décor change et mes idées
aussi. Je continue ma lettre devant une flamme joyeuse, enveloppé dans un manteau
de fourrure, les pieds sur un épais tapis de Turquie. Un instant je me prends pour underviche, et cela m’amuse.
Je ne sais trop que vous raconter de ma vie, Plumkett, pour vous distraire; il y a
abondance de sujets; seulement, c’est l’embarras du choix. Et puis ce qui est passé
est passé, n’est-ce pas  ? et ne nous intéresse plus.
Plusieurs maîtresses, desquelles je n’ai aimé aucune, beaucoup de péripéties,
beaucoup d’excursions, à pied et à cheval, par monts et par vaux; partout des visages
inconnus, indifférents ou antipathiques; beaucoup de dettes, des juifs à mes trousses;
des habits brodés d’or jusqu’à la plante des pieds  ; la mort dans l’âme et le cœur vide.
Ce soir, 15 novembre, à dix heures, voici quelle est la situation  :
C’est l’hiver; une pluie froide et un grand vent battent les vitres de ma triste case; on
n’entend plus d’autre bruit que celui qu’ils font, et la vieille lampe turque pendue
audessus de ma tête est la seule qui brûle à cette heure dans Eyoub. C’est un sombre
pays qu’Eyoub, le cœur de l’Islam; c’est ici qu’est la mosquée sainte où sont sacrés
les sultans; de vieux derviches farouches et les gardiens des saints tombeaux sont les
seuls habitants de ce quartier, le plus musulman et le plus fanatique de tous...
Je vous disais donc que votre ami Loti est seul dans sa case, bien enveloppé dans
un manteau de peau de renard, et en train de se prendre pour un derviche.
Il a tiré les verrous de ses portes, et goûte le bien-être égoïste du chez soi, bien-être
d’autant plus grand que l’on serait plus mal au dehors, par cette tempête, dans ce pays
peu sûr et inhospitalier.
La chambre de Loti, comme toutes les choses extraordinairement vieilles, porte aux
rêves bizarres et aux méditations profondes; son plafond de chêne sculpté a dû jadis
abriter de singuliers hôtes, et recouvrir plus d’un drame.
L’aspect d’ensemble est resté dans la couleur primitive. Le plancher disparaît sous
des nattes et d’épais tapis, tout le luxe du logis; et, suivant l’usage turc, on se
déchausse en entrant pour ne point les salir. Un divan très bas et des coussins qui
traînent à terre composent à peu près tout l’ameublement de cette chambre, empreinte
de la nonchalance sensuelle des peuples d’Orient. Des armes et des objets décoratifs
fort anciens sont pendus aux murailles; des versets du Koran sont peints partout,
mêlés à des fleurs et à des animaux fantastiques.
A côté, c’est le haremlike, comme nous disons en turc, l’appartement des femmes. Il
est vide; lui aussi, il attend Aziyadé, qui devrait être déjà près de moi, si elle avait tenu
sa promesse.
Une autre petite chambre, auprès de la mienne, est vide également: c’est celle de
Samuel, qui est allé me chercher à Salonique des nouvelles de la jeune femme aux
yeux verts. Et, pas plus qu’elle, il ne paraît revenir.
Si pourtant elle ne venait pas, mon Dieu, un de ces jours une autre prendrait sa
place. Mais l’effet produit serait fort différent. Je l’aimais presque, et c’est pour elle que
je me suis fait Turc.
XXVI

A LOTI, DE SA SŒUR
Brightbury..., 1875
Frère chéri,
Depuis hier, je traîne le désespoir dans lequel m’a mise ta lettre... Tu veux
disparaître!... Un jour, peut-être prochain, où notre bien-aimée mère nous quittera, tu
veux disparaître, m’abandonner pour toujours. Table rase de tous nos souvenirs,
engloutissement de notre passé, — la vieille case de Brightbury vendue, les objetschéris dispersés, — et toi qui ne seras pas mort... qui seras là quelque part à végéter
sous la griffe de Satan, quelque part où je ne saurai pas, mais où je sentirai que tu
vieillis et que tu souffres!... Que Dieu plutôt te fasse mourir! Alors, je te pleurerai;
alors, je saurai qu’il faut ainsi que le vide se fasse, j’accepterai, je souffrirai, je
courberai la tête.
Ce que tu dis me révolte et me fait saigner la chair. Tu le ferais donc, puisque tu le
dis; tu le ferais d’un visage froid, d’un cœur sec, puisque tu te persuades suivre un fil
fatal et maudit, puisque je ne suis plus rien dans ton existence... Ta vie est ma vie, il y
a un recoin de moi-même où personne n’est... c’est ta place à toi, et quand tu me
quitteras, elle sera vide et me brûlera.
J’ai perdu mon frère, je suis prévenue — affaire de temps, de quelques mois
peutêtre, — il est perdu pour le temps, et l’éternité, déjà mort de mille morts. Et tout
s’effondre, et tout se brise. Le voilà, l’enfant chéri qui plonge dans un abîme sans fond,
— l’abîme des abîmes! Il souffre, l’air lui manque, la lumière, le soleil; mais il est sans
force; ses yeux restent attachés au fond, à ses pieds; il ne relève plus sa tête, il ne
peut plus, le prince des ténèbres le lui défend... Quelquefois pourtant il veut résister. Il
entend une voix lointaine, celle qui a bercé son enfance; mais le prince lui dit:
«Mensonge, vanité, folie!» et le pauvre enfant, lié, garrotté, au fond de son abîme,
sanglant, éperdu, ayant appris de son maître à appeler le bien mal, et le mal bien, que
fait-il  ?... il sourit.
Rien ne me surprend de ta pauvre âme travaillée et chargée, même pas le sourire
moqueur de Satan... il le fallait bien  !
Tu l’as même perdue, pauvre frère, cette soif d’honnêteté dont tu me parlais. Tu ne
la veux plus cette petite compagne douce et modeste, fraîche, tendre et jolie, aimable,
la mère de petits enfants que tu aurais aimés. Je la voyais, là, dans le vieux salon,
assise sous les vieux portraits...
Un vent plein de corruption a passé là-dessus. Ce frère dont le cœur ne peut
pourtant pas vivre sans affections, qui en a faim et soif, il n’en veut plus, d’affections
pures; il vieillira, mais personne ne sera là pour le chérir et égayer son front. Ses
maîtresses se riront de lui, on ne peut leur en demander davantage; et alors,
abandonné, désespéré... alors, il mourra  !
Plus tu es malheureux, troublé, ballotté, confiant, plus je t’aime. Ah! mon bien-aimé
frère, mon chéri, si tu voulais revenir à la vie! si Dieu voulait! si tu voyais la désolation
de mon cœur, si tu sentais la chaleur de mes prières  !...
Mais la peur, l’ennui de la conversion, les terreurs blafardes de la vie chrétienne... La
conversion, quel mot ignoble!... Des sermons ennuyeux, des gens absurdes, un
méthodisme maussade, une austérité sans couleur, sans rayons, de grands mots, le
patois de Chanaan  !... Est-ce tout cela qui peut te séduire? Tout cela, vois-tu, n’est pas
Jésus, et le Jésus que tu crois n’est pas le maître radieux que je connais et que
j’adore. De celui-là, tu n’auras ni peur, ni ennui, ni éloignement. Tu souffres
étrangement, tu brûles de douleur... il pleurera avec toi.
Je prie à toute heure, bien-aimé; jamais ta pensée ne m’avait tant rempli le cœur...
Ne serait-ce que dans dix ans, dans vingt ans, je sais que tu croiras un jour. Peut-être
ne le saurai-je jamais, — peut-être mourrai-je bientôt, — mais j’espérerai et je prierai
toujours  !
Je pense que j’écris beaucoup trop. Tant de pages! c’est dur à lire! Mon bien-aimé a
commencé à hausser les épaules. Viendra-t-il un jour où il ne me lira plus  ?...
XXVII—  Vieux Kaïroullah, dis-je, amène-moi des femmes  !
Le vieux Kaïroullah était assis devant moi par terre. Il était ramassé sur lui-même,
comme un insecte malfaisant et immonde; son crâne chauve et pointu luisait à la lueur
de ma lampe.
Il était huit heures, une nuit d’hiver, et le quartier d’Eyoub était aussi noir et
silencieux qu’un tombeau.
Le vieux Kaïroullah avait un fils de douze ans nommé Joseph, beau comme un ange,
et qu’il élevait avec adoration. Ce détail à part, il était le plus accompli des misérables.
Il exerçait tous les métiers ténébreux du vieux juif déclassé de Stamboul, un surtout
pour lequel il traitait avec le Yuzbâchi Suleïman, et plusieurs de mes amis musulmans.
Il était cependant admis et toléré partout, par cette raison que, depuis longues
années on s’était habitué à le voir. Quand on le rencontrait dans la rue, on disait:
«  Bonjour, Kaïroullah  !  » et on touchait même le bout de ses grands doigts velus.
Le vieux Kaïroullah réfléchit longuement à ma demande et répondit  :
—Monsieur Marketo, dans ce moment-ci les femmes coûtent très cher. Mais,
ajoutat-il, il est des distractions moins coûteuses, que je puis ce soir même vous offrir,
monsieur Marketo... Un peu de musique, par exemple, vous sera agréable sans
doute...
Sur cette phrase énigmatique, il alluma sa lanterne, mit sa pelisse, ses socques, et
disparut.
Une demi-heure après, la portière de ma chambre se soulevait pour donner passage
à six jeunes garçons israélites, vêtus de robes fourrées, rouges, bleues, vertes et
oranges. Kaïroullah les accompagnait avec un autre vieillard plus hideux que
luimême, et tout ce monde s’assit à terre avec force révérences, tandis que je restais
aussi impassible et immobile qu’une idole égyptienne.
Ces enfants portaient de petites harpes dorées sur lesquelles ils se mirent à
promener leurs doigts chargés de bagues de clinquant. Il en résulta une musique
originale que j’écoutai quelques minutes en silence.
—Comment vous plaisent, monsieur Marketo, me dit le vieux Kaïroullah en se
penchant à mon oreille.
J’avais déjà compris la situation et je ne manifestai aucune surprise; j’eus seulement
la curiosité de pousser plus loin cette étude d’abjection humaine.
—  Vieux Kaïroullah, dis-je, ton fils est plus beau qu’eux...
Le vieux Kaïroullah réfléchit un instant et répondit  :
—  Monsieur Marketo, nous pourrons recauser demain...
... Quand j’eus chassé tout ce monde comme une troupe de bêtes galeuses, je vis
de nouveau paraître la tête allongée du vieux Kaïroullah, soulevant sans bruit la
draperie de ma porte.
—Monsieur Marketo, dit-il, ayez pitié de moi! Je demeure très loin et on croit que j’ai
de l’or. Mieux vaudrait me tuer de votre main que me mettre à la porte à pareille heure.
Laissez-moi dormir dans un coin de votre maison, et, avant le jour, je vous jure de
partir.
Je manquai de courage pour mettre dehors ce vieillard, qui y fût mort de froid et de
peur, en admettant qu’on ne l’eût point assassiné. Je me contentai de lui assigner un
coin de ma maison, où il resta accroupi toute une nuit glaciale, pelotonné comme un
vieux cloporte dans sa pelisse râpée. Je l’entendais trembler; une toux profonde sortait
de sa poitrine comme un râle; et j’en eus tant de pitié, que je me levai encore pour lui
jeter un tapis qui lui servît de couverture.
Dès que le ciel parut blanchir, je lui donnai l’ordre de disparaître, avec le conseil dene point repasser le seuil de ma porte, et de ne se retrouver même jamais nulle part
sur mon chemin.III

EYOUB A DEUX
I
Eyoub, le 4 décembre 1876.
On m’avait dit: «Elle est arrivée!» — et depuis deux jours, je vivais dans la fièvre de
l’attente.
—  Ce soir, avait dit Kadidja (la vieille négresse qui, à Salonique, accompagnait la nuit
Aziyadé dans sa barque et risquait sa vie pour sa maîtresse), ce soir, un caïque
l’amènera à l’échelle d’Eyoub, devant ta maison.
Et j’attendais là depuis trois heures.
La journée avait été belle et lumineuse; le va-et-vient de la Corne d’or avait une
activité inusitée; à la tombée du jour, des milliers de caïques abordaient à l’échelle
d’Eyoub, ramenant dans leur quartier tranquille les Turcs que leurs affaires avaient
appelés dans les centres populeux de Constantinople, à Galata ou au grand bazar.
On commençait à me connaître à Eyoub, et à dire  :
—  Bonsoir, Arif  ; qu’attendez-vous donc ainsi  ?
On savait bien que je ne pouvais pas m’appeler Arif, et que j’étais un chrétien venu
d’Occident; mais ma fantaisie orientale ne portait plus ombrage à personne, et on me
donnait quand même ce nom que j’avais choisi.
II
Portia  ! flambeau du ciel  ! Portia  ! ta main, c’est moi  !
(ALFRED DE MUSSET, Portia.)
Le soleil était couché depuis deux heures quand un dernier caïque s’avança seul,
parti d’Azar-Kapou; Samuel était aux avirons; une femme voilée était assise à l’arrière
sur des coussins. Je vis que c’était elle.
Quand ils arrivèrent, la place de la mosquée était devenue déserte, et la nuit froide.
Je pris sa main sans mot dire, et l’entraînai en courant vers ma maison, oubliant le
pauvre Samuel, qui resta dehors...
Et, quand le rêve impossible fut accompli, quand elle fut là, dans cette chambre
préparée pour elle, seule avec moi, derrière deux portes garnies de fer, je ne sus que
me laisser tomber près d’elle, embrassant ses genoux. Je sentis que je l’avais
follement désirée  : j’étais comme anéanti.
Alors j’entendis sa voix. Pour la première fois, elle parlait et je comprenais, —
ravissement encore inconnu! — Et je ne trouvais plus un seul mot de cette langue
turque que j’avais apprise pour elle; je lui répondais dans la vieille langue anglaise des
choses incohérentes que je n’entendais même plus  !
—  Severim seni, Lotim  ! (Je t’aime, Loti, disait-elle, je t’aime  !)
On me les avait dits avant Aziyadé, ces mots éternels; mais cette douce musique de
l’amour frappait pour la première fois mes oreilles en langue turque. Délicieuse
musique que j’avais oubliée, est-ce bien possible que je l’entende encore partir avec
tant d’ivresse du fond d’un cœur pur de jeune femme; tellement, qu’il me semble ne
l’avoir entendue jamais; tellement qu’elle vibre comme un chant du ciel dans mon âme
blasée...Alors, je la soulevai dans mes bras, je plaçai sa tête sous un rayon de lumière pour
la regarder, et je lui dis comme Roméo  :
—  Répète encore  ! redis-le  !
Et je commençais à lui dire beaucoup de choses qu’elle devait comprendre; la
parole me revenait avec les mots turcs, et je lui posais une foule de questions en lui
disant  :
—  Réponds-moi  !
Elle, elle me regardait avec extase, mais je voyais que sa tête n’y était plus, et que je
parlais dans le vide.
—  Aziyadé, dis-je, tu ne m’entends pas  ?
—  Non, répondit-elle.
Et elle me dit d’une voix grave ces mots doux et sauvages  :
—Je voudrais manger les paroles de ta bouche! Senin laf yemek isterim! (Loti! je
voudrais manger le son de ta voix  !)
III
Eyoub, septembre 1876.
Aziyadé parle peu; elle sourit souvent, mais ne rit jamais; son pas ne fait aucun
bruit; ses mouvements sont souples, ondoyants, tranquilles, et ne s’entendent pas.
C’est bien là cette petite personne mystérieuse, qui le plus souvent s’évanouit quand
paraît le jour, et que la nuit ramène ensuite, à l’heure des djinns et des fantômes.
Elle tient un peu de la vision, et il semble qu’elle illumine les lieux par lesquels elle
passe. On cherche des rayons autour de sa tête enfantine et sérieuse, et on en trouve
en effet, quand la lumière tombe sur certains petits cheveux impalpables, rebelles à
toutes les coiffures, qui entourent délicieusement ses joues et son front.
Elle considère comme très inconvenants ces petits cheveux, et passe chaque matin
une heure en efforts tout à fait sans succès pour les aplatir. Ce travail et celui qui
consiste à teindre ses ongles en rouge orange sont ses deux principales occupations.
Elle est paresseuse, comme toutes les femmes élevées en Turquie; cependant elle
sait broder, faire de l’eau de rose et écrire son nom. Elle l’écrit partout sur les murs,
avec autant de sérieux que s’il s’agissait d’une opération d’importance, et épointe tous
mes crayons à ce travail.
Aziyadé me communique ses pensées plus avec ses yeux qu’avec sa bouche; son
expression est étonnamment changeante et mobile. Elle est si forte en pantomime du
regard, qu’elle pourrait parler beaucoup plus rarement encore ou même s’en dispenser
tout à fait.
Il lui arrive souvent de répondre à certaines situations en chantant des passages de
quelques chansons turques, et ce mode de citations, qui serait insipide chez une
femme européenne, a chez elle un singulier charme oriental.
Sa voix est grave, bien que très jeune et fraîche; elle la prend du reste toujours dans
ses notes basses, et les aspirations de la langue turque la font un peu rauque
quelquefois.
Aziyadé est âgée de dix-huit ou dix-neuf ans. Elle est capable de prendre elle-même
et brusquement des résolutions extrêmes, et de les suivre après, coûte que coûte,
jusqu’à la mort.
IV
Autrefois à Salonique, quand il fallait risquer la vie de Samuel et la mienne pourpasser auprès d’elle seulement une heure, j’avais fait ce rêve insensé: habiter avec
elle, quelque part en Orient, dans un recoin ignoré, où le pauvre Samuel aussi viendrait
avec nous. J’ai réalisé à peu près ce rêve, contraire à toutes les idées musulmanes,
impossible à tous égards.
Constantinople était le seul endroit où pareille chose pût être tentée; c’est le vrai
désert d’hommes dont Paris était autrefois le type, un assemblage de plusieurs
grandes villes où chacun vit à sa guise et sans contrôle, — où l’on peut mener de front
plusieurs personnalités différentes, — Loti, Arif et Marketo.
... Laissons souffler le vent d’hiver; laissons les rafales de décembre ébranler les
ferrures de notre porte et les grilles de nos fenêtres.
Protégés par de lourds verrous de fer, par tout un arsenal d’armes chargées, — par
l’inviolabilité du domicile turc, — assis devant le brasero de cuivre... petite Aziyadé,
qu’on est bien chez nous  !
V

LOTI A SA SŒUR, A BRIGHTBURY
Chère petite sœur,
J’ai été dur et ingrat de ne pas t’écrire plus tôt. Je t’ai fait beaucoup de mal, tu le dis,
et je le crois. Malheureusement, tout ce que j’ai écrit, je le pensais, et je le pense
encore; je ne puis rien maintenant contre ce mal que je t’ai fait; j’ai eu tort seulement
de te laisser voir au fond de mon cœur, mais tu l’avais voulu.
Je crois que tu m’aimes; tes lettres me le prouveraient à défaut d’autres preuves.
Moi aussi, je t’aime, tu le sais.
Il faudrait m’intéresser à quelque chose, dis-tu? à quelque chose de bon et
d’honnête, et le prendre à cœur. Mais j’ai ma pauvre chère vieille mère; elle est
aujourd’hui un but dans ma vie, le but que je me suis donné à moi-même. Pour elle, je
me compose une certaine gaîté, un certain courage: pour elle, je maintiens le côté
positif et raisonnable de mon existence, je reste Loti, officier de marine.
Je suis de ton avis, je ne connais pas de chose plus repoussante qu’un vieux
débauché qui s’en va de fatigue et d’usure, et qu’on abandonne. Mais je ne serai point
cet objet-là: quand je ne serai plus bien portant, ni jeune, ni aimé, c’est alors que je
disparaîtrai.
Seulement, tu ne m’as pas compris  : quand j’aurai disparu, je serai mort.
Pour vous, pour toi, à mon retour, je ferai un suprême effort. Quand je serai au milieu
de vous, mes idées changeront  ; si vous me choisissez une jeune fille que vous aimiez,
je tâcherai de l’aimer, et de me fixer, pour l’amour de vous, dans cette affection-là.
Puisque je t’ai parlé d’Aziyadé, je puis bien te dire qu’elle est arrivée. — Elle m’aime
de toute son âme, et ne pense pas que je puisse me décider à la quitter jamais. —
Samuel est revenu aussi; tous deux m’entourent de tant d’amour, que j’oublie le passé
et les ingrats, — un peu aussi les absents...
VI
Peu à peu, de modeste qu’elle était, la maison d’Arif-Effendi est devenue luxueuse:
des tapis de Perse, des portières de Smyrne, des faïences, des armes. Tous ces
objets sont venus un par un, non sans peine, et ce mode de recrutement leur donne
plus de charme.
La roulette a fourni des tentures de satin bleu brodé de roses rouges, défroques dusérail; et les murailles, qui jadis étaient nues, sont aujourd’hui tapissées de soie. Ce
luxe, caché dans une masure isolée, semble une vision fantastique.
Aziyadé aussi apporte chaque soir quelque objet nouveau; la maison
d’AbeddinEffendi est un capharnaüm rempli de vieilles choses précieuses, et les femmes ont le
droit, dit-elle, de faire des emprunts aux réserves de leurs maîtres.
Elle reprendra tout cela quand le rêve sera fini, et ce qui est à moi sera vendu.
VII
Qui me rendra ma vie d’Orient, ma vie libre et en plein air, mes longues promenades
sans but, et le tapage de Stamboul  ?
Partir le matin de l’Atmeïdan, pour aboutir la nuit à Eyoub; faire, un chapelet à la
main, la tournée des mosquées; s’arrêter à tous les cafedjis, aux turbés, aux
mausolées, aux bains et sur les places; boire le café de Turquie dans les
microscopiques tasses bleues à pied de cuivre; s’asseoir au soleil, et s’étourdir
doucement à la fumée d’un narguilhé; causer avec les derviches ou les passants; être
soi-même une partie de ce tableau plein de mouvement et de lumière; être libre,
insouciant et inconnu  ; et penser qu’au logis la bien-aimée vous attendra le soir.
Quel charmant petit compagnon de route que mon ami Achmet, gai ou rêveur,
homme du peuple et poétique à l’excès, riant à tout bout de champ et dévoué jusqu’à
la mort  !
Le tableau s’assombrit à mesure qu’on s’enfonce dans le vieux Stamboul, qu’on
s’approche du saint quartier d’Eyoub et des grands cimetières. Encore des échappées
sur la nappe bleue de Marmara, les îles ou les montagnes d’Asie, mais les passants
rares et les cases tristes; — un sceau de vétusté et de mystère, — et les objets
extérieurs racontant les histoires farouches de la vieille Turquie.
Il est nuit close, le plus souvent, quand nous arrivons à Eyoub, après avoir dîné
n’importe où, dans quelqu’une de ces petites échoppes turques où Achmet vérifie
luimême la propreté des ingrédients et en surveille la préparation.
Nous allumons nos lanternes pour rejoindre le logis, — ce petit logis si perdu et si
paisible, dont l’éloignement même est un des charmes.
VIII
Mon ami Achmet a vingt ans, suivant le compte de son vieux père Ibrahim;
vingtdeux ans, suivant le compte de sa vieille mère Fatma; les Turcs ne savent jamais leur
âge. Physiquement, c’est un drôle de garçon, de petite taille, bâti en hercule; pour qui
ne le saurait pas, sa figure maigre et bronzée ferait supposer une constitution délicate;
— tout petit nez aquilin, toute petite bouche; petits yeux tour à tour pleins d’une
douceur triste, ou pétillants de gaîté et d’esprit. Dans l’ensemble, un attrait original.
Singulier garçon, gai comme un oiseau; — les idées les plus comiques, exprimées
d’une manière tout à fait neuve  ; sentiments exagérés d’honnêteté et d’honneur. Ne sait
pas lire et passe sa vie à cheval. Le cœur ouvert comme la main: la moitié de son
revenu est distribué aux vieilles mendiantes des rues. Deux chevaux qu’il loue au
public composent tout son avoir.
Achmet a mis deux jours à découvrir qui j’étais et m’a promis le secret de ce qu’il est
seul à savoir, à condition d’être à l’avenir reçu dans l’intimité. Peu à peu il s’est imposé
comme ami, et a pris sa place au foyer. Chevalier servant d’Aziyadé qu’il adore, il est
jaloux pour elle, plus qu’elle, et m’épie à son service, avec l’adresse d’un vieux policier.
—Prends-moi donc pour domestique, dit-il un beau jour, au lieu de ce petit Yousouf,qui est voleur et malpropre; tu me donneras ce que tu lui donnes, si tu tiens à me
donner quelque chose; je serai un peu domestique pour rire, mais je demeurerai dans
ta case et cela m’amusera.
Yousouf reçut le lendemain son congé et Achmet prit possession de la place.
IX
Un mois après, d’un air embarrassé, j’offris deux medjidiés de salaire à Achmet, qui
est la patience même; il entra dans une colère bleue et enfonça deux vitres qu’il fit le
lendemain remplacer à ses frais. La question de ses gages se trouva réglée de cette
manière.
X
Je le vois un soir, debout dans ma chambre et frappant du pied.
—  Sen tchok chéytan, Loti!... Anlamadum séni! (Toi beaucoup le diable, Loti! Tu es
très malin, Loti  ! Je ne comprends pas qui tu es  !)
Son bras agitait avec colère sa large manche blanche; sa petite tête faisait danser
furieusement le gland de soie de son fez.
Il avait comploté ceci avec Aziyadé pour me faire rester: m’offrir la moitié de son
avoir, un de ses chevaux, et je refusais en riant. Pour cela, j’étais tchok chéytan, et
incompréhensible.
A dater de cette soirée, je l’ai aimé sincèrement.
Chère petite Aziyadé! elle avait dépensé sa logique et ses larmes pour me retenir à
Stamboul; l’instant prévu de mon départ passait comme un nuage noir sur son
bonheur.
Et, quand elle eut tout épuisé  :
—  Benim djan senin, Loti. (Mon âme est à toi, Loti.) Tu es mon Dieu, mon frère, mon
ami, mon amant; quand tu seras parti, ce sera fini d’Aziyadé; ses yeux seront fermés,
Aziyadé sera morte. Maintenant, fais ce que tu voudras, toi, tu sais  !
Toi, tu sais, phrase intraduisible, qui veut dire à peu près ceci: «Moi, je ne suis
qu’une pauvre petite qui ne peux pas te comprendre; je m’incline devant ta décision, et
je l’adore.  »
Quand tu seras parti, je m’en irai au loin sur la montagne, et je chanterai pour toi ma
chanson  :
Chéytanlar, djinler,
Kaplanlar, duchmanlar,
Arslandar, etc...
(Les diables, les djinns, les tigres, les lions, les ennemis, passent loin de mon ami...)
Et je m’en irai mourir de faim sur la montagne, en chantant ma chanson pour toi.
Suivait la chanson, chantée chaque soir d’une voix douce, chanson longue,
monotone, composée sur un rythme étrange, avec les intervalles impossibles, et les
finales tristes de l’Orient.
Quand j’aurai quitté Stamboul, quand je serai loin d’elle pour toujours, longtemps
encore j’entendrai la nuit la chanson d’Aziyadé.
XI

A LOTI, DE SA SŒUR
Brightbury, décembre 1876.Cher frère,
Je l’ai lue, et relue, ta lettre! C’est tout ce que je puis demander pour le moment, et
je puis dire comme la Sunamite voyant son fils mort  : «  Tout va bien  !  »
Ton pauvre cœur est plein de contradictions, ainsi que tous les cœurs troublés qui
flottent sans boussole. Tu jettes des cris de désespoir, tu dis que tout t’échappe, tu en
appelles passionnément à ma tendresse, et, quand je t’en assure moi-même, avec
passion, je trouve que tu oublies les absents, et que tu es si heureux dans ce coin de
l’Orient que tu voudrais toujours voir durer cet Éden. Mais voilà, moi, c’est permanent,
immuable  ; tu le retrouveras, quand ces douces folies seront oubliées pour faire place à
d’autres, et peut-être en feras-tu plus tard plus de cas que tu ne penses.
Cher frère, tu es à moi, tu es à Dieu, tu es à nous. Je le sens, un jour, bientôt
peutêtre, tu reprendras courage, confiance et espoir. Tu verras combien cette erreur est
douce et délicieuse, précieuse et bienfaisante. Oh! mensonge mille fois béni, que celui
qui me fait vivre et me fera mourir, sans regrets, et sans frayeur! qui mène le monde
depuis des siècles, qui a fait les martyrs, qui fait les grands peuples, qui change le
deuil en allégresse, qui crie partout  : «  Amour, liberté et charité  !  »
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
XII
Aujourd’hui, 10 décembre, visite au padishah.
Tout est blanc comme neige dans les cours du palais de Dolma-Bagtché, même le
sol: quai de marbre, dalles de marbre, marches de marbre; les gardes du sultan en
costume écarlate, les musiciens vêtus de bleu de ciel et chamarrés d’or, les laquais
vert-pomme doublés de jaune-capucine tranchent en nuances crues sur cette
invraisemblable blancheur.
Les acrotères et les corniches du palais servent de perchoir à des familles de
goélands, de plongeons et de cigognes.
Intérieurement, c’est une grande splendeur.
Les hallebardiers forment la haie dans les escaliers, immobiles sous leurs grands
plumets, comme des momies dorées. Des officiers des gardes, costumés un peu
comme feu Aladdim, les commandent par signes.
Le sultan est grave, pâle, fatigué, affaissé.
Réception courte, profonds saluts  ; on se retire à reculons, courbés jusqu’à terre.
Le café est servi dans un grand salon donnant sur le Bosphore.
Des serviteurs à genoux vous allument des chibouks de deux mètres de long à bout
d’ambre, enrichis de pierreries, et dont les fourneaux reposent sur des plateaux
d’argent.
Les zarfs (pieds des tasses à café) sont d’argent ciselé, entourés de gros diamants
taillés en rose, et d’une quantité de pierres précieuses.
XIII
En vain chercherait-on dans tout l’islam un époux plus infortuné que le vieil
AbeddinEffendi. Toujours absent, ce vieillard, toujours en Asie; et quatre femmes dont la plus
âgée a trente ans, quatre femmes qui, par extraordinaire, s’entendent comme des
larrons habiles, et se gardent mutuellement le secret de leurs équipées.
Aziyadé elle-même n’est pas trop détestée, bien qu’elle soit de beaucoup la plus
jeune et la plus jolie, et ses aînées ne la vendent pas.
Elle est leur égale d’ailleurs, une cérémonie dont la portée m’échappe, lui ayantdonné, comme aux autres, le titre de dame et d’épouse.
XIV
Je disais à Aziyadé  :
—Que fais-tu chez ton maître? A quoi passez-vous vos longues journées dans le
harem  ?
—Moi? répondit-elle, je m’ennuie; je pense à toi, Loti; je regarde ton portrait; je
touche tes cheveux, ou je m’amuse avec divers petits objets à toi, que j’emporte d’ici
pour me faire société là-bas.
Posséder les cheveux et le portrait de quelqu’un était pour Aziyadé une chose tout à
fait singulière, à laquelle elle n’eût jamais songé sans moi; c’était une chose contraire
à ses idées musulmanes, une innovation de giaour, à laquelle elle trouvait un charme
mêlé d’une certaine frayeur.
Il avait fallu qu’elle m’aimât bien pour me permettre de prendre de ses cheveux à
elle; la pensée qu’elle pouvait subitement mourir, avant qu’ils fussent repoussés, et
paraître dans un autre monde avec une grosse mèche coupée tout ras par un infidèle,
cette pensée la faisait frémir.
—  Mais, lui dis-je encore, avant mon arrivée en Turquie, que faisais-tu, Aziyadé  ?
—Dans ce temps-là, Loti, j’étais presque une petite fille. Quand pour la première fois
je t’ai vu, il n’y avait pas dix lunes que j’étais dans le harem d’Abeddin, et je ne
m’ennuyais pas encore. Je me tenais dans mon appartement, assise sur mon divan, à
fumer des cigarettes, ou du hachisch, à jouer aux cartes avec ma servante Emineh, ou
à écouter des histoires très drôles du pays des hommes noirs, que Kadidja sait
raconter parfaitement.
»Fenzilé-hanum m’apprenait à broder, et puis nous avions les visites à rendre et à
recevoir avec les dames des autres harems.
»Nous avions aussi notre service à faire auprès de notre maître, et enfin la voiture
pour nous promener. Le carrosse de notre mari nous appartient en propre un jour à
chacune: mais nous aimons mieux nous arranger pour sortir ensemble et faire de
compagnie nos promenades.
»  Nous nous entendons relativement fort bien.
»Fenzilé-hanum, qui m’aime beaucoup, est la dame la plus âgée et la plus
considérable du harem. Besmé est colère, et entre quelquefois dans de grands
emportements, mais elle est facile à calmer et cela ne dure pas. Aïché est la plus
mauvaise de nous quatre; mais elle a besoin de tout le monde et fait la patte de
velours parce qu’elle est aussi la plus coupable. Elle a eu l’audace, une fois, d’amener
son amant dans son appartement  !...
Cela avait été bien souvent mon rêve aussi, de pénétrer une fois dans l’appartement
d’Aziyadé, pour avoir seulement une idée du lieu où ma bien-aimée passait son
existence. Nous avions beaucoup discuté ce projet, au sujet duquel Fenzilé-hanum
avait même été consultée; mais nous ne l’avions pas mis à exécution, et plus je suis
au courant des coutumes de Turquie, plus je reconnais que l’entreprise eût été folle.
—Notre harem, concluait Aziyadé, est réputé partout comme un modèle, pour notre
patience mutuelle et le bon accord qui règne entre nous.
—  Triste modèle en tout cas  !
Y en a-t-il à Stamboul beaucoup comme celui-là  ?
Le mal y est entré d’abord par l’intermédiaire de la jolie Aïché-hanum. La contagion a
fait en deux ans des progrès si rapides, que la maison de ce vieillard n’est plus qu’un
foyer d’intrigues où tous les serviteurs sont subornés. Cette grande cage si bien grilléeet d’un si sévère aspect, est devenue une sorte de boîte à trucs, avec portes secrètes
et escaliers dérobés; les oiseaux prisonniers en peuvent impunément sortir, et
prennent leur volée dans toutes les directions du ciel.
XV
Stamboul, 25 décembre 1876.
Une belle nuit de Noël, bien claire, bien étoilée, bien froide.
A onze heures, je débarque du Deerhound au pied de la vieille mosquée de
Foundoucli, dont le croissant brille au clair de lune.
Achmet est là qui m’attend, et nous commençons aux lanternes l’ascension de Péra,
par les rues biscornues des quartiers turcs.
Grande émotion parmi les chiens. On croirait circuler dans un conte fantastique
illustré par Gustave Doré.
J’étais convié là-haut dans la ville européenne, à une fête de Christmas, pareille à
celles qui se célèbrent à la même date dans tous les coins de la patrie.
Hélas  ! les nuits de Noël de mon enfance... quel doux souvenir j’en garde encore  !...
XVI

LOTI A PLUMKETT
Eyoub, 27 septembre 1876.
Cher Plumkett,
Voilà cette pauvre Turquie qui proclame sa constitution! Où allons-nous? je vous le
demande; et dans quel siècle avons-nous reçu le jour? Un sultan constitutionnel, cela
déroute toutes les idées qu’on m’avait inculquées sur l’espèce.
A Eyoub, on est consterné de cet événement; tous les bons musulmans pensent
qu’Allah les abandonne, et que le padishah perd l’esprit. Moi qui considère comme
facéties toutes les choses sérieuses, la politique surtout, je me dis seulement qu’au
point de vue de son originalité, la Turquie perdra beaucoup à l’application de ce
nouveau système.
J’étais assis aujourd’hui avec quelques derviches dans le kiosque funéraire de
Soliman le Magnifique. Nous faisions un peu de politique, tout en commentant le
Koran, et nous disions que, ni ce grand souverain qui fit étrangler en sa présence son
fils Mustapha, ni son épouse Roxelane qui inventa les nez en trompette, n’eussent
admis la Constitution; la Turquie sera perdue par le régime parlementaire, cela est
hors de doute.
XVII
Stamboul, 27 septembre.
7 Zi-il-iddjé 1293 de l’hégire.
J’étais entré, pour laisser passer une averse, dans un café turc près de la mosquée
de Bayazid.
Rien que de vieux turbans dans ce café, et de vieilles barbes blanches. Des
vieillards (des hadj-baba) étaient assis, occupés à lire les feuilles publiques, ou à
regarder à travers les vitres enfumées les passants qui couraient sous la pluie. Des
dames turques, surprises par l’ondée, fuyaient de toute la vitesse que leur permettaient
leurs babouches et leurs socques à patins. C’était dans la rue une grande confusion et
dans le public, une grande bousculade  ; l’eau tombait à torrents.J’examinai les vieillards qui m’entouraient: leurs costumes indiquaient la recherche
minutieuse des modes du bon vieux temps; tout ce qu’ils portaient était eski, jusqu’à
leurs grandes lunettes d’argent, jusqu’aux lignes de leurs vieux profils. Eski, mot
prononcé avec vénération, qui veut dire antique, et qui s’applique en Turquie aussi
bien à de vieilles coutumes qu’à de vieilles formes de vêtement ou à de vieilles étoffes.
Les Turcs ont l’amour du passé, l’amour de l’immobilité et de la stagnation.
On entendit tout à coup le bruit du canon, une salve d’artillerie partie du Séraskiérat;
les vieillards échangèrent des signes d’intelligence et des sourires ironiques.
—Salut à la constitution de Midhat-pacha, dit l’un d’eux en s’inclinant d’un air de
moquerie.
—Des députés! une charte! marmottait un autre vieux turban vert; les khalifes du
temps jadis n’avaient point besoin des représentations du peuple.
—  Voï, voï, voï, Allah!... et nos femmes ne couraient point en voile de gaze; et les
croyants disaient plus régulièrement leurs prières; et les Moscow avaient moins
d’insolence  !
Cette salve d’artillerie annonçait aux musulmans que le padishah leur octroyait une
constitution, plus large et plus libérale que toutes les constitutions européennes; et ces
vieux Turcs accueillaient très froidement ce cadeau de leur souverain.
Cet événement, qu’Ignatief avait retardé de tout son pouvoir, était attendu depuis
longtemps; on put, à dater de ce jour, considérer la guerre comme tacitement déclarée
entre la Porte et le czar, et le sultan poussa ses armements avec ardeur.
Il était sept heures et demie à la turque (environ midi). La promulgation avait lieu à
Top-Kapou (la Sublime Porte), et j’y courus sous ce déluge.
Les vizirs, les pachas, les généraux, tous les fonctionnaires, toutes les autorités, en
grand costume tous, et chamarrés de dorures, étaient parqués sur la grande place de
Top-Kapou, où étaient réunies les musiques de la cour.
Le ciel était noir et tourmenté; pluie et grêle tombaient abondamment et inondaient
tout ce monde. Sous ces cataractes, on donnait au peuple lecture de la charte, et les
vieilles murailles crénelées du sérail, qui fermaient le tableau, semblaient s’étonner
beaucoup d’entendre proférer en plein Stamboul ces paroles subversives.
Des cris, des vivats et des fanfares terminèrent cette singulière cérémonie, et tous
les assistants, trempés jusqu’aux os, se dispersèrent tumultueusement.
A la même heure, à l’autre bout de Constantinople, au palais de l’Amirauté, s’étaient
réunis les membres de la conférence internationale.
C’était un effet combiné à dessein: les salves devaient se faire entendre au milieu
du discours de Safvet-pacha aux plénipotentiaires, et l’aider dans sa péroraison.
XVIII
—  L’Orient  ! l’Orient  ! qu’y voyez-vous, poètes  ?
Tournez vers l’Orient vos esprits et vos yeux  !
«  Hélas  ! ont répondu leurs voix longtemps muettes,
Nous voyons bien là-bas un jour mystérieux  !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est peut-être le soir qu’on prend pour une aurore  »
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
(VICTOR HUGO, Chants du crépuscule.)
Je n’oublierai jamais l’aspect qu’avait pris, cette nuit-là, la grande place du
Séraskiérat, esplanade immense sur la hauteur centrale de Stamboul, d’où, par-dessus
les jardins du sérail, le regard s’étend dans le lointain jusqu’aux montagnes d’Asie. Les
portiques arabes, la haute tour aux formes bizarres étaient illuminés comme aux soirs
de grandes fêtes. Le déluge de la journée avait fait de ce lieu un vrai lac où sereflétaient toutes ces lignes de feux; autour du vaste horizon surgissaient dans le ciel
les dômes des mosquées et les minarets aigus, longues tiges surmontées d’aériennes
couronnes de lumières.
Un silence de mort régnait sur cette place  ; c’était un vrai désert.
Le ciel clair, balayé par un vent qu’on ne sentait pas, était traversé par deux bandes
de nuages noirs, au-dessus desquels la lune était venue plaquer son croissant
bleuâtre. C’était un de ces aspects à part que semble prendre la nature dans ces
moments où va se consommer quelque grand événement de l’histoire des peuples.
Un grand bruit se fit entendre, bruit de pas et de voix humaines; une bande de softas
entrait par les portiques du centre, portant des lanternes et des bannières; ils criaient:
«Vive le sultan! vive Midhat-pacha! vive la constitution! vive la guerre!» Ces hommes
étaient comme enivrés de se croire libres; et, seuls, quelques vieux Turcs qui se
souvenaient du passé haussaient les épaules en regardant courir ces foules exaltées.
—  Allons saluer Midhat-pacha, s’écrièrent les softas.
Et ils prirent à gauche, par de petites rues solitaires, pour se rendre à l’habitation
modeste de ce grand vizir, alors si puissant, qui devait, quelques semaines après,
partir pour l’exil.
Au nombre d’environ deux mille, les softas s’en allèrent ensemble prier dans la
grande mosquée (la Suleimanieh) et de là passèrent la Corne d’or, pour aller, à
DolmaBagtché, acclamer Abd-ul-Hamid.
Devant les grilles du palais, des députations de tous les corps, et une grande masse
confuse d’hommes s’étaient réunis spontanément dans le but de faire au souverain
constitutionnel une ovation enthousiaste.
Ces bandes revinrent à Stamboul par la grande rue de Péra, acclamant sur leur
passage lord Salisbury (qui devait bientôt devenir si impopulaire), l’ambassade
britannique et celle de France.
—Nos ancêtres, disaient les hodjas haranguant la foule, nos ancêtres, qui n’étaient
que quelques centaines d’hommes, ont conquis ce pays, il y a quatre siècles  ! Nous qui
sommes plusieurs centaines de mille, le laisserons-nous envahir par l’étranger?
Mourons tous, musulmans et chrétiens, mourons pour la patrie ottomane, plutôt que
d’accepter des conditions déshonorantes...
XIX
La mosquée du sultan Mehmed-fatih (Mehmed le conquérant) nous voit souvent
assis, Achmet et moi, devant ses grands portiques de pierres grises, étendus tous
deux au soleil et sans souci de la vie, poursuivant quelque rêve indécis, intraduisible
en aucune langue humaine.
La place de Mehmed-fatih occupe, tout en haut du vieux Stamboul, de grands
espaces où circulent des promeneurs en cafetans de cachemire, coiffés de larges
turbans blancs. La mosquée qui s’élève au centre est une des plus vastes de
Constantinople et aussi une des plus vénérées.
L’immense place est entourée de murailles mystérieuses, que surmontent des files
de dômes de pierres, semblables à des alignements de ruches d’abeilles; ce sont des
demeures de softas, où les infidèles ne sont point admis.
Ce quartier est le centre d’un mouvement tout oriental; les chameaux le traversent
de leur pas tranquille en faisant tinter leurs clochettes monotones; les derviches
viennent s’y asseoir pour deviser des choses saintes, et rien n’y est encore arrivé
d’Occident.XX
Près de cette place est une rue sombre et sans passants, où pousse l’herbe verte et
la mousse. Là est la demeure d’Aziyadé; là est le secret du charme de ce lieu. Les
longues journées où je suis privé de sa présence, je les passe là, moins loin d’elle,
ignoré de tous et à l’abri de tous les soupçons.
XXI
Aziyadé est plus souvent silencieuse, et ses yeux sont plus tristes.
—Qu’as-tu, Loti, dit-elle, et pourquoi es-tu toujours sombre? C’est à moi de l’être,
puisque, quand tu seras parti, je vais mourir.
Et elle fixa ses yeux sur les miens avec tant de pénétration et de persistance, que je
détournai la tête sous ce regard.
—Moi, dis-je, ma chérie! Je ne me plains de rien quand tu es là, et je suis plus
heureux qu’un roi.
—En effet, qui est plus aimé que toi, Loti? et qui pourrais-tu bien envier?
Envieraistu même le sultan  ?
Cela est vrai, le sultan, l’homme qui, pour les Ottomans, doit jouir de la plus grande
somme du bonheur sur la terre, n’est pas l’homme que je puis envier; il est fatigué et
vieilli et, de plus il est constitutionnel.
—Je pense, Aziyadé, dis-je, que le padishah donnerait tout ce qu’il possède, —
même son émeraude qui est aussi large qu’une main, même sa charte et son
parlement, — pour avoir ma liberté et ma jeunesse.
J’avais envie de dire: «Pour t’avoir, toi!...» mais le padishah ferait sans doute bien
peu de cas d’une jeune femme, si charmante qu’elle fût, et j’eus peur surtout de
prononcer une rengaine d’opéra-comique. Mon costume y prêtait d’ailleurs: une glace
m’envoyait une image déplaisante de moi-même, et je me faisais l’effet d’un jeune
ténor, prêt à entonner un morceau d’Auber.
C’est ainsi que, par moments, je ne réussis plus à me prendre au sérieux dans mon
rôle turc; Loti passe le bout de l’oreille sous le turban d’Arif, et je retombe sottement
sur moi-même, impression maussade et insupportable.
XXII
J’ai été difficile et fier pour tout ce qui porte lévite ou chapeau noir; personne n’était
pour moi assez brillant ni assez grand seigneur; j’ai beaucoup méprisé mes égaux et
choisi mes amis parmi les plus raffinés. Ici, je suis devenu homme du peuple, et
citoyen d’Eyoub; je m’accommode de la vie modeste des bateliers et des pêcheurs,
même de leur société et de leurs plaisirs.
Au café turc, chez le cafedji Suleïman, on élargit le cercle autour du feu, quand
j’arrive le soir, avec Samuel et Achmet. Je donne la main à tous les assistants, et je
m’assieds pour écouter le conteur des veillées d’hiver (les longues histoires qui durent
huit jours, et où figurent les djinns et les génies). Les heures passent là sans fatigue et
sans remords  ; je me trouve à l’aise au milieu d’eux, et nullement dépaysé.
Arif et Loti étant deux personnages très différents, il suffirait, le jour du départ du
Deerhound, qu’Arif restât dans sa maison; personne sans doute ne viendrait l’y
chercher  ; seulement, Loti aurait disparu, et disparu pour toujours.
Cette idée, qui est d’Aziyadé, se présente à mon esprit par instants sous des aspects
étrangement admissibles.
Rester près d’elle, non plus à Stamboul, mais dans quelque village turc au bord de lamer; vivre, au soleil et au grand air, de la vie saine des hommes du peuple; vivre au
jour le jour, sans créanciers et sans souci de l’avenir! Je suis plus fait pour cette vie
que pour la mienne; j’ai horreur de tout travail qui n’est pas du corps et des muscles;
horreur de toute science; haine de tous les devoirs conventionnels, de toutes les
obligations sociales de nos pays d’Occident.
Être batelier en veste dorée, quelque part au sud de la Turquie, là où le ciel est
toujours pur et le soleil toujours chaud...
Ce serait possible, après tout, et je serais là moins malheureux qu’ailleurs.
—  Je te jure, Aziyadé, dis-je, que je laisserais tout sans regret, ma position, mon nom
et mon pays. Mes amis... je n’en ai pas et je m’en moque! Mais, vois-tu, j’ai une vieille
mère.
Aziyadé ne dit plus rien pour me retenir, bien qu’elle ait compris peut-être que cela
ne serait pas tout à fait impossible; mais elle sent par intuition ce que cela doit être
qu’une vieille mère, elle, la pauvre petite qui n’en a jamais eu; et les idées qu’elle a sur
la générosité et le sacrifice ont plus de prix chez elle que chez d’autres, parce qu’elles
lui sont venues toutes seules, et que personne ne s’est inquiété de les lui donner.
XXIII

DE PLUMKETT A LOTI
Liverpool, 1876.
Mon cher Loti,
Figaro était un homme de génie: il riait si souvent, qu’il n’avait jamais le temps de
pleurer. — Sa devise est la meilleure de toutes, et je le sais si bien, que je m’efforce de
la mettre en pratique et y arrive tant bien que mal.
Malheureusement, il m’est fort difficile de rester trop longtemps le même individu.
Trop souvent, la gaîté de Figaro m’abandonne, et c’est alors Jérémie, prophète de
malheur, ou David, auguste désespéré sur lequel la main céleste s’est appesantie, qui
s’empare de moi et me possède. Je ne parle pas, je crie, je rugis! Je n’écris pas, je ne
pourrais que briser ma plume et renverser mon encrier. Je me promène à grands pas
en montrant le poing à un être imaginaire, à un bouc émissaire idéal, auquel je
rapporte toutes mes douleurs; je commets toutes les extravagances possibles; je me
livre à huis clos aux actes les plus insensés, après quoi, soulagé ou plutôt fatigué, je
me calme et deviens raisonnable.
Vous allez me répéter encore que je suis un drôle de type; un fou, que sais-je? à
quoi je répondrai; «Oui, mais bien moins que vous ne croyez. Bien moins que vous,
par exemple.  »
Avant de porter un jugement sur moi, encore faudrait-il me connaître, me
comprendre un peu et savoir quelles circonstances ont pu faire d’un individu, né
raisonnable, le drôle de type que je suis. Nous sommes, voyez-vous, le produit de
deux facteurs qui sont nos dispositions héréditaires, ou l’enjeu que nous apportons en
paraissant sur la scène de la vie, et les circonstances qui nous modifient et nous
façonnent, comme une matière plastique qui prend et garde les empreintes de tout ce
qui l’a touchée. — Les circonstances, pour moi, n’ont été que douloureuses; j’ai été,
pour me servir de l’expression consacrée, formé à l’école du malheur: — tout ce que je
sais, je l’ai appris à mes dépens; aussi je le sais bien; c’est pourquoi je l’exprime
parfois d’une manière un peu tranchante. Si j’ai l’air parfois de dogmatiser, c’est que
j’ai la prétention, moi qui ai souffert beaucoup, d’en savoir plus que ceux qui ont moins
souffert que moi, et de parler mieux qu’ils ne le pourraient faire en connaissance decause.
Pour moi, il n’y a pas d’espoir en ce monde et je n’ai pas cette consolation de ceux
qu’une foi ardente rend forts au milieu des luttes de la vie, et confiants dans la justice
suprême du créateur.
Et, pourtant, je vis sans blasphémer.
Ai-je pu, au milieu de froissements continuels, conserver les illusions,
l’enthousiasme et la fraîcheur morale de la jeunesse? Non, vous le savez bien; j’ai
renoncé aux plaisirs de mon âge, qui ne sont déjà plus de mon goût, j’ai perdu l’aspect
et les allures d’un jeune homme, et je vis désormais sans but comme sans espoir...
Est-ce à dire pourtant que j’en sois réduit au même point que vous, dégoûté de tout,
niant tout ce qui est bon, niant la vertu, niant l’amitié, niant tout ce qui peut nous rendre
supérieurs à la brute? Entendons-nous, mon ami; sur ces points, je pense tout
autrement que vous. J’avoue que, malgré mon expérience des choses de ce monde
(puissiez-vous n’en jamais acquérir une pareille, il en coûte trop cher!), je crois encore
à tout cela, et à bien d’autres choses encore.
A Londres, Georges m’a fait lire la lettre qu’il venait de recevoir de vous.
Vous la commencez gentiment par le récit, circonstancié et agrémenté de
descriptions, d’une amourette à la turque. Nous vous suivons, Georges et moi, à
travers les méandres fantasmagoriques d’une grande fourmilière orientale; Nous
restons la bouche béante en face des tableaux que vous nous tracez; je songe à vos
trois poignards, comme je songeais au bouclier d’Achille, si minutieusement chanté par
Homère! Et puis enfin, peut-être parce que vous avez reçu un grain de poussière dans
l’œil, peut-être parce que votre lampe s’est mise à fumer comme vous acheviez votre
lettre, peut-être pour moins que cela, vous terminez en nous lançant la série des lieux
communs édités au siècle dernier! je crois vraiment que les lieux communs des frères
ignorantins valent encore mieux que ceux du matérialisme, dont le résultat sera
el’anéantissement de tout ce qui existe. On les acceptait au XVIII siècle, ces idées
matérialistes: Dieu était un préjugé; la morale était devenue l’intérêt bien entendu, la
société un vaste champ d’exploitation pour l’homme habile. Tout cela séduisait
beaucoup de gens par sa nouveauté et par la sanction qu’en recevaient les actes les
plus immoraux. Heureuse époque où aucun frein ne vous retenait; où l’on pouvait tout
faire; l’on pouvait rire de tout, même des choses les moins drôles, jusqu’au moment où
tant de têtes tombèrent sous le couteau de la Révolution, que ceux qui conservèrent la
leur commencèrent à réfléchir. Ensuite vint une époque de transition, où l’on vit
apparaître une génération atteinte de phtisie morale, affligée de sensiblerie
constitutionnelle, regrettant le passé qu’elle ne connaissait pas, maudissant le présent
qu’elle ne comprenait pas, doutant de l’avenir qu’elle ne devinait pas. Une génération
de romantiques, une génération de petits jeunes gens passant leur vie à rire, à pleurer,
à prier, à blasphémer, modulant sur tous les tons leur insipide complainte pour en venir
un beau jour à se faire sauter la cervelle.
Aujourd’hui, mon ami, on est beaucoup plus raisonnable, beaucoup plus pratique  : on
se hâte, avant d’être devenu un homme, de devenir une espèce d’homme ou un animal
particulier, comme vous voudrez. On se fait sur toute chose des opinions ou des
préjugés en rapport avec son état; on tombe dans un certain milieu de la société, on
en prend les idées. Vous acquérez ainsi une certaine tournure d’esprit, ou, si vous
aimez mieux, un genre de bêtise qui cadre bien avec le milieu dans lequel vous vivez;
on vous comprend, vous comprenez les autres, vous entrez ainsi en communion intime
avec eux et devenez réellement un membre de leur corps. On se fait banquier,
ingénieur, bureaucrate, épicier, militaire... Que sais-je? mais au moins on est quelquechose; on fait quelque chose; on a la tête quelque part et non ailleurs; on ne se perd
pas dans des rêves sans fin. On ne doute de rien; on a sa ligne de conduite toute
tracée par les devoirs que l’on est tenu de remplir. Les doutes que l’on pourrait avoir en
philosophie, en religion, en politique, les civilités puériles et honnêtes sont là pour les
combler; ainsi ne vous embarrassez donc pas pour si peu. La civilisation vous
absorbe; les mille et un rouages de la grande machine sociale vous engrènent; vous
vous trémoussez dans l’espace; vous vous abêtissez dans le temps, grâce à la
vieillesse; vous faites des enfants qui seront aussi bêtes que vous. Puis enfin, vous
mourez, muni des sacrements de l’Église; votre cercueil est inondé d’eau bénite, on
chante du latin en faux bourdon autour d’un catafalque à la lueur des cierges; ceux qui
étaient habitués à vous voir vous regrettent si vous avez été bon durant votre vie,
quelques-uns même vous pleurent sincèrement. Puis enfin, on hérite de vous.
Ainsi va le monde  !
Tout cela n’empêche pas, mon ami, qu’il n’y ait sur cette terre de fort braves gens,
des gens foncièrement honnêtes, organiquement bons, faisant le bien pour la
satisfaction intime qu’ils en retirent; ne volant pas et n’assassinant pas, lors même
qu’ils seraient sûrs de l’impunité, parce qu’ils ont une conscience qui est un contrôle
perpétuel des actes auxquels leurs passions pourraient les pousser; des gens
capables d’aimer, de se dévouer corps et âme, des prêtres croyant en Dieu et
pratiquant la charité chrétienne, des médecins bravant les épidémies pour sauver
quelques pauvres malades, des sœurs de charité allant au milieu des armées soigner
de pauvres blessés, des banquiers à qui vous pourrez confier votre fortune, des amis
qui vous donneront la moitié de la leur; des gens, moi par exemple sans aller chercher
plus loin, qui seraient peut-être capables, en dépit de tous vos blasphèmes, de vous
offrir une affection et un dévouement illimités.
Cessez donc ces boutades d’enfant malade. Elles viennent de ce que vous rêvez au
lieu de réfléchir  ; de ce que vous suivez la passion au lieu de la raison.
Vous vous calomniez, lorsque vous parlez ainsi. Si je vous disais que tout est vrai
dans votre fin de lettre et que je vous crois tel que vous vous y dépeignez, vous
m’écririez aussitôt pour protester, pour me dire que vous ne pensez pas un mot de
toute cette atroce profession de foi; que ce n’est que la bravade d’un cœur plus tendre
que les autres; que ce n’est que l’effort douloureux que fait pour se raidir la sensitive
contractée par la douleur.
Non, non, mon ami, je ne vous crois pas, et vous ne vous croyez pas vous-même.
Vous êtes bon, vous êtes aimant, vous êtes sensible et délicat; seulement vous
souffrez. Aussi je vous pardonne et vous aime et demeure une protestation vivante
contre vos négations de tout ce qui est amitié, désintéressement, dévouement.
C’est votre vanité qui nie tout cela et non pas vous; votre fierté blessée vous fait
cacher vos trésors et étaler à plaisir «l’être factice créé par votre orgueil et votre
ennui  ».
PLUMKETT.
XXIV

LOTI A WILLIAM BROWN
Eyoub, décembre 1876.
Mon cher ami,
Je viens vous rappeler que je suis au monde. J’habite, sous le nom de Arif-Effendi,
rue Kourou-Tchechmeh, à Eyoub, et vous me feriez grand plaisir en voulant bien medonner signe de vie.
Vous débarquez à Constantinople, côté de Stamboul; vous enfilez quatre kilomètres
de bazars et de mosquées, vous arrivez au saint faubourg d’Eyoub, où les enfants
prennent pour cible à cailloux votre coiffure insolite; vous demandez la rue
KourouTchechmeh, que l’on vous indique immédiatement; au bout de cette rue, vous trouvez
une fontaine de marbre sous des amandiers, et ma case est à côté.
J’habite là en compagnie d’Aziyadé, cette jeune femme de Salonique, de laquelle je
vous avais autrefois parlé, et que je ne suis pas bien loin d’aimer. J’y vis presque
heureux, dans l’oubli du passé et des ingrats.
Je ne vous raconterai point quelles circonstances m’ont amené dans ce recoin de
l’Orient; ni comment j’en suis venu à adopter pour un temps le langage et les
coutumes de la Turquie, — même ses beaux habits de soie et d’or.
Voici seulement, ce soir 30 décembre, quelle est la situation: Beau temps froid, clair
de lune. — A la cantonade, les derviches psalmodient d’une voix monotone; c’est le
bruit familier qui tinte chaque jour à mes oreilles. Mon chat Kédi-bey, et mon
domestique Yousouf se sont retirés, l’un portant l’autre, dans leur appartement
commun.
Aziyadé, assise comme une fille de l’Orient sur une pile de tapis et de coussins, est
occupée à teindre ses ongles en rouge orange, opération de la plus haute importance.
Moi, je me souviens de vous, de notre vie de Londres, de toutes nos sottises, — et je
vous écris en vous priant de vouloir bien me répondre.
Je ne suis pas encore musulman pour tout de bon, comme, au début de ma lettre,
vous pourriez le supposer; je mène seulement de front deux personnalités différentes,
et suis toujours officiellement, mais le moins souvent possible, M. Loti, lieutenant de
marine.
Comme vous seriez en peine pour mettre mon adresse en turc, écrivez-moi sous
mon nom véritable, par le Deerhound ou l’ambassade britannique.
XXV
erStamboul, 1 janvier 1877.
L’année 77 débute par une journée radieuse, un temps printanier.
Ayant expédié dans la journée certaines visites, qu’un reste de condescendance
pour les coutumes d’Occident m’obligeait à faire dans la colonie de Péra, je rentre le
soir à cheval à Eyoub, par le Champ-des-Morts et Kassim-Pacha.
Je croise le coupé du terrible Ignatief, qui revient ventre à terre de la Conférence,
sous nombreuse escorte de Croates à ses gages; un instant après, lord Salisbury et
l’ambassadeur d’Angleterre rentrent aussi, fort agités l’un et l’autre: on s’est disputé à
la séance, et tout est au plus mal.
Les pauvres Turcs refusent avec l’énergie du désespoir les conditions qu’on leur
impose  ; pour leur peine, on veut les mettre hors la loi.
Tous les ambassadeurs partiraient ensemble, en criant: «Sauve qui peut!» à la
colonie d’Europe. On verrait alors de terribles choses, une grande confusion et
beaucoup de sang.
Puisse cette catastrophe passer loin de nous  !...
Il faudrait — demain peut-être — quitter Eyoub pour n’y plus revenir...
XXVI
Nous descendions, par une soirée splendide, la rampe d’Oun-Capan.Stamboul avait un aspect inaccoutumé; les hodjas dans tous les minarets chantaient
des prières inconnues sur des airs étranges; ces voix aiguës, parties de si haut, à une
heure insolite de la nuit, inquiétaient l’imagination  ; et les musulmans, groupés sur leurs
portes, semblaient regarder tous quelque point effrayant du ciel.
Achmet suivit leurs regards, et me saisit la main avec terreur: la lune que tout à
l’heure nous avions vue si brillante sur le dôme de Sainte-Sophie, s’était éteinte là-haut
dans l’immensité  ; ce n’était plus qu’une tache rouge, terne et sanglante.
Il n’est rien de si saisissant que les signes du ciel, et ma première impression, plus
rapide que l’éclair, fut aussi une impression de frayeur. Je n’avais point prévu cet
événement, ayant depuis longtemps négligé de consulter le calendrier.
Achmet m’explique combien c’est là un cas grave et sinistre: d’après la croyance
turque, la lune est en ce moment aux prises avec un dragon qui la dévore. On peut la
délivrer cependant, en intercédant auprès d’Allah, et en tirant à balle sur le monstre.
On récite en effet, dans toutes les mosquées, des prières de circonstance, et la
fusillade commence à Stamboul. De toutes les fenêtres, de tous les toits, on tire des
coups de fusil à la lune, dans le but d’obtenir une heureuse solution de l’effrayant
phénomène.
Nous prenons un caïque au Phanar pour rejoindre notre logis; on nous arrête en
route. A mi-chemin de la Corne d’or, le canot des Zaptiés nous barre le passage: une
nuit d’éclipse, se promener en caïque est interdit.
Nous ne pouvons cependant pas coucher dans la rue. Nous parlementons, nous
discutons, le prenant de très haut avec MM. les Zaptiés, et, une fois encore, en payant
d’audace nous nous tirons d’affaire.
Nous arrivons à la case, où Aziyadé nous attend dans la consternation et la terreur.
Les chiens hurlent à la lune d’une façon lamentable, qui complique encore la
situation.
D’un air mystique, Achmet et Aziyadé m’apprennent que ces chiens hurlent ainsi
pour demander à Allah un certain pain mystérieux qui leur est dispensé dans certaines
circonstances solennelles, — et que les hommes ne peuvent voir.
L’éclipse continue sa marche, malgré la fusillade; le disque entier est même d’une
nuance rouge extraordinairement prononcée, — coloration due à un état particulier de
l’atmosphère.
J’essaye l’explication du phénomène au moyen d’une bougie, d’une orange et d’un
miroir, vieux procédé d’école.
J’épuise ma logique, et mes élèves ne comprennent pas; devant cette hypothèse
tout à fait inadmissible que la terre est ronde, Aziyadé s’assied avec dignité, et refuse
absolument de me prendre au sérieux. Je me fais l’effet d’un pédagogue, image
horrible! et je suis pris de fou rire; je mange l’orange et j’abandonne ma
démonstration...
A quoi bon du reste cette sotte science, et pourquoi leur ôterais-je la superstition qui
les rend plus charmants  ?
Et nous voilà, nous aussi, tirant tous les trois des coups de fusil par la fenêtre, à la
lune qui continue de faire là-haut un effet sanglant, au milieu des étoiles brillantes,
dans le plus radieux de tous les ciels  !
XXVII
Vers onze heures, Achmet nous éveille pour nous annoncer que le traitement a
réussi  ; la lune est eyu yapilmich (guérie).
En effet, la lune, tout à fait rétablie, brillait comme une splendide lampe bleue dans lebeau ciel d’Orient.
XXVIII
«Ma mère Béhidjé» est une très extraordinaire vieille femme, octogénaire et infirme,
— fille et veuve de pacha, — plus musulmane que le Koran, et plus raide que la loi du
Chéri.
Feu Chefket-Daoub-pacha, époux de Béhidjé-hanum, fut un des favoris du sultan
Mahmoud, et trempa dans le massacre des janissaires. Béhidjé-hanum, admise à cette
époque dans son conseil, l’y avait poussé de tout son pouvoir.
Dans une rue verticale du quartier turc de Djianghir, sur les hauteurs du Taxim,
habite la vieille Béhidjé-hanum. Son appartement, qui déjà surplombe des précipices,
porte deux shaknisirs en saillie, soigneusement grillés de lattes de frêne.
De là, on domine d’aplomb les quartiers de Foundoucli, les palais de Dolma-Bagtché
et de Tchéraghan, la pointe du Sérail, le Bosphore, le Deerhound, pareil à une coquille
de noix posée sur une nappe bleue, — et puis Scutari et toute la côte d’Asie.
Béhidjé-hanum passe ses journées à cet observatoire, étendue sur un fauteuil, et
Aziyadé est souvent à ses pieds, — Aziyadé attentive au moindre signe de sa vieille
amie, et dévorant ses paroles comme les arrêts divins d’un oracle.
C’est une anomalie que l’intimité de la jeune femme obscure et de la vieille cadine,
rigide et fière, de noble souche et de grande maison.
Béhidjé-hanum ne m’est connue que par ouï-dire: les infidèles ne sont point admis
dans sa demeure.
Elle est belle encore, affirme Aziyadé, malgré ses quatre-vingts ans, «belle comme
les beaux soirs d’hiver  ».
Et, chaque fois qu’Aziyadé m’exprime quelque idée neuve, quelque notion nette et
profonde sur des choses qu’elle semblerait devoir ignorer absolument, et que je lui
demande: «Qui t’a appris cela, ma chérie?» — Aziyadé répond: «C’est ma mère
Béhidjé.  »
«Ma mère» et «mon père» sont des titres de respect qu’on emploie en Turquie
lorsqu’on parle de personnes âgées, même lorsque ces personnes vous sont
indifférentes ou inconnues.
Béhidjé-hanum n’est point une mère pour Aziyadé. Tout au moins est-ce une mère
imprudente, qui ne craint pas d’exalter terriblement la jeune imagination de son enfant.
Elle l’exalte au point de vue religieux d’abord, tant et si bien, que la pauvre petite
abandonnée verse souvent des larmes très amères sur son amour pour un infidèle.
Elle l’exalte au point de vue romanesque aussi, par le récit de longues histoires,
contées avec esprit et avec feu, qui me sont redites la nuit, par les lèvres fraîches de
ma bien-aimée.
Longues histoires fantastiques, aventures du grand Tchengiz ou des anciens héros
du désert, légendes persanes ou tartares, où l’on voit de jeunes princesses,
persécutées par les génies, accomplir des prodiges de fidélité et de courage.
Et, quand Aziyadé arrive le soir, l’imagination plus surexcitée que de coutume, je
puis en toute sûreté lui dire  :
—  Tu as passé ta journée, ma chère petite amie, aux pieds de ta mère Béhidjé  !
XXIX
Janvier 1877
Huit jours à Buyukdéré, dans le haut Bosphore, à l’entrée de la mer Noire. LeDeerhound est mouillé près des grands cuirassés turcs, qui sont postés là comme des
chiens de garde, à l’intention de la Russie. Cette situation du Deerhound, qui m’éloigne
de Stamboul, coïncide avec un séjour du vieil Abeddin dans sa demeure; tout est pour
le mieux, et cette séparation nous tient lieu de prudence.
Il fait froid, il pleut, les journées se passent à courir dans la forêt de Belgrade, et ces
courses sous bois me ramènent aux temps heureux de mon enfance.
Des chênes antiques, des houx, de la mousse et des fougères, presque la
végétation du Yorkshire. A part qu’il y pousse aussi des ours, on se croirait dans les
bons vieux bois de la patrie.
XXX
Samuel a peur des kédis (des chats). Le jour, les kédis lui inspirent des idées drôles  ;
il ne peut les regarder sans rire. La nuit, il devient très respectueux, et s’en tient à
distance.
Je m’habillais pour un bal d’ambassade. Samuel, qui m’avait laissé pour aller dormir,
revint tout à coup frapper à ma porte.
—  Bir madame kédi, disait-il d’un air effaré, bir madame kédi (une madame chat;
lisez: chatte) qui portate ses piccolos dormir com Samuel (qui a apporté ses petits
pour dormir avec Samuel)  !
Et il continuait à la cantonade, avec un sérieux imperturbable  :
—Chez nous, dans ma famille, ceux-là qui dérangent les chats, dans le mois même
ils doivent mourir  ! Monsieur Loti, comment faire  ?
Quand ma toilette fut achevée, je me décidai à prêter main-forte à mon ami, et
j’entrai dans sa chambre.
Une dame kédi était en effet postée sur l’oreiller de Samuel, tout au milieu. C’était
une personne de beaucoup d’embonpoint, revêtue d’une belle pelure jaune. Avec un
air de dignité et de triomphe, assise sur son innomable, elle contemplait tour à tour
Samuel immobile, et ses petits qui s’ébattaient sur la couverture.
Samuel, assis dans un coin, tombant de sommeil, assistait à cette scène de famille
dans une attitude de consternation résignée  ; il attendait que je vinsse à son secours.
Cette madame Kédi m’était inconnue. Elle ne fit aucune difficulté cependant pour se
laisser prendre à mon cou et porter dehors avec ses enfants. Après quoi, Samuel,
ayant soigneusement épousseté sa couverture, fit mine de s’aller coucher.
Je ne devais point rentrer cette nuit-là. J’arrivai à l’improviste à deux heures du
matin.
Samuel avait ouvert toute grande la fenêtre de sa chambre, et disposé des cordes
sur lesquelles il avait étendu ses couvertures, afin de les purger par le grand air de tout
effluve de chat. Lui-même s’était installé dans mon lit, où il dormait du sommeil des
têtes jeunes et des consciences pures. Pour lui, c’était bien là son cas.
Le lendemain, nous apprîmes que cette madame Kédi était la bête adorée, mais
coureuse, d’un vieux juif du voisinage, repasseur de tarbouchs.
XXXI
C’était Noël à la grecque  ; le vieux Phanar était en fête.
Des bandes d’enfants promenaient des lanternes, des girandoles de papier, de
toutes les formes et de toutes les couleurs; ils frappaient à toutes les portes, à tour de
bras, et donnaient des sérénades terribles, avec accompagnement de tambour.
Achmet, qui passait avec moi, témoignait un grand mépris pour ces réjouissancesd’infidèles.
Le vieux Phanar, même au milieu de ce bruit, ne pouvait s’empêcher d’avoir l’air
sinistre.
On voyait cependant s’ouvrir toutes les petites portes byzantines, rongées de
vétusté, et dans leurs embrasures massives apparaissaient des jeunes filles, vêtues
comme des Parisiennes, qui jetaient aux musiciens des piastres de cuivre.
Ce fut bien pis quand nous arrivâmes à Galata; jamais, dans aucun pays du monde,
il ne fut donné d’ouïr un vacarme plus discordant, ni de contempler un spectacle plus
misérable.
C’était un grouillement cosmopolite inimaginable, dans lequel dominait en grande
majorité l’élément grec. L’immonde population grecque affluait en masses compactes;
il en sortait de toutes les ruelles de prostitution, de tous les estaminets, de toutes les
tavernes. Impossible de se figurer tout ce qu’il y avait là d’hommes et de femmes ivres,
tout ce qu’on y entendait de braillements avinés, de cris écœurants.
Et quelques bons musulmans s’y trouvaient aussi, venus pour rire tranquillement aux
dépens des infidèles, pour voir comment ces chrétiens du Levant sur le sort desquels
on a attendri l’Europe, par de si pathétiques discours, célébraient la naissance de leur
prophète.
Tous ces hommes qui avaient si grande peur d’être obligés d’aller se battre comme
des Turcs, depuis que la Constitution leur conférait le titre immérité de citoyens, s’en
donnaient à cœur joie de chanter et de boire.
XXXII
Je me souviens de cette nuit où le bay-kouch (le hibou), suivit notre caïque sur la
Corne d’or.
C’était une froide nuit de janvier  ; une brume glaciale embrouillait les grandes ombres
de Stamboul, et tombait en pluie fine sur nos têtes. Nous ramions, Achmet et moi, à
tour de rôle, dans le caïque qui nous menait à Eyoub.
A l’échelle du Phanar, nous abordâmes avec précaution dans la nuit noire, au milieu
de pieux, d’épaves et de milliers de caïques échoués sur la vase.
On était là au pied des vieilles murailles du quartier byzantin de Constantinople, lieu
qui n’est fréquenté à pareille heure par aucun être humain. Deux femmes pourtant s’y
tenaient blotties, deux ombres à tête blanche, cachées dans certain recoin obscur qui
nous était familier, sous le balcon d’une maison en ruine... C’étaient Aziyadé, et la
vieille, la fidèle Kadidja.
Quand Aziyadé fut assise dans notre barque, nous repartîmes.
La distance était grande encore, de l’échelle du Phanar à celle d’Eyoub. De loin en
loin, une rare lumière, partie d’une maison grecque, laissait tomber dans l’eau trouble
une traînée jaune  ; autrement, c’était partout la nuit profonde.
Passant devant une antique maison bardée de fer, nous entendîmes le bruit d’un
orchestre et d’un bal. C’était une de ces grandes habitations, noires au dehors,
somptueuses au dedans, où les anciens Grecs, les Phanariotes, cachent leur
opulence, leurs diamants, et leurs toilettes parisiennes.
... Puis le bruit de la fête se perdit dans la brume, et nous retombâmes dans le
silence et l’obscurité.
Un oiseau volait lourdement autour de notre caïque, passant et repassant sur nous.
—  Bou fena (mauvaise affaire)  ! dit Achmet en hochant la tête.
—  Bay-Kouch mî? lui demanda Aziyadé, tout encapuchonnée et emmaillotée.
(Estce point le hibou  ?)Quand il s’agissait de leurs superstitions ou de leurs croyances, ils avaient coutume
de s’entretenir tous les deux, et de ne me compter pour rien.
—  Bou tchok fena Loti, dit-elle ensuite en me prenant la main; ammâ sen...
bilmezsen  ! (C’est très mauvais, cela Loti, mais toi..., tu ne sais pas  !...)
C’était singulier au moins, de voir circuler cette bête une nuit d’hiver, et elle nous
suivit sans trêve, pendant plus d’une heure que nous mîmes à remonter de l’échelle du
Phanar à celle d’Eyoub.
Il y avait un courant terrible, cette nuit-là, sur la Corne d’or; la pluie tombait toujours,
fine et glaciale; notre lanterne s’était éteinte, et cela nous exposait à être arrêtés par
des bachibozouks de patrouille, ce qui eût été notre perte à tous les trois.
Par le travers de Balata, nous rencontrâmes des caïques remplis de iaoudis (de
juifs). Les iaoudis qui occupent en ce point les deux rives, Balate et Pri-Pacha,
voisinent le soir, ou reviennent de la grande synagogue, et ce lieu est le seul où l’on
trouve, la nuit, du mouvement sur la Corne d’or.
Ils chantaient, en passant, une chanson plaintive dans leur langue de iaoudis. Le
bay-kouch continuait de voltiger sur nos têtes, et Aziyadé pleurait, de froid et de
frayeur.
Quelle joie ce fut, quand nous amarrâmes sans bruit, dans l’obscurité profonde, notre
caïque à l’échelle d’Eyoub! Sauter sur la vase, de planche en planche (nous
connaissions ces planches par cœur, en aveugles), traverser la petite place déserte,
faire tourner doucement les serrures et les verrous, et refermer le tout derrière nous
trois; passer la visite des appartements vagues du rez-de-chaussée, le dessous de
l’escalier, la cuisine, l’intérieur du four; laisser nos chaussures pleines de boue et nos
vêtements mouillés; monter pieds nus sur les nattes blanches, donner le bonsoir à
Achmet, qui se retirait dans son appartement; entrer dans notre chambre et la fermer
encore à clef; laisser tomber derrière nous la portière arabe blanche et rouge; nous
asseoir sur les tapis épais, devant le brasero de cuivre qui couvait depuis le matin, et
répandait une douce chaleur, embaumée de pastilles du sérail et d’eau de roses; ...
c’était pour au moins vingt-quatre heures, la sécurité, et l’immense bonheur d’être
ensemble  !
Mais le bay-kouch nous avait suivis, et se mit à chanter dans un platane sous nos
fenêtres.
Et Aziyadé, brisée de fatigue, s’endormit au son de sa voix lugubre, en pleurant à
chaudes larmes.
XXXIII
Leur «madame» était une vieille coquine qui avait couru toute l’Europe et fait tous
les métiers; leur «madame» (la madame de Samuel et d’Achmet; ils l’appelaient
ainsi: bizum madame, notre madame); leur madame parlait toutes les langues et
tenait un café borgne dans le quartier de Galata.
Le café de leur «madame» ouvrait sur la grande rue bruyante; il était très profond et
très vaste; il avait une porte de derrière sur une impasse mal famée des quais de
Galata, laquelle impasse servait de débouché à plusieurs mauvais lieux. Ce café était
surtout le rendez-vous de certains matelots de commerce italiens et maltais, suspects
de vol et de contrebande; il s’y traitait plusieurs sortes de marchés, et il était prudent,
le soir, d’y entrer avec un revolver.
Leur «madame» nous aimait beaucoup, Samuel, Achmet et moi; c’était
ordinairement elle qui préparait à manger à mes deux amis, leurs affaires les retenant
souvent dans ces quartiers; leur «madame» était remplie pour nous d’attentionsmaternelles.
Il y avait, au premier, chez leur «madame» un petit cabinet et un coffre qui me
servaient aux changements de décors. J’entrais en vêtements européens par la grande
porte, et je sortais en Turc par l’impasse.
Leur «  madame  » était italienne.
XXXIV
Eyoub, 20 janvier.
Hier finit en queue de rat la grande facétie internationale des conférenciers. La chose
ayant raté, les Excellences s’en vont, les ambassadeurs aussi plient bagage, et voilà
les Turcs hors la loi.
Bon voyage à tout ce monde! heureusement nous, nous restons. A Eyoub, on est
fort calme et assez résolu. Dans les cafés turcs, le soir, même dans les plus modestes,
se réunissent indifféremment les riches et les pauvres, les pachas et les hommes du
peuple... (O Égalité! inconnue à notre nation démocratique, à nos républiques
occidentales!) Un érudit est là qui déchiffre aux assistants les grimoires des feuilles du
jour; chacun écoute, avec silence et conviction. Rien de ces discussions bruyantes, à
l’ale et à l’absinthe, qui sont d’usage dans nos estaminets de barrières; on fait à Eyoub
de la politique avec sincérité et recueillement.
On ne doit pas désespérer d’un peuple qui a conservé tant de croyances et de
sérieuse honnêteté.
XXXV
Aujourd’hui, 22 janvier, les ministres et les hauts dignitaires de l’empire, réunis en
séance solennelle à la Sublime Porte, ont décidé à l’unanimité de repousser les
propositions de l’Europe sous lesquelles ils voyaient passer la griffe de la sainte
Russie. Et des adresses de félicitations arrivent de tous les coins de l’empire aux
hommes qui ont pris cette résolution désespérée.
L’enthousiasme national était grand dans cette assemblée où l’on vit pour la
première fois cette chose insolite: des chrétiens siégeant à côté de musulmans; des
prélats arméniens, à côté des derviches et du cheik-ul-islam; où l’on entendit pour la
première fois sortir de bouches mahométanes cette parole inouïe: «Nos frères
chrétiens  ».
Un grand esprit de fraternité et d’union rapprochait alors les différentes communions
religieuses de l’empire ottoman, en face d’un péril commun, et le prélat
arméniencatholique prononça dans cette assemblée cet étrange discours guerrier  :
«  Effendis  !
»Les cendres de nos pères à tous reposent depuis cinq siècles dans cette terre de
la patrie. Le premier de tous nos devoirs est de défendre ce sol qui nous est échu en
héritage. La mort a lieu, en vertu d’une loi de nature. L’histoire nous montre de grands
États qui ont tour à tour paru et disparu de la scène du monde. Si donc les décrets de
la Providence ont fixé le terme de l’existence de notre patrie, nous n’avons qu’à nous
incliner devant son arrêt; mais autre chose est de s’éteindre honteusement ou de faire
une fin glorieuse. Si nous devons périr d’une balle meurtrière ne renonçons donc pas à
l’honneur de la recevoir en pleine poitrine et non dans le dos  ; au moins alors le nom de
notre pays figurera glorieusement dans l’histoire. Naguère encore, nous n’étions qu’un
corps inerte; la charte qui nous a été octroyée est venue vivifier et consolider ce corps.
— Aujourd’hui, pour la première fois, nous sommes invités à ce conseil; grâces ensoient rendues à Sa Majesté le Sultan et aux ministres de la Sublime Porte!
désormais, que la question de religion ne sorte pas du domaine de la conscience! que
le musulman aille à sa mosquée et le chrétien à son église; mais, en face de l’intérêt
de tous, en face de l’ennemi public, soyons et demeurons tous unis  !  »
XXXVI
Aziyadé, qui était fidèle à la petite babouche de maroquin jaune des bonnes
musulmanes, sans talon ni dessus de pied, en consommait bien trois paires par
semaine; il y en avait toujours de rechange, traînant dans tous les recoins de la
maison, et elle écrivait son nom dans l’intérieur, sous prétexte que Achmet ou moi
pourrions les lui prendre.
Celles qui avaient servi étaient condamnées à un supplice affreux: lancées dans le
vide, la nuit, du haut de la terrasse, et précipitées dans la Corne d’or. Cela s’appelait le
kourban des pâpoutchs, le sacrifice des babouches.
C’était un plaisir de monter, par les nuits bien claires et bien froides, dans le vieil
escalier de bois qui craquait sous nos pas et nous menait sur les toits, et, là au beau
clair de lune, mahitabda, après nous être assurés que tout sommeillait alentour, de
consommer le kourban, et faire pirouetter dans l’air, une par une, les babouches
condamnées.
Tombera-t-elle dans l’eau, la pâpoutch, ou sur la vase, ou bien encore sur la tête
d’un chat en maraude  ?
Le bruit de sa chute dans le silence profond indiquait lequel de nous deux avait
deviné juste, et gagné le pari.
Il faisait bon être là-haut, si seuls chez nous, si loin des humains, si tranquilles,
souvent piétinant sur une blanche couche de neige, et dominant le vieux Stamboul
endormi. Nous étions privés, nous, de jouir ensemble de la lumière du jour dont
jouissent tant d’autres qui s’en vont ensemble, bras dessus bras dessous au grand
soleil, sans apprécier leur bonheur. Là-haut était notre lieu de promenade; là, nous
allions respirer l’air pur et vif des belles nuits d’hiver, en société de la lune, compagne
discrète qui tantôt s’abaissait lentement à l’ouest sur les pays des infidèles, tantôt se
levait toute rouge à l’orient, dessinant la silhouette lointaine de Scutari ou de Péra.
XXXVII
Est-ce la fin, Seigneur, ou le commencement
(VICTOR HUGO, Chants du crépuscule.)
L’animation est grande sur le Bosphore. Les transports arrivent et partent, chargés
de soldats qui s’en vont en guerre. Il en vient de partout, des soldats et des rédifs, du
fond de l’Asie, des frontières de Perse, même de l’Arabie et de l’Égypte. On les équipe
à la hâte pour les expédier sur le Danube, ou dans les camps de la Géorgie. De
bruyantes fanfares, des cris terribles en l’honneur d’Allah, saluent chaque jour leur
départ. La Turquie ne s’était jamais vu tant d’hommes sous les armes, tant d’hommes
si décidés et si braves. Allah sait ce que deviendront ces multitudes  !
XXXVIII
Eyoub, 29 janvier 1877.
Je n’aurais pas pardonné aux Excellences leurs pasquinades diplomatiques, si elles
avaient dérangé ma vie.
Je suis heureux de me retrouver dans cette petite case perdue, qu’un instant j’avaiseu peur de quitter.
Il est minuit, la lune promène sur mon papier sa lumière bleue, et les coqs ont
commencé leur chanson nocturne. On est bien loin de ses semblables à Eyoub, bien
isolé la nuit, mais aussi bien paisible. J’ai peine à croire, souvent, que Arif-Effendi,
c’est moi; mais je suis si las de moi-même, depuis vingt-sept ans que je me connais,
que j’aime assez pouvoir me prendre un peu pour un autre.
Aziyadé est en Asie; elle est en visite, avec son harem, dans un harem d’Ismidt, et
me reviendra dans cinq jours.
Samuel est là près de moi, qui dort par terre, d’un sommeil aussi tranquille que celui
des petits enfants. Il a vu dans la journée repêcher un noyé, lequel était, il paraît, si
vilain et lui a fait tant de peur, que, par prudence, il a apporté dans ma chambre sa
couverture et son matelas.
Demain matin, dès l’aubette, les rédifs qui s’en vont en guerre feront tapage, et il y
aura foule dans la mosquée. Volontiers je partirais avec eux, me faire tuer aussi
quelque part au service du Sultan. C’est une chose belle et entraînante que la lutte
d’un peuple qui ne veut pas mourir, et je sens pour la Turquie un peu de cet élan que je
sentirais pour mon pays, s’il était menacé comme elle, et en danger de mort.
XXXIX
Nous étions assis, Achmet et moi, sur la place de la mosquée du Sultan Sélim. Nous
suivions des yeux les vieilles arabesques de pierre qui grimpaient en se tordant le long
des minarets gris, et la fumée de nos chibouks qui montait en spirale dans l’air pur.
La place du Sultan Sélim est entourée d’une antique muraille, dans laquelle
s’ouvrent de loin en loin des portes ogivales. Les promeneurs y sont rares, et quelques
tombes s’y abritent sous des cyprès; on est là en bon quartier turc, et on peut
aisément s’y tromper de deux siècles.
—Moi, disait Achmet d’un air frondeur, je sais bien ce que je ferai, Loti, quand tu
seras parti: je mènerai joyeuse vie et je me griserai tous les jours; un joueur d’orgue
me suivra, et me fera de la musique du matin jusqu’au soir. Je mangerai mon argent,
mais cela m’est égal (zarar yok). Je suis comme Aziyadé, quand tu seras parti, ce sera
fini aussi de ton Achmet.
Et il fallut lui faire jurer d’être sage  ; ce qui ne fut point une facile affaire.
—Veux-tu, dit-il, me faire aussi un serment, Loti? Quand tu seras marié et que tu
seras riche, tu viendras me chercher, et je serais là-bas ton domestique. Tu ne me
payeras pas plus qu’à Stamboul, mais je serai près de toi, et c’est tout ce que je
demande.
Je promis à Achmet de lui donner place sous mon toit, et de lui confier mes petits
enfants.
Cette perspective d’élever mes bébés et de les coiffer en fez suffit à le remettre en
joie, et nous nous perdîmes toute la soirée en projets d’éducation, basés sur des
méthodes extrêmement originales.
XL

PLUMKETT A LOTI
Mon cher ami,
Je ne vous écrivais pas, tout simplement parce que je n’avais rien à vous dire. En
pareil cas, j’ai l’habitude de me taire.Qu’aurais-je pu vous raconter en effet? Que j’étais très préoccupé de choses
nullement agréables  ; que j’étais empoigné par dame Réalité, étreinte dont il est fort dur
de se débarrasser; que je languissais assez tristement au milieu de messieurs
maritimes et coloniaux; que les liens sympathiques, les affinités mystérieuses qui, en
certains moments, m’unissent si étroitement avec tout ce qui est aimable et beau,
étaient rompus.
Je suis sûr que vous comprenez très bien ceci, car c’est là l’état dans lequel je vous
ai vu plus d’une fois plongé.
Votre nature ressemble beaucoup à la mienne, ce qui m’explique fort bien la très
grande sympathie que j’ai ressentie pour vous presque de prime abord. — Axiome: Ce
que l’on aime le mieux chez les autres, c’est soi-même. Lorsque je rencontre un autre
moi-même, il y a chez moi accroissement de forces; il semblerait que les forces
pareilles de l’un et l’autre s’ajoutent et que la sympathie ne soit que le désir, la
tendance vers cet accroissement de forces qui, pour moi, est synonyme de bonheur. Si
vous le voulez bien, j’intitulerai ceci  : le grand paradoxe sympathique.
Je vous parle un langage peu littéraire. Je m’en aperçois bien: j’emploie un
vocabulaire emprunté à la dynamique et fort différent de celui de nos bons auteurs;
mais il rend bien ma pensée.
Ces sympathies, nous les éprouvons d’une foule de manières différentes. Vous qui
êtes musicien, vous les avez ressenties à l’égard de quoi, s’il vous plaît? Qu’est-ce
qu’un son? Tout simplement une sensation qui naît en nous à l’occasion d’un
mouvement vibratoire transmis par l’air à notre tympan et de là à notre nerf acoustique.
Que se passe-t-il dans notre cervelle? Voyez donc ce phénomène bizarre: vous êtes
impressionné par une suite de sons, vous entendez une phrase mélodique qui vous
plaît. Pourquoi vous plaît-elle? Parce que les intervalles musicaux dont la suite la
compose, autrement dit les rapports des nombres de vibrations du corps sonore, sont
exprimés par certains chiffres plutôt que par certains autres; changez ces chiffres,
votre sympathie n’est plus excitée; vous dites, vous, que cela n’est plus musical, que
c’est une suite de sons incohérents. Plusieurs sons simultanés se font entendre, vous
recevez une impression qui sera heureuse ou douloureuse: affaire de rapports chiffrés,
qui sont les rapports sympathiques d’un phénomène extérieur avec vous-même, être
sensitif.
Il y a de véritables affinités, entre vous et certaines suites de sons, entre vous et
certaines couleurs éclatantes, entre vous et certains miroitements lumineux, entre vous
et certaines lignes, certaines formes. Bien que les rapports de convenance entre toutes
ces différentes choses et vous-même soient trop compliqués pour être exprimés,
comme dans le cas de la musique, vous sentez cependant qu’ils existent.
Pourquoi aime-t-on une femme? Bien souvent cela tient uniquement à ce que la
courbe de son nez, l’arc de ses sourcils, l’ovale de son visage, que sais-je? ont ce je
ne sais quoi auquel correspond en vous un autre je ne sais quoi qui fait le diable à
quatre dans votre imagination. Ne vous récriez pas  ! la moitié du temps, votre amour ne
tient à rien de plus.
Vous me direz qu’il y a chez cette femme un charme moral, une délicatesse de
sentiment, une élévation de caractère qui sont la vraie cause de votre amour... Hélas!
gardez-vous bien de confondre ce qui est en elle et ce qui est en vous. Toutes nos
illusions viennent de là: attribuer ce qui est en nous et nulle part ailleurs à ce qui nous
plaît. Faire une châsse à la femme que l’on aime et prendre son ami pour un homme
de génie.
J’ai été amoureux de la Vénus de Milo et d’une nymphe du Corrège. Ce n’étaientcertes pas les charmes de leur conversation et la soif d’échange intellectuel qui
m’attiraient vers elles; non, c’était l’affinité physique, le seul amour connu des anciens,
l’amour qui faisait des artistes. Aujourd’hui, tout est devenu tellement compliqué, que
l’on ne sait plus où donner de la tête; les neuf dixièmes des gens ne comprennent plus
rien à quoi que ce soit.
Tout cela posé, passons à votre définition à vous, Loti. Il y a affinité entre tous les
ordres de choses et vous. Vous êtes une nature très avide de jouissances artistiques
et intellectuelles, et vous ne pouvez être heureux qu’au milieu de tout ce qui peut
satisfaire vos besoins sympathiques, qui sont immenses. Hors de ces émotions, il n’y a
pas de bonheur pour vous. Hors du milieu qui peut vous les procurer, ces émotions,
vous serez toujours un pauvre exilé.
Celui qui est apte à ressentir ces émotions d’un ordre supérieur, pour lesquelles la
grande masse des individus n’a pas de sens, sera fort peu impressionné par tout ce
qui sera en dessous de ses désirs. Qu’est-ce donc que l’attrait d’un bon dîner, d’une
partie de chasse, d’une jolie fille pour celui qui a versé des larmes de ravissement en
lisant les poètes, qui s’est délicieusement abandonné au courant d’une suave mélodie,
qui s’est plongé dans cette rêverie qui n’est pas la pensée, qui est plus que la
sensation, et qu’aucun mot n’exprime  ?
Qu’est-ce donc que le plaisir de voir passer des figures vulgaires sur lesquelles sont
peintes toutes les nuances de la sottise, des corps mal proportionnés, emprisonnés
dans des culottes ou des habits noirs, tout cela grouillant sur des pavés boueux, autour
de murailles sales, de boîtes à fenêtre et de boutiques  ?
Votre imagination se resserre et la pensée se fige dans votre cerveau...
Quelle impression causera sur vous la conversation de ceux qui vous entourent, s’il
n’y a pas harmonie entre vos pensées et celles qu’ils expriment  ?
Si votre pensée s’élance dans l’espace et dans le temps; si elle embrasse l’infinie
simultanéité des faits qui se passent sur toute la surface de la terre, qui n’est qu’une
planète tournant autour du soleil, — qui n’est lui-même qu’un centre particulier au
milieu de l’espace; si vous songez que cet infini simultané n’est qu’un instant de
l’éternité, qui est un autre infini, que tout cela vous apparaît différemment, suivant le
point de vue où vous vous placez, et qu’il y en a une infinité de points de vue; si vous
songez que la raison de tout cela, l’essence de toutes ces choses vous est inconnue,
et si vous agitez dans votre esprit ces éternels problèmes, qu’est-ce que tout cela?
que suis-je moi-même au milieu de cet infini  ?
Vous aurez bien des chances pour ne pas être en communion intellectuelle avec
ceux qui vous entourent.
Leur conversation ne vous touchera guère plus que celle d’une araignée qui vous
raconterait qu’un plumeau dévastateur lui a détruit une partie de sa toile; ou que celle
d’un crapaud qui vous annoncerait qu’il vient d’hériter d’un gros tas de plâtras dans
lequel il pourra gîter tout à l’aise. (Un monsieur me disait aujourd’hui qu’il avait fait de
mauvaises récoltes, et qu’il avait hérité d’une maison de campagne.)
Vous avez été amoureux, vous l’êtes peut-être encore; vous avez senti qu’il existait
un genre de vie tout spécial, un état particulier de votre être à la faveur duquel tout
prenait pour vous des aspects entièrement nouveaux.
Une sorte de révélation semble alors se faire; on dirait qu’on vient de naître une
seconde fois, car dès lors on vit davantage, on fonctionne tout entier; tout ce qu’il y a
en nous d’idées, de sentiments, se réveille et s’avive comme la flamme du punch que
l’on agite. (Littérature de l’avenir  !)
Bref, on s’épanouit, on est heureux, et tout ce qui est antérieur à ce bonheurdisparaît dans une sorte de nuit. Il semble qu’on était dans les limbes; on vivait,
relativement à la vie actuelle, comme l’enfant en bas âge par rapport au jeune homme.
Les sentiments par lesquels on passe lorsque l’on est amoureux, on ne peut les décrire
qu’au moment même où on les éprouve, et certes, je ne ressens rien de pareil en ce
moment-ci. Et pourtant, tenez, sapristi! je m’emballe en remuant toutes ces idées-là, je
m’exalte, je perds la tête, je ne sais plus où j’en suis!... Quelle bonne chose d’aimer et
d’être aimé! savoir qu’une nature d’élite a compris la vôtre; que quelqu’un rapporte
toutes ses pensées, tous ses actes à vous; que vous êtes un centre, un but, en vue
duquel une organisation aussi délicatement compliquée que la vôtre, vit, pense et agit!
Voilà qui nous rend forts  ; voilà qui peut faire des hommes de génie.
Et puis cette image gracieuse de la femme que nous aimons, qui est peut-être moins
une réalité que le plus pur produit de notre imagination, et ce mélange d’impressions,
physiques et morales, sensuelles et spirituelles, ces impressions absolument
indescriptibles que l’on ne peut que rappeler à l’esprit de celui qui les a déjà
éprouvées, — impressions que vous causera, par suite d’une mystérieuse association
d’idées, le moindre objet ayant appartenu à votre bien-aimée, son nom quand vous
l’entendez prononcer, quand vous le voyez simplement écrit sur du papier, et mille
autres sublimes niaiseries, qui sont peut-être tout ce qu’il y a de meilleur au monde.
Et l’amitié, qui est un sentiment plus sévère, plus solidement assis, puisqu’il repose
sur tout ce qu’il y a de plus élevé en nous, la partie purement intellectuelle de
nousmême. Quel bonheur de pouvoir dire tout ce que l’on sent à quelqu’un qui vous
comprend jusqu’au bout et non pas seulement jusqu’à un certain point, à quelqu’un qui
achève votre pensée avec le même mot qui était sur vos lèvres, dont la réplique fait
jaillir de chez vous un torrent de conceptions, un flot d’idées. Un demi-mot de votre ami
vous en dit plus que bien des phrases, car vous êtes habitué à penser avec lui. Vous
comprenez tous les sentiments qui l’animent et il le sait. Vous êtes deux intelligences
qui s’ajoutent et se complètent.
Il est certain que celui qui a connu tout ce dont je viens de parler, et à qui tout cela
manque, est fort à plaindre.
Pas d’affections, personne qui pense à moi... A quoi bon avoir des idées pour n’avoir
personne à qui les dire? à quoi bon avoir du talent s’il n’y a pas en ce monde une
personne à l’estime de laquelle je tiens plus qu’à tout le reste? à quoi bon avoir de
l’esprit avec des gens qui ne me comprendront pas  ?
On laisse tout aller; on a éprouvé des déceptions, on en éprouve tous les jours de
nouvelles; on a vu que rien en ce monde n’était durable, qu’on ne pouvait compter
absolument sur rien: on nie tout. On a les nerfs détendus, on ne pense plus que
faiblement, le moi s’amoindrit à tel point que, lorsqu’on est seul, on est quelquefois à
se demander si l’on veille ou si l’on dort. L’imagination s’arrête; donc, plus de châteaux
en Espagne. Autant vaut dire plus d’espérance. On tombe dans la bravade, on parle
cavalièrement de bien des choses dont on rit beaucoup quand on n’en pleure pas.
On n’aime rien, et pourtant on était fait pour tout aimer: on ne croit à rien et on
pourrait peut-être encore bien croire à tout  ; on était bon à tout et on n’est bon rien.
Avoir en soi une exubérance de facultés et sentir que l’on avorte, une excroissance
de sensibilité, un excédent de sentiments, et ne savoir qu’en faire, c’est atroce! la vie,
dans de telles conditions, est une souffrance de tous les jours: souffrance dont
certains plaisirs peuvent vous distraire un instant (votre écuyère de cirque, l’odalisque
Aziyadé et autres cocottes turques); mais c’est toujours pour retomber de nouveau, et
plus contusionné que jamais.
Voilà votre profession de foi expliquée, développée, et considérablement augmentéepar le drôle de type qui vous écrit.
La conclusion de ce long galimatias peu intelligible, la voici: je vous porte un très vif
intérêt, moins peut-être à cause de ce que vous êtes, que pour ce que je sens que
vous pourriez devenir.
Pourquoi avez-vous pris comme dérivatif à votre douleur la culture des muscles, qui
tuera en vous ce qui seul peut vous sauver? Vous êtes clown, acrobate et bon tireur; il
eût mieux valu être un grand artiste, mon cher Loti.
Je voudrais d’ailleurs vous pénétrer de cette idée en laquelle j’ai foi: il n’y a pas de
douleur morale qui n’ait son remède. C’est à notre raison de le trouver et de l’appliquer
suivant la nature du mal et le tempérament du sujet.
Le désespoir est un état complètement anormal  ; c’est une maladie aussi guérissable
que beaucoup d’autres; son remède naturel est le temps. Si malheureux que vous
soyez, faites en sorte d’avoir toujours un petit coin de vous-même que vous ne laissiez
pas envahir par le mal  : ce petit coin sera votre boîte à médicaments. — Amen  !
PLUMKETT.
Parlez-moi de Stamboul, du Bosphore, des pachas à trois queues, etc. Je baise les
mains de vos odalisques et suis votre affectionné.
PLUMKETT.
XLI

LOTI A PLUMKETT
Vous avais-je dit, mon cher ami, que j’étais malheureux? Je ne le crois pas, et
assurément, si je vous ai dit cela, j’ai dû me tromper. Je rentrais ce soir chez moi en
me disant, au contraire, que j’étais un des heureux de ce monde, et que ce monde
aussi était bien beau. Je rentrais à cheval par une belle après-midi de janvier; le soleil
couchant dorait les cyprès noirs, les vieilles murailles crénelées de Stamboul, et le toit
de ma case ignorée, où Aziyadé m’attendait.
Un brasier réchauffait ma chambre, très parfumée d’essence de roses. — Je tirai le
verrou de ma porte et m’assis les jambes croisées, position dont vous ignorez le
charme. Mon domestique Achmet prépara deux narguilhés, l’un pour moi, l’autre pour
lui-même, et posa à mes pieds un plateau de cuivre où brûlait une pastille du sérail.
Aziyadé entonna d’une voix grave la chanson des djinns, en frappant sur un tambour
chargé de paillettes de métal; la fumée se mit à décrire dans l’air ses spirales
bleuâtres, et peu à peu je perdis conscience de la vie, de la triste vie humaine, en
contemplant ces trois visages amis et aimables à regarder: ma maîtresse, mon
domestique et mon chat.
Point d’intrus d’ailleurs, point de visiteurs inattendus ou déplaisants. Si quelques
Turcs me visitent discrètement quand je les y invite, mes amis ignorent absolument le
chemin de ma demeure, et des treillages de frêne gardent si fidèlement mes fenêtres
qu’à aucun moment du jour un regard curieux n’y saurait pénétrer.
Les Orientaux, mon cher ami, savent seuls être chez eux; dans vos logis d’Europe,
ouverts à tous venants, vous êtes chez vous comme on est ici dans la rue, en butte à
l’espionnage des amis fâcheux et des indiscrets; vous ne connaissez point cette
inviolabilité de l’intérieur, ni le charme de ce mystère.
Je suis heureux, Plumkett; je retire toutes les lamentations que j’ai été assez ridicule
pour vous envoyer... Et pourtant je souffre encore de tout ce qui a été brisé dans mon
cœur: je sens que l’heure présente n’est qu’un répit de ma destinée, que quelque
chose de funèbre plane toujours sur l’avenir, que le bonheur d’aujourd’hui amènerafatalement un terrible lendemain. Ici même, et quand elle est près de moi, j’ai de ces
instants de navrante tristesse, comparables à ces angoisses inexpliquées qui souvent,
dans mon enfance, s’emparaient de moi à l’approche de la nuit.
Je suis heureux, Plumkett, et même je me sens rajeunir; je ne suis plus ce garçon
de vingt-sept ans, qui avait tant roulé, tant vécu, et fait toutes les sottises possibles,
dans tous les pays imaginables.
On déciderait difficilement quel est le plus enfant d’Achmet ou d’Aziyadé, ou même
de Samuel. J’étais vieux et sceptique; auprès d’eux, j’avais l’air de ces personnages
de Buldwer qui vivaient dix vies humaines sans que les années pussent marquer sur
leur visage, et logeaient une vieille âme fatiguée dans un jeune corps de vingt ans.
Mais leur jeunesse rafraîchit mon cœur, et vous avez raison, je pourrais peut-être
bien encore croire à tout, moi qui pensais ne plus croire à rien...
XLII
Une certaine après-midi de janvier, le ciel sur Constantinople était uniformément
sombre; un vent froid chassait une fine pluie d’hiver, et le jour était pâle comme un jour
britannique.
Je suivais à cheval une longue et large route, bordée d’interminables murailles de
trente pieds de haut, droites, polies, inaccessibles comme des murailles de prison.
En un point de cette route, un pont voûté en marbre gris passait en l’air; il était
supporté par des colonnes de marbre curieusement sculptées, et servait de
communication entre la partie droite et la partie gauche de ces constructions tristes.
Ces murailles étaient celles du sérail de Tchéraghan. D’un côté étaient les jardins,
de l’autre le palais et les kiosques, et ce pont de marbre permettait aux belles sultanes
de passer des uns aux autres sans être aperçues du dehors.
Trois portes s’ouvraient seulement à de longs intervalles dans ces remparts du
palais, trois portes de marbre gris que fermaient des battants de fer, dorés et ciselés.
C’étaient d’ailleurs de hautes et majestueuses portes, donnant à deviner quelles
pouvaient être les richesses cachées derrière la monotonie de ces murs.
Des soldats et des eunuques noirs gardaient ces entrées défendues. Le style de ces
portiques semblait indiquer lui-même que le seuil en était dangereux à franchir; les
colonnes et les frises de marbre, fouillées à jour dans le goût arabe, étaient couvertes
de dessins étranges et d’enroulements mystérieux.
Une mosquée de marbre blanc, avec un dôme et des croissants d’or était adossée à
des roches sombres où poussaient des broussailles sauvages. On eût dit qu’une
baguette de péri l’avait d’un seul coup fait surgir avec sa neigeuse blancheur, en
respectant à dessein l’aspect agreste et rude de la nature qui l’entourait.
Passait une riche voiture, contenant trois femmes turques inconnues, dont l’une,
sous son voile transparent, semblait d’une rare beauté.
Deux eunuques, chevauchant à leur suite, indiquaient que ces femmes étaient de
grandes dames.
Ces trois Turques se tenaient fort mal, à la façon de toutes les hanums de grande
maison qui ne craignent guère d’adresser aux Européens dans les rues les regards les
plus encourageants ou les plus moqueurs.
Celle surtout qui était jolie m’avait souri avec tant de complaisance, que je tournai
bride pour la suivre.
Alors commença une longue promenade de deux heures, pendant laquelle la belle
dame m’envoya par la portière ouverte la collection de ses plus délicieux sourires. La
voiture filait grand train, et je l’escortai sur tout son parcours, passant devant ouderrière, ralentissant ma course, ou galopant pour la dépasser. Les eunuques (qui sont
surtout terribles dans les opéras-comiques) considéraient ce manège avec bonhomie,
et continuaient de trotter à leur poste, dans l’impassibilité la plus complète.
Nous passâmes Dolma-Batgché, Sali-Bazar, Top-Hané, le bruyant quartier de
Galata, — et puis le pont de Stamboul, le triste Phanar et le noir Balate. A Eyoub enfin,
dans une vieille rue turque, devant un Conak antique, à la mine opulente et sombre, les
trois femmes s’arrêtèrent et descendirent.
La belle Séniha (je sus le lendemain son nom), avant de rentrer dans sa demeure, se
retourna pour m’envoyer un dernier sourire; elle avait été charmée de mon audace, et
Achmet augura fort mal de cette aventure...
XLIII
Les femmes turques, les grandes dames surtout, font très bon marché de la fidélité
qu’elles doivent à leurs époux. Les farouches surveillances de certains hommes, et la
terreur du châtiment sont indispensables pour les retenir. Toujours oisives, dévorées
d’ennui, physiquement obsédées de la solitude des harems, elles sont capables de se
livrer au premier venu, — au domestique qui leur tombe sous la patte, ou au batelier
qui les promène, s’il est beau et s’il leur plaît. Toutes sont fort curieuses des jeunes
gens européens, et ceux-ci en profiteraient quelquefois s’ils le savaient, s’ils l’osaient,
ou si plutôt ils étaient placés dans des conditions favorables pour le tenter. Ma position
à Stamboul, ma connaissance de la langue et des usages turcs, — ma porte isolée
tournant sans bruit sur ses vieilles ferrures, — étaient choses fort propices à ces sortes
d’entreprises; et ma maison eût pu devenir sans doute, si je l’avais désiré, le
rendezvous des belles désœuvrées des harems.
XLIV
Quelques jours plus tard, un gros nuage d’orage s’abattait sur ma case paisible, un
nuage bien terrible passait entre moi et celle que je n’avais cependant pas cessé de
chérir. Aziyadé se révoltait contre un projet cynique que je lui exposais; elle me
résistait avec une force de volonté qui voulait maîtriser la mienne, sans qu’une larme
vînt dans ses yeux, ni un tremblement dans sa voix.
Je lui avais déclaré que le lendemain je ne voulais plus d’elle; qu’une autre allait
pour quelques jours prendre sa place; qu’elle-même reviendrait ensuite, et m’aimerait
encore après cette humiliation sans en garder même le souvenir.
Elle connaissait cette Séniha, célèbre dans les harems par ses scandales et son
impunité; elle haïssait cette créature que Béhidjé-hanum chargeait d’anathèmes; l’idée
d’être chassée pour cette femme la comblait d’amertume et de honte.
—C’est absolument décidé, Loti, disait-elle, quand cette Séniha sera venue, ce sera
fini et je ne t’aimerai même plus. Mon âme est à toi et je t’appartiens; tu es libre de
faire ta volonté. Mais, Loti, ce sera fini; j’en mourrai de chagrin peut-être, mais je ne te
reverrai jamais.
XLV
Et, au bout d’une heure, à force d’amour, elle avait consenti à ce compromis
insensé: elle partait et jurait de revenir — après — quand l’autre s’en serait allée et
qu’il me plairait de la faire demander.
Aziyadé partit, les joues empourprées et les yeux secs, et Achmet, qui marchait
derrière elle, se retourna pour me dire qu’il ne reviendrait plus. La draperie arabe quifermait ma chambre retomba sur eux, et j’entendis jusqu’à l’escalier traîner leurs
babouches sur les tapis. Là, leurs pas s’arrêtèrent. Aziyadé s’était affaissée sur les
marches pour fondre en larmes, et le bruit de ses sanglots arrivait jusqu’à moi dans le
silence de cette nuit.
Cependant, je ne sortis pas de ma chambre et je la laissai partir.
Je venais de le lui dire, et c’était vrai: je l’adorais, elle, et je n’aimais point cette
Séniha; mes sens seulement avaient la fièvre et m’emportaient vers cet inconnu plein
d’enivrements. Je songeais avec angoisse qu’en effet, si elle ne voulait plus me revoir,
une fois retranchée derrière les murs du harem, elle était à tout jamais perdue, et
qu’aucune puissance humaine ne saurait plus me la rendre. J’entendis avec un
indicible serrement de cœur la porte de la maison se refermer sur eux. Mais la pensée
de cette créature qui allait venir brûlait mon sang  : je restai là, et je ne les rappelai pas.
XLVI
Le lendemain soir, ma case était parée et parfumée, pour recevoir la grande dame
qui avait désiré faire, en tout bien tout honneur, une visite à mon logis solitaire. La belle
Séniha arriva très mystérieusement sur le coup de huit heures, heure indue pour
Stamboul.
Elle enleva son voile et le féredjé de laine grise qui, par prudence, la couvrait comme
une femme du peuple, et laissa tomber la traîne d’une toilette française dont la vue ne
me charma pas. Cette toilette, d’un goût douteux, plus coûteuse que moderne, allait
mal à Séniha, qui s’en aperçut. Ayant manqué son effet, elle s’assit cependant avec
aisance et parla avec volubilité. Sa voix était sans charme et ses yeux se promenaient
avec curiosité sur ma chambre, dont elle louait très fort le bon air et l’originalité. Elle
insistait surtout sur l’étrangeté de ma vie, et me posait sans réserve une foule de
questions auxquelles j’évitais de répondre.
Et je regardais Séniha-hanum...
C’était une bien splendide créature, aux chairs fraîches et veloutées, aux lèvres
entr’ouvertes, rouges et humides. Elle portait la tête en arrière, haute et fière, avec la
conscience de sa beauté souveraine.
L’ardente volupté se pâmait dans le sourire de cette bouche, dans le mouvement lent
de ces yeux noirs, à moitié cachés sous la frange de leurs cils. J’en avais rarement vu
de plus belle, là, près de moi, attendant mon bon plaisir, dans la tiède solitude d’une
chambre parfumée; et cependant il se livrait en moi-même une lutte inattendue; mes
sens se débattaient contre ce quelque chose de moins défini qu’on est convenu
d’appeler l’âme, et l’âme se débattait contre les sens. A ce moment, j’adorais la chère
petite que j’avais chassée; mon cœur débordait pour elle de tendresse et de remords.
La belle créature assise près de moi m’inspirait plus de dégoût que d’amour; je l’avais
désirée, elle était venue; il ne tenait plus qu’à moi de l’avoir; je n’en demandais pas
davantage et sa présence m’était odieuse.
La conversation languissait, et Séniha avait des intonations ironiques. Je me
raidissais contre moi-même, ayant pris une résolution si forte, que cette femme n’avait
plus le pouvoir de la vaincre.
—Madame, dis-je, — toujours en turc, — quand viendra le moment où vous me
causerez le chagrin de me quitter (et je souhaite que ce moment tarde beaucoup
encore), me permettrez vous de vous reconduire  ?
—  Merci, dit-elle, j’ai quelqu’un.
C’était une femme à précautions: un aimable eunuque, habitué sans doute aux
escapades de sa maîtresse, se tenait, à toute éventualité, près de la porte de mamaison.
La grande dame, en passant le seuil de ma demeure, eut un mauvais rire qui me fit
monter la colère au visage, et je ne fus pas loin de saisir son bras rond pour la retenir.
Je me calmai cependant, en songeant que je ne m’étais nullement dérangé, et que,
des deux rôles que nous avions joués, le plus drôle assurément n’était pas le mien.
XLVII
Achmet, qui ne devait plus revenir, se présenta le lendemain dès huit heures.
Il s’était composé une mine très bourrue, et me salua d’un air froid.
L’histoire de Séniha-hanum l’eut bientôt mis en grande gaîté; il en conclut, comme à
l’ordinaire, que j’étais tchok chéytan (très malin) et s’assit dans un coin pour en rire
plus à l’aise.
Quand plus tard, dans nos courses à cheval, nous rencontrions la voiture de
Sénihahanum, il prenait des airs si narquois, que je fus obligé de lui faire à ce sujet des
représentations et un sermon.
XLVIII
J’expédiai Achmet à Oun-Capan chez Kadidja. Il avait mission d’instruire cette
macaque de confiance de la réception faite à Séniha; de la prier de dire à Aziyadé que
j’implorais mon pardon, et que je désirais le soir même sa chère présence.
J’expédiai en même temps dans la campagne trois enfants chargés de me rapporter
des branches de verdure, et des gerbes, de pleins paniers de narcisses et de
jonquilles. Je voulais que la vieille maison prît ce jour-là pour son retour un aspect
inaccoutumé de joie et de fête.
Quand Aziyadé entra le soir, du seuil de la porte à l’entrée de notre chambre, elle
trouva un tapis de fleurs; les jonquilles détachées de leurs tiges couvraient le sol d’une
épaisse couche odorante; on était enivré de ce parfum suave, et les marches sur
lesquelles elle avait pleuré ne se voyaient plus.
Aucune réflexion ni aucun reproche ne sortit de sa bouche rose, elle sourit
seulement en regardant ces fleurs; elle était bien assez intelligente pour saisir d’un
seul coup tout ce qu’elles lui disaient de ma part dans leur silencieux langage, et ses
yeux cernés par les larmes rayonnaient d’une joie profonde. Elle marchait sur ces
fleurs, calme et fière comme une petite reine reprenant possession de son royaume
perdu, ou comme Apsâra circulant dans le paradis fleuri des divinités indoues.
Les vraies apsâras et les vraies houris ne sont certes pas plus jolies ni plus fraîches,
ni plus gracieuses ni plus charmantes...
L’épisode de Séniha-hanum était clos; il avait eu pour résultat de nous faire plus
vivement nous aimer.
XLIX
C’était l’heure de la prière du soir, un soir d’hiver. Le muezzin chantait son éternelle
chanson, et nous étions enfermés tous deux dans notre mystérieux logis d’Eyoub.
Je la vois encore, la chère petite Aziyadé, assise à terre sur un tapis turc rose et bleu
que les juifs nous ont pris, — droite et sérieuse, les jambes croisées dans son pantalon
de soie d’Asie. Elle avait cette expression presque prophétique qui contrastait si fort
avec l’extrême jeunesse de son visage et la naïveté de ses idées; expression qu’elle
prenait lorsqu’elle voulait faire entrer dans ma tête quelque raisonnement à elle,
appuyé le plus souvent sur quelque parabole orientale, dont l’effet devait êtreconcluant et irrésistible.
—  Bak, Lotim, disait-elle en fixant sur moi ses yeux profonds, Katch tané parmak
bourada var  ?
Et elle montrait sa main, les doigts étendus.
(Regarde, Loti, et dis-moi combien de doigts il y a là  ?)
Et je répondis en riant  :
—  Cinq, Aziyadé.
—Oui, Loti, cinq seulement. Et cependant ils ne sont pas tous semblables. Bou,
boundan bir partcha kutchuk. (Celui-ci — le pouce — est un peu plus court que le
suivant; le second, un peu plus court que le troisième, etc.; enfin, celui-ci, le dernier,
est le plus petit de tous.)
Il était en effet très petit, le plus petit doigt d’Aziyadé. Son ongle, très rose à la base,
dans la partie qui venait de pousser, était à sa partie supérieure teint tout comme les
autres d’une couche de henné, d’un beau rouge orange.
—Eh bien, dit-elle, de même, et à plus forte raison, Loti, les créatures d’Allah, qui
sont beaucoup plus nombreuses, ne sont pas toutes semblables; toutes les femmes
ne sont pas les mêmes, ni tous les hommes non plus...
C’était une parabole ayant pour but de me prouver que, si d’autres femmes aimées
autrefois avaient pu m’oublier; que, si des amis m’avaient trompé et abandonné, c’était
une erreur de juger par eux toutes les femmes et tous les hommes; qu’elle, Aziyadé,
n’était pas comme les autres, et ne pourrait jamais m’oublier; que Achmet lui-même
m’aimerait certainement toujours.
—  Donc, Loti, donc, reste avec nous...
Et puis elle songeait à l’avenir, à cet avenir inconnu et sombre qui fascinait sa
pensée.
La vieillesse, — chose très lointaine, qu’elle ne se représentait pas bien... Mais
pourquoi ne pas vieillir, ensemble et s’aimer encore; — s’aimer éternellement dans la
vie, et après la vie.
—  Sen kodja, disait-elle (tu seras vieux)  ; ben kodja (je serai vieille)...
Cette dernière phrase était à peine articulée, et, suivant son habitude, plutôt mimée
que parlée. Pour dire: «Je serai vieille,» elle cassait sa voix jeune, et, pendant
quelques secondes, elle se ramassait sur elle-même comme une petite vieille,
courbant son corps si plein de jeunesse ardente et fraîche.
—  Zarar yok (cela ne fait rien), était la conclusion. Cela ne fait rien, Loti, nous nous
aimerons toujours.
L
Eyoub, février 1877.
Singulier début, quand on y pense, que le début de notre histoire  !
Toutes les imprudences, toutes les maladresses, entassées jour par jour pendant un
mois, dans le but d’arriver à un résultat par lui-même impossible.
S’habiller en turc à Salonique, dans un costume qui, pour un œil quelque peu attentif,
péchait même par l’exactitude des détails; circuler ainsi par la ville, quand une simple
question adressée par un passant eût pu trahir et perdre l’audacieux giaour; faire la
cour à une femme musulmane sous son balcon, entreprise sans précédent dans les
annales de la Turquie, et tout cela, mon Dieu, plutôt pour tromper l’ennui de vivre,
plutôt pour rester excentrique aux yeux de camarades désœuvrés, plutôt par défi jeté à
l’existence, plutôt par bravade que par amour.
Et le succès venant couronner ce comble d’imprudence, l’aventure réussissant parl’emploi des moyens les plus propres à la faire tourner en tragédie.
Ce qui tendrait à prouver qu’il n’y a que les choses les plus notoirement folles qui
viennent à bonne fin, qu’il y a une chance pour les fous, un Dieu pour les téméraires.
... Elle, la curiosité et l’inquiétude avaient été les premiers sentiments éveillés dans
son cœur. La curiosité avait fixé aux treillages du balcon ses grands yeux, qui
exprimaient au début plus d’étonnement que d’amour.
Elle avait tremblé pour lui d’abord, pour cet étranger qui changeait de costume
comme feu Protée changeait de forme, et venait en Albanais tout doré se planter sous
sa fenêtre.
Et puis elle avait songé qu’il fallait qu’il l’aimât bien, elle, l’esclave achetée, l’obscure
Aziyadé, puisque, pour la contempler, il risquait si témérairement sa tête. Elle ne se
doutait pas, la pauvre petite, que ce garçon si jeune de visage avait déjà abusé de
toutes les choses de la vie, et ne lui apportait qu’un cœur blasé, en quête de quelque
nouveauté originale; elle s’était dit qu’il devait faire bon être aimée ainsi, — et tout
doucement elle avait glissé sur la pente qui devait l’amener dans les bras du giaour.
On ne lui avait appris aucun principe de morale qui pût la mettre en garde contre
elle-même, — et peu à peu elle s’était laissée aller au charme de ce premier poème
d’amour chanté pour elle, au charme terrible de ce danger. Elle avait donné sa main
d’abord, à travers les grilles du yali du chemin de Monastir; et puis son bras, et puis
ses lèvres, jusqu’au soir où elle avait ouvert tout à fait sa fenêtre, et puis était
descendue dans son jardin comme Marguerite, — comme Marguerite dont elle avait la
jeunesse et la fraîche candeur.
Comme l’âme de Marguerite, son âme était pure et vierge, bien que son corps
d’enfant, acheté par un vieillard, ne le fût déjà plus.
LI
Et maintenant que nous agissons d’une manière sûre et réfléchie, avec une
connaissance complète de tous les usages turcs, de tous les détours de Stamboul,
avec tous les perfectionnements de l’art de dissimuler, nous tremblons encore dans
nos rendez-vous, et les souvenirs de ces premiers mois de Salonique nous semblent
des souvenirs de rêves.
Souvent, assis devant le feu tous deux, comme deux enfants devenus raisonnables
causent gravement de leurs sottises passées, nous causons de ces temps troublés de
Salonique, de ces chaudes nuits d’orage pendant lesquelles nous errions dans la
campagne comme des malfaiteurs, — ou sur la mer comme des insensés, — sans
pouvoir encore échanger une pensée, ni même seulement une parole.
Le plus singulier de l’histoire est encore ceci, c’est que je l’aime. — La «petite fleur
bleue de l’amour naïf» s’est de nouveau épanouie dans mon cœur, au contact de cette
passion jeune et ardente. Du plus profond de mon âme, je l’aime et je l’adore...
LII
Un beau dimanche de janvier, rentrant à la case par un gai soleil d’hiver, je vis dans
mon quartier cinq cents personnes et des pompes.
—  Qu’est-ce qui brûle  ? demandai-je avec impatience.
J’avais toujours eu un pressentiment que ma maison brûlerait.
—  Cours vite, Arif  ! me répondit un vieux Turc, cours vite, Arif  ! c’est ta maison  !
Ce genre d’émotion m’était encore inconnu.
Je m’approchai pourtant d’un air indifférent de ce petit logis que nous avions arrangél’un pour l’autre, elle pour moi, moi pour elle, avec tant d’amour.
La foule s’ouvrait sur mon passage, hostile et menaçante; de vieilles femmes en
fureur excitaient les hommes et m’injuriaient; on avait senti des odeurs de soufre et vu
des flammes vertes; on m’accusait de sorcellerie et de maléfices. Les vieilles
méfiances n’étaient qu’endormies, et je recueillais les fruits d’être un personnage
inquiétant et invraisemblable, ne pouvant se réclamer de personne et sans appui.
J’approchais lentement de notre case. Les portes étaient enfoncées, les vitres
brisées, la fumée sortait par le toit; tout était au pillage, envahi par une de ces foules
sinistres qui surgissent à Constantinople dans les heures de bagarre. J’entrai chez
moi, il pleuvait de l’eau noire mêlée de suie, du plâtre calciné et des planches
enflammées...
Le feu cependant était éteint. Un appartement brûlé, un plancher, deux portes et une
cloison. Avec une grande dose de sang-froid j’avais dominé la situation; les
bachibozouks avaient arraché aux pillards leur butin, fait évacuer la place et dispersé
la foule.
Deux zaptiés en armes faisaient faction à ma porte enfoncée. Je leur confiai la garde
de mes biens et m’embarquai pour Galata. J’allais y chercher Achmet, garçon de bon
conseil, dont la présence amie m’eût été précieuse au milieu de ce désarroi.
Au bout d’une heure, j’arrivai dans ce centre du tapage et des estaminets; j’allai
inutilement chez leur madame, et dans tous les bouges: Achmet ce soir-là fut
introuvable.
Et force me fut de revenir dormir seul, dans ma chambre sans vitres ni portes, roulé,
par un froid mortel, dans des couvertures mouillées qui sentaient le roussi. Je dormis
peu, et mes réflexions furent sombres; cette nuit fut une des nuits désagréables de ma
vie.
LIII
Le lendemain matin, Achmet et moi, nous constations les dégâts; ils étaient
relativement minimes, et le mal pouvait aisément se réparer. La pièce détruite était
vide et inhabitée; on eût imaginé un incendie de commande comme distraction, qu’on
l’eût fait faire comme celui-là; les plus légers objets se retrouvaient partout, dérangés
et salis, mais présents et intacts.
Achmet déployait une activité fiévreuse; trois vieilles juives rangeaient et frottaient
sous ses ordres, et il se passait des scènes d’un haut comique.
Le jour suivant, tout était déblayé, lavé, séché, net et propre. Un trou noir béant
remplaçait deux pièces; ce détail à part, la maison avait repris son assiette, et ma
chambre, son aspect d’originale élégance.
Mes appartements étaient, ce soir-là même, disposés pour une grande réception; de
nombreux plateaux supportaient des narguilhés, du ratlokoum et du café; il y avait
même un orchestre, deux musiciens  : un tambour et un hautbois.
Achmet avait voulu tous ces frais, et combiné cette mise en scène: à sept heures, je
recevais les autorités et les notables qui allaient décider de mon sort.
Je craignais d’être obligé de me faire connaître, et de réclamer le secours de
l’ambassade britannique  ; j’étais fort perplexe en attendant ma compagnie.
Cette façon de terminer l’aventure aurait eu pour conséquence forcée un ordre
supérieur coupant court à ma vie de Stamboul, et je redoutais cette solution, plus
encore que la justice ottomane.
Je les vois encore tous, tout ce monde, quinze ou vingt personnes, gravement assis
sur mes tapis; mon propriétaire, les notables, les voisins, les juges, la police et lesderviches; l’orchestre faisant vacarme; et Achmet versant à pleins bords du mastic et
du café.
Il s’agissait de me justifier de l’accusation d’incendiaire ou d’enchanteur; d’aller en
prison ou de payer grosse amende pour avoir failli brûler Eyoub; enfin, d’indemniser
mon propriétaire et de réparer à mes frais.
Il ne faut guère compter que sur soi-même en Turquie, mais en général on réussit
tout ce que l’on ose entreprendre et l’aplomb est toujours un moyen de succès. Toute
la soirée, je tranchai du grand seigneur, je payai d’impertinence et d’audace; Achmet
versait toujours et embrouillait à dessein les intérêts et les questions, magnifique dans
son rôle; — l’orchestre faisait rage, et, au bout de deux heures, la situation atteignait
son paroxysme: mes hôtes ne se comprenaient plus et se disputaient entre eux, j’étais
hors de cause.
—Allons, Loti, dit Achmet, les voilà tous à point et c’est mon œuvre. Tu ne trouverais
pas dans tout Stamboul un autre comme ton Achmet, et je te suis vraiment bien
précieux.
La situation était compliquée et comique, — et Achmet, d’une gaîté folle et
contagieuse; je cédai au besoin impérieux de faire une acrobatie, et, sautant sur les
mains sans préambule, j’exécutai deux tours de clown devant l’assistance ahurie.
Achmet, ravi d’une pareille idée, tira profit de cette diversion; avec force saluts, il
remit à chacun ses socques, sa pelisse et sa lanterne, et la séance fut dissoute sans
que rien fût conclu.
Fin et moralité. — Je n’allai point en prison et ne payai point d’amende. Mon
propriétaire fit réparer sa maison en remerciant Allah de lui en avoir laissé la moitié, et
je demeurai l’enfant gâté du quartier.
Quand, deux jours après, Aziyadé revint au logis, elle le retrouva à son poste, en bon
ordre et plein de fleurs.
Le feu prenant tout seul, au milieu d’une maison fermée, est un phénomène d’une
explication difficile, et la cause première de l’incendie est toujours restée mystérieuse.
LIV
«  L’essence de cette région est l’oubli...
Quiconque est plongé dans l’Océan du cœur a trouvé le repos
dans cet anéantissement.
Le cœur n’y trouve autre chose que le ne pas être...
(FERIDEDDIN ATTAR, poète persan.)
Il y avait réception chez Izeddin-Ali-effendi, au fond de Stamboul: la fumée des
parfums, la fumée du tembaki, le tambour de basque aux paillettes de cuivre, et des
voix d’hommes chantant comme en rêve les bizarres mélodies de l’Orient.
Ces soirées qui m’avaient paru d’abord d’une étrangeté barbare, peu à peu m’étaient
devenues familières, et chez moi, plus tard, avaient lieu des réceptions semblables où
l’on s’enivrait au bruit du tambour, avec des parfums et de la fumée.
On arrive le soir aux réceptions de Izeddin-Ali-effendi, pour ne repartir qu’au grand
jour. Les distances sont grandes à Stamboul par une nuit de neige, et Izeddin entend
très largement l’hospitalité.
La maison d’Izeddin-Ali, vieille et caduque au dehors, renferme dans ses murailles
noires les mystérieuses magnificences du luxe oriental. Izeddin-Ali professe d’ailleurs
le culte exclusif de tout ce qui est eski, de tout ce qui rappelle les temps regrettés du
passé, de tout ce qui est marqué au sceau d’autrefois.
On frappe à la porte, lourde et ferrée; deux petites esclaves circassiennes viennent
sans bruit vous ouvrir.On éteint sa lanterne, on se déchausse, opérations très bourgeoises voulues par les
usages de la Turquie. Le chez soi, en Orient, n’est jamais souillé de la boue du
dehors; on la laisse à la porte, et les tapis précieux que le petit-fils a reçus de l’aïeul,
ne sont foulés que par des babouches ou des pieds nus.
Ces deux esclaves ont huit ans; elles sont à vendre et elles le savent. Leurs faces
épanouies sont régulières et charmantes; des fleurs sont plantées dans leurs cheveux
de bébé, relevés très haut sur le sommet de la tête. Avec respect elles vous prennent
la main et la touchent doucement de leur front.
Aziyadé, qui avait été, elle aussi, une petite esclave circassienne, avait conservé,
cette manière de m’exprimer la soumission et l’amour...
On monte de vieux escaliers sombres, couverts de somptueux tapis de Perse; le
haremlike s’entr’ouvre doucement et des yeux de femmes vous observent, par
l’entrebâillement d’une porte incrustée de nacre.
Dans une grande pièce où les tapis sont si épais qu’on croirait marcher sur le dos
d’un mouton de Kachemyre, cinq ou six jeunes hommes sont assis, les jambes
croisées, dans des attitudes de nonchalance heureuse, et de tranquille rêverie. Un
grand vase, de cuivre ciselé, rempli de braise, fait à cet appartement une atmosphère
tiède, un tant soit peu lourde qui porte au sommeil. Des bougies sont suspendues par
grappes au plafond de chêne sculpté; elles sont enfermées dans des tulipes d’opale,
qui ne laissent filtrer qu’une lumière rose, discrète et voilée.
Les chaises, comme les femmes, sont inconnues dans ces soirées turques. Rien
que des divans très bas, couverts de riches soies d’Asie; des coussins de brocart, de
satin et d’or, des plateaux d’argent, où reposent de longs chibouks de jasmin; de petits
meubles à huit pans, supportant des narguilhés que terminent de grosses boules
d’ambre incrustées d’or.
Tout le monde n’est pas admis chez Izeddin-Ali, et ceux qui sont là sont choisis; non
pas de ces fils de pacha, traînés sur les boulevards de Paris, gommeux et abêtis, mais
tous enfants de la vieille Turquie élevés dans les Yalis dorés, à l’abri du vent égalitaire
empesté de fumée de houille qui souffle d’Occident. L’œil ne rencontre dans ces
groupes que de sympathiques figures, au regard plein de flamme et de jeunesse.
Ces hommes qui, dans le jour, circulaient en costume européen, ont repris le soir,
dans leur inviolable intérieur, la chemise de soie et le long cafetan en cachemire
doublé de fourrure. Le paletot gris n’était qu’un déguisement passager et sans grâce,
qui seyait mal à leurs organisations asiatiques.
... La fumée odorante décrit dans la tiède atmosphère des courbes changeantes et
compliquées; on cause à voix basse, de la guerre souvent, d’Ignatief et des
inquiétants «Moscov», des destinées fatales que Allah prépare au khalife et à l’islam.
Les toutes petites tasses de café d’Arabie ont été plusieurs fois remplies et vidées; les
femmes du harem, qui rêvent de se montrer, entr’ouvrent la porte pour passer et
reprendre elles-mêmes les plateaux d’argent. On aperçoit le bout de leurs doigts, un
œil quelquefois, ou un bras retiré furtivement; c’est tout, et, à la cinquième heure
turque (dix heures), la porte du haremlike est close, les belles ne paraissent plus.
Le vin blanc d’Ismidt que le Koran n’a pas interdit est servi dans un verre unique, où,
suivant l’usage, chacun boit à son tour.
On en boit si peu, qu’une jeune fille en demanderait davantage, et que ce vin est tout
à fait étranger à ce qui va suivre.
Peu à peu, cependant, la tête devient plus lourde, et les idées plus incertaines se
confondent en un rêve indécis.
Izeddin-Ali et Suleïman prennent en main des tambours de basque, et chantentd’une voix de somnambule de vieux airs venus d’Asie. On voit plus vaguement la
fumée qui monte, les regards qui s’éteignent, les nacres qui brillent, la richesse du
logis. Et tout doucement arrive l’ivresse, l’oubli désiré de toutes les choses humaines  !
Les domestiques apportent les yatags, où chacun s’étend et s’endort...
... Le matin est rendu; le jour se faufile à travers les treillages de frêne, les stores
peints et les rideaux de soie.
Les hôtes d’Izeddin-Ali s’en vont faire leur toilette, chacun dans un cabinet de marbre
blanc, à l’aide de serviettes si brodées et dorées qu’en Angleterre on oserait à peine
s’en servir.
Ils fument une cigarette, réunis autour du brasero de cuivre, et se disent adieu.
Le réveil est maussade. On s’imagine avoir été visité par quelque rêve des Mille et
une Nuits, quand on se retrouve le matin, pataugeant dans la boue de Stamboul, dans
l’activité des rues et des bazars.
LV
Tous ces bruits des nuits de Constantinople sont restés dans ma mémoire, mêlés au
son de sa voix à elle, qui souvent m’en donnait des explications étranges.
Le plus sinistre de tous était le cri des beckdjis, le cri des veilleurs de nuit annonçant
l’incendie, le terrible yangun vâr  ! si prolongé, si lugubre, répété dans tous les quartiers
de Stamboul, au milieu du silence profond.
Et puis, le matin, c’était le chant sonore, l’aubade des coqs, précédant de peu la
prière des muezzins, chant triste parce qu’il annonçait le jour, et que, demain, pour
revenir, tout serait de nouveau en question, tout, même sa vie  !
Une des premières nuits qu’elle passa dans cette case isolée d’Eyoub, un bruit
rapproché, dans l’escalier même du vieux logis, nous fit tous deux frémir. Tous deux
nous crûmes entendre à notre porte une troupe de djinns, ou des hommes à turban,
rampant sur les marches vermoulues, avec des poignards et des yatagans dégainés.
Nous avions tout à craindre, quand nous étions réunis, et il nous était permis de
trembler.
Mais le bruit s’était renouvelé, plus distinct et moins terrible, si caractéristique même
qu’il ne laissait plus d’équivoque  :
—  Setchan  ! (Les souris  !) dit-elle en riant, et tout à fait rassurée...
Le fait est que la vieille masure en était pleine, et qu’elles s’y livraient, la nuit, des
batailles rangées fort meurtrières.
—  Tchok setchan var senin evdé, Lotim! disait-elle souvent. (Il y a beaucoup de
souris dans ta maison, Loti  !)
C’est pourquoi, un beau soir, elle me fit présent du jeune Kédi-bey.
Kédi-bey (le seigneur chat), qui devint plus tard un énorme et très imposant matou,
avait alors à peine un mois; c’était une toute petite boule jaune, ornée de gros yeux
verts, et très gourmande.
Elle me l’avait apporté en surprise, un soir, dans un de ces cabas de velours brodé
d’or dont se servent les enfants turcs qui vont à l’école.
Ce cabas avait été le sien, à l’époque où elle allait, jambes nues et sans voile, faire
son instruction très incomplète chez le vieux pédagogue à turban du village de
Canlidja, sur la côte asiatique du Bosphore. Elle avait très peu profité des leçons de ce
maître, et écrivait fort mal; ce qui ne m’empêchait point d’aimer ce pauvre cabas fané,
qui avait été le compagnon de sa petite enfance...
Kédi-bey, le soir où il me fut offert, était emmailloté en outre dans une serviette de
soie, où la frayeur du voyage lui avait fait commettre toute sorte d’incongruités.Aziyadé, qui avait pris la peine de lui broder un collier à paillettes d’or fut tout à fait
désolée de voir son élève dans une situation si pénible. Il avait si singulière mine,
ellemême était si désappointée, que nous fûmes, Achmet et moi, pris d’un accès de fou
rire en présence de ce déballage.
Cette présentation de Kédi-bey est restée un des souvenirs que de ma vie je ne
pourrai oublier.
LVI
Allah illah Allah, vé Mohammed! reçoul Allah (Dieu seul est Dieu, et Mahomet est
son prophète  !)
Tous les jours, depuis des siècles, à la même heure, sur les mêmes notes, du haut
du minaret de la djiami, la même phrase retentit au-dessus de ma maison antique. Le
muezzin, de sa voix stridente, la psalmodie aux quatre points cardinaux, avec une
monotonie automatique, une régularité fatale.
Ceux-là qui ne sont déjà plus qu’un peu de cendre l’entendaient à cette même place,
tout comme nous qui sommes nés d’hier. Et sans trêve, depuis trois cents ans, à l’aube
incertaine des jours d’hiver, aux beaux levers du soleil d’été, la phrase sacramentelle
de l’islam éclate dans la sonorité matinale, mêlée au chant des coqs, aux premiers
bruits de la vie qui s’éveille. Diane lugubre, triste réveil à nos nuits blanches, à nos
nuits d’amour. Et alors, il faut partir, précipitamment nous dire adieu, sans savoir si
nous nous reverrons jamais, sans savoir si demain quelque révélation subite, quelque
vengeance d’un vieillard trompé par quatre femmes, ne viendra pas nous séparer pour
toujours, si demain ne se jouera pas quelqu’un de ces sombres drames de harem,
contre lesquels toute justice humaine est impuissante, tout secours matériel,
impossible.
Elle s’en va, ma chère petite Aziyadé, affublée comme une femme du bas peuple
d’une grossière robe de laine grise fabriquée dans ma maison, courbant sa taille
flexible, — appuyée sur un bâton quelquefois, et cachant son visage sous un épais
yachmak.
Un caïque l’emmène, là-bas, dans le quartier populeux des bazars, d’où elle rejoint
au grand jour le harem de son maître, après avoir repris chez Kadidja ses vêtements
de cadine. Elle rapporte de sa promenade, pour un peu sauvegarder les apparences,
quelques objets pouvant ressembler à des achats de fleurs ou de rubans...
LVIL
... Achmet était très important et très solennel: nous accomplissions tous deux une
expédition pleine de mystère, et lui était nanti des instructions d’Aziyadé, tandis que
moi, j’avais juré de me laisser mener et d’obéir.
A l’échelle d’Eyoub, Achmet débattit le prix d’un caïque pour Azar-kapou. Le marché
conclu, il me fit embarquer. Il me dit gravement  :
—  Assieds-toi, Loti.
Et nous partîmes.
A Azar-kapou, je dus le suivre dans d’immondes ruelles de truands, boueuses,
noires, sinistres, occupées par des marchands de goudron, de vieilles poulies et de
peaux de lapin; de porte en porte, nous demandions un certain vieux Dimitraki, que
nous finîmes par trouver, au fond d’un bouge inénarrable.
C’était un vieux grec en haillons, à barbe blanche, à mine de bandit.
Achmet lui présenta un papier sur lequel était calligraphié le nom d’Aziyadé, et luitint, dans la langue d’Homère, un long discours que je ne compris pas.
Le vieux tira d’un coffre sordide une manière de trousse pleine de petits stylets,
parmi lesquels il parut choisir les plus affilés, préparatifs peu rassurants  !
Il dit à Achmet ces mots, que mes souvenirs classiques me permirent cependant de
comprendre  :
—  Montrez-moi la place.
Et Achmet, ouvrant ma chemise, posa le doigt du côté gauche, sur l’emplacement du
cœur...
LVIII
L’opération s’acheva sans grande souffrance, et Achmet remit à l’artiste un
papiermonnaie de dix piastres, provenant de la bourse d’Aziyadé.
Le vieux Dimitraki exerçait l’invraisemblable métier de tatoueur pour marins grecs. Il
avait une légèreté de touche, et une sûreté de dessin très remarquables.
Et j’emportais sur ma poitrine une petite plaque endolorie, rouge, labourée de milliers
d’égratignures — qui, en se cicatrisant ensuite, représentèrent en beau bleu le nom
turc d’Aziyadé.
Suivant la croyance musulmane, ce tatouage, comme toute autre marque ou défaut
de mon corps terrestre, devait me suivre dans l’éternité.
LIX

LOTI A PLUMKETT
Février 1877.
Oh  ! la belle nuit qu’il faisait... Plumkett, comme Stamboul était beau  !
A huit heures, j’avais quitté le Deerhound.
Quand, après avoir marché bien longtemps, j’arrivai à Galata, j’entrai chez leur
«madame» prendre en passant mon ami Achmet, et tous deux nous nous
acheminâmes vers Azar-kapou, par de solitaires quartiers musulmans.
Là, Plumkett, deux chemins se présentent à nous chaque soir, entre lesquels nous
devons choisir pour rejoindre Eyoub.
Traverser le grand pont de bateau qui mène à Stamboul, s’en aller à pied par le
Phanar, Balate et les cimetières, est une route directe et originale; mais c’est aussi, la
nuit, une route dangereuse que nous n’entreprenons guère qu’à trois, quand nous
avons avec nous notre fidèle Samuel.
Ce soir-là, nous avions pris un caïque au pont de Kara-Keui, pour nous rendre par
mer tranquillement à domicile.
Pas un souffle dans l’air, pas un mouvement sur l’eau, pas un bruit! Stamboul était
enveloppé d’un immense suaire de neige.
C’était un aspect imposant et septentrional, qu’on n’attendait point de la ville du soleil
et du ciel bleu.
Toutes ces collines, couvertes de milliers et de milliers de cases noires, défilaient en
silence sous nos yeux, confondues ce soir dans une monotone et sinistre teinte
blanche.
Au-dessus de ces fourmilières humaines ensevelies sous la neige, se dressaient les
masses grandioses des mosquées grises, et les pointes aiguës des minarets.
La lune, voilée dans les brouillards, promenait sur le tout sa lumière indécise et
bleue.
Quand nous arrivâmes à Eyoub, nous vîmes qu’une lueur filtrait à travers lescarreaux, les treillages et les épais rideaux de nos fenêtres: elle était là; la première,
elle était rendue au logis...
Voyez-vous, Plumkett, dans vos maisons d’Europe, bêtement accessibles à
vousmêmes et aux autres, vous ne pouvez point soupçonner ce bonheur d’arriver, qui vaut
à lui seul toutes les fatigues et tous les dangers...
LX
Un temps viendra où, de tout ce rêve d’amour, rien ne restera plus; un temps
viendra, où tout sera englouti avec nous-mêmes dans la nuit profonde; où tout ce qui
était nous aura disparu, tout jusqu’à nos noms gravés sur la pierre...
Il est un pays que j’aime et que je voudrais voir: la Circassie, avec ses sombres
montagnes et ses grandes forêts. Cette contrée exerce sur mon imagination un charme
qui lui vient d’Aziyadé  : là, elle a pris son sang et sa vie.
Quand je vois passer les farouches Circassiens, à moitié sauvages, enveloppés de
peaux de bêtes, quelque chose m’attire vers ces inconnus, parce que le sang de leurs
veines est pareil à celui de ma chérie.
Elle, elle se souvient d’un grand lac, au bord duquel elle pense qu’elle était née, d’un
village perdu dans les bois dont elle ne sait plus le nom, d’une plage où elle jouait en
plein air, avec les autres petits enfants des montagnards...
On voudrait reprendre sur le temps le passé de la bien-aimée, on voudrait avoir vu
sa figure d’enfant, sa figure de tous les âges; on voudrait l’avoir chérie petite fille,
l’avoir vue grandir dans ses bras à soi, sans que d’autres aient eu ses caresses, sans
qu’aucun autre ne l’ait possédée, ni aimée, ni touchée, ni vue. On est jaloux de son
passé, jaloux de tout ce qui, avant vous, a été donné à d’autres; jaloux des moindres
sentiments de son cœur, et des moindres paroles de sa bouche, que, avant vous,
d’autres ont entendues. L’heure présente ne suffit pas  ; il faudrait aussi tout le passé, et
encore tout l’avenir. On est là, les mains dans les mains; les poitrines se touchent, les
lèvres se pressent; on voudrait pouvoir se toucher sur tous les points à la fois, et avec
des sens plus subtils, on voudrait ne faire qu’un seul être et se fondre l’un dans
l’autre...
—Aziyadé, dis-je, raconte-moi un peu de petites histoires de ton enfance, et
parlemoi du vieux maître d’école de Canlidja.
Aziyadé sourit, et cherche dans sa tête quelque histoire nouvelle, entremêlée de
réflexions fraîches et de parenthèses bizarres. Les plus aimées de ces histoires, où les
hodjas (les sorciers) jouent ordinairement les grands premiers rôles, les plus aimées
sont les plus anciennes, celles qui sont déjà à moitié perdues dans sa mémoire, et ne
sont plus que des souvenirs furtifs de sa petite enfance.
—A toi, Loti, dit-elle ensuite. Continue; nous en étions restés à quand tu avais seize
ans...
Hélas!... Tout ce que je lui dis dans la langue de Tchengiz, dans d’autres langues, je
l’avais dit à d’autres! Tout ce qu’elle me dit, d’autres me l’avaient dit avant elle! Tous
ces mots sans suite, délicieusement insensés, qui s’entendent à peine, avant Aziyadé,
d’autres me les avaient répétés  !
Sous le charme d’autres jeunes femmes dont le souvenir est mort dans mon cœur,
j’ai aimé d’autres pays, d’autres sites, d’autres lieux, et tout est passé  !
J’avais fait avec une autre ce rêve d’amour infini: nous nous étions juré qu’après
nous être adorés sur la terre, nous être fondus ensemble tant qu’il y aurait de la vie
dans nos veines, nous irions encore dormir dans la même fosse, et que la même terre
nous reprendrait, pour que nos cendres fussent mêlées éternellement. Et tout cela estpassé, effacé, balayé  !... Je suis bien jeune encore, et je ne m’en souviens plus.
S’il y a une éternité, avec laquelle irai-je revivre ailleurs? Sera-ce avec elle, petite
Aziyadé, ou bien avec toi  ?
Qui pourrait bien démêler, dans ces extases inexpliquées, dans ces ivresses
dévorantes, qui pourrait bien démêler ce qui vient des sens, de ce qui vient du cœur?
Est-ce l’effort suprême de l’âme vers le ciel, ou la puissance aveugle de la nature, qui
veut se recréer et revivre? Perpétuelle question, que tous ceux qui ont vécu se sont
posée, tellement que c’est divaguer que de se la poser encore.
Nous croyons presque à l’union immatérielle et sans fin, parce que nous nous
aimons. Mais combien de milliers d’êtres qui y ont cru, depuis des milliers d’années
que les générations passent, combien qui se sont aimés et qui, tout illuminés d’espoir,
se sont endormis confiants, au mirage trompeur de la mort! Hélas! dans vingt ans,
dans dix ans peut-être, où serons-nous, pauvre Aziyadé? Couchés en terre, deux
débris ignorés, des centaines de lieues sans doute sépareront nos tombes, — et qui se
souviendra encore que nous nous sommes aimés  ?
Un temps viendra où, de tout ce rêve d’amour, rien ne restera plus. Un temps viendra
où nous serons perdus tous deux dans la nuit profonde, où rien ne survivra de
nousmêmes, où tout s’effacera, tout jusqu’à nos noms écrits sur nos pierres.
Les petites filles circassiennes viendront toujours de leurs montagnes dans les
harems de Constantinople. La chanson triste du muezzin retentira toujours dans le
silence des matinées d’hiver, — seulement, elle ne nous réveillera plus  !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
LXI
Le voyage à Angora, capitale des chats, était depuis longtemps en question.
J’obtiens de mes chefs l’autorisation de partir (permission de dix jours), à la condition
que je ne me mettrai là-bas dans aucune espèce de mauvais cas pouvant nécessiter
l’intervention de mon ambassade.
La bande s’organise à Scutari par un temps sans nuage; les derviches Riza-effendi,
Mahmoud-effendi, et plusieurs amis de Stamboul sont de l’expédition; il y a aussi des
dames turques, des domestiques et un grand nombre de bagages. La caravane
pittoresque défile au soleil, dans la longue avenue de cyprès qui traverse les grands
cimetières de Scutari. Le site est là d’une majesté funèbre; on a, de ces hauteurs, une
incomparable vue de Stamboul.
LXII
La neige retarde de plus en plus notre marche, à mesure que nous nous enfonçons
plus avant dans les montagnes. Impossible d’atteindre avant deux semaines la capitale
des chats.
Après trois jours de marche, je me décide à dire adieu à mes compagnons de route;
je tourne au sud avec Achmet et deux chevaux choisis, pour visiter Nicomédie et
Nicée, les vieilles villes de l’antiquité chrétienne.
J’emporte de cette première partie du voyage le souvenir d’une nature ombreuse et
sauvage, de fraîches fontaines, de profondes vallées, tapissées de chênes verts, de
fusains et de rhododendrons en fleurs, le tout par un beau temps d’hiver, et légèrement
saupoudré de neige.
Nous couchons dans des hane, dans des bouges sans nom.
Celui de Mudurlu est de tous le plus remarquable. Nous arrivons de nuit à Mudurlu;
nous montons au premier étage d’un vieux hane enfumé où dorment déjà pêle-mêledes tziganes et des montreurs d’ours. Immense pièce noire, si basse, que l’on y
marche en courbant la tête. Voici la table d’hôte: une vaste marmite où des objets
inqualifiables nagent dans une épaisse sauce; on la pose par terre, et chacun s’assied
alentour. Une seule et même serviette, longue à la vérité de plusieurs mètres, fait le
tour du public et sert à tout le monde.
Achmet déclare qu’il aime mieux périr de froid dehors que de dormir dans la
malpropreté de ce bouge. Au bout d’une heure cependant, transis et harassés de
fatigue, nous étions couchés et profondément endormis.
Nous nous levons avant le jour, pour aller, de la tête aux pieds, nous laver en plein
vent, dans l’eau claire d’une fontaine.
LXIII
Le soir d’après, nous arrivons à Ismidt (Nicomédie) à la nuit tombante. Nous étions
sans passeport et on nous arrête. Certain pacha est assez complaisant pour nous en
fabriquer deux de fantaisie, et, après de longs pourparlers, nous réussissons à ne pas
coucher au poste. Nos chevaux cependant sont saisis et dorment en fourrière.
Ismidt est une grande ville turque, assez civilisée, située au bord d’un golfe
admirable; les bazars y sont animés et pittoresques. Il est interdit aux habitants de se
promener après huit heures du soir, même en compagnie d’une lanterne.
J’ai bon souvenir de la matinée que nous passâmes dans ce pays, une première
matinée de printemps, avec un soleil déjà chaud, dans un beau ciel bleu. Bien
rassasiés tous deux d’un bon déjeuner de paysans, bien frais et dispos, et nos papiers
en règle, nous commençons l’ascension d’Orkhan-djiami. Nous grimpons par de petites
rues pleines d’herbes folles, aussi raides que des sentiers de chèvre. Les papillons se
promènent et les insectes bourdonnent; les oiseaux chantent le printemps, et la brise
est tiède. Les vieilles cases de bois, caduques et biscornues, sont peintes de fleurs et
d’arabesques; les cigognes nichent partout sur les toits, avec tant de sans-gêne que
leurs constructions empêchent plusieurs particuliers d’ouvrir leurs fenêtres.
Du haut de la djiami d’Orkhan, la vue plane sur le golfe d’Ismidt aux eaux bleues, sur
les fertiles plaines d’Asie, et sur l’Olympe de Brousse qui dresse là-haut tout au loin sa
grande cime neigeuse.
LXIV
D’Ismidt à Taouchandjil, de Taouchandjil à Kara-Moussar, deuxième étape où la
pluie nous prend.
De Kara-Moussar à Nicée (Isnik), course à cheval dans des montagnes sombres, par
temps de neige; l’hiver est revenu. Course semée de péripéties, un certain Ismaël,
accompagné de trois zéibeks armés jusqu’aux dents, ayant eu l’intention de nous
dévaliser. L’affaire s’arrange pour le mieux, grâce à une rencontre inattendue de
bachibozouks, et nous arrivons à Nicée, crottés seulement. Je présente avec
assurance mon passeport de sujet ottoman, fabrique du pacha d’Ismidt; l’autorité,
malgré mon langage encore hésitant, se laisse prendre à mon chapelet et à mon
costume  ; me voilà pour tout de bon un indiscutable effendi.
A Nicée, de vieux sanctuaires chrétiens des premiers siècles, une Aya-Sophia
(Sainte-Sophie), sœur aînée de nos plus anciennes églises d’Occident. Encore des
montreurs d’ours pour compagnons de chambrée.
Nous voulions rentrer par Brousse et Moudania; l’argent étant venu à manquer, nous
retournons à Kara-Moussar, où nos dernières piastres passent à déjeuner. Noustenons conseil, duquel conseil il résulte que je donne ma chemise à Achmet, qui va la
vendre. Cet argent suffit à payer notre retour et nous nous embarquons le cœur léger,
et la bourse aussi.
Nous voyons reparaître Stamboul avec joie. Ces quelques journées y ont changé
l’aspect de la nature; de nouvelles plantes ont poussé sur le toit de ma case; toute
une nichée de petits chiens, dernièrement nés sur le seuil de ma porte, commencent à
japer et à remuer la queue  ; leur maman nous fait grand accueil.
LXV
Aziyadé arriva le soir, me racontant combien elle avait été inquiète, et combien de
fois elle avait dit pour moi  :
—  Allah  ! Sélamet versen Loti  ! (Allah  ! protège Loti  !)
Elle m’apportait quelque chose de lourd, contenu dans une toute petite boîte, qui
sentait l’eau de roses comme tout ce qui venait d’elle. Sa figure rayonnait de joie en
me remettant ce petit objet mystérieux, très soigneusement caché dans sa robe.
—  Tiens, Loti, dit-elle, bon benden sana édié. (Ceci est un cadeau que je te fais.)
C’était une lourde bague en or martelé, sur laquelle était gravé son nom.
Depuis longtemps, elle rêvait de me donner une bague, sur laquelle j’emporterais
dans mon pays son nom gravé. Mais la pauvre petite n’avait pas d’argent; elle vivait
dans une large aisance, dans un luxe relatif; il lui était possible d’apporter chez moi
des pièces de soie brodée, des coussins et différents objets dont elle disposait sans
contrôle; mais on ne lui donnait que de petites sommes; tout passait à payer la
discrétion d’Emineh, sa servante, et il lui était difficile d’acheter une bague sur ses
économies. Alors elle avait songé à ses bijoux à elle; mais elle avait eu peur de les
envoyer vendre ou troquer au bazar des bijoutiers, et il avait fallu recourir aux
expédients. C’étaient ses propres bijoux, écrasés au marteau, en cachette, par un
forgeron de Scutari, qu’elle m’apportait aujourd’hui, transformés en une énorme bague,
irrégulière et massive.
Et je lui fis sur sa demande le serment que cette bague ne me quitterait jamais, que
je la porterais toute ma vie...
LXVI
C’était un matin radieux d’hiver, — de l’hiver si doux du Levant.
Aziyadé, qui avait quitté Eyoub une heure avant nous et descendu la Corne d’or en
robe grise, la remontait en robe rose pour aller rejoindre le harem de son maître, à
Mehmed-Fatih. — Elle était gaie et souriante sous son voile blanc; la vieille Kadidja
était auprès d’elle, et toutes deux étaient confortablement assises au fond de leur
caïque effilé, dont l’avant était orné de perles et de dorures.
Nous descendions, Achmet et moi, en sens inverse, étendus sur les coussins rouges
d’un long caïque à deux rameurs.
C’était le moment de la splendeur matinale de Constantinople; les palais et les
mosquées, encore roses sous le soleil levant, se réfléchissaient dans les profondeurs
tranquilles de la Corne d’or; des bandes de karabataks (de plongeons noirs)
exécutaient des cabrioles fantastiques autour des barques des pêcheurs, et
disparaissaient la tête la première dans l’eau froide et bleue.
Le hasard, ou la fantaisie de nos caiqdjis, fit que nos barques dorées passèrent l’une
près de l’autre, si près même que nos avirons furent engagés. Nos bateliers prirent le
temps de s’adresser à cette occasion les injures d’usage: «Chien! fils de chien!arrière-petit-fils de chien!» Et Kadidja crut pouvoir nous envoyer un sourire à la
dérobée, montrant ses longues dents blanches dans sa bouche noire.
Aziyadé, au contraire, passa sans sourciller.
Elle semblait uniquement occupée d’espiègleries de karabataks  :
—  Neh cheytan haivan  ! disait-elle à Kadidja. (Quel oiseau malin  !)
LXVII
«  Qui sait, quand la belle saison finira, lequel de nous sera encore en vie  ?
»Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps passe vite, elle ne
durera pas.
»  Écoutez la chanson du rossignol  : la saison vernale s’approche.
»  Le printemps a déployé un berceau de joie dans chaque bosquet.
»  Où l’amandier répand ses fleurs argentées.
»Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps passe vite, elle ne
{2}durera pas .  »
... Encore un printemps, les amandiers fleurissent, et moi, je vois avec terreur,
chaque saison qui m’entraîne plus avant dans la nuit, chaque année qui m’approche
du gouffre... Où vais-je, mon Dieu?... Qu’y a-t-il après? et qui sera près de moi quand
il faudra boire la sombre coupe  !...

«  C’est la saison de la joie et du plaisir  : la saison vernale est arrivée.
»  Ne fais pas de prière avec moi, ô prêtre  ; cela a son propre temps.  »
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .IV

MANÉ, THÉCEL, PHARÈS
I
Stamboul, 19 mars 1877.
L’ordre de départ était arrivé comme un coup de foudre  : le Deerhound était rappelé à
Southampton. J’avais remué ciel et terre pour éluder cet ordre et prolonger mon séjour
à Stamboul; j’avais frappé à toutes les portes, même à la porte de l’armée ottomane
qui fut bien près de s’ouvrir pour moi.
—Mon cher ami, avait dit le pacha, dans un anglais très pur, et avec cet air de
courtoisie parfaite des Turcs de bonne naissance, mon cher ami, avez-vous aussi
l’intention d’embrasser l’islamisme  ?
—Non, Excellence, dis-je; il me serait indifférent de me faire naturaliser ottoman, de
changer de nom et de patrie, mais, officiellement, je resterai chrétien.
—Bien, dit-il, j’aime mieux cela; l’islamisme n’est pas indispensable, et nous
n’aimons guère les renégats. Je crois pouvoir vous affirmer, continua le pacha, que vos
services ne seront pas admis à titre temporaire, votre gouvernement d’ailleurs s’y
opposerait; mais ils pourraient être admis à titre définitif. Voyez si vous voulez nous
rester. Il me semble difficile que vous ne partiez pas d’abord avec votre navire, car
nous avons peu de temps pour ces démarches; cela vous permettrait d’ailleurs de
réfléchir longuement à une détermination aussi grave, et vous nous reviendrez après.
Si cependant vous le désirez, je puis faire dès ce soir présenter votre requête à Sa
Majesté le Sultan, et j’ai tout lieu de croire que sa réponse vous sera favorable.
—Excellence, dis-je, j’aime mieux, si cela est possible, que la chose se décide
immédiatement; plus tard, vous m’oublieriez. Je vous demanderai seulement ensuite
un congé pour aller voir ma mère.
Je priai cependant qu’on m’accordât une heure, et je sortis pour réfléchir.
Cette heure me parut courte; les minutes s’enfuyaient comme des secondes, et mes
pensées se pressaient avec tumulte.
Je marchais au hasard dans les rues du vieux quartier musulman qui couvre les
hauteurs du Taxim, entre Péra et Foundoucli. Il faisait un temps sombre, lourd et tiède:
les vieilles cases de bois variaient de nuances, entre le gris foncé, le noir et le brun
rouge; sur les pavés secs, des femmes turques circulaient en petites pantoufles
jaunes, en se tenant enveloppées jusqu’aux yeux dans des pièces de soie écarlate ou
orange brodées d’or. On avait des échappées de perspective de trois cents mètres de
haut, sur le sérail blanc et ses jardins de cyprès noirs, sur Scutari et sur le Bosphore, à
demi voilés par des vapeurs bleues.
Abandonner son pays, abandonner son nom, c’est plus sérieux qu’on ne pense
quand cela devient une réalité pressante, et qu’il faut avant une heure avoir tranché la
question pour jamais. Aimerai-je encore Stamboul, quand j’y serai rivé pour la vie?
L’Angleterre, le train monotone de l’existence britannique, les amis fâcheux, les ingrats,
je laisse tout cela sans regrets et sans remords. Je m’attache à ce pays dans un
instant de crise suprême; au printemps, la guerre décidera de son sort et du mien. Je
serai le yuzbâchi Arif; aussi souvent que dans la marine de Sa Majesté, j’aurai des
congés pour aller voir là-bas ceux que j’aime, pour aller m’asseoir encore au foyer, à
Brightbury sous les vieux tilleuls.Mon Dieu, oui  !... pourquoi pas, yuzbâchi, turc pour de bon, et rester auprès d’elle...
Et je songeai à cet instant d’ivresse: rentrer à Eyoub, un beau jour, costumé en
yuzbâchi, en lui annonçant que je ne m’en vais plus.
Au bout d’une heure, ma décision était prise et irrévocable: partir et l’abandonner me
déchirait le cœur. Je me fis de nouveau introduire chez le pacha, pour lui donner le oui
solennel qui devait me lier pour jamais à la Turquie, et le prier de faire, le soir même,
présenter ma requête au sultan.
II
Quand je fus devant le pacha, je me sentis trembler, et un nuage passa devant mes
yeux  :
—Je vous remercie, Excellence, dis-je; je n’accepte pas. Veuillez seulement vous
souvenir de moi  ; quand je serai en Angleterre, peut-être vous écrirai-je...
III
Alors, il fallut pour tout de bon songer à partir.
Courant de porte en porte, j’expédiai le soir même les courses de Péra, remettant,
sans demander mon reste, des cartes P. P. C.
Achmet, en tenue de cérémonie, suivait à trois pas, portant mon manteau  :
—Ah! dit-il, ah! Loti, tu nous quittes et tu fais tes visites d’adieu; j’ai deviné cela,
moi. Eh bien, s’il est vrai que tu nous aimes, nous, et que ceux-là t’ennuient; s’il est
vrai que les conventions des autres ne sont pas faites pour toi, laisse-les; laisse ces
habits noirs qui sont laids, et ce chapeau qui est drôle. Viens vite à Stamboul avec
nous, et envoie promener tout ce monde.
Plusieurs de mes visites d’adieu furent manquées, par suite de ce discours
d’Achmet.
IV
Stamboul, 20 mars 1877.
Une dernière promenade avec Samuel. Nos instants sont comptés. Le temps
inexorable emporte ces dernières heures, après lesquelles nous nous séparerons pour
jamais  ! — des heures d’hiver, grises et froides, avec des rafales de mars.
Il était convenu qu’il allait s’embarquer pour son pays avant mon départ pour
l’Angleterre. Il m’avait demandé, comme dernière faveur, de le promener avec moi en
voiture ouverte jusqu’au coup de sifflet du paquebot.
Cet Achmet qui avait pris sa place, et devait dans l’avenir me suivre en Angleterre,
augmentait sa douleur; il était malade de chagrin. Il ne comprenait pas, le pauvre
Samuel, qu’il y avait un abîme entre son affection à lui, si tourmentée, et l’affection
limpide et fraternelle de Mihran-Achmet; que lui, Samuel, était une plante de serre
chaude, impossible à transplanter là-bas, sous mon toit paisible.
L’arabahdji nous mène grand train, au grand trot de ses chevaux. Samuel est
enveloppé comme un pacha dans mon manteau de fourrure, que je lui abandonne; sa
belle tête est pâle et triste; il regarde en silence défiler les quartiers de Stamboul, les
places immenses et désertes où poussent l’herbe et la mousse, les minarets
gigantesques, les vieilles mosquées décrépites, blanches sur le ciel gris, les vieux
monuments avec leur cachet d’antiquité et de délabrement, qui s’en vont en ruine
comme l’islamisme.
Stamboul est désolé et mort sous ce dernier vent d’hiver; les muezzins chantent laprière de trois heures  ; c’est l’heure du départ.
Je l’aimais bien pourtant, mon pauvre Samuel; je lui dis, comme on dit aux enfants,
que, pour lui aussi, je dois revenir, et que j’irai le voir à Salonique; mais il a compris,
lui, qu’il ne me reverra jamais, et ses larmes me brisent un peu le cœur.
V
21 mars.
Pauvre chère petite Aziyadé! le courage m’avait manqué pour lui dire à elle:
«  Après-demain, je vais partir.  »
Je rentrai le soir à la case. Le soleil couchant éclairait ma chambre de ses beaux
rayons rouges; le printemps était dans l’air. Les cafedjis s’étalaient dehors comme
dans les jours d’été; tous les hommes du voisinage, assis dans la rue, fumaient leur
narguilhé sous les amandiers blancs de fleurs.
Achmet était dans la confidence de mon départ. Nous faisions l’un et l’autre des
efforts inouïs de conversation; mais Aziyadé avait à moitié compris, et promenait sur
nous ses grands yeux interrogateurs; la nuit vint, et nous trouva silencieux comme des
morts.
A une heure à la turque (sept heures), Achmet apporta une certaine vieille caisse
qui, renversée, nous servait de table, et posa dessus notre souper de pauvres. (Nos
derniers arrangements avec le juif Isaac nous avaient laissés sans sou ni maille.)
C’était gai d’ordinaire, notre dîner à deux, et nous nous amusions nous-mêmes de
notre misère: deux personnages souvent habillés de soie et d’or, assis sur des tapis
de Turquie, et mangeant du pain sec sur le fond d’une vieille caisse.
Aziyadé s’était assise comme moi; mais sa part devant elle restait intacte; ses yeux
étaient attachés sur moi avec une fixité étrange, et nous avions peur l’un et l’autre de
rompre ce silence.
—  J’ai compris, va, Loti, dit-elle... C’est la dernière fois, n’est-ce pas  ?
Et ses larmes pressées commencèrent à tomber sur son pain sec.
—Non, Aziyadé, non, ma chérie! Demain encore, et je te le jure. Après, je ne sais
plus...
Achmet vit que le souper était inutile. Il emporta sans rien dire la vieille caisse, les
assiettes de terre, et se retira, nous laissant dans l’obscurité...
VI
Le lendemain, c’était le jour de tout arracher, de tout démolir, dans cette chère petite
case, meublée peu à peu avec amour, où chaque objet nous rappelait un souvenir.
Deux hamals que j’avais enrôlés pour cette besogne étaient là, attendant mes ordres
pour s’y mettre; j’imaginai de les envoyer dîner pour gagner du temps et retarder cette
destruction.
—Loti, dit Achmet, pourquoi ne dessines-tu pas ta chambre? Après les années,
quand la vieillesse sera venue, tu la regarderas et tu te souviendras de nous.
Et j’employai cette dernière heure à dessiner ma chambre turque. Les années auront
du mal à effacer le charme de ces souvenirs.
Quand Aziyadé vint, elle trouva des murailles nues, et tout en désarroi; c’était le
commencement de la fin. Plus que des caisses, des paquets et du désordre; les
aspects qu’elle avait aimés étaient détruits pour toujours. Les nattes blanches qui
couvraient les planchers, les tapis sur lesquels on se promenait nu-pieds, étaient partis
chez les juifs, tout avait repris l’air triste et misérable.Aziyadé entra presque gaie, s’étant monté la tête avec je ne sais quoi; elle ne put
cependant supporter l’aspect de cette chambre dénudée, et fondit en larmes.
VII
Elle m’avait demandé cette grâce des condamnés à mort, de faire ce dernier jour tout
ce qui lui plairait.
—Aujourd’hui, à tout ce que je demanderai, Loti, tu ne diras jamais non. Je veux
faire plusieurs choses à ma tête. Tu ne diras rien, et tu approuveras tout.
A neuf heures du soir, rentrant en caïque de Galata, j’entendis dans ma case un
tapage inusité  ; il en sortait des chants et une musique originale.
Dans l’appartement récemment incendié, au milieu d’un tourbillon de poussière,
s’agitait la chaîne d’une de ces danses turques qui ne finissent qu’après complet
épuisement des acteurs; des gens quelconques, matelots grecs ou musulmans,
ramassés sur la Corne d’or, dansaient avec fureur; on leur servait du raki, du mastic et
du café.
Les habitués de la case, Suleïman, le vieux Riza, les derviches Hassan et Mahmoud,
contemplaient ce spectacle avec stupéfaction.
La musique partait de ma chambre: j’y trouvai Aziyadé tournant elle-même la
manivelle d’une de ces grandes machines assourdissantes, orgues de Barbarie du
Levant qui jouent les danses turques sur des notes stridentes, avec accompagnement
de sonnettes et de chapeaux chinois.
Aziyadé était dévoilée, et les danseurs pouvaient, par la portière entr’ouverte,
apercevoir sa figure. C’était contraire à tous les usages, et aussi à la prudence la plus
élémentaire. On n’avait jamais vu dans le saint quartier d’Eyoub pareille scène ni pareil
scandale, et, si Achmet n’eût affirmé au public qu’elle était Arménienne, elle eût été
perdue.
Achmet, assis dans un coin, laissait faire avec soumission; c’était drôle et c’était
navrant; j’avais envie de rire, et son regard à elle me serrait le cœur. Les pauvres
petites filles qui poussent sans père ni mère à l’ombre des harems, sont pardonnables
de toutes leurs idées saugrenues, et on ne peut juger leurs actions avec les lois qui
régissent les femmes chrétiennes.
Elle tournait comme une folle la manivelle de cet orgue et tirait de ce grand meuble
des sons extravagants.
On a défini la musique turque: les accès d’une gaîté déchirante, et je compris
admirablement, ce soir-là, une si paradoxale définition.
Bientôt, intimidée de son œuvre, intimidée de son propre tapage, et toute honteuse
de se trouver sans voile à la vue de ces hommes, elle alla s’asseoir sur un large divan,
seul meuble qui restât dans la case, et, après avoir ordonné au joueur d’orgue de
continuer sa besogne, elle pria qu’on lui donnât comme aux autres une cigarette et du
café.
VIII
On avait, suivant la couleur et la forme consacrées, apporté à Aziyadé son café turc
dans une tasse bleue posée sur un pied de cuivre, et grande à peu près comme la
moitié d’un œuf.
Elle semblait plus calme et me regardait en souriant; ses yeux limpides et tristes me
demandaient pardon de cette foule et de ce vacarme; comme un enfant qui a
conscience d’avoir fait des sottises, et qui se sait chéri, elle demandait grâce avec sesyeux, qui avaient plus de charme et de persuasion que toute parole humaine.
Elle avait fait pour cette soirée une toilette qui la rendait étrangement belle; la
richesse orientale de son costume contrastait maintenant avec l’aspect de notre
demeure, redevenue sombre et misérable. Elle portait une de ces vestes à longues
basques dont les femmes turques d’aujourd’hui ont presque perdu le modèle, une
veste de soie violette semée de roses d’or. Un pantalon de soie jaune descendait
jusqu’à ses chevilles, jusqu’à ses petits pieds chaussés de pantoufles dorées. Sa
chemise en gaze de Brousse lamée d’argent, laissait échapper ses bras ronds, d’une
teinte mate et ambrée, frottés d’essence de roses. Ses cheveux bruns étaient divisés
en huit nattes, si épaisses, que deux d’entre elles auraient suffi au bonheur d’une
merveilleuse de Paris; ils s’étalaient à côté d’elle sur le divan, noués au bout par des
rubans jaunes, et mêlés de fils d’or, à la manière des femmes arméniennes. Une
masse d’autres petits cheveux plus courts et plus rebelles formaient nimbe autour de
ses joues rondes, d’une pâleur chaude et dorée. Des teintes d’un ambre plus foncé
entouraient ses paupières; et ses sourcils, très rapprochés d’ordinaire, se rejoignaient
ce soir-là avec une expression de profonde douleur.
Elle avait baissé les yeux, et on devinait seulement, sous ses cils, ses larges
prunelles glauques, penchées vers la terre; ses dents étaient serrées, et sa lèvre
rouge s’entr’ouvrait par une contraction nerveuse qui lui était familière. Ce mouvement
qui eût rendu laide une autre femme, la rendait, elle, plus charmante; il indiquait chez
elle la préoccupation ou la douleur, et découvrait deux rangées pareilles de toutes
petites perles blanches. On eût vendu son âme pour embrasser ces perles blanches, et
la contraction de cette lèvre rouge, et ces gencives qui semblaient faites de la pulpe
d’une cerise mûre.
Et j’admirais ma maîtresse; je me pénétrais à la dernière heure de ses traits
bienaimés pour les fixer dans mon souvenir. Le bruit déchirant de cette musique, la fumée
aromatisée du narguilhé amenaient doucement l’ivresse, cette légère ivresse orientale
qui est l’anéantissement du passé et l’oubli des heures sombres de la vie.
Et ce rêve insensé s’imposait à mon esprit: tout oublier, et rester près d’elle, jusqu’à
l’heure froide du désenchantement ou de la mort...
IX
On entendit au milieu de ce tapage un léger craquement de porcelaine: Aziyadé était
restée immobile, seulement elle venait de briser sa tasse dans sa main crispée, et les
débris tombaient à terre.
Le mal n’était pas grand; le café épais après avoir désagréablement sali ses doigts,
se répandit sur le plancher, et l’incident passa sans qu’aucun de nous fît mine de
l’avoir remarqué.
Cependant la tache s’élargissait par terre, et un liquide sombre tombait toujours de
sa main fermée, goutte à goutte d’abord, ensuite en mince filet noir. Une lanterne
éclairait misérablement cette chambre. Je m’approchai pour regarder: il y avait près
d’elle une mare de sang. La porcelaine brisée avait entaillé cruellement sa chair, et l’os
seulement avait arrêté cette coupure profonde.
Le sang de ma chérie coula une demi-heure, sans qu’on trouvât aucun moyen de
l’étancher.
On en emportait des cuvettes toutes rougies; on tenait sa main dans l’eau froide en
comprimant les lèvres de cette plaie: rien n’arrêtait ce sang, et Aziyadé, blanche
comme une jeune fille morte, s’était affaissée en fermant les yeux.
Achmet avait pris sa course pour aller réveiller une vieille femme à tête de sorcièrequi l’arrêta enfin avec des plantes et de la cendre.
La vieille, après avoir recommandé de lui tenir toute la nuit le bras vertical, et
réclamé trente piastres de salaire, fit quelques signes sur la blessure et disparut.
Il fallut ensuite congédier tous ces hommes et coucher l’enfant malade. Elle était
pour l’instant aussi froide qu’une statue de marbre, et complètement évanouie.
La nuit qui suivit fut sans sommeil pour nous deux.
Je la sentais souffrir; tout son corps se raidissait de douleur. Il fallait tenir
verticalement ce bras blessé, c’était la recommandation de l’affreuse vieille, et elle
souffrait moins ainsi. Je tenais moi-même ce bras nu qui avait la fièvre; toutes les
fibres vibraient et tremblaient, je les sentais aboutir à cette coupure profonde et
béante; il me semblait souffrir moi-même, comme si ma propre chair eût été coupée
jusqu’à l’os et non la sienne.
La lune éclairait des murailles nues, un plancher nu, une chambre vide; les meubles
absents, les tables de planches grossières dépouillées de leurs couvertures de soie,
éveillaient des idées de misère, de froid et de solitude; les chiens hurlaient au dehors
de cette manière lugubre qui, en Turquie comme en France, est réputée présage de
mort; le vent sifflait à notre porte, ou gémissait tout doucement comme un vieillard qui
va mourir.
Son désespoir me faisait mal, il était si profond et si résigné, qu’il eût attendri des
pierres. J’étais tout pour elle, le seul qu’elle eût aimé, et le seul qui l’eût jamais aimée,
et j’allais la quitter pour ne plus revenir.
—Pardon, Loti, disait-elle, de t’avoir donné ce tracas de me couper les doigts: je
t’empêche de dormir. Mais dors, Loti, cela ne fait rien que je souffre, puisque c’est fini
de moi-même.
—  Écoute, lui dis-je, Aziyadé, ma bien-aimée, veux-tu que je revienne  ?...
X
Un moment après, nous étions assis tous deux sur le bord de ce lit; je tenais
toujours son bras blessé, et aussi sa tête affaiblie, et, suivant la formule musulmane
des serments solennels, je lui jurais de revenir.
—Si tu es marié, Loti, disait-elle, cela ne fait rien. Je ne serai plus ta maîtresse, je
serai ta sœur. Marie-toi, Loti; c’est secondaire, cela! J’aime mieux ton âme. Te revoir
seulement, c’est tout ce que je demande à Allah. Après cela, je serai presque heureuse
encore, je vivrai pour t’attendre, tout ne sera pas fini pour Aziyadé.
Ensuite, elle commença à s’endormir tout doucement; le jour se mit à poindre, et je
la laissai, comme de coutume avant le soleil, dormant d’un bon sommeil tranquille.
XI
23 mars.
J’allai à bord et je revins à la hâte. Course de trois heures. J’annonçai à Aziyadé un
sursis de départ de deux jours.
C’est peu, deux jours, quand ce sont les derniers de l’existence, et qu’il faut se hâter
de jouir l’un de l’autre comme si on allait mourir.
La nouvelle de mon départ avait déjà circulé et je reçus plusieurs visites d’adieu de
mes voisins de Stamboul. Aziyadé s’enfermait dans la chambre de Samuel, et je
l’entendais pleurer. Les visiteurs aussi l’entendaient bien un peu, mais sa présence
fréquente chez moi avait déjà transpiré dans le voisinage, et elle était tacitement
admise. Achmet, d’ailleurs, avait affirmé la veille au soir au public qu’elle étaitArménienne  ; et cette assurance, donnée par un musulman, était sa sauvegarde.
—Nous nous étions toujours attendus, disait le derviche Hassan-effendi, à vous voir
disparaître ainsi, par une trappe ou un coup de baguette. Avant de partir, nous
direzvous, Arif ou Loti, qui vous êtes et ce que vous êtes venu faire parmi nous  ?
Hassan-effendi était de bonne foi; bien que lui et ses amis eussent désiré savoir qui
j’étais, ils l’ignoraient absolument parce qu’ils ne m’avaient jamais épié. On n’a pas
encore importé en Turquie le commissaire de police français, qui vous dépiste en trois
heures  ; on est libre d’y vivre tranquille et inconnu.
Je déclinai à Hassan-effendi mes noms et qualités, et nous nous fîmes la promesse
de nous écrire.
Aziyadé avait pleuré plusieurs heures  ; mais ses larmes étaient moins amères. L’idée
de me revoir commençait à prendre consistance dans son esprit et la rendait plus
calme. Elle commençait à dire  : «  Quand tu seras de retour...  »
—Je ne sais pas, Loti, disait-elle, si tu reviendras, — Allah seul le sait! Tous les
jours je répéterai. Allah! sélamet versen Loti! (Allah! protège Loti!) et Allah ensuite
fera selon sa volonté. Pourtant, reprenait-elle avec sérieux, comment pourrais-je
t’attendre un an, Loti? Comment cela se pourrait-il, quand je ne sais plus rester un
jour, non pas même une heure, sans te voir. Tu ne sais pas, toi, que les jours où tu es
de garde, je vais me promener en haut du Taxim, ou m’installer en visite chez ma mère
Béhidjé, parce que de là on aperçoit de loin le Deerhound. Tu vois bien, Loti, que c’est
impossible, et que, si tu reviens, Aziyadé sera morte...
XII
Achmet aura mission de me transmettre les lettres de Aziyadé et de lui faire passer
les miennes, voie de Kadidja, et il me faut une provision d’enveloppes à son adresse.
Or, Achmet ne sait point écrire, ni lui ni personne de sa famille; Aziyadé écrit trop
mal pour affronter la poste, et nous voilà tous les trois assis sous la tente de l’écrivain
public, faisant vignette d’Orient.
C’est très compliqué, l’adresse d’Achmet, et cela tient huit lignes  :
«A Achmet, fils d’Ibrahim, qui demeure à Yedi-Koulé, dans une traverse donnant sur
Arabahdjilar-Malessi, près de la mosquée. C’est la troisième maison après un tutundji,
et à côté il y a une vieille Arménienne qui vend des remèdes, et, en face, un derviche.  »
Aziyadé fait confectionner huit enveloppes semblables, qu’elle paye de son argent,
huit piastres blanches  ; après quoi, il lui faut de ma part le serment de m’en servir.
Elle cache sous son yachmak ses yeux pleins de larmes; ce serment ne la rassure
pas. D’abord, comment admettre qu’un papier parti tout seul de si loin puisse lui arriver
jamais? Et puis elle sait bien, elle, qu’avant longtemps, «Aziyadé sera oubliée pour
toujours  »  !
XIII
Le soir, nous remontions en caïque la Corne d’or; jamais nous n’avions tant couru
Stamboul ensemble en plein jour. Elle paraissait ne plus se soucier d’aucune
précaution, comme si tout était fini pour elle, et que le monde lui fût indifférent.
Nous avions pris un caïque à l’échelle d’Oun-Capan; le jour baissait, le soleil se
couchait derrière un ciel de tempête.
On voit rarement en Europe ciel si tourmenté et si noir; c’était, au nord, un de ces
terribles nuages arqués, à l’aspect de cataclysme, qui annoncent en Afrique les grands
orages.—Regarde, dis-je à Aziyadé, voilà le ciel que je voyais chaque soir dans le pays des
hommes noirs, où j’ai habité un an avec le frère que j’ai perdu  !
Du côté opposé, Stamboul, avec ses pointes aiguës, se frangeait sur une grande
déchirure jaune, d’une nuance éclatante et profonde, — éclairage fantastique et
presque funèbre.
Un vent terrible se leva tout à coup sur la Corne d’or; la nuit tombait et nous étions
transis de froid.
Les grands yeux d’Aziyadé étaient fixés sur les miens, regardant à une étrange
profondeur; ses prunelles semblaient se dilater à la lueur crépusculaire, et lire au fond
de mon âme. Je ne lui avais jamais vu ce regard et il me causait une impression
inconnue; c’était comme si les replis les plus secrets de moi-même eussent été tout à
coup pénétrés par elle, et examinés au scalpel. Son regard me posait à la dernière
heure cette interrogation suprême: «Qui es-tu, toi que j’ai tant aimé? Serai-je oubliée
bientôt comme une maîtresse de hasard, ou bien m’aimes-tu? As-tu dit vrai et dois-tu
revenir  ?  »
Les yeux fermés, je retrouve encore ce regard, cette tête blanche, seulement
indiquée sous les plis de mousseline du yachmak, et, par derrière, cette silhouette de
Stamboul, profilée sur ce ciel d’orage...
XIV
Nous débarquons encore une fois là-bas, sur cette petite place d’Eyoub que demain
je ne verrai plus.
Nous avions voulu jeter ensemble un dernier coup d’œil à notre demeure.
L’entrée en était encombrée de caisses et de paquets, et il y faisait déjà nuit. Achmet
découvrit dans un coin une vieille lanterne qu’il promena tristement dans notre
chambre vide. J’avais hâte de partir  ; je pris Aziyadé par la main et l’entraînai dehors.
Le ciel était toujours étrangement noir, menaçant d’un déluge  ; les cases et les pavés
se détachaient en clair sur ce ciel, bien que noirs par eux-mêmes. La rue était déserte
et balayée par des rafales qui faisaient tout trembler; deux femmes turques étaient
blotties dans une porte et nous examinaient curieusement. Je tournai la tête pour voir
encore cette demeure où je ne devais plus revenir, jeter un coup d’œil dernier sur ce
coin de la terre où j’avais trouvé un peu de bonheur...
XV
Nous traversons la petite place de la mosquée pour nous embarquer de nouveau. Un
caïque nous emporte à Azar-kapou, d’où nous devons rejoindre Galata, et puis
Tophané, Foundoucli, et le Deerhound.
Aziyadé a voulu venir me conduire; elle a juré d’être sage; elle est à cette dernière
heure d’un calme inattendu.
Nous traversons tout le tumulte de Galata; on ne nous avait jamais vus circuler
ensemble dans ces quartiers européens. Leur «madame» est sur sa porte à nous voir
passer; la présence de cette jeune femme voilée lui donne le mot de l’énigme qu’elle
avait depuis longtemps cherchée.
Nous passons Top-hané, pour nous enfoncer dans les quartiers solitaires de
SaliBazar, dans les larges avenues qui longent les grands harems.
Enfin, voici Foundoucli, où nous devons nous dire adieu.
Une voiture est là qui stationne, commandée par Achmet, pour ramener Aziyadé
dans sa demeure.Foundoucli est encore un coin de la vieille Turquie, qui semble détaché du fond de
Stamboul: petite place dallée, au bord de la mer, antique mosquée à croissant d’or,
entourée de tombes de derviches, et de sombres retraites d’oulémas.
L’orage est passé et le temps est radieux; on n’entend que le bruit lointain des
chiens errants qui jappent dans le silence du soir.
Huit heures sonnent à bord du Deerhound, l’heure à laquelle je dois rentrer. Un coup
de sifflet m’annonce qu’un canot du bord va venir ici me prendre. Le voilà qui se
détache de la masse noire du navire, et qui lentement s’approche de nous. C’est
l’heure triste, l’heure inexorable des adieux  !
J’embrasse ses lèvres et ses mains. Ses mains tremblent légèrement; cela à part,
elle est aussi calme que moi-même, et sa chair est glacée.
Le canot est rendu: elle et Achmet se retirent dans un angle obscur de la mosquée;
je pars, et je les perds de vue  !
Un instant après, j’entends le roulement rapide de la voiture qui emporte pour
toujours ma bien-aimée!... bruit aussi sinistre que celui de la terre qui roule sur une
tombe chérie.
C’est bien fini sans retour! si je reviens jamais comme je l’ai juré, les années auront
secoué sur tout cela leur cendre, ou bien j’aurai creusé l’abîme entre nous deux en en
épousant une autre, et elle ne m’appartiendra plus.
Et il me prit une rage folle de courir après cette voiture, de retenir ma chérie dans
mes bras, de nouer mes bras autour d’elle, pendant que nous nous aimions encore de
toute la force de notre âme, et de ne plus les ouvrir qu’à l’heure de la mort.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
XVI
24 mars.
Un matin pluvieux de mars, un vieux juif déménage la maison d’Arif. Achmet surveille
cette opération d’un œil morne.
—  Achmet, où va votre maître  ? disent les voisins matineux sortis sur leur porte.
—  Je ne sais pas, répond Achmet.
Des caisses mouillées, des paquets trempés de pluie, s’embarquent dans un caïque,
et s’en vont on ne sait où, descendant la Corne d’or du côté de la mer.
Et c’est fini d’Arif, le personnage a cessé d’exister.
Tout ce rêve oriental est achevé; cette étape de mon existence, la dernière sans
doute qui aura du charme, est passée sans retour, et le temps peut-être en balayera
jusqu’au souvenir.
XVII
Quand Achmet vint à bord, escortant ce convoi de bagages, je lui annonçai qu’un
nouveau sursis nous était accordé, de vingt-quatre heures au moins. Il ventait tempête
du côté de Marmara.
—Allons encore courir Stamboul, lui dis-je; ce sera comme une promenade
posthume, qui aura son charme de tristesse. Mais elle, je ne la reverrai plus  !
Et j’allai déposer mes habits européens chez leur «madame»; Arif-effendi en
personne sortit encore une fois de ce bouge, et passa les ponts, un chapelet à la main,
avec l’air grave et la tenue correcte des bons musulmans qui se prennent au sérieux et
s’en vont pieusement faire leurs prières. Achmet marchait à côté de lui, revêtu de ses
plus beaux habits. Il avait demandé de régler lui-même le programme de cette dernièrejournée, et se renfermait pour l’instant dans un deuil silencieux.
XVIII
Après avoir couru tous les recoins familiers du vieux Stamboul, fumé un grand
nombre de narguilhés et fait station à toutes les mosquées, nous nous retrouvons le
soir à Eyoub, ramenés encore une fois vers ce lieu, où je ne suis plus qu’un étranger
sans gîte, dont le souvenir même sera bientôt effacé.
Mon entrée au café de Suleïman produit sensation: on m’avait considéré comme un
personnage disparu, éteint pour tout de bon et pour jamais.
L’assistance, ce soir, y est nombreuse et fort mêlée: beaucoup de têtes entièrement
nouvelles, de provenance inconnue  ; un public de cour des Miracles, ou peu s’en faut.
Achmet cependant organise pour moi une fête d’adieu et commande un orchestre:
deux hautbois à l’aigre voix de cornemuse, un orgue et une grosse caisse.
Je consens à ces préparatifs sur la promesse formelle qu’on ne brisera rien, et que
je ne verrai pas couler de sang.
Nous allons nous étourdir ce soir  ; pour mon compte, je ne demande pas mieux.
On m’apporte mon narguilhé et ma tasse de café turc, qu’un enfant est chargé de
renouveler tous les quarts d’heure, et Achmet, prenant les assistants par la main, les
forme en cercle et les invite à danser.
Une longue chaîne de figures bizarres commence à s’agiter devant moi, à la lueur
troublée des lanternes; une musique assourdissante fait trembler les poutres de cette
masure; les ustensiles de cuivre pendus aux murailles noires s’ébranlent et donnent
des vibrations métalliques; les hautbois poussent des notes stridentes, et la gaîté
déchirante éclate avec frénésie.
Au bout d’une heure, tous étaient grisés de mouvement et de tapage; la fête était à
souhait.
Je n’y voyais plus moi-même qu’à travers un nuage, ma tête s’emplissait de pensées
étranges et incohérentes. Les groupes, exténués et haletants, passaient et repassaient
dans l’obscurité. La danse tourbillonnait toujours, et Achmet, à chaque tour, brisait une
vitre du revers de sa main.
Une à une, toutes les vitres de l’établissement tombaient à terre, et se pulvérisaient
sous les pieds des danseurs; les mains d’Achmet, labourées de coupures profondes,
ensanglantaient le plancher...
Il paraît qu’il faut du bruit et du sang aux douleurs turques.
J’étais écœuré de cette fête, inquiet aussi pour l’avenir de voir Achmet faire de
pareilles sottises et se soucier si peu de ses promesses.
Je me levai pour sortir; Achmet comprit et me suivit en silence. L’air froid du dehors
nous rendit le calme et la possession de nous-mêmes.
—  Loti, dit Achmet, où vas-tu  ?
—A bord, répondis-je; je ne te connais plus; je tiendrai mes promesses comme tu
as ce soir tenu les tiennes, tu ne me reverras jamais.
Et j’allai plus loin discuter avec un batelier attardé le prix d’un passage pour Galata.
—  Loti, dit Achmet, pardonne-moi, tu ne peux pas laisser ainsi ton frère  !
Et il commença à me supplier en pleurant.
Moi non plus, je ne voulais pas le laisser ainsi, mais j’avais jugé qu’une pénitence et
une semonce lui étaient nécessaires, et je restais inexorable.
Alors, il chercha à me retenir avec ses mains pleines de sang, et s’accrocha à moi
avec désespoir. Je le repoussai violemment et le lançai contre une pile de bois qui
s’écroula avec fracas. Des bachibozouks de patrouille qui passaient nous prirent pourdes malfaiteurs, et s’approchèrent avec un fanal.
Nous étions au bord de l’eau, dans un endroit solitaire de la banlieue, loin des murs
de Stamboul, et ces mains rouges représentaient mal.
—  Ce n’est rien, dis-je  ; seulement, ce garçon a bu, et je le ramenais chez lui.
Alors, je pris Achmet par la main, et l’emmenai chez sa sœur Eriknaz, qui, après
avoir pansé ses doigts, lui fit un long sermon et l’envoya coucher.
XIX
26 mars.
Encore un jour, — dernier sursis de notre départ.
Encore un jour, encore une toilette chez leur «madame» et je me retrouve à
Stamboul.
Il fait temps sombre d’orage, la brise est tiède et douce. Nous fumons un narguilhé
de deux heures sous les arcades mauresques de la rue du Sultan-Sélim. — Les
colonnades blanches, déformées par les années, alternent avec les kiosques
funéraires et les alignements de tombeaux. Des branches d’arbre, toutes roses de
fleurs, passent par-dessus les murailles grises; de fraîches plantes croissent partout,
et courent gaîment sur les vieux marbres sacrés.
J’aime ce pays, et tous ces détails me charment; je l’aime parce que c’est le sien et
qu’elle a tout animé de sa présence, — elle qui est encore là tout près, et que
cependant je ne verrai plus.
Le soleil couchant nous trouve assis devant la mosquée de Mehmed-Fatih, sur
certain banc où nous avons autrefois passé de longues heures. Par-ci, par-là, des
groupes de musulmans, éparpillés sur l’immense place, fument en causant, et goûtent
avec nonchalance les charmes d’une soirée de printemps.
Le ciel est redevenu calme et sans nuages; j’aime ce lieu, j’aime cette vie d’Orient,
j’ai peine à me figurer qu’elle est finie et que je vais partir.
Je regarde ce vieux portique noir, là-bas, et cette rue déserte qui s’enfonce dans un
bas-fond sombre. C’est là qu’elle habite, et, en m’avançant de quelques pas, je verrais
encore sa demeure.
Achmet a suivi mon regard et m’examine avec inquiétude: il a deviné ce que je
pense, et compris ce que je veux faire.
—  Ah  ! dit-il, Loti, aie pitié d’elle si tu l’aimes  ! Tu lui as dit adieu  ; à présent, laisse-la  !
Mais j’avais résolu de la voir, et j’étais sans force contre moi-même.
Achmet plaida avec larmes la cause de la raison, la cause même du simple bon
sens: Abeddin était là, le vieil Abeddin, son maître, et toute tentative pour la voir
devenait insensée.
—  D’ailleurs, disait-il, si même elle sortait, tu n’as plus de maison pour la recevoir. Où
trouverais-tu, Loti, dans Stamboul, l’hospitalité pour toi et la femme d’un autre? Si elle
te voit ou si les femmes lui disent que tu es là, elle se perdra comme une folle, et,
demain, tu la laisseras dans la rue. Cela t’est égal, à toi qui vas partir; mais, Loti, si tu
fais cela, je te déteste et tu n’as pas de cœur.
Achmet baissa la tête, et se mit à frapper du pied contre le sol, parti qu’il avait
coutume de prendre quand ma volonté dominait la sienne.
Je le laissai faire, et je me dirigeai vers le portique.
Je m’adossai contre un pilier, plongeant les yeux dans la rue sombre et déserte: on
eût dit la rue d’une ville morte.
Pas une fenêtre ouverte, pas un passant, pas un bruit; seulement, de l’herbe
croissant entre les pierres, et, gisant sur le pavé, deux carcasses desséchées dechiens morts.
C’était un quartier aristocratique: les vieilles maisons, bâties en planches de
nuances foncées, décelaient une opulence mystérieuse; des balcons fermés, des
shaknisirs en grande saillie, débordant sur la rue triste; derrière les grilles de fer, des
treillages discrets en lattes de frêne, sur lesquels des artistes d’autrefois avaient peint
des arbres et des oiseaux. Toutes les fenêtres de Stamboul sont peintes et fermées de
cette manière.
Dans les villes d’Occident, la vie du dedans se devine au dehors; les passants, par
l’ouverture des rideaux, découvrent des têtes humaines, jeunes ou vieilles, laides ou
gracieuses.
Le regard ne plonge jamais dans une demeure turque. Si la porte s’ouvre pour
laisser passer un visiteur, elle s’entre-bâille seulement; quelqu’un est derrière, qui la
referme aussitôt. L’intérieur ne se devine jamais.
Cette grande maison là-bas, peinte en rouge sombre, c’est celle d’Aziyadé. La porte
est surmontée d’un soleil, d’une étoile et d’un croissant; le tout en planches
vermoulues. Les peintures qui ornent les treillages des shaknisirs représentent des
tulipes bleues mêlées à des papillons jaunes. Pas un mouvement n’indique qu’un être
vivant l’habite; on ne sait jamais si, des fenêtres d’une maison turque, quelqu’un vous
regarde ou ne vous regarde pas.
Derrière moi, là-haut, la grande place est dorée par le soleil couchant; ici, dans la
rue, tout est déjà dans l’ombre.
Je me cache à moitié derrière un pan de muraille, je regarde cette maison, et mon
cœur bat terriblement.
Je pense à ce jour où je l’avais vue, et pour la première fois de ma vie, derrière les
grilles de la maison de Salonique. Je ne sais plus ce que je veux, ni ce que je suis
venu chercher; j’ai peur que les autres femmes ne rient de moi; j’ai peur d’être ridicule,
et surtout j’ai peur de la perdre...
XX
Quand je remontai sur la place de Mehmed-Fatih, le soleil dorait en plein l’immense
mosquée, les portiques arabes et les minarets gigantesques. Les oulémas qui sortaient
de la prière du soir s’étaient tous arrêtés sur le seuil, et s’étageaient dans la lumière
sur les grandes marches de pierre. La foule accourait vers eux et les entourait: au
milieu du groupe, un jeune homme montrait le ciel, un jeune homme qui avait une
admirable tête mystique. Le turban blanc des oulémas entourait son beau front large;
son visage était pâle, sa barbe et ses grands yeux étaient noirs comme de l’ébène.
Il montrait en haut un point invisible, il regardait avec extase dans la profondeur du
ciel bleu et disait  :
—  Voilà Dieu  ! Regardez tous  ! Je vois Allah  ! Je vois l’Éternel  !
Et nous courûmes, Achmet et moi, comme la foule, auprès de l’ouléma qui voyait
Allah.
XXI
Nous ne vîmes rien, hélas! Nous en aurions eu besoin cependant. Alors, comme
toujours, j’aurais donné ma vie pour cette vision divine, ma vie seulement pour un
signe du ciel, ma vie pour une simple manifestation du surnaturel.
—  Il ment, disait Achmet  ; quel est l’homme qui a jamais vu Allah  ?
—Ah! c’est vous, Loti, dit l’ouléma Izzet; vous aussi, vous voulez voir Allah? Allah,dit-il en souriant, ne se montre pas aux infidèles.
—  Il est fou, dirent les derviches.
Et on emmena le visionnaire dans sa cellule.
Achmet avait profité de cette diversion pour m’entraîner sur le versant de Marmara,
le plus loin d’elle possible. La nuit vint et nous trouva à moitié égarés.
XXII
Nous dînons sous les porches de la rue du Sultan-Sélim. Il est déjà tard pour
Stamboul  ; les Turcs se couchent avec le soleil.
L’une après l’autre, les étoiles s’allument dans le ciel pur; la lune éclaire la rue large
et déserte, les arcades arabes et les vieilles tombes. De loin en loin un café turc
encore ouvert jette une lueur rouge sur les pavés gris; les passants sont rares et
circulent le fanal à la main; par-ci par-là, de petites lampes tristes brûlent dans les
kiosques funéraires. Je vois pour la dernière fois ces tableaux familiers; demain, à
pareille heure, je serai loin de ce pays.
—Nous allons descendre jusqu’à Oun-Capan, dit Achmet, qui a ce soir encore
l’autorisation de faire le programme; nous prendrons des chevaux jusqu’à Balate, un
caïque jusqu’à Pri-pacha, et nous irons coucher chez Eriknaz qui nous attend.
Nous nous perdons pour aller à Oun-Capan, et les chiens aboient après nos
lanternes; nous connaissons bien cependant notre Stamboul, mais les vieux Turcs
eux-mêmes se perdent la nuit dans ces dédales. Personne pour nous indiquer la route  ;
toujours les mêmes petites rues, qui montent, descendent et se contournent sans motif
plausible, comme les sentiers d’un labyrinthe.
A Oun-Capan, à l’entrée du Phanar, deux chevaux nous attendent.
Un coureur nous précède, porteur d’un fanal de deux mètres de haut, et nous
partons comme le vent.
Le sombre et interminable Phanar est endormi; tout y est silencieux. Dans les rues
où nous courons, le soleil en plein midi hésite à descendre, et deux chevaux ont peine
à passer de front. D’un côté, c’est la grande muraille de Stamboul; de l’autre, de
hautes maisons bardées de fer et plus vieilles que l’islam, qui s’élargissent par le haut,
et font voûte sur la ruelle humide. Il faut courber la tête en passant à cheval sous les
balcons des maisons byzantines, qui tendent au-dessus de vous dans l’obscurité
profonde leurs gros bras de pierre.
C’est le chemin que nous faisions chaque soir pour rejoindre le logis d’Eyoub;
arrivés à Balate, nous en sommes bien près, mais ce logis n’existe plus...
Nous réveillons un batelier qui nous mène en caïque sur l’autre rive...
Là, c’est la campagne, et de grands cyprès noirs se dressent au milieu des platanes.
Nous commençons aux lanternes l’ascension des sentiers qui mènent à la case
d’Eriknaz.
XXIII
Eriknaz-hanum est d’une laideur agréable et distinguée, blanche comme de la cire,
les yeux et les sourcils noirs comme l’aile du corbeau. Elle nous reçoit sans voile,
comme une femme franque.
Tout son intérieur respire l’ordre, l’aisance, et la plus stricte propreté. Ses amies
Murrah et Fenzilé, qui veillaient avec elle, à notre arrivée prennent la fuite en se
cachant le visage. Elles étaient occupées à broder de paillettes d’or de petites
pantoufles rouges, à bouts retroussés comme des trompettes.Mon amie Alemshah, fille d’Eriknaz et nièce d’Achmet, vient prendre sa place
habituelle sur mes genoux et s’y endort; c’est une jolie petite créature de trois ans, aux
grands yeux de jais, mignonne et proprette comme une poupée.
Après le café et la cigarette, on nous apporte deux matelas blancs, deux yatags
blancs, deux couvre-pieds blancs, le tout comme neige; Eriknaz et Alemshah se
retirent en nous souhaitant bonne nuit, et nous nous endormons tous deux d’un
profond sommeil.
Un soleil radieux vient de grand matin nous éveiller, et quatre à quatre nous
dégringolons les sentiers qui mènent à la Corne d’or. Un caïque matinal est là qui nous
attend.
La multitude des cases noires de Pri-pacha, étagées là-haut en pyramide, baignent
dans la lumière orangée, et toutes les vitres étincellent. Eriknaz et Alemshah nous
regardent de loin partir, perchées, en robes rouges, au soleil levant, sur le toit de leur
maison.
Voici Eyoub qui passe, voici le café de Suleïman, la petite place de la mosquée, et la
case d’Arif-effendi, en pleine lumière du matin. Personne au bord de l’eau; tout encore
est clos et endormi.
Ma demeure, que j’ai si souvent vue sombre et triste, sous la neige et le vent du
nord, me laisse comme dernière image un éblouissement de soleil.
Ce dernier lever du jour est d’une splendeur inaccoutumée; tout le long de la Corne
d’or, depuis Eyoub jusqu’au sérail, les dômes et les minarets se dessinent sur le ciel
limpide en teintes roses ou irisées. Les caïques dorés commencent à circuler par
centaines, chargés de passants pittoresques ou de femmes voilées.
Au bout d’une heure, nous sommes à bord. Tout y est sens dessus dessous, et c’est
bien le départ cette fois.
Il est fixé pour midi.
XXIV
—Viens, Loti, dit Achmet; allons encore à Stamboul, fumer notre narguilhé
ensemble pour la dernière fois...
Nous traversons en courant Sali-Bazar, Tophané, Galata. Nous voici au pont de
Stamboul.
La foule se presse sous un soleil brûlant; c’est bien le printemps, pour tout de bon,
qui arrive comme moi je m’en vais. La grande lumière de midi ruisselle sur tout cet
ensemble de murailles, de dômes et de minarets, qui couronnent là-haut Stamboul;
elle s’éparpille sur une foule bariolée, vêtue des couleurs les plus voyantes de
l’arc-enciel.
Les bateaux arrivent et partent, chargés d’un public pittoresque; les marchands
ambulants hurlent à tue-tête, en bousculant la foule.
Nous connaissons tous ces bateaux qui nous ont transportés à tous les points du
Bosphore; nous connaissons sur le pont de Stamboul toutes les échoppes, tous les
passants, même tous les mendiants, la collection complète des estropiés, aveugles,
manchots, becs-de-lièvre et culs-de-jatte  ! Toute la truanderie turque est aujourd’hui sur
pied; je distribue des aumônes à tout ce monde, et recueille toute une kyrielle de
bénédictions et de salams.
Nous nous arrêtons à Stamboul, sur la grande place de Jeni-djami, devant la
mosquée. Pour la dernière fois de ma vie, je jouis du plaisir d’être en Turc, assis à côté
de mon ami Achmet, fumant un narguilhé au milieu de ce décor oriental.
Aujourd’hui, c’est une vraie fête du printemps, un étalage de costumes et decouleurs. Tout le monde est dehors, assis sous les platanes, autour des fontaines de
marbre, sous les berceaux de vignes qui se couvriront bientôt de feuilles tendres. Les
barbiers ont établi leurs ateliers dans la rue et opèrent en plein air; les bons
musulmans se font gravement raser la tête, en réservant au sommet la mèche par
laquelle Mahomet viendra les prendre pour les porter en paradis.
... Qui me portera, moi, dans un paradis quelconque? quelque part ailleurs que dans
ce vieux monde qui me fatigue et m’ennuie, quelque part où rien ne changera plus,
quelque part où je ne serai pas perpétuellement séparé de ce que j’aime ou de ce que
j’ai aimé  ?
Si quelqu’un pouvait me donner seulement la foi musulmane, comme j’irais, en
pleurant de joie, embrasser le drapeau vert du prophète  !
—  Digression stupide, à propos d’une queue réservée sur le sommet de la tête...
XXV
—  Loti, dit Achmet, explique-moi un peu le voyage que tu vas faire.
—Achmet, dis-je, quand j’aurai traversé la mer de Marmara, l’Ak-Déniz (la mer
vieille), comme vous l’appelez, j’en traverserai une beaucoup plus grande pour aller au
pays des Grecs, une plus grande encore pour aller au pays des Italiens, le pays de ta
«madame», et puis encore une plus grande pour atteindre la pointe d’Espagne. Si au
moins je restais dans cette mer si bleue, la Méditerranée, je serais moins loin de vous;
ce serait encore un peu votre ciel, et les bateaux qui font le va-et-vient du Levant
m’apporteraient souvent des nouvelles de la Turquie! Mais j’entrerai dans une autre
mer, tellement immense, que tu n’as aucune idée d’une étendue pareille, et il me
faudra, là, naviguer plusieurs jours en remontant vers l’étoile (le nord) pour arriver dans
mon pays — dans mon pays, où nous voyons plus souvent la pluie que le beau temps,
et les nuages que le soleil.
»Je serai là-bas bien loin de vous et cette contrée ne ressemble guère à la tienne;
tout y est plus pâle, et les couleurs de toute chose y sont plus ternes; c’est comme ici
quand il fait de la brume, encore est-ce moins transparent.
»Le pays est si plat, que tu n’en as jamais vu de semblable, si ce n’est quand tu es
allé en Arabie, faire à la Mecque le pèlerinage que tout bon musulman doit au tombeau
du prophète; seulement, au lieu de sable, c’est de l’herbe verte et de grands champs
labourés. Les maisons sont toutes carrées et pareilles; pour perspective, on n’a guère
que le mur de son voisin, et souvent cette platitude vous étouffe, on voudrait s’élever
pour voir plus loin.
»Encore n’y a-t-il pas, comme en Turquie, des escaliers pour monter sur les toits, et,
moi qui te parle, ayant un jour eu l’idée de me promener sur ma maison, je me suis vu
passer dans mon quartier pour un garçon excentrique.
»Tout le monde est à l’uniforme, paletot gris, chapeau ou casquette, et c’est pis qu’à
Péra. Tout est prévu, réglé, numéroté; il y a des lois sur tout et des règlements pour
tout le monde, si bien que le dernier des cuistres, marchand de bonneterie ou garçon
coiffeur, a les mêmes droits à vivre qu’un garçon intelligent et déterminé, comme toi ou
moi par exemple.
»Enfin, croirais-tu, mon cher Achmedim, que, pour le quart de ce que nous faisons
journellement à Stamboul, on aurait dans mon pays des pourparlers d’une heure avec
le commissaire de police  !
Achmet comprit très bien cet aperçu de civilisation occidentale, et resta un instant
rêveur.
—Pourquoi, dit-il, après la guerre, n’amènerais-tu pas ta famille en Turquie d’Asie,Loti  ?

—Loti, dit Achmet, je veux que tu emportes ce chapelet qui me vient de mon père
Ibrahim, et promets-moi qu’il ne te quittera jamais. Je sais bien, reprit-il en pleurant,
que je ne te reverrai plus. Dans un mois, nous aurons la guerre; c’est fini des pauvres
Turcs, c’est fini de Stamboul, les Moscov nous détruiront tous, et, quand tu reviendras,
Loti, ton Achmet sera mort.
»Son corps restera quelque part dans la campagne, du côté du Nord; il n’aura
même pas une petite tombe en marbre gris, sous les cyprès, dans le cimetière de
Kassim-Pacha; Aziyadé sera passée en Asie, et tu ne retrouveras plus sa trace,
personne ne pourra plus te parler d’elle. Loti, dit-il en pleurant, reste avec ton frère  !
Hélas! Je crains ces Moscov autant que lui-même, je tremble à cette idée horrible
que je pourrais en effet perdre sa trace, et que je ne trouverais plus personne au
monde qui pût jamais me parler d’elle  !...
XXVI
Les muezzins montent à leurs minarets, c’est l’heure du namaze de midi; il est
temps de partir.
En passant par Galata, je vais saluer leur «madame». J’embrasserais presque cette
vieille coquine.
Achmet me reconduit à bord, où nous nous disons adieu au milieu du tohu-bohu des
visites et de l’appareillage.
Nous partons, et Stamboul s’éloigne...
XXVII
En mer, 27 mars 1877.
Un pâle soleil de mars se couche sur la mer de Marmara. L’air du large est vif et
froid. Les côtes, tristes et nues, s’éloignent dans la brume du soir. Est-ce fini, mon
Dieu, et ne la verrai-je plus  ?
Stamboul a disparu; les plus hauts dômes des plus hautes mosquées, tout s’est
perdu dans l’éloignement, tout s’est effacé. Je voudrais seulement une minute la voir,
je donnerais ma vie pour seulement toucher sa main; j’ai une envie folle de sa
présence.
J’ai encore dans la tête tout le tapage de l’Orient, les foules de Constantinople,
l’agitation du départ, et ce calme de la mer m’oppresse.
Si elle était là, je pleurerais, ce que je n’ai pu faire; je mettrais ma tête sur ses
genoux et je pleurerais comme un enfant; elle me verrait pleurer et elle aurait
confiance. J’ai été bien tranquille et bien froid en lui disant adieu.
Et je l’adore pourtant. En dehors de toute ivresse, je l’aime, de l’affection la plus
tendre et la plus pure; j’aime son âme et son cœur qui sont à moi; je l’aimerai encore
au delà de la jeunesse, au delà du charme des sens, dans l’avenir mystérieux qui nous
apportera la vieillesse et la mort.
Ce calme de la mer, ce ciel pâle de mars me serrent le cœur. Je souffre bien, mon
Dieu; c’est une angoisse comme si je l’avais vue mourir. J’embrasse ce qui me vient
d’elle  ; je voudrais pleurer, et je ne le puis même pas.
Elle est à cette heure dans son harem, ma bien-aimée, dans quelque appartement
de cette demeure si sombre et si grillée, étendue, sans paroles et sans larmes,
anéantie, à l’approche de la nuit.
Achmet est resté, nous suivant des yeux, assis sur le quai de Foundoucli; je l’aiperdu de vue en même temps que ce coin familier de Constantinople, où, chaque soir,
Samuel ou lui venaient m’attendre.
Lui aussi pense que je ne reviendrai plus.
Pauvre petit ami Achmet, je l’aimais bien, celui-là encore; son amitié m’était douce
et bienfaisante.
C’est fini de l’Orient, le rêve est achevé. La patrie est devant nous; dans ce paisible
petit Brightbury là-bas, on m’attend avec bonheur. Moi aussi, je les aime tous, mais
qu’il est triste ce foyer qui m’attend.
Je revois ce nid, chéri pourtant, où s’est passée mon enfance, les vieux murs et le
lierre, le ciel gris du Yorkshire, les vieux toits, la mousse et les tilleuls, témoins
d’autrefois, témoins des premiers rêves et du bonheur que rien dans le monde ne peut
plus me rendre.
Souvent déjà j’y suis revenu, au foyer, le cœur tourmenté et déchiré; j’y ai rapporté
bien des passions, bien des espérances, toujours brisées; il est rempli de poignants
souvenirs, son calme béni n’a plus sur moi son action salutaire; j’étoufferai là,
maintenant, comme une plante privée de soleil...
XXVIII

A LOTI, DE SA SŒUR
Brightbury, avril 1877.
Cher frère aimé, je veux, moi aussi, te souhaiter la bienvenue dans notre pays.
Fasse Celui auquel je me confie que tu t’y trouves bien et que notre tendresse
adoucisse tes peines! Il me semble que nous ne négligerons rien pour cela, nous
sommes pleins de la joie de ton retour.
Je fais souvent la réflexion qu’alors qu’on est si aimé, si chéri, et qu’on est l’affection
et la pensée dominante de tant de cœurs, il n’y a point de quoi se croire une vie
maudite et déshéritée dans ce monde. Je t’ai écrit à Constantinople une longue lettre
que tu ne recevras sans doute jamais. Je te disais combien je prenais part à tes
peines, à tes douleurs même. Va, j’ai plus d’une fois versé des larmes en songeant à
l’histoire d’Aziyadé.
Je pense, cher petit frère, que ce n’est pas tout à fait ta faute, si tu laisses ainsi
partout un morceau de ta pauvre existence. On se l’est bien disputée, cette existence,
bien qu’elle ne soit pas longue encore... mais tu sais que je crois qu’il y aura bientôt
quelqu’un qui la prendra tout à fait, et que tu t’en trouveras le mieux du monde.
Le rossignol et le coucou, la fauvette et les hirondelles saluent ton arrivée; tu ne
pouvais pas mieux tomber que dans cette saison. Qui sait si nous allons pouvoir te
garder un peu, pour te bien gâter.
Adieu  ; tous nos baisers, et à bientôt  !
XXIX
Traduction d’un grimoire turc, écrit sous la dictée d’Achmet par un écrivain public de
la place d’Emin-Ounou à Stamboul, et adressé à Loti, à Brightbury.
«  ALLAH  !
»  Mon cher Loti,
»  Achmet te fait beaucoup de salutations.
»J’ai fait remettre ta lettre de Mitylène à Aziyadé par la vieille Kadidja; elle l’a serrée
dans sa robe, et n’a pas pu se la faire lire encore, parce qu’elle n’est pas sortie depuiston départ.
»Le vieux Abeddin a soupçonné et tout deviné, car nous avions été sans prudence
pendant les derniers jours. Il ne lui a pas fait de reproches, a dit Kadidja, et ne l’a pas
chassée, parce qu’il l’aimait beaucoup. Seulement, il n’entre plus dans son
appartement; il ne prend plus garde à elle et il ne lui parle plus. Les autres femmes
aussi du harem l’ont abandonnée, excepté Fenzilé-hanum, qui est allée pour elle
consulter le hodja (le sorcier).
»Elle est malade depuis ton départ; cependant le grand ekime (médecin) qui l’a vue
a dit qu’elle n’avait rien et n’est pas revenu.
»C’est la vieille qui avait un jour arrêté le sang de sa main qui la soigne; elle est sa
confidente et je crois qu’elle l’a dénoncée pour de l’argent.
»Aziyadé te fait dire qu’elle ne vit pas sans toi; qu’elle ne voit pas le moment de ton
retour à Constantinople; qu’elle ne croit pas qu’elle puisse jamais voir tes yeux face à
face et qu’il lui semble qu’il n’y a plus de soleil.
»Loti, les paroles que tu m’as dites, ne les oublie pas; les promesses que tu m’as
faites, ne les oublie jamais! Dans ta pensée, crois-tu que je peux être heureux un seul
moment sans toi à Constantinople? Je ne le puis pas, et, quand tu es parti, mon cœur
s’est brisé de peine.
»On ne m’a pas encore appelé pour la guerre, à cause de mon père, qui est très
vieux  ; cependant je pense qu’on m’appellera bientôt.
»  Je te salue
»  Ton frère,
«  ACHMET.  »
«  P.-S. — Le feu a pris dans le quartier du Phanar cette dernière semaine. Le Phanar
est tout brûlé.  »
XXX

LOTI A IZEDDIN-ALI, A STAMBOUL
Brightbury, 20 mai 1877.
Mon cher Izeddin-Ali,
Me voici dans mon pays, bien différent du vôtre! sous les vieux tilleuls qui m’ont
abrité enfant, dans ce petit Brightbury dont je vous parlais à Stamboul, au milieu de
mes bois de chênes verts. C’est le printemps, mais un pâle printemps: de la pluie et de
la brume, un peu comme est chez vous l’hiver.
J’ai repris l’uniforme d’Occident, chapeau et paletot gris, il me semble par instants
que mon costume, c’est le vôtre, et que c’est à présent que je suis déguisé.
J’aime ce petit coin de la patrie cependant; j’aime ce foyer de la famille que j’ai tant
de fois déserté; j’aime ceux qui m’aiment ici, et dont l’affection rendait douces et
heureuses mes premières années. J’aime tout ce qui m’entoure, même cette
campagne et ces vieux bois qui ont leur charme à eux, un grand charme pastoral,
quelque chose qu’il m’est difficile de définir pour vous, charme du passé, charme
d’autrefois et des anciens bergers.
Les nouvelles se succèdent, mon cher effendim, les nouvelles de la guerre; les
événements se précipitent. J’avais espéré que le peuple anglais prendrait parti pour la
Turquie, et je ne vis qu’à moitié, si loin de Stamboul. Vous avez mes sympathies
ardentes; j’aime votre pays, je fais pour lui des vœux sincères, et sans doute vous me
reverrez bientôt.Et puis, vous l’avez deviné, effendim, je l’aime, elle, dont vous aviez soupçonné et
toléré la présence. Votre cœur est grand; vous êtes au-dessus de toutes les
conventions, de tous les préjugés. Je puis bien vous dire à vous que je l’aime, et que,
pour elle surtout, je reviendrai bientôt.
XXXI
Brightbury, mai 1877.
J’étais assis à Brightbury, sous les vieux tilleuls. Une mésange à tête bleue chantait
au-dessus de ma tête une chanson compliquée et fort longue; elle y mettait toute son
âme de mésange, et son chant réveillait chez moi un monde de souvenirs.
C’était confus d’abord, comme les souvenirs lointains; puis peu à peu les images
vinrent, plus nettes et plus précises, je m’y retrouvai tout à fait.
Oui, c’était là-bas, à Stamboul, — une de nos grandes imprudences, un de nos jours
d’école buissonnière et de témérité. Mais c’est si grand, Stamboul! on y est si
inconnu  !... Et le vieil Abeddin, qui était à Andrinople  !...
C’était une belle après-midi d’hiver, et nous nous promenions tous deux, elle et moi,
heureux comme deux enfants de nous trouver ensemble au soleil, une fois par hasard,
et de courir la campagne.
Il était triste cependant le lieu de promenade que nous avions choisi: nous longions
la grande muraille de Stamboul, lieu solitaire par excellence, et où tout semble s’être
immobilisé depuis les derniers empereurs byzantins.
La grande ville a toutes ses communications par mer, et autour de ses murs antiques
le silence est aussi complet qu’aux abords d’une nécropole. Si, de loin en loin,
quelques portes s’ouvrent dans les épaisseurs de ces remparts, on peut affirmer que
personne n’y passe et qu’il eût autant valu les supprimer. Ce sont du reste de petites
portes basses, contournées, mystérieuses, surmontées d’inscriptions dorées et
d’ornements bizarres.
Entre la partie habitée de la ville et ses fortifications s’étendent de vastes terrains
vagues occupés par des masures inquiétantes, des ruines éboulées de tous les âges
de l’histoire.
Et rien au dehors ne vient interrompre la longue monotonie de ces murailles; à
peine, de distance en distance, un minaret dressant sa tige blanche; toujours les
mêmes créneaux, toujours les mêmes tours, la même teinte sombre apportée par les
siècles, — les mêmes lignes régulières, qui s’en vont, droites et funèbres, se perdre
dans l’extrême horizon.
Nous marchions tous deux seuls au pied de ces grands murs. Tout autour de nous,
dans la campagne, c’étaient des bois de ces cyprès gigantesques, hauts comme des
cathédrales, à l’ombre desquels par milliers se pressaient les sépultures des Osmanlis.
Je n’ai vu nulle part autant de cimetières que dans ce pays, ni autant de tombes, ni
autant de morts.
—Ces lieux, disait Aziyadé, étaient affectionnés d’Azraël qui, la nuit, y arrêtait son
vol. Il repliait ses grandes ailes et marchait comme un homme sous ces ombrages
terribles.
Cette campagne était silencieuse, ces sites imposants et solennels.
Et cependant nous étions gais, tous les deux, heureux de notre escapade, heureux
d’être jeunes et libres, de circuler une fois par hasard, en plein vent comme tout le
monde, et sous le beau ciel bleu.
Son yachmak, très épais, était ramené sur ses yeux jusqu’à dérober tout son front; à
peine voyait-on, par l’ouverture du voile, rouler ses prunelles, si limpides et si mobiles;son féredjé d’emprunt était d’une couleur foncée, d’une coupe sévère, que n’adoptent
point d’ordinaire les femmes élégantes et jeunes. Et le vieil Abeddin lui-même ne l’eût
point reconnue.
Nous marchions d’un pas souple et rapide, frôlant les modestes marguerites
blanches et l’herbe courte de janvier, respirant à pleine poitrine le bon air vif et piquant
des beaux jours d’hiver.
Tout à coup, dans ce grand silence, nous entendîmes un délicieux chant de
mésange, en tout semblable à celui d’aujourd’hui; les petits oiseaux de même espèce
répètent dans tous les coins du monde la même chanson.
Aziyadé s’arrêta court, étonnée; avec une mine de stupéfaction comique, du bout de
son doigt teint de henné, elle me montrait le petit chanteur posé près de nous sur une
branche de cyprès. Ce petit oiseau, tout petit, tout seul, se donnait tant de mal pour
faire tout ce bruit, il se démenait d’un air si important et si joyeux, que, de bon cœur,
nous nous mîmes à rire.
Et nous restâmes là longtemps à l’écouter, jusqu’au moment où il prit son vol, effrayé
par six grands chameaux qui s’avançaient d’une allure bête, attachés à la queue leu
leu par des ficelles.
Après... après, nous vîmes poindre une troupe de femmes en deuil qui se dirigeaient
vers nous.
C’étaient des femmes grecques; deux popes marchaient en tête; elles portaient un
petit cadavre, à découvert sur une civière, suivant leur rite national.
—  Bir guzel tchoudjouk (Un joli petit enfant  !), dit Aziyadé devenue sérieuse.
En effet, c’était une jolie petite fille de quatre ou cinq ans, une délicieuse poupée de
cire qui semblait endormie sur des coussins. — Elle était vêtue d’une élégante robe de
mousseline blanche et portait sur la tête une couronne de fleurs d’or.
Il y avait une fosse creusée au bord du chemin. On enterre ainsi les morts n’importe
où, le long des routes ou au pied des murs...
—  Approchons-nous, dit Aziyadé, redevenue enfant  ; on nous donnera des bonbons.
On avait dérangé pour creuser cette fosse un cadavre qui ne devait pas être fort
ancien; la terre qui en était sortie était pleine d’ossements et de lambeaux de diverses
étoffes. Il y avait surtout un bras, plié à angle droit, dont les os, encore rouges, se
tenaient au coude par quelque chose que la terre n’avait pas eu le temps de dévorer.
Il y avait là deux popes à grands cheveux de femme, couverts de sordides oripeaux
dorés, sales, patibulaires, assistés de quatre mauvais drôles d’enfants de chœur.
Ils marmottèrent quelque chose sur l’enfant mort, et puis la mère lui enleva sa
couronne de fleurs, et emprisonna avec soin ses cheveux blonds dans un petit bonnet
de nuit, toilette qui nous eût fait sourire, si elle n’eût pas été faite par cette mère.
Quand elle fut couchée tout au fond sur le sol humide, sans planches, sans bière, on
jeta sur elle cette terre malsaine; tout tomba dans le trou, sur la jolie petite figure de
cire, y compris les vieux os et le vieux coude  ; et elle fut promptement enfouie.
On nous donna des bonbons en effet  ; j’ignorais cet usage grec.
Une jeune fille, puisant dans un sac rempli de dragées blanches, en remit une
poignée à chacun des assistants, et nous en eûmes aussi, bien que nous fussions
Turcs.
Quand Aziyadé tendit la main pour recevoir les siennes, ses yeux étaient pleins de
larmes...
XXXII
Le fait est que ce petit oiseau était drôle de se trouver si heureux de vivre, et d’être sigai au milieu de ce site funèbre  !...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .V

AZRAEL
I
20 mai 1877.
... C’est bien le ciel pur et la mer bleue du Levant. Là-bas, quelque chose se
dessine; l’horizon se frange de mosquées et de minarets; — mon cœur bat, c’est
Stamboul  !
Je mets pied à terre. — C’est une émotion vive que de me retrouver dans ce pays...
Achmet n’est plus là, à son poste, caracolant à Top-Hané sur son cheval blanc.
Galata même est mort; on voit que quelque chose de terrible comme une guerre
d’extermination se passe au dehors.
... J’ai repris mes habits turcs. Je cours à Azar-kapou. Je monte dans le premier
caïque qui passe. Le caïqdji me reconnaît.
—  Et Achmet  ?... dis-je.
—  Parti, parti pour la guerre  !
J’arrive chez Eriknaz, sa sœur.
—Oui, parti, dit-elle. Il était à Batoum, et, depuis la bataille, nous sommes sans
nouvelles.
Les sourcils noirs d’Eriknaz s’étaient contractés avec douleur; elle pleurait
amèrement ce frère que les hommes lui avaient ravi, et la petite Alemshah pleurait en
regardant sa mère.
Je me rendis à la case de Kadidja; mais la vieille avait déménagé, et personne ne
put m’indiquer sa demeure.
II
Alors, je me dirigeai seul vers la mosquée de Mehmed-Fatih, vers la maison
d’Aziyadé, sans arrêter aucun projet dans ma tête troublée, sans songer même à ce
que j’allais faire, poussé seulement par le besoin de m’approcher d’elle et de la voir  !...
Je traversai ce monceau de ruines et de cendres qui avait été autrefois l’opulent
Phanar; ce n’était plus qu’une grande dévastation, une longue suite de rues funèbres,
encombrées de débris noirs et calcinés. C’était ce Phanar que, chaque soir, je
traversais gaîment pour aller à Eyoub, où m’attendait ma chérie...
On criait dans ces rues; des groupes d’hommes à peine vêtus, levés pour la guerre,
à moitié armés, à moitié sauvages, aiguisaient leurs yatagans sur les pierres, et
promenaient de vieux drapeaux verts, zébrés d’inscriptions blanches.
Je marchai longtemps. Je traversai les quartiers solitaires de l’Eski-Stamboul.
J’approchais toujours. J’étais dans la rue sombre qui monte à Mehmed-Fatih, la rue
qu’elle habitait  !...
Les objets extérieurs étalaient au soleil des aspects sinistres qui me serraient le
cœur. Personne dans cette rue triste; un grand silence, et rien que le bruit de mes
pas.....
Sur les pavés, sur l’herbe verte, apparut une tournure de vieille, rasant les murailles;
sous les plis de son manteau passaient ses jambes maigres et nues, d’un noir
d’ébène  ; elle trottinait tête basse, et se parlait à elle-même... C’était Kadidja.Kadidja me reconnut. Elle poussa un intraduisible Ah! avec une intonation aiguë de
négresse ou de macaque, et un ricanement de moquerie.
—  Aziyadé  ? dis-je.
—  Eûlû! eûlû! dit-elle en appuyant à plaisir sur ces mots bizarrement sauvages qui,
dans la langue tartare, désignent la mort.
Eûlû  ! eûlmûch  ! criait-elle, comme à quelqu’un qui ne comprend pas.
Et, avec un ricanement de haine et de satisfaction, elle me poursuivait sans pitié de
ce mot funèbre  :
—  Morte  ! Morte  !... elle est morte  !
On ne comprend pas de suite un mot semblable, qui tombe inattendu comme un
coup de foudre; il faut un moment à la souffrance, pour vous étreindre et vous mordre
au cœur. Je marchais toujours, j’avais horreur d’être si calme. Et la vieille me suivait
pas à pas, comme une furie, avec son horrible Eûlû  ! eûlû  !
Je sentais derrière moi la haine exaspérée de cette créature, qui adorait sa
maîtresse que j’avais fait mourir. J’avais peur de me retourner pour la voir, peur de
l’interroger, peur d’une preuve et d’une certitude, et je marchais toujours, comme un
homme ivre...
III
Je me retrouvai appuyé contre une fontaine de marbre, près de la maison peinte de
tulipes et de papillons jaunes qu’Aziyadé avait habitée; j’étais assis et la tête me
tournait; les maisons sombres et désertes dansaient devant mes yeux une danse
macabre; mon front frappait sur le marbre et s’ensanglantait; une vieille main noire,
trempée dans l’eau froide de la fontaine, faisait matelas à ma tête... Alors, je vis la
vieille Kadidja près de moi qui pleurait; je serrai ses mains ridées de singe; — elle
continuait de verser de l’eau sur mon front...
Des hommes qui passaient ne prenaient pas garde à nous; ils causaient avec
animation, en lisant des papiers qu’on distribuait dans les rues, des nouvelles de la
première bataille de Kars. On était aux mauvais jours des débuts de la guerre, et les
destinées de l’islam semblaient déjà perdues.
IV
Je veille, et, nuit et jour, mon front rêve enflammé
Ma joue en pleurs ruisselle,
Depuis qu’Albaydé dans la tombe a fermé
Ses beaux yeux de gazelle.
(VICTOR HUGO, Orientales.)
La chose froide que je tenais serrée dans mes bras était une borne de marbre
plantée dans le sol.
Ce marbre était peint en bleu d’azur, et terminé en haut par un relief de fleurs d’or. Je
vois encore ces fleurs et ces lettres dorées en saillie, que machinalement je lisais...
C’était une de ces pierres tumulaires qui sont en Turquie particulières aux femmes,
et j’étais assis sur la terre, dans le grand cimetière de Kassim-Pacha.
La terre rouge et fraîchement remuée formait une bosse de la longueur d’un corps
humain; de petites plantes déracinées par la bêche étaient posées sur ce guéret les
racines en l’air; tout alentour, c’étaient la mousse et l’herbe fine, des fleurs sauvages
odorantes. — On ne porte ni bouquets ni couronnes sur les tombes turques.
Ce cimetière n’avait pas l’horreur de nos cimetières d’Europe; sa tristesse orientale
était plus douce, et aussi plus grandiose. De grandes solitudes mornes, des collinesstériles, çà et là plantées de cyprès noirs; de loin en loin, à l’ombre de ces arbres
immenses, des mottes de terre retournées de la veille, d’antiques bornes funéraires, de
bizarres tombes turques, coiffées de tarbouchs et de turbans.
Tout au loin, à mes pieds, la Corne d’or, la silhouette familière de Stamboul, et
làbas... Eyoub  !
C’était un soir d’été; la terre, l’herbe sèche, tout était tiède, à part ce marbre autour
duquel j’avais noué mes bras, qui était resté froid; sa base plongeait en terre, et se
refroidissait au contact de la mort.
Les objets extérieurs avaient ces aspects inaccoutumés que prennent les choses,
quand les destinées des hommes ou des empires touchent aux grandes crises
décisives, quand les destinées s’achèvent.
On entendait au loin les fanfares des troupes qui partaient pour la guerre sainte, ces
étranges fanfares turques, unisson strident et sonore, timbre inconnu à nos cuivres
d’Europe; on eût dit le suprême hallali de l’islamisme et de l’Orient, le chant de mort de
la grande race de Tchengiz.
Le yatagan turc traînait à mon côté, je portais l’uniforme de yuzbâchi  ; celui qui était
là ne s’appelait plus Loti, mais Arif, le yuzbâchi Arif-Ussam; — j’avais sollicité d’être
envoyé aux avant-postes, je partais le lendemain...
Une tristesse immense et recueillie planait sur cette terre sacrée de l’islam; le soleil
couchant dorait les vieux marbres verdâtres des tombes, il promenait des lueurs roses
sur les grands cyprès, sur leurs troncs séculaires, sur leur mélancolique ramure grise.
Ce cimetière était comme un temple gigantesque d’Allah; il en avait le calme
mystérieux, et portait à la prière.
J’y voyais comme à travers un voile funèbre, et toute ma vie passée tourbillonnait
dans ma tête avec le vague désordre des rêves; tous les coins du monde où j’ai vécu
et aimé, mes amis, mon frère, des femmes de diverses couleurs que j’ai adorées, et
puis, hélas! le foyer bien-aimé que j’ai déserté pour jamais, l’ombre de nos tilleuls, et
ma vieille mère...
Pour elle qui est là couchée, j’ai tout oublié!... Elle m’aimait, elle, de l’amour le plus
profond et le plus pur, le plus humble aussi; et tout doucement, lentement, derrière les
grilles dorées du harem, elle est morte de douleur, sans m’envoyer une plainte.
J’entends encore sa voix grave me dire: «Je ne suis qu’une petite esclave
circassienne, moi... Mais, toi, tu sais  ; pars, Loti, si tu le veux  ; fais suivant ta volonté  !  »
Les fanfares retentissaient dans le lointain, sonores comme les fanfares bibliques du
jugement dernier; des milliers d’hommes criaient ensemble le nom terrible d’Allah, leur
clameur lointaine montait jusqu’à moi et remplissait les grands cimetières de rumeurs
étranges.
Le soleil s’était couché derrière la colline sacrée d’Eyoub, et la nuit d’été descendait
transparente sur l’héritage d’Othman...
... Cette chose sinistre qui est là-dessous, si près de moi que j’en frémis, cette chose
sinistre déjà dévorée par la terre, et que j’aime encore... Est-ce tout, mon Dieu?... Ou
bien y a-t-il un reste indéfini, une âme, qui plane ici dans l’air pur du soir, quelque
chose qui peut me voir encore pleurant là sur cette terre  ?...
Mon Dieu, pour elle je suis près de prier, mon cœur qui s’était durci et fermé dans la
comédie de la vie, s’ouvre à présent à toutes les erreurs délicieuses des religions
humaines, et mes larmes tombent sans amertume sur cette terre nue. Si tout n’est pas
fini dans la sombre poussière, je le saurai bientôt peut-être, je vais tenter de mourir
pour le savoir...
V
CONCLUSION
On lit dans le Djerideï-havadis, journal de Stamboul  :
«Parmi les morts de la dernière bataille de Kars, on a retrouvé le corps d’un jeune
officier de la marine anglaise, récemment engagé au service de la Turquie sous le nom
de Arif-Ussam-effendi.
»Il a été inhumé parmi les braves défenseurs de l’islam (que Mahomet protège!),
aux pieds du Kizil-Tépé, dans les plaines de Karadjémir.  »
FIN
LE
MARIAGE DE LOTI
Éléments bibliographiques :
Première édition :
Rarahu, Idylle Polynésienne
par l’auteur d’Aziyadé, 1879
Le mariage de Loti, mars 1880
Édition de référence
Œuvres Complètes I, 1893.
227 pagesT A B L E
A Mme SARAH BERNHARDT
PREMIÈRE PARTIE
I PAR PLUMKET, AMI DE LOTI
II NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE PLUMKET
III D’ÉCONOMIE SOCIALE
IV HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPTÊME), A SA SŒUR, A BRIGHTBURY, COMTÉ DE
YORKSHIRE (ANGLETERRE)
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI PRÉSENTATION
XII
XIII
XIV
XV
XVI CHOSES DU PALAIS
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII LOTI A SA SŒUR A BRIGHTBURY
XXIII ÉCONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE
XXIV UN NUAGE
XXV TOUJOURS LE NUAGE
XXVI PERSISTANCE DU NUAGE
XXVII
XXVIII
XXIX LE NUAGE CRÈVE
XXX
XXXI
XXXII JOURNAL DE LOTI
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI GASTRONOMIE
XXXVII
XXXVIII
XXXIX
XL
XLI
XLII LOTI A JOHN B., A BORD DU «RENDEER»
XLIII
XLIVXLV INQUALIFIABLE
XLVI
XLVII
XLVIII
XLIX
L
LI
DEUXIÈME PARTIE
I HORS-D’ŒUVRE NUKA-HIVIEN
II PREMIÈRE LETTRE DE RARAHU A LOTI. (Apportée aux Marquises par un bâtiment
baleinier.)
III LA REINE VAÉKÉHU
IV VAÉKÉHU A L’AGONIE
V FUNÈBRE
VI
VII INSTALLATION
VIII MUO FARÉ
IX JOURS ENCORE PAISIBLES
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI LA LÉGENDE DES POMOTOUS (Racontée par la reine Pomaré.)
XVII LÉGENDE DES LUNES
XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XXV XXVI XXVII XXVIII XXIX XXX XXXI XXXII
XXXIII XXXIV XXXV XXXVI XXXVII
XXXVIII DANS LA GRANDE RUE
XXXIX RÉVÉLATIONS
XL XLI XLII XLIII XLIV XLV XLVI XLVII
TROISIÈME PARTIE
I
II
III HORS-D’ŒUVRE CHINOIS
IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV
XXV XXVI XXVII XXVIII XXIX XXX XXXI XXXII XXXIII XXXIV XXXV
QUATRIÈME PARTIE
I
II
III
RARAHU A LOTI
IV NOTE DE PLUMKETT
V RAHAHU A LOTI (Un an après).
VI JOURNAL DE LOTI
VII
VIII NOTE DE PLUMKETT
FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTIIX
X
XI
XII
NAXUAEA (Vision confuse de la nuit.)
Titre suivant : LE ROMAN D’UN SPAHILE
MARIAGE DE LOTI
«  E hari te fau,
E toro te faaro
E nau te taata.  »
Le palmier croîtra,
Le corail s’étendra,
Mais l’homme périra.

(Vieux dicton de la polynésie.)A

MEM SARAH BERNHARDT
Juin, 1878
MADAME
A vous qui brillez tout en haut, l’auteur très obscur d’ A z i y a d e dédie humblement ce
récit sauvage.

Il lui semble que votre nom laissera tomber sur ce livre un peu de son grand charme
poétique.

L’auteur était bien jeune lorsqu’il a écrit ce livre; il le met à vos pieds, Madame, en
vous demandant beaucoup, beaucoup d’indulgence. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . .PREMIÈRE PARTIE
I

PAR PLUMKET, AMI DE LOTI
Loti fut baptisé le 25 janvier 1872, à l’âge de vingt-deux ans et onze jours.
Lorsque la chose eut lieu, il était environ une heure de l’après-midi, à Londres et à
Paris.
Il était à peu près minuit, en dessous, sur l’autre face de la boule terrestre, dans les
jardins de la feue reine Pomaré, où la scène se passait.
En Europe, c’était une froide et triste journée d’hiver. En dessous, dans les jardins de
la reine, c’était le calme, l’énervante langueur d’une nuit d’été.
Cinq personnes assistaient à ce baptême de Loti, au milieu des mimosas et des
orangers, dans une atmosphère chaude et parfumée, sous un ciel tout constellé
d’étoiles australes.
C’étaient: Ariitéa, princesse du sang, Faïmana et Téria, suivantes de la reine,
Plumket et Loti, midshipmen de la marine de S. M. Britannique.
Loti qui, jusqu’à ce jour, s’était appelé Harry Grant, conserva ce nom, tant sur les
registres de l’état civil que sur les rôles de la marine royale, mais l’appellation de Loti
fut généralement adoptée par ses amis.

La cérémonie fut simple  ; elle s’acheva sans longs discours, ni grand appareil.
Les trois Tahitiennes étaient couronnées de fleurs naturelles, et vêtues de tuniques
de mousseline rose, à traînes. Après avoir inutilement essayé de prononcer les noms
barbares d’Harry Grant et de Plumket, dont les sons durs révoltaient leurs gosiers
maoris, elles décidèrent de les désigner par les mots Rémuna et Loti, qui sont deux
noms de fleurs.
Toute la cour eut le lendemain communication de cette décision, et Harry Grant
n’exista plus en Océanie, non plus que Plumket son ami.

Il fut convenu en outre que les premières notes de la chanson indigène: «Loti
taimané, etc...» chantées discrètement la nuit aux abords du palais, signifieraient:
«Rémuna est là, ou Loti, ou tous deux ensemble; ils prient leurs amies de se rendre à
leur appel, ou tout au moins de venir sans bruit leur ouvrir la porte des jardins.....  »II

NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE PLUMKET
Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l’île de Bora-Bora, située par 16° de
latitude australe, et 154° de longitude ouest.
Au moment où commence cette histoire, elle venait d’accomplir sa quatorzième
année.
C’était une très singulière petite fille, dont le charme pénétrant et sauvage s’exerçait
en dehors de toutes les règles conventionnelles de beauté qu’ont admises les peuples
d’Europe.
Toute petite, elle avait été embarquée par sa mère sur une longue pirogue voilée qui
faisait route pour Tahiti. Elle n’avait conservé de son île perdue que le souvenir du
grand morne effrayant qui la surplombe. La silhouette de ce géant de basalte, planté
comme une borne monstrueuse au milieu du Pacifique, était restée dans sa tête, seule
image de sa patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une émotion bizarre, dessinée
dans les albums de Loti; ce fait fortuit fut la cause première de son grand amour pour
lui.III

D’ÉCONOMIE SOCIALE
La mère de Rarahu l’avait amenée à Tahiti, la grande île, l’île de la reine, pour l’offrir
à une très vieille femme du district d’Apiré qui était sa parente éloignée. Elle obéissait
ainsi à un usage ancien de la race maorie, qui veut que les enfants restent rarement
auprès de leur vraie mère. Les mères adoptives, les pères adoptifs (faa amu) sont
làbas les plus nombreux, et la famille s’y recrute au hasard. Cet échange traditionnel des
enfants est l’une des originalités des mœurs polynésiennes.IV

HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPTÊME), A SA SŒUR, A BRIGHTBURY, COMTÉ DE
YORKSHIRE (ANGLETERRE)
«  Rade de Tahiti, 20 janvier 1872.
«  Ma sœur aimée,
»  Me voici devant cette île lointaine que chérissait notre frère, point mystérieux qui fut
longtemps le lieu des rêves de mon enfance. Un désir étrange d’y venir n’a pas peu
contribué à me pousser vers ce métier de marin qui déjà me fatigue et m’ennuie.
»Les années ont passé et m’ont fait homme. Déjà j’ai couru le monde, et me voici
enfin devant l’île rêvée. Mais je n’y trouve plus que tristesse et amer désenchantement.
»C’est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine, là-bas, sous la verdure, cette
baie aux grands palmiers, ces hautes montagnes aux silhouettes dentelées, c’est bien
tout cela qui était connu. Tout cela, depuis dix ans je l’avais vu, dans ces dessins
jaunis par la mer, poétisés par l’énorme distance, que nous envoyait Georges; c’est
bien ce coin du monde dont nous parlait avec amour notre frère qui n’est plus...
»C’est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des illusions indéfinies,
des impressions vagues et fantastiques de l’enfance... Un pays comme tous les autres,
mon Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve là, le même Harry qu’à Brightbury, qu’à
Londres, qu’ailleurs, si bien qu’il me semble n’avoir pas changé de place...
»Ce pays des rêves, pour lui garder son prestige, j’aurais dû ne pas le toucher du
doigt.
»Et puis ceux qui m’entourent m’ont gâté mon Tahiti, en me le présentant à leur
manière; ceux qui traînent partout leur personnalité banale, leurs idées terre à terre,
qui jettent sur toute poésie leur bave moqueuse, leur propre insensibilité, leur propre
ineptie. La civilisation y est trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale, toutes
nos conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la sauvage poésie s’en va,
avec les coutumes et les traditions du passé. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . .
»Tant est que, depuis trois jours que le R e n d e e r a jeté l’ancre devant Papeete, ton
frère Harry a gardé le bord, le cœur serré, l’imagination déçue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . .
»John, lui, n’est pas comme moi, et je crois que déjà ce pays l’enchante; depuis
notre arrivée je le vois à peine.
»Il est d’ailleurs toujours ce même ami fidèle et sans reproche, ce même bon et
tendre frère, qui veille sur moi comme un ange gardien et que j’aime de toute la force
de mon cœur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .V
Rarahu était une petite créature qui ne ressemblait à aucune autre, bien qu’elle fût
un type accompli de cette race m a o r i e qui peuple les archipels polynésiens et passe
pour une des plus belles du monde; race distincte et mystérieuse, dont la provenance
est inconnue.
Rarahu avait des yeux d’un noir roux, pleins d’une langueur exotique, d’une douceur
câline, comme celle des jeunes chats quand on les caresse; ses cils étaient si longs,
si noirs qu’on les eût pris pour des plumes peintes. Son nez était court et fin, comme
celui de certaines figures arabes; sa bouche, un peu plus épaisse, un peu plus fendue
que le type classique, avait des coins profonds, d’un contour délicieux. En riant, elle
découvrait jusqu’au fond des dents un peu larges, blanches comme de l’émail blanc,
dents que les années n’avaient pas eu le temps de beaucoup polir, et qui conservaient
encore les stries légères de l’enfance. Ses cheveux, parfumés au sandal, étaient longs,
droits, un peu rudes; ils tombaient en masses lourdes sur ses rondes épaules nues.
Une même teinte fauve tirant sur le rouge-brique, celle des terres cuites claires de la
vieille Étrurie, était répandue sur tout son corps, depuis le haut de son front jusqu’au
bout de ses pieds.
Rarahu était d’une petite taille, admirablement prise, admirablement proportionnée;
sa poitrine était pure et polie, ses bras avaient une perfection antique.
Autour de ses chevilles, de légers tatouages bleus, simulant des bracelets; sur la
lèvre inférieure, trois petites raies bleues transversales, imperceptibles, comme les
femmes des Marquises; et, sur le front, un tatouage plus pâle, dessinant un diadème.
Ce qui surtout en elle caractérisait sa race, c’était le rapprochement excessif de ses
yeux, à fleur de tête comme tous les yeux maoris; dans les moments où elle était
rieuse et gaie, ce regard donnait à sa figure d’enfant une finesse maligne de jeune
ouistiti; alors qu’elle était sérieuse ou triste, il y avait quelque chose en elle qui ne
pouvait se mieux définir que par ces deux mots  : une grâce polynésienne.VI
La cour de Pomaré s’était parée pour une demi-réception, le jour où je mis pour la
première fois le pied sur le sol tahitien. — L’amiral anglais du R e n d e e r venait faire sa
visite d’arrivée à la souveraine (une vieille connaissance à lui) — et j’étais allé, en
grande tenue de service, accompagner l’amiral.
L’épaisse verdure tamisait les rayons de l’ardent soleil de deux heures; tout était
tranquille et désert dans les avenues ombreuses dont l’ensemble forme Papeete, la
ville de la reine. — Les cases à vérandas, disséminées dans les jardins, sous les
grands arbres, sous les grandes plantes tropicales, — semblaient, comme leurs
habitants, plongées dans le voluptueux assoupissement de la sieste. — Les abords de
la demeure royale étaient aussi solitaires, aussi paisibles...
Un des fils de la reine, — sorte de colosse basané qui vint en habit noir à notre
rencontre, nous introduisit dans un salon aux volets baissés, où une douzaine de
femmes étaient assises, immobiles et silencieuses...
Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils dorés étaient placés côte à
côte. — Pomaré, qui en occupait un, invita l’amiral à s’asseoir dans le second, tandis
qu’un interprète échangeait entre ces deux anciens amis des compliments officiels.
Cette femme, dont le nom était mêlé jadis aux rêves exotiques de mon enfance,
m’apparaissait vêtue d’un long fourreau de soie rose, sous les traits d’une vieille
créature au teint cuivré, à la tête impérieuse et dure. — Dans sa massive laideur de
vieille femme, on pouvait démêler encore quels avaient pu être les attraits et le prestige
de sa jeunesse, dont les navigateurs d’autrefois nous ont transmis l’original souvenir.
Les femmes de sa suite avaient, dans cette pénombre d’un appartement fermé, dans
ce calme silence du jour tropical, un charme indéfinissable. — Elles étaient belles
presque toutes, de la beauté tahitienne: des yeux noirs, chargés de langueur, et le
teint ambré des gitanos. — Leurs cheveux dénoués étaient mêlés de fleurs naturelles
et leurs robes de gaze traînantes, libres à la taille, tombaient autour d’elles en longs
plis flottants.
C’était sur la princesse Ariitéa surtout, que s’arrêtaient involontairement mes regards.
Ariitéa à la figure douce, réfléchie, rêveuse, avec de pâles roses du Bengale, piquées
au hasard dans ses cheveux noirs...VII
Les compliments terminés, l’amiral dit à la reine  :
—Voici Harry Grant que je présente à Votre Majesté; il est le frère de Georges
Grant, un officier de marine, qui a vécu quatre ans dans votre beau pays.
L’interprète avait à peine achevé de traduire, que Pomaré me tendit sa main ridée;
un sourire bon enfant, qui n’avait plus rien d’officiel, éclaira sa vieille figure  :
—Le frère de Rouéri! dit-elle en désignant mon frère par son nom tahitien. — Il
faudra revenir me voir... — Et elle ajouta en anglais: «Welcome!» (Bienvenu!) ce qui
parut une faveur toute spéciale, la reine ne parlant jamais d’autre langue que celle de
son pays.
—«Welcome!» dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit la main, en me
montrant dans un sourire ses longues dents de cannibale...
Et je partis charmé de cette étrange cour...VIII
Rarahu n’avait guère quitté depuis sa petite enfance la case de sa vieille mère
adoptive, qui habitait dans le district d’Apiré, au bord du ruisseau de Fataoua.
Ses occupations étaient fort simples: la rêverie, le bain, le bain surtout; — le chant
et les promenades sous bois, en compagnie de Tiahoui, son inséparable petite amie.
— Rarahu et Tiahoui étaient deux insouciantes et rieuses petites créatures qui vivaient
presque entièrement dans l’eau de leur ruisseau, où elles sautaient et s’ébattaient
comme deux poissons-volants.IX
Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu fût sans érudition; elle savait lire
dans sa bible tahitienne, et écrire, avec une grosse écriture très ferme, les mots doux
de la langue maorie; elle était même très forte sur l’orthographe conventionnelle fixée
par les frères Picpus, — lesquels ont fait, en caractères latins, un vocabulaire des mots
polynésiens.
Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d’Europe sont moins cultivées
assurément que cette enfant sauvage. — Mais il avait fallu que cette instruction, prise
à l’école des missionnaires de Papeete, lui eût peu coûté à acquérir, car elle était fort
paresseuse.X
En tournant à droite dans les broussailles, quand on avait suivi depuis une
demiheure le chemin d’Apiré, on trouvait un large bassin naturel, creusé dans le roc vif. —
Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se précipitait en cascade, et versait une eau
courante, d’une exquise fraîcheur.
Là, tout le jour, il y avait société nombreuse; sur l’herbe, on trouvait étendues les
belles jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes journées tropicales à
causer, chanter, dormir, ou bien encore à nager et à plonger, comme des dorades
agiles. — Elles allaient à l’eau vêtues de leurs tuniques de mousseline, et les gardaient
pour dormir, toutes mouillées sur leur corps, comme autrefois les naïades.
Là, venaient souvent chercher fortune les marins de passage; là trônait Tétouara la
négresse; — là se faisait à l’ombre une grande consommation d’oranges et de
goyaves.
Tétouara appartenait à la race des Kanaques noirs de la Mélanésie. — Un navire qui
venait d’Europe l’avait un jour prise dans une île avoisinant la Calédonie, et l’avait
déposée à mille lieues de son pays, à Papeete, où elle faisait l’effet d’une personne du
Congo que l’on aurait égarée parmi des misses anglaises.
Tétouara avec une inépuisable belle humeur, une gaîté simiesque, une impudeur
absolue, entretenait autour d’elle le bruit et le mouvement. Cette propriété de sa
personne la rendait précieuse à ses nonchalantes compagnes; elle était une des
notabilités du ruisseau de Fataoua...XI

PRÉSENTATION
Ce fut vers midi, un jour calme et brûlant, que pour la première fois de ma vie
j’aperçus ma petite amie Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes, habituées du
ruisseau de Fataoua, accablées de sommeil et de chaleur, étaient couchées tout au
bord, sur l’herbe, les pieds trempant dans l’eau claire et fraîche. — L’ombre de
l’épaisse verdure descendait sur nous, verticale et immobile; de larges papillons d’un
noir de velours, marqués de grands yeux couleur scabieuse, volaient lentement, ou se
posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses eussent été trop lourdes pour les
enlever; l’air était chargé de senteurs énervantes et inconnues; tout doucement je
m’abandonnais à cette molle existence, je me laissais aller aux charmes de
l’Océanie...
Au fond du tableau, tout à coup des broussailles de mimosas et de goyaviers
s’ouvrirent, on entendit un léger bruit de feuilles qui se froissent, — et deux petites filles
parurent, examinant la situation avec des mines de souris qui sortent de leurs trous.
Elles étaient coiffées de couronnes de feuillage, qui garantissaient leur tête contre
l’ardeur du soleil; leurs reins étaient serrés dans des p a r e o s (pagnes) bleu foncé à
grandes raies jaunes; leurs torses fauves étaient sveltes et nus; leurs cheveux noirs,
longs et dénoués... Point d’Européens, point d’étrangers, rien d’inquiétant en vue... Les
deux petites, rassurées, vinrent se coucher sous la cascade qui se mit à s’éparpiller
plus bruyamment autour d’elles...
La plus jolie des deux était Rarahu  ; l’autre, Tiahoui, son amie et sa confidente...

Alors Tétouara, prenant rudement mon bras, ma manche de drap bleu marine sur
laquelle brillait un galon d’or, — l’éleva au-dessus des herbes dans lesquelles j’étais
enfoui, — et la leur montra avec une intraduisible expression de bouffonnerie, en
l’agitant comme un épouvantail.
Les deux petites créatures, comme deux moineaux auxquels on montre un babouin,
se sauvèrent terrifiées, — et ce fut là notre présentation, notre première entrevue...XII
Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par Tétouara se résumaient
à peu près à ceci  :
—Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les autres, et ne font rien
comme nous toutes. La vieille Huamahine qui les garde est une femme à principes, qui
leur défend de se commettre avec nous.
Elle, Tétouara, eût été personnellement très satisfaite si ces deux petites filles se
fussent laissé apprivoiser par moi; elle m’engageait très vivement à tenter cette
aventure.
Pour les retrouver, il suffisait, d’après ses indications, de suivre sous les goyaviers
un imperceptible sentier qui au bout de cent pas conduisait à un bassin plus élevé que
le premier et moins fréquenté aussi. — Là, disait-elle, le ruisseau de Fataoua se
répandait encore dans un creux de rocher qui semblait fait tout exprès pour le
tête-àtête de deux ou trois personnes intimes. — C’était la salle de bain particulière de
Rarahu et de Tiahoui  ; on pouvait dire que là s’était passée toute leur enfance...

C’était un recoin tranquille, au-dessus duquel faisaient voûte de grands arbres-à-pain
aux épaisses feuilles, — des mimosas, des goyaviers et de fines sensitives. L’eau
fraîche y bruissait sur de petits cailloux polis; on y entendait de très loin, et perdus en
murmure confus, les bruits du grand bassin, les rires des jeunes femmes et la voix de
crécelle de Tétouara.XIII
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
—  Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomaré, de sa grosse voix rauque — Loti,
pourquoi n’épouserais-tu pas la petite Rarahu du district d’Apiré?... Cela serait
beaucoup mieux, je t’assure, et te poserait davantage dans le pays...
C’était sous la véranda royale que m’était faite cette question. — J’étais allongé sur
une natte, et tenais en main cinq cartes que venait de me servir mon amie Téria; en
face de moi était étendue ma bizarre partenaire, la reine, qui apportait au jeu d’écarté
une passion extrême; elle était vêtue d’un peignoir jaune à grandes fleurs noires, et
fumait une longue cigarette de pandanus, faite d’une seule feuille roulée sur
ellemême. Deux suivantes couronnées de jasmin marquaient nos points, battaient nos
cartes, et nous aidaient de leurs conseils, en se penchant curieusement sur nos
épaules.
Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, tièdes, parfumées,
qu’amènent là-bas les orages d’été; les grandes palmes des cocotiers se couchaient
sous l’ondée, leurs nervures puissantes ruisselaient d’eau. Les nuages amoncelés
formaient avec la montagne un fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce
tableau fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne noire du morne de
Fataoua. Dans l’air étaient suspendues des émanations d’orage qui troublaient les
sens et l’imagination...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Épouser la petite Rarahu du district d’Apiré.» Cette proposition me prenait au
dépourvu, et me donnait beaucoup à réfléchir...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il allait sans dire que la reine, qui était une personne très intelligente et sensée, ne
me proposait point un de ces mariages suivant les lois européennes qui enchaînent
pour la vie. Elle était pleine d’indulgence pour les mœurs faciles de son pays, bien
qu’elle s’efforçât souvent de les rendre plus correctes et plus conformes aux principes
chrétiens.
C’était donc simplement un mariage tahitien qui m’était offert. Je n’avais pas de motif
bien sérieux pour résister à ce désir de la reine, et la petite Rarahu du district d’Apiré
était bien charmante...

Néanmoins, avec beaucoup d’embarras, j’alléguai ma jeunesse.
J’étais d’ailleurs un peu sous la tutelle de l’amiral du Rendeer qui aurait pu voir d’un
mauvais œil cette union... Et puis un mariage est une chose fort coûteuse, même en
Océanie... Et puis, et surtout, il y avait l’éventualité d’un prochain départ, — et laisser
Rarahu dans les larmes, en eût été une conséquence inévitable, et assurément fort
cruelle.
Pomaré sourit à toutes ces raisons, dont aucune sans doute ne l’avait convaincue.
Après un moment de silence, elle me proposa Faïmana, sa suivante, que cette fois
je refusai tout net.
Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout doucement ses yeux se
tournèrent vers Ariitéa la princesse  :
—Si je t’avais offert celle-ci, dit-elle, peut-être aurais-tu accepté avec plus
d’empressement, mon petit Loti  ?...La vieille femme révélait par ces mots qu’elle avait deviné le troisième et assurément
le plus sérieux des secrets de mon cœur.
Ariitéa baissa les yeux, et une nuance rose se répandit sur ses joues ambrées; je
sentis moi-même que le sang me montait tumultueusement au visage et le tonnerre se
mit à rouler dans les profondeurs de la montagne, comme un orchestre formidable
soulignant la situation tendue d’un mélodrame...

Pomaré satisfaite de sa facétie riait sous cape. Elle avait mis à profit le trouble
qu’elle venait d’occasionner pour marquer deux fois té tâné (l’homme), c’est-à-dire le
roi...
Pomaré, dont un des passe-temps favoris était le jeu d’écarté, était
extraordinairement tricheuse, elle trichait même aux soirées officielles, dans les parties
intéressées qu’elle jouait avec les amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis
qu’elle y pouvait gagner n’étaient certes pour rien dans le plaisir qu’elle éprouvait à
rendre capots ses partenaires...XIV
Rarahu possédait deux robes de mousseline, l’une blanche, l’autre rose, qu’elle
mettait alternativement le dimanche par-dessus son p a r e o bleu et jaune, pour aller au
temple des missionnaires protestants, à Papeete. Ces jours-là, ses cheveux étaient
séparés en deux longues nattes noires très épaisses; de plus, elle piquait au-dessus
de l’oreille (à l’endroit où les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur
d’hibiscus, dont le rouge ardent donnait une pâleur transparente à sa joue cuivrée.
Elle restait peu de temps à Papeete après le service religieux, évitant la société des
jeunes femmes, les échoppes des Chinois marchands de thé, de gâteau et de bière.
Elle était très sage, et, en donnant la main à Tiahoui, elle rentrait à Apiré pour se
déshabiller.
Un petit sourire contenu, une petite moue discrète, étaient les seuls signes
d’intelligence que m’envoyaient les deux petites filles, quand par hasard nous nous
rencontrions dans les avenues de Papeete...XV
... Nous avions déjà passé bien des heures ensemble, Rarahu et moi, au bord du
ruisseau de Fataoua, dans notre salle de bain sous les goyaviers, quand Pomaré me fit
l’étrange proposition d’un mariage.
Et Pomaré, qui savait tout ce qu’elle voulait savoir, connaissait cela fort bien.
Bien longtemps j’avais hésité. — J’avais résisté de toutes mes forces, — et cette
situation singulière s’était prolongée, au delà de toute vraisemblance, plusieurs jours
durant: quand nous nous étendions sur l’herbe pour faire ensemble le somme de midi,
et que Rarahu entourait mon corps de ses bras, nous nous endormions l’un près de
l’autre, à peu près comme deux frères.
C’était une bien enfantine comédie que nous jouions là tous deux, et personne
assurément ne l’eût soupçonnée. Le sentiment « qui fit hésiter Faust au seuil de
Marguerite» éprouvé pour une fille de Tahiti, m’eût peut-être fait sourire moi-même,
avec quelques années de plus; il eût bien amusé l’état-major du Rendeer, en tout cas,
et m’eût comblé de ridicule aux yeux de Tétouara…
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les vieux parents de Rarahu, que j’avais craint de désoler d’abord, avaient sur ces
questions des idées tout à fait particulières qui en Europe n’auraient point cours. Je
n’avais pas tardé à m’en apercevoir.
Ils s’étaient dit qu’une grande fille de quatorze ans n’est plus une enfant, et n’a pas
été créée pour vivre seule... Elle n’allait pas se prostituer à Papeete, et c’était là tout ce
qu’ils avaient exigé de sa sagesse.
Ils avaient jugé que mieux valait Loti qu’un autre, Loti très jeune comme elle, qui leur
paraissait doux et semblait l’aimer... et, après réflexion, les deux vieillards avaient
trouvé que c’était bien...
John lui-même, mon bien-aimé frère John, qui voyait tout avec ses yeux si
étonnamment purs, qui éprouvait une surprise douloureuse quand on lui contait mes
promenades nocturnes en compagnie de Faïmana dans les jardins de la reine, — John
était plein d’indulgence pour cette petite fille qui l’avait charmé. — Il aimait sa candeur
d’enfant, et sa grande affection pour moi; il était disposé à tout pardonner à son frère
Harry, quand il s’agissait d’elle...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Si bien que, quand la reine me proposa d’épouser la petite Rarahu du district d’Apiré,
le mariage tahitien ne pouvait plus être entre nous deux qu’une formalité...XVI

CHOSES DU PALAIS
Ariifaité, le prince-époux, jouait à la cour de Pomaré un rôle politique tout à fait
effacé.
La reine, qui tenait à donner aux Tahitiens une belle lignée royale, avait choisi cet
homme, parce qu’il était le plus grand et le plus beau qu’on eût pu trouver dans ses
archipels. — C’était encore un magnifique vieillard à cheveux blancs, à la taille
majestueuse, au profil noble et régulier.
Mais il était peu présentable, et s’obstinait à se trop peu vêtir; le simple pareo
tahitien lui semblait suffisant  ; il n’avait jamais pu se faire à l’habit noir.
De plus il se grisait souvent  ; aussi le montrait-on fort peu.

De ce mariage étaient issus de vrais géants qui tous mouraient du même mal sans
remèdes, comme ces grandes plantes des tropiques qui poussent en une saison et
meurent à l’automne.
Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l’un après l’autre partir, avec une
inexprimable douleur.
L’aîné, Tamatoa, avait eu de la belle reine Moé sa femme, une petite princesse
délicieusement jolie, — l’héritière présomptive du trône de Tahiti, — La petite Pomaré
V, sur laquelle se portait toute la tendresse de la grand’mère Pomaré IV.
Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait paraître déjà les symptômes du mal
héréditaire, et plus d’une fois les yeux de l’aïeule s’étaient remplis de larmes en la
regardant.
Cette maladie prévue et cette mort certaine donnaient un charme de plus à cette
petite créature, la dernière des Pomaré, la dernière des reines des archipels tahitiens.
— Elle était aussi ravissante, aussi capricieuse que peut l’être une petite princesse
malade que l’on ne contrarie jamais. L’affection qu’elle montrait pour moi avait
contribué à m’attirer celle de la reine...XVII
Pour arriver à parler le langage de Rarahu, — et à comprendre ses pensées, —
même les plus drôles ou les plus profondes, — j’avais résolu d’apprendre la langue
maorie.
Dans ce but, j’avais fait un jour à Papeete l’acquisition du dictionnaire des frères
Picpus, — vieux petit livre qui n’eut jamais qu’une édition, et dont les rares exemplaires
sont presque introuvables aujourd’hui.
Ce fut ce livre qui le premier m’ouvrit sur la Polynésie d’étranges perspectives, —
tout un champ inexploré de rêveries et d’études.XVIII
Au premier abord je fus frappé de la grande quantité des mots mystiques de la vieille
religion maorie, — et puis de ces mots tristes, effrayants, intraduisibles, — qui
expriment là-bas les terreurs vagues de la nuit, — les bruits mystérieux de la nature,
les rêves à peine saisissables de l’imagination...
Il y avait d’abord Taaroa, le dieu supérieur des religions polynésiennes.
Les déesses  : Ruahine tahua, déesse des arts et de la prière.
Ruahine auna, déesse de la sollicitude.
Ruahine faaipu, déesse de la franchise.
Ruahine Nihonihoraroa, déesse de la dissension et du meurtre,

Romatane, le prêtre qui admet les âmes au ciel, ou les en exclut.
Tutahoroa, la route que suivent les âmes pour se rendre dans la nuit éternelle.
Tapaparaharaha, la base du monde.
Ihohoa, les mânes, les revenants.
Oroimatua ai aru nihonihororoa, cadavre qui revient pour tuer et manger les vivants.
Tuitupapau, prière à un mort de ne pas revenir.
Tahurere, prier un ami mort de nuire à un ennemi.
Tii, esprit malfaisant.
Tahutahu, enchanteur, sorcier.

Mahoi, l’essence, l’âme d’un Dieu.
Faa-fano, départ de l’âme à la mort.
Ao, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis, nuage, lumière, principe, centre,
cœur des choses.
Po, nuit, anciens temps, monde inconnu et ténébreux, enfers.
... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre mille  :

Moana, abîmes de la mer ou du ciel.
Tohureva, présage de mort.
Natuaea, vision confuse et trompeuse.
Nupa nupa, obscurité, agitation morale.
Ruma-ruma, ténèbres, tristesses.
Tarehua, avoir les sens obscurcis, être visionnaire.
Tataraio, être ensorcelé.
Tunoo, maléfice.
Ohiohio, regard sinistre.
Puhiairoto, ennemi secret.
Totoro ai po, repas mystérieux dans les ténèbres.
Tetea, personne pâle, fantôme.
Oromatua, crâne d’un parent.
Papaora, odeur de cadavre.
Tai hitoa, voix effrayante.
Tai aru, voix comme le bruit de la mer.
Tururu, bruit de bouche pour effrayer.
Oniania, vertige, brise qui se lève.
Tape tape, limite touchant aux eaux profondes.
Tahau, blanchir à la rosée.
Rauhurupe, vieux bananier  ; personne décrépite.Tutai, nuées rouges à l’horizon.
Nina, chasser une idée triste  ; enterrer.
Ata, nuage  ; tige de fleur  ; messager  ; crépuscule.
Ari, profondeur  ; vide  ; vague de la mer...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .XIX
... Rarahu possédait un chat d’une grande laideur, en qui se résumaient avant mon
arrivée ses plus chères affections.
Les chats sont bêtes de luxe en Océanie, et pourtant leur race est là-bas tout à fait
manquée. — Ceux qui arrivent d’Europe font souche, et sont fort recherchés.
Celui de Rarahu était une grande bête efflanquée, haute sur pattes, qui passait ses
jours à dormir le ventre au soleil, ou à manger des languerottes bleues. Il s’appelait
Turiri. — Ses oreilles droites étaient percées à leurs extrémités, et ornées de petits
glands de soie, suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure complétait d’une
manière très comique ce minois de chat, déjà fort extraordinaire par lui-même.
Il s’enhardissait jusqu’à suivre sa maîtresse au bain, et passait de longues heures
avec nous, étendu dans des poses nonchalantes.
Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres, — tels que: Ma petite chose très
chérie — et mon petit cœur (ta u mea iti here rahi) et (ta u mafatu iti).XX
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
... Non, ceux-là qui ont vécu là-bas, au milieu des filles à demi civilisées de Papeete,
— qui ont appris avec elles le tahitien facile et bâtard de la plage et les mœurs de la
ville colonisée, — qui ne voient dans Tahiti qu’une île où tout est fait pour le plaisir des
sens et la satisfaction des appétits matériels, — ceux-là ne comprennent rien au
charme de ce pays...
Ceux encore, — les plus nombreux sans contredit, — qui jettent sur Tahiti un regard
plus honnête et plus artiste, — qui y voient une terre d’éternel printemps, toujours
riante, poétique, — pays de fleurs et de belles jeunes femmes, — ceux-là encore ne
comprennent pas... Le charme de ce pays est ailleurs, et n’est pas saisissable pour
tous...
Allez loin de Papeete, là où la civilisation n’est pas venue, là où se retrouvent sous
les minces cocotiers, — au bord des plages de corail, — devant l’immense Océan
désert, — les districts tahitiens, les villages aux toits de pendanus. — Voyez ces
peuplades immobiles et rêveuses; — voyez au pied des grands arbres ces groupes
silencieux, indolents et oisifs, qui semblent ne vivre que par le sentiment de la
contemplation... Écoutez le grand calme de cette nature, le bruissement monotone et
éternel des brisants de corail; — regardez ces sites grandioses, ces mornes de
basalte, ces forêts suspendues aux montagnes sombres, et tout cela, perdu au milieu
de cette solitude majestueuse et sans bornes  : le Pacifique...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .XXI
... Le premier soir où Rarahu vint se mêler aux jeunes femmes de Papeete, était un
soir de grande fête.
La reine donnait un bal à l’état-major d’une frégate, qui par hasard passait...
Dans le salon tout ouvert, étaient déjà rangés les fonctionnaires européens, les
femmes de la cour, tout le personnel de la colonie, en habits de gala.
En dehors, dans les jardins, c’était un grand tumulte, une grande confusion. Toutes
les suivantes, toutes les jeunes femmes, en robe de fête et couronnées de fleurs,
organisaient une immense u p a - u p a . Elles se préparaient à danser jusqu’au jour, pieds
nus et au son du tam-tam, — tandis que chez la reine, on allait danser au piano, en
bottines de satin.
Et les officiers qui avaient déjà des amies au dedans et au dehors, dans ces deux
mondes de femmes, allaient de l’un à l’autre sans détours, avec le singulier
laisseraller qu’autorisent les mœurs tahitiennes...

La curiosité, la jalousie surtout avaient poussé Rarahu à cette sorte d’escapade,
depuis longtemps préméditée. — La jalousie, passion peu commune en Océanie, avait
sourdement miné son petit cœur sauvage.
Quand elle s’endormait seule au milieu de ce bois, couchée en même temps que le
soleil dans la case de ses vieux parents, elle se demandait ce que pouvaient bien être
ces soirées de Papeete que Loti son ami passait avec Faïmana ou Téria, suivantes de
la reine... Et puis il y avait cette princesse Ariitéa, dans laquelle, avec son instinct de
femme, elle avait deviné une rivale...

—«Ia ora na, Loti!» (Je te salue, Loti) dit tout à coup derrière moi une petite voix
bien connue, qui semblait encore trop jeune et trop fraîche pour être mêlée au tumulte
de cette fête.
Et je répondis, étonné  :
«  —  Ia ora na, Rarahu  !  » (Je te salue, Rarahu).
C’était bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe blanche, et donnant la main à
Tiahoui. C’était bien elles deux, — qui semblaient intimidées de se trouver dans ce
milieu inusité, où tant de jeunes femmes les regardaient. Elles m’abordaient avec de
petites mines, demi-souriantes, demi-pincées, — et il était aisé de voir que l’orage était
dans l’air.
—Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? — Ici ne nous connais-tu pas? Et
ne sommes-nous pas autant que les autres bien habillées et jolies  ?
Elles savaient bien qu’elles l’étaient plus que les autres, au contraire, — et, sans
cette conviction, probablement elles n’eussent point tenté l’aventure.
—Allons plus près, dit Rarahu; je veux voir là ce qu’ e l l e s font dans la maison de la
reine.
Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques de mousseline et des
couronnes de fleurs, nous nous approchâmes des fenêtres ouvertes, — pour regarder
ensemble cette chose singulière à plus d’un titre  : une réception chez la reine Pomaré.

—Loti, demanda d’abord Tiahoui, — celles-ci, que font-elles?... Elle montrait de la
main un groupe de femmes légèrement bistrées, et parées de longues tuniques
éclatantes, qui étaient assises avec des officiers autour d’une table couverte d’un tapis
vert. Elles remuaient des pièces d’or et de nombreux petits carrés de carton peint,
qu’elles faisaient glisser rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirsconservaient leur impassible expression de câlinerie et de nonchalance exotique.
Tiahoui ignorait absolument les secrets du p o k e r et du b a c c a r a; elle ne saisit que
d’une manière imparfaite les explications que je pus lui en donner.

Quand les premières notes du piano commencèrent à résonner dans l’atmosphère
chaude et sonore, le silence se fit et Rarahu écouta en extase... Jamais rien de
semblable n’avait frappé son oreille; la surprise et le ravissement dilataient ses yeux
étranges. Le tam-tam aussi s’était tu, et derrière nous les groupes se serraient sans
bruit: — on n’entendait plus que le frôlement des étoffes légères, — le vol des grandes
phalènes, qui venaient effleurer de leurs ailes la flamme des bougies, — et le
bruissement lointain du Pacifique...
Alors parut Ariitéa, appuyée au bras d’un commandant anglais, et s’apprêtant à
valser.
—  Elle est très belle, Loti, dit tout bas Rarahu.
—  Très belle, Rarahu, répondis-je...
—Et tu vas aller à cette fête; et ton tour viendra de danser aussi avec elle en la
tenant dans tes bras, tandis que Rarahu rentrera toute seule avec Tiahoui, tristement
se coucher à Apiré! En vérité non, Loti, tu n’iras pas, dit-elle en s’exaltant tout à coup.
Je suis venue pour te chercher...
—Tu verras, Rarahu, comme le piano résonnera bien sous mes doigts; tu
m’écouteras jouer et jamais musique si douce n’aura frappé ton oreille. Tu partiras
ensuite parce que la nuit s’avance. Demain viendra vite, et demain nous serons
ensemble...
—Mon Dieu, non, Loti, tu n’iras pas, répéta-t-elle encore, de sa voix d’enfant que la
fureur faisait trembler...
Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et courroucée, elle arracha mes
aiguillettes d’or, froissa mon col, et déchira du haut en bas le plastron irréprochable de
ma chemise britannique...

En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltraité, me présenter au bal de la reine; — force
me fut de faire contre fortune bon cœur, et, en riant, de suivre Rarahu, dans les bois du
district d’Apiré...
Mais, quand nous fûmes seuls dans la campagne, loin du bruit de la fête, au milieu
des bois et de l’obscurité, autour de moi je trouvai tout absurde et maussade, le calme
de la nuit, le ciel brillant d’étoiles inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout,
jusqu’à la voix de l’enfant délicieuse qui marchait à mon côté... Je songeais à Ariitéa,
en longue tunique de satin bleu, valsant là-bas chez la reine, et un ardent désir
m’attirait vers elle; — Rarahu avait ce soir-là fait fausse route, en m’entraînant dans sa
solitude.XXII

LOTI A SA SŒUR A BRIGHTBURY
Papeete, 1872.
«  Chère petite sœur,
»  Me voilà sous le charme, moi aussi — sous le charme de ce pays qui ne ressemble
à aucun autre. — Je crois que je le vois comme jadis le voyait Georges, à travers le
même prisme enchanteur; depuis deux mois à peine j’ai mis le pied dans cette île, —
et déjà je me suis laissé captiver. — La déception des premiers jours est bien loin
aujourd’hui, et je crois que c’est ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre, aimer
et mourir...
»Six mois encore à passer dans ce pays, la décision est prise depuis hier par notre
commandant, qui, lui aussi, se trouve mieux ici qu’ailleurs; le Rendeer ne partira pas
avant octobre; d’ici là je me serai fait entièrement à cette existence doucement
énervante, d’ici là je serai devenu plus d’à moitié indigène, et je crains qu’à l’heure du
départ il ne me faille terriblement souffrir...
»Je ne puis te dire tout ce que j’éprouve d’impressions étranges, en retrouvant à
chaque pas mes souvenirs de douze ans... Petit garçon, au foyer de famille, je
songeais à l’Océanie; à travers le voile fantastique de l’inconnu, je l’avais comprise et
devinée telle que je la trouve aujourd’hui. — Tous ces sites étaient DÉJÀ VUS, tous
ces noms étaient connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient
mes rêves d’enfant, si bien que par instants c’est aujourd’hui que je crois rêver...
»Cherche, dans les papiers que nous a laissés Georges, une photographie déjà
effacée par le temps: une petite case au bord de la mer, bâtie aux pieds de cocotiers
gigantesques, et enfouie sous la verdure... — C’était la sienne. — Elle est encore là à
sa place...
»  On me l’a indiquée, — mais c’était inutile, — tout seul je l’aurais reconnue...
»Depuis son départ, elle est restée vide; le vent de la mer et les années l’ont
disjointe et meurtrie; les broussailles l’ont recouverte, la vanille l’a tapissée, — mais
elle a conservé le nom tahitien de Georges, on l’appelle encore la case de Rouéri...
»La mémoire de Rouéri est restée en honneur chez beaucoup d’indigènes, — chez
la reine surtout, par qui je suis aimé et accueilli en souvenir de lui.
»Tu avais les confidences de Georges, toi, ma sœur; tu savais sans doute qu’une
Tahitienne qu’il avait aimée avait vécu près de lui pendant ses quatre années d’exil...
»Et moi qui n’étais alors qu’un petit enfant, je devinais tout seul ce que l’on ne me
disait pas; je savais même qu’elle lui écrivait, j’avais vu sur son bureau traîner des
lettres, écrites dans une langue inconnue, qu’aujourd’hui je commence à parler et à
comprendre.
»Son nom était Taïmaha. — Elle habite près d’ici, dans une île voisine, et j’aimerais
la voir. — J’ai souvent désiré rechercher sa trace — et puis, au dernier moment
j’hésite, un sentiment indéfinissable, comme un scrupule, m’arrête au moment de
remuer cette cendre, et de fouiller dans ce passé intime de mon frère, sur lequel la
mort a jeté son voile sacré.................XXIII

ÉCONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE
Le caractère des Tahitiens est un peu celui des petits enfants. — Ils sont capricieux,
fantasques, — boudeurs tout à coup et sans motif; — foncièrement honnêtes toujours,
— et hospitaliers dans l’acception du mot la plus complète...
Le caractère contemplatif est extraordinairement développé chez eux; ils sont
sensibles aux aspects gais ou tristes de la nature, accessibles à toutes les rêveries de
l’imagination...
La solitude des forêts, les ténèbres, les épouvantent, et ils les peuplent sans cesse
de fantômes et d’esprits.
Les bains nocturnes sont en honneur à Tahiti; au clair de lune, des bandes de
jeunes filles s’en vont dans les bois se plonger dans des bassins naturels d’une
délicieuse fraîcheur. — C’est alors que ce simple mot: «Toupapahou!» jeté au milieu
des baigneuses les met en fuite comme des folles... — ( T o u p a p a h o u est le nom de ces
fantômes tatoués qui sont la terreur de tous les Polynésiens, — mot étrange, effrayant
en lui-même et intraduisible...)
En Océanie, le travail est chose inconnue. — Les forêts produisent d’elles-mêmes
tout ce qu’il faut pour nourrir ces peuplades insouciantes; le fruit de l’arbre-à-pain, les
bananes sauvages, croissent pour tout le monde et suffisent à chacun. — Les années
s’écoulent pour les Tahitiens dans une oisiveté absolue et une rêverie perpétuelle, —
et ces grands enfants ne se doutent pas que dans notre belle Europe tant de pauvres
gens s’épuisent à gagner le pain du jour...XXIV

UN NUAGE
... La bande insouciante et paresseuse était au complet au bord du ruisseau d’Apiré,
et Tétouara, qui était en veine d’esprit, versait sur nous tous, à demi endormis dans les
herbes, des facéties rabelaisiennes, — tout en se bourrant de cocos et d’oranges.
On n’entendait guère que sa voix de crécelle, mêlée aux bruissements de quelques
cigales qui chantaient là leur chanson de midi, à l’heure même où, sur l’autre face de la
boule du monde, mes amis d’autrefois sortaient des théâtres de Paris, transis et
emmitouflés, dans le brouillard glacial des nuits d’hiver...
La nature était tranquille et énervée; une brise tiède passait mollement sur la cime
des arbres, et une foule de petits ronds de soleil dansaient gaîment sur nous, multipliés
à l’infini par le tamisage léger des goyaviers et des mimosas...
Nous vîmes s’avancer tout à coup une personne vêtue d’une tunique traînante en
gaze vert d’eau, avec de longs cheveux noirs soigneusement nattés, et, sur le front,
une couronne de jasmin...
On voyait un peu, à travers la fine tunique, sa gorge pure de jeune fille que n’avait
jamais contrariée aucune entrave... On voyait aussi qu’elle avait roulé, autour de ses
hanches, un pareo somptueux, dont les grandes fleurs blanches sur fond rouge
transparaissaient sous la gaze légère...
Je n’avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au sérieux...
Un grand succès d’admiration avait salué son entrée... Le fait est qu’elle était bien
jolie ainsi, — et que sa coquetterie embarrassée la rendait encore plus charmante...
Confuse et intimidée, elle était venue à moi; puis, sur l’herbe, elle s’était assise à
mon côté, et restait là immobile, les joues empourprées sous leur bistre, les yeux
baissés, comme une enfant coupable qui tremble qu’on ne l’interroge et ne la
confonde...
—  Loti, tu fais très bien les choses, disait-on dans la galerie...
Et les jeunes femmes auxquelles mon étonnement n’avait point échappé, firent
entendre dans les hautes herbes de petits éclats de rire contenus qui disaient une
foule de méchantes choses; — Tétouara, fine et impitoyable, prononça sur la belle
robe de gaze ces astucieuses paroles  :
—  Elle est faite d’une étoffe chinoise  !
Et les éclats de rire redoublèrent; — il en partait de derrière tous les goyaviers, — il
en sortait de l’eau du ruisseau; il en venait de partout, — et la pauvre petite Rarahu
était bien près de fondre en larmes...XXV

TOUJOURS LE NUAGE
... «  Elle est faite d’une étoffe chinoise  !  » avait dit Tétouara...
Parole grosse de sous-entendus venimeux, — parole acérée à triple pointe, qui
souvent me revenait en tête...
En vérité j’étais tout à fait étranger à cette robe de gaze verte... Ce n’étaient point
non plus les vieux parents adoptifs de Rarahu, — lesquels vivaient à moitié nus dans
leur case de pandanus, — qui s’étaient lancés dans de telles prodigalités...
Et je demeurais plongé dans mes réflexions...

Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un objet de dégoût et
d’horreur... Il n’est point de plus grande honte pour une jeune femme que d’être
convaincue d’avoir écouté les propos galants de l’un d’entre eux...
Mais les Chinois sont malins et sont riches; — et il est notoire que plusieurs de ces
personnages, à force de présents et de pièces blanches, obtiennent des faveurs
clandestines qui les dédommagent du mépris public...

Je m’étais bien gardé cependant de communiquer cet horrible soupçon à John, qui
eût chargé d’anathèmes ma petite amie Rarahuu... J’eus le bon goût de ne faire ni
reproches ni scandale, — me réservant seulement d’observer et d’attendre...XXVI

PERSISTANCE DU NUAGE
... Quand j’arrivai au ruisseau d’Apiré, à notre salle de bain particulière sous les
goyaviers, il était trois heures de l’après-midi, heure inusitée.
J’étais venu sans bruit... J’écartai les branches et je regardai...
La stupeur me cloua sur place.....
Une chose horrible était là, dans ce lieu que nous considérions comme appartenant
à nous seuls: un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre eau limpide son vilain corps
jaune...
Il semblait chez lui et ne se dérangeait nullement... Il avait relevé sa longue queue
de cheveux gris nattés, et l’avait roulée en manière de chignon de femme sur la pointe
de son crâne chauve... Complaisamment il lavait dans notre ruisseau ses membres
osseux qui semblaient enduits de safran, — et le soleil l’éclairait tout de même, de sa
lueur discrètement voilée par la verdure, — et l’eau fraîche et claire bruissait tout de
même autour de lui, — avec autant de naturel et de gaîté qu’elle eût pu le faire pour
nous...XXVII
... J’observais, posté derrière les branches... La curiosité me tenait là attentif et
immobile... Je m’étais condamné au spectacle de ce bain, attendant avec anxiété ce
qui allait s’ensuivre...
Je n’attendis pas longtemps; un léger frôlement de branches, un bruit de voix
douces, m’indiqua bientôt que les deux petites filles arrivaient...
Le Chinois qui les avait entendues aussi, se leva d’un bond, comme mû par un
ressort... Soit pudeur, soit honte d’étaler au soleil d’aussi laides choses, il courut à ses
vêtements... Les nombreuses robes de mousseline qui, superposées, composaient son
costume, pendaient çà et là, accrochées aux branches des arbres.
Il avait eu le temps d’en passer deux ou trois, quand les petites arrivèrent.

Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps très significatif en
apercevant l’homme jaune, et rebroussa chemin d’un air indigné...
Tiahoui parut ensuite: — elle eut un temps d’arrêt en portant la main à son menton,
et riant sous cape, comme une personne qui aperçoit quelque chose de très drôle...
Rarahu regarda par-dessus son épaule, riant aussi... Après quoi toutes deux
s’avancèrent résolument, en disant d’un ton narquois  :
—  Ia ora na, Tseen-Lee  ! — Ia ora na tinito, mafatu meiti  !
(Bonjour, Tseen-Lee, — bonjour, Chinois, mon petit cœur  !)

Elles le connaissaient par son nom, et lui-même avait appelé Rarahu... Il avait laissé
retomber sa queue grisonnante avec un grand air de coquetterie, et ses yeux de vieux
lubrique étincelaient d’une hideuse manière...XXVIII
Il tira de ses poches une quantité de choses qu’il offrit aux deux enfants: petites
boîtes de poudres blanches ou roses, — petits instruments compliqués pour la toilette,
petites spatules d’argent pour racler la langue, toutes choses dont il leur expliquait
l’usage, — et puis des bonbons chinois aussi, — des fruits confits au poivre et au
gingembre...
C’était Rarahu surtout qui était l’objet de ses attentions ardentes. — Et les deux
petites, en se faisant un peu prier, acceptaient tout de même, avec accompagnement
de moues dédaigneuses, et de grimaces de ouistitis...

Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa embrasser son épaule nue...
Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses lèvres de celles de ma
petite amie, — laquelle s’enfuit à toutes jambes, suivie de Tiahoui... Toutes deux
disparurent sous bois comme des gazelles, emportant leurs présents à pleines mains
— on les entendit de loin rire encore à travers la verdure, — et Tseen-Lee, incapable
de les rejoindre, demeura à sa place, piteux et décontenancé...XXIX

LE NUAGE CRÈVE
... Le lendemain Rarahu, la tête appuyée sur mes genoux, pleurait à chaudes
larmes...
Dans son cœur de pauvre petite croissant à l’aventure dans les bois, les notions du
bien et du mal étaient restées imparfaites; on y trouvait une foule d’idées baroques et
incomplètes venues toutes seules à l’ombre des grands arbres. — Les sentiments frais
et purs y dominaient pourtant, et il s’y mêlait aussi quelques données chrétiennes,
puisées au hasard dans la Bible de ses vieux parents...
La coquetterie et la gourmandise l’avaient poussée hors du droit chemin, mais j’étais
sûr, absolument sûr qu’elle n’avait rien donné en échange de ces singuliers présents,
et le mal pouvait encore se réparer par des larmes.
Elle comprenait que ce qu’elle avait fait était fort mal; elle comprenait surtout qu’elle
m’avait causé de la peine, — et que John, le sérieux John mon frère, détournerait d’elle
ses yeux bleus...
Elle avait tout avoué, l’histoire de la robe de gaze verte, l’histoire du p a r e o rouge. —
Elle pleurait, la pauvre petite, de tout son cœur; les sanglots oppressaient sa poitrine,
— et Tiahoui pleurait aussi, de voir pleurer son amie...

Ces larmes, les premières que Rarahu eût versées de sa vie, produisirent entre nous
le résultat qu’amènent souvent les larmes, elles nous firent davantage nous aimer. —
Dans le sentiment que j’éprouvais pour elle, le cœur prit une part plus large, et l’image
d’Ariitéa s’effaça pour un temps...
L’étrange petite créature qui pleurait là sur mes genoux, dans la solitude d’un bois
d’Océanie, m’apparaissait sous un aspect encore inconnu; pour la première fois elle
me semblait q u e l q u ’ u n , et je commençais à soupçonner la femme adorable qu’elle eût
pu devenir, si d’autres que ces deux vieillards sauvages eussent pris soin de sa jeune
tête...XXX
A dater de ce jour, Rarahu considérant qu’elle n’était plus une enfant, cessa de se
montrer la poitrine nue au soleil...
Même les jours non fériés, elle se mit à porter des robes et à natter ses longs
cheveux...XXXI
... Mata reva était le nom que m’avait donné Rarahu, ne voulant point de celui de
Loti, qui me venait de Faïmana ou d’Ariitéa. — Mata, dans le sens propre, veut dire:
œil, c’est d’après les yeux que les Maoris désignent les gens, et les noms qu’ils leur
donnent sont généralement très réussis...
Plumket, par exemple, s’appelait Mata pifaré (œil de chat); Brown, Mata ioré (œil de
rat), et John, Mata ninamu (œil azuré)...
Rarahu n’avait voulu pour moi aucune ressemblance d’animal; l’appellation plus
poétique de Mata reva était celle qu’après bien des hésitations elle avait choisie...
Je consultai le dictionnaire des vénérables frères Picpus, — et trouvai ce qui suit  :
Reva, firmament  ; — abîme, profondeur  ; — mystère...XXXII

JOURNAL DE LOTI
... Les heures, les jours, les mois, s’envolaient dans ce pays autrement qu’ailleurs;
le temps s’écoulait sans laisser de traces, dans la monotonie d’un éternel été. — Il
semblait qu’on fût dans une atmosphère de calme et d’immobilité, où les agitations du
monde n’existaient plus...
Oh! les heures délicieuses, oh! les heures d’été, douces et tièdes, que nous
passions là, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce coin de bois,
ombreux et ignoré, qui fut le nid de Rarahu, et le nid de Tiahoui. — Le ruisseau courait
doucement sur les pierres polies, entraînant des peuplades de poissons
microscopiques et de mouches d’eau. — Le sol était tapissé de fines graminées, de
petites plantes délicates, d’où sortait une senteur pareille à celle de nos foins d’Europe
pendant le beau mois de juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien:
«poumiriraïra», qui signifie: une suave odeur d’herbes. L’air était tout chargé
d’exhalaisons tropicales, où dominait le parfum des oranges surchauffées dans les
branches par le soleil du midi. — Rien ne troublait le silence accablant de ces midis
d’Océanie. De petits lézards, bleus comme des turquoises, que rassurait notre
immobilité, circulaient autour de nous, en compagnie des papillons noirs marqués de
grands yeux violets. On n’entendait que de légers bruits d’eau, des chants discrets
d’insectes, ou de temps en temps la chute d’une goyave trop mûre, qui s’écrasait sur la
terre avec un parfum de framboise...

... Et quand la journée s’avançait, quand le soleil plus bas jetait sur les branches des
arbres des lueurs plus dorées, Rarahu s’en retournait avec moi à sa case isolée dans
les bois. — Les deux vieillards ses parents, fixes et graves, étaient là toujours,
accroupis devant leur hutte de pandanus, et nous regardant venir. — Une sorte de
sourire mystique, une expression d’insouciante bienveillance éclairait un instant leurs
figures éteintes  :
—Nous te saluons, Loti! disaient-ils d’une voix gutturale; — ou bien: «Nous te
saluons, Mata reva  !  »
Et puis c’était tout; il fallait se retirer, laissant entre eux deux ma petite amie, qui me
suivait des yeux en souriant et qui semblait une personnification fraîche de la jeunesse
à côté de ces deux sombres momies polynésiennes...
C’était l’heure du repas du soir. Le vieux Tahaapaïru étendait ses longs bras tatoués
jusqu’à une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux de bourao desséché, et les
frottait l’un contre l’autre pour en obtenir du feu, — vieux procédé de sauvage. Rarahu
recevait la flamme des mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et
faisait cuire dans la terre deux maiorés, fruits de l’arbre-à-pain, qui composaient le
repas de la famille...
C’était l’heure aussi où la bande des baigneuses du ruisseau de Fataoua rejoignait
Papeete, Tétouara en tête, — et j’avais pour m’en revenir toujours compagnie joyeuse.
—Loti, disait Tétouara, n’oublie pas qu’on t’attend à la nuit dans le jardin de la reine;
Téria et Faïmana te font dire qu’elles comptent sur toi pour les conduire prendre du thé
chez les Chinois, — et moi aussi, j’en serai très volontiers si tu veux...

Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d’où la vue dominait le
GrandOcéan bleu, éclairé des dernières lueurs du soleil couchant.
La nuit descendait sur Tahiti, transparente, étoilée. Rarahu s’endormait dans sesbois; les grillons entonnaient sous l’herbe leur concert du soir, les phalènes prenaient
leur vol sous les grands arbres, — et les suivantes commençaient à errer dans les
jardins de la reine...XXXIII
... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues ombragées de Papeete, adressa un
bonjour moitié amical, moitié railleur, — un peu terrifié aussi, — à une créature baroque
qui passait.
La grande femme sèche, qui n’avait de la Tahitienne que le costume, y répondit avec
une raideur pleine de dignité, et se retourna pour nous regarder.
Rarahu vexée lui tira la langue, — après quoi elle me conta en riant que cette vieille
fille, d e m i - b l a n c h e , métis efflanquée d’Anglais et de Maorie, — était son ancien
professeur, à l’école de Papeete.
Un jour, la métis avait déclaré à son élève qu’elle fondait sur elle les plus hautes
espérances pour lui succéder dans ce pontificat, en raison de la grande facilité avec
laquelle apprenait l’enfant.
Rarahu, saisie de terreur à la pensée de cet avenir, avait tout d’une traite pris sa
course jusqu’à Apiré, quittant du coup la h a a p i i r a a (la maison d’école) pour n’y plus
revenir...XXXIV
... Je rentrai un matin à bord du Rendeer, rapportant cette nouvelle à sensation que
j’avais couché en compagnie de Tamatoa...
Tamatoa, fils aîné de la reine Pomaré, mari de la belle reine Moé de l’île de Ratatéa,
— père de la délicieuse petite malade, Pomaré V, — était un homme que l’on gardait
enfermé depuis quelques années entre quatre solides murailles, et qui était encore
l’effroi légendaire du pays.
Dans son état normal, Tamatoa, disait-on, n’était pas plus méchant qu’un autre, —
mais il buvait, — et, quand il avait bu, il voyait rouge, il lui fallait du sang.
C’était un homme de trente ans, d’une taille prodigieuse et d’une force herculéenne;
plusieurs hommes ensemble étaient incapables de lui tenir tête quand il était
déchaîné; il égorgeait sans motif, et les atrocités commises par lui dépassaient toute
imagination...
Pomaré adorait pourtant ce fils colossal. — Le bruit courait même dans le palais que
depuis quelque temps elle lui ouvrait la porte, et qu’on l’avait vu la nuit rôder dans les
jardins. — Sa présence causait parmi les filles de la cour la même terreur que celle
d’une bête fauve, dont on saurait, la nuit, la cage mal fermée.

Il y avait chez Pomaré une salle consacrée aux étrangers, nuit et jour ouverte; on y
trouvait par terre des matelas recouverts de nattes blanches et propres, qui servaient
aux Tahitiens de passage, aux chefs attardés des districts, et quelquefois à
moimême...

... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde était endormi quand j’entrai dans
la salle de refuge.
Je n’y trouvai qu’un seul personnage assis, accoudé sur une table où brûlait une
lampe d’huile de cocotier... C’était un inconnu, d’une taille et d’une envergure plus
qu’humaines; une seule de ses mains eût broyé un homme comme du verre. — Il avait
d’épaisses mâchoires carrées de cannibale; sa tête énorme était dure et sauvage, ses
yeux à demi fermés avaient une expression de tristesse égarée...
—  «  Ia ora na, Loti  !  » dit l’homme. (Je te salue, Loti  !)
Je m’étais arrêté à la porte...
Alors commença en tahitien, entre l’inconnu et moi, le dialogue suivant  :
—  ... Comment sais-tu mon nom  ?
—Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de l’amiral à cheveux blancs. Je
t’ai souvent vu passer près de moi la nuit.
 » Tu viens pour dormir  ?...
—  Et toi  ? Tu es un chef, de quelque île  ?...
—Oui, je suis un grand chef. — Couche-toi dans le coin là-bas; tu y trouveras la
meilleure natte...
Quand je fus étendu et roulé dans mon paréo, je fermai les yeux, — juste assez pour
observer l’étrange personnage qui s’était levé avec précaution et se dirigeait vers moi.
En même temps qu’il s’approchait, un léger bruit m’avait fait tourner la tête du côté
opposé, du côté de la porte où la vieille reine venait d’apparaître; elle marchait
cependant avec des précautions infinies, sur la pointe de ses pieds nus, mais les
nattes criaient sous le poids de son gros corps.
... Quand l’homme fut près de moi, il prit une moustiquaire de mousseline qu’il
étendit avec soin au-dessus de ma tête; après quoi il plaça une feuille de bananier
devant sa lampe pour m’en cacher la lumière, et retourna s’asseoir, la tête appuyée surses deux mains.
Pomaré qui nous avait observés anxieusement tous deux, cachée dans l’embrasure
sombre, sembla satisfaite de son examen et disparut...
La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et son apparition,
m’ayant confirmé dans cette idée que mon compagnon était inquiétant, m’ôta toute
envie de dormir.
Cependant l’inconnu ne bougeait plus; son regard était redevenu vague et atone; il
avait oublié ma présence... On entendait dans le lointain des femmes de la reine qui
chantaient à deux parties un himéné des îles Pomotous. — Et puis la grosse voix du
vieil Ariifaité, le prince époux, cria: «Mamou! — (silence!) — Te hora a horou ma
piti  !  » (silence, il est minuit  !)... Et le silence se fit comme par enchantement...
Une heure après, l’ombre de la vieille reine apparut encore dans l’embrasure de la
porte. — La lampe s’éteignait, et l’homme venait de s’endormir...
J’en fis autant bientôt, d’un sommeil léger toutefois, et quand, au petit jour, je me
levai pour partir, je vis qu’il n’avait pas changé de place; sa tête seule s’était affaissée,
et reposait sur la table...
Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un ruisseau d’eau
fraîche; — après quoi j’allai sous la véranda saluer la reine et la remercier de son
hospitalité.
—«Haere mai, Loti, dit-elle du plus loin qu’elle me vit, haere mai paraparaü!»
(Viens ici, Loti, et causons un peu  !) Eh bien  ! t’a-t-il bien reçu  ?.....
—  Oui, dis-je.
Et je vis sa vieille figure s’épanouir de plaisir quand je lui exprimai ma
reconnaissance pour les soins qu’il avait pris de moi...
—Sais-tu qui c’était, dit-elle mystérieusement, — oh! ne le répète pas, mon petit
Loti... c’était Tamatoa  !...
Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement relâché, — à la condition qu’il ne
sortirait point du palais; j’eus plusieurs fois l’occasion de lui parler et de lui donner des
poignées de main...
Cela dura jusqu’au moment où, s’étant évadé, il assassina une femme et deux
enfants dans le jardin du missionnaire protestant, et commit dans une même journée
une série d’horreurs sanguinaires qui ne pourraient s’écrire, même en latin...XXXV
... Qui peut dire où réside le charme d’un pays?... Qui trouvera ce quelque chose
d’intime et d’insaisissable que rien n’exprime dans les langues humaines  ?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse étrange qui pèse sur toutes
ces îles d’Océanie, — l’isolement dans l’immensité du Pacifique, — le vent de la mer,
— le bruit des brisants, — l’ombre épaisse, — la voix rauque et triste des Maoris qui
circulent en chantant au milieu des tiges des cocotiers, étonnamment hautes, blanches
et grêles...
On s’épuise à chercher, à saisir, à exprimer... effort inutile, — ce quelque chose
s’échappe, et reste incompris...
J’ai écrit sur Tahiti de longues pages; il y a là dedans des détails jusque sur l’aspect
des moindres petites plantes — jusque sur la physionomie des mousses...
Qu’on lise tout cela avec la meilleure volonté du monde, — eh bien, après, a-t-on
compris  ?... Non assurément...
Après cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de Polynésie toutes blanches de
{ 3 }corail, — a-t-on entendu, la nuit, partir du fond des bois le son plaintif d’un v i v o  ?...
ou le beuglement lointain des trompes en coquillage  ?...XXXVI

GASTRONOMIE
... «  La chair des hommes blancs a goût de banane mûre...  »
Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de l’île Routoumah, dont
la compétence en cette matière est indiscutable...XXXVII
... Rarahu, dans un accès d’indignation, m’avait appelé: long lézard sans pattes, —
et je n’avais pas très bien compris tout d’abord...
Le serpent étant un animal tout à fait inconnu en Polynésie, la métis qui avait éduqué
Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme le diable avait tenté la première femme,
avait eu recours à cette périphrase.
Rarahu s’était donc habituée à considérer cette variété de «long lézard sans pattes»
comme la plus méchante et la plus dangereuse de toutes les créatures terrestres; —
c’était pour cela qu’elle m’avait lancé cette insulte...
Elle était jalouse encore, la pauvre petite Rarahu: elle souffrait de ce que Loti ne
voulait pas exclusivement lui appartenir.
Ces soirées de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes femmes, auxquels ses vieux
parents lui défendaient de se mêler, faisaient travailler son imagination d’enfant. — Il y
avait surtout ces thés qui se donnaient chez les Chinois, et dont Tétouara lui rapportait
des descriptions fantastiques, thés auxquels Téria, Faïmana et quelques autres folles
filles de la suite de la reine, buvaient et s’enivraient — Loti y assistait, y présidait même
quelquefois, et cela confondait les idées de Rarahu, qui ne comprenait plus.
... Quand elle m’eut bien injurié, elle pleura, — argument beaucoup meilleur...
A partir de ce jour, on ne me vit guère plus aux soirées de Papeete. — Je demeurais
plus tard dans les bois d’Apiré, partageant même quelquefois le fruit de l’arbre-à-pain
avec le vieux Tahaapaïru. — La tombée de la nuit était triste, par exemple, dans cette
solitude; — mais cette tristesse avait son grand charme, et la voix de Rarahu avait un
son délicieux le soir, sous la haute et sombre voûte des arbres... — Je restais jusqu’à
l’heure où les vieillards faisaient leur prière, — prière dite dans une langue bizarre et
sauvage, mais qui était celle-là même que dans mon enfance on m’avait apprise. —
«  Notre père qui es aux cieux...», l’éternelle et sublime prière du Christ, résonnait d’une
manière étrangement mystérieuse, là, aux antipodes du vieux monde, dans l’obscurité
de ces bois, dans le silence de ces nuits, dite par la voix lente et grave de ce vieillard
fantôme...XXXVIII
... Il y avait quelque chose que Rarahu commençait à sentir déjà, et qu’elle devait
sentir amèrement plus tard, — quelque chose qu’elle était incapable de formuler dans
son esprit d’une manière précise, — et surtout d’exprimer avec les mots de sa langue
primitive. — Elle comprenait vaguement qu’il devait y avoir des abîmes dans le
domaine intellectuel, entre Loti et elle-même, des mondes entiers d’idées et de
connaissances inconnues. — Elle saisissait déjà la différence radicale de nos races,
de nos conceptions, de nos moindres sentiments: les notions même des choses les
plus élémentaires de la vie différaient entre nous deux. — Loti qui s’habillait comme un
Tahitien et parlait son langage, demeurait pour elle un p a o u p a , — c’est-à-dire un de
ces hommes venus des pays fantastiques de par delà les grandes mers, — un de ces
hommes qui depuis quelques années apportaient dans l’immobile Polynésie tant de
changements inouïs, et de nouveautés imprévues...
Elle savait aussi que Loti repartirait bientôt pour ne plus revenir, retournant dans sa
patrie lointaine... Elle n’avait aucune idée de ces distances vertigineuses, — et
Tahaapaïru les comparait à celles qui séparaient Fataoua de la lune ou des étoiles...
Elle pensait ne représenter aux yeux de Loti, — enfant de quinze ans qu’elle était, —
qu’une petite créature curieuse, jouet de passage qui serait vite oublié...

Elle se trompait pourtant. — Loti commençait à s’apercevoir lui aussi qu’il éprouvait
pour elle un sentiment qui n’était plus banal. — Déjà il l’aimait un peu par le cœur...
Il se souvenait de son frère Georges, — de celui que les Tahitiens appelaient Rouéri,
qui avait emporté de ce pays d’ineffaçables souvenirs, — et il sentait qu’il en serait
ainsi de lui-même. — Il semblait très possible à Loti que cette aventure, commencée
au hasard par un caprice de Tétouara, laissât des traces profondes et durables sur sa
vie tout entière...
Très jeune encore, Loti avait été lancé dans les agitations de l’existence
européenne; de très bonne heure il avait soulevé le voile qui cache aux enfants la
scène du monde; — lancé brusquement, à seize ans, dans le tourbillon de Londres et
de Paris, il avait souffert à un âge où d’ordinaire on commence à penser...
Loti était revenu très fatigué de cette campagne faite si matin dans la vie, — et se
croyait déjà fort blasé. Il avait été profondément écœuré et déçu, — parce que, avant
de devenir un garçon semblable aux autres jeunes hommes, il avait commencé par
être un petit enfant pur et rêveur, élevé dans la douce paix de la famille; lui aussi avait
été un petit sauvage, sur le cœur duquel s’inscrivaient dans l’isolement une foule
d’idées fraîches et d’illusions radieuses. — Avant d’aller rêver dans les bois d’Océanie,
tout enfant il avait longtemps rêvé seul dans les bois du Yorkshire...
Il y avait une foule d’affinités mystérieuses entre Loti et Rarahu, nés aux deux
extrémités du monde. — Tous deux avaient l’habitude de l’isolement et de la
contemplation, l’habitude des bois et des solitudes de la nature; tous deux
s’arrangeaient de passer de longues heures en silence, étendus sur l’herbe et la
mousse; tous deux aimaient passionnément la rêverie, la musique, — les beaux fruits,
les fleurs et l’eau fraîche...XXXIX
... Il n’y avait pour le moment aucun nuage à notre horizon...
Encore cinq grands mois à passer ensemble... Il était bien inutile de se préoccuper
de l’avenir...XL
On était charmé quand Rarahu chantait...
Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes si fraîches et si douces,
que les oiseaux seuls ou les petits enfants en peuvent produire de semblables.
Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le chant des autres, des
variations extravagantes, prises dans les notes les plus élevées de la gamme, — très
compliquées toujours et admirablement justes...
Il y avait à Apiré, comme dans tous les districts tahitiens, un chœur appelé h i m é n é,
lequel fonctionnait régulièrement sous la conduite d’un chef, et se faisait entendre dans
toutes les fêtes indigènes. — Rarahu en était un des principaux sujets, et le dominait
tout entier de sa voix pure; — le chœur qui l’accompagnait était rauque et sombre; les
hommes surtout y mêlaient des sons bas et métalliques, sortes de rugissements qui
marquaient les d o m i n a n t e s et semblaient plutôt les sons de quelque instrument
sauvage que ceux de la voix humaine. — L’ensemble avait une précision à dépiter les
choristes du Conservatoire, et produisait le soir dans les bois des impressions qui ne
se peuvent décrire...XLI
... C’était l’heure de la tombée du jour; j’étais seul au bord de la mer, sur une plage
du district d’Apiré. — Dans ce lieu isolé, j’attendais Taïmaha, — et j’éprouvais un
sentiment singulier à l’idée que cette femme allait venir...

Une femme parut bientôt, qui m’aperçut sous les cocotiers et s’avança vers moi...
C’était déjà la nuit; quand elle fut tout près, je distinguai une horrible figure qui me
regardait en riant, d’un rire de sauvagesse  :
—  Tu es Taïmaha  ? lui dis-je...
Taïmaha?... Non. — Je m’appelle Tevaruefaipotuaiahutu, du district de Papetoaï; je
viens de pêcher des porcelaines sur le récif, et du corail rose. — Veux-tu m’en
acheter  ?...
J’attendis encore là jusqu’à minuit. — Je sus le lendemain qu’au petit jour la vraie
Taïmaha était repartie pour son île; ma commission n’avait pas été faite; elle s’en était
allée sans se douter que pendant plusieurs heures elle avait été attendue sur la plage
par le frère de Rouéri...XLII

LOTI A JOHN B., A BORD DU «  RENDEER  »
Taravao, 1872.
«  Mon bon frère John,
»Le messager qui te portera cette lettre est chargé en même temps de te remettre
une foule de présents que je t’envoie. — C’est d’abord un plumet, en queues de
phaétons rouges, objet très précieux, don de mon hôte le chef de Tehaupoo; ensuite
un collier à trois rangs de petites coquilles blanches, don de la cheffesse, — et enfin
deux touffes de reva-reva, — qu’une grande dame du district de Papéouriri avait mises
hier sur ma tête à la fête de Taravao.
»Je resterai quelques jours encore ici, chez le chef, qui était un ami de mon frère;
j’userai jusqu’au bout de la permission de l’amiral.
»Il ne me manque que ta présence, frère, pour être absolument charmé de mon
séjour à Taravao. Les environs de Papeete ne peuvent te donner une idée de cette
région ignorée qui s’appelle la presqu’île de Taravao: un coin paisible, ombreux,
enchanteur, — des bois d’orangers gigantesques, dont les fruits et les fleurs jonchent
un sol délicieux, tapissé d’herbes fines et de pervenches roses...
»Là-dessous sont disséminées quelques cases en bois de citronnier, où vivent
immobiles des Maoris d’autrefois; là-dessous on trouve la vieille hospitalité indigène:
des repas de fruits, sous des tendelets de verdure tressée et de fleurs; de la musique,
des unissons plaintifs de vivo de roseaux, des chœurs d’himéné, des chants et des
danses.
»J’habite seul une case isolée, bâtie sur pilotis, au-dessus de la mer et des coraux.
De mon lit de nattes blanches, en me penchant un peu, je vois s’agiter au-dessous de
moi tout ce petit monde à part qui est le monde du corail. Au milieu des rameaux
blancs ou roses, dans les branchages compliqués des madrépores, circulent des
milliers de petits poissons dont les couleurs ne peuvent se comparer qu’à celles des
pierres précieuses ou des colibris; des rouges de géranium, des verts chinois, des
bleus qu’on ne saurait peindre, — et une foule de petits êtres bariolés de toutes les
nuances de l’arc-en-ciel, — ayant forme de tout excepté forme de poisson... Le jour,
aux heures tranquilles de la sieste, absorbé dans mes contemplations, j’admire tout
cela qui est presque inconnu, même aux naturalistes et aux observateurs.
»La nuit, mon cœur se serre un peu dans cet isolement de Robinson. — Quand le
vent siffle au dehors, quand la mer fait entendre dans l’obscurité sa grande voix
sinistre, alors j’éprouve comme une sorte d’angoisse de la solitude, là, à la pointe la
plus australe et la plus perdue de cette île lointaine, — devant cette immensité du
Pacifique, — immensité des immensités de la terre, qui s’en va tout droit jusqu’aux
rives mystérieuses du continent polaire.
»Dans une excursion de deux jours, en compagnie du chef de Tehaupoo, j’ai vu ce
lac de Vaïria qui inspire aux indigènes une superstitieuse frayeur. — Une nuit nous
avons campé sur ses bords. C’est un site étrange que peu de gens ont contemplé; de
loin en loin quelques Européens y viennent par curiosité; la route est longue et difficile,
les abords sauvages et déserts. — Figure-toi, à mille mètres de haut, une mer morte,
perdue dans les montagnes du centre; — tout autour, des mornes hauts et sévères
découpant leurs silhouettes aiguës dans le ciel clair du soir. — Une eau froide et
profonde, que rien n’anime, ni un souffle de vent, ni un bruit, ni un être vivant, ni
seulement un poisson... — «Autrefois, dit le chef de Tehaupoo, des Toupapahousd’une race particulière descendaient la nuit des montagnes, et battaient l’eau de leurs
grandes ailes d’albatros.
»... Si tu vas chez le gouverneur, à la soirée du mercredi, tu y verras la princesse
Ariitéa; dis-lui que je ne l’oublie point dans ma solitude, et que j’espère la semaine
prochaine danser avec elle au bal de la reine. — Si, dans les jardins tu rencontrais
Faïmana ou Téria, tu pourrais de ma part leur dire tout ce qui te passerait par la tête...
»Cher petit frère, fais-moi le plaisir d’aller au ruisseau de Fataoua, donner de mes
nouvelles à la petite Rarahu, d’Apiré... Fais cela pour moi, je t’en prie; tu es trop bon
pour ne pas nous pardonner à tous deux... Vrai, la pauvre petite, je te jure que je l’aime
de tout mon cœur...  »XLIII
... Rarahu ne connaissait pas du tout le Dieu Taaroa, non plus que les nombreuses
déesses de sa suite; elle n’avait même jamais entendu parler d’aucun de ces
personnages de la mythologie polynésienne. La reine Pomaré seule, par respect pour
les traditions de son pays, avait appris les noms de ces divinités d’autrefois et
conservait dans sa mémoire les étranges légendes des anciens temps...
... Mais tous ces mots bizarres de la langue polynésienne qui m’avaient frappé, tous
ces mots au sens vague ou mystique, sans équivalents dans nos langues d’Europe,
étaient familiers à Rarahu qui les employait ou me les expliquait avec une rare et
singulière poésie.
—Si tu restais plus souvent à Apiré la nuit, me disait-elle, tu apprendrais avec moi
beaucoup plus vite une foule de mots que ces filles qui vivent à Papeete ne savent
pas... Quand nous aurons eu peur ensemble, je t’enseignerai, en ce qui concerne les
Toupapahous, des choses très effrayantes que tu ignores...
En effet, il est dans la langue maorie beaucoup de mots et d’images qui ne
deviennent intelligibles qu’à la longue, quand on a vécu avec les indigènes, la nuit
dans les bois, écoutant gémir le vent et la mer, l’oreille tendue à tous les bruits
mystérieux de la nature.XLIV
... On n’entend aucun chant d’oiseaux dans les bois tahitiens; les oreilles des Maoris
ignorent cette musique naïve qui, dans d’autres climats, remplit les bois de gaîté et de
vie.
Sous cette ombre épaisse, dans les lianes et les grandes fougères, rien ne vole, rien
ne bouge, c’est toujours le même silence étrange qui semble régner aussi dans
l’imagination mélancolique des naturels.
On voit seulement planer dans les gorges, à d’effrayantes hauteurs, le phaéton, un
petit oiseau blanc qui porte à la queue une longue plume blanche ou rose.
Les chefs attachaient autrefois à leur coiffure une touffe de ces plumes; aussi leur
fallait-il beaucoup de temps et de persévérance pour composer cet ornement
aristocratique...XLV

INQUALIFIABLE
... Il est certaines nécessités de notre triste nature humaine qui semblent faites tout
exprès pour nous rappeler combien nous sommes imparfaits et matériels — nécessités
auxquelles sont soumises les reines comme les bergères, — «la garde qui veille aux
barrières du Louvre, etc...  »
Lorsque la reine Pomaré est aux prises avec ces situations pénibles, trois femmes
entrent à sa suite dans certain réduit mystérieux dissimulé sous les bananiers...
La première de ces initiées a mission de soutenir pendant l’opération la lourde
personne royale. La deuxième tient à la main des feuilles de b o u r a o , choisies
soigneusement parmi les plus fraîches et les plus tendres... La troisième, qui
commence son office lorsque les deux premières ont achevé le leur, — porte une fiole
d’huile de cocotier parfumée au sandal ( m o n o ï), dont elle est chargée d’oindre les
parties que le frottement des feuilles de bourao aurait pu momentanément irriter ou
endolorir...
La séance levée, — le cortège rentre gravement au palais...XLVI
... Rarahu et Tiahoui s’étaient invectivées d’une manière extrêmement violente. —
De leurs bouches fraîches étaient sorties pendant plusieurs minutes, sans interruption
ni embarras, les injures les plus enfantines et les plus saugrenues, — les plus
inconvenantes aussi (le tahitien comme le latin «  dans les mots bravant l’honnêteté  »).
C’était la première dispute entre les deux petites, et cela amusait beaucoup la
galerie; toutes les jeunes femmes étendues au bord du ruisseau du Fataoua riaient à
gorge déployée et les excitaient  :
—  Tu es heureux, Loti, disait Tétouara, c’est pour toi qu’on se dispute  !...
Le fait est que c’était pour moi en effet; Rarahu avait eu un mouvement de jalousie
contre Tiahoui, et là était l’origine de la discussion.
Comme deux chattes qui vont se rouler et s’égratigner, les deux petites se
regardaient blêmes, immobiles, tremblantes de colère  :
—  Tinito oufa! cria Tiahoui, à bout d’arguments, en faisant une allusion sanglante à
la belle tapa de gaze verte (mignonne de Chinois)  !
—  Oviri, Amutaata  ! (sauvagesse, cannibale)! riposta Rarahu qui savait que son amie
était venue toute petite d’une des plus lointaines îles Pomotous, — et que si Tiahoui
elle-même n’était point cannibale, assurément on l’avait été dans sa famille.
Des deux côtés l’injure avait porté, et les deux petites, se prenant aux cheveux,
s’égratignèrent et se mordirent.
On les sépara; elles se mirent à pleurer, et puis, Rarahu s’étant jetée dans les bras
de Tiahoui, toutes deux, qui s’adoraient, finirent par s’embrasser de tout leur cœur...XLVII
Tiahoui, dans son effusion, avait embrassé Rarahu avec le nez, — suivant une vieille
habitude oubliée de la race maorie, — habitude qui lui était revenue de son enfance et
de son île barbare; elle avait embrassé son amie en posant son petit nez sur la joue
ronde de Rarahu, et en aspirant très fort.
C’est ainsi, en reniflant, que s’embrassaient jadis les Maoris, — et le baiser des
lèvres leur est venu d’Europe...
Et Rarahu malgré ses larmes, eut encore en me regardant un sourire d’intelligence
comique, qui voulait dire à peu près ceci  :
—Vois-tu cette petite sauvage!... que j’avais bien raison, Loti, de l’appeler ainsi!...
mais je l’aime bien tout de même  !...
Et de toutes leurs forces les deux petites s’embrassaient, et, l’instant d’après, tout
était oublié.XLVIII
En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages tahitiennes, — sur quelque
pointe solitaire regardant l’immensité bleue, en quelque lieu choisi avec un goût
mélancolique par des hommes des générations passées, — de loin en loin on
rencontre les monticules funèbres, les grands tumulus de corail... Ce sont les maraé,
les sépultures des chefs d’autrefois; et l’histoire de ces morts qui dorment là-dessous
se perd dans le passé fabuleux et inconnu qui précéda la découverte des archipels de
la Polynésie. — Dans toutes les îles habitées par les Maoris, les maraé se retrouvent
sur les plages. Les insulaires mystérieux de Rapa-Nui ornaient ces tombeaux de
statues gigantesques au masque horrible; les Tahitiens y plantaient seulement des
bouquets d’arbres de fer. L’arbre de fer est le cyprès de là-bas, son feuillage est triste;
le vent de la mer a un sifflement particulier en passant dans ses branches rigides...
Ces tumulus restés blancs, malgré les années, de la blancheur du corail, et surmontés
de grands arbres noirs, évoquent les souvenirs de la terrible religion du passé;
c’étaient aussi les autels où les victimes humaines étaient immolées à la mémoire des
morts.
—Tahiti, disait Pomaré, était la seule île où, même dans les plus anciens temps, les
victimes n’étaient pas mangées après le sacrifice; on faisait seulement le simulacre du
repas macabre; les yeux, enlevés de leurs orbites, étaient mis ensemble sur un plat et
servis à la reine, — horrible prérogative de la souveraineté. (Recueilli de la bouche de
Pomaré.)XLIX
Tahaapaïru, le père adoptif de Rarahu, exerçait une industrie tellement originale que
dans notre Europe, si féconde en inventions de tous genres, on n’a certes encore rien
imaginé de semblable.
Il était fort vieux, ce qui en Océanie n’est pas chose commune; de plus il avait de la
barbe et de la barbe blanche, objet des plus rares là-bas. Aux îles Marquises la barbe
blanche est une denrée presque introuvable qui sert à fabriquer des ornements
précieux pour la coiffure et les oreilles de certains chefs, — et quelques vieillards y
sont soigneusement entretenus et conservés pour l’exploitation en coupes réglées de
cette partie de leur personne.
Deux fois par an, le vieux Tahaapaïru coupait la sienne, et l’expédiait à Hivaoa, la
plus barbare des îles Marquises, où elle se vendait au prix de l’or.L
...Rarahu examinait avec beaucoup d’attention et de terreur une tête de mort que je
tenais sur mes genoux.
Nous étions assis tout en haut d’un tumulus de corail, au pied des grands bois de fer.
C’était le soir, dans le district perdu de Papenoo; le soleil plongeait lentement dans le
grand Océan vert, au milieu d’un étonnant silence de la nature.
Ce soir-là, je regardais Rarahu avec plus de tendresse; c’était la veille d’un départ;
le R e n d e e r allait s’éloigner pour un temps, et visiter au nord l’archipel des Marquises.
Rarahu, sérieuse et recueillie, était plongée dans une de ses rêveries d’enfant que je
ne savais jamais qu’imparfaitement pénétrer. Un moment elle avait été tout illuminée
de lumière dorée, et puis, le radieux soleil s’étant abîmé dans la mer, elle se profilait
maintenant en silhouette svelte et gracieuse sur le ciel du couchant...

Rarahu n’avait jamais regardé d’aussi près cet objet lugubre qui était posé là sur
mes genoux et qui, pour elle comme pour tous les Polynésiens, était un horrible
épouvantail.
On voyait que cette chose sinistre éveillait dans son esprit inculte une foule d’idées
nouvelles, — sans qu’elle pût leur donner une forme précise...
Cette tête devait être fort ancienne; elle était presque fossile, — et teinte de cette
nuance rouge que la terre de ce pays donne aux pierres et aux ossements... La mort a
perdu de son horreur quand elle remonte aussi loin...
—Riaria! disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se traduit qu’imparfaitement par
le mot é p o u v a n t a b l e , — parce qu’il désigne là-bas cette terreur particulièrement
sombre qui vient des spectres ou des morts...
—  Qu’est-ce qui peut tant t’effrayer dans ce pauvre crâne  ? demandai-je à Rarahu...
Elle répondit en montrant du doigt la bouche édentée  :
—  C’est son rire, Loti  ; c’est son rire de Toupapahou...

... Il était une heure très avancée de la nuit quand nous fûmes de retour à Apiré, et
Rarahu avait éprouvé tout le long du chemin des frayeurs très grandes... Dans ce pays
où l’on n’a absolument rien à redouter, ni des plantes, ni des bêtes, ni des hommes  ; où
l’on peut n’importe où s’endormir en plein air, seul et sans une arme, les indigènes ont
peur de la nuit, et tremblent devant les fantômes...
Dans les lieux découverts, sur les plages, cela allait encore; Rarahu tenait ma main
serrée dans la sienne, et chantait des h i m é n é pour se donner du courage...
Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut très pénible à traverser...
Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par derrière, —
procédé peu commode pour aller vite, — elle se sentait plus protégée ainsi, et plus
sûre de n’être point traîtreusement saisie aux cheveux par la tête de mort couleur de
brique...
Il faisait une complète obscurité dans ce bois, et on y sentait une bonne odeur
répandue par les plantes tahitiennes. Le sol était jonché de grandes palmes
desséchées qui craquaient sous nos pas. On entendait en l’air ce bruit particulier aux
bois de cocotiers, le son métallique des feuilles qui se froissent; on entendait derrière
les arbres des rires de Toupapahous; et à terre, c’était un grouillement repoussant et
horrible: la fuite précipitée de toute une population de crabes bleus, qui à notre
approche se hâtaient de rentrer dans leurs demeures souterraines...LI
... Le lendemain fut une journée d’adieux fort agitée...
Le soir je comptais voir enfin Taïmaha; elle était revenue à Tahiti, m’avait-on dit, et
je lui avais fait donner rendez-vous par l’intermédiaire d’une des suivantes de la reine,
sur la plage de Fareüte à la tombée de la nuit...
Quand, à l’heure fixée, j’arrivai dans ce lieu isolé, j’aperçus une femme immobile qui
semblait attendre, la tête couverte d’un épais voile blanc...
Je m’approchai et j’appelai: Taïmaha! — La femme voilée me laissa plusieurs fois
répéter ce nom sans répondre; elle détournait la tête, et riait sous les plis de la
mousseline...
J’écartai le voile, et découvris la figure connue de Faïmana, qui se sauva en éclatant
de rire...
Faïmana ne me dit point quelle aventure amoureuse l’avait amenée dans cet endroit
où elle était vexée de m’avoir rencontré; elle n’avait jamais entendu parler de
Taïmaha, et ne put me donner sur elle aucun renseignement...
Force me fut de remettre à mon retour une tentative nouvelle pour la voir; il semblait
que cette femme fût un mythe, ou qu’une puissance mystérieuse prit plaisir à nous
éloigner l’un de l’autre, nous réservant pour plus tard une entrevue plus saisissante...

Nous partîmes le lendemain matin un peu avant le jour; Tiahoui et Rarahu vinrent à
l’heure des dernières étoiles m’accompagner jusqu’à la plage...
Rarahu pleura abondamment, — bien que la durée du voyage du R e n d e e r ne dût
pas dépasser un mois; elle avait le pressentiment peut-être que le temps délicieux que
nous venions de passer tous deux ne se retrouverait plus...
L’idylle était finie... Contre nos prévisions humaines, ces heures de paix et de frais
bonheur écoulées au bord du ruisseau de Fataoua, s’en étaient allées pour ne plus
revenir...DEUXIÈME PARTIEI

HORS-D’ŒUVRE NUKA-HIVIEN
(Qu’on peut se dispenser de lire, mais qui n’est pas très long.)

Le nom seul de Nuka-Hiva entraîne avec lui l’idée de pénitencier et de déportation,
— bien que rien ne justifie plus aujourd’hui cette idée fâcheuse. Depuis longues
années, les condamnés ont quitté ce beau pays, et l’inutile citadelle de Taïohaé n’est
déjà plus qu’une ruine.
Libre et sauvage jusqu’en 1842, cette île appartient depuis cette époque à la France  ;
entraînée dans la chute de Tahiti, des îles de la Société et des Pomotous, elle a perdu
son indépendance en même temps que ces archipels abandonnaient volontairement la
leur.
Taïohaé, capitale de l’île, renferme une douzaine d’Européens, le gouverneur, le
pilote, l’évêque-missionnaire, — les frères, — quatre sœurs qui tiennent une école de
petites filles, — et enfin quatre gendarmes.
Au milieu de tout ce monde, la reine dépossédée, dépouillée de son autorité, reçoit
du gouvernement une pension de six cents francs, plus la ration des soldats pour elle
et sa famille.
Les bâtiments baleiniers affectionnaient autrefois Taïohaé comme point de relâche,
et ce pays était exposé à leurs vexations; des matelots indisciplinés se répandaient
dans les cases indigènes et y faisaient grand tapage.
Aujourd’hui, grâce à la présence imposante des quatre gendarmes, ils préfèrent
s’ébattre dans les îles voisines.
Les insulaires de Nuka-Hiva étaient nombreux autrefois, mais de récentes épidémies
d’importation européenne les ont plus que décimés.
La beauté de leurs formes est célèbre, et la race des îles Marquises est réputée une
des plus belles du monde.
Il faut quelque temps néanmoins pour s’habituer à ces visages singuliers et leur
trouver du charme. Ces femmes, dont la taille est si gracieuse et si parfaite, ont les
traits durs, comme taillés à coups de hache, et leur genre de beauté est en dehors de
toutes les règles.
Elles ont adopté à Taïohaé les longues tuniques de mousseline en usage à Tahiti;
elles portent les cheveux à moitié courts, ébouriffés, crêpés, — et se parfument au
sandal.
Mais dans l’intérieur du pays, ces costumes féminins sont extrêmement simplifiés...
Les hommes se contentent partout d’une mince ceinture, le tatouage leur paraissant
un vêtement tout à fait convenable.
Aussi sont-ils tatoués avec un soin et un art infinis; — mais, par une fantaisie
bizarre, ces dessins sont localisés sur une seule moitié du corps, droite ou gauche, —
tandis que l’autre moitié reste blanche, ou peu s’en faut.
Des bandes d’un bleu sombre, qui traversent leur visage, leur donnent un grand air
de sauvagerie, en faisant étrangement ressortir le blanc des yeux et l’émail poli des
dents.
Dans les îles voisines, rarement en contact avec les Européens, toutes les
excentricités des coiffures en plumes sont encore en usage, ainsi que les dents
enfilées en longs colliers et les touffes de laine noire attachée aux oreilles.

Taïohaé occupe le centre d’une baie profonde, encaissée dans de hautes etabruptes montagnes aux formes capricieusement tourmentées. — Une épaisse
verdure est jetée sur tout ce pays comme un manteau splendide; c’est dans toute l’île
un même fouillis d’arbres, d’essences utiles ou précieuses; et des milliers de
cocotiers, haut perchés sur leurs tiges flexibles, balancent perpétuellement leurs têtes
au-dessus de ces forêts.
Les cases, peu nombreuses dans la capitale, sont passablement disséminées le
long de l’avenue ombragée qui suit les contours de la plage.
Derrière cette route charmante, mais unique, quelques sentiers boisés conduisent à
la montagne. L’intérieur de l’île, cependant, est tellement enchevêtré de forêts et de
rochers, que rarement on va voir ce qui s’y passe, — et les communications entre les
différentes baies se font par mer, dans les embarcations des indigènes.
C’est dans la montagne que sont perchés les vieux cimetières maoris, objet d’effroi
pour tous, et résidence des terribles Toupapahous.....

Il y a peu de passants dans la rue de Taïohaé, les agitations incessantes de notre
existence européenne sont tout à fait inconnues à Nuka-Hiva. Les indigènes passent la
plus grande partie du jour accroupis devant leurs cases, dans une immobilité de
sphinx. Comme les Tahitiens, ils se nourrissent des fruits de leurs forêts, et tout travail
leur est inutile... Si, de temps à autre, quelques-uns s’en vont encore pêcher par
gourmandise, la plupart préfèrent ne pas se donner cette peine.
Le p o p o ï , un de leurs mets raffinés, est un barbare mélange de fruits, de poissons et
de crabes fermentés en terre. Le fumet de cet aliment est inqualifiable.
L’anthropophagie, qui règne encore dans une île voisine, Hivaoa (ou la Dominique),
est oubliée à Nuka-Hiva depuis plusieurs années. Les efforts des missionnaires ont
amené cette heureuse modification des coutumes nationales; à tout autre point de vue
cependant, le christianisme superficiel des indigènes est resté sans action sur leur
manière de vivre, et la dissolution de leurs mœurs dépasse toute idée...
On trouve encore entre les mains des indigènes plusieurs images de leur Dieu.
C’est un personnage à figure hideuse, semblable à un embryon humain.
La reine a quatre de ces horreurs, sculptées sur le manche de son éventail.II

PREMIÈRE LETTRE DE RARAHU A LOTI.

(APPORTÉE AUX MARQUISES PAR UN BÂTIMENT BALEINIER.)
Apire i te 10 no mati 1872. Apiré, le 10 mai 1872.
E Loti, tau taio rahi e, E ta u tane iti O Loti, mon grand ami, O mon petit époux chéri,
here rahi, ia ora na oe I te Atua mau. je te salue par le vrai Dieu.
Tau mafatu merahi peapea no te mea
ua rave atu oe, no te mea aita nau Mon cœur est très triste de ce que tu es parti au
mirimiri faahou ia œ. loin, de ce que je ne te vois plus.
I tui nei ra, O tau ho a iti here rahi, la Je te prie maintenant, ô mon petit ami chéri,
tae mau atu teie nei rata ia oe, e papai quand cette lettre te parviendra, de m’écrire, pour
noa mai oe ia ù, I to oe na mau manao me faire connaître tes pensées, afin que je sois
rii, la mauruuru noa e a vau. contente.
E riro ra paha ua ruri e to oe na Il est arrivé peut-être que ta pensée s’est
manao, te huru iho a rahoi la te taata détournée de moi, comme il arrive ici aux
nei, la taa e atu i taua ra vahine. hommes, quand ils ont laissé leurs femmes.
Aita roa tu e parau rii api i Apiré nei, Il n’y a rien de neuf à Apiré pour le moment, si
maori ra e o Turiri, tau pifare iti here rahi, ce n’est pourtant que Turiri, mon petit chat très
ua merahi mauiui, e pohe paha roa ino la aimé, est fort malade, et sera peut-être
oe e haere mai faahou. absolument mort quand tu reviendras.
Tirara tau parau iti. Ia ora na œ. J’ai fini mon petit discours. Je te salue.
RARAHU.III

LA REINE VAÉKÉHU
... En suivant vers la gauche la rue de Taïohaé, on arrive, près d’un ruisseau limpide,
aux quartiers de la reine. — Un figuier des Banians, développé dans des proportions
gigantesques, étend son ombre triste sur la case royale. — Dans les replis de ses
racines, contournées comme des reptiles, on trouve des femmes assises, vêtues le
plus souvent de tuniques d’une couleur jaune d’or qui donne à leur teint l’aspect du
cuivre. Leur figure est d’une dureté farouche; elles vous regardent venir avec une
expression de sauvage ironie.
Tout le jour assises dans un demi-sommeil, elles demeurent immobiles et
silencieuses comme des idoles...
C’est la cour de Nuka-Hiva, la reine Vaékéhu et ses suivantes.

Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et hospitalières;
elles sont charmées si un étranger prend place près d’elles, et lui offrent toujours des
cocos et des oranges.
Élisabeth et Atéria, deux suivantes qui parlent français, vous adressent alors, de la
part de la reine, quelques questions saugrenues au sujet de la dernière guerre
d’Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et accentuent chaque mot d’une
manière originale. Les batailles où plus de mille hommes sont engagés excitent leur
sourire incrédule  ; la grandeur de nos armées dépasse leurs conceptions...
L’entretien pourtant languit bientôt; quelques phrases échangées leur suffisent, leur
curiosité est satisfaite, et la réception terminée, la cour se momifie de nouveau, et, quoi
que vous fassiez pour réveiller l’attention, on ne prend plus garde à vous...

La demeure royale, élevée par les soins du gouvernement français, est située dans
un recoin solitaire, entourée de cocotiers et de tamaris.
Mais au bord de la mer, à côté de cette habitation modeste, une autre case, case
d’apparat, construite avec tout le luxe indigène, révèle encore l’élégance de cette
architecture primitive.
Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes pièces de magnifique bois des îles
soutiennent la charpente. La voûte et les murailles de l’édifice sont formées de
branches de citronnier choisies entre mille, droites et polies comme des joncs; tous
ces bois sont liés entre eux par des amarrages de cordes de diverses couleurs,
disposés de manière à former des dessins réguliers et compliqués.
Là encore, la Cour, la reine et ses fils passent de longues heures d’immobilité et de
repos, en regardant sécher leurs filets à l’ardeur du soleil.
Les pensées qui contractent le visage étrange de la reine restent un mystère pour
tous, et le secret de ses éternelles rêveries est impénétrable. Est-ce tristesse ou
abrutissement? Songe-t-elle à quelque chose, ou bien à rien? Regrette-t-elle son
indépendance et la sauvagerie qui s’en va, et son peuple qui dégénère et lui
échappe  ?...
Atéria, qui est son ombre et son chien, serait en position de le savoir: peut-être cette
inévitable fille nous l’apprendrait-elle, mais tout porte à croire qu’elle l’ignore; il se peut
même qu’elle n’y ait jamais songé...

Vaékéhu consentit avec une bonne grâce parfaite à poser pour plusieurs éditions de
son portrait  ; jamais modèle plus calme ne se laissa examiner plus à loisir.Cette reine déchue, avec ses grands cheveux en crinière et son fier silence,
conserve encore une certaine grandeur...IV

VAÉKÉHU A L’AGONIE
Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un sentier boisé qui mène à
la montagne, les suivantes m’appelèrent.
Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s’en allait mourir.
Elle avait reçu l’extrême-onction de l’évêque missionnaire.
Vaékéhu — étendue à terre — tordait ses bras tatoués avec toutes les marques de la
plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour d’elle, avec leurs grands cheveux
ébouriffés, poussaient des gémissements et menaient deuil (suivant l’expression
biblique qui exprime parfaitement leur façon particulière de se lamenter).
On voit rarement dans notre monde civilisé des scènes aussi saisissantes; dans
cette case nue, ignorante de tout l’appareil lugubre qui ajoute en Europe aux horreurs
de la mort, l’agonie de cette femme révélait une poésie inconnue pleine d’une amère
tristesse...
Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n’y plus revenir, et sans
savoir si la souveraine était allée rejoindre les vieux rois tatoués ses ancêtres.
Vaékéhu est la dernière des reines de Nuka-Hiva; autrefois païenne et quelque peu
cannibale, elle s’était convertie au christianisme, et l’approche de la mort ne lui causait
aucune terreur...V

FUNÈBRE
Notre absence avait duré juste un mois, le mois de mai 1872.
erIl était nuit close, lorsque le R e n d e e r revint mouiller sur rade de Papeete, le 1 juin,
à huit heures du soir.
Quand je mis pied à terre dans l’île délicieuse, une jeune femme qui semblait
m’attendre, sous l’ombre noire des bouraos, s’avança et dit  :
—Loti, c’est toi?... Ne t’inquiète pas de Rarahu; elle t’attend à Apiré où elle m’a
chargée de te ramener près d’elle. Sa mère Huamahine est morte la semaine passée;
son père Tahaapaïru est mort ce matin, et elle est restée auprès de lui avec les
femmes d’Apiré pour la veillée funèbre.
»Nous t’attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous avions souvent les yeux
fixés sur l’horizon de la mer. Ce soir, au coucher du soleil, dès qu’une voile blanche a
paru au large, nous avons reconnu le R e n d e e r   ; nous l’avons ensuite vu entrer par la
passe de Tanoa, et c’est alors que je suis venue ici pour t’attendre.

Nous suivîmes la plage pour gagner la campagne. Nous marchions vite, par des
chemins détrempés; il était tombé tout le jour une des dernières grandes pluies de
l’hivernage, et le vent chassait encore d’épais nuages noirs.
Tiahoui m’apprit en route qu’elle s’était mariée depuis quinze jours avec un jeune
Tahitien nommé Téharo; elle avait quitté le district d’Apiré pour habiter avec son mari
celui de Papéuriri, situé à deux jours de marche dans le sud-ouest. Tiahoui n’était plus
la petite fille rieuse et légère que j’avais connue. Elle causait gravement, on la sentait
plus femme et plus posée.

Nous fûmes bientôt dans les bois. Le ruisseau de Fataoua, grossi comme un torrent,
grondait sur les pierres; le vent secouait les branches mouillées sur nos têtes, et nous
couvrait de larges gouttes d’eau.
Une lumière apparut de loin, brillant sous bois, dans la case qui renfermait le
cadavre de Tahaapaïru.
Cette case, qui avait abrité l’enfance de ma petite amie, était ovale, basse comme
toutes les cases tahitiennes, et bâtie sur une estrade en gros galets noirs. Les
murailles en étaient faites de branches minces de bourao, placées verticalement et
laissant des vides entre elles, comme les barreaux d’une cage. A travers, on distinguait
des formes humaines immobiles, dont la lampe agitée par le vent déplaçait les ombres
fantastiques.
Au moment où je franchissais le seuil funèbre, Tiahoui me repoussa brusquement à
droite; — je n’avais pas vu les deux grands pieds du mort qui débordaient à gauche
sur la porte; — j’avais failli les heurter, — un frisson me parcourut le corps, et je
détournai la tête pour ne les point voir.
Cinq ou six femmes étaient là, assises en rang le long du mur — et, au milieu d’elles,
Rarahu fixant sur la porte un regard anxieux et sombre...
Rarahu m’avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut à moi et m’entraîna
dehors...VI
Nous nous étions embrassés longuement, en nous serrant dans nos bras enlacés, et
puis nous nous étions assis tous deux sur la mousse humide, près de la case où
dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus à avoir peur, et nous causions tout bas,
comme dans le voisinage des morts.
Rarahu était seule au monde, bien seule. Elle avait décidé de quitter le lendemain le
toit de pandanus où ses vieux parents venaient de mourir.
—Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce était comme un souffle à mon
oreille, Loti, veux-tu que nous habitions ensemble une case dans Papeete? Nous
vivrons comme vivaient ton frère Rouéri et Taïmaha, comme vivent plusieurs autres qui
se trouvent très heureux, et auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien à redire.
Je n’ai plus que toi au monde et tu ne peux pas m’abandonner... Tu sais même qu’il y
a des hommes de ton pays qui se sont trouvés si bien de cette existence, qu’ils se sont
faits Tahitiens pour ne plus partir...

Je savais cela fort bien; j’avais parfaitement conscience de ce charme tout-puissant
de volupté et de nonchalance  ; et c’est pour cela que je le redoutais un peu...
Cependant, une à une, les femmes de la veillée funèbre étaient sorties sans bruit et
s’en étaient allées par le sentier d’Apiré. Il se faisait fort tard...
—  Maintenant, rentrons, dit-elle...

Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous passâmes devant, tous deux, avec
un même frisson de frayeur. Il n’y avait plus auprès du mort qu’une vieille femme
accroupie, une parente, qui causait à demi-voix avec elle-même. Elle me souhaita le
bonsoir à voix basse et me dit
—  «  A parahi oé  !  » (Assieds-toi  !)
Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur indécise d’une lampe
indigène. — Ses yeux et sa bouche étaient à demi ouverts; sa barbe blanche avait dû
pousser depuis la mort, on eût dit un lichen sur de la pierre brune, ses longs bras
tatoués de bleu, qui avaient depuis longtemps la rigidité de la momie, étaient tendus
droits de chaque côté de son corps; — ce qui surtout était saillant dans cette tête
morte, c’étaient les traits caractéristiques de la race polynésienne, l’étrangeté maorie.
— Tout le personnage était le type idéal du Toupapahou.....
Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tombèrent sur le mort; elle frissonna et
détourna la tête. — La pauvre petite se raidissait contre la terreur; elle voulait rester
quand même auprès de celui qui avait entouré de quelques soins son enfance. — Elle
avait sincèrement pleuré la vieille Huamahine, mais ce vieillard glacé n’avait guère fait
pour elle que la laisser croître; elle ne lui était attachée que par un sentiment de
respect et de devoir; son corps effrayant qui était là ne lui inspirait plus qu’une
immense horreur...
... La vieille parente de Tahaapaïru s’était endormie. — La pluie tombait, torrentielle,
sur les arbres, sur le chaume du toit, avec des bruits singuliers, des fracas de
branches, des craquements lugubres. — Les Toupapahous étaient là dans le bois, se
pressant autour de nous, pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce nouveau
personnage, qui depuis le matin était des leurs. On s’attendait à toute minute à voir
entre les barreaux passer leurs mains blêmes...
—Reste, ô mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais, demain je serais morte de
frayeur...
... Et je restai toute la nuit auprès d’elle, tenant sa main dans les miennes; je restaiauprès d’elle jusqu’au moment où les premières lueurs du jour se mirent à filtrer à
travers les barreaux de sa demeure. — Elle avait fini par s’endormir, sa petite tête
délicieuse, amaigrie et triste, appuyée sur mon épaule. — Je l’étendis tout doucement
sur des nattes, et m’en allai sans bruit...
Je savais que le matin les Toupapahous s’évanouissent, et qu’à cette heure je
pouvais sans danger la quitter...VII

INSTALLATION
... Non loin du palais, derrière les jardins de la reine, dans une des avenues les plus
vertes et les plus paisibles de Papeete, était une petite case fraîche et isolée. — Elle
était bâtie au pied d’une touffe de cocotiers si hauts, qu’on eût dit là-dessous une
habitation de lilliputiens. — Elle avait sur la rue une véranda que garnissaient des
guirlandes de vanille. — Derrière était un enclos, fouillis de mimosas, de lauriers-roses
et d’hibiscus. — Des pervenches roses croissaient tout alentour, fleurissaient sur les
fenêtres et jusque dans les appartements. — Tout le jour on était à l’ombre dans ce
recoin, et le calme n’y était jamais troublé.
Là, huit jours après la mort de son père adoptif, Rarahu vint s’établir avec moi.
C’était son rêve accompli.VIII

MUO FARÉ
Un beau soir de l’hiver austral, — le 12 juin 1872, — il y eut grande réception chez
nous: c’était le m u o - f a r é (la consécration du logis). — Nous donnions un grand
a m u r a m a , un souper et un thé. — Les convives étaient nombreux, et deux Chinois
avaient été enrôlés pour la circonstance, gens habiles à composer des pâtisseries
fines, au gingembre, — et à construire des pièces montées d’un aspect fantastique.
Au nombre des invités étaient d’abord John, mon frère John, qui passait au milieu
des fêtes de là-bas comme une belle figure mystique, inexplicable pour les Tahitiennes
qui jamais ne trouvaient le chemin de son cœur, ni le côté vulnérable de sa pureté de
néophite.
Il y avait encore Plumket, dit Remuna, — le prince Touinvira, le plus jeune fils de
Pomaré, — et deux autres initiés du R e n d e e r . — Et puis toute la bande voluptueuse
des suivantes de la cour, Faïmana, Téria, Maramo, Raouréa, Tarahu, Eréré, Taouna,
jusqu’à la noire Télouara.
Rarahu avait oublié sa rancune de petite fille contre toutes ces femmes, maintenant
qu’elle allait en maîtresse leur faire les honneurs du logis; — absolument comme Louis
XII, roi de France, oublia les injures du duc d’Orléans.
Aucun des invités ne manqua au rendez-vous, et le soir, à onze heures, la case fut
remplie de jeunes femmes en tunique de mousseline, couronnées de fleurs, buvant
gaîment du thé, des sirops, de la bière, croquant du sucre et des gâteaux, et chantant
des h i m é n é .
Dans le courant de la soirée, il se produisit un incident bien regrettable, au point de
vue du décorum anglais. Le grand chat de Rarahu, apporté le matin même d’Apiré et
qu’on avait par prudence enfermé dans une armoire, fit une brusque apparition sur la
table, effaré, poussant des cris de désespoir, chavirant les tasses et sautant aux vitres.
Sa petite maîtresse l’embrassa tendrement et le réintégra dans son armoire. —
L’incident fut clos de cette manière et, quelques jours plus tard, ce même Turiri,
complètement apprivoisé, devint un chat citadin, des mieux éduqués et des plus
sociables.

A ce souper sardanapalesque, Rarahu était déjà méconnaissable; elle portait une
toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche à traîne qui lui donnait fort
grand air; elle faisait les honneurs de chez elle avec aisance et grâce, —
s’embrouillant un peu par instants, et rougissant après, mais toujours charmante. — On
me complimentait sur ma maîtresse; les femmes elles-mêmes, Faïmana la première,
disaient: «Merahi menehenehé!» (Qu’elle est jolie!) John était un peu sérieux, et lui
souriait tout de même avec bienveillance. — Elle rayonnait de bonheur; c’était son
entrée dans le monde des jeunes femmes de Papeete, entrée brillante qui dépassait
tout ce que son imagination d’enfant avait pu concevoir et désirer.
C’est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre petite plante sauvage,
poussée dans les bois, elle venait de tomber comme bien d’autres dans l’atmosphère
malsaine et factice où elle allait languir et se faner.IX

JOURS ENCORE PAISIBLES
Nos jours s’écoulaient très doucement, au pied des énormes cocotiers qui
ombrageaient notre demeure.
Se lever chaque matin, un peu après le soleil; franchir la barrière du jardin de la
reine; et là, dans le ruisseau du palais, sous les mimosas, prendre un bain fort long, —
qui avait un charme particulier, dans la fraîcheur de ces matinées si pures de Tahiti.
Ce bain se prolongeait d’ordinaire en causeries nonchalantes avec les filles de la
cour, et nous menait jusqu’à l’heure du repas de midi. — Le dîner de Rarahu était
toujours très frugal; comme autrefois à Apiré, elle se contentait des fruits cuits de
l’arbre-à-pain, et de quelques gâteaux sucrés que les Chinois venaient chaque matin
nous vendre.
Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos journées. — Ceux-là qui
ont habité sous les tropiques connaissent ce bien-être énervant du sommeil de midi. —
Sous la véranda de notre demeure, nous tendions des hamacs d’aloës, et là nous
passions de longues heures à rêver ou à dormir, au bruit assoupissant des cigales.
Dans l’après-midi, c’était généralement l’amie Téourahi que l’on voyait arriver, pour
jouer aux cartes avec Rarahu. — Rarahu, qui s’était fait initier aux mystères de l’écarté,
aimait passionnément, comme toutes les Tahitiennes, ce jeu importé d’Europe; et les
deux jeunes femmes, assises l’une devant l’autre sur une natte, passaient des heures,
attentives et sérieuses, absolument captivées par les trente-deux petites figures
peintes qui glissaient entre leurs doigts.
Nous avions aussi la pêche au corail sur le récif. — Rarahu m’accompagnait souvent
en pirogue dans ces excursions, où nous fouillions l’eau tiède et bleue, à la recherche
de madrépores rares ou de porcelaines. — Il y avait toujours dans notre jardin inculte,
sous les broussailles d’orangers et de gardénias, des coquilles qui séchaient, des
coraux qui blanchissaient au soleil, mêlant leur ramure compliquée aux herbes et aux
pervenches roses...
C’était là cette vie exotique, tranquille et ensoleillée, cette vie tahitienne telle que
jadis l’avait menée mon frère Rouéri, telle que je l’avais entrevue et désirée, dans ces
étranges rêves de mon enfance qui me ramenaient sans cesse vers ces lointains pays
du soleil. — Le temps s’écoulait, et tout doucement se tissaient autour de moi ces mille
petits fils inextricables, faits de tous les charmes de l’Océanie, qui forment à la longue
des réseaux dangereux, des voiles sur le passé, la patrie et la famille, — et finissent
par si bien vous envelopper qu’on ne s’échappe plus...

... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait différentes petites voix d’oiseau,
tantôt stridentes, tantôt douces comme des voix de fauvettes, et qui montaient
jusqu’aux plus extrêmes de la gamme. — Elle était restée un des premiers sujets du
chœur d’ h i m é n é d’Apiré...
De son enfance passée dans les bois, elle avait conservé le sentiment d’une poésie
contemplative et rêveuse; elle traduisait ses conceptions originales par des chants;
elle composait des h i m é n é dont le sens vague et sauvage resterait inintelligible pour
des Européens auxquels on chercherait à les traduire. — Mais je trouvais à ces chants
bizarres un singulier charme de tristesse, — surtout quand ils s’élevaient doucement
dans le grand silence des midis d’Océanie...
Quand venait le soir, Rarahu s’occupait généralement de préparer ses couronnes de
fleurs pour la nuit. — Mais rarement elle les composait elle-même; il y avait certainsChinois en renom qui savaient en fabriquer de très extraordinaires; avec des corolles
et des feuilles de vraies fleurs combinées ensemble, ils arrivaient à produire des fleurs
nouvelles et fantastiques, — vraies fleurs de potiches, empreintes d’une grâce
artificielle et chinoise...
Les fleurs de gardénia blanc, à l’odeur ambrée, étaient toujours employées à
profusion dans ces grandes couronnes singulières, qui étaient le principal luxe de
Rarahu.
Un autre objet de parure, plus h a b i l l é que la simple couronne de fleurs, était la
couronne de p i i a , faite d’une paille fine et blanche comme la paille de riz, et tressée par
les mains des Tahitiennes avec une délicatesse et un art infinis. Sur la couronne de
piia, se posait le r e v a - r e v a (de r e v a - r e v a , flotter) qui complétait cette coiffure des fêtes,
et s’éployait comme un nuage, au moindre souffle du vent...
Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents et impalpables, d’une
nuance d’or vert, que les Tahitiennes retirent du cœur des cocotiers.

La nuit venue, quand Rarahu était parée, et que ses grands cheveux étaient
dénoués, nous partions ensemble pour la promenade. Nous allions circuler avec la
foule devant les échoppes illuminées des marchands chinois, dans la grande rue de
Papeete, ou bien faire cercle au clair de lune, autour des danseuses de u p a - u p a .
De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se mêlait rarement aux
plaisirs des autres jeunes femmes, était réputée partout pour une petite fille très sage...
C’était encore pour nous deux une époque de tranquille bonheur, et cependant ce
n’étaient plus nos jours de paix profonde, d’insouciante gaité des bois de Fataoua...
C’était déjà quelque chose de plus troublé et de plus triste. — Je l’aimais davantage,
parce qu’elle était seule au monde, parce que pour le peuple de Papeete elle était ma
femme. — Les habitudes douces de la vie à deux nous unissaient plus étroitement
chaque jour; et cependant cette vie qui nous charmait n’avait point de lendemain
possible, elle allait se dénouer bientôt par le départ et la séparation...
... Séparation des séparations, qui mettrait entre nous les continents et les mers, et
l’épaisseur effroyable du monde...X
... Il avait été décidé que nous irions ensemble rendre une visite à Tiahoui, dans son
district lointain, et Rarahu depuis longtemps s’était promis une grande joie de ce
voyage.
Un beau matin, par la route de Faaa, nous partîmes à pied tous deux, emportant sur
l’épaule notre léger bagage de Tahitiens: une chemise blanche pour moi, deux p a r é o s
et une t a p a de mousseline rose pour Rarahu...
On voyage dans cet heureux pays comme on eût voyagé aux temps de l’âge d’or, si
les voyages eussent été inventés à cette époque reculée...
Il n’est besoin d’emporter avec soi ni armes, ni provisions, ni argent; l’hospitalité
vous est offerte partout., cordiale et gratuite, et dans toute l’île il n’existe d’autres
animaux dangereux que quelques colons européens; encore sont-ils fort rares, et à
peu près localisés dans la ville de Papeete...

Notre première étape fut à Papara, où nous arrivâmes au coucher du soleil, après
une journée de marche; c’était l’heure où les pêcheurs indigènes revenaient du large
dans leurs minces pirogues à balancier; les femmes du district les attendaient
groupées sur la plage, et nous n’eûmes que l’embarras de choisir pour accepter un
gîte. L’une après l’autre, les pirogues effilées abordaient sous les cocotiers; les
rameurs nus battaient l’eau tranquille à grands coups de pagayes, et sonnaient
bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des tritons antiques; cela était
vivant et original, simple et primitif comme une scène des premiers âges du monde...

Dès l’aube, le lendemain, nous nous remîmes en route...
Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus sauvage. — Nous suivions
sur le flanc de la montagne un sentier unique, d’où la vue dominait toute l’immensité de
la mer; — çà et là des îlots bas, couverts d’une végétation invraisemblable; des
pandanus à la physionomie antédiluvienne; des bois qu’on eût dit échappés de la
période éteinte du Lias. — Un ciel lourd et plombé comme celui des âges détruits; un
soleil à demi voilé, promenant sur le Grand-Océan morne de pâles traînées d’argent...
De loin en loin nous rencontrions les villages cachés sous les palmiers, les huttes
ovales aux toits de chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occupés à suivre dans
un demi-sommeil leurs rêveries éternelles; des vieillards tatoués, au regard de sphinx,
à l’immobilité de statue; je ne sais quoi d’étrange et de sauvage qui jetait l’imagination
dans des régions inconnues...
Destinée mystérieuse que celle de ces peuplades polynésiennes, qui semblent les
restes oubliés des races primitives; qui vivent là-bas d’immobilité et de contemplation,
qui s’éteignent tout doucement au contact des races civilisées, et qu’un siècle prochain
trouvera probablement disparues...XI
A mi-chemin de Papéuriri, dans le district de Maraa, Rarahu eut un moment de
surprise et d’admiration...
Nous avions rencontré une grande grotte qui s’ouvrait sur le flanc de la montagne
comme une porte d’église, et qui était toute pleine de petits oiseaux. — Une colonie de
petites hirondelles grises avait, à l’intérieur, tapissé de leurs nids les parois du rocher;
elles voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et s’excitant les unes
les autres à crier et à chanter.
Pour les Tahitiens d’autrefois ces petites créatures étaient des v a r u é , des esprits,
des âmes de trépassés; pour Rarahu ce n’était plus qu’une famille nombreuse
d’oiseaux; pour elle qui n’en avait jamais tant vu, c’était encore quelque chose de
nouveau et de charmant, et volontiers elle fût restée là, en extase, à les entendre, à les
imiter.
Un pays idéal à son avis eût été un pays rempli d’oiseaux où tout le jour, dans les
branches, on les eût entendus chanter.XII
Un peu avant d’arriver sur les terres du district de Papéuriri, nous trouvâmes sur le
chemin Téharo et Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur joie de nous rencontrer
fut extrême et bruyante; les grandes manifestations entre amis qui se retrouvent sont
tout à fait dans le caractère tahitien.
Ces deux braves petits sauvages étaient encore dans le premier quartier de leur lune
de miel, chose fort douce en Océanie comme ailleurs; bien gentils tous deux, — et
hospitaliers dans la plus cordiale acception du terme.
Leur case était propre et soignée, classique d’ailleurs, dans ses moindres détails. —
Nous y trouvâmes un grand lit qui nous était préparé, recouvert de nattes blanches, et
entouré de rideaux indigènes faits de l’écorce distendue et assouplie du mûrier à
papier.
On nous fit grande fête à Papéuriri, et nous y passâmes quelques journées
délicieuses. Le soir par exemple c’était triste, et dans l’obscurité je sentais, quoi qu’on
fît pour nous égayer, la solitude et la sauvagerie de ce recoin de la terre. La nuit, quand
on entendait au loin le son plaintif des flûtes de roseau, ou le bruit lugubre des trompes
en coquillage, j’avais conscience de l’effroyable distance de la patrie, et un sentiment
inconnu me serrait le cœur.
Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur, — auxquels tout le
village était convié: des menus très particuliers, des petits cochons rôtis tout entiers
sous l’herbe, — des fruits exquis au dessert, — et puis des danses, et de charmants
chœurs d’ h i m é n é .
J’avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes nus, vêtu simplement de
la chemise blanche et du pareo national. Rien n’empêchait qu’à certains moments je
ne me prisse pour un indigène, et je me surprenais à souhaiter parfois en être
réellement un; j’enviais le tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et Téharo; dans ce
milieu qui était le sien, Rarahu se retrouvait plus elle-même, plus naturelle et plus
charmante; — la petite fille gaie et rieuse du ruisseau d’Apiré reparaissait avec toute
sa naïveté délicieuse, et pour la première fois je songeais qu’il pourrait y avoir un
charme souverain à aller vivre avec elle comme avec une petite épouse, dans quelque
district bien perdu, dans quelqu’une des îles les plus lointaines et les plus ignorées des
domaines de Pomaré; — à être oublié de tous et mort pour le monde; — à la
conserver là telle que je l’aimais, singulière et sauvage, avec tout ce qu’il y avait en
elle de fraîcheur et d’ignorance.XIII
Ce fut une des belles époques de Papeete que l’année 1872. Jamais on n’y vit tant
de fêtes, de danses et d’ a m u r a m a s .
Chaque soir, c’était comme un vertige. — Quand la nuit tombait les Tahitiennes se
paraient de fleurs éclatantes; les coups précipités du tambour les appelaient à la
upaupa, — toutes accouraient, les cheveux dénoués, le torse à peine couvert d’une
tunique de mousseline, — et les danses, affolées et lascives, duraient souvent
jusqu’au matin.
Pomaré se prêtait à ces saturnales du passé, que certain gouverneur essaya
inutilement d’interdire: elles amusaient la petite princesse qui s’en allait de jour en jour,
quoi qu’on fit pour enrayer son mal, et tous les expédients étaient bons pour la
distraire.
C’était le plus souvent devant la terrasse du palais qu’avaient lieu ces fêtes,
auxquelles se pressaient toutes les femmes de Papeete. — La reine et les princesses
sortaient de leur demeure, et venaient au clair de la lune, en spectatrices
nonchalantes, s’étendre sur des nattes.
Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le tam-tam d’un chant en
chœur, rapide et frénétique; — chacune d’elles à son tour exécutait une figure: le pas
et la musique, lents au début, s’accéléraient bientôt jusqu’au délire et, quand la
danseuse épuisée s’arrêtait brusquement sur un grand coup de tambour, une autre
s’élançait à sa place, qui la surpassait en impudeur et en frénésie.
Les filles des Pomotous formaient d’autres groupes plus sauvages, et rivalisaient
avec celles de Tahiti. Coiffées d’extravagantes couronnes de datura, ébouriffées
comme des folles, elles dansaient sur un rythme plus saccadé et plus bizarre, — mais
d’une manière si charmante aussi, qu’entre les deux on ne savait ce que l’on préférait.

Rarahu aimait passionnément ces spectacles qui lui brûlaient le sang, mais elle ne
dansait jamais. Elle se parait comme les autres jeunes femmes, laissant tomber sur
ses épaules les masses lourdes de ses cheveux, et se couronnait de fleurs rares; et
puis, pendant des heures, elle restait assise auprès de moi sur les marches du palais,
captivée et silencieuse.
Nous partions la tête en feu; nous rentrions dans notre case, comme grisés de ce
mouvement et de ce bruit, et accessibles à toutes sortes de sensations étranges.
Ces soirs-là, il semblait que Rarahu fût une autre créature. La upa-upa réveillait au
fond de son âme inculte la volupté fiévreuse et la sauvagerie.XIV
Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans taille appelées t a p a .
— Les siennes, qui étaient longues et traînantes, avaient une élégance presque
européenne.
Elle savait déjà distinguer certaines coupes nouvelles de manches ou de corsage,
certaines façons laides ou gracieuses. Elle était déjà une petite personne civilisée et
coquette.
Dans le jour, elle se coiffait d’un large chapeau en paille blanche et fine de Tahiti,
qu’elle mettait tout en avant sur ses yeux; sur le fond, plat comme le fond d’un
chapeau de marin, elle posait une couronne de feuilles naturelles ou de fleurs.
Elle était devenue plus pâle, à l’ombre, en vivant de la vie citadine. Sans le léger
tatouage de son front, sur lequel les autres la raillaient et que moi j’aimais, on eût dit
une jeune fille blanche. — Et cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des
reflets fauves, des teintes exotiques de cuivre rose, — qui rappelaient encore la race
maorie, sœur des races peau rouge de l’Amérique.
Dans le monde de Papeete, elle se posait et s’affirmait de plus en plus comme la
sage et indiscutable petite femme de Loti; et aux soirées du gouvernement la reine me
disait en me tendant la main  :
—  Loti comment va Rarahu  ?
Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux venus de la colonie
s’informaient de son nom; à première vue même, on était captivé par ce regard si
expressif, par ce fin profil et ces admirables cheveux.
Elle était plus femme aussi, sa taille parfaite était plus formée et plus arrondie. —
Mais ses yeux se cernaient par instants d’un cercle bleuâtre, et une toute petite toux
sèche, comme celle des enfants de la reine, soulevait de temps en temps sa poitrine.
Au moral, une grande et rapide transformation s’accomplissait en elle, et j’avais
peine à suivre l’évolution de son intelligence. — Elle était assez civilisée déjà pour
aimer quand je l’appelais «petite sauvage», — pour comprendre que cela me
charmait, et qu’elle ne gagnerait rien à copier la manière des femmes blanches.
Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses de l’Évangile lui
causaient des extases; elle avait des heures de foi ardente et mystique; son cœur
était rempli de contradictions, on y trouvait les sentiments les plus opposés, confondus
et pêle-mêle  ; elle n’était jamais deux jours de suite la même créature.
Elle avait quinze ans à peine; ses notions sur toutes choses étaient fausses et
enfantines; son extrême jeunesse donnait un grand charme à toute cette incohérence
de ses idées et de ses conceptions.
Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la dirigeais avec amour vers tout ce
qui me semblait bon et honnête. Dieu sait que jamais un mot ni un doute de ma part ne
venaient ébranler sa confiance naïve dans l’éternité et la rédemption, et bien qu’elle ne
fût que ma maîtresse, je la traitais un peu comme si elle eût été ma femme.
Mon frère John passait une partie de ses journées auprès de nous; quelques amis
européens, du R e n d e e r ou du personnel colonial français, nous visitaient souvent
aussi, dans notre case paisible: on se trouvait bien chez nous... La plupart d’entre eux
n’entendaient pas le tahitien; mais la petite voix douce et le frais sourire de Rarahu
charmaient ceux qui ne savaient pas comprendre son langage; tous l’aimaient et la
distinguaient comme une personnalité à part, ayant droit aux mêmes égards qu’une
femme blanche.XV
Depuis longtemps je pouvais couramment parler le tahitien de la plage qui est au
tahitien pur ce que le petit-nègre est au français; — mais je commençais aussi à
m’exprimer sans embarras au moyen des mots corrects et des tournures bizarres
d’autrefois, et Pomaré consentait à tenir de longues conversations avec moi. J’avais
deux personnes à m’aider dans l’étude de cette langue qui bientôt ne se parlera plus:
Rarahu et la reine.
La reine, pendant nos longues parties d’écarté, me reprenait avec intérêt, charmée
de me voir étudier et aimer cette langue destinée à disparaître.
Je trouvais plaisir à l’interroger sur les légendes, les coutumes et les traditions du
passé... Elle parlait lentement, d’une voix basse et rauque; je recueillais de sa bouche
d’étranges récits sur les temps anciens, sur ces temps mystérieux et oubliés que les
Maoris appellent  : la nuit.
Le mot po, en tahitien, désigne en même temps la nuit, l’obscurité et les époques
légendaires dont les vieillards ne se souviennent plus.XVI

LA LÉGENDE DES POMOTOUS

(RACONTÉE PAR LA REINE POMARÉ.)
«Les îles P o m o t o u s (îles de la nuit ou îles soumises), nom que nous avons changé
aujourd’hui sur la demande de leurs chefs en celui de T u a m o t o u s (îles éloignées),
renferment encore aujourd’hui, tu le sais, de pauvres cannibales.
»Elles furent peuplées les dernières de toutes les îles de nos archipels. Des génies
de l’eau les gardaient jadis, et battaient si fort la mer de leurs grandes ailes d’albatros
que personne n’en pouvait approcher. A une époque fort reculée, ils furent battus et
détruits par le dieu Taaroa.
»C’est depuis leur défaite que les premiers Maoris ont pu venir habiter les
Pomotous.  »XVII

LÉGENDE DES LUNES
«La légende océanienne rapporte que jadis cinq lunes étaient au ciel, au-dessus du
Grand-Océan. Elles avaient des visages humains, plus accusés que la lune actuelle, et
jetaient des maléfices sur les premiers hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient
la tête pour les fixer étaient pris de folies étranges. — Le grand dieu Taaroa se mit à
les conjurer. Alors elles s’agitèrent; — on les entendit chanter ensemble dans
l’immensité, avec de grandes voix lointaines et terribles; elles chantaient des chants
magiques en s’éloignant de la terre; mais sous la puissance de Taaroa, elles
commencèrent à trembler, furent prises de vertige, et tombèrent avec un bruit de
tonnerre sur l’océan qui s’ouvrit en bouillonnant pour les recevoir.
»Ces cinq lunes en tombant formèrent les îles de Bora-Bora, Emeo, Huahine,
Raïatéa et Toubouai-Manou.  »XVIII
Le prince Tamatoa était assis près de moi sous la véranda du palais. C’était un peu
avant les scènes atroces qui le firent enfermer de nouveau dans la prison de Taravao.
Il tenait sur ses genoux sa pâle petite fille, Pomaré V, qu’il caressait doucement dans
ses larges mains terribles. Et la vieille reine les considérait tous deux, avec une
expression de tendresse infinie et d’inexprimable tristesse.
La petite princesse était fort triste aussi; elle tenait à la main un oiseau mort, et
contemplait une cage vide avec des yeux pleins de larmes.
C’était un oiseau chanteur, bête peu connue à Tahiti, rareté qu’on lui avait rapportée
d’Amérique, et dont la possession lui avait causé une joie très grande.
—  Loti, dit-elle, l’amiral à cheveux blancs nous a prévenus que ton navire irait bientôt
à la terre de Californie (i te fenua California). Quand tu reviendras de là-bas, je veux
que tu m’apportes une très grande quantité d’oiseaux, une cage entièrement pleine: et
je les ferai s’envoler dans les bois de Fataoua afin qu’il y ait, quand je serai grande,
dans notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui chantent...XIX
Dans l’île de Tahiti, la vie est localisée au bord de la mer, les villages sont tous
disséminés le long des plages, et le centre est désert.
Les zones intérieures sont inhabitées et couvertes de forêts profondes. Ce sont des
régions sauvages, coupées par des remparts d’inaccessibles montagnes et où règne
un éternel silence. Dans les vallées étrangement encaissées du centre, la nature est
sombre et imposante; de grands mornes surplombent les forêts, et des pics aigus se
dressent dans l’air; on est là comme au pied de cathédrales fantastiques, dont les
flèches accrochent les nuages au passage; tous les petits nuages errants que le vent
alisé promène sur la grande mer sont arrêtés au vol; ils viennent s’amonceler contre
les parois de basalte, pour redescendre en rosée, ou retomber en ruisseaux et en
cascades. Les pluies, les brumes épaisses et tièdes entretiennent dans les gorges une
verdure d’une inaltérable fraîcheur, des mousses inconnues et d’étonnantes fougères.

En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de Hyde-Park, la cascade de
Fataoua tombe là-bas, en-dessous du vieux monde, troublant de son grand bruit
monotone cette nature si profondément calme et silencieuse.
A environ mille mètres plus haut que la case abandonnée de Huamahine et
Tahaapaïru, en remontant le cours du ruisseau, dans les bois et les rochers, on arrive
à cette cascade célèbre en Océanie, que Tiahoui et Rarahu m’avaient autrefois
souvent fait visiter.

Nous n’y étions pas revenus depuis notre installation à Papeete, et nous y fîmes, en
septembre, une excursion qui marqua dans nos souvenirs.
En passant, Rarahu voulut revoir d’abord la case de ses vieux parents morts; elle
entra, en me tenant par la main, sous le chaume déjà effondré de son ancienne
demeure et regarda en silence les objets familiers que le temps et les hommes avaient
encore laissés à leur place. Rien n’avait été dérangé dans cette case ouverte, depuis
le jour où en était parti le corps de Tahaapaïru. Les coffres de bois étaient encore là,
avec les banquettes grossières, les nattes et la lampe indigène pendue au mur;
Rarahu n’avait emporté avec elle que la grosse Bible des deux vieillards.
Nous continuâmes notre route, nous enfonçant dans la vallée par des sentiers
touffus et ombreux, vrais sentiers de forêt vierge encaissés dans les rochers.
Au bout d’une heure de marche, nous entendîmes près de nous le bruit sourd et
puissant de la chute. Nous arrivions au fond de la gorge obscure où le ruisseau de
Fataoua, comme une grande gerbe argentée, se précipite de trois cents mètres de haut
dans le vide.
Au fond de ce gouffre, c’était un vrai enchantement  :
Des végétations extravagantes s’enchevêtraient à l’ombre, ruisselantes, trempées
par un déluge perpétuel; le long des parois verticales et noires, s’accrochaient des
lianes, des fougères arborescentes, des mousses et des capillaires exquises. L’eau de
la cascade, émiettée, pulvérisée par sa chute, arrivait en pluie torrentielle, en masse
échevelée et furieuse.
Elle se réunissait ensuite en bouillonnant dans des bassins de roc vif, qu’elle avait
mis des siècles à creuser et à polir; et puis se reformait en ruisseau, et continuait son
chemin sous la verdure.
Une fine poussière d’eau était répandue comme un voile sur toute cette nature; tout
en haut apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d’un puits, et la tête des grands
mornes à moitié perdus dans des nuages sombres.Ce qui frappait surtout Rarahu, c’était cette agitation éternelle, au milieu de cette
solitude tranquille: un grand bruit, et rien de vivant; — rien que la matière inerte
suivant depuis des âges incalculables l’impulsion donnée au commencement du
monde.

Nous prîmes à gauche par des sentiers de chèvre qui montaient en serpentant sur la
montagne.
Nous marchions sous une épaisse voûte de feuillage; des arbres séculaires
dressaient autour de nous leurs troncs humides, verdâtres, polis comme d’énormes
piliers de marbre. — Les lianes s’enroulaient partout, et les fougères arborescentes
étendaient leurs larges parasols, découpés comme de fines dentelles. En montant
encore, nous trouvâmes des buissons de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs. —
Les roses du Bengale de toutes les nuances s’épanouissaient là-haut avec une
singulière profusion, et, à terre dans la mousse, c’étaient des tapis odorants de petites
fraises des bois  ; — on eût dit des jardins enchantés.
Rarahu n’était jamais allée si loin; elle éprouvait une terreur vague en s’enfonçant
dans ces bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s’aventurent guère dans l’intérieur de
leur île, qui leur est aussi inconnu que les contrées les plus lointaines; c’est à peine si
les hommes visitent quelquefois ces solitudes, pour y cueillir des bananes sauvages,
ou y couper des bois précieux.
C’était si beau cependant qu’elle était ravie. — Elle s’était fait une couronne de
roses, et déchirait gaîment sa robe à toutes les branches du chemin.
Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route, c’étaient ces fougères
toujours, qui étalaient leurs immenses feuilles avec un luxe de découpure et une
fraîcheur de nuances incomparables.
Et nous continuâmes tout le jour à monter, vers des régions solitaires que ne
traversait plus aucun sentier humain; devant nous s’ouvraient de temps à autre des
vallées profondes, des déchirures noires et tourmentées; l’air devenait de plus en plus
vif, et nous rencontrions de gros nuages, aux contours nets et accusés, qui semblaient
dormir appuyés contre les mornes, les uns au-dessus de nos têtes, les autres sous nos
pieds.XX
Le soir nous étions presque arrivés à la zone centrale de l’île tahitienne: au-dessous
de nous se dessinaient dans la transparence de l’air tous les effondrements
volcaniques, tous les reliefs des montagnes; — de formidables arêtes de basalte
partaient du cratère central, et s’en allaient en rayonnant mourir sur les plages. —
Autour de tout cela l’immense océan bleu; l’horizon monté si haut, que par une
commune illusion d’optique, toute cette masse d’eau produisait à nos yeux un étrange
effet concave. La ligne des mers passait au-dessus des plus hauts sommets; l’Oroena,
le géant des montagnes tahitiennes, la dominait seul de sa majestueuse tête sombre.
— Tout autour de l’île, une ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe
bleue du Pacifique  : l’anneau des récifs, la ligne des éternels brisants de corail.
Tout au loin apparaissaient l’îlot de Toubouaimanou et l’île de Moorea; sur leurs pics
bleuâtres, planaient de petits nuages colorés de teintes invraisemblables, qui étaient
comme suspendus dans l’immensité sans bornes.
De si haut, nous observions, comme n’appartenant plus à la terre, tous ces aspects
grandioses de la nature océanienne. — C’était si admirablement beau que nous
restions tous deux en extase et sans rien nous dire, assis l’un près de l’autre sur les
pierres.
—Loti, demanda Rarahu après un long silence, quelles sont tes pensées? (E loti, e
aho ta oé manao iti  ?)
—  Beaucoup de choses, répondis-je, que toi tu ne peux pas comprendre. Je pense, ô
ma petite amie, que sur ces mers lointaines sont disséminés des archipels perdus;
que ces archipels sont habités par une race mystérieuse bientôt destinée à disparaître  ;
que tu es une enfant de cette race primitive; — que tout en haut d’une de ces îles, loin
des créatures humaines, dans une complète solitude, moi, enfant du vieux monde, né
sur l’autre face de la terre, je suis là auprès de toi, et que je t’aime.
»Vois-tu, Rarahu, à une époque bien reculée, avant que les premiers hommes
fussent nés, la main terrible d’Atua fit jaillir de la mer ces montagnes; l’île de Tahiti,
aussi brûlante que du fer rougi au feu, s’éleva comme une tempête, au milieu des
flammes et de la fumée.
»Les premières pluies qui vinrent rafraîchir la terre après ces épouvantes, tracèrent
ce chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore aujourd’hui dans les bois. — Tous
ces grands aspects que tu vois sont éternels; ils seront les mêmes encore dans des
centaines de siècles, quand la race des Maoris aura depuis longtemps disparu, et ne
sera plus qu’un souvenir lointain conservé dans les livres du passé.
—Une chose me fait peur, dit-elle, ô Loti, mon aimé (e Loti, ta u here); comment les
premiers Maoris sont-ils venus ici, puisque aujourd’hui même ils n’ont pas de navires
assez forts pour communiquer avec les îles situées en dehors de leurs archipels;
comment ont-ils pu venir de ce pays si éloigné où d’après la Bible fut créé le premier
homme? Notre race diffère tellement de la tienne que j’ai peur, quoi que nous disent
les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne soit pas venu pour nous et ne nous
reconnaisse point................

Le soleil, qui allait bientôt se lever sur l’Europe pour une matinée d’automne,
s’abaissait rapidement dans notre ciel; il jetait sur ces tableaux gigantesques ses
dernières lueurs dorées. — Les gros nuages qui dormaient sous nos pieds dans les
gorges de basalte prenaient d’extraordinaires teintes de cuivre; — à l’horizon, l’île de
Moorea s’épanouissait comme une braise, avec ses grands pics rougis, —éblouissants de lumière.
Et puis tout cet incendie s’éteignit par la base, et la nuit descendit, rapide et sans
crépuscule, et la Croix-du-Sud et toutes les étoiles australes s’allumèrent dans le ciel
profond.
—Loti, dit Rarahu, — ton pays, à quelle hauteur faudrait-il monter pour
l’apercevoir  ?...XXI
... Quand l’obscurité fut venue, Rarahu eut peur, cela va sans dire...
Le silence de cette nuit ne ressemblait à rien de connu. Les brisants, bien loin sous
nos pieds, ne s’entendaient plus; pas même un léger craquement de branches, pas
même un bruissement de feuilles  ; l’atmosphère était immobile.
—On ne peut trouver de silence semblable que dans ces régions désertes, où les
oiseaux mêmes n’habitent pas...
Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d’arbres et de fougères, tout
comme si nous eussions été en bas, dans des bois bien connus de Fataoua; — mais
on apercevait par échappées, à la lueur pâle qui tombait des étoiles, la vertigineuse
concavité bleuâtre de l’Océan, et on était comme en proie au sublime de l’isolement et
de l’immensité.

Tahiti est un des rares pays où l’on puisse impunément s’endormir dans les bois, sur
un lit de feuilles mortes et de fougères, avec un p a r e o pour couverture. — C’est là ce
que nous fîmes bientôt tous deux, — après avoir toutefois choisi un lieu découvert, où
aucune surprise ne fût à redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces sombres
rôdeurs de la nuit qui hantent de préférence les lieux où des êtres humains ont vécu,
ne montent-ils guère aussi haut, dans les régions presque vierges où nous étions
couchés...
Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des étoiles et des étoiles... Des
myriades d’étoiles brillantes, dans l’étonnante profondeur bleue; toutes les
constellations invisibles à l’Europe, tournant lentement autour de la Croix-du-Sud...
... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et sans rien dire; tour à
tour elle me regardait en souriant ou regardait en l’air... — Les grandes nébuleuses de
l’hémisphère austral scintillaient comme des taches de phosphore, laissant entre elles
des espaces vides, de grandes trouées noires, où l’on n’apercevait plus aucune
poussière cosmique, — et qui donnaient à l’imagination une notion apocalyptique et
terrifiante de l’immensité vide...

Tout à coup, nous vîmes une terrible masse noire qui descendait de l’Oroena et se
dirigeait lentement vers nous... — Elle avait des formes extraordinaires, des aspects de
cataclysme. — En un instant elle nous enveloppa d’une obscurité si profonde, que
nous cessâmes de nous voir. Une rafale passa dans l’air, nous couvrant de feuilles et
de branches mortes, — en même temps qu’une pluie torrentielle nous inondait d’eau
glacée...
A tâtons, nous rencontrâmes le tronc d’un gros arbre contre lequel nous nous mîmes
à l’abri, bien serrés l’un contre l’autre, — tremblant de froid tous deux, — et elle, de
frayeur aussi un peu...
Quand cette grande ondée fut passée, le jour se leva, chassant devant lui les
nuages et les fantômes. — En riant nous fîmes sécher nos vêtements au beau soleil,
et, après un très frugal repas tahitien, nous commençâmes à redescendre...XXII
... Le soir, harassés de fatigue, et très affamés aussi, nous arrivions au bas de
Fataoua sans incident nouveau...
Là se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui revenaient des forêts  ; ils étaient
vêtus du p a r e o national noué autour des reins; en passant dans la zone des rosiers, ils
s’étaient fait de larges couronnes semblables à celle de Rarahu, et portaient au bout de
longs bâtons leur récolte sur leurs épaules nues: de beaux fruits de l’arbre-à-pain, et
des bananes sauvages, rouges et vermeilles.
Nous fîmes halte avec eux dans un bas-fond délicieux, sous une voûte odorante de
citronniers en fleurs.
La flamme jaillit bientôt entre leurs mains, du frottement de deux branches sèches;
un grand feu fut allumé, et les fruits cuits sous l’herbe nous constituèrent un repas
excellent dont les deux jeunes hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moitié,
comme c’est là-bas la coutume...

Rarahu avait rapporté de cette expédition autant d’étonnements et d’émotions que
d’un voyage en pays lointain.
Son intelligence d’enfant s’était ouverte à une foule de conceptions nouvelles, — sur
l’immensité et sur la formation des races humaines, sur le mystère de leurs destinées...XXIII
... Elles étaient à Papeete deux élégantes personnes, Rarahu et son amie Téourahi,
— qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour certaines couleurs nouvelles d’étoffes,
certaines fleurs ou certaines coiffures.
Elles allaient généralement pieds nus, les pauvres petites, et leur luxe, qui consistait
surtout en couronnes de roses naturelles, était un luxe bien modeste. Mais le charme
et la jeunesse de leurs figures, la perfection et la grâce antique de leurs tailles, leur
permettaient encore, avec de si simples moyens, d’avoir l’air parées et d’être
ravissantes.
Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue à balancier qu’elles menaient
elles-mêmes, et aimaient à venir en riant passer à poupe du R e n d e e r .
Quand elles naviguaient à la voile, leur frêle embarcation, couchée par le vent alisé,
prenait des vitesses surprenantes, — et alors, debout toutes deux, le regard animé, les
cheveux flottants, elles glissaient sur l’eau comme des visions. — Elles savaient, par
des flexions habiles de leur corps, maintenir l’équilibre de cette flèche qui les emportait
si vite, en laissant derrière elles une longue traînée d’écume blanche...XXIV
Tahiti la délicieuse, cette reine polynésienne, cette île d’Europe au
milieu de l’Océan sauvage, — la perle et le diamant du cinquième
monde.
(DUMONT D’URVILLE.)
La scène se passait chez la reine Pomaré, en novembre 1872.
La cour, qui est le plus souvent pieds nus, étendue sur l’herbe fraîche ou sur les
nattes de pandanus, était en fête ce soir-là, et en habits de luxe.
J’étais assis au piano, et la partition de l’ A f r i c a i n e était ouverte devant moi. Ce piano,
arrivé le matin, était une innovation à la cour de Tahiti; c’était un instrument de prix qui
avait des sons doux et profonds, — comme des sons d’orgue ou de cloches lointaines,
— et la musique de Meyerbeer allait pour la première fois être entendue chez Pomaré.
Debout près de moi, il y avait mon camarade Randle, qui laissa plus tard le métier de
marin pour celui de premier ténor dans les théâtres d’Amérique, et eut un instant de
célébrité sous le nom de Randetti, jusqu’au moment où, s’étant mis à boire, il mourut
dans la misère.
Il était alors dans toute la plénitude de sa voix et de son talent, et je n’ai entendu
nulle part de voix d’homme plus vibrante et plus délicieuse. Nous avons charmé à nous
deux bien des oreilles tahitiennes, dans ce pays où la musique est si merveilleusement
comprise par tous, même par les plus sauvages.

Au fond du salon — sous un portrait en pied d’elle-même, où un artiste de talent l’a
peinte il y a quelque trente ans, belle et poétisée — était assise la vieille reine, sur son
trône doré, capitonné de brocart rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille
mourante, la petite Pomaré V, qui fixait sur moi ses grands yeux noirs, agrandis par la
fièvre.
La vieille femme occupait toute la largeur de son siège par la masse disgracieuse de
sa personne. Elle était vêtue d’une tunique de velours cramoisi; un bas de jambe nue
s’emprisonnait tant bien que mal dans une bottine de satin.
A côté du trône, était un plateau rempli de cigarettes de pandanus.
Un interprète en habit noir se tenait debout près de cette femme, qui entendait le
français comme une Parisienne, et qui n’a jamais consenti à en prononcer seulement
un mot.
L’amiral, le gouverneur et les consuls étaient assis près de la reine.
Dans cette vieille figure ridée, brune, carrée, dure, il y avait encore de la grandeur; il
y avait surtout une immense tristesse, — tristesse de voir la mort lui prendre l’un après
l’autre tous ses enfants frappés du même mal incurable, — tristesse de voir son
royaume, envahi par la civilisation, s’en aller à la débandade, — et son beau pays
dégénérer en lieu de prostitution...
Des fenêtres ouvertes donnaient sur les jardins; — on voyait par là s’agiter plusieurs
têtes couronnées de fleurs, qui s’approchaient pour écouter: toutes les suivantes de la
cour, Faïmana, coiffée comme une naïade, de feuilles et de roseaux; — Téhamana,
couronnée de fleurs de datura; Téria, Raouréa, Tapou, Eréré, Taïréa, — Tiahoui et
Rarahu.
La partie du salon qui me faisait face était entièrement ouverte; la muraille absente,
remplacée par une colonnade de bois des îles, à travers laquelle la campagne
tahitienne apparaissait par une nuit étoilée.
Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se détachait une banquette
chargée de toutes les femmes de la cour, cheffesses ou princesses. Quatre torchèresdorées, d’un style pompadour, qui s’étonnaient de se trouver en pareil lieu, les
mettaient en pleine lumière, et faisaient briller leurs toilettes, vraiment élégantes et
belles. Leurs pieds, naturellement petits, étaient chaussés ce soir dans
d’irréprochables bottines de satin.
C’était d’abord la splendide Ariinoore, en tunique de satin cerise, couronnée de péia,
— Ariinoore, qui refusa la main du lieutenant de vaisseau français M..., qui s’était ruiné
pour la corbeille de mariage, — et la main de Kaméhaméha V, roi des îles Sandwich.
A côté d’elle, Paüra, son inséparable amie, type charmant de la sauvagesse, avec
son étrange laideur ou son étrange beauté, — tête à manger du poisson cru et de la
chair humaine, — singulière fille qui vit au milieu des bois dans un district lointain, —
qui possède l’éducation d’une miss anglaise, et valse comme une Espagnole...
Titaüa, qui charma le prince Alfred d’Angleterre, type unique de la Tahitienne restée
belle dans l’âge mûr; constellée de perles fines, la tête surchargée de reva-reva
flottants.
Ses deux filles, récemment débarquées d’une pension de Londres, déjà belles
comme leur mère; des toilettes de bal européennes, à demi dissimulées, par
condescendance pour les désirs de la reine, sous des tapas tahitiennes en gaze
blanche.
La princesse Ariitéa, belle-fille de Pomaré, avec sa douce figure, rêveuse et naïve,
fidèle à sa coiffure de roses du Bengale naturelles, piquées dans ses cheveux
dénoués.
La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents aiguës, en robe de
velours.
La reine Moé ( M o é   : sommeil ou mystère), en robe sombre, d’une beauté régulière et
mystique, ses yeux étranges à demi fermés, avec une expression de regard en
dedans, comme les portraits d’autrefois.
Derrière ces groupes en pleine lumière, dans la profondeur transparente des nuits
d’Océanie, les cimes des montagnes se découpant sur le ciel étoilé; une touffe de
bananiers dessinant leurs silhouettes pittoresques, leurs immenses feuilles, leurs
grappes de fruits, semblables à des girandoles terminées par des fleurs noires.
Derrière ces arbres, les grandes nébuleuses du ciel austral faisaient un amas de
lumière bleue, et la Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus idéalement tropical que
ce décor profond.
Dans l’air, ce parfum exquis de gardénias et d’orangers, qui se condense le soir sous
le feuillage épais; un grand silence, mêlé de bruissements d’insectes sous les herbes;
et cette sonorité particulière aux nuits tahitiennes, qui prédispose à subir la puissance
enchanteresse de la musique.
Le morceau choisi était celui où Vasco, enivré, se promène seul dans l’île qu’il vient
de découvrir, et admire cette nature inconnue; — morceau où le maître a si
parfaitement peint ce qu’il savait d’intuition, les splendeurs lointaines de ces pays de
verdure et de lumière. — Et Randle, promenant ses yeux autour de lui, commença de
sa voix délicieuse  :
«  Pays merveilleux,
Jardins fortunés.
. . . . . . . .
Oh  ! paradis... sorti de l’onde.....  »
. . . . . . . .
L’ombre de Meyerbeer dut cette nuit-là frémir de plaisir en entendant ainsi, à l’autre
bout du monde, interpréter sa musique.XXV
Vers la fin de l’année, une grande fête fut annoncée dans l’île de Moorea, à
l’occasion de la consécration du temple d’Afareahitu.
La reine Pomaré manifesta à l’amiral à cheveux blancs l’intention de s’y rendre avec
toute sa suite, le conviant lui-même à la cérémonie et au grand banquet qui devait
s’ensuivre.
L’amiral mit sa frégate à la disposition de la reine, et il fut convenu que le Rendeer
appareillerait pour transporter là-bas toute la cour.

La suite de Pomaré était nombreuse, bruyante, pittoresque; elle s’était augmentée
pour la circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui avaient fait de folles
dépenses de reva-reva et de fleurs.
Un beau matin pur de décembre, le Rendeer ayant déjà largué ses grandes voiles
blanches, se vit pris d’assaut par toute cette foule joyeuse.
J’avais eu mission d’aller, en grande tenue, chercher la reine au palais.
Celle-ci, qui désirait s’embarquer sans mise en scène, avait expédié en avant toutes
ses femmes, — et, en petit cortège intime, nous nous acheminâmes ensemble vers la
plage, aux premiers rayons du soleil levant.
La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par la main sa petite-fille si
chérie, — et nous suivions à deux pas, la princesse Ariitéa, la reine Moé, la reine de
Bora-Bora et moi.
C’est là un tableau que je retrouve souvent dans mes souvenirs... Les femmes ont
leurs heures de rayonnement, — et cette image d’Ariitéa marchant auprès de moi sous
les arbres exotiques, dans la grande lumière matinale, — est celle que je revois
encore, quand, à travers les distances et les années, je pense à elle...
Lorsque le canot d’honneur qui portait la reine et les princesses accosta le Rendeer,
les matelots de la frégate, rangés sur les vergues suivant le cérémonial d’usage,
poussèrent trois fois le cri de: «Vive Pomaré!» et vingt et un coups de canon firent
retentir les tranquilles plages de Tahiti.
Puis la reine et la cour entrèrent dans les appartements de l’amiral, où les attendait
un lunch à leur goût composé de bonbons et de fruits, — le tout arrosé de vieux
champagne rose.

Cependant les suivantes de toutes les classes s’étaient répandues dans les
différentes parties du navire, où elles menaient grand et joyeux tapage, en lançant aux
marins des oranges, des bananes et des fleurs.
Et Rarahu était là aussi, embarquée comme une petite personne de la suite royale;
Rarahu pensive et sérieuse, au milieu de ce débordement de gaîté bruyante. —
Pomaré avait emmené avec elle les plus remarquables chœurs d’himéné de ses
districts, et Rarahu étant un des premiers sujets du chœur d’Apiré avait été à ce titre
conviée à la fête.
Ici une digression est nécessaire au sujet du tiaré miri, — objet qui n’a point
d’équivalent dans les accessoires de toilette des femmes européennes.
Ce tiaré est une sorte de dahlia vert que les femmes d’Océanie se plantent dans les
cheveux, un peu au-dessus de l’oreille, les jours de gala. — En examinant de près
cette fleur bizarre, on s’aperçoit qu’elle est factice; elle est montée sur une tige de
jonc, et composée des feuilles d’une toute petite plante parasite très odorante, sorte de
lycopode rare qui pousse sur les branches de certains arbres des forêts.
Les Chinois excellent dans l’art de monter des tiaré très artistiques, qu’ils vendentfort cher aux femmes de Papeete.
Le tiaré est particulièrement l’ornement des fêtes, des festins et des danses; lorsqu’il
est offert par une Tahitienne à un jeune homme, il a le même sens à peu près que le
mouchoir jeté par le sultan à son odalisque préférée.
Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-là des tiaré dans les cheveux.

J’avais été mandé par Ariitéa pour lui faire société pendant ce lunch officiel, — et la
pauvre petite Rarahu, qui n’était venue que pour moi, m’attendit longtemps sur le pont,
pleurant en silence de se voir ainsi abandonnée. Punition bien sévère que je lui avais
infligée là, pour un caprice d’enfant qui durait depuis la veille et lui avait déjà fait verser
des larmes.XXVI
La traversée durait depuis deux heures, nous approchions de l’île de Moorea.
On faisait grand bruit au carré du R e n d e e r   ; une dizaine de jeunes femmes, choisies
parmi les plus connues et les plus jolies, avaient été conviées à une collation que leur
offraient les officiers.
Rarahu en mon absence avait accepté d’y prendre part. — Elle était là, en
compagnie de Téourahi et de quelques autres de ses amies; elle avait essuyé ses
pleurs et riait aux éclats.
Elle ne parlait point français, comme la plupart des autres; — mais, par signes et par
monosyllabes, elle entretenait une conversation très animée avec ses voisins qui la
trouvaient charmante.
Enfin, — ce qui était le comble de la perfidie et de l’horreur, — au dessert, elle avait
avec mille grâces offert son t i a r é à Plumkett.
Elle était assez intelligente, il est vrai, pour savoir qu’elle tombait bien, et que
Plumkett ne voudrait pas comprendre.XXVII
Comment peindre ce site enchanteur, la baie d’Afareahitu  !
De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des forêts épaisses, de
mystérieux rideaux de cocotiers se penchant sur l’eau tranquille; — et, sous les grands
arbres, quelques cases éparses, parmi les orangers et les lauriers-roses.
Au premier abord on eût dit qu’il n’y avait personne dans ce pays ombreux; — et
pourtant toute la population de Moorea nous attendait là silencieusement, à demi
cachée sous les voûtes de verdure.
On respirait dans ces bois une fraîcheur humide, une étrange senteur de mousse et
de plantes exotiques; tous les chœurs d’ himéné de Mooréa étaient là, assis en ordre,
au milieu des troncs énormes des arbres; tous les chanteurs d’un même district étaient
vêtus d’une même couleur, — les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes
les femmes étaient couronnées de fleurs, — tous les hommes, de feuilles et de
roseaux. Quelques groupes, plus timides ou plus sauvages, étaient restés dans la
profondeur du bois, et nous regardaient de loin venir, à moitié cachés derrière les
arbres.
La reine quitta le Rendeer avec le même cérémonial qu’à l’arrivée et le bruit du
canon se répercuta au loin dans les montagnes.
Elle mit pied à terre, et s’avança conduite par l’amiral. — Nous n’étions déjà plus au
temps où les indigènes l’enlevaient dans leurs bras, de peur que son pied ne touchât
leur sol; la vieille coutume qui voulait que tout territoire foulé par le pied de la reine
devint propriété de la couronne, est depuis longtemps oubliée en Océanie.
Une vingtaine de lanciers à cheval, composant toute la garde d’honneur de Pomaré,
étaient rangés sur la plage pour nous recevoir.
Quand la reine parut, tous les chœurs d’himéné entonnèrent ensemble le
traditionnel: Ia ora na oe, Pomare vahine! (Salut à toi, reine Pomaré!) Et les bois
retentirent d’une bruyante clameur.
On eût cru mettre le pied dans quelque île enchantée, qui se serait éveillée soudain
sous le coup d’une baguette magique.XXVIII
Ce fut une longue cérémonie que la consécration du temple d’Afareahitu. Les
missionnaires firent en tahitien de grands discours, et les h i m é n é chantèrent de joyeux
cantiques à l’Éternel.
Le temple était bâti en corail; le toit, en feuilles de pandanus, était soutenu par des
pièces de bois des îles, que reliaient entre elles des amarrages de différentes couleurs,
réguliers et compliqués  ; c’était le vieux style des constructions maories.
Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes ouvertes sur la
campagne, sur un décor admirable de montagnes et de hauts palmiers; — auprès de
la chaire du missionnaire, la reine en robe noire, triste et recueillie, priant pour sa
petite-fille, avec sa vieille amie la cheffesse de Papara. Les femmes de sa suite,
groupées autour d’elles en robes blanches. Le temple tout rempli de têtes couvertes de
fleurs, — et Rarahu, que j’avais laissée partir du R e n d e e r comme une inconnue, mêlée
à cette foule...
Un grand silence se fit quand l’ h i m é n é d’Apiré, qui avait été réservé pour la fin,
entonna ses cantiques — et je distinguai derrière moi la voix fraîche de ma petite amie,
qui dominait le chœur. — Sous l’influence d’une exaltation religieuse ou passionnée,
elle exécutait avec frénésie ses variations les plus fantastiques; sa voix vibrait comme
un son de cristal dans le silence de ce temple où elle captivait l’attention de tous.XXIX
Après la cérémonie, nous passâmes dans la salle du banquet. C’était en plein air, au
milieu des cocotiers, que les tables étaient dressées sous des tendelets de verdure.
Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les nappes étaient
couvertes de feuilles découpées et de fleurs d’amarantes. Il y avait une grande
quantité de pièces montées, composées par des Chinois au moyen de troncs de
bananiers et de diverses plantes extraordinaires. A côté des mets européens, se
trouvaient en grande abondance les mets tahitiens: les pâtes de fruits, — les petits
cochons rôtis tout entiers sous l’herbe, — et les plats de chevrettes fermentées dans
du lait. On puisait différentes sauces dans de grandes pirogues qui en étaient remplies
et que des porteurs avaient grand’peine à promener à la ronde. Les chefs et les
cheffesses venaient à tour de rôle haranguer la reine à tue-tête, avec des voix si
retentissantes et une telle volubilité qu’on les eût crus possédés. Ceux qui n’avaient
point trouvé de place à table mangeaient debout, sur l’épaule de ceux qui avaient pu
s’asseoir  ; c’était un vacarme et une confusion indescriptibles...
Assis à la table des princesses, j’avais affecté de ne point prendre garde à Rarahu,
qui était perdue fort loin de moi, parmi les gens d’Apiré.XXX
Quand la nuit descendit sur les bois d’Afareahitu, la reine rejoignit le Farehaü du
district où un logement lui était préparé. L’amiral à cheveux blancs regagna la frégate,
et la upa-upa commença.
Toute pensée religieuse, tout sentiment chrétien, s’étaient envolés avec le jour;
l’obscurité tiède et voluptueuse redescendait sur l’île sauvage  ; comme au temps où les
premiers navigateurs l’avaient nommée la nouvelle Cythère, tout était redevenu
séduction, trouble sensuel et désirs effrénés.
Et j’avais suivi l’amiral à cheveux blancs, abandonnant Rarahu dans la foule affolée.XXXI
A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du R e n d e e r . La frégate, le
matin si animée, était vide et silencieuse; les mâts et les vergues découpaient leurs
grandes lignes sur le ciel de la nuit; les étoiles étaient voilées, l’air calme et lourd, la
mer inerte.
Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l’eau leurs silhouettes renversées; on
voyait de loin les feux qui à terre éclairaient la u p a - u p a   ; des chants rauques et
lubriques arrivaient en murmure confus, accompagnés à contre-temps par des coups
de tam-tam.
J’éprouvais un remords profond de l’avoir abandonnée au milieu de cette saturnale;
une tristesse inquiète me retenait là, les yeux fixés sur ces feux de la plage; ces bruits
qui venaient de terre me serraient le cœur.
L’une après l’autre, toutes les heures de la nuit sonnèrent à bord du R e n d e e r , sans
que le sommeil vînt mettre fin à mon étrange rêverie. Je l’aimais bien, la pauvre petite;
les Tahitiens disaient d’elle: c’est la petite femme de Loti. C’était bien ma petite femme
en effet; par le cœur, par les sens, je l’aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait des
abîmes pourtant, de terribles barrières, à jamais fermées; elle était une petite
sauvage; entre nous qui étions une même chair, restait la différence radicale des
races, la divergence des notions premières de toutes choses; si mes idées et mes
conceptions étaient souvent impénétrables pour elle, les siennes aussi l’étaient pour
moi; mon enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait toujours pour
elle l’incompréhensible et l’inconnu. Je me souvenais de cette phrase qu’elle m’avait
dite un jour: «J’ai peur que ce ne soit pas le même Dieu qui nous ait créés.» En effet,
nous étions enfants de deux natures bien séparées et bien différentes, et l’union de
nos âmes ne pouvait être que passagère, incomplète et tourmentée.
Pauvre petite Rarahu, bientôt, quand nous serons si loin l’un de l’autre, tu vas
redevenir et rester une petite fille maorie, ignorante et sauvage, tu mourras dans l’île
lointaine, seule et oubliée, — et Loti peut-être ne le saura même pas...

A l’horizon une ligne à peine visible commençait à se dessiner du côté du large:
c’était l’île de Tahiti. Le ciel blanchissait à l’Orient; les feux s’éteignaient à terre, et les
chants ne s’entendaient plus.
Je songeais que, à cette heure particulièrement voluptueuse du matin, Rarahu était
là, énervée par la danse, et livrée à elle-même. Et cette pensée me brûlait comme un
fer rouge.XXXII
Dans l’après-midi, la reine et les princesses s’embarquèrent de nouveau pour
retourner à Papeete. Quand elles eurent été reçues avec les honneurs d’usage, je
restai les yeux fixés sur les canots nombreux, pirogues et baleinières qui ramenaient
leur suite; la foule s’était augmentée encore d’une quantité de jeunes femmes de
Moorea qui voulaient prolonger la fête à Tahiti.
Enfin, je vis Rarahu; elle était là, elle revenait aussi. Elle avait changé sa tapa
blanche pour une tapa rose, et mis des fleurs fraîches dans ses cheveux; on voyait
plus nettement son tatouage sur son front décoloré, et les cercles bleuâtres s’étaient
accentués sous ses yeux.
Sans doute elle était restée à la upa-upa jusqu’au matin, mais elle était là, elle
revenait, et c’était pour le moment tout ce que je désirais d’elle.XXXIII
La traversée s’était effectuée par un beau temps calme.
C’était le soir, le soleil venait de disparaître; la frégate glissait sans bruit, en laissant
derrière elle des ondulations lentes et molles qui s’en allaient mourir au loin sur une
mer unie comme un miroir. De grands nuages sombres étaient plaqués çà et là dans le
ciel, et tranchaient violemment sur la teinte jaune pâle du soir, dans une étonnante
transparence de l’atmosphère.
A l’arrière du Rendeer, un groupe de jeunes femmes se détachait gracieusement sur
la mer et sur les paysages océaniens. C’était un groupe dont la vue me causa un
étonnement extrême: Ariitéa et Rarahu, causant ensemble comme des amies; auprès
d’elles, Maramo, Faïmana et deux autres suivantes de la cour.
Il était question d’un himéné composé par Rarahu, et qu’elles allaient chanter
ensemble.
En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties, Ariitéa, Rarahu et
Maramo.
La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces paroles, dont aucune
ne fut perdue pour moi  :

—  «Heahaa noa iho (e)! te —«Humble simplement même le sommet du Paia (le
tara no Paia (e) i tou nei tai ia grand morne de Bora-Bora) auprès de ma ici douleur pour
oe, tau hoa (e)  ! ehahe  !... toi, ô mon amant  ! hélas  !...
—  «Ua iriti hoi au (e)! i te —«Ai arraché aussi moi les racines du tiaré (la fleur des
tumu no te tiare, ei faaite i tau fêtes, c’est-à-dire: il n’y aura plus pour moi ni joie ni fête),
tai ia oe, tau hoa (e)! pour faire connaître ma douleur pour toi, ô mon amant!
ehahe  !... hélas  !
—  «Ua taa tau hoa (e)! ei
Farani te fenua, e neva oe to —«Tu es parti, mon amant, pour de France la terre,
mata, aita e hio hoi au (e)! tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi!
ehahe  !...  » hélas  !...  »

Traduction grossière  :
—  «  Ma douleur pour toi est plus haute que le sommet du Paia, ô mon amant  ! hélas...
—«J’ai arraché les racines du tiaré pour marquer ma douleur pour toi, ô mon amant!
hélas  !...
—«Tu es parti, mon bien-aimé, vers la terre de France; tu lèveras tes yeux vers moi, mais
je ne te verrai plus  ! hélas  !...
Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l’immensité du Grand Océan, répété avec
un rythme étrange par trois voix de femmes, est resté à jamais gravé dans ma
mémoire comme l’un des plus poignants souvenirs que m’ait laissés la Polynésie...XXXIV
Il était nuit close quand le cortège bruyant fit son entrée dans Papeete, au milieu
d’un grand concours de peuple.
Au bout d’un instant nous nous retrouvâmes marchant côte à côte, Rarahu et moi,
dans le sentier qui menait à notre demeure. Un même sentiment nous avait ramenés
tous deux sur cette route, où nous avancions sans nous parler, comme deux enfants
boudeurs qui ne savent plus comment revenir l’un à l’autre.
Nous ouvrîmes notre porte, et quand nous fûmes entrés nous nous regardâmes...
J’attendais une scène, des reproches et des larmes. Au lieu de tout cela, elle sourit
en détournant la tête, avec un imperceptible mouvement d’épaules, une expression
inattendue de désenchantement, d’amère tristesse et d’ironie.
Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu’un bien long discours; ils disaient
d’une manière concise et frappante à peu près ceci  :
Je le savais bien, va, que je n’étais qu’une petite créature inférieure, jouet de hasard
que tu t’es donné. Pour vous autres, hommes blancs, c’est tout ce que nous pouvons
être. Mais que gagnerais-je à me fâcher? Je suis seule au monde; à toi ou à un autre,
qu’importe? J’étais ta maîtresse; ici était notre demeure: je sais que tu me désires
encore. Mon Dieu, je reste et me voilà  !...
La petite fille naïve avait fait de terribles progrès dans la science des choses de la
vie  ; l’enfant sauvage était devenue plus forte que son maître et le dominait.
Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j’en avais une immense pitié.
Et ce fut moi qui demandai grâce et pardon, pleurant presque et la couvrant de baisers.
Elle m’aimait encore, elle, comme on aimerait un être surnaturel, que l’on pourrait à
peine saisir et comprendre.
Des jours doux et paisibles d’amour succédèrent encore à cette aventure
d’Afareahitu  ; l’incident fut oublié, et le temps reprit son cours énervant...A V A N T - P R O P O S
Ceci est un bien petit livre, et sans doute je n’aurais pas dû le publier; il ne semblera
tolérable qu’à mes amis, connus ou inconnus.
Que les lecteurs indifférents me le pardonnent, d’autant plus que ce sera le dernier
peut-être....
P. LOTI.LA MAISON DES AÏEULES
Avril 1899.
Combien est singulier et difficilement explicable le charme gardé par des lieux qu’on
a connus à peine, au début lointain de la vie, étant tout petit enfant,—mais où les
ancêtres, depuis des époques imprécises, avaient vécu et s’étaient succédé!
La maison dont je vais parler,—la maison «de l’île», comme on l’appelait dans ma
famille autrefois,—la maison de mes ancêtres huguenots avait été vendue à des
étrangers après la mort de mon arrière-grand’mère, Jeanne Renaudin, il y a plus de
soixante ans. Quand je vins au monde, elle appartenait à un pasteur, ami de ma
famille, qui n’y changeait aucune chose, y respectait nos souvenirs et n’y troublait point
le sommeil de nos morts, couchés au temps des persécutions religieuses dans la terre
du jardin. Pendant les premières années de ma vie ma mère, mes tantes et
grand’tantes, qui avaient passé dans cette maison une partie de leur jeunesse, y
venaient souvent en pèlerinage; on m’y conduisait aussi et il semblait que, malgré les
actes notariés, elle n’eût pas cessé de nous appartenir, par quelque lien secret,
insaisissable pour les hommes de loi.
Ensuite, nous nous étions peu à peu déshabitués d’aller dans l’île,—où, d’ailleurs,
les dernières de nos vieilles tantes étaient mortes,—et je n’avais plus revu l’antique
demeure.
Mais je ne l’avais point oubliée, et il restait décidé au fond de moi-même que je la
rachèterais un jour, quand le pasteur, qui l’habitait depuis si longtemps, y aurait achevé
son existence d’apôtre.

Tout arrive à la longue: depuis une semaine, j’ai signé l’acte qui me rend possesseur
de ce lieu ancestral. Et aujourd’hui, pour le revoir après plus de trente années, je pars
de Rochefort avec mon fils, un matin pluvieux d’avril.
Mon fils n’y est jamais venu, lui, dans l’île; depuis quelques jours à peine il a
commencé d’en entendre parler,—et, cependant, sous je ne sais quelles influences
ataviques, sa petite imagination de dix ans s’est étrangement tendue vers ce pays et
cette demeure où je vais le conduire.
La pluie tombe incessante d’un ciel noir. Nous roulons d’abord en chemin de fer
dans les plaines d’Aunis, dont les grands horizons monotones confinent à l’Océan.
Arrivés ensuite au port où l’on s’embarque, sous une ondée plus furieuse, nous
courons nous enfermer, sans rien voir, dans la cabine d’un bateau. Et, la courte
traversée accomplie, nous remettons pied à terre, devant des remparts gris: c’est le
Château, la première ville d’Oleron. Mais il pleut si fort que cela finit par noyer toute
pensée, toute émotion de retour; les choses de l’île me semblent étrangères et
quelconques.
On attelle pour nous une carriole, où nous montons à la hâte, sous le décevant
arrosage,—et, en une heure maintenant, nous arriverons à Saint-Pierre, l’autre petite
ville qui est là-bas loin des plages, sur les terres du centre, et où gît mélancoliquement
la vieille maison familiale....
«Dans l’île».... Quand j’étais tout petit enfant, j’entendais prononcer ces mots avec
une nuance de respect et de regret par ma grand’mère, qui était une exilée de sa
demeure et de ses terres d’Oleron; de même, par ma bonne qui était une exilée de son
village d’ici.... Et «l’île» avait en ce temps-là pour moi un mystérieux prestige: que rien,
sans doute, dans ma promenade de ce jour, ne me rappellera plus....Mon fils a désiré emmener son domestique et il a aussi recruté en route un de ses
grands amis, qu’il a connu naguère matelot, planton à mon service, et qui est
maintenant pêcheur sur cette côte. Nous sommes donc quatre à présent, pour ce
pèlerinage.
Il pleut toujours, il pleut à verse, et, dans cette voiture fermée, on voit à peine la
campagne qui fuit, tout embrouillée d’eau; aussi bien pourrait-on se croire n’importe où.
Mais voici pourtant que le sentiment d’être «dans l’île» me saisit d’une façon brusque
et presque poignante, avec un rappel soudain des mélancolies de mon enfance.... Être
«dans l’île», être déjà un peu séparé du reste du monde, être entré dans une région
plus tranquille et moins changée depuis le vieux temps!... C’est un petit hameau,
aperçu à travers les vitres rayées de pluie, qui m’a jeté au passage ce sentiment-là, un
petit hameau tout blanc, tout blanc, d’une blancheur orientale, avec des portes et des
fenêtres vertes: ses trois maisonnettes invraisemblablement basses, son moulin à vent
qui tourne, les moindres pierres de ses enclos, tout cela, blanc comme du lait jusque
par terre. Et, se détachant sur cette laiteuse blancheur, de naïves bordures de giroflées
rouges.... Le caractère du pays d’Oleron est presque tout entier dans cette chaux
immaculée dont les plus humbles logis s’enveloppent, et dans ces fleurs, écloses à
profusion le long des petits murs.
Maintenant mon fils, à chaque maison du chemin, me demande si celle-ci «était du
temps de mon enfance», si elle est nouvelle ou si je la reconnais. Cette enfance, qui
me paraît, à moi, si proche encore et pour ainsi dire présente, lui fait, à lui,
évidemment, l’effet d’être déjà très reculée dans le passé, comme me semblait, à son
âge, l’enfance de mon père ou de ma mère.
Dans la monotonie de la route, de la voiture fermée et de la pluie, mon esprit, par
instants, se rendort; j’oublie où nous allons et où nous sommes. Mais chaque nom de
ferme ou de village, redit quand nous passons, par le matelot qui nous accompagne,
chante à mon oreille un refrain d’autrefois.…

«A présent, grand’mère, raconte-moi des histoires de l’île d’Oleron!»—C’était
généralement à la tombée d’une nuit d’hiver que je disais cela, en venant m’asseoir,
tout petit, au pied de la chaise de l’aïeule. Je me faisais décrire l’ameublement de la
vieille demeure, le costume et la figure d’ancêtres morts il y aura bientôt cent ans. Mais
je demandais surtout les aventures de route, le récit des grands orages qui vous
surprenaient, en rase campagne ou sur la mer, quand on allait visiter des vignes
éloignées ou bien quand on se rendait de la maison de Rochefort à la maison de l’île,
—et à tout cela, bien entendu, les noms de ces villages et de ces fermes revenaient se
mêler constamment.…

Il pleut toujours. Déjà loin, derrière nous, le clocher de Dolus (un village à mi-chemin)
se profile sur le gris des nuages, au-dessus d’un bois. Cela, c’est un aspect de jadis,
qui n’a pu changer. Jadis, au temps de l’enfance de ma mère, ou même au temps plus
reculé de l’enfance de mes aïeules, quand avait lieu ce va-et-vient de la famille entre
Rochefort et Oleron, quand s’accomplissaient, à la manière ancienne, sur des chevaux
ou sur des ânes, tous ces voyages,—qui plus tard me furent contés entre chien et loup,
aux crépuscules d’hiver,—jadis, ce clocher de Dolus, dans les ciels pluvieux d’alors, se
dressait pareil au-dessus de ce même bois.
D’ailleurs, Saint-Pierre n’est plus très loin, et cette approche, semble-t-il, suffit pour
aviver en moi des images qui s’effaçaient, fait sortir de l’ombre et reparaître aux yeux
de ma mémoire les respectables et chers visages, aujourd’hui retournés à lapoussière....
Notre voiture, plus bruyamment tout à coup, roule sur des pavés, dans des petites
rues paisibles, désertes et blanches;—et c’est Saint-Pierre, où nous venons enfin
d’entrer!... Mais la banalité de l’hôtel campagnard où l’on nous arrête, les détails
ordinaires de l’arrivée, tout cela est pour couper mon rêve, dès l’abord. Et je ne
retrouve plus rien; j’ai seulement le coeur serré, à cause de ce temps sombre, je suis
déçu et je m’ennuie.
Cependant, par les petites rues mornes que les averses ont lavées, rencontrant
{122}quelques bonnes femmes en coiffe et en «quichenotte», nous allons nous
acheminer à présent vers cette maison qui est le but de notre voyage.
Je crains de ne plus m’y reconnaître, après tant d’années, et je questionne une jeune
fille qui nous regardait passer.
—Ah! la maison du défunt pasteur! me répond-elle. Tout droit, monsieur, et, après le
tournant là-bas, vous la trouverez à votre gauche.
Un calme un peu angoissant émane aujourd’hui pour moi de cette petite ville,
assombrie de nuages marins. Derrière des vitres, ça et là, d’honnêtes figures nous
observent, avec une curiosité discrète. Et cela m’oppresse de sentir partout alentour
des existences bornées et encloses—auxquelles devaient ressembler beaucoup, avec
seulement un peu d’apparat et de grandeur patriarcale, les existences des mes
ancêtres d’ici.
Mon fils, qui me suit entre ses deux amis, a fini pour un temps déjouer avec eux et
ne dit plus rien, les yeux très ouverts, l’imagination très inquiétée de ce qu’il va voir. La
pluie a cessé, mais le vent d’ouest souffle avec violence; le ciel reste lourd et obscur,
exagérant la blancheur des pavés, la blancheur de la chaux sur les vieilles murailles.

Quelques pas encore, après le tournant indiqué.... Et tout à coup, avec une
commotion au coeur que je n’attendais pas, me croyant moins près d’arriver, je la
reconnais, là devant moi, l’antique maison familiale.... Elle est d’ailleurs exquise dans
sa vétusté bien plus que je ne l’espérais; la plus vaste et visiblement l’aînée de celles
du voisinage; toute fermée, il va sans dire, avec un air de paix et de mystère,
d’immobilité presque définitive, comme si elle sommeillait depuis déjà des années
sans nombre et ne devait plus être réveillée. Son grand portail cintré,—que j’avais vu
reproduit, l’automne dernier, au théâtre, dans Judith Renaudin,—sa petite porte latérale
et ses vieux auvents, tout cela est d’un vert délicieusement décoloré, dans la
blancheur des couches de chaux qui l’ensevelissent. Elle semble être l’âme de ce
vieux petit quartier mort qui l’entoure et qui, en plus de sa tristesse d’abandon, exhale
aussi l’inexprimable tristesse des îles....
Les clefs, je les trouverai, m’a-t-on dit, chez une certaine vieille Véronique, laquelle
fut servante du défunt pasteur, et s’est placée à présent dans une maison vis-à-vis de
la mienne.
Je frappe donc au logis d’en face,—et une porte s’ouvre: mon Dieu, mais c’est là
précisément que s’étaient retirées mes vieilles tantes!... Moi, qui n’y avais pas fait
attention du dehors!... C’est là que j’étais venu pour la dernière fois, en vacances de
Pâques, séjourner chez elles, quand j’avais l’âge de mon fils.... Je reconnais cette
cour, ce petit jardin, comme si hier à peine je les avais quittés. Et ces vieilles tantes,
cousines de ma mère, je les revois si bien toutes les trois, dans leurs pareilles robes
de soie noire, dont l’usure décente était perceptible à mes yeux d’enfant!... Leurs
attitudes et leurs yeux disaient que d’étranges malheurs s’étaient appesantis sur elles;
on les sentait très pauvres,—malgré d’anciennes jolies choses, des bagues, deséventails, des porcelaines de Chine, conservées encore dans leurs armoires. Et j’avais
passé chez elles huit jours de mélancoliques et solitaires vacances, en un mois de
mars déjà fort lointain, sous des nuées basses comme celles de cette heure, tandis
que soufflait un continuel grand vent d’équinoxe....
Véronique, coiffée à la mode de Saint-Pierre,—le toquet blanc laissant paraître deux
bandeaux bien lisses sur le front et un petit rouleau de cheveux bien net sur la nuque,
—est une bonne vieille, très brune, suivant le type de l’île, avec un calme visage et un
profil de médaille. Elle devine aussitôt qui je dois être, et s’en va chercher son
trousseau de clefs.
Mon fils, entre ses deux amis, attend impatiemment, au seuil de la maison muette,
où il va pénétrer comme dans un château de la Belle-au-Bois-Dormant. Et moi, avec
des sentiments autres, plus complexes, plus graves, avec une sorte de crainte
religieuse, j’attends aussi que s’ouvre le portail vénérable.
La clef ne veut pas tourner. Le vent souffle en rafales chaudes. La maison,
obstinément fermée, prend sous le ciel noir la blancheur des vieux logis arabes. Et,
tandis que se prolonge notre attente, je regarde au bout de cette petite rue vide, tout de
suite finie, tout de suite ouverte sur la campagne sans arbres, je regarde et je
reconnais le déploiement de ces champs et de ces marais plats, tout cet horizon de
quasi-désert qui, en cet endroit, figurant comme fond de ce quartier mort, me glaçait
l’âme pendant mes séjours d’enfant chez les tantes de l’île....
Elle tourne enfin, la clef, et Véronique pousse devant nous la lourde porte.
Oh! comment dire l’émotion de voir réapparaître, sous ces nuages de deuil, cette
cour silencieuse des ancêtres!... Devant la façade intérieure aux auvents fermés, ce
vieux perron, ces vieilles dalles verdies, tout cela envahi par la mousse et les herbes!...
Je ne prévoyais pas ces aspects de cimetière. Et voici que j’ai le sentiment de pénétrer
chez les morts, chez les aïeules mortes. Nulle part autant qu’ici et à cette heure le
passé ne m’avait enveloppé de son linceul.
Des fantômes,—mais des fantômes débonnaires et discrets, qui ne feraient aucune
peur,—doivent revenir se promener dans cette cour, lorsque le soir tombe: les aïeules
en robe noire....
D’ailleurs, rien de changé, sans doute, depuis l’époque où elles vivaient ici. Sur les
murailles, sur le perron, sur la margelle du puits, sur les dalles, une même usure
séculaire atteste la longue durée antérieure de ces choses. Non, rien de changé nulle
part. Il manque seulement un amandier là-bas, qui avait plus de cent ans et qui a dû
mourir de vieillesse; à la place où je me rappelais l’avoir connu, son tronc large se voit
encore, scié près des racines. D’autres arbres, à bout de sève, ont pris une certaine
parure fraîche, par la grâce de l’avril une fois de plus revenu. Un grenadier est
entièrement rouge de ses pousses nouvelles. Mais surtout l’herbe verte, l’herbe a
foisonné d’une façon étrange, depuis deux années à peine que personne n’habite plus
ici; entre les pavés, des fleurs sauvages ont pris place, et de hautes avoines folles qui
aujourd’hui se courbent et se froissent, tourmentées par le vent d’ouest. Et vraiment
cette herbe donne à la cour des aspects d’enclos funéraire.
Véronique va nous introduire à présent dans le principal corps de logis, par où
commencera notre visite songeuse. Et nous gravissons avec respect les marches de
ece perron—où, vers la fin du XVIII siècle, à ce que l’on m’a souvent conté, de
joyeuses petites filles (qui furent mes grand’tantes, mon aïeule, et moururent
octogénaires) avaient pour jeu favori de monter et descendre en courant, sur des
échasses.
Il fait noir, dans la maison close. Véronique, à mesure que nous avançons, ouvre lescontrevents un à un, et de la lumière pénètre par degrés dans cette ombre: une lumière
grise que diminuent les branches des arbres et les nuées du ciel.
D’abord, la salle à manger, qui a gardé ses boiseries Louis XV; c’est là que, les soirs
de jadis, maîtres et domestiques réunis écoutaient avant de s’endormir une lecture
faite dans une grosse bible au frontispice enluminé de rouge, que je possède
aujourd’hui par héritage.
On n’a pas enlevé encore, du salon sur la rue, le mobilier du pasteur défunt. Mais
c’est un mobilier qui n’est guère moderne et qui ne détonne pas dans ce lieu, car il est
d’une simplicité austère—et la sombre figure de Calvin, encadrée à la muraille,
témoigne que les habitants, ici, n’ont point cessé d’être des huguenots.
La silencieuse demeure n’a pas été plus modifiée au dedans qu’au dehors. Les
détails mêmes sont restés intacts. Et, en montant à l’étage supérieur, j’ai la fantaisie
d’ouvrir certain placard de l’escalier, qui, dans les histoires d’enfance de mes aïeules,
jouait souvent un rôle: sur ses étagères, se tenaient des pots remplis de «sucre des
îles», objet d’habituelle convoitise pour les petites filles aux échasses, et des confitures
faites avec les raisins mûris au soleil d’il y a cent ans....
De l’autre côté de la cour envahie d’herbes, c’est le quartier des domestiques, plus
délabré, plus fruste, et une chambre où, les jours de pluie, venaient s’amuser les
enfants du temps passé.
Dans cette chambre-là, je savais que ma mère, étant toute, petite fille et
commençant à écrire, s’était amusée une fois à graver son nom sur une vitre de la
fenêtre, avec le diamant d’une bague. Je n’espérais point retrouver cela; mais le
carreau a miraculeusement résisté à soixante années de possession étrangère, et la
précieuse inscription y est encore! A côté de quelques griffonnages, de quelques
essais moins réussis qui doivent dater du même jour, le cher nom m’apparaît très
lisible, tracé d’une grosse écriture d’enfant qui s’applique: Nadine!... A l’angle du
carreau poussiéreux et verdâtre, le nom se détache, en rayures légères qui brillent, sur
l’image trouble de la rue où la pluie tombe.... Nadine!... Alors, je ferme à demi les yeux
et me recueille plus profondément pour me représenter, dans sa petite toilette
surannée, l’enfant qui écrivit cela, vers 1820, un soir d’ennui sans doute, en regardant
tristement cette même vieille rue de village toujours pareille, un soir où la pluie devait
tomber comme aujourd’hui.

Le long de la cour, des bâtiments, plus déjetés sous des couches de chaux, étaient
des greniers pour les récoltes, des chais pour le vin, des pressoirs pour les vendanges.
Ils disent la coutume patriarcale des ancêtres, qui vivaient du produit de leurs terres et
du sel de leurs marais.
Ensuite, après un portail vert, le jardin. Là, c’est un enchantement pour mon fils, qui
n’avait pas prévu tant de fleurs, une telle mêlée d’arbustes fleuris. Sous le ciel toujours
noir, menaçant d’averses prochaines, on dirait une sorte de bocage, qui s’en va tout en
longueur, bien clos pour plus de tristesse, entre de hauts murs gris tapissés de vignes.
Les plantes y sont presque retournées à l’état de sauvagerie; mais cependant les buis
des bordures, si grands qu’ils soient devenus, donnent encore à l’ensemble son
caractère jardin, jardin d’autrefois, à l’abandon. Toutes sortes de vieilles fleurs de
France, de ces fleurs qui se perpétuent sans être cultivées, tulipes, anémones,
narcisses, jacinthes et lis, sont épanouies à profusion, foisonnant jusque dans les
sentiers. Les lilas sont des gerbes violettes ou blanches; les poiriers, les pêchers,
d’énormes bouquets blancs ou roses. Il est en harmonie avec la maison, ce jardin—et
celui de la Belle-au-Bois-Dormant devait un peu lui ressembler, refleurissant ainsi toutseul, au renouveau, sous l’arrosage des nuées d’avril.
Tout au fond, entre des ifs taillés et la muraille, est une place où l’on recommandait
autrefois aux enfants de la famille de ne pas courir et de parler bas: là, dans la terre,
dorment des ancêtres huguenots, exclus des cimetières catholiques au temps des
persécutions du roi Louis XIV.
Et enfin, par un autre portail, où une date: 1721, est inscrite, nous arrivons à un petit
bois qui continue notre domaine et qui finit dans la campagne,—dans cette campagne
de l’île, dénudée et plate, battue par les grands vents d’ouest, et cernée, à l’horizon
extrême, par la ligne enveloppante de la mer.…

Chez des gens du voisinage, que je n’avais pas vus depuis mon enfance, j’ai deux
ou trois visites à faire, puisque me voici redevenu quelqu’un du pays: je laisse donc
mon fils, avec son domestique et son matelot, dans le vieux jardin qui l’enchante, leur
donnant mission à tous trois de fourrager parmi les branches et les fleurs mouillées
pour composer une gerbe que nous porterons demain au cimetière de Rochefort, à la
tombe des aïeules—afin qu’il soit pour elle, le premier bouquet cueilli par nous sur leur
terre aujourd’hui rachetée.
Et, mes courses finies, quand je reviens à cette maison, seul, par les petites rues
vides où l’on ne me regarde même plus passer, quand j’ouvre la porte moi-même, avec
la grosse clef que Véronique m’a remise, alors, pour la première fois, j’ai vraiment
l’impression que je rentre chez moi, ici, l’impression que ce logis vénéré m’appartient,
avec tout ce qu’il renferme encore de souvenirs. Et comme c’est étrange de se trouver
tout à coup maître de ces choses, qui ne semblaient presque plus réelles, tant
l’éloignement et les années en avaient, si l’on peut dire, dématérialisé l’image!...
Donc, j’ouvre moi-même la porte des aïeules, et, dans la cour,—qui me fait à
nouveau son accueil désolé, avec ses tapis de mousse, son herbe funèbre, son air de
vétusté et de mort,—j’aperçois mon fils, assis entre ses deux amis sur les marches du
perron et tenant la gerbe qu’il a fini de cueillir, une gerbe de lilas et de tulipes, toute
ruisselante de pluie tiède. Son ravissement n’a pas faibli; il me fait promettre que je la
remeublerai comme autre fois, cette demeure, qu’il y passera ses vacances prochaines
et que même nous reviendrons nous y fixer.
Je lui dis oui, comme on dit aux enfants, surtout lorsqu’il s’agit de l’avenir éloigné.
Mais, en réalité, qu’en ferons-nous bien, de cette maison? Résider ici, fût-ce même en
passant, résider au milieu de cette île, redevenir quelqu’un de cette petite ville morne,
voir chaque matin à mon réveil ce jardin-cimetière, non je ne pourrais plus!... A moins
que ce ne soit plus tard dans la suite des années, si, quelque part en Orient, je ne
tombe pas au bord d’un chemin.... Oui, plus tard, qui sait, rentrer ici pour le déclin de
ma vie, puis dormir dans ce vieux sol où gisent des ossements d’ancêtres.... Et qu’on
inscrive alors sur ma pierre ce verset de l’Ecriture: «Celui-là est venu de la grande
tribulation»!...

A côté de mon fils, sur les marches du seuil, je m’assieds pour songer, dans ce
silence, au milieu décès herbes. Jamais avec autant d’effroi je n’avais entrevu l’abîme,
le définitif abîme ouvert entre ceux qui vivaient ici et l’homme que je suis devenu. Eux
étaient les sages et les calmes, et ma destinée, au contraire, fut de courir à tous les
mirages, de sacrifier à tous les dieux, de traverser tous les pandémoniums et de
connaître toutes les fournaises....
En ce moment, des phrases me reviennent à la mémoire, prononcées par mon cher
Alphonse Daudet, un jour où nous causions de mes origines et de mes ascendants deSaint-Pierre-d’Oleron: «Toi, vois-tu,—me disait-il, en riant avec compassion et
mélancolie,—tu as surgi là comme un diable qui sort d’une boîte. Plusieurs
générations, qui étouffaient de tranquillité régulière, ont tout à coup respiré éperdument
par ta poitrine.... Tu paies tout ça, Loti, et ce n’est pas ta faute....»

Est-ce que je sais, moi, si je suis responsable, ou si c’est mon temps qu’il faut
accuser, ou si simplement je paie ou j’expie? Mais ce que je vois bien, c’est que la
mousse et les fleurettes sauvages ont pris possession de ces marches sur lesquelles
nous sommes, et que nous n’aurions pas dû les troubler par notre présence étrangère.
Et, ce que je sens bien, c’est que l’ombre triste de ces vieux arbres descend comme un
reproche sur ma tête.—Non, ils ne me reconnaîtraient point pour un des leurs, les
ancêtres de l’île, et leur maison ne saurait plus être la mienne. Ils avaient la paix et la
foi, la résignation et l’éternel espoir. L’antique poésie de la Bible hantait leurs esprits
reposés; devant la persécution, leur courage s’exaltait aux images violentes et
magnifiques du livre des Prophètes, et le rêve ineffablement doux qui nous est venu de
Judée illuminait pour eux les approches de la mort. Avec quelle incompréhension et
quel étonnement douloureux ils regarderaient aujourd’hui dans mon âme, issue de la
leur!... Hélas, leur temps est fini, et le lien entre eux et moi est brisé à jamais.... Alors,
revenir ici, pourquoi faire?
D’ailleurs, une seconde fois, je ne retrouverais sans doute même pas les
impressions profondes de cette journée; il n’y aurait plus, pour mes suivants retours,
ces nuages et cette saison, ce renouveau d’avril entre ces murs abandonnés, ce jardin
refleuri sous ce ciel noir, rien de ce qui agit à cette heure sur le misérable jouet que je
suis de mes nerfs et de mes yeux.
Le mieux serait donc, il me semble, de laisser sommeiller toutes ces choses, de
refermer respectueusement cette porte, comme on scellerait une entrée de sépulcre,—
et de ne plus l’ouvrir, jamais....LE CHÂTEAU
DE
LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT
«Il y a deux choses que Dieu même ne peut pas faire: un vieil
arbre et un gentilhomme.»
(Vieux proverbe de Bretagne.)
Souvent j’ai jeté un appel d’alarme vers mes amis inconnus pour qu’ils m’aident à
secourir des détresses humaines, et toujours ils ont entendu ma voix. Aujourd’hui il
s’agit de secourir des arbres, de nos vieux chênes de France que la barbarie
industrielle s’acharne partout à détruire, et je viens implorer: «Qui veut sauver de la
mort une forêt, avec son château féodal campé au milieu, une forêt dont personne ne
sait plus l’âge?»
Cette forêt-là, j’y ai vécu douze années de mon enfance et de ma prime jeunesse;
tous ses rochers me connaissaient, et tous ses chênes centenaires et toutes ses
mousses. Le domaine appartenait alors à un vieillard qui n’y venait jamais, vivait cloîtré
ailleurs, et qu’en ce temps-là je me représentais comme une sorte d’invisible
personnage de légende. Le château restait livré à un régisseur, campagnard solitaire et
un peu farouche, qui n’ouvrait la porte à personne; on ne visitait pas, on n’entrait pas;
j’ignorais ce que pouvaient cacher les liantes façades closes et ne regardais que de
loin les grandes tours; mes promenades d’enfant en forêt s’arrêtaient au pied des
terrasses moussues, enveloppées de la nuit verte des arbres et de leur silence.
Ensuite, je m’en suis allé courir par toute la Terre, mais le château fermé et ses
chênaies profondes hantaient mon imagination toujours; entre mes longs voyages, je
revenais comme un pèlerin ramené pieusement par le souvenir, me disant chaque fois
que rien des lointains pays n’était plus reposant ni plus beau que ce coin si ignoré de
notre Saintonge. Le lieu du reste se maintenait immuable: aux mêmes tournants des
bois, entre les mêmes rochers, je retrouvais les mêmes graminées fines, les mêmes
fleurettes exquises et rares; dans les clairières, sur les tapis des lichens jamais foulés,
je voyais, ça et là, comme autrefois, pareilles à des turquoises, les petites plumes
bleues tombées de l’aile des geais; dans les fourrés, les renards en maraude
poussaient leurs mêmes glapissements du soir. Rien ne changeait; seulement les
mousses épaississaient leurs velours sur les marches des perrons, les capillaires
délicats gagnaient lentement les terrasses, et, dans les marais d’en bas, les fougères
d’eau se faisaient plus géantes.
Or cette situation de délaissement, invraisemblable à notre époque utilitaire, s’était
prolongée plus d’un demi-siècle, et on se disait que ce sommeil du château peut-être
durerait longtemps encore, comme il arriva pour celui de la Belle-au-Bois-Dormant.
Mais voici que le vieillard invisible vient de mourir, rassasié de jours; ses héritiers vont
vendre le domaine enchanté, et des coupeurs de forêts sont là prêts à acheter pour
abattre: songez donc, il y aurait deux cent mille francs de bois réalisables tout de suite,
et la terre resterait!
Avec quelle mélancolie, l’autre jour, un après-midi de fin d’été, je suis revenu là faire
un pèlerinage qui pourrait bien être le dernier! L’un des nouveaux héritiers—jusqu’alors
un inconnu pour moi,—averti de ma visite, avait eu la bonne grâce de me précéder
pour me recevoir. Mais je voulais d’abord à être seul, et, laissant ma voiture à une
demi-lieue du château, en familier de ces bois, je me suis glissé par d’étroits sentiers
dans le ravin où j’avais eu, au temps de mon enfance, mes visions les plus
passionnées de nature et d’exotisme.
C’est un lieu certainement unique dans nos climats. La petite rivière sans nom, quitraverse toute la forêt dans une vallée très en contre-bas, s’attarde là, plus enclose de
rochers, plus enfouie sous l’amas des verdures folles; elle s’épand au milieu des
tourbes et des herbages pour former un semblant de marais tropical. Avant que j’aie vu
les vraies flores exotiques, ce ravin déjà les révélait à mon imagination d’enfant. Les
arbres qui y font de la nuit verte sont singulièrement hauts, sveltes, groupés en gerbes
qui se penchent à la manière des bambous. A l’abri de ces voûtes de feuillage et de
cette sorte de falaise qui garantit comme un mur contre le vent d’hiver, toute une
réserve de nature vierge demeure blottie dans une humidité et une tiédeur presque
souterraines; les roseaux jaillissent de souches si vieilles et si hautes qu’on les dirait
montés sur un tronc, comme les dracénas; de même pour la plus grande de nos
fougères, l’osmonde, qui y semble presque arborescente. C’est aussi la région des
mousses prodigieuses, qui sur toutes les pierres du sol imitent des plumes frisées, et
de mille autres plantes inconnues ailleurs, d’une fragilité et d’une défiance extrêmes,
qui ne se risquent à paraître que sur les terrains tranquilles depuis toujours.—Il faudrait
préserver jalousement de tels édens, sans doute millénaires, que ni volonté, ni fortune
ne seront capables de recréer.—Dans la pénombre de sous-bois, je prends le sentier,
plutôt l’incertaine battue, qui passe tout au pied de la falaise d’enceinte. Les roches
surplombent, des roches d’un grisâtre un peu rose, tellement frottées par les siècles
qu’elles n’ont plus que des surfaces arrondies. Voici d’abord dans cette muraille une
étrange et adorable niche, toute festonnée de stalactites et frangée de capillaires, d’où
s’échappe une source. Un peu plus loin, les roches lisses, ayant l’air de se plisser
comme des draperies qu’on relève, découvrent peu à peu de profondes entrées
obscures,—et ce sont les grottes préhistoriques ouvertes le long de cet ombreux
marécage; rien n’a dû beaucoup changer aux entours, depuis les temps où des hôtes
primitifs y aiguisaient leurs couteaux de silex. Il y en a plusieurs, de ces grottes, qui se
suivent, montrant des porches en plein cintre ou bien dentelés et d’un dessin ogival. Et
enfin j’arrive à la plus grande, dont la salle d’entrée a comme un dôme d’église; le
demi-jour verdâtre des feuillées n’y pénètre pas très loin, et on aperçoit au fond, entre
les piliers trapus que lui ont faits les stalactites, des couloirs qui s’en vont plonger en
pleine nuit. J’aimais m’y aventurer jadis avec une lampe et un fil conducteur, et je me
rappelle qu’une fois, vers ma quinzième année, j’avais failli me perdre dans le dédale
de ces galeries, que tapissaient comme d’épaisses coulées de neige ou de lait, et qui
étaient toutes de la même blancheur de suaire.
Le sentier, toujours couvert et demi-sombre, mais de plus en plus facile, remonte
enfin au niveau de la plaine, dans des bois touffus où la flore devient tout autre, sur un
terrain sec, feutré de mousses différentes.
Maintenant une large avenue droite, dans la direction du nord, va me conduire au
château. Elle passe au milieu des bois, les pervenches lui font au printemps des tapis
tout bleus, et les «chênes-verts» la recouvrent, lui donnant l’air d’une interminable nef;
on s’en contenterait ailleurs, de ces chênes-là, mais ce ne sont que des arbres d’une
soixantaine d’années, autant dire des arbrisseaux, comparés à ceux qui m’attendent
plus loin.
Au bout de l’avenue, la nuit verte tout à coup s’épaissit davantage; ici, les grands
chênes ont des siècles, les mousses et les fougères se sont installées sur les
vigoureuses ramures. Et enfin commence d’apparaître cette demeure de
Belle-au-BoisDormant. Dans la même pénombre toujours, c’est d’abord la vieille grille en fer forgé et
le perron moussu d’une immense et royale terrasse à balustres, et puis, au delà,
encore loin, dans une échappée entre les branches, une façade et des tours dorées au
soleil d’automne. Deux pavillons Louis XIII, fermés depuis cent ans, se dressent auxangles de cette terrasse déserte, qui domine de trente ou quarante pieds la rivière
enclose, le monde frémissant des peupliers et des yeuses, la mêlée des herbages, des
joncs, des fougères d’eau et des nénufars, toute l’inextricable jungle d’en bas.…

Celui des nouveaux maîtres de céans qui m’attendait vient à ma rencontre. Il va
donc me donner accès dans le château, près duquel j’ai vécu si longtemps sans y
pouvoir entrer.
Premier portail en pierre rougeâtre, où des bas-reliefs de quatre siècles représentent
des lions endormis. Puis, donjon avancé du guet, ancien pont-levis, cour d’honneur. Et
les tours du château même sont à présent au-dessus de nos têtes, avec leurs
créneaux du moyen âge féodal et leurs toits d’ardoise ajoutés lors de la Renaissance.
La porte s’ouvre et nous sommes dans la place. Bien que les murailles extérieures
n’eussent point de lézarde, je prévoyais un délabrement de logis abandonné. Non, rien
n’a souffert. Les parois, il est vrai, sont badigeonnées de modeste chaux paysanne,
mais tous les plafonds ont gardé leurs énormes solives, peinturlurées à la
Renaissance, et il suffirait d’un lavage pour en ressusciter complètement les dessins et
le coloris. Ça et là, des meubles fanés à point, des soies qui s’éteignent, du Louis XV,
du Louis XVI ou du Directoire.... Vraiment un acquéreur, assez affiné pour comprendre
cette sorte de simplicité seigneuriale qui fut celle de nos châteaux de province à la fin
du dix-huitième siècle, n’aurait ici que la peine de prendre place.
Une salle pourtant détonne par son luxe plus surchargé. Des artistes de la
Renaissance italienne, mandés par les seigneurs d’alors, y avaient prodigué les
peintures et les ciselures; aux murailles et au plafond, des encadrements sculptés en
plein bois, avec une précieuse finesse, entourent de curieux tableaux, d’une époque
indécise et transitoire, où certains visages ont la naïveté des primitifs, tandis que des
clairs-obscurs et des détails de muscles sentent l’influence de Michel-Ange.
Mais ce qui est sans prix, ce qui est sans égal nulle part, c’est la vue que l’on a des
fenêtres d’en haut et des chambres des tours: au delà des grandes terrasses
superposées et des vieux jardins à la française, partout, n’importe où l’on regarde, un
lointain qui fait oublier le siècle présent, un lointain qui n’indique aucune époque de
l’histoire; si l’on veut, c’est le moyen âge, ou même c’est le temps des Gaules; rien que
le tranquille déploiement des branches, la paix infinie des choses que l’homme n’a pas
encore dérangées. On respire l’éternelle senteur des arbres, des mousses et de la
terre. Vers le sud, il y a les bois par lesquels je suis arrivé et qui tombent dans le ravin
des grottes. Dans tout l’ouest, au-dessus de la rivière et d’une ligne rocheuse, ces
autres bois très embroussaillés—où je connais des sépultures gallo-romaines et qui,
en dehors du champ de la vue, confinent à un étrange petit désert de pierrailles. Vers
le nord, enfin, c’est un moutonnement de cimes plus hautes et plus sombres, d’un vert
intense où jamais l’automne ne met ses teintes de rouille: la forêt de «chênes-verts»
que nous visiterons tout à l’heure.
Et, devinant déjà aux allures de mon hôte, à son esprit distingué, qu’il saura
comprendre, je lui représente quel crime il commettrait en livrant à des barbares ce
domaine. En effet, il était pleinement de mon avis. Mais, pour des questions de partage
(nombreux héritiers tous dispersés et établis en d’autres sites), il fallait vendre, et les
coupeurs d’arbres renouvelaient des offres pressantes.
—Vous, me dit-il, achetez-le!
Réponse à prévoir, évidemment. Mais ce serait une peu raisonnable fantaisie, et
pour ne venir jamais, car j’ai déjà, moi aussi, fixé ma vie ailleurs....
⁂Le soleil déclinant, nous sommes allés terminer ce pèlerinage dans la forêt de
couleur sombre qui, du côté nord, commence tout de suite, dès que finissent les
terrasses et les vieux balustres.
J’ai dit que le ravin des grottes était un lieu unique; de même pour cette forêt-là, en
courant le monde je n’en ai pas rencontré qui lui ressemble, si ce n’est peut-être en un
coin perdu de la Grèce. Le «chêne-vert», qui en France n’existe à l’état d’arbre forestier
que dans nos régions sud-ouest tempérées parle vent marin, porte des feuilles d’une
nuance foncée, un peu grisâtres en dessous comme celles de l’olivier, et, l’hiver,
quand tout se dénude ailleurs, il reste en pleine gloire. C’est un arbre d’une vie très
lente, auquel il faut des périodes infinies pour atteindre son complet épanouissement.
Lorsqu’il a pu se développer dans une tranquillité inviolable, comme ici, son tronc
multiple s’arrange en gerbe, en bouquet gigantesque; alors, avec son branchage touffu
du haut en bas qui descend jusqu’à terre, avec sa belle forme ronde, il arrive presque à
la majesté du banian des Indes.—Or ce coin de forêt n’a jamais été touché au cours
des temps, il s’est fait comme il lui a plu de se faire; les arbres ne s’y sont pas serrés
les uns aux autres, mais déployés avec calme, laissant entre eux des intervalles
comme en une sorte de mystérieux jardin. Le sol y est d’une qualité rare: un plateau
calcaire sur lequel les siècles n’ont déposé qu’une mince couche d’humus, et qui ne
convient qu’à de patientes essences d’arbres, ainsi qu’à de très exquises petites
graminées, des mousses et des lichens. Par endroits, ce sont les lichens qui dominent;
les pelouses alors prennent des teintes d’un grisâtre très doux, le même grisâtre que
l’on voit ici sur toutes les ramures et à l’envers de toutes les feuillées, et c’est un peu
comme si la cendre des âges avait poudré la forêt. Jadis on avait tracé au travers des
chênaies deux ou trois larges avenues,—jadis, on ne sait plus quand; elles subsistent
sans qu’il soit besoin de les entretenir, car ce terrain ne connaît ni la boue, ni les
ajoncs, ni les broussailles; elles sont adorables, en décembre surtout, ces avenues,
puisque les grands «chênes-verts», et les phyllireas, qui forment parfois des charmilles
à leurs pieds, jamais ne s’effeuillent; on peut y cheminer plus d’une demi-lieue sans
voir autre chose que ces arbres magnifiquement pareils, et lorsqu’on arrive enfin au
bord de la muraille rocheuse, qui limite le plateau et ses futaies, pour descendre à la
zone plus basse des roseaux et de l’eau courante, l’horizon que l’on découvre est
encore un horizon sans âge.
Et le charme si singulièrement souverain de cette forêt, c’est l’espace, les passages
libres partout. Entre les touffes majestueuses des feuillages vert-bronze atténués de
grisailles, on circule aisément sur de très fins tapis, et, cela donne une impression de
bois sacre, de parc élyséen. Séjour pour le calme à peine nostalgique ou même pour le
définitif oubli, dans l’enveloppement des vieux arbres et des vieux temps....

Comme nous rebroussions chemin, sur les velours délicatement nuancés des
mousses vertes ou grises, et que les tours du château, rougies par le soleil couchant,
commençaient de réapparaître entre les énormes chênes tranquilles, mon hôte me dit
tout à coup:
—Non! c’est trop beau, et nous serions trop coupables! Ecoutez, nous allons essayer
de surseoir à la vente, si vous voulez nous aider à trouver l’acheteur qui ne détruirait
pas....
Voilà donc pourquoi j’adresse cet appel à tous, et vraiment j’ai conscience de remplir
un devoir envers ma province de Saintonge, même envers mon pays. Il y aura, je le
sais, des imbéciles pour dire que je fais une réclame intéressée, mais cela me sera
égal parce qu’ils resteront seuls à le croire.A notre époque, qui est celle de la laideur envahissante, cette rage éhontée de
déboiser partout arrive à son paroxysme, et, lorsque nos descendants comprendront
enfin l’étendue de notre stupidité sauvage, il sera trop tard, car il faut des siècles et des
siècles pour recréer de vraies forêts. Aux Pyrénées, restait celle d’Iraty, qui était
immense et où la cognée n’avait jamais été mise; or la voici bientôt rasée jusqu’au sol,
par des fabricants de je ne sais quel carton-pâte. Toutes celles de l’Est, vendues à des
juifs allemands, et celle d’Amboise, condamnée à mort. L’Institut de France, qui,
semble-t-il, devrait être gardien de toute beauté, donne lui-même l’exemple du meurtre.
Près d’Hendaye où j’ai mon ermitage, deux vieillards que j’affectionnais tendrement
avaient en 1902 légué à l’Académie des sciences leur château et leurs bois qui
s’étendaient jusqu’au bord des hautes falaises marines; averti par la rumeur publique
très accusatrice, j’y suis allé hier pour me rendre compte: hélas! je n’ai plus trouvé
trace des allées où je me promenais naguère avec ces vénérables amis; les chênes
étaient coupés et par endroits les souches arrachées. Ainsi une compagnie d’hommes
distingués ou illustres, qui séparément désapprouveraient tous, a pu fermer les yeux
sur ce vandalisme.
Dans notre pays cependant, tous les gens riches ne sont pas les grossiers brasseurs
d’affaires qui abattent pour alimenter des scieries mécaniques ou des usines à papier.
A mon appel surgira peut-être quelque acheteur d’élite, digne d’être l’habitant du
château enchanté et capable de respecter alentour la vie des grands chênes
séculaires. Mais qu’il se hâte, car la menace est pressante! Par discrétion envers
celuilà, oh! je m’engagerais de bon coeur à renoncer au pèlerinage que tous les ans je
faisais dans certains sentiers, satisfait avec la seule certitude que la chère forêt, où
sont restés mes rêves d’enfant, poursuivrait le cours indéfini de sa durée, même après
que j’aurai cessé de vivre.


P.-S.—Il faut pourtant bien que je me résigne à faire une sorte d’annonce plus
précise, car je m’aperçois que l’on ne saurait même pas de quoi je veux parler. Il s’agit
du château et de la forêt de La Roche-Courbon, sis en Sainteonge, à vingt-deux
kilomètres de Rochefort, environ trente-cinq de Royan et onze de la gare lapins
prochaine.NOYADE DE CHAT
Les chats ont un cri spécial pour l’heure de la grande angoisse, l’heure où ils voient
la mort apparaître. Tous ceux qui les fréquentèrent et surent les comprendre le
connaissent aussi bien qu’eux-mêmes, ce cri, tellement peu semblable à leurs
habituels miaulements de demande, de vague ennui, décolère ou d’amour. C’est leur
appel à on ne sait quelle pitié supérieure, obscurément conçue par eux,—pitié des
êtres ou peut-être pitié latente des choses; on pourrait dire que c’est leur prière, leur
prière d’agonie....
Hier après midi, au grand resplendissement de trois heures, au milieu du silence
coutumier de ma maisonnette qui baigne dans l’estuaire basque, par ma fenêtre,
j’entendis ce cri-là venir d’en bas, monter du bord de l’eau, et je vis les deux chats
gardiens du logis, qui dormaient voluptueusement dans le jardin sur l’herbe, tout à
coup dresser la tête, puis se lever, prendre leur course ensemble vers le balcon d’une
terrasse qui domine la grève, pour voir quel drame se passait.
Quand je vins les rejoindre, leur attitude était caractéristique, et révélait un monde de
pensées différentes dans ces deux petites cervelles fantasques, pour moi
impénétrables à jamais. L’un, tout jeune, un matou de dix-huit mois, né dans la maison,
heureux depuis l’enfance et par suite très confiant dans l’humanité, regardait, les
oreilles droites, le cou tendu, les yeux dilatés, comme n’arrivant pas à bien comprendre
et se refusant à croire. L’autre, sa mère, une vieille chatte violente et rancunière, qui a
connu des jours sans pâtée et amassé maintes preuves de la malice des hommes
avant de trouver enfin chez moi le bon refuge, l’autre était furieuse; en grondant, elle
allait et venait, tournait sur elle-même à la façon des bêtes féroces dans leur cage, et
évidemment devinait tout, ayant assisté souvent à des noyades pareilles; même à mon
arrivée elle me fit la grimace et: Pft! pft! comme me rendant responsable aussi et
m’englobant dans son dégoût de l’espèce humaine.
Ce que j’aperçus quand je regardai sur cette grève au-dessous de moi, dans la
première minute, comme le jeune matou naïf, je ne compris pas bien. Une fille en
cheveux—quelque servante du voisinage—était là debout, et près d’elle, se réfugiant
tout contre sa robe, un pauvre chaton d’environ deux mois, mouillé, trempé, avec sur le
museau un peu de sang qui coulait d’une blessure. C’était lui qui poussait le cri de la
grande angoisse, ouvrant tant qu’il pouvait sa petite gueule rose bordée de perles
blanches, levant vers la fille ses petits yeux pleins d’eau et pleins de larmes.
Dans la terreur de la mort entrevue, il exhalait à pleine voix sa suprême prière, tout
enfantine: «Qu’est-ce que j’ai fait de mal, moi? Je ne suis qu’un pauvre petit chat
innocent? C’est donc possible qu’on me tue comme ça? Mais je demande grâce, vous
voyez bien; je crie au secours! On n’aura donc pas de pitié!...»
Oh! le dernier cri des bêtes condamnées, leur pauvre cri qui est si inutile et qui, on le
sait d’avance, ne touchera personne!... celui d’un boeuf à l’abattoir, même celui d’une
humble poule qu’un marmiton égorge pour la faire cuire!...
Ce qui s’était passé avant mon arrivée sur la terrasse, je le reconstituai, bien
entendu, presque aussitôt. La fille voulant noyer le chaton, sans avoir même la pudeur
de lui mettre une pierre au cou pour que ce fût fini plus vite, avait dû le lancer d’abord
du haut de son logis, par quelque fenêtre: d’où la blessure et le petit museau saignant.
Ensuite, ayant vu qu’il nageait avec tant de courage pour essayer encore de survivre,
elle était descendue afin de l’achever. Mais voici maintenant qu’elle prolongeait son
attente et ses grands cris, ayant commencé de rire avec un batelier qui passait
justement dans sa barque le long du bord et l’intéressait davantage.Enfin, elle se baissa vers la petite chose impuissante et blessée qui l’implorait de
toutes ses forces, et sans me laisser le temps d’intervenir, elle l’avait jetée à nouveau,
d’une grosse main brutale, très loin, en plein courant. Quelques secondes on vit
surnager deux oreilles minuscules, le bout d’une mince queue noire qui se tordait; et
puis, plus rien: la petite chose qui avait tant supplié et tant souffert était rentrée dans la
paix.
Alors elle s’en alla tranquillement, la sauvagesse, en gardant aux lèvres, à l’adresse
du batelier, son sourire de brute.

Un moment plus tard, la chatte de ma maison, qui s’était rendormie sur l’herbe avec
son fils, se réveilla inquiète; puis, jetant de vilains cris de haine, retourna vers la
terrasse d’où elle avait vu tuer. Mais en route, distraite tout à coup, elle fit halte pour se
lécher une griffe; évidemment les images se brouillaient dans sa tête, elle ne se
souvenait plus bien, et, calmée, indifférente, elle revint se coucher.
Les bêtes ont leurs idées surtout par éclairs, d’une façon aussi vive que nous
peutêtre, bien que toujours incomplète et sans suite. La grande Pensée, immanente au
fond de tout, et qui depuis les origines continue la lutte pour se dégager, s’est
fourvoyée, comme en autant d’impasses, dans ces pauvres têtes-là, obscurcies de
matière, et du reste à peu près imperfectibles,—fourvoyée bien plus maladroitement
encore que dans les nôtres, qui restent cependant si inaptes à concevoir le pourquoi
de la vie. Mais il est croyable que certains animaux supérieurs, pendant les minutes où
ils sont lucides (chiens qui hurlent à la lune, chats qui se lamentent sur les toits les
soirs d’hiver), sentent aussi désespérément que nous la tristesse d’être l’un des
milliers d’échelons, si vite brisés, sur lesquels cette Pensée essaye sa marche
ascendante,—l’indicible tristesse d’exister et l’horreur de finir.
Et nos Évangiles, pourtant si admirables dans les leçons de charité qu’ils nous
donnent, ont une déroutante lacune: la pitié pour les bêtes n’y est même pas indiquée,
alors que le Brahmanisme, le Bouddhisme et l’Islam nous l’enseignent en termes que
l’on n’oublie plus.L’AGONIE DE L’EUZKALERRIA
Hendaye, février 1908.
Au pays basque, notre hiver, qui est plutôt nuageux, plutôt tourmenté, nous réserve
pourtant d’adorables surprises de tiédeur, dès que se met à souffler le vent du sud,
grand magicien de la région.
Ce matin, quand se sont ouvertes mes fenêtres qui regardent l’Espagne, une fête de
lumière commençait, sous un ciel idéalement pur. Pendant la nuit, le vent du sud, en
un rien de temps, avait clarifié l’atmosphère; il soufflait doucement, pour nous apporter
les langueurs, les limpidités du Midi espagnol, et c’était une trêve de quelques jours à
ces longues bourrasques d’ouest, à ces plaies persistantes, qui font de ce pays une
autre Bretagne, plus chaude que la vraie, mais aussi verte et aussi mouillée.
Donc, aujourd’hui, fête de soleil partout sous mes yeux. En face de moi, Fontarabie
—qui, dans un avenir prochain, va être, hélas! irrémédiablement défigurée,—l’antique
Fontarabie, aux couleurs de cuivre et de basane, trônait encore telle qu’autrefois, sur
son rocher, au pied de la chaîne des Cantabres. Et plus loin la mer—qui va bientôt,
hélas! m’être cachée derrière une ligne de modernes villas—traçait à l’horizon sa
tranquille ligne bleue.
A un tel matin une journée a succédé, douce comme en juin. Et l’après-midi j’ai pris
la route de la plage. Une petite route étroite, que j’ai connue jadis paisible et
charmante; à présent, rétrécie encore par un tramway, et défoncée par les autos, si
impraticable qu’il faut prendre à côté dans les champs.
Elle était tranquille et comme recueillie aujourd’hui, cette plage, dans une
quasisolitude que l’hiver lui a rendue et qui rappelait encore un peu ses chers aspects
d’autrefois. Mais pourtant que de dégâts, commis déjà sur ces dunes et ces sables,
depuis deux ans à peine que des spéculateurs s’y sont abattus, les ont achetés pour
le s mettre en rapport! Jadis, c’était un sol exquis, feutré et brodé de ces plantes
délicates qui demandent des siècles de paix pour se produire: des mousses d’un
velours spécial, des immortelles odorantes et des milliers de petits oeillets roses,
parfumant les entours avec leur baume sauvage. De ce sol précieux, il ne reste plus
que ça et là des lambeaux; tout est bouleversé, dénivelé, coupé de larges avenues
empierrées que vont border les villas de demain. Les tapis d’oeillets roses ne seront
bientôt plus ici qu’une légende du vieux temps.
En cette belle journée d’hiver, les intrus cependant n’étaient en vue nulle part,
chassés sans doute vers les villes par tant de bourrasques et de pluies qui viennent de
passer. On apercevait seulement au loin, sur le sable lisse et mouillé, tout au bord des
lames qui déferlaient, des essaims de petits êtres, d’une taille de pygmée, cheminant
avec lenteur et sans jeux: trois cents petits garçons et petites filles; les convalescents
de la tuberculose; les hôtes de l’immense sanatorium que j’ai vu tout récemment
fonder sur cette plage jusqu’alors déserte, et qui, de saison en saison, développe
toujours plus ses maisonnettes à toit rouge, grandit, envahit comme un puissant
village. Oh! les pauvres petits, loin de moi la pensée de protester contre leur présence,
si peu décorative soit-elle, puisque cet air marin les sauve. Passe pour le sanatorium
envahisseur. Mais les villas, les hôtels, le casino, les croupiers, j’en saisis moins les
bienfaits.
Du côté sud de la grande plage, je regardais maintenant se détacher, sur le fond
sombre des montagnes espagnoles, le groupe de ces villas qui ont surgi depuis une
année, avec une stupéfiante vitesse,—et je me sentais forcé de convenir qu’elles
n’étaient pas laides; que, si l’on s’en tenait là, ce serait acceptable encore. En effet,dans notre infortune, nous avons été assez heureux pour que le chef de l’exploitation
ne fût qu’un demi-barbare; quelqu’un de déjà évolué, qui a dépassé tout de même
l’époque du chalet polychrome à clochetons en zinc. Il a compris ce qui n’avait pu
entrer jusqu’ici dans les cervelles bouchées des aménageurs de villes d’eaux, à savoir
qu’ils ont intérêt, même pour attirer leurs clients, à laisser à chaque pays-un peu de
son caractère. Et ces aillas dont il vient de nous doter sont des Biaisons basques,
interprétées avec une assez louable recherche d’exactitude; du toc s’y est glissé, il va
sans dire; cependant, bénissons le destin qui nous a préservés du «modem style»!
Mais quelle mentalité ont-ils donc, en somme, ces malfaiteurs inconscients qui
entreprennent d’aménager notre plage? Avant sans doute obscurément senti—
puisqu’ils sont venus—le charme de l’Euzkalerria, ils ne s’aperçoivent pas qu’ils le
détruisent! Ce charme, ont-ils vraiment cru pouvoir le maintenir ici, rien qu’en recopiant,
ou à peu près, l’architecture de quelques maisons surannées? Et restent-ils incapables
de comprendre ce qui va manquer à leur pastiche je ville basque: l’empreinte du
passé, le mystère et l’indéfinissable calme, la protection latente des vieilles églises et
le chant de leurs cloches, tout l’indicible de ce pays, et son âme enfin,—son âme
ombrageuse qui bien entendu fuit et se dérobe à leur seule approche?...
«Nous vous amenons la richesse», disent-ils, de bonne foi sans doute. Et les gens,
pris comme des alouettes au miroir, battent des mains à cette annonce, maudissant le
prophète de malheur que je deviens, accueillent en naïfs ce semblant de luxe qui leur
arrive. Déjà tout change dans la région contaminée et la tradition s’oublie, le béret se
démode, la couleur s’éteint; des boutiques, qui étaient gentilles et campagnardes,
s’affublent de vitrages «art nouveau»; le fandango, sur la place de l’église, disparaît
devant le quadrille de barrière. Les besoins et les convoitises vont croissant; telle
Basquaise, que j’ai connue charmante un foulard noué sur les cheveux, désorientée
aujourd’hui sous son grand chapeau et son grand voile, quitte son travail pour aller
jouer à la dame touriste en rôdant autour du casino le soir. Parmi les humbles,
quelques-uns des plus avisés commencent bien à dire: «Mais nous payons tout plus
cher, et bientôt comment pourrons-nous vivre?» Attendez, mes pauvres amis; ce n’est
encore que le début; il ne sera pas pour vous, pêcheurs, ouvriers ou modestes
marchands, l’or que jetteront peut-être ici les baigneurs, mais pour les aigrefins qui
s’installent toujours à leur suite. Et vos fils deviendront des guides en tous genres à
l’usage des étrangers. Quant à vos filles, ce sera pire; instruisez-vous d’ailleurs en
observant Biarritz et Saint-Jean-de-Luz. Tout pays qui s’ouvre au tourisme abdique sa
dignité, en même temps que son lot de paix heureuse....

Le déclin magnifique du soleil m’annonçant l’heure où j’avais donné rendez-vous à
mes partenaires de «pala», je me suis dirigé vers ce fronton du jeu de pelote, qui
naguère attirait sur la plage une affluence purement basque. Et là encore tout était
dérangé, meurtri,—car la destruction de cette place du jeu national est, hélas! décrétée
par les nouveaux «aménageurs» de notre bord de mer.
A peine avions-nous commencé de jouer quand même, au milieu de ce désarroi
d’abandon, que deux ou trois cents petits spectateurs venaient de près nous enserrer:
toujours les hôtes du sanatorium, les petits tuberculeux déjà cicatrisés, en train de
refaire ici leurs bonnes joues roses. Oh! bien gentils, les pauvres enfants, et bien
empressés toujours à nous rapporter les pelotes lancées trop haut qui s’égaraient.
Certes, j’aimais mieux les voir autour de moi que les touristes qui, cet été—si je’ n’ai
pas déjà dit adieu à ce pays,—viendront m’observer avec malveillance. Mais l’époque,
si récente, où il n’y avait personne! Songer qu’hier encore cette plage admirablen’appartenait qu’aux Hendayais, aux paysans des hameaux d’alentour, et à quelques
discrets artistes! La ligne fière des grands brisants et des sables fuyait alors
ininterrompue, s’en allait mourir là-bas au pied de l’abrupte et déserte falaise
cantabrique. Et lorsqu’on revenait du jeu de paume, par ces soirs de Biscaye qui sont
tantôt limpides et dorés, tantôt alourdis de gros nuages fauves, on avait autour de soi
d’exquises solitudes, où la silhouette de Fontarabie trônait dans le lointain comme une
apparition des vieux temps. Et on était grisé par la senteur des dunes, toutes fleuries
d’immortelles et d’oeillets roses.
Elle est donc imminente, disais-je, la destruction de ce fronton de pelote, où tant de
braves paysans, le dimanche, au lieu d’aller au cabaret, passaient des heures
{123}bienfaisantes! Ayant un peu contribué à faire connaître au monde ce jeu
traditionnel des Basques, je croyais qu’on aurait, sur ma prière, épargné ce vieux pan
de mur, où je joue moi-même depuis douze ans, et j’avais de confiance adressé ma
{124}protestation aux autorités locales, mais, hélas! pour n’en rien obtenir.
Je n’ai du reste aucune influence dans ce petit pays d’Hendaye. Oh! peut-être, si j’y
avais bâti quelque villa pompeuse.... Mais je n’ai voulu y posséder qu’une maison de
pêcheur et j’essaye, pour me reposer, d’y vivre de la vie des simples: alors, plus
l’ombre de prestige. Et c’est à tel point que l’un quelconque de ces industriels venu;
pour spéculer sur les terrains à la plage, éprouvant le besoin de m’invectiver par écrit
parce que je n’applaudis pas son oeuvre, a laissé tomber dans sa lettre, après
quelques impertinences dénuées d’originalité, cette perle dont il est sûrement
incapable d’apprécier toute la mélancolique bouffonnerie: «Si ça ne vous plaît pas,
allez-vous-en, monsieur Loti; vous n’êtes plus la curiosité d’Hendaye.» Mon Dieu,
combien je l’accepterais volontiers, le rôle que ce monsieur m’assigne, en une phrase
si lapidaire! Etre une «curiosité» qui a fini son service de réclame pour la région et qui
cesse d’attirer le regard des badauds, mais voilà justement ce qui réaliserait mon rêve!
Quant à m’en aller, c’est entendu. Et les quelques artistes qui fréquentaient aussi
l’estuaire de la Bidassoa vont, je suppose, imiter ma fuite: à quoi bon rester, si
Hendaye devient une succursale de Biarritz ou de Trouville? Il m’est pourtant cruel de
dire adieu à ce coin de la terre que j’aime encore, et j’aurai peut-être la faiblesse
défaire traîner mon départ quelques saisons, tant qu’on ne m’aura pas jeté bas ce
pauvre mur de pelote auquel sont attachés mille souvenirs,—et surtout tant que
Fontarabie, là-bas sur la rive d’en face, gardera intacte sa silhouette que connut
Charles-Quint.
Mais Fontarabie est menacée du même coup, et là est le plus grave, là est le vrai
motif de ce cri d’alarme que je veux jeter,—oh! bien vainement hélas! je le sais
d’avance.
En effet, les exploiteurs de notre plage ayant demandé à la commission des
Pyrénées le droit de combler une partie de la rivière, côté français, pour y asseoir leur
future ville et leurs grands hôtels, les Espagnols, en échange, demandent qu’on les
autorise à combler aussi et à établir, en avant du rocher où trône leur vieille cité
héroïque, un terre-plein pour y poser des rangées de villas qui masqueront tout, les
adorables maisons du moyen âge, le château de Jeanne la Folle et l’église. Si
l’autorisation est accordée de part et d’autre, ce sera fini de cette ville du passé, qui
était une relique miraculeusement conservée, qui devenait un lieu de pèlerinage pour
tous les peintres du monde, qui détenait à elle seule toute l’étrangeté charmante de
l’estuaire. Et qu’est-ce que cela va être, ces chalets qui, en guirlande, surgiront de la
rive espagnole? Lorsqu’on observe ce qui se bâtit de nos jours à Irun et autour de
Saint-Sébastien (de l’art nouveau allemand, du prétentieux, du saugrenu), il y a bien dequoi frémir! Je voudrais donc supplier, conjurer nos amis d’Espagne de suivre au
moins l’exemple que leur donnent, de ce côté-ci de la frontière, les «aménageurs»
français, et de construire comme eux en style basque, par un dernier respect pour leur
Fontarabie, et afin de ne pas ridiculiser trop piteusement un site qui fut si beau. Nous
sommes, c’est vrai, à l’âge de la laideur utilitaire et de la destruction stupide. Mais une
tendance à réagir s’indique toutefois; on regrette, on proteste; un semblant de goût
s’infiltre peu à peu du haut en bas des couches sociales. Ce scrupule qui fait que, sur
notre plage, on va bâtir, au lieu d’une horreur quelconque, une ville pseudo-basque, de
loin presque jolie, est un signe des temps, et les fils des demi-barbares déjà capables
d’une telle idée seront peut-être les vrais artistes de demain. Il faut songer à la
génération qui suivra la nôtre, craindre son jugement et ne pas commettre de trop
irrémédiables sacrilèges.

Pauvre pays basque, si longtemps intact, comme une sorte de petite Arabie, défendu
qu’il était par sa fidélité aux traditions ancestrales et par son langage qui ne peut
s’apprendre, le voici donc qui s’en va tout d’un coup! Depuis très peu de saisons, le
tourisme, qui semblait l’ignorer, l’a enfin découvert. Des milliers d’oisifs, de snobs
accourus des quatre vents de l’Europe, s’y déversent en troupeau chaque année;
alors, pour les accueillir et les rançonner, on multiplie les bâtisses à façade tapageuse,
les casinos, les voies ferrées et les fils électriques. D’invraisemblables articles de
modes arrivent à pleins wagons pour coiffer les jolies Basquaises de la campagne.
Bientôt, plus un village qui ne soit défiguré comme à plaisir; pas une chaumière qui
ne soit honteusement maculée par les écriteaux de l’«Oxygénée verte» ou de l’«Amer
Picon».
Rien à faire contre tout cela, je le sais bien. Mais voici un projet néfaste, en ce
moment à l’étude, que je dénonce à la société «Protectrice des paysages français».
Entre Saint-Jean-de-Luz et Hendaye, subsiste encore par miracle une étendue de côte
magnifiquement déserte, des falaises restées fières et sauvages.
Eh bien, on veut, tranchant les rochers, nivelant les sables, y faire passer une ligne
de tramway, pour l’amusement des snobs en voyage. Il y en a déjà tant et tant, de
lignes ferrées, à l’usage de ces gens-là, et tant de plages travesties suivant leur goût!
Ne pourrait-on songer un peu aussi aux vrais artistes, et leur réserver un lieu de paix le
long de la mer? Vraiment, il est des sites qu’il faudrait respecter et qui devraient
devenir intangible propriété nationale, comme nos monuments ou les objets d’art de
nos musées.
Dans l’avenir, aux yeux de nos descendants plus affinés, ils seront de grands
malfaiteurs, ces hommes qui, pour amasser de l’or, détruisent si aveuglément, dans
nos horizons de France, les dernières réserves de calme et de beauté.LE GAI PÈLERINAGE
DE
SAINT-MARTIAL
Hendaye, huit heures du matin, le 30 du beau mois de juin. Un peu tard pour me
rendre dans la montagne espagnole, au gai pèlerinage du jour. Les autres pèlerins, j’en
suis sûr, sont déjà en marche et j’arriverai le dernier.
Tant pis! En voiture, afin de regagner le temps perdu, je pars pour Saint-Martial,
espérant rattraper encore la procession qui m’a certainement beaucoup devancé. Au
sommet d’un coteau pointu, en avant de la grande chaîne Pyrénéenne, la vieille
chapelle de Saint-Martial est perchée, et, d’ici, des bords de la Bidassoa, on l’aperçoit
en l’air, toute blanche et toute seule, se détachant sur le haut écran sombre des
montagnes du fond. C’est là que, depuis quatre siècles à peu près, il est d’usage de se
rendre tous les ans à même date, pour une messe en musique et en costumes, à la
mémoire d’une ancienne bataille qui laissa sur cette petite cime nombre de morts
couchés dans la fougère.
Il a plu toute cette nuit; les campagnes mouillées sont vertes à l’infini, vertes de ce
vert frais et printanier qui dure à peu près jusqu’à l’automne, en ce pays d’ombre et
d’averses chaudes. Surtout cette montagne de Saint-Martial est verte particulièrement,
à cause des fougères qui la recouvrent d’un tapis, et il y croît aussi des chênes, aux
feuilles encore tendres, qui y sont clairsemés avec grâce comme, sur une pelouse, les
arbres d’un parc. Puisque je suis en voiture cette fois, c’est par la nouvelle route
carrossable que je monte vers la chapelle blanche de la cime. Mais d’autres chemins,
—d’étroits sentiers, des raccourcis à peine tracés dans l’herbe et les fleurettes
sauvages,—conduisent plus directement là-haut. Et tout cela qui, en dehors de ce jour
consacré, reste d’un bout de l’année à l’autre solitaire, tout cela est plein de monde à
cette heure, plein de pèlerins et de pèlerines en retard comme moi, qui se dépêchent,
qui grimpent gaiement avec des rires. Oh! les gentilles toilettes claires, les gentils
corsages roses ou bleus des jeunes Basquaises, toujours si bien attifées et si bien
peignées, qui aujourd’hui promènent des nuances de fleurs sur tout ce manteau vert de
la montagne!
Par les sentiers ardus grimpent aussi des marchands de bonbons, de sucreries, de
vins doux et de cocos, portant sur la tête leurs marchandises, en édifices extravagants.
Et des bébés, des bébés innombrables, grimpent par troupes, par familles, allongeant
leurs petites jambes, les plus jeunes d’entre eux à la remorque des plus grands, tous
en béret basque, bien entendu, et empressés, affairés, comiques. On en voit qui
montent à quatre pattes, avec des tournures de grenouilles, s’accrochant aux herbes.
Ce sont du reste les seuls pèlerins un peu graves, ces petits-là, les seuls qui ne
s’amusent pas: leurs yeux écarquillés expriment l’inquiétude de ne pas arriver à temps,
la crainte que la montagne ne soit trop haute; et ils se dépêchent, ils se dépêchent tant
qu’ils peuvent, comme si leur présence à cette fête était de nécessité capitale.
La route carrossable, en grands lacets, où mes chevaux trottent malgré la montée
roide, croise deux, trois, quatre, cinq fois les raccourcis des piétons, et à chaque tour je
rencontre les mêmes gens, qui, à pied, arriveront aussi vite que moi avec ma bête de
voiture. Il y a surtout une bande de petites jeunes filles de Fontarabie, en robes
d’indienne rose, que je rencontre tout le temps. Nous nous connaissions vaguement
déjà, nous étant vus à des fêtes, à des processions, à des courses de taureaux, à
toutes ces réunions de plein air qui sont la vie du pays basque, et ce matin, après le
deuxième tournant qui nous met l’un en face des autres, nous commençons de nous
sourire. Au quatrième, nous nous disons bonjour. Et, amusées de cela, elles se hâtentdavantage, pour que nos rencontres se renouvellent jusqu’en haut. Mon Dieu! comme
j’ai été naïf de prendre une voiture pour aller plus vite, sans songer que ces lacets n’en
finiraient plus! Aux points de croisement, elles arrivent toujours les premières, un peu
moqueuses de ma lenteur, un peu essoufflées aussi, mais si peu! la poitrine gentiment
haletante sous l’étoffe légère et tendue, les joues rouges, les yeux vifs, le sang alerte,
des contrebandier» et des montagnards en mouvement dans toutes leurs veines.…

A mesure que nous nous élevons, le pays, qui alentour paraît grandir, se révèle
admirablement vert au loin comme au près. A notre altitude, tout est boisé et feuillu,
c’est un monde d’arbres et de fougères. Et, plus verte encore que la montagne, la
vallée de la Bidassoa, déjà très bas sous nos pieds, étale, jusqu’aux sables des
plages, la nuance éclatante de ses maïs nouveaux. Au delà ensuite, vers l’horizon du
nord, le golfe de Biscaye se déploie, infiniment bleu, le long des dunes et des landes
de France, dont on pourrait suivre la ligne, comme sur une carte, jusqu’aux confins de
la Gascogne.
Mais, tandis que toute cette région des plaines et de l’Océan s’abîme en profondeur,
au contraire les Pyrénées, du côté opposé, derrière le coteau que nous gravissons,
nous font l’effet de monter avec nous, toujours plus hautes et plus écrasantes
audessus de nos têtes; au pied de leurs masses obscures, encore enveloppées des
nuages et des dernières averses de la nuit, on dirait un peu des jouets d’enfant, cette
petite montagne où nous sommes et cette petite chapelle où nous nous dépêchons
d’aller.
Décidément, je suis en retard, car j’aperçois, en levant les yeux, la procession bien
plus près d’arriver que je ne croyais; elle est déjà dans le dernier lacet de la route,
presque à toucher le but; la multitude de ses bérets carlistes chemine en traînée rouge,
dans le vert magnifique des fougères. Et voici la cloche de la chapelle qui, à son
approche, entonne le carillon des fêtes. Et bientôt voici les coups de fusil, signalant
qu’elle arrive! C’est fini, nous aurons manqué son entrée.
A part quelques pauvres bébés, restés en détresse parmi les herbes, nous sommes
les derniers ou à peu près, ces petites filles et moi, ces petites filles en robe rose ou
bleue, qui n’ont pas perdu leur distance dans les raidillons de la fin. Ma voiture en va
rejoindre d’autres, qui sont là au repos, avec quelques chevaux de selle, quelques
mules dételées, et je commence de fendre à pied la joyeuse foule, groupée sur
l’esplanade que la chapelle domine. Tant de bérets rouges, sur ces grands fonds verts,
on dirait vraiment un champ de coquelicots, et la vieille chapelle, derrière eux, est toute
blanche de la couche de chaux qu’on lui a mise au printemps.
La messe que l’on va nous dire ce matin sur cette cime, étant commémorative d’une
victoire remportée jadis ici même par les milices basques sur des troupes franco-aile
mandes, sera une messe militaire, avec mouvements d’armes et sonneries de
trompettes. Et la procession aussi est militaire, ou tout au moins a l’intention de l’être;
en montant par les chemins en zigzag, elle traînait avec elle un canon de campagne;
précédée d’une vénérable bannière du moyen âge, elle avait à peu près l’aspect et
l’ordonnance d’une petite armée. Soldats et officiers d’un jour, dans des uniformes de
fantaisie, jeunes hommes quelconques, déguisés pour la circonstance et manoeuvrant
des fusils de chasse. Cantinières surtout, cantinières à profusion, chaque compagnie
d’une dizaine de ces soldats ayant sa cantinière, pimpante et rieuse: quelque tille de
contrebandier ou de pêcheur, aujourd’hui en courte jupe de velours et en corsage doré,
coiffée du béret carliste et marchant allègrement au pas, tout en jouant de l’éventail.
Cette petite armée est là maintenant, à la débandade et bavardant jusqu’à ce que lamesse commence. Malgré le vent frais des hauteurs, les éventails des cantinières
s’agitent toujours, comme s’il faisait très chaud.
Au bord même de l’esplanade, sur un mur bas que verdit la mousse, elles s’asseyent
un instant pour se reposer, ces cantinières, après avoir soigneusement relevé leurs
belles jupes de velours. Et elles s’éventent, elles s’éventent, avec leur aisance
espagnole à varier ce geste-là.
Elles se penchent aussi, pour s’amuser à voir le pays qui se déroule en-dessous:
Fontarabie, Hendaye, Irun, Behobia, maisonnettes de couleur rousse, ça et là
groupées autour d’un vieux clocher, au milieu de l’envahissante verdure des arbres; et
la Bidassoa, avec ses circuits et ses îlots, contournée en arabesques bleues dans le
royaume des maïs verts....
Ces jeunes filles,—à peine jolies pourtant,—la grâce de leurs poses, le clinquant de
leurs costumes, tout cela arrive à s’harmoniser d’une façon délicieuse avec les
lointains riants et clairs qui vont se perdre là-bas vers l’Océan. Et, par contraste, l’autre
côté de l’immense tableau, le côté des montagnes, demeure à ce matin dans l’ombre
farouche; sur nous, les Pyrénées brunes, gardant leurs nuées d’orage, s’obstinent à
composer en haut des fonds dantesques et sombres, qui détonnent avec les gaietés
ambiantes.

C’est en plein vent que la messe sera dite, sur la terrasse, en vue de cet
incomparable panorama du golfe de Biscaye. L’autel, garni d’une draperie rouge et
d’une mousseline, a été dressé contre le vieux mur blanc de la chapelle, au-dessus de
l’ossuaire où dorment les restes des combattants de jadis, et on y apporte un à un,
avec respect, les objets sacrés qui étaient dans le choeur: des flambeaux qu’on allume
et dont le grand air tourmente la flamme; un ostensoir, une clochette; enfin, l’antique
statue de saint Martial, qui tous les ans une fois quitte la pénombre humide pour venir
voir un peu le soleil du nouvel été.
Maintenant, à un appel de trompette, l’enfantine armée, les petits soldats et leurs
petites cantinières, essayant de se recueillir pour un instant, s’alignent autour des
prêtres, et la messe commence. Sans doute parce qu’il y a trop d’air ici, trop d’espace
vide, elle prend un son frêle, cette trompette, un son tremblotant et comme perdu. De
même, la fanfare d’Irun, qui est de la cérémonie, s’entend comme en sourdine, le vent,
l’altitude peut-être atténuant les notes de ses cuivres.

Tout le monde vient de plier le genou dans l’herbe: l’élévation!... Une minute de vrai
religieux silence. La musique entonne très doucement la marche nationale; les bérets
rouges s’inclinent de plus en plus, jusque par terre, et des vieilles femmes prosternées,
le visage caché sous des mantilles de deuil, égrènent des chapelets. C’est
adorablement joli, au soleil, ces prêtres en dalmatique de soie d’autrefois, ces groupes
agenouillés, et cette musique qui semble lointaine. Quelque chose peut-être monte à
ce moment vers le ciel, quelque chose de cette prière dite sur une montagne,
audessus des clochers et des villages, au milieu de la magnificence des verdures de juin,
entre les Pyrénées sombres elle déploiement bleu de la mer....
Mais l’impression religieuse est furtive ici, avec toute cette jeunesse excitée. La
fanfare, qui d’abord jouait des morceaux presque lents et pensifs, ne peut longtemps
s’y tenir, passe bientôt à des rythmes plus gais—et oui à coup se lance délibérément
dans un air de fandango.
Ite, missa est! Tout le monde se relève. La petite armé aux bérets rouges fait au pas
accéléré le tour de la chapelle, puis décharge ses fusils en l’air. Et c’est fini, on vapouvoir s’amuser!
D’abord, on s’étend sur l’herbe, pour manger des bonbons et boire du rancio. Puis,
musique en tête, on va redescendre en se dandinant. Avec force parades,
contremarches et saluts, on ira remiser à la mairie d’Irun la bannière sacrée. Et, tout de
suite après, on dansera sur la place; on dansera éperdument jusqu’au milieu de la nuit.

erP.-S.—Samedi 1 juillet. Deux jeunes pèlerins se sont poignardés hier au soir à
mort, au retour de Saint-Martial, l’un ayant jugé que sa fiancée s’était assise trop près
de l’autre, là-haut, dans la fougère.PREMIER ASPECT DE LONDRES
Juillet 1909.
Que de surprises me réservait l’Angleterre,—outre la plus grande, qui fut celle de m’y
voir!
D’abord Londres: une ville où j’avais juré de ne jamais venir, mais qu’aujourd’hui je
me pique vraiment d’avoir découverte. Sous son ciel de pluie, je me l’imaginais
compacte et oppressante, avec de trop hautes maisons comme en Amérique, et je la
trouve au contraire étalée paisiblement, presque diffuse si l’on peut dire, parmi ses
jardins aux grands arbres, ses prairies et ses lacs. Cette expression surannée, qui
servait à nos pères pour désigner Paris, lui conviendrait à merveille: le grand
{125}village. A chaque instant, au détour de quelque rue élégante, c’est à se croire en
pleine campagne; entre des berges de haute verdure, une rivière coule, propre et
tranquille; ou bien, sous des ormeaux séculaires, s’en vont à perte de vue des
pelouses mouillées où paissent des moutons.... Oh! ces moutons au milieu de
Londres!... Or, ils sont là—tant ce pays est respectueux de son passé—en vertu de
certains droits de pacage consentis jadis à des communautés, il y a des siècles, quand
la ville s’étendait à peine et que ces squares restaient de simples champs.—Se
représente-t-on, à Paris, une communauté réclamant des droits pareils sur quelque
terrain entre l’Opéra et la Madeleine?
Je crois bien que la brume est complice dans l’illusion de profondeur que nous
donnent ces parcs anglais; plus ou moins ténue, elle veille toujours là, pour estomper
les lointains, simuler des rideaux de forêt, et c’est elle aussi qui, dès les seconds
plans, agrandit à l’excès tous les arbres.
Pas une heure sans pluie, et, dès le soir, une humidité glacée qui vous pénètre. Il
paraît que je tombe sur une saison exceptionnelle et on m’affirme que d’ordinaire le
mois de juillet, même ici, est lumineux.—(Dans chaque pays nouveau, on tombe
immanquablement sur un mauvais temps d’exception.)—Donc, le ciel terne est comme
rapproché de la terre. Sans trêve, il pleut, mais cela n’empêche pas les petites rivières,
entre les pelouses en velours et les massifs de fleurs, d’être sillonnées de yoles par
centaines où des jeunes misses font du canotage, vêtues de blanc comme pour un vrai
été. Le long de ces eaux, sur les bords irréprochables, quel art soigneux dans
l’arrangement des plantes, le choix des fleurs! Par nuances qui se font valoir, on a
groupé tout cela; les érables rouges du Japon à côté des fusains dorés, les pavots
jaunes d’Irlande parmi les hortensias bleus. Des rhododendrons, fleuris follement,
semblent d’énormes bouquets roses. Des palmiers qui hivernent en serre, de grands
arbustes des Indes sont plantés ça et là comme au hasard, afin de donner une
impression de pays tropical tant que dure le pâle été. Et,—détail très anglais,—des
boîtes tout à fait commodes attendent, de distance en distance, que les passants
veuillent bien y déposer journaux ou enveloppes; sur ces prairies artificielles, on ne voit
point traîner les mille chiffons de papier qui sont des laideurs de chez nous.
Toute cette exubérance imprévue de la verdure me fait retrouver au fond de ma
mémoire une phrase oubliée depuis l’époque des versions latines: «Tempora sunt
mitiora quam in Galliâ», écrivait Jules César, en parlant de ces îles où déjà les
Romains avaient constaté les tiédeurs du Gulf-Stream. En effet, si nos fruits de France
ne mûrissent pas ici, en revanche ce ciel, toujours voilé et à peine plus froid que celui
de notre Midi français, peut couver d’admirables fleurs et développer lentement des
ramures prodigieuses. Les ormeaux, les chênes, les cèdres de Londres, respectés
d’ailleurs depuis des siècles, trônent avec des airs de géants sur l’herbe si bientondue. Et ce peuple anglais,—trop destructeur, hélas! hors de chez lui,—trouve des
soins touchants même pour ses vieux arbres morts, qu’il ensevelit sous des amas
déplantes grimpantes, au lieu de les arracher comme nous ne manquerions pas de
faire.
Mais, au sortir des jardins délicieux, dans ces rues de grande ville où l’on retombe
sans transition, combien Londres apparaît banal et quelconque! Des maisons de plâtre
ou de brique, qui ont tourné tristement au noir, à force de baigner dans les fumées de
houille. Tout le mauvais goût qui sévissait au commencement du siècle dernier:
colonnades en toc, faux italien, faux corinthien, faux dorique, plus pitoyables sous la
lumière du Nord. Nulle part ces belles grisailles de la pierre, nulle part ces belles lignes
sobres, droites, ininterrompues qui récemment encore (avant les Elysée-Palace et les
hôtel Meurice) caractérisaient Paris. Rien non plus d’un peu comparable à cette
avenue souveraine qui commence à l’Arc de Triomphe pour aboutir si magnifiquement
au Louvre.
Il existe pourtant un quartier qui est comme le coeur de cette ville éparse, un lieu
d’une beauté étrange, sombrement dominateur, que je connais d’avance par les
images ainsi que tout le monde: le long de la Tamise, à côté de Westminster, ce palais
du Parlement, sorte d’immense futaie de flèches gothiques, dressée tout au bord de
l’eau comme une falaise en dentelles grises, et mirant dans le fleuve de hautes
silhouettes légères. C’est là que je vais, pour ma première sortie dans Londres; mais il
y a loin, et en chemin mille détails amusent mes yeux qui n’avaient jamais vu
l’Angleterre.
Tant de fleurs partout! Le moindre balcon, la moindre fenêtre ressemble à une
corbeille de jardinier; voici même des plantes sous globe, par précaution contre la
fumée et la pluie.
Il passe des Écossais en courte jupe, qui jouent de la cornemuse. Il passe des
enfants, chantres de chapelle protestante, qui sont coiffés d’une petite toque surannée
et gentiment cocasse. Beaucoup de misses en robe blanche, éclaircissant la tonalité
générale qui serait plutôt triste. Beaucoup de soldats en dolman vermillon; assis à côté
de leur «payse» sur les bancs des squares, ils éclatent comme des coquelicots dans
de l’herbe. Des squares, des squares plus encore que de maisons; c’est un jardin, un
bois, autant qu’une ville. Mais les moutons, qui paissent dans ces prairies encloses,
ont bien la laine un peu noirâtre, passée à la fumée de houille, comme sont toutes les
choses de Londres, à l’exception des verdures nouvelles. Du reste les moineaux aussi,
les moineaux qui picorent à terre, ont les ailes comme charbonnées.
Combien tout est correct, méthodique, dans ces rues, dans la manière de circuler de
ces foules! Ni encombrement, ni disputes; personne n’élève la voix, pas même les
cochers en collision. A tous les carrefours, d’innombrables agents de police, sans rien
dire, d’un geste qui vise à la grâce, de minute en minute arrêtent les voitures, les
automobiles, font traverser les piétons, qui ne disent rien non plus. Et combien la mise
des femmes est discrète, très province même, dirait-on chez nous; les élégances d’ici
—et il en est d’extrêmes—se réservent pour le soir et d’ailleurs ne descendent guère
jusqu’à la classe moyenne. Nulle part de ces stupéfiants chapeaux qui, en pleine
avenue de l’Opéra, font songer au promenoir d’un asile d’aliénées. Le diable sans
doute n’y perd rien; mais les apparences, oh! les apparences, avec quel soin on les
sauvegarde! Et c’est bien quelque chose, de ne pas faire impudent étalage.
Malgré de fréquentes ondées, les parcs ombreux, les petits batelets des pièces
d’eau ne désemplissent pas; ces gens veulent quand même jouir de la courte saison
qui devrait être belle, et s’asseoir sous leurs grands arbres vénérables.C’est étrange, je me figurais qu’à Londres tout me serait antipathique, et au contraire
j’y sens fléchir par degrés mes haines de race contre ce peuple, éternel ennemi du
nôtre. Ceci est du reste proverbial: on ne connaît les Anglais qu’en les rencontrant
chez eux.
L’envie me prend même de descendre de voiture, pour me mêler aux gens de la rue,
ou pour flâner dans les squares, regarder canoter les misses en robe blanche. J’oublie
le Parlement et Westminster; me voici sans but, promenant à pied, sous une vague
pluie qui tombe d’une façon presque aimable et ne mouille pas.
Beaucoup de bonhomie chez ces promeneurs de Londres,—et, sans nul doute,
individuellement, de la bonté. Un malheur pour l’Angleterre est d’avoir confié les
affaires du Transvaal et de la vallée du Nil à des hommes de proie, en qui
s’exagéraient les plus implacables duretés collectives de la race anglo-saxonne, et qui
l’ont fait pour longtemps honnir. Mais déjà au Transvaal la bonté personnelle du Roi a
prévalu, et l’heure peut-être viendra pour les Egyptiens de sentir se desserrer l’inique
étreinte....
A nouveau des perspectives d’arbres se déplient devant moi, ramenant l’illusion
qu’une forêt doit être proche. Sur les pelouses, un feu d’artifice en géraniums tout
rouges, et, à ma droite, un palais plutôt maussade, aux murailles enfumées, presque
noires: Buckingham Palace, la résidence royale; n’était alentour cet espace libre qui lui
donne grand air, il ne semblerait ni assez beau ni assez vaste pour de tels souverains.
La foule est là, qui stationne, rangée le long des trottoirs, attendant quelqu’un ou
quelque chose. Une voiture vient de passer, très saluée, qu’à peine j’ai eu le temps
d’apercevoir, et des ouvriers, arrêtés aussi pour regarder, m’apprennent que c’étaient
le prince et la princesse de Galles;—(ils prononcent leurs noms avec une nuance de
respect que nous n’aurions plus en France). Ils sont polis, ces ouvriers, l’air bon enfant.
Si je veux rester, me disent-ils, je verrai le Roi et la Reine, qui vont sortir bientôt.—
Certainement je resterai, car c’est aussi une manière de faire connaissance avec les
Majestés, que de les observer d’abord d’en bas, mêlé aux plus humbles sur leur
parcours.
Énormément de monde. Et le spectacle cependant doit être usé ici, car les
souverains, paraît-il, sortent souvent. Mais leurs sujets aiment bien les revoir et
s’amassent toujours, comme naguère, dans nos campagnes françaises, on accourait
sur le passage du Saint Sacrement. Le Roi, pour les Anglais, représente encore l’âme
de l’Angleterre,—et on comprend tout ce qu’une telle idée doit donner à un peuple de
cohésion et de solidité.
Je regarde les pelouses, empourprées de géraniums, et le palais morose, qui
semble au milieu d’un bois. A chaque porte se tiennent des soldats rouges, plus roides
que les nôtres, coiffés d’un haut bonnet à poils qui chez nous figurerait un objet
préhistorique; ils sont placides, décoratifs, et d’ailleurs inutiles, tant la résidence paraît
gardée par le respect de tous.
Enfin, la voiture royale! Elle s’avance au trot rapide, précédée d’une escorte de
cavaliers rouges qui ont très noble allure. J’aperçois le visage du Roi, au moment où il
rend le salut à un groupe de presque miséreux; il a l’air bienveillant et bon; il sourit, on
devine qu’il se sent en confiance, comme vraiment au milieu des siens. Et, à côté de
lui, est-ce possible que ce soit la Reine? cette encore si jeune femme dont le profil
exquis, plus fin que ceux que Ton grave sur les camées, accuse à peine trente ans.BERLIN
VU DE LA MER DES INDES
Novembre 1899.
De loin et par contraste, des choses, des lieux, que Ton avait assez distraitement
vus en passant, vous réapparaissent quelquefois en souvenir, sous leurs définitifs
aspects, et l’on en demeure obsédé. Ainsi aujourd’hui, au milieu de tout ce bleu de la
mer des Indes—où je m’en vais doucement, bercé sous le soleil—l’image d’une ville du
Nord, que je visitai il y a vingt jours à peine, revient me poursuivre. Oh! l’oppressante et
triste ville!...
Je ne sais quelle curiosité me prit de la connaître, cette capitale allemande, que je
me refusais à croire ennemie, et c’est à la veille même de mon départ pour l’Inde
profonde que brusquement je décidai de l’aller voir.
Le trajet, par l’express de Liège, fut déjà pour me serrer le coeur. Octobre finissait,
sur notre Europe effeuillée,—et il y a toujours une mélancolie à s’en aller, les soirs
d’automne, très vite vers le Nord: on sent baisser d’heure en heure la lumière, non pas
seulement parce que le jour décline, et aussi la saison, mais parce que l’obliquité du
soleil augmente et que ses rayons se décolorent dans de plus hâtifs crépuscules.
Donc, je roulais vers la Prusse, vers Berlin. Au milieu des campagnes belges, de
plus en plus dénudées, passaient les villes et les villages, en briques rouges et
ardoises, avec force tuyaux d’usine,—tout cela d’une couleur si sombre, après les
maisons blanches de mon sud-ouest français! La lumière baissait, baissait; on
percevait aussi raccourcissement de la journée, dû à ces latitudes plus hautes; le
soleil, paiement rose, semblait s’enfoncer avant l’heure dans des brumes déjà
hivernales. Et, de s’en aller si vite, si vite, à la façon moderne, ne m’était point la notion
de toute la distance parcourue vers les régions grises; alors, dans l’engourdissement
d’un demi-sommeil, me venait presque une anxiété nerveuse—oh! tout à fait enfantine,
je le reconnais—à l’idée que, si cette vitesse extrême faisait défaut, allait se détraquer
avant le retour, il faudrait beaucoup de temps ensuite pour rebrousser chemin vers
mon pays plus clair....
La Belgique et la moitié de l’Allemagne, franchies à toute vapeur, en pleine nuit, à
grand fracas de sifflets et de ferraille: un voyage de cauchemar, eussent dit nos pères,
mais cette façon de voyager devient universelle, à notre époque affolée. Parfois, aux
instants d’arrêt, des milliers de feux, reflétés dans de l’eau noire, indiquaient la
grandeur et le pullulement des villes fluviales, au milieu de régions sans doute humides
et grasses. Je me rappelle surtout—quand des voix germaniques crièrent un nom de
ville dont nous avons fait en français «Cologne»,—je me rappelle les alignements
infinis de lampes qui se répétèrent en traînées dans le Rhin. Mon Dieu, que de feux
allumés sur le monotone parcours: même au milieu des campagnes, des lampes
électriques éclairaient blême et froid dans le brouillard obscur, des séries de hauts
fourneaux lançaient vers les ténèbres du ciel leurs flammes rouges,—tout cela révélant
une vie nocturne anormale, surmenée, fébrile, épuisante. En vérité, ce coin de notre
pauvre petite Europe, déjà si usée partout et défraîchie, semblait plus particulièrement
travaillé par le microbe humain....
Oh! les nuits limpides et silencieuses en Orient, les nuits où les hommes
sommeillent, rêvent et font leur prière!...
Repassant ensuite en plein jour, pour revenir vers la France, je les vis, ces usines,
ces manufactures allemandes, monstrueuses bâtisses en briques, rougeâtres ou
charbonnées sous le gris des nuages,—et d’ailleurs toutes neuves, car la fièvre del’industrie est dans ce pays-là un mal récent. J’avais envie de leur crier, à ces pauvres
ouvriers conduits en troupeau: «Vous vous trompez, ou l’on vous trompe. Le bonheur
n’est point dans le surmenage des fabriques; ni la prospérité durable, dans l’excès de
produire. Bientôt, inévitablement, vous connaîtrez de terribles lendemains. Retournez
donc plutôt dans les champs, où vos pères travaillaient.»
Je dis cela... mais c’est peut-être moi, l’égaré. J’avoue ne point connaître
grand’chose aux questions sociales. En ce moment surtout, je suis quelqu’un qui s’en
va vers l’Inde, vers la paix de l’Inde,—autant dire quelqu’un qui n’y est plus....

Berlin, où j’arrivai au petit jour, me surprit dès l’abord par son luxe étourdissant, tout
flambant neuf, son luxe de parvenu, si l’on peut dire ainsi lorsqu’il s’agit d’une ville.
Sur l’avenue des Tilleuls—qui était le centre élégant d’autrefois, avant le grand
empire, et qui a conservé, au milieu du clinquant des rues nouvelles, un certain air de
discrétion comme il faut,—le hasard me fit loger dans un hôtel genre vingtième siècle,
où sévit d’une façon intolérable la tyrannie de l’électricité, du soi-disant confort, des
trop ingénieuses petites inventions. Et je passai là trois ou quatre jours de morne
ennui, m’évertuant à m’intéresser à quelque chose, et n’y arrivant jamais. On me disait:
«Visitez les musées, les palais.» Mais qu’est-ce que ça pouvait me faire, ces musées
garnis de tableaux venus d’ailleurs, ces palais en style de partout, sans une note d’art
local nulle part? Et j’errais au milieu des foules, par les rues où l’on respirait du froid.
Bien inélégantes, ces foules, mais polies et bonnes personnes. Des femmes au frais
visage, d’un rose exquis d’hortensia, mais portant des chapeaux mal emplumés et des
bottines à élastiques, avec des chaussettes cachou.—Mon Dieu, combien je trouve
puéril que ce détail de leurs chaussettes cachou vienne me faire sourire jusqu’ici, dans
la sérénité hautaine de la mer!—Malgré la brume pénétrante et mauvaise, les passants
—qui avaient l’air de fort braves gens, je le reconnais—s’exclamaient entre eux sur la
clémence du ciel: «Ah! le beau temps, l’incomparable automne que nous avons!...
Mais, par exemple, si le vent de Russie vient à souffler....» Et l’envie me prenait de
m’en aller plus vite, pour éviter ce vent-là.
Cependant, par exception, il ne gelait pas encore, c’est vrai. Et dans ce grand bois
de chênes, qui est une surprise et un repos en plein centre de la ville, on pouvait
presque se promener sans hâte, sous la pluie des feuilles jaunes et des feuilles
rousses: un lieu charmant, malgré la pauvreté de sa flore et malgré l’invasion un peu
barbare des statues neuves; des recoins tranquilles et quasi sauvages, jouant les
dessous de forêt, à deux pas des tramways, des brasseries,—et, le soir, comme on
n’éclaire point, des amoureux partout, dans le brouillard glacé.
Il y avait aussi pour moi, à l’entrée de ce bois, un petit coin de patrie, où je revenais
d’instinct, comme un exilé: l’ambassade de France, avec son square où des rosiers du
Bengale fleurissaient encore, grâce à la douceur inusitée de la saison. Et je me
rappelle, sur ces fleurs, un matin de soleil, le passage d’un pauvre grand papillon,
engourdi et lent, qui semblait s’étonner de si longtemps vivre.... Un papillon sur des
roses, à Berlin, en novembre, on sentait l’anomalie de cela, et je ne saurais vraiment
dire pourquoi c’était si mélancolique.
Et, quand je m’étais longtemps ennuyé dans les rues, je remontais, au déclin du jour,
m’ennuyer dans ma chambre, que des radiateurs avaient clandestinement chauffée
sans y amener de gaieté. Accoudé à ma fenêtre, derrière les vitres doubles, je
regardais le va-et-vient de l’avenue des Tilleuls, les piétons, les cavaliers, les voitures.
Quelle lugubre lumière, à cette tombée de jour!... Au-dessus des maisons, là-bas, la
coupole du Reichstag allemand, lourde et magnifique, toute dorée, toute neuve, l’airdominateur. Plus loin, toute neuve aussi et toute dorée, une Victoire géante, sur une
colonne, ouvrait ses ailes dans le ciel pâle. Mais de hideux tuyaux d’usine, soufflant
des fumées sombres, montaient plus haut que ces choses somptueuses, et
d’innombrables réseaux d’électricité couraient au-dessus de tout cela, enveloppant ces
toits, ces monuments, cette ville, de leurs écheveaux sans fin, comme si des
tisserands fantastiques ou des araignées avaient travaillé dans l’air pour emprisonner
Berlin dans leurs milliers de fils. Et le soleil du Nord mourait avec lenteur sur les
cheminées de l’usine colossale, sur le dôme du Reichstag allemand, sur la grande
femme aux ailes d’oiseau déployées dans le ciel incolore. Il était si tristement rose, ce
soleil oblique, et il semblait venir de si loin!...
Et, quand je m’étais longuement ennuyé dans ma chambre, je redescendais, à la
nuit, m’ennuyer par les rues, où les myriades de lampes faisaient un semblant de jour
blême sur les visages, sur les boutiques, les cabarets à bière et les restaurants à
choucroute. Le grouillement de cette ville de près de deux millions d’âmes, poussée en
hâte comme un champignon, emplissait les larges voies droites, sillonnées de rails de
fer, et, grâce au jeu de ces lampes dans la brume, les maisons à cinq ou six étages—
en fouie, il est vrai, et en carton-pâte, mais bariolées, dorées, surchargées de
clochetons et de moulures—simulaient une vraie magnificence, écrasante pour nos
maisons parisiennes, moins hautes, qui gardent des lignes plus sobres, avec le ton
gris des pierres. Jusque dans les faubourgs extrêmes, habités par les ouvriers
socialistes, toujours la même prétention des façades; pas de vieux quartiers, pas de
maisonnettes, rien que des bâtisses énormes, ultra-modernes et saturées d’électricité.
—J’avais dès le premier jour appris qu’ici, où tout est réglé d’une façon pratique et
militaire, il y a le haut du trottoir pour les promeneurs qui vont dans un sens, le bas
pour ceux qui vont dans l’autre, et machinalement je suivais, sans me tromper, les
sillages humains.
La nuit, quand des souffles plus froids s’engouffraient aux carrefours, la lourde gaieté
de la bière s’épandait sur la ville. Que de brasseries partout, que de brasseries à
musiquettes et à tambourinages de foire! Et tant de sortes de bière: la pâle, la blonde,
la brune ou la noirâtre, servies chacune dans des chopes de forme spéciale, même
dans des pots en sapin pour donner un goût de résine! Tous les sous-sols du
«métropolitain» berlinois, aménagés en interminables séries de lieux à boire,
s’éclairaient pour la fête nocturne: sous le va-et-vient des locomotives, cabarets bas, à
plafond de tôle et de fonte, à décoration simili-orientale ou pseudo-japonaise;
chanteurs genre tyrolien, orchestres s’efforçant de paraître tziganes. Et, de minute en
minute, ébranlant tout, couvrant d’un roulement de tonnerre les violons’ et les cuivres,
des trains en marche au-dessus de la tête des buveurs.... Pauvres gens, dont le seul
plaisir des soirs est de s’entasser là, quand il vente ou qu’il neige! Petits bourgeois,
ouvriers trop endimanchés, dépensant dans ces dessous irrespirables du chemin de
fer toute leur paye, et n’épargnant point, entraînés par la nouveauté du faux confort qui
leur est venu et du faux luxe.... De là bière et de la bière!... De grosses filles
rougeaudes, naïvement costumées en bergères des Alpes, vendant des tranches de
raifort qui excitent à boire. Et, dans les recoins discrets, de petits «vomitorium»
adossés au mur, avec une inscription de peur des méprises sur l’usage à en faire....
Pauvres buveurs! Leur licence un peu étalée n’avait point notre désinvolture, et
l’attitude des amants à côté des amantes se montrait plutôt sentimentale; sans doute
ils entendaient autrement que chez nous l’amour—sous l’égide des lois allemandes,
plus favorables que les nôtres à l’éclosion des petits soldats pour l’armée, des petits
ouvriers pour l’usine....Pauvres buveurs entassés! D’ici surtout, d’ici où l’on vit dans l’air et la lumière, leur
cas paraît lamentable. Mais ils n’étaient point antipathiques; ils avaient plutôt la
bonhomie au visage et témoignaient même d’une certaine politesse inconnue chez
nous: les hommes restaient découverts, après avoir, en arrivant, distribué à la ronde
des petits saluts qu’on leur rendait soigneusement.... Nos ennemis, ces gens-là! Mais
pourquoi donc? Que de malentendus intéressés au fond des haines nationales, et
quelle absurdité que les frontières, pour qui les regarde de loin et de haut!...

Et cependant... je me souviens de mon émotion soudaine et de ma révolte, en
apercevant, un matin, sur une place de cette ville, un canon français exhibé comme un
trophée. Je m’étais arrêté court, devant cette silhouette aussitôt reconnue. Un canon
de marine, hélas! amené du Mont-Valérien pour parader là, entre des obusiers de chez
nous, sur cette place prussienne!... Un canon pareil à ceux de certaine corvette, dont
j’eus l’honneur autrefois de commander la batterie pendant un bombardement.... Ce
mécanisme de combat, jadis si familier, vieilli aujourd’hui, semi-barbare à côté des
perfectionnements nouveaux et devenu objet de curiosité chez des Allemands, attestait
pour moi le recul de mes jeunes années,—ce qui était déjà nostalgique, par ce matin
brumeux de novembre. Mais surtout un sentiment d’un ordre moins personnel m’avait
pris au coeur—et mes yeux s’étaient voilés tout à coup....
Oui, je crois bien que tout à l’heure je me trompais; il y a des frontières encore, et,
malgré mon détachement de voyageur qui s’en va vers les dédaigneuses sérénités
bouddhiques, comme je reviendrais vite, à l’appel de guerre! Quel effondrement, en ce
cas-là, n’est-ce pas, de toutes nos fraternelles théories! De longtemps encore, on aura
beau faire, le vieux mot de patrie ne sera pas remplaçable, et un drapeau de certaines
couleurs gardera le mystérieux pouvoir, rien qu’en apparaissant, d’entraîner nos âmes
et de les grandir. C’est suranné, si l’on veut; c’est absurde tant qu’on voudra; mais
c’est irrésistible et peut-être sublime.

Un quartier, dans ce Berlin, arrive toutefois à une certaine beauté inquiétante, dont
j’ai gardé l’image: celui des palais, des arsenaux et des musées. Une rivière l’entoure,
la Sprée froide et noire, que traversent en ce lieu des ponts à balustres de marbre ou
de porphyre, bordés de statues ou de grandes urnes à trépieds de bronze. Les voies y
sont moins peuplées, il y règne un certain silence et, parmi de massives constructions
en pierres uniformément sombres, on se repose du clinquant, des boutiques et des
bariolages. Toutefois, rien de local, pas plus ici qu’ailleurs; toujours la servile imitation
de la Grèce, les colonnes doriques et les statues,—d’où ce titre d’«Athènes de la
Sprée» donné par les Prussiens à leur ville. Tout cela, lourdement pompeux, accusant
des prétentions, sans doute illusoires, à la souveraineté et à la durée. Trop de statues,
vraiment, alignées à terre le long des rampes, ou bien perchées en haut sur les frises.
C’est inimaginable, la quantité de bonshommes ou de bêtes qui se détachent sur le ciel
incolore: grandes silhouettes figées, grands gestes tragiques sur les nuages, chevaux
cabrés aux angles des toits, battant l’air de leurs pattes. Et aussi tant d’ailes, noires ou
dorées, de Génies, de Victoires, d’aigles surtout; d’aigles prêts à fondre et à lacérer.
Il n’est pas jusqu’à la religion protestante qui, déviée de son vrai sens, ne paraisse
ici devenir ambitieuse et antichrétienne, dans cet immense temple de luxe, trop
surchargé de colonnes, de coupoles, et n’ayant pas, comme les admirables
cathédrales gothiques, l’excuse du temps, puisqu’il date d’hier.... Oh! les humbles
temples, blancs et simples, où j’ai adoré dans mon enfance «en esprit et en vérité»!...Le palais impérial d’autrefois, inhabité depuis le nouveau règne, se dresse sinistre,
sous le revêtement noir que lui ont fait les pluies et les fumées. Sa haute porte, au
blason d’or terni, est masquée à présent par le monument tout neuf élevé à l’empereur
Guillaume (le grand, l’ancêtre); ici encore, pour immortaliser cette gloire, une débauche
de statues, un amas de porphyre et de bronze; d’énormes aigles, prêts à déchirer, du
bec et de la serre; d’énormes lions, la griffe ouverte et les dents montrées....
Toujours l’oiseau de proie, toujours la bête de proie, en des attitudes de provocation,
de rapt et de conquête. Est-ce bien le génie de cette race de poètes, de penseurs, de
calculateurs, que symbolisent ces marbres et ces bronzes? Ou bien n’y a-t-il pas;
malentendu encore là-dessous, et incompréhension du peuple par les chefs qui le
mènent?...

Mon Dieu, que de soldats à Berlin, surtout dans ce quartier des palais! Des
factionnaires partout, des postes partout, des fusils dehors étalés en faisceaux: petits
soldats tout jeunes et roses, aux figures d’anodines poupées sous le casque, ayant un
geste irréprochablement machinal pour porter ou présenter les armes, du matin au soir,
aux officiers qui ne cessent de passer, en cette ville ultra-militaire, encombrée
d’uniformes. Oh! ils n’ont rien de l’aigle ni du lion, ces bons petits soldats aux yeux
naïfs. Et là encore, n’y aurait-il pas malentendu peut-être?... Tel paysan bavarois ou
wurtembergeois, père d’une bande de ces enfants-là, n’aimerait-il pas mieux s’arranger
avec quelque puissance voisine afin d’avoir plus de colonies où s’en iraient prospérer
ses fils, que de les envoyer à la frontière, dans le troupeau innombrable et
merveilleusement automatique, et de les faire tuer là, pour qu’on ajoute ensuite
quelques nouvelles bêtes féroces en métal autour du palais des rois de Prusse?...
Je dis cela.... Après tout, je n’en sais rien. Et, pour l’heure, je me sens détaché de ce
problème; je suis quelqu’un qui s’en va vers l’Inde, chercher la paix religieuse auprès
des vieux sages, dans des régions hautes, où n’atteint point le vol des pauvres petits
vautours de bronze qui déploient leurs ailes là-bas au bord de la Sprée dans le ciel
septentrional....
Non, je n’en sais rien.... Mais, ce que je sais par exemple, c’est qu’en rentrant dans
mon pays, ma joie fut immense de réentendre tout à coup des voix françaises. J’aurais
embrassé les douaniers de chez nous, par qui je fus réveillé à la frontière,—et pourtant
je ne suis pas suspect de partialité envers ce corps-là.—Jamais, au retour des plus
longues campagnes dans les plus lointains pays, jamais je n’avais connu tel
soulagement à me retrouver en France.
C’est que sans doute, malgré mon parti pris de fraternité, malgré la nature si
visiblement débonnaire du peuple berlinois, malgré la courtoisie des grands et
l’aimable accueil, un sûr instinct m’avait avisé: je revenais de chez l’ennemi.VIEILLE BARQUE,
VIEUX BATELIER
Au quai de Thérapia, pour passer sur l’autre rive du Bosphore, il s’agissait de choisir
une barque, parmi celles qui attendaient là, toutes prêtes, jolies pour la plupart, bien
peinturlurées, avec de beaux coussins en velours, chacune ayant son rameur jeune,
aux bras solides.
Seule, la plus proche, celle à qui c’était le tour, avait l’air d’une pauvresse à côté des
autres; point de velours sur les coussins, mais des housses d’indienne en petits
morceaux de différentes couleurs; bien propre pourtant, cette barque, bien soignée,
mais si vieille, avec des rapiéçages, et montée par un batelier caduc, en costume si
miséreux!—Presque brutalement je la refusai, pour faire accoster la suivante, qui était
fraîche et dorée.
Mais quand elle s’écarta pour me laisser place, je vis avec quels soins ingénieux ces
morceaux d’indienne étaient assemblés et raccommodés: oeuvre sans doute de
quelque vieille femme, épouse de ce bonhomme, pour essayer de donner encore un
peu d’apparence à la barque défraîchie, et ne pas trop rebuter les clients. Surtout je
croisai le regard du vieux batelier, un regard chargé de reproche contenu, de
résignation et de détresse....
Alors une pitié désolée me serra le coeur, ma journée en fut assombrie. Je me
promis de revenir le lendemain, de choisir celui-là entre tous, de le complimenter sur le
bon goût de ses modestes embellissements, même de le reprendre chaque fois que je
passerais.
Mais, ni le lendemain, ni les jours suivants, je ne pus le retrouver. Et,—c’est
peutêtre bien puéril,—de toutes les mauvaises actions de ma vie, aucune ne m’a laissé
plus de remords que l’affront fait à ce pauvre vieux, à ses petites housses d’indienne
serties d’humbles galons rouges et si laborieusement arrangées....PROCESSION
DE
VENDREDI SAINT EN ESPAGNE
Depuis quinze ans bientôt, ce qui marque surtout dans ma mémoire les fêtes de
Pâques—mais je ne saurais dire pourquoi,—c’est, au pays basque, à Irun, cet instant
qui suit la rentrée de la procession du vendredi saint dans l’église sombre et amène le
retour soudain du silence sur la vieille petite ville, après l’agitation de l’archaïque défilé.
Cela se passe chaque fois par quelque soir de printemps encore incertain, avec des
tiédeurs qui déjà grisent un peu, et avec des feuilles dépliées à peine aux arbres de la
place que l’église domine de ses hauts murs austères. Immuable, ce défilé de la
procession depuis quinze ans que je le connais: la même musique; les mêmes saints
et les mêmes saintes en bois peint, promenés sur des brancards; les mêmes douze
pêcheurs basques, au visage dur, aux joues rasées comme celles des moines, figurant
les douze apôtres en toge romaine;—seulement, d’une année à l’autre, je les vois
vieillir.
Les mêmes humbles dévotes, figurant les trois saintes femmes, en longs vêtements
noirs, éplorées derrière le cercueil du Christ;—seulement, d’une année à l’autre, je les
vois vieillir....
Et toujours, ces centaines de vieux paysans, à l’expression si triste et fermée, qui
suivent, le cierge à la main.
Quand tout cela, après la promenade lente par la ville, s’est engouffré sous le grand
portail de l’église, déjà obscure, alors commence pour moi cet instant d’indicible
mélancolie, sur cette place du moyen âge redevenue silencieuse, et où l’on sent tout à
coup le froid du soir, tandis que l’air reste imprégné d’une odeur d’encens, et le sol
criblé de mille taches de cire par le passage de tous ces modestes cierges de
pauvres....UN VIEUX COLLIER
Mon Dieu! les pauvres petites choses, bien rangées, bien classées, bien ensevelies,
sur les étagères de ce placard profond, que dissimulent des soies d’Orient et des
armes, en ce recoin le plus caché de ma demeure!... Pour ouvrir cet ossuaire, il faut,
dans une continuelle et décourageante pénombre, tirer un divan, décrocher des
poignards: aussi reste-t-il clos et oublié durant des saisons ou même des années, et
les pauvres petites choses, qui sont des souvenirs entassés de mes premières
campagnes de marin, continuent de durer au milieu d’obscurité et de silence.
Il n’y a rien là qui ait moins de vingt-cinq ans; c’est le dépôt des reliques les plus
anciennes de ma vie errante, c’est le reliquaire de la période passée aux îles du
Grand-Océan, au Chili, et ensuite sur les sables du Sénégal, depuis 1872 jusqu’à mon
arrivée en Orient et mon initiation à l’Islam.
Dans des boîtes, les unes en feuille de fer, en carton, les autres en bois exotique
fabriquées jadis à mon usage par des matelots,—dans de bien humbles boîtes qui me
sont devenues précieuses pour avoir jadis couru les mers avec moi, au temps
délicieux de ma pauvreté et de ma jeunesse,—dorment des fleurs de Polynésie,
vieillissent et s’émiettent des couronnes qui Bornèrent des chevelures de Tahitiennes,
là-bas, pour des fêtes nocturnes, à la lueur des étoiles australes.
On y trouve aussi des noeuds de satin; de gentils signets brodés, avec des devises;
des mèches brunes ou blondes attachées par des faveurs roses: souvenirs de jeunes
filles de Valparaiso ou de Lima,—que je revois souples et pâles, cachant derrière des
cils très longs le jeu de leurs prunelles noires,—et qui pourraient bien être des jeunes
grand’mères aujourd’hui..., belles encore, sans doute, malgré le sournois travail du
temps, mais assurément très métamorphosées, ne fût-ce que par la fantaisie des
modes et des coiffures.... Qui peut dire quelle serait l’impression de nous revoir?... Qui
sait, après tant d’années, si je m’intéresserais encore à la jolie énigme de leurs yeux?
Et les pauvres petites choses, bien mortes pourtant, bien momifiées dans de la
poussière, ont gardé le pouvoir toujours d’éveiller en moi des images de vie et de
jeunesse,—de me rappeler surtout les grèves blanches, les nuées et les brises du
Grand-Océan.
Oh! certain collier en fleurs d’hibiscus, liées par des fils de roseau! Tout ce qu’il
évoque, celui-là, lorsqu’il me réapparaît! A des années d’intervalle seulement, j’ouvre
son petit cercueil fané, car j’aurais crainte, si j’en usais trop, de laisser évaporer son
charme et la vague senteur de là-bas qu’il conserve encore.
Dès que je le regarde, la lointaine Polynésie revient pénétrer mon âme de son
mystère:—son grand mystère de solitude et d’ombre, que j’ai vainement cherché à
traduire dans un de mes livres d’autrefois. Du vent et des nuages; un vent puissant,
régulier, éternel comme s’il était l’haleine du monde; l’Alise austral, poussant les
houles d’un océan immense vers des îles aux ceintures de corail blanc. Et la blancheur
des grèves mugissantes, entourant un chaos de montagnes, de forêts sombrement
silencieuses, où s’amassent et s’emprisonnent ces nuages que l’Alise promène
audessus du désert des eaux.... Je retrouve tout cela et tant d’autres choses encore,...
l’allure balancée des filles aux pieds nus, l’ambre de leur chair, la caresse sauvage et
triste de leurs yeux, et puis leurs chants du soir, sous l’obscurité des hauts palmiers si
frêles qui s’agitent aux moindres souffles de la mer.... Tant d’autres choses encore je
retrouve, de très indicibles choses, quand je regarde le pauvre collier en fleurs
d’hibiscus, tout desséché aujourd’hui et qui, avec les années, dépose au fond de sa
boîte une mince couche de cendre.Il me vient, ce collier, d’une jeune fille rencontrée une fois, au crépuscule, sur une
plage solitaire, et aimée ardemment l’espace d’une heure, tandis que soufflait avec
violence dans nos poitrines une brise humide et chaude qui était comme saturée de
vie. Je me rappelle combien cette plage devenait blanche, au milieu de l’obscurité
envahis santé; des coraux, émiettés là depuis des siècles, lui faisaient un tapis de
neige qui bruissait légèrement sous nos pieds. Le lieu se déployait autour de nous en
lignes infinies dans la pénombre du soir; il avait l’unité puissante d’un site des époques
primitives, et le Grand-Océan l’encerclait de sa courbe souveraine. La surface des
eaux luisait encore, par places, aux derniers reflets du soleil éteint, et, sur un rideau de
nuées qui enténébrait toute la base du ciel, l’horizon marin se dessinait en clartés
pâles. Derrière la blanche plage, aussitôt commençait, sur un sol gris, la colonnade
grise des cocotiers—qui sont les arbres du bord de la nier dans ces archipels de
Polynésie. Leur verdure, leurs bouquets de plumes vertes se tenaient si haut que nous
ne voyions, en marchant, que leurs tiges couleur de cendre, trop longues et trop
minces, à ce qu’il semblait, pour supporter en l’air toutes ces palmes; rien que les
gerbes des tiges, la forêt des tiges géantes qui se courbaient au souffle du large
comme d’effrayants roseaux, nous faisant tout petits et négligeables, nous deux, sous
leur agitation de choses immenses.
La beauté de la jeune fille, survenue au milieu de cette solitude et rapprochée de moi
par le hasard, rayonnait sauvagement sous ses sourcils froncés, dans ses yeux de
hardiesse et de candeur. Ses cheveux droits tombaient sur ses flancs comme de
lourdes coulées de lave noire. Elle avait inconsciemment la grâce exquise des
attitudes, avec la perfection absolue de la forme, toute l’originelle splendeur humaine
que les peuplades de ces îles ont conservée. Et je regardais le collier en fleurs
d’hibiscus, d’un rouge ardent sur le bronze clair et presque rose de la gorge nue: cette
respiration de jeune fille semblait le bercer là, au rythme d’une vie fraîche et superbe....
L’heure crépusculaire, la tristesse de l’heure, les aspects terribles ou désolés des
choses furent complices pour plus étroitement nous unir,—enfants que nous étions,
enfants seuls et perdus au milieu d’ambiances trop farouches. L’effroi du soir, l’horreur
magnifique du lieu avivaient pour nous ce besoin qu’a toute âme d’une autre âme, et,—
dans un ordre plus humble, mais, hélas! aussi humain,—ce désir que tout corps
éprouve d’un autre corps, d’un corps doux à caresser et à étreindre, pour tromper
l’angoisse de se sentir seul devant le mystère des impassibles choses. Tandis que la
Nature s’attestait alentour indifférente et fatale, nous échangions, nous, à plein coeur,
d’un même élan spontané, cette tendresse presque encore enfantine qui, chez les très
jeunes, mêle à la brutalité de l’amour je ne sais quoi d’infiniment bon et de
supérieurement fraternel. Dans cette tendresse-là, qui fit nos fronts s’appuyer l’un à
l’autre, il y avait, si l’on peut dire ainsi, un peu de l’universelle pitié qui rapproche les
hommes ou les bêtes aux heures d’imprécise angoisse,—et, sans doute, y avait-il
aussi pour moi l’ivresse de fondre en cette créature, très voisine de l’humanité
primitive, l’enfant trop raffiné héréditairement que j’avais déjà conscience d’être....
Quand ce fut l’instant de nous séparer, la nuit était à peu près venue,—la nuit qui,
pour l’imagination des Polynésiens, amène sous ces grandes palmes l’effarante
promenade des fantômes tatoués à visage bleu. Toujours il y avait là-bas, sur les
rebords les plus lointains du cercle de la mer, ces lueurs pâles qui faisaient les eaux
moins obscures que les voiles du ciel. Je revois encore, après tant d’années,
l’éclairage sinistre qui persistait à l’horizon ce soir-là.
Elle, avant de s’enfuir, ôta son collier en fleurs d’hibiscus pour le passer à mon cou;
puis, s’avança brusquement tout près, tout près pour me regarder, son front presquesur le mien; je vis alors, à toucher mes yeux briller ses yeux à elle, très dilatés et
mouvants. Dans l’étrangeté de son sourire ensuite, je sentis entre nous, malgré la
tendresse échangée, un abîme d’incompréhension, comme entre deux êtres d’espèce
différente, incapables de se pénétrer jamais.
Le lendemain, nous devions nous retrouver à la même heure; mais une grande
bourrasque s’était déchaînée, il tombait une pluie de déluge, elle ne fut pas au
rendezvous. Et, le matin suivant, notre frégate quitta cette île pour n’y plus revenir.
J’en gardai plusieurs jours une tristesse qui ne s’expliquait pas, avec un désir
attendri de la revoir,—comme il arrive quelquefois pour des jeunes femmes entrevues
et aimées en rêve, qu’on ne peut espérer retrouver puisqu’on sait leur inexistence.
Pour moi, celle-là semblait bien aussi impossible à ressaisir et aussi perdue qu’une
vision de rêve, car je n’avais alors aucun moyen, pauvre petit aspirant de marine que
j’étais, de ramener un navire vers l’Océanie. Entre nous deux sans doute quelque
chose avait jailli de plus que le désir de nos jeunes chairs, sans quoi je n’aurais pas eu
ce long serrement de coeur et je ne me souviendrais plus.
Mais c’est surtout ce regard, l’interrogation de ce dernier regard trop près du mien,
c’est cela qui a gravé dans ma mémoire l’heure et le lieu, tout le grand décor
crépusculaire et le cercle pâle de l’horizon.

Et maintenant, l’évocation finie, je vais renfermer, pour des années peut-être,
l’humble collier dans son humble boîte. C’est d’ailleurs une évocation déjà confuse, et
il faut à présent l’effort de ma volonté pour l’obtenir, car il s’éloigne de plus en plus vite,
l’instant, si furtif au milieu du glissement rapide et infini des durées, l’instant où ces
quelques brins de paille décolorés étaient de larges fleurs vivantes, d’un rouge de
pourpre, posant sur cette naïve poitrine nue.... La gorge qui fut jeune et admirable,
comment est-elle aujourd’hui, et comment sont les grands yeux interrogateurs?
Et qui sait entre quelles mains il sera froissé, puis jeté aux immondices, et dans
quelle poussière il finira, ce collier qui devrait être depuis longtemps retourné à l’humus
des îles océaniennes, mais que ma fantaisie s’obstine à maintenir dans une
quasiexistence, desséchée et fragile comme l’existence des momies.PRÉFACE POUR UN LIVRE
QUI NE FUT JAMAIS PUBLIÉ
Mon cher ami,
Combien m’ont impressionné ces mots que tu as mis en tête de ton livre: vieille
marine!
C’est pourtant vrai, mon Dieu, que la marine de notre jeunesse remonte à un quart
de siècle, et qu’elle est déjà vieille, démodée, finie....
Au temps de nos débuts, il y avait encore des pays qui étaient loin, des ports où l’on
se sentait vraiment ailleurs; il y avait encore quelques dernières frégates, vierges
d’escarbilles et de fumée de houille, qui s’en allaient légères, silencieuses et propres,
manoeuvrées par des hommes vêtus de toile blanche, et traversaient l’océan sous la
seule impulsion de leurs grandes voiles. En escadre, on pratiquait encore l’«exercice
de manoeuvre», qui sans doute ne valait déjà plus celui que nos pères faisaient, mais
qui demeurait cependant une incomparable école d’agilité et de force. Et nos navires
de guerre n’étaient point tout à fait devenus ces machines pour tueries électriques, qui
cheminent sournoises et à demi-noyées, en soufflant d’infectes nuages noirs. Oh! le
Sénégal de notre époque, comme tu en as bien rendu la désolation languide et
fiévreuse!... Oh! le Dakar d’autrefois, où nous possédions en commun une case, une
case de bois bâtie, disais-tu, avec des débris de caisses à vermouth, et hantée par les
fourmis blanches, les serpents, les lézards!... Trois maisons, en ce temps-là, dans ce
pays, et un seul magasin: vaste bazar où l’on vendait de tout, des alcools sur le
comptoir, des conserves pour navires et des verroteries pour nègres; là trônait une
sévère grosse dame de Marseille, toujours en sueur, qui avait des moustaches, un
passé mystérieux et des tatouages obscènes sur le bas du corps. C’était tout; des
villages yoloffes venaient ensuite, où l’on entendait le soir des bamboulas furieuses,
rythmées à grands coups de calebasses; puis commençaient les sables, les mornes
déploiements du désert, jaunes sous le soleil torride.... On dit que c’est une ville à
présent.... Non, mais te représentes-tu ça: notre Dakar jouissant d’établissements
publics et doté d’un chemin de fer?...
Et l’îlot de Corée, son hôpital triste et brûlant, où tu faillis mourir! Nulle part ailleurs
que dans ton livre, je n’en ai retrouvé l’oppression, l’étouffement et le silence: Gorée,
vieille petite ville du siècle dernier, colonie de nos pères, aujourd’hui abandonnée et
qui mélancoliquement s’émiette sur son rocher, au souffle du Sahara voisin. En lisant
ce que tu en dis, je me suis senti chaud à la tête, avec un fourmillement dans les
cheveux, comme là-bas quand vous prend la fièvre.
Déjà un quart de siècle, depuis notre exil au Sénégal! Le temps a dispersé nos
camarades d’alors, et la fièvre jaune en a fauché plus d’un. Quant à notre navire, il
n’existe plus.... J’y élevais, non loin de ta chambre, trois jeunes caïmans orphelins, t’en
souviens-tu encore, qui s’évadaient parfois et jetaient dans ton existence une note
inquiète.
Plus tard, mon cher ami, nous nous sommes retrouvés à l’école d’Escrime et
Gymnastique, et je m’attendais à voir reparaître dans tes notes cette période joyeuse
et drôle durant laquelle nous étions du matin au soir en équilibre ou en garde, ou bien
encore, tantôt par les pieds, tantôt par les mains, suspendus à quelque chose. Et c’est
dommage que tu n’en aies point parlé, car tu aurais employé là si bien cette ironie
immense, mais compatissante et bon enfant, qui t’est particulière.
Dans tes courts récits, rapides comme ta parole, nerveux et un peu violents comme
toi-même mais pleins de générosité et de coeur, je te retrouve tout entier. Je retrouveaussi la gaieté de notre chère marine et l’esprit de nos «carrés» de bord.
Et cependant, j’ai un reproche à te faire, un reproche assez grave. Tu as bafoué
comme il convenait deux ou trois de nos égaux ou de nos chefs, et, quand tu cingles la
piètre ligure de certain amiral, aujourd’hui remisé, tous les marins seront avec toi pour
applaudir. Mais pourquoi n’as-tu parlé que des mauvais? Il s’en trouve aussi de bons et
de charmants, de braves et d’héroïques; tu en es convaincu plus que personne, toi qui
as laissé dans la marine des amis que tu aimes si sincèrement et qui te le rendent.
Alors pourquoi ne dis-tu rien de ceux que tu regrettes? ni de ceux que tu vénères et
que tu admires? Tu aurais su le faire si bien! Il manque des chapitres à des petites
histoires, je t’assure, et je crains que cela ne te donne, pour ceux qui ne te connaissent
pas, un air d’avoir écrit une oeuvre de dénigrement et de rancune—ce qui serait
cependant tout à fait au-dessous de ta pensée et de ton coeur....
Maintenant, bonne chance à ton livre, et pardonne le franc parler de ton très ancien
camarade d’Afrique et autres lieux.QUELQUES PENSÉES
VRAIMENT AIMABLES
I
C’est incroyable ce qu’il y a de gens chez qui l’âge ingrat dure toute la vie.
II
On rencontre souvent chez les choses une certaine bêtise, un certain mauvais
vouloir entêté, qui sont bien plus révoltants encore que chez les personnes.
III
Je n’arrive plus à m’irriter sérieusement contre mon prochain. Non, les seuls êtres
qui me causent encore des indignations exaspérées sont les boutons de mes cols ou
de mes devants de chemise, lorsqu’on voyage je me trouve seul à leur merci.
IV
La bienfaisante science des laboratoires invente des remèdes merveilleux pour
prolonger quelques pauvres chétifs, perforés de microbes, mais, dans sa sollicitude
pour l’humanité, invente aussi des poudres détonantes, capables de détruire par
milliers à la minute les jeunes sujets mâles de l’espèce.
V
Aspect sous lequel réapparaît à moi-même
ce que de bonnes âmes appellent
ma notoriété.
Une grosse cloche exaspérante, que des mauvais plaisants m’auraient accrochée
derrière le dos et qui, dès que je remue, se mettrait à sonner, pour faire hurler les
imbéciles et les chiens.
VI
Économie politique et sociale.
Tout est vrai. Mais le contraire l’est également.
VII
Religion.
Tout est faux. Mais le contraire l’est encore bien davantage, et notoirement plus
absurde.
VIII
Progrès.
Propagation de l’alcool, de la désespérance et des explosifs.
IXBienfaits de la civilisation.
A deux heures du matin et seul, je me trouverais beaucoup plus à mon aise dans la
jungle indienne que dans les rues de la ville la plus civilisée de la Terre.
X
Chasse.
L’homme est, je crois, la seule bête qui tue pour le plaisir de tuer. Les bons tigres,
les braves lions ne chassent que quand ils ont faim; encore le font-ils d’une façon
moins piteuse et moins lâche, avec leurs propres griffes pour déchirer, leurs propres
jarrets pour courir, sans fusils perfectionnés ni rabatteurs.
XI
Automobilisme.
Les bons brigands jadis sur les routes tuaient moins de monde que les gavés qui y
font aujourd’hui du 120 ou même du 60 à l’heure; ils étaient du reste bien plus
excusables devant l’humanité et sentaient, je pense, moins mauvais. Il faut admirer les
villageois, les travailleurs débonnaires des champs, qui sont sûrs d’être écrasés un
jour, eux ou leurs petits, ou seulement leurs chiens ou leurs poulets, et qui ne courent
pas sus à ces bouffis-la.

P.-S.—J’ai quelques amis qui chassent, et qui, hélas! font du 75 en auto. Mais je les
aime quand même; c’est donc à eux que je dédie, avec permission, ce gracieux
bouquet de pensées.EN PASSANT A MASCATE
...Nous avions quitté depuis trois jours le Beloutchistan sinistre, aux solitudes
miroitantes de sable et de sel sous un soleil qui donne la mort; la ligne de ses affreux
déserts nous avait longtemps poursuivis, monotone dentelure violette qui n’achevait
pas de se dérouler aux confins de notre horizon. Et puis, nous n’avions plus vu que la
mer,—mais une mer incolore, chaude et molle, sur laquelle perpétuellement traînait un
vague brouillard d’une malsaine tiédeur.
Comme c’était en avril, le soleil tirait de cette mer d’Arabie les immenses brumes
fécondantes, tout le trésor des nuées que les vents allaient emporter vers l’Inde, pour
le grand arrosage des printemps. Elles s’en iraient au loin vers l’Est, les ondées qui
naissaient ici, à la surface des eaux languides; pas une ne rafraîchirait les rivages
desséchés d’alentour,—qui sont une région spéciale, rebelle à la vie des plantes,
rappelant les désolations lunaires. Nous nous acheminions vers le golfe Persique, le
golfe le plus étouffant de notre monde terrestre, nappe surchauffée depuis le
commencement des temps, entre des rives qui sont mortes de chaleur et où tombe à
peine quelque rare pluie d’orage, où ne verdissent point de prairies, où, dans l’éternelle
sécheresse, resplendit presque seul le règne minéral. Et cependant on se sentait
oppressé d’humidité lourde; tout ce qu’on touchait semblait humide et chaud; on
respirait de la vapeur, comme au-dessus d’une vasque d’eau bouillante. Et le
malfaisant soleil, qui nous maintenait nuit et jour à une température de chaudière, se
levait où se couchait sans rayons, tout jaune et tout terni, tout embué d’eau comme
dans les brumes du Nord.
Mais, le matin du quatrième jour, ce même soleil, à son lever, apparut dans une pure
splendeur. L’Arabie était là près de nous, surgie comme en surprise durant la nuit, les
cimes de ses montagnes se profilant déjà très haut, dans l’air tout à coup clarifié,
infiniment limpide et profond; l’Arabie, terre de la sécheresse, soufflait sur nous son
haleine brûlante, qui était dénuée de toute vapeur d’eau et qui balayait vers le large les
brouillards marins. Alors, les choses étaient redevenues lumineuses et magnifiques,
les choses étalaient leur resplendissement sans vie, dans des transparences absolues,
ainsi qu’il doit arriver quand le soleil se lève sur les planètes qui n’ont pas
d’atmosphère.
Ensuite, dès que fut passé l’enchantement rose de l’extrême matin, ces montagnes
d’Arabie prirent pour la journée des teintes violentes et sombres d’ocré et de charbon;
avec leurs milliers de trous et leurs brûlures noires, elles affectèrent des aspects de
monstrueux madrépores calcinés, de monstrueuses éponges passées au feu; elles
apparurent comme les vieilles scories inutilisables des cataclysmes primitifs.
Cependant nous arrivions à Mascate, et des forteresses sarrasines, des petites tours
de veille fantastiquement perchées, commençaient de montrer ça et là leurs
blancheurs de chaux, au faîte éblouissant des montagnes. Et, une baie s’étant ouverte
dans ce chaos des pierres noircies, nous aperçûmes la ville des Imàns, toute blanche
et silencieuse, baignée de soleil et comme baignée de mystère, au pied de ces amas
de roches qui simulaient toujours de colossales éponges carbonisées.
Point de navires à vapeur, point de paquebots au mouillage devant la muette ville
blanche qui se mirait dans l’eau; mais quelques grands voiliers, comme au temps
passé, des voiliers qui arrivaient, charmants et tranquilles, toute leur toile tendue à la
brise chaude; et quantité de ces hautes barques d’Arabie qu’on appelle des b o u t r e s et
qui servent aux pêcheurs de perles. Avec ces navires d’autrefois entrant au port, et
avec ces tours crénelées, partout là-haut sur les cimes, on eût dit une ville des vieuxcontes merveilleux, au bord de quelque rivage sarrasin du temps des croisades.

Ainsi qu’à Damas, à Maroc ou à Méquinez, ainsi que dans toutes les pures cités de
Mahomet, dès l’entrée à Mascate, nous sentîmes s’abattre sur nos épaules le manteau
de plomb de l’Islam.
La ville, de loin si blanche, était un labyrinthe de petites rues couvertes, où régnait
une demi-nuit, sous des toitures basses. Là-dedans, un charme et une angoisse
venaient ensemble vous étreindre; on subissait à l’excès ce trouble sans nom qui,
dans tout l’Orient, émane du silence, des visages voilés et des maisons closes.
Il y avait pourtant des ruelles vivantes,—mais de cette vie uniquement et
farouchement orientale qui est pour nous si lointaine. Il y avait, comme dans tous les
autres ports du Levant, des séries de petites échoppes où mille objets de parure se
vendaient dans l’ombre, toujours dans l’ombre: étoffes à grands ramages barbares,
harnais brodés, pesants colliers de métal, et poignards courbes à gaine précieuse en
filigrane d’argent. Mais ces échoppes étaient encore plus obscures qu’autre part, et
cette ombre d’ici, plus épaisse, plus jalouse qu’ailleurs. Partout, une chaleur de forge,
l’impression constante d’être trop près d’un brasier, et parfois, sur la tête, une
sensation de brûlure soudaine; quand un rayon de soleil tombait à travers les planches
des plafonds. On rencontrait des hommes maigres, nomades du Grand Désert, à
l’attitude sauvage et magnifique, détournant leur fin profil cruel, se reculant par dédain
pour ne pas vous frôler. Et les femmes, aux chevilles alourdies par des cercles
d’argent, étaient, il va sans dire, d’indéchiffrables fantômes, qui se plaquaient
craintivement aux murailles quand on passait, ou bien s’engouffraient dans les portes;
elles portaient des petits masques noirs, des espèces de petits loups brodés d’or et de
perles, avec des trous carrés pour les yeux,—chacune d’elles semblant personnifier un
peu de ce mystère d’Islam qui pesait sur toutes choses.
Et cette ville sacrée de l’Iman,—au pied des abruptes montagnes qui avaient l’air de
la murer dans su baie, de l’isoler au bord de sa mer bleue,—communiquait cependant
par des défilés, par des couloirs de sable entre les roches brûlantes, avec la grande
Arabie impénétrable, avec les oasis inconnues et les immensités désertes; elle
commandait les régions obstinément fermées, elle était la clef des solitudes.

Au consulat de France, où je passai la matinée, les fenêtres étaient grandes
ouvertes à la bonne brise des sables, qui entrait partout, ardente et desséchante. Il y
vint des émissaires de l’Iman-Sultan,—personnages aux allures de noblesse et
d’élégance, drapés de fine laine,—chargés de régler l’heure de ma visite à Sa
Hautesse et la façon dont je serais reçu.
C’était une ancienne maison de vizir, ce consulat français; aux murs des salles, sous
les couches neigeuses de la chaux, s’indiquaient légèrement, comme en bas-relief
effacé, des arcades aux festons géométriques, d’une simplicité exquise,—éternels
dessins des portes de mosquées ou de palais arabes, que les hommes en burnous ont
transportés avec eux, en suivant la ligne des grands déserts, jusqu’en Algérie, jusqu’au
Moghreb et en Espagne; et elles disaient à elles seules, ces arcades blanches, dans
quel pays on était, elles suffisaient à désigner pour moi l’Arabie,—la vieille Arabie que
j’adore, et où je suis chaque fois grisé de revenir, sans avoir jamais su comprendre au
juste par quel charme elle me tient, ni exprimer sa fascination triste.…

La plus haute des maisons closes qu’en arrivant nous avions vues, presque
baignées dans la mer et y mirant leurs blancheurs, c’était le palais du Sultan.Quelqu’un vêtu d’une robe blanche et drapé d’un burnous brun à glands d’or; de
grands yeux très beaux, un visage de trente ans couleur de bronze clair, aux traits
réguliers et délicats, illuminés par un franc sourire de bienvenue: tel m’apparut, au seuil
de sa demeure où il avait bien voulu descendre, cet Iman-Sultan de Mascate, qui règne
sur l’un des derniers états d’indépendance arabe, sur l’un des derniers pays où les cinq
prières du jour ne sont jamais troublées par l’ironie des infidèles. Les ancêtres de cet
homme étaient déjà des souverains nombre de siècles avant que fussent sorties de
l’obscurité nos plus anciennes familles régnantes d’Europe; il a donc de qui tenir son
affinement aristocratique et son aisance charmante.
La grande salle d’en haut, où il me fit asseoir, était déconcertante de simplicité
dédaigneuse, avec ses murs uniment blanchis et ses sièges de paille; mais elle
donnait par toutes ses fenêtres sur le bleu admirable de la mer d’Arabie, avec les
beaux voiliers au mouillage et la flottille immobile des pêcheurs de perles.

—Autrefois, me disait le Sultan, on voyait souvent à Mascate des navires de France;
pourquoi ne viennent-ils plus?
Hélas! Que répondre? Comment lui donner les raisons complexes pour lesquelles,
depuis quelques années, notre pavillon a presque absolument disparu de la mer
d’Arabie et du golfe Persique, nos navires peu à peu remplacés par ceux de
l’Angleterre et de l’Allemagne?...
Le Sultan, ensuite, d’accord avec notre consul, voulut bien me proposer de m’arrêter
ici quelques jours, et c’était une manière de témoigner sa sympathie pour notre pays,
cet accueil au voyageur français qui passait. J’aurais eu des chevaux, des escortes.
On m’offrait d’aller vers l’intérieur, voir des villes mornes sous l’étincelante lumière, des
villes où les Européens ne vont jamais; de visiter les tribus des oasis, qui seraient
sorties à ma rencontre en faisant des fantasias et en jouant du tambour. Et la tentation
d’accepter me prit très fort, là, dans cette salle blanche où agissait sur moi la grâce
aimable du souverain des déserts. Mais je me rendais en Perse, et je me souvins
d’Ispahan, où, depuis des années, je rêvais de ne pas manquer la saison des roses. Je
refusai l’honneur, n’ayant pas de temps à perdre, puisque l’avril était commencé.
Pour ce voyage de Perse, dont nous causions maintenant, le Sultan voulut me
donner un beau cheval noir, à lui, qui gambadait par là sur la plage. Mais comment
l’emmener par mer, et comment résisterait-il, ce coureur des plaines de sable, dans les
terribles défilés qui montent à Chiraz? Après réflexion, je dus refuser encore.

Et, vers la fin du jour, je me retrouvai sur le bateau qui allait m’emporter au fond du
golfe Persique. C’était l’instant où la ville couleur de neige commençait à bleuir au
déclin du soleil, sous son linceul de chaux, tandis qu’alentour le chaos des pierres se
teintait comme du cuivre. Aucun bruit n’arrivait à nous de ces maisons fermées,
devenues paiement bleues, qui se recueillaient plus profondément dans leur mystère à
l’approche du soir. Seuls, les oiseaux de mer s’agitaient, tourbillonnaient en nuée
audessus de nos têtes, avec des cris, goélands et aigles pêcheurs; il n’y avait qu’eux de
vivants, car les barques mêmes demeuraient engourdies de chaleur et de sommeil,
posées sur l’eau tiède comme des choses mortes.
Avec un peu de mélancolie, je regardais Mascate, où j’avais refusé de rester.... Les
villes ignorées des oasis, les fantasias des tribus nomades, je venais de repousser
l’occasion unique de voir tout cela.... Peut-être accordais-je aussi un petit regret au
beau cheval noir, que j’aurais eu plaisir à ramener dans mon pays, en souvenir du
donateur.On levait l’ancre. Alors une barque, qui se hâtait venant du rivage, à la dernière
minute m’apporta de la part du Sultan deux précieux cadeaux: un poignard à fourreau
d’argent, qui avait été le sien, et un sabre courbe, à poignée d’or.

Au crépuscule, disparut l’Arabie.
A mesure que nous nous avancions vers le large, l’air perdait sa légèreté
impondérable et sa transparence; il s’épaississait de vapeur d’eau, et bientôt la lune se
leva funèbre, énorme et confuse, parmi des cernes jaunes. Nous retrouvâmes la
mauvaise et lourde humidité chaude. Et l’horizon trouble, les grisailles de la mer sans
contours, firent plus étrangement éclatantes par contraste ces images de la journée qui
restaient encore si vives dans notre mémoire.
L’Arabie et le désert saharien sont vraiment les régions de la grande splendeur
terrestre; nulle part au monde, il ne se joue des fantasmagories de rayons comme là,
sur le silence du sable et des pierres....
Cette ville, à peine entrevue aujourd’hui, laissait dans mes yeux comme une traînée
de couleur et de lumière, tandis que je m’éloignais maintenant sous l’épaisseur du ciel
sans étoiles.—Je repensais aussi à l’accueil du Sultan, qui était pour attester combien,
par tradition, par souvenir, on aime encore la France, dans ce pays de Mascate où nos
navires, hélas! ne vont plus.—Et cet accueil, j’ai voulu le faire connaître, voilà tout....APRÈS
L’EFFONDREMENT DE MESSINE,
EN 1909.
Soit comme passager sur quelque paquebot, soit comme officier de quart sur
quelque navire de guerre, je l’avais tant fréquenté, ce pauvre détroit de Messine! Le
jour, tous ses «alignements» m’étaient familiers, et la nuit tous ses «feux». Il
représentait pour moi la vraie porte de l’Orient; si on le traversait en s’en allant de
France, tout de suite, quand de l’autre côté s’ouvrait l’Adriatique, on se sentait l o i n, et
bien en route pour l’aventure; par contre, au retour il marquait le terme du voyage; dès
qu’on l’avait franchi on se croyait chez soi et on épiait au ciel les premiers indices de
notre mistral français.
Lorsque les hasards de la mer vous y faisaient passer de nuit, c’était un regret, parce
qu’on aurait aimé le revoir; il est vrai, pour rappeler l’Italie quand même, il y restait
l’odeur exquise des orangers; et puis quelque chanson, presque toujours, quelque gaie
sérénade vous arrivait des barques ou de la rive.
Le jour, quel enchantement pour les yeux! Couloir un peu tragique, malgré tout, entre
les cimes tourmentées de la Calabre et l’immense Etna soufflant sa fumée éternelle.
Mais ces témoins des grandes convulsions mondiales se tenaient immobilisés, très
haut en l’air, comme perdus dans le ciel, et, à leurs pieds, la vie s’étalait si confiante et
heureuse, sous une lumière de fête! Au-dessous de la région des neiges, des torrents
et des pierres farouches, les orangers commençaient, formant partout des jardins en
terrasse. Plus bas encore, au bord de cette mer que Ton eût dit inoffensive à jamais,
des villes aux jolis noms de mélodie italienne groupaient leurs maisons, leurs églises,
—et Messine, la plus luxueuse de toutes, alignait à toucher l’eau bleue ses façades
régulières que le soleil avait longuement dorées.
Plus qu’aux autres il nous appartenait, à nous marins de n’importe quelle nation, ce
détroit enjôleur qui, même par les gros temps, au milieu des traversées mauvaises, ne
manquait jamais de nous offrir son abri momentané, une heure de trêve si calme, avec
les parfums de ses vergers, et des musiques, des refrains de tarentelle. La pensée que
nous n’y trouverions plus en ce moment que l’horreur et la mort, nous met tous en
profond deuil.PHOTOGRAPHIES D’HIER
ET
D’AUJOURD’HUI
Au temps de mon enfance, certain beau mois de mai de je ne sais quelle année
lointaine.... A cette époque, c’étaient les débuts de la photographie; les «amateurs» ne
se risquaient point à en faire, et l’une de mes tantes,—la tante Corinne, si douce et jolie
avec ses boucles grises,—qui s’y adonnait dans le seul but de m’amuser, passait pour
une novatrice un peu excentrique. Elle ne connaissait encore que les «positifs» directs
sur verre,—ce qui, d’ailleurs, convenait bien mieux à mon impatience enfantine, car
ainsi je voyais tout de suite la vraie image apparaître. Les modèles (qui étaient en
général ma mère, ma soeur, ma grand’mère, mes autres tantes) posaient au plein air
de ce mois de mai-là, presque toujours en un recoin de notre cour ensoleillée, tout près
de la porte du caveau qui servait de chambre noire; pour fond, il y avait un adorable
vieux mur, tapissé de lierre, de chèvrefeuille et de glycine; pour accessoire, une
banquette aux pierres moussues, où refleurissait à chaque renouveau le même dielytra
rose. Et je me rappelle ma joie, mon émerveillement lorsque, enfermé avec ma
tantephotographe dans l’obscurité du petit souterrain où elle combinait ses drogues
magiques, j’épiais sur chaque plaque nouvelle l’apparition de ces marbrures d’abord
indécises qui, peu à peu, s’accentuaient pour dessiner des visages aimés. L’épreuve
une fois fixée, c’était moi qui, triomphalement, la rapportais à la lumière du soleil,
toujours dans le recoin aux glycines et au dielytra rose, où la famille assemblée
l’attendait.
Oui, mais tout cela n’était jamais que grisailles et, à la fin, je ne m’en contentais plus:
—Dis donc, bonne tante, est-ce que tu ne connaîtrais pas un moyen de faire aussi
sortir les couleurs?
—Oh! ça, par exemple, mon petit!... A moins qu’un diablotin ne s’en mêle.... Et, pour
achever sa phrase, elle fit de la main un geste qui signifiait combien ce rêve était
irréalisable. Cependant je ne perdis pas tout espoir: elle trouverait peut-être, un de ces
jours. C’était déjà si merveilleux, ce qui se passait au fond de ses cuvettes de
porcelaine; un peu plus ou un peu moins, pourquoi pas?
Une fois, comme on me ramenait de la promenade, ma grand’mère, assise à l’ombre
des chèvrefeuilles au fond de la cour, m’appela joyeusement de loin:
—Viens, mon petit, viens!... Si tu savais ce que ta tante a fait! Jamais tu n’as vu rien
de pareil en photographie.
—Quoi?... Qu’est-ce que c’est? Dis vite, grand’mère!...Les couleurs?...
Pas encore les couleurs, non. Mais un portrait «posé» et admirablement venu de M.
Souris, surnommé La Suprématie (un vieux chat très laid, qui m’appartenait en propre).
J’adorais M. Souris, auquel ma grande camarade Lucette avait, par jalousie, donné ce
surnom-là, parce qu’il représentait, disait-elle, mes suprêmes affections. Sous des
dehors sans grâce, c’était une âme supérieure de chat, qui m’aimait d’une tendresse
exclusive; au piano, dès que je commençais d’étudier mes sonates de Mozart, il
reconnaissait mon jeu, et, du fond du jardin ou du haut des toits, accourait pour se
promener harmonieusement sur le clavier. Certes, j’étais content de son portrait,
d’autant plus qu’il avait su prendre une expression souriante et naturelle, et l’épreuve
d’ailleurs était si nette que l’on eût compté les brins de sa moustache. Mais c’est égal,
la phrase de ma grand’mère m’avait fait espérer les couleurs, ces couleurs que je
souhaitais toujours davantage, à mesure que je les sentais vraiment impossibles. Je
restais donc plutôt déçu; ces images grisâtres, à la fin, me lassaient....Et le mois suivant, tante Corinne s’étant aperçue, non sans mélancolie, que le jeu
était usé, remisa pour toujours son appareil au fond d’un placard,—où il est encore,
pauvre chose démodée que je garde à présent par respect, tandis qu’elle-même, la
chère tante-photographe, s’en est allée dormir au cimetière.
Des années ont passé, beaucoup d’années, hélas! Nous sommes en 1909, au début
d’un mois de mai qui est sensiblement pareil à ceux de mon enfance, avec autant de
lumière, autant de fleurs. Et la scène se passe dans le même petit décor resté
immuable, près des mêmes vieux murs tapissés de lierre, où les glycines, qui ont
seulement beaucoup grossi, accrochent leurs mêmes branches, devenues semblables
à d’énormes serpents.
Mais ce n’est plus tante Corinne qui photographie, c’est Gervais-Courtellemont, et il
réalise sur ses plaques le miracle auquel j’avais tant rêvé jadis, le miracle des
couleurs!
L’hiver dernier, à Paris, j’étais allé, non sans défiance, regarder ces vues colorées
qu’il a prises en pays d’Islam et qu’il projette agrandies sur des écrans. Je ne
prévoyais pas quelles seraient ma surprise et mon émotion, devant tout ce qui
m’attendait là: des horizons du désert arabique, me réapparaissant avec leurs sables
brûlés et leurs ciels fauves; d’impénétrables mosquées dont je reconnaissais tout de
suite les colonnades de porphyre, les panneaux de faïence bleue, et les tapis où des
verts de turquoise morte s’entrecroisent parmi des rouges de pourpre; des incendies
de soleil couchant sur les minarets et les toits roses de Damas; Stamboul, les
cimetières d’Eyoub avec la peuplade de leurs stèles dorées et de leurs cyprès noirs,
me donnant le frisson de ces nostalgies soudaines qu’aucun mot n’exprime.... Pour
finir, ce fut un crépuscule au Bosphore, presque la nuit et, au milieu des gris d’un ciel
couvert, un nuage gardant seul des tons encore rosés.—Oh! ce nuage d’on ne sait quel
soir de Turquie, cette chose essentiellement changeante et sans durée, que l’on avait
pu capter ainsi pour toujours, avec son dernier coloris d’un instant, envoyé par le soleil
en fuite!...
Aujourd’hui donc, ce Gervais-Courtellemont qui sait fixer l’éphémère, l’insaisissable
de toutes les fantasmagories, est chez moi: et qui surtout l’a décidé à y venir, c’est
l’Orient que j’y ai transplanté, car il est un fervent de l’Islam. Et, depuis deux jours, il a
pris quantité de vues dans ma mosquée, dans mon logis oriental.—Il a même
portraituré par jeu, non pas ce pauvre M. Souris depuis longtemps défunt, mais la
dame Gribiche, baronne des Gouttières, une vieille chatte que mon fils adore, à peu
près autant que j’adorais La Suprématie.
Lui non plus ne fait autre chose que des «positifs» directs sur verre, et il s’en va les
développer justement dans ce même caveau obscur où je m’enfermais jadis avec tante
Corinne. Parfois j’y descends avec lui, curieux de regarder par-dessus son épaule le
mystère qui s’accomplit dans ses petites cuvettes de porcelaine; mais, au lieu des
monotones grisailles que j’avais connues du temps de mon enfance, je vois naître,
s’aviver peu à peu, sur la glace d’abord blanchâtre et baignée d’un liquide aux
transparences incolores, des mosaïques d’éclatantes couleurs. Les murs de ma
mosquée sont venus se fixer là, comme en des miniatures trop patiemment finies, avec
leurs panneaux en vieilles faïences où les bleus adorables d’autrefois se mêlent à des
rouges de corail que l’on n’imite plus; et aussi les vieux tapis d’Ispahan sur lesquels on
jette des roses qui s’effeuillent, et les couvre-tombeaux en velours d’un vert éteint
brodé d’argent pâle, et les coussins en brocart zébré d’or. Tous ces jeux de nuances
auxquels j’ai amusé un instant mes yeux et que je ferai peut-être changer demain, les
voici fixés sur ces plaques, et fixés sans doute de manière à durer plus que moi-même:il y a pour sûr un peu de sorcellerie là-dedans.
Au sortir du souterrain des manipulations magiques, lorsque nous rapportons les
épreuves à la lumière du soleil pour les juger mieux, c’est toujours dans ce recoin de
verdure et de fleurs, où je me souviens d’être venu tant de fois montrer en triomphe les
modestes oeuvres si imparfaites de tante Corinne. Non, rien n’a changé là, dans
l’arrangement des lierres, des chèvrefeuilles et des glycines; les mêmes variétés de
mousses étendent leurs velours sur les pierres des banquettes.... Mais tous les chers
visages, qui autrefois guettaient ici même mon pas remontant de la chambre noire,
sont cachés et décomposés à présent sous la terre,—et c’est cela, le seul et le grand
changement appréciable dans les ambiances.... En outre, moi qui jadis aurais sauté
d’une joie folle, et peut-être aussi tremblé d’un peu d’épouvanté, si j’avais vu tant de
belles couleurs éclater sur les glaces à images, je reste plutôt impassible aujourd’hui
devant cette merveille....
C’est que, voilà, dans l’intervalle, il s’est passé une chose effarante, plus
implacablement définitive que le soudage d’un couvercle de cercueil: la vie qui, à
l’époque des premières photographies en grisailles, était en avant de ma route, a
glissé vite, vite, sournoisement, sans faire de bruit, sans me laisser de fatigue, comme
sur une pente où tout s’accélère en vertige,—et à présent elle est presque toute
derrière moi, demain elle sera partie; demain je ne percevrai plus ni les couleurs ni le
soleil, et déjà sans doute je commence par m’en désintéresser.
Donc, en présence de la réalisation si complète de ce que j’avais rêvé autrefois
comme l’impossible, je me contente de dire à Courtellemont: «Merci, mon cher ami;
c’est vraiment très bien!»CEUX DEVANT QUI
IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU
{126}Messieurs,
Avec humilité profonde, dans un sentiment de vénération presque religieuse pour
ceux et pour celles que je vais nommer ici, j’essaie d’accomplir la tâche que vous
m’avez confiée.
C’est encore en parlant de moi-même que je commencerai mon discours, et cette
façon de faire, sans doute, rie sera point pour vous surprendre, puisqu’elle constitue,
paraît-il, un de mes défauts coutumiers.
Mais beaucoup d’âmes, en ces temps de vertige, ressemblent à la mienne, et, pour
l’adresser à plusieurs qui m’écoutent ici, je pourrais emprunter à Victor Hugo son
étrange phrase: «Ah! insensé, qui crois que tu n’es pas moi!» Donc, un enseignement
peut-être jaillira pour quelques-uns, lorsque j’aurai dit en toute sincérité comment mon
âme, d’abord ennuyée et hautaine devant cette tâche que l’on m’imposait, est peu à
peu devenue respectueuse et attendrie. A ceux qui sont mes frères par la souffrance,
mes frères par l’orgueil, mes frères par le doute et par le trouble, combien je voudrais
pouvoir communiquer le bien que je me suis fait à moi-même et l’apaisement que j’ai
trouvé, en vivant par la pensée, durant quelques semaines, au milieu de ces simples et
de ces admirables que l’Académie française glorifie en ce jour!
Tous, n’est-ce pas? nous avons fait, au cours de notre vie, quelque bien, ça et là; du
bien qui, en général, nous a donné peu de peine, nous a privés de peu de chose. Et
nous nous sommes magnifiés alors, disant en nous-mêmes: La bonté habite notre
coeur. Comme nous étions loin cependant, loin et au-dessous du moindre, du dernier
de ces apôtres obscurs, dont j’ai mission de vous entretenir! Nous, gens du monde,
quelles que soient nos détresses intimes et cachées, nous restons les favorisés sur
cette terre. Tous, brûlés plus ou moins de désirs inassouvis, d’ambitions, de
convoitises, tourmentés d’irréalisables rêves, nous puisons en notre propre coeur nos
souffrances,—parfois infinies, je le sais bien, mais qui s’atténueraient par la patience et
l’oubli de soi-même. En somme, nous avons la fortune, le luxe, ou bien la fumée d’un
peu de gloire, ou tout au moins les commodités de la vie, nos lendemains assurés, du
bien-être en perspective jusqu’à l’heure de la mort. Ceux dont je vais vous parler n’ont
rien, n’ont jamais eu rien; pour la plupart, ils n’ont plus la santé ni la jeunesse, pas
seulement le pain de chaque jour, et ils trouvent le moyen d’être bons, de l’être
inépuisablement, à toute heure, durant des mois et durant des années; ils trouvent le
moyen d’être secourables et doux, de donner comme par miracle ce qu’ils n’ont pas,—
et, dans leur dénuement sublime, ils sont heureux par la charité....
La charité, que vous m’avez confié la mission, pour moi un peu écrasante, de
célébrer aujourd’hui, je la trouve glorifiée d’une façon définitive et magnifique dans un
livre qui résistera à l’écroulement des religions et de la foi, dans le livre éternel qui
survivra à toutes choses et qui se nomme l’Évangile:
«Quand même, dit saint Paul, je parlerais toutes les langues des hommes et des
anges, si je n’ai point la charité, je ne suis que comme l’airain qui résonne et comme la
cymbale qui retentit.
»Et quand même je connaîtrais tous les mystères et la science de toutes choses, et
quand même j’aurais la foi jusqu’à transporter les montagnes, si je n’ai point la charité,
je ne suis rien.
»Et quand même je distribuerais tout mon bien pour la nourriture des pauvres, et que
je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai point la charité, cela ne me sert à rien.»Oh! ils ont la charité, ceux-ci, tous ces ignorés d’hier, auxquels nous allons offrir
aujourd’hui, avec un semblant d’éclat, de bien insuffisantes récompenses: travailleurs
à la journée accablés par les ans, vieilles servantes que la fatigue épuise, pauvres et
pauvresses, infirmes, paralytiques, auxquels nous faisons en ce moment une trop
mesquine apothéose, avec nos admirations distraites et mondaines, avec un peu
d’argent que nous leur donnons et que, soyez-en sûrs, ils ne garderont point pour
euxmêmes.
Ils ont la charité, et la vraie, ainsi qu’elle est définie par saint Paul, que je veux citer
encore; car il ne suffit pas de faire le bien, il faut surtout le faire comme ils l’ont fait,
d’une façon patiente et tendre, d’une façon aimable et avec un bon sourire....
«La charité, écrit l’apôtre à ses amis de l’église de Corinthe, la charité est patiente;
elle est pleine de bonté; la charité n’est point envieuse; la charité n’est point insolente;
elle ne s’enfle point d’orgueil.
»Elle n’est point malhonnête; elle ne cherche point ses intérêts; elle ne s’aigrit point;
elle ne soupçonne point le mal.»Elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle
supporte tout.»
C’est bien cela. Depuis deux mille ans, la charité n’a point varié, et, telle la
comprenait l’apôtre, telle la pratiquent à notre époque ces êtres d’exception et d’élite
que l’Académie, tous les ans, va rechercher et découvrir, étonnés et confus, dans les
faubourgs populaires, au fond des provinces, dans les campagnes ignorées.
J’ai dit: étonnés et confus,—car ils ont aussi la modestie, et ils sont tous inconscients
de ce que vaut leur coeur. Ils n’ont point sollicité nos suffrages; oh! non, et la plupart
d’entre eux apprendront aujourd’hui seulement, avec stupeur, que nous les avons
distingués. Ils nous ont été désignés d’abord par la rumeur publique,—qui s’égare si
souvent dans ses haines, mais qui si rarement se trompe lorsqu’il s’agit au contraire de
remercier et de bénir. Toute la population d’un village, ou d’un canton, ou d’une
banlieue, s’est unie pour nous dire ceci, par quelque lettre couverte de naïves
signatures: «Il y en a un parmi nous qui n’est pas comme les autres, qui ne sait faire
que du bien à tout le monde, qui est un modèle de douceur et de dévouement; vous qui
donnez des prix de vertu, venez donc y voir.» Alors, l’enquête a été commencée, avec
discrétion, avec mystère, pour ne pas effaroucher le candidat,—et l’enquête presque
toujours nous a révélé une existence admirable.
Cette année, comme tous les ans, il y a eu abondance de sujets, et il a fallu choisir,
opérer, parmi ces héros du sacrifice quotidien, un très difficile triage.... Oh! je voudrais
pouvoir les nommer tous, les élus et même ceux qui auraient mérité de l’être! Mais ce
serait interminable et bien fastidieux. Et puis leurs humbles noms, en général, sont si
plébéiens, si vulgaires et inélégants, que le sourire peut-être vous viendrait à cette
nomenclature.
Non seulement il a été impossible de les récompenser tous, mais de plus, comme le
choix s’est porté sur ceux qui avaient donné au prochain le plus de leur force et de leur
vie, sur les plus éprouvés par les longues patiences et les longs sacrifices, sur les très
usés et les très vieux, plusieurs que l’on venait d’élire sont morts depuis nos séances
du printemps; dans la liste que j’ai là, je vois beaucoup de noms barrés à l’encre, avec,
en regard, l’annotation: décédé.... Mon Dieu, je n’en suis pas en peine, de ces derniers.
Ils s’en sont allés, peut-être, dans quelque région mystérieuse et rayonnante, chercher
des couronnes plus belles que nous n’en saurions donner ici; ou, tout au moins,
jouissent-ils de dormir sans trouble et sans rêve, et de n’être plus nulle part.…

Au premier rang de vos élus, Messieurs, je trouve un prêtre,—un prêtre des environsde Belfort, la ville héroïque,—le Père Joseph, de l’ordre des Barnabites, auquel vous
avez accordé la plus haute des récompenses prises sur le legs de M. de Montyon.
C’est pour celui-là surtout que vous avez cru devoir agir avec mystère, connaissant
sa modestie, et voici ce que nous apprennent à son sujet vos renseignements,
recueillis dans le plus grand secret, comme s’il se fût agi de dépister un malfaiteur.
En 1870, quand éclata la guerre, le Père Joseph, qui s’était déjà signalé par sa
charité dans une petite paroisse de Genève, demanda du service comme aumônier
dans nos armées et se fit envoyer aux avant-postes d’Alsace. Enfermé bientôt dans
Strasbourg, il passa ses jours et ses nuits aux remparts, parmi nos soldats, et gagna,
sous le feu de l’ennemi, la croix de la Légion d’honneur. Quand Strasbourg eut
capitulé, les Prussiens le trouvèrent aux ambulances et l’arrêtèrent; leur général
cependant lui offrit la liberté, qu’il refusa pour s’en aller en captivité au milieu des
prisonniers les plus humbles. Soupçonné d’espionnage par nos ennemis, que
surprenait un dévouement pareil, il fut d’abord cantonné à Rastadt, surveillé de près et
malmené, jusqu’au moment où l’archevêque de Fribourg, le reconnaissant pour un pur
apôtre, le couvrit de sa protection.
«Voulez-vous aller à la mort?—lui écrivit un jour ce même archevêque.—La fièvre
typhoïde sévit à Ulm; déjà deux mille de vos compatriotes en sont atteints, et pas un
prêtre français n’est avec eux.» Quelques heures après, il était à Ulm. Il y resta neuf
mois, nuit et jour au chevet des mourants, sans vouloir ni repos ni sommeil.
Entretemps, il écrivait à ses amis de France, leur demandant de l’argent, des vêtements
chauds, des secours de toute sorte, pour ceux qu’épargnait la contagion, mais que
tourmentaient le froid et la misère. A son appel, les dons arrivaient comme par miracle,
et il distribua, durant cet hiver sinistre, plus de 300.000 francs! L’admiration alors
s’imposa à nos ennemis, qui le voyaient de près à l’oeuvre, et ils lui offrirent la croix de
l’Aigle noir. Mais, de même qu’il avait naguère refusé la liberté, il déclina l’honneur,
demandant, comme seule grâce, que l’Impératrice Augusta voulût bien lui accorder une
audience, et, une fois admis devant la souveraine, il sut obtenir d’elle ce qui avait été
refusé jusqu’à ce jour aux autres sollicitations françaises: le rapatriement immédiat de
tous les prisonniers épargnés par le typhus. Plus de vingt trains chargés de jeunes
soldats prirent la route de nos frontières dévastées, et des centaines d’enfants de
France furent ainsi sauvés par ce prêtre.
La guerre finie, le Père Joseph revint s’enfermer obscurément dans sa petite église
de Genève et consacra son activité aux enfants orphelins ou errants, qu’il groupa
autour de lui, qu’il recueillit dans son presbytère. Cela dura jusqu’au jour où
l’intolérance religieuse le fit expulser du territoire suisse, en même temps que son
évêque. Se séparer ainsi de tous ses fils d’adoption lui causa alors un tel désespoir
qu’il suivit, sans plus réfléchir, une idée héroïque et folle: avec son modeste
patrimoine, d’une trentaine de mille francs, il acheta sur le sol français, tout près de la
frontière, une ferme où il réunit ses chers protégés. Mais, pour nourrir tout ce petit
monde, qui s’était rendu, si confiant, à son appel, il n’avait plus rien; alors, sans perdre
son aisance sereine, il se multiplia, il fit des prières, des prédications, des quêtes.... Il y
a vingt-deux ans aujourd’hui qu’il a fondé, avec cette irréflexion admirable, un
orphelinat de 150 enfants, et jamais ses élèves, sans cesse renouvelés, n’ont manqué
du nécessaire. C’est par centaines qu’il a ramassé, dans la boue des grandes villes,
des petits abandonnés, des petits vagabonds, pour en faire de paisibles laboureurs, ou
bien des missionnaires, beaucoup de braves soldats aussi, ou même de braves
officiers de notre armée.
Tout cela, n’est-ce pas? est bien admirable, et même un peu merveilleux, et il estcertain que, parmi tous ceux dont j’ai mission de vous parler ici, le Père Joseph est
celui qui a rempli la tâche la plus féconde; l’Académie a donc bien jugé en lui
décernant sa plus haute récompense—dont il va faire, d’ailleurs, l’usage désintéressé
que l’on peut prévoir. Mais il a eu pour le soutenir, lui, la grandeur même de son idée et
de son oeuvre, le succès toujours croissant de sa parole d’apôtre; c’est au grand jour
qu’il a vécu et qu’il a lutté. Donc, comme il est un prêtre et presque un saint, son
humilité chrétienne me pardonnera de dire que je m’incline encore davantage devant
les pauvres êtres moins bien doués, plus obscurs, dont je parlerai tout à l’heure, et qui
ont peiné dans l’ombre, à de plus rebutantes besognes.
Cette héroïque folie de fonder des asiles d’enfants, alors que Ton ne possède rien ou
presque rien, est moins rare que l’on ne pense, et, le plus surprenant, c’est qu’elle
réussit toujours! L’Académie, qui en trouve constamment des exemples, a découvert
cette année, à Mary, tout près de nous, dans la Seine-et-Marne, une adorable vieille
demoiselle, appelée du gentil nom de Colombet, qui depuis vingt-cinq ans, sur ses
modestes revenus, entretient un asile d’orphelines, une école gratuite, un autre asile
encore pour les bébés du pays, et qui conduit elle-même tout ce petit monde avec une
bonté et une douceur maternelles.
Une autre sainte fille, plus que septuagénaire, Marie Lamon, accomplit, depuis
vingtcinq années aussi, un miracle de chaque jour dans son orphelinat de Tarbes, fondé,
semble-t-il, envers et contre tous les avertissements du sens commun. Cela a
commencé par un petit abandonné qu’elle a recueilli une fois; ensuite il lui en est venu
deux, puis trois, puis dix, puis quarante. Et voici déjà plus de mille orphelins qui ont été
élevés et placés par ses soins.

Mais, celles qui recueillent ainsi des enfants ont au moins la joie de voir leur visage
et leur sourire, d’épier les promesses de l’avenir chez ces petits êtres qu’elles
façonnent à leur guise, de les suivre plus tard dans le développement heureux de leur
vie....
Et je trouve plus étonnantes encore et plus surhumaines celles qui recueillent les
vieillards, car, de ceux-là, il n’y a jamais rien à attendre, que la lente décomposition et
la mort.
Au nombre de ces dernières est la demoiselle Joséphine Guillon, qui d’abord rêvait
de fonder un orphelinat déjeunes filles, mais qui, à la suite de je ne sais quelle vision
mystique, pendant l’extase d’un pèlerinage, crut comprendre que le Christ lui
demandait un sacrifice plus lourd, et se consacra aux vieux pauvres, aux vieilles
pauvresses.
De la même école, mais d’une plus humble origine, est cette Mariette Favre, qui,
après avoir servi comme domestique pendant vingt ans, reprit sa liberté vers la
quarantaine, dans, le but bien arrêté de consacrer à des vieillards sans foyer ses
petites économies et le reste de ses forces épuisées. Sa première recrue fut une vieille
mendiante aveugle, avec qui elle partagea son unique chambre: une vieille paralytique
ne tarda point à venir s’installer en troisième dans le singulier ménage; puis,
naturellement, la porte étant ouverte, il en arriva d’autres, toujours d’autres.... Et
aujourd’hui plus de cinquante débris humains sont groupés autour de Mariette Favre,
logée dans des bâtiments qu’elle a fait construire avec le fruit de ses quêtes, nourris,
chauffés comme par miracle, on ne sait plus avec quel argent. En admirant tout cela,
on doit renoncer à comprendre. Et il faut être Fange de patience, d’ingéniosité et de
douceur qu’est cette fille, pour gouverner si discordante république; car ces
pensionnaires ont été ramassés Dieu sait où; en arrivant là, les «bons petits vieux»—c’est ainsi qu’elle les nomme—sont pour la plupart insupportables, et, quant aux
«bonnes petites vieilles», inutile de dire que ce sont des pestes. Eh bien! la
communauté marche à souhait quand même; au milieu de tout ce monde, la chère
vieille fille, coiffée toujours de son vénérable bonnet blanc d’ancienne servante, évolue
en souriant, aimable, enjouée; elle calme les uns, elle amuse les autres; tout en
pansant des plaies, en lavant des mains sales, en chassant la vermine des
lamentables chevelures, elle ramène la bonne humeur chez les hargneux et les
sombres. Et puis, sous ses ordres, tout le monde, suivant ses moyens, concourt au
bien-être d’autrui. Tel «bon petit vieux» qui a les pieds encore solides, mais qui est
aveugle, va promener au soleil sur son dos, telle «bonne petite vieille» dont l’oeil est
resté vif, mais qui n’a plus de jambes. Quant au travail, il est réparti, d’une façon
merveilleusement entendue, entre chacun suivant les facultés qu’il conserve; ceux-ci
labourent le jardin aux légumes, ceux-là coupent le bois ou bien mettent des pièces
aux souliers qui s’usent; et des grand’mères paralytiques, dont les doigts sont agiles
encore, tricotent jusqu’au soir, sur leur lit, des chaussettes ou des jupons. Il y a
certainement des jours d’inquiétude dans le phalanstère, c’est quand le pain va
manquer, ou bien c’est, par les temps de gelée, quand s’épuise la réserve de charbon.
Mais la sainte, alors, prend sa robe des dimanches avec son bonnet le plus blanc, pour
s’en aller tendre la main chez les riches—et chaque fois l’on s’en tire!... Oh! il y a aussi
des jours de liesse; il arrive que de bonnes âmes, à l’occasion de certaines fêtes,
envoient quelques friandises, des poulets ou du bon vin; ces jours-là, on s’assemble
pour des repas qui ont la naïve gaieté des dînettes d’enfants, et, au dessert, les «bons
petits vieux» se mettent en frais d’innocentes galanteries, pour les «bonnes petites
vieilles», qui leur chantent des chansons.
Il y a une délicatesse exquise à apporter ainsi, non seulement un peu de bien-être ou
de moindre souffrance, mais encore un peu de joie et de sourire à ces décrépitudes, à
ces lentes agonies, qui semblaient vouées à l’horreur du délaissement et du froid, sur
des grabats solitaires. D’ailleurs, les bonnes magiciennes en cheveux gris ou en
bonnet de linge, qui président à ces choses, paraissent elles-mêmes toujours gaies et
doivent posséder certainement une paix et un bonheur déjà ultra-terrestres, que nous
ne saurions comprendre.


Parmi les prix Montyon, tous les ans nous avons aussi des sauveteurs.
Et il en est un, cette année, qui présente une physionomie bien particulière, un rude
Breton de Port-Navalo, nommé Georges Pouplier; ancien marin, il va sans dire, ancien
second maître de manoeuvre, dont la large poitrine est couverte des décorations les
plus glorieuses: avec la Légion d’honneur et la Médaille militaire, tout un jeu de
médailles de sauvetage en argent et en or,—auprès desquelles paraissent
négligeables tout de croix dont se chamarrent des politiciens ou des gens de cour.
La vie de Georges Pouplier est un long roman d’aventures, qui semble composé par
quelqu’un de nos anciens conteurs français. Il a, pendant des années, promené par le
monde sa vigueur de Celte, nageant, plongeant, comme un dieu marin, dans les
grandes houles glacées des mers du Nord, ou bien dans les eaux équatoriales où les
requins habitent, et toujours ramenant au rivage, ou au navire, des gens qui allaient
périr, marins, femmes ou petits enfants. Ces dernières années, il était aux postes les
plus périlleux de l’Afrique centrale, sous les ordres de mon camarade et ami de Brazza
—un autre héros, ce dernier, que la France ingrate a «jeté par-dessus bord», comme
nous disons en marine.En 4873, tout jeune gabier de l’équipage du Beaumanoir, dans les mers d’Islande, il
avait fait ses débuts en sauvant ensemble un officier et un novice. Et en 1894, enfin, il
termina la longue série de ses sauvetages—il nous pardonnera bien lui-même d’en
soutire un peu, tant c’est imprévu—en repêchant d’un seul coup douze nègres du
Congo.

A côté de ce roi des sauveteurs, l’Académie en a primé nombre d’autres qui se sont
jetés à l’eau, dans le feu, qui ont arrêté des chevaux emportés ou des taureaux
furieux....
A Dieu ne plaise que j’aie l’air de dédaigner ces braves. Mais je fais à leur sujet mes
restrictions, comme j’en ai fait tout à l’heure au sujet du Père Joseph. Dans les choses
admirables, il y a des degrés comme en tout. A la faveur d’un élan superbe, secondé
presque toujours par u/ne impulsion de vigueur physique, on joue sa vie pour sauver
celle d’un autre; cela est beau, je le veux bien, et nous n’en serions pas tous capables;
mais cela n’est pas soutenu, cela n’a pas de durée. Oh! combien je trouve plus
difficiles et plus loin de moi—je puis bien dire plus loin de nous—ces sacrifices,
accomplis avec un visage serein, qui durent des mois, des années, des dizaines
d’années, sans une minute de faiblesse, sans un retour d’égoïsme, sans un
murmure.... Aussi je me sens plus étonné encore, plus respectueux et plus petit,
devant le troupeau habituel des vieux serviteurs, des vieilles servantes, des vieux
ouvriers, des vieilles couturières, de tous les pauvres gens qui sont comme les
abonnés annuels des prix Montyon.

Les vieilles servantes! L’Académie, cette année, en a couronné dix-huit, qui
semblent vraiment des êtres de légende, tant leur abnégation et leur bonté confondent
nos égoïsmes mondains.
Mon Dieu, leur histoire à toutes est à peu près pareille. En général, elles sont entrées
presque enfants dans quelque famille que le malheur ensuite est venu frapper, et alors
elles ont voulu rester sans gages au service de leurs maîtres d’autrefois; peu à peu,
elles leur ont tout donné, leurs petites économies, leur force, leur saine jeunesse de
paysannes, ou même leur beauté,—car plusieurs étaient jolies, aimées, désirées, et
elles ont sacrifié cela aussi, éconduisant de braves amoureux qui les voulaient pour
épouses. Il en est qui se sont mises à travailler fiévreusement à n’importe quel rude ou
ingénieux métier de leur invention, afin de pouvoir rapporter le soir un peu d’argent ou
un peu de nourriture aux anciens maîtres devenus infirmes, qu’il faut encore soigner et
panser avant de s’endormir.
Telle, cette bonne Savoyarde, appelée Claudine Buevoz, qui s’est faite dévideuse de
soie et qui pelotonne sans trêve ses écheveaux, pour nourrir sa pauvre vieille
maîtresse d’autan, aujourd’hui veuve, misérable et impotente.
Telle encore, cette Emilie Aubert, de la Provence, qui s’est improvisée revendeuse
de légumes et-de poulets aux portée de Marseille, pour subvenir aux besoins d’une
vieille douairière et de sa fille, toutes deux malades et sans pain. Elle était née dans
une demi-aisance, cette Emilie Aubert, fille d’un notaire de province qui possédait
quelque bien, et personne n’eût pu prévoir pour elle tant de déchéance et de misère.
Lorsque, après avoir tout perdu, elle se décida à entrer comme gouvernante chez les
nobles dames qu’elle soutie