Regards d'Emma et Lucifer

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Emma est une jeune étudiante qui part suivre ses études au Canada. Elle va y faire la rencontre d'un individu peu ordinaire: le diable. Mais quel diable? Cet obscur personnage parcourt le monde sous le poids d'un ancien fardeau, vivant son incarnation sur Terre comme une punition que les êtres du ciel lui ont infligée. Découvrant son histoire, la jeune Emma va connaître du même coup un autre visage de la société: un système où les cieux et la Terre sont intimement liés. Dans le monde qu'elle perçoit alors, le ciel n'est ainsi pas un immense plafond, mais un vaste univers où les êtres des cieux se soucient du sort de la planète bleue... Pour le meilleur et pour le pire... Dans ce roman empreint d'humour et de suspense, où s'entrecroisent Arès, Lilith, Ka, Adam et Ève autour du couple "infernal" Emma-Lucifer, l'auteure nous propose une réflexion sur les religions, l'humanité, la solidarité entre les peuples et le libre arbitre. Après sa lecture, vous ne verrez plus Lucifer de la même manière. Un roman captivant sur l'ange déchu qui part en quête de la lumière.

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Publié par
Date de parution 16 août 2013
Nombre de visites sur la page 23
EAN13 9782342011067
Langue Français

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Regards
d’Emma et Lucifer Laëtitia Telle










Regards
d’Emma et Lucifer




















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IDDN.FR.010.0118650.000.R.P.2013.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2013


À mes parents et grands-parents

À ma marraine


Sommaire






Introduction ..................................................................... 11

Chapitre 1. Rencontre...................................................... 17
Chapitre 2. Rendez-vous ? .............................................. 69
Chapitre 3. J’ai quelque chose à te dire........................... 97
Chapitre 4. Analyse du monde contemporain ............... 119
Chapitre 5. La fraternité du Soleil................................. 149
Chapitre 6. L’enlèvement 185
Chapitre 7. La chute ...................................................... 211

Épilogue ........................................................................ 255
9


Introduction



À chaque fois qu’un enfant fait une erreur, ses
créateurs, ses parents le sauvent, le mettent en garde et le
remettent dans le droit chemin. Un enfant est dépendant de
ses parents. Il veut son indépendance, mais fait des
erreurs. Il doit en passer par là pour mûrir, grandir. Les
parents voudraient bien qu’il vole de ses propres ailes,
comme eux, mais il ne le pourra qu’en acquérant le sens
des responsabilités.

L’Humain est un enfant. Son ou ses créateurs l’ont
laissé sur Terre livré à lui-même… à première vue. Au cours
de son Histoire, l’Humain est passé par plusieurs phases
d’apprentissage. D’une tribu, l’Humanité est devenue une
civilisation aux multiples visages, courageusement.

Il y a plusieurs milliers d’années, l’Homme vivait de
manière sauvage, en harmonie avec les cycles monotones
de la nature. C’est alors qu’une rencontre bouleversa son
évolution. Des êtres descendirent des cieux. Ils
colonisèrent les Humains sans scrupule et furent même l’objet de
leur vénération.
Ces grands êtres venus de l’espace étaient
impressionnants. De par leur taille, par leurs connaissances
spirituelles et technologiques. En un mot… ils étaient plus
avancés. Les Hommes devinrent leurs esclaves. Ils
accomplissaient le travail donné par leurs maîtres et ne
vivaient que pour les servir. Ils les considéraient comme
leurs dieux, des dieux tout-puissants. Obéir et vénérer
étaient le but dans leur vie, rien d’autre n’importait. Ceux
11 qui les dominaient avaient besoin d’eux pour extraire des
ressources naturelles afin de les exporter vers leur monde.
Ainsi semblait être scellée la destinée des futurs Humains :
vivre et mourir pour servir.

Mais un jour, un de ces grands êtres célestes se rebella
contre son peuple. Il avait créé un nouveau mouvement
politique : l’Ascension. Très charismatique, le peuple fut
ébranlé lorsqu’il éleva sa voix contre le pouvoir en place.
Il reprochait au Président de sa planète, qu’il connaissait
très bien, son archaïsme. Chef de l’opposition, il déclara à
tout le gouvernement : « La domination, c’est dépassé !
Arrêtez d’exploiter ces terriens ! Notre temps est celui de
la communication, nous devons les traiter d’égal à égal.
C’est l’heure du dialogue entre les cultures. » Mais
luimême ne cherchait-il pas le pouvoir ? En se rebellant, il
entraîna l’Humanité dans sa chute.

On le nommait le porteur de lumière.

Il s’appelle Lucifer.

Quelques milliers d’années plus tard, Une jeune fille se
réveilla. Comme ses congénères, elle ignorait tout du
passé lointain de l’Humanité. Emma n’avait que dix-huit ans,
et allait devenir étudiante. Ayant réussi ses examens, en
France, elle avait décidé de se lancer dans une grande
aventure : partir étudier dans une école de commerce de
l’autre côté de l’océan : au Canada.

Lucifer était arrivé à destination, sur une vaste plage
sauvage. Il attendait quelqu’un. Il l’appela :

"J’ai besoin d’entendre le son de ta voix."
Rien ne se produisit.
"Réponds-moi. Parle. Dis quelque chose."
12 L’océan scintillait sous le clair de Lune, impassible.
Sous le coup de la colère, il lança une pierre dans l’eau.
Absence de réponse.
Lucifer se mit alors à genou, la tête inclinée. "Pourquoi
ne me dis-tu rien ?"
Un murmure caressa ses oreilles :
« Que me veux-tu ? lui demanda-t-il
— La même chose que d’habitude, répondit Lucifer.
— Ton temps est écoulé, mon enfant. Tu n’as pas mené
à bien la mission qui t’a été confiée. Je ne te donnerai pas
ce que tu désires. C’est encore un caprice.
— J’ai fait tout mon possible, Mère. Depuis la nuit des
temps je parcours le Monde pour stimuler les humains,
convaincre les puissants ! Je suis fatigué de cet exil qu’on
m’a infligé !
— Nous attendons de toi que tu prennes enfin tes
responsabilités. Ce que tu as entrepris jusqu’à maintenant
n’est pas suffisant pour réparer tes erreurs. Pars. Ne
reviens qu’une fois ta mission accomplie ou ne reviens pas.
— Quelle cruauté !
— Tu ne comprends pas. Il faut que toi aussi, tu aies
une prise de conscience. Les cieux sauront reconnaître tes
efforts, lorsqu’ils seront véritables. Crois-moi. »
Lucifer tourna les talons et se contenta d’un bref soupir
en guise de protestation.
Bien sûr que l’enjeu était important. Mais il pensait
avoir déjà tenté l’impossible. Il avait tout fait pour se
racheter. Les siens semblaient s’en moquer. Ils disaient que
tout cela n’avait servi à rien.
La voix s’était tue, elle était sans doute partie. Il ne lui
restait plus qu’à se remettre en marche. Mais qu’allait-il
bien pouvoir inventer cette fois ?

Un nouveau jour se leva.
Emma était dans ce hall d’aéroport. Elle patientait. Elle
ne demandait pas grand-chose. Seulement un signe.
13 L’indication montrant quel sas il fallait prendre pour
rejoindre son avion.
Ce genre de signes.
Elle avait besoin qu’on la guide.
Emprunter la bonne direction. Faire ce qui était juste.

Voilà, elle était prête. Assise sur son siège, parée au
décollage.
À quoi s’attendait-elle ? Qu’attendait-elle de ce
voyage ? Cette question la harcelait, depuis tout à l’heure.
Voulait-elle vraiment quitter son monde bien tranquille,
abandonner sa petite routine ? L’aventure coûtait ce prix.
Il n’était plus le temps d’hésiter. Elle avait réalisé
qu’elle n’avait plus le choix. Elle avait pris sa décision. Au
point où elle en était, Il n’y avait plus de retour en arrière
possible.
« Envol pour de nouveaux horizons » pensa-t-elle,
donnant ainsi le coup d’envoi pour le grand départ.

Contrairement à son habitude, il avait décidé de ne pas
prendre un siège de première classe. Il n’y avait aucune
raison, juste comme cela. Il suivait toujours son intuition.
« Un peu trop », lui avaient reproché ses semblables.
« Bande de rabat-joie ! » leur avait-il simplement répondu.
Il s’était frayé un chemin avec sa mallette. Il doubla un
petit garçon qui tapait sa sœur avec une corde à sauter,
aida une vieille dame à monter son gros sac dans la soute
au-dessus d’elle, pour se donner un air de parfait
gentleman. Non pas que l’avis des autres comptât à ses yeux,
mais il pensait qu’une bonne apparence ne pouvait que
servir tout intérêt.
Puis il trouva enfin son siège. Il y avait déjà quelqu’un
d’assis sur celui près du hublot. Première contrariété. Cette
place, il la voulait. « Tu n’avais qu’à faire une réservation
plus précise » lui dit une voix dans sa tête. Mais au
moment de réserver il s’était dit que de toute façon, le hasard
14 était toujours de son côté. Qu’il aurait ce qu’il désirait.
« Une illusion de plus » se dit-il alors.
En y réfléchissant, pendant qu’il déposait sa mallette
sur le siège, il réfléchit : « après tout, quand on veut
vraiment quelque chose, il faut se donner les moyens de
l’obtenir. »
« Mademoiselle, cela vous dérangerait-il d’échanger de
place avec moi ? J’aime beaucoup regarder les nuages
pendant que je vole.
— À vrai dire, c’est aussi mon cas. Excusez-moi, je
préfère garder ce siège.
« Évidemment » pensa-t-il. Il était un peu vexé, mais
bon il était assez mûr à son âge pour ne pas s’arrêter à ce
genre de détails. « Ce n’est pas grave »
« Il est un peu déçu » se dit-elle. « Amusant. »
— Si vous y tenez vraiment, se ravisa-t-elle on peut
partager.
— Comment cela ? S’étonna-t-il.
— Enfin je veux dire, se rattrapa Emma en esquissant
un sourire, la moitié du trajet chacun.
— Entendu. »
Un arrangement qui tentait de contenter tout le monde.
15


Chapitre 1.
Rencontre



Une fois l’avion arrivé à haute altitude, Emma sortit la
brochure de son école, car une fois arrivée elle devrait
décider quels cours elle allait prendre. Elle s’appliqua
donc à lire chaque descriptif. Lucifer, lui, ouvrit un journal
conservateur : Les courses du citoyen.
Les secondes passaient, puis les minutes. Ils lisaient
tous les deux côte à côte, sans se préoccuper de ce qui se
passait autour d’eux. Pourtant, ce n’était pas le calme plat :
un bébé braillait, deux adolescents devant eux
commentaient bruyamment le match sportif de la veille et une
vieille dame ronflait paisiblement. Soudain, Emma eut la
curiosité de voir ce que son voisin lisait. Elle jeta un coup
d’œil, discrètement, mais quand elle aperçut le nom du
journal elle ne put s’empêcher de lever les yeux au plafond
en signe de désapprobation.
« Quelque chose vous ennuie ? demanda Lucifer.
— Non, non pas du tout, dit Emma, hypocrite, un peu
gênée qu’il l’ait surprise.
— Vous avez quelque chose à reprocher aux courses du
citoyen ?
— Non… si ce n’est leur point de vue conservateur,
étroitement lié au pouvoir actuel.
— Et que reprochez-vous au pouvoir actuel ?
— Vous êtes bien curieux je trouve. Je ne vais pas
parler politique avec quelqu’un que je ne connais pas.
Lucifer hésita un instant, puis prit, comme souvent, le
parti de mentir.
— Je m’appelle Edward Calitaggion.
17 — Vraiment ? demanda-t-elle en lui lançant un regard
perçant.
— À qui ai-je l’honneur ? Vous êtes Mademoiselle…
— Flocon, répondit-elle.
— Enchanté.
Les présentations étaient faites. Emma tourna la tête
vers le hublot, et regarda les nuages en dessous d’eux.
— Nous voici au Paradis, murmura-t-elle.
— Croyez-moi, assura Lucifer, le paradis ne ressemble
pas à ça.
— Et qu’est-ce que vous en savez ?
— Je n’en sais rien. C’est quelque chose dont je suis
sûr.
— Et comment voyez-vous le paradis, alors ?
Lucifer réfléchit, puis dit en souriant :
— Si je vous le disais, je vous gâcherais la surprise.
— Évidemment… répondit-elle sur un ton ironique.
— Je vous souhaite d’attendre longtemps avant de le
découvrir.
— Je ne suis pas pressée. »
« Tant mieux », pensa-t-il. Sa jeune voisine avait toute
la vie devant elle. Quand à lui… il avait malheureusement
l’éternité. Et une mission, qui ne le quittait pas. Il avait
rarement le temps de profiter de la vie, finalement,
contrairement à sa réputation.
Il ne s’attardait jamais sur ce que faisait le commun des
mortels. Lui, ne s’intéressait qu’aux puissants. C’était son
boulot à temps plein. Mais, pour une fois, sans aucune
raison, il prit le temps de dévisager la personne qui était
auprès de lui. C’était une jeune fille aux cheveux bruns et
aux yeux bleus. Elle était seule. Un peu jeune pour faire
un si long voyage par elle-même. Plusieurs questions
vinrent à Lucifer, en une fraction de seconde. Qu’était-elle
venue chercher au Canada ? Pourquoi avait-elle quitté la
France ? Qui l’attendait à son arrivée ? Mais qu’importe
après tout ces questions sans réponses. Il n’allait pas
18 commencer à s’occuper des affaires des autres, et
certainement pas à jouer les nounous !

L’avion continuait à voler en direction du Canada.
Lucifer ferma les yeux quelques instants. Quelle serait la
prochaine étape ? Quelques heures plus tôt à peine, il se
trouvait en compagnie de sa mère. Il se rappelait sa
présence, son parfum, le parfum de l’eau.
Il s’imaginait marchant sur la plage. Tandis que les
vagues se rapprocheraient de lui, il avancerait lentement, pas
après pas, et sentirait soudain l’eau toucher sa peau. Il
tremperait l’orteil, la paume du pied, la cheville, les
jambes, et finalement son corps tout entier.
Chimère. Lucifer se perdait dans un songe, sans espérer
quoique ce soit de la vie. Il respirait la rancune, le
désespoir. On avait collé à lui une mission, en guise de
rédemption. Pour réparer l’irréparable, son ultime péché.
C’était un énorme poids avec lequel il vivait depuis le
commencement, le début. Les humains le connaissaient
sous le nom de Satan, ou Lucifer, le diabolique, mais
aucun n’avait idée de ce qu’il avait fait, de ce qu’il leur avait
fait, ou de qui il était vraiment. Il en allait mieux ainsi,
sans doute. Lucifer n’avait pas honte, mais, il n’avait plus
d’espoir. Il aurait voulu que tout se termine, toute cette
machine, la vie…
« Que voulez-vous comme boisson ? demanda l’hôtesse
de l’air.
— Un thé au citron, s’il vous plaît, dit Emma.
— Pour moi ce sera un jus de tomates, fit son voisin. »
Emma se tourna vers lui un instant. Il était grand, brun,
les yeux à la fois turquoises et d’un gris obscur. Il venait
d’attraper son verre de jus, qu’il regardait avec envie. Elle
le regarda approcher lentement ses narines de l’odeur
tomate, en fermant les yeux, comme si plus rien n’existait
autour de lui. Il avait l’air d’appartenir à un autre monde,
malgré son allure discrète, chic et sobre. Qui était-il ?
19 Un homme comme les autres, qui avait certainement un
travail, une ambition, un passé, et un avenir.
Lucifer sentit le regard perplexe de sa jeune voisine se
poser sur lui. Mais il fit mine de ne pas s’en apercevoir.
Cela ne le dérangeait pas. Quoiqu’elle put s’imaginer sur
son compte, elle ne pouvait être que très loin de la vérité,
vraisemblablement à des années lumière. Il était célèbre,
mais avait tout le temps l’impression de n’être personne. Il
était un mythe cousu de la peur des hommes. « Je ne suis
que celui qu’on veut que je sois, un diable bien peu maître
de lui-même », pensa-t-il. Et il ferma les yeux, le goût de
son jus de tomate dans la bouche.

Emma scruta le ciel, à travers le hublot. Ils étaient
toujours au-dessus des nuages, presque sur un tapis de neige.
Elle pensait en même temps à son futur. En avait-elle un,
dans cette école de commerce ?
Elle ne pouvait plus reculer. Et cette expérience allait la
faire grandir, quelqu’en fût l’issue. Son voisin avait l’air
d’un homme d’affaires. Sûr de lui, ce monsieur
Calitaggion devait certainement se frayer un chemin dans le
monde du profit. Avec, comme but, construire, négocier
ou parier, qui sait ? Faire de l’argent, toujours plus, en
écrasant sur son passage parce qu’on croit être le
meilleur…
Elle eut un soupir de désapprobation.
Lucifer, qui n’était bien évidemment pas ce qu’il
semblait être, fut sorti de ses songes par cette moquerie
indélicate, une seconde fois. Il fronça les sourcils et
demanda :
« Qu’y a-t-il, mademoiselle Flocon ?
— Rien je… bafouilla-t-elle.
Elle se tut et tourna la tête, mais il insista :
— Vous au moins, on peut dire que ce n’est pas le
courage et l’honnêteté qui vous étouffe !
20 Alors elle se retourna brusquement et le regarda, avec
un regard noir profond, menaçant, en tout cas
véritablement mécontent.
— Vous ne me connaissez pas. Je vous conseille de me
parler sur un autre ton !
Cette soudaine vive hostilité surprit Lucifer. Il s’en
amusa.
— Et sur quel ton faut-il que je vous parle, Miss ?
— Avec respect. Mais cela m’étonnerait que vous
sachiez comment faire.
— Et pourquoi donc ?
— Eh bien…
— Oui ?
— Vous… Vous n’avez pas l’air d’une personne pleine
d’attention pour les autres.
Lucifer éclata de rire.
— Vous avez des idées bien arrêtées, jeune fille. Vous
dites simplement cela parce que je suis en costume, que je
suis bien coiffé, sérieux, et que j’ai l’air d’être dans les
affaires. Vous êtes quoi ? Une altermondialiste d’extrême
gauche et écolo, étudiante en psychologie ?
— Pas du tout. Je vais entrer dans une école de
commerce. Et ce n’est pas à votre façon de vous habiller que je
vous juge mais à votre regard.
Toc ! Ce n’était ni gentil, ni entièrement vrai, mais tant
pis. Monsieur se donnait des grands airs, il fallait bien lui
rabattre le caquet.
— Vous savez ce que je lis dans vos yeux, moi ?
— Dites-moi tout. »
Et elle loucha.
Edward Calitaggion eut un léger rire. « Sacrée gamine,
pensa-t-il. Si elle savait à qui elle avait affaire, elle
prendrait certainement les jambes à son cou ». Emma était
contente d’elle. « Il ne faut pas que je fasse cela trop
souvent. Sinon, un jour, mes yeux resteront bloqués ! »
21 L’hôtesse de l’air les interrompit en leur distribuant
leurs plateaux-repas.
« Riz et Poulet au curry ! » Pas mal ! s’exclama Emma.
Lucifer regarda sa jeune voisine contempler son repas
frugal. « Elle s’enthousiasme de peu… », Pensa-t-il.
Contrairement à Emma, il trouvait le plat bien maigre.
Quelle idée avait-il eu de se prendre une place bon
marché ! Lui qui était habitué à côtoyer les hommes de
pouvoir, les seuls qui l’intéressaient, il se retrouvait
aujourd’hui en plein milieu du bas peuple. Un bébé non loin
de là braillait toujours, et des enfants se disputaient. «
Arrêtez de piailler ! » pensa-t-il. Heureusement, il n’avait
jamais eu d’enfants. Il n’aurait su quoi en faire. Les
femmes qu’il avait rencontrées au cours de sa vie non plus,
d’ailleurs. De plus, supportant mal sa réputation, il ne
souhaitait pas l’imposer à un fils… ou une fille. « L’enfant de
Lucifer » aurait été diabolisé, comme lui. Il aurait dû vivre
en permanence dans le mensonge, pour se cacher, cacher
qui il était. Ce n’est une vie pour personne. De toute
manière il n’en voulait pas. C’était un solitaire, pas un père.
Qu’allait-il faire une fois arrivé à bon port ? Continuer sa
mission, bien sûr, car il n’avait pas le choix. Mais par où
commencer ? Il avait d’énormes ressources, beaucoup de
capacités. Il pouvait aisément tout faire. Mais le plus
difficile restait de trouver ce qui était juste. Enfin, d’après les
humains, ce n’était pas vraiment ce qu’il était censé faire.
Ils pensaient tous que peu lui importait le sens. Sa
réputation était faite : on le disait vicieux, roi des enfers, diable
destructeur. Et, puisqu’il en était ainsi, Lucifer n’allait pas
revenir là-dessus. En réalité, jouer les gros durs, cela
l’arrangeait et constituait sa force. Les autres le
redoutaient, le fuyaient au premier battement de cil, à visage
découvert. Il pouvait tout contrôler. Ou presque, car un
adversaire lui résistait encore : la vie.
La vie qui passe, la vie qui pousse, la vie qui saisit,
empoigne, serre très fort, jusqu’à ce que plus personne ne
22 puisse se passer d’elle. Sauf exceptions. Comme lui. La
vie l’empoignait, certes, mais il se battait contre elle.
Même si on lui disait toujours « suis le courant », sa
réaction première, primitive, était un sprint en sens inverse. En
bref, il avait quelques problèmes avec la vie, ainsi qu’avec
la logique. Pour lui rien n’était logique. La raison ? Il ne
connaissait pas. Pour lui, seuls l’instinct et l’intuition
devaient dicter ses pas. En définitive, contrairement à ce
qu’il revendiquait, il nageait à contre-courant. Mais
pourquoi ? Parce qu’il était le fruit d’une malédiction. Lucifer
qu’on a appelé le libertin n’était plus vraiment en liberté.
L’avait-il été, un jour ? Libre…
Oui, un jour il avait été libre. Tellement libre, qu’il
pouvait voler. Et maintenant, il avait besoin d’être dans ce
fichu avion pour se déplacer…
Une perte de temps. Mais quel temps ? Il avait
l’éternité. Ce n’était pas comme sa jeune voisine.
Savaitelle qu’elle pouvait mourir à tout moment ? Peut-être dans
cinquante ans, demain ou aujourd’hui… Qui sait ? Lucifer
la regarda. Elle était plongée dans ses pensées. « Elle
rêve… » se dit-il.
Emma fixait le siège devant elle. Tout à coup, « clac ! »
une main la ramena à la réalité.
Lucifer avait claqué des doigts juste devant ses yeux.
« Vous m’avez fait peur ! s’indigna-t-elle.
— Vous vous étiez perdue dans les nuages.
— On dirait que vous vous ennuyiez sans moi.
— Non je vous rends service, c’est tout, répondit
Lucifer. Il faut savoir redescendre sur Terre.
— Je ne me vois pas vivre sans rêves.
— La réalité finit toujours par nous rattraper.
— Vous n’avez plus de rêves ? demanda Emma.
La question le désarçonna. Il réfléchit. Depuis des
milliers d’années il était tombé dans un engrenage. Il n’avait
plus ni la force ni l’envie de convoiter, de poursuivre, un
rêve. On le disait enclin aux plaisirs éphémères, à la
tenta23 tion. Tenter. Se laisser tenter. Ce n’était pas vraiment Son
Rêve. On l’appelait seigneur de l’ombre, empereur des
ténèbres. Parce que cet individu était ténébreux, ténébreux
comme la nuit.
— Poursuivre ses rêves… marmonna le maudit diable,
C’est un idéal qu’on a lorsqu’on est jeune, mais en
grandissant les obligations nous freinent.
— Rien n’interdit de rêver, trancha sa voisine.
— En ce qui me concerne, le temps des rêves appartient
au passé, continua-t-il.
— Et pourquoi donc ? demanda Emma.
— La vie m’a ôté le goût de rêver.
— Juste comme ça ? D’un seul coup ? Mais pourquoi ?
dit-elle, vraiment curieuse.
— Je n’ai pas vraiment d’explication. La vie a ses
raisons que la raison ne connaît pas.
— On dit plutôt : « Le cœur a ses raisons que la raison
ne connaît point », non ?
— Les mots ne sont que des mots, dit Lucifer. Ils ne
valent plus beaucoup aujourd’hui. Les images sont toujours
plus puissantes. Elles marquent davantage. On peut dire
des bêtises grosses comme des montagnes, avec un décor
doré, un bon maquillage, un peu de conviction, et ça passe.
— Je pense que les mots sont toujours importants,
déclara la jeune fille. Car c’est avec eux qu’on règle un
conflit. C’est quand il y a un dialogue que les gens
trouvent une issue à leurs problèmes.
— Vous vous trompez. Ce n’est pas exactement
lorsqu’il y a dialogue, mais plutôt lorsqu’il y a
communication. Et il y a plusieurs formes de
communication. Les mots bien sûr, les images, mais aussi le toucher
ou les odeurs… Donc les mots sont loin d’être
indispensables. On leur a désormais trouvé des substituts, plus
subtiles. Quand vous regardez la télévision, ou allez voir
une pièce de théâtre, par exemple. Le présentateur ou le
comédien peuvent dirent des mots percutants, qui ont un
24 sens ou une raison profonde, pour autant s’ils le disent
avec nonchalance, sont fatigués ou bafouillent, le sens sera
perdu car le spectateur détachera son attention. Il
commentera dans sa tête les habits de la personne, pensera aux
corvées qu’il lui reste à faire le lendemain ou encore
zappera. On accroche donc d’abord avec une image, puis
ensuite avec les mots. On est toujours attiré par le
contenant avant le contenu. »

La voix de l’hôtesse de l’air interrompit leur
conversation : « Mesdames et messieurs votre attention s’il vous
plaît nous allons traverser une zone de turbulence.
Veuillez maintenir votre ceinture attachée et rabattre votre
tablette sur le siège avant. »
« Accrochez-vous ! », dit soudain Lucifer à sa jeune
voisine.
Mais qu’est-ce qui lui prenait d’avertir cette fille ? Ne
pas se préoccuper des autres, se centrer uniquement sur
soi, seules lignes de conduite. Il ne fallait pas qu’il dévie
sa propre trajectoire. Peu lui importait qu’elle s’accroche
ou non, peu lui importait sa petite vie insignifiante.
Réellement. Ils n’avaient aucun lien. Lucifer n’avait de réel
lien avec aucun homme, ni avec aucune femme sur Terre.
Les humains, il les regardait du haut de son mètre
quatrevingt-dix. Hautain. Dédaigneux. Sans pitié. Sans attente.
Avec déception. Alors, si la jeune Emma à côté de lui,
avec qui il avait discuté pendant le vol, n’avait pas le
réflexe de s’accrocher, il laisserait sa douce tête s’écraser
violemment contre le siège avant. Sans la retenir. Sans
faire un seul geste. Juste comme cela. Parce qu’il en était
ainsi… Parce qu’il devait rester égal à lui-même. Parce
que tel était son rôle. Paraître tel qu’on voulait qu’il soit. Il
devait paraître tel qu’on voulait qu’il soit.
L’avion s’approchait de la zone de turbulence. Tous les
passagers avaient attaché leur ceinture. Emma s’agrippait
fermement à son siège. Le danger n’était pas très
impor25 tant, mais, mieux vaut prévenir que guérir. Elle tenait à la
vie. Les secousses commencèrent. Mais elles furent de
courte durée. Quelques passagers avaient fermé les yeux,
d’autres avaient retenu leur souffle.
Emma jeta un coup d’œil à son voisin. Il était
tranquille, d’un calme plat, froid, glacial, que rien n’aurait su
perturber. Lucifer se tourna vers elle et dit tout haut : « Eh
bien, on est encore vivant… » Elle sentit une pointe de
regrets dans le ton de sa voix. Aurait-il voulu en finir ?
Aurait-il voulu que le contrôle de l’appareil échappe au
pilote ? La jeune fille observa son regard. Il semblait
mélanger amertume, cruauté et même volonté de destruction.
Il avait donc… « Un air un peu malfaisant », pensa tout
d’un coup Emma. Puis elle soupira, et se dit : « Mais
qu’est-ce que je raconte ! »
En réalité, Lucifer était effectivement déçu. Cela
n’avait été qu’une petite secousse. Il aurait voulu que
l’avion s’écrase et que tous ces gens meurent. Simplement
pour voir si lui s’en serait sorti. Cela lui était bien égal, le
sort d’une poignée de vies… Pourtant n’avait-il pas dit à
sa voisine : « Accrochez-vous ! » ? L’espace d’un instant
il avait été presque protecteur. Mais ce n’était absolument
pas dans ses habitudes. Ce n’était pas ce qu’il était censé
faire. Et puis voilà qu’il voulait que l’avion s’écrase,
comme un diable en fin de compte… La raison était
simple : il avait acquis au cours des siècles une tendance
certaine à l’autodestruction. Cela faisait des siècles qu’il
ne demandait plus qu’à mourir. Mais Dieu, s’il existait, ne
voulait pas de lui. Lucifer était condamné à vivre et cela
lui semblait être la pire des sentences…
Il regarda Emma. Ah ! La jeunesse… Selon les
rumeurs, il serait bien capable de la manger. Toute crue.
Qu’en était-il ? Qui peut dire qu’il connaît le diable ?
Personne, en fin de compte… Pas même sa mère. Cette mère,
qui l’avait abandonné, comme les autres. De toute façon il
était grand, maintenant. Grand et vieux. Vieux de quelques
26 millénaires. Il était condamné à rester sur Terre, tant que
sa mission n’était pas terminée. Une mission impossible. Il
avait commis un crime, et ne s’était toujours pas repenti.
« Je ne me repentirai pas ! », avait-il clamé à ses juges,
dans les cieux. « Eh bien, puisqu’il en est ainsi,
maintenant que tu y es, tu y restes ! », lui avaient-ils répondu.
Il les trouvait bien sûrs d’eux, ses juges, perchés
làhaut. Ils étaient bien loin de ce qu’il avait pu vivre tout ce
temps. Il y avait désormais entre eux un mur, ou plutôt un
plafond, l’un étant en bas, les autres étant en haut. C’était
un plafond hermétique. Et aucun des deux camps, Lucifer
dans l’un, la Fraternité du Soleil dans l’autre, aucun des
deux camps ne voulait le percer.
La Fraternité. Comme son nom l’indique, elle
regroupait des gens fraternels entre eux. Mais pourquoi
avaientils été si impitoyables ? Encore une fois : ne jamais
prendre Lucifer en pitié. Il avait l’air de n’être qu’un vagabond
errant, mais il pouvait jouer à tous un mauvais tour, il
pouvait être capable de tout… Il y avait bien une raison
pour laquelle on l’appelait démon, non ? Pour le moment,
Emma n’avait rien à lui reprocher, si ce n’était son
penchant pour les courses du citoyen.
La Fraternité du Soleil était composée de gens
soidisant illustres. Lucifer sentait qu’ils le méprisaient, même
s’il avait été l’un des leurs. Il les détestait pour ce qu’ils
avaient fait. Le sort de milliards d’Êtres dépendait de leurs
actes. Ils étaient anciens. Plus anciens que la création du
Monde. Ils étaient les protecteurs de la Planète bleue. Ils
promouvaient l’unité, la cohésion, le pardon, et l’harmonie
au ciel et sur Terre. « Ils auraient pu au moins appliquer
les principes qu’ils prêchent avec moi, au lieu de me
laisser à l’écart ! » rageait Lucifer.
Il était prisonnier du temps, et prisonnier de lui-même.
Il cherchait en vain, depuis toujours, la clef pour pourvoir
quitter sa cellule, et retourner d’où il venait. Mais elle
demeurait introuvable. Si seulement au moins il avait une
27 clef pour lui éclaircir les idées, il comprendrait peut-être
pourquoi il en était arrivé là.
Emma lui tapa l’épaule :
« Excusez-moi, il y avait une bestiole sur vous, elle
nous tourne autour depuis tout à l’heure et je voulais nous
en débarrasser. Je me demande comment elle est arrivée
là…
« Quelle redoutable petite Humaine tueuse de
moucherons ! », s’esclaffa Lucifer, nageant dans l’ironie.
— Vous l’avez eue, au moins ? lui demanda-t-il.
— Non, elle m’a échappée.
— Vous avez de la chance que je ne sois pas un grand
défenseur de la nature…
— Vous n’en avez effectivement pas l’air.
— Qu’est-ce que je suis censé comprendre ? répliqua
Lucifer, piqué au vif.
— Mais rien du tout ! Il n’y a rien à comprendre,
s’exclama Emma.
— Exprimez-vous, dit-il sèchement, tendu. Ou, pas de
sous-entendus, mademoiselle, s’il vous plaît. »
Ils restèrent tous deux assis côte à côte, silencieux,
pendant quelques secondes, puis le diable, réalisant qu’il
s’était énervé un peu démesurément, rompit le silence,
avec un ton mielleux :
« Est-ce que j’ai l’air si méchant que cela ?
Emma hésita un instant, puis dit :
— Je suppose que non.
— Ah, vous voyez, s’exclama Lucifer, satisfait et
content que son masque voyageur gentil, chic et poli fasse son
petit effet.
— Ce n’est pas une question d’apparence. Ce que je
rejette en vous, je ne l’explique pas.
Elle le cloua sur place, avec sa franchise.
— Ce que vous rejetez en moi ? C’est-à-dire ?
l’encouragea Lucifer d’un ton faussement doux, qui
laissait tout de même transparaître un agacement profond.
28 — Je vous l’ai dit ! se défend Emma, Je ne l’explique
pas ! Je ne vous connais pas et pourtant j’ai l’impression
que quelque chose en vous ne tourne pas rond… »
« Il m’a demandé d’être honnête, alors je suis
franche ! », pensa-t-elle.
« Alors comme ça, on trouve que je ne tourne pas
rond ? rageait Lucifer intérieurement. Oui, je ne tourne pas
rond, on me dit souverain du mal, petite sotte, comment
veux-tu que je tourne ? »

Tous deux replongèrent dans leurs préoccupations
personnelles. Lucifer se demanda ce qu’il aurait fait s’il
n’avait pas eu cette condamnation. Il n’aurait pas pu aller
retrouver la Fraternité, leurs liens s’étaient déchirés et
même brisés à tout jamais, lui semblait-il. Se serait-il pris
des vacances dans un monde autre que la Terre, dont il
était maintenant assez dégoûté ? « Des vacances ? Mais
pour quoi faire ? » Les gens le prenaient pour un
mollasson qui goûtait à tous les plaisirs. En vérité il était bien
loin de la plage et des cocotiers. Mais il n’y pouvait rien.
À moins peut-être d’achever sa mission pour retourner sur
sa planète d’origine, Vénus. Là-bas le temps s’écoulait
différemment.
Il se permettait, de temps à autre, de consulter des
Initiés. Il y en avait partout en ce monde. Dans les
montagnes, sur les côtes, dans les cités, à la campagne…
Ils étaient rouges, noirs, jaunes, blancs, marrons. Tous ces
initiés étaient connectés à l’Univers. Ils questionnaient
l’Univers et l’Univers leur répondait. Ils donnaient et
recevaient. Ils vivaient en communion avec le Monde qui les
entourait. Et, surtout, ce que Lucifer appréciait chez eux,
c’était qu’ils ne jugeaient jamais. Il se présentait devant
eux sous son masque de souverain puissant de la
destruction, mais il ne les effrayait pas et, toujours, chaque Initié
lui disait, comme il aurait dit à n’importe quel autre
individu : « Entre ! ». Ils savaient que, même en laissant entrer
29 chez eux le représentant du mal absolu, ou plutôt un être
accablé par le désespoir et la culpabilité, ils ne seraient
jamais contaminés. Car leurs âmes étaient fortes. Un
million de Lucifer n’aurait pas su les faire fléchir. Alors
Lucifer entrait, et à chaque fois, avec la même sensation.
La sensation qu’il était dénudé. Plus de protections, de
carapaces, plus d’armure non plus, seulement un poids
énorme qui pesait sur ses épaules. Tel était le prix à payer
pour pénétrer dans la tanière de l’Initié. Assumer qui on
était et ce qu’on avait fait auparavant. C’était comme cela
que Lucifer devait écouter ce que le Sage avait à lui dire.
Les Initiés lui donnaient de précieux conseils, de sages
conseils, orientés vers le Bien. Mais jamais ils ne lui
donnaient ce qu’il était venu chercher, jamais ils ne lui
délivraient ce qu’il était venu trouver, LE Secret.
Comment sortir de cette galère ? Comment en finir ?
« Le Monde n’a pas besoin de moi pour être mauvais, il
l’est tout seul. La Terre est tellement salie, dégradée,
gâchée par ces bons à rien d’Humains ! », s’indignait-il, avec
la fougue qui lui restait. Les Initiés essayaient de l’apaiser,
de calmer sa colère et sa haine. Ils le recentraient comme
ils l’auraient fait pour n’importe qui, sans jamais aucun
jugement. Mais ils n’étaient pas ses sbires. Ils n’étaient
pas à ses ordres. Ils ne donnaient que ce qui était juste de
donner, pour l’équilibre de l’Univers. Eux employaient
l’énergie positive. Le mal n’avait pas d’emprise sur eux. À
chaque fois qu’il leur rendait visite, l’empereur des
ténèbres en ressortait différent, avec le sentiment de renouveau
qu’il pourrait faire un pas après l’autre sans ressentir le
poids considérable de sa culpabilité. Mais le passé revenait
toujours à la charge, et chaque visage croisé, chaque
murmure, chaque bruit lui rappelaient son acte. Il était sur
Terre, mais il était aussi en enfer.
« Plus jamais je ne pourrai retourner aux cieux », se dit
Lucifer.
30 « Mais, tu y es ! », répondit une voix dans sa tête. Le
diable pencha sa tête devant Emma pour apercevoir les
nuages à travers le hublot. Tout baignait dans le soleil, la
Lumière. Oui, il était bien au ciel !
« Voulez-vous qu’on échange de place ? demanda
Emma, le voyant tenter de regarder le ciel.
— Pardon ?
— Oui, on avait dit : la moitié du trajet chacun.
Lucifer, content de cet accord qu’ils avaient passé,
acquiesça :
— Entendu. »
Et ils échangèrent leurs places.

Lucifer était du côté du hublot. Il regardait la Terre, vue
du ciel, en repensant au temps qui passe, au temps qui
l’avait conduit à devenir qui il était aujourd’hui.
Il était haï, ou adulé. Beaucoup d’êtres s’étaient jetés
désespérément dans le mal pour attirer son attention. Ils
avaient commis des crimes pour lui, en son nom, pour
tenter de s’attirer sa puissance. Mais Lucifer s’en moquait
royalement. Ils ne reçurent qu’au mieux son mépris, au
pire, son indifférence. Ils avaient fait tout cela pour rien.
Des cultes sataniques s’étaient organisés pour lui, pour sa
gloire. Mais ses adeptes ne savaient pas réellement qui ils
vénéraient. Ils ne le connaissaient pas, et ne le
connaîtraient sans doute jamais. Ils invoquaient la magie noire.
Lucifer n’en avait que faire. Cette magie-là, c’était la
magie de la vase, des marécages. Juste une forme de
perversion qui souille ce qu’elle touche, et rend les choses
sans valeur. Non, il y avait une autre magie, qui avait
beaucoup plus de portée, beaucoup plus puissante, qui
manquait cruellement à Lucifer. Celle du cœur. Il osait à
peine la nommer de peur que les mots ne se tuent dans sa
bouche maudite.
Tandis que ses admirateurs erraient en solo, en duo ou
en groupes, plongeant dans leur côté démoniaque, et
31 croyant suivre ses traces, Lucifer éprouvait du dédain pour
chacun d’eux, de toute manière ! Il méprisait tout. Les
fourmis et leur cohésion. Les hippopotames et leur
indolence. Les goélands, qui appartenaient au ciel. Et… ces
sales Êtres Humains.
Une seule créature échappait à cette règle du mépris : le
Serpent. Qu’est-ce que Lucifer pouvait bien trouver à cet
animal qui sifflait la malice… ? Oui, la malice, justement.
Il était le « grand malin ». Le serpent était donc parfait
pour devenir son animal de compagnie. Il était le symbole
d’une histoire lointaine. Lucifer était attaché à lui, mais il
n’éprouvait aucune « tendresse » pour lui, mot qu’il avait
rayé de son vocabulaire. Seulement une affinité, une
complicité particulière. Rare chose à laquelle il s’attachait.

Il était plus que résigné : il avait abandonné, il voulait
en finir.
À moins qu’il y eût une autre issue que la mort… Mais
Lucifer n’en voyait pas. On lui interdisait les cieux et
vivre, quasiment immortel, sur Terre, était un enfer.
Pour lui, tout était banal. Rien ne le touchait. Le temps,
les disputes des gens, les injustices, les malheurs… Il ne
faisait que mépriser chaque chose, chaque bête, chaque
Humain sur son chemin.
En y réfléchissant bien, il réalisa que cette petite
humaine lui changeait les idées. Alors Lucifer relança la
conversation :
« Qui vient vous accueillir à l’aéroport ?
— Pourquoi me demandez-vous cela ? râla Emma.
Vous trouvez que je suis trop jeune pour me débrouiller
toute seule ? demanda-t-elle, sur la défensive.
— Je n’ai pas dit cela. Mais vous n’allez pas me dire
que vous êtes assez indépendante pour vous installer par
vous-même ? dit le diable, à moitié amusé, à moitié
perplexe.
32 — Il y a un comité d’accueil d’étudiants de mon école
qui est chargé de « réceptionner » les étudiants étrangers,
expliqua-t-elle.
— Je comprends mieux.
— Êtes-vous rassuré ?
— Tout à fait, répondit Lucifer en souriant. Je m’en
voudrais s’il vous arrivait quelqu… »
Lucifer s’arrêta net. Mais qu’allait-il dire, encore ? Lui,
se faire du souci pour quelqu’un ? On n’avait jamais vu ça,
et on ne « le verrait jamais », prit-il comme résolution. Se
faire du souci, s’attendrir… N’était-ce pas imiter les Êtres
Humains qui peuplent cette planète ? Et les Êtres les plus
légers, aux cieux, eux aussi, se berçaient les uns les autres
d’émotions inutiles. Depuis son exil, il n’était plus comme
eux. Il devait à présent garder la tête froide pour mener à
bien sa mission : jouer avec l’équilibre des forces, le Bien
et le mal. Lucifer avait pris sa place dans ce système. Une
place cruciale. Le masque souverain diabolique empereur
de la destruction était en fait une couverture…
« Que disiez-vous ? demanda Emma.
— Rien du tout !
— C’est gentil de se préoccuper de mon sort. Vous êtes
scout ?
— Loin de là. Ce n’est pas mon genre.
— Après avoir un peu discuté avec vous, je vous
verrais assez bien ermite des bois.
— Moi, ermite ? Vraiment ! Je vous trouve bien sûre de
vous… Mais, ne parlons pas de moi. Qu’est-ce qui vous
fait quitter la France ? Un amour déçu ?
Lucifer guetta sa réaction. Contre toute attente, elle se
mit à rire.
— Un amour déçu ? Vous me demandez cela
simplement parce que je suis une fille ! Si j’étais un garçon vous
n’iriez pas vous imaginer une seconde qu’il s’agit d’un
problème de cœur.
33 — Vous n’avez pas répondu à ma question, fit
remarquer le diable.
— La réponse à cette question est NON. Je veux partir
à l’aventure, découvrir le Monde, un Monde nouveau où je
pourrai faire mes preuves ! Comme les pionniers !
— Les pionniers ? Voyez-vous cela ! Êtes-vous
seulement capable de vous passer de vernis à ongle pendant une
journée ?
— Je ne me mets JAMAIS de vernis ! s’écria Emma,
toute rouge. À part du transparent, et encore, très
rarement !
— Il n’y a pas de honte à être féminine, s’étonna
Lucifer en haussant les épaules. Pourquoi rougissez-vous ?
— Je rougis parce que je suis en colère, déclara-t-elle,
écarlate. Vous me balancez un tas de préjugés qui n’ont
aucune valeur, c’est énervant à la fin !
— S’ils n’avaient vraiment aucune valeur, dit l’autre
calmement avec son sourire, vous ne réagiriez pas comme
cela, vous n’y feriez pas attention. »
Une petite voix dit alors à Emma, dans sa tête :
« Ignore-le ! ». À ces mots, elle croisa les bras et se tourna
en direction du couloir, se jurant de ne plus lui adresser la
parole.
« Elle démarre toujours au quart de tour, se dit le
voisin. Quelle gamine ! »
« Vous me faites la tête ? demanda-t-il avec un faux ton
d’excuse, se moquant sous sa cape.
— Non, je vous snobe.
— Vous me snobez ? Et en quel honneur ?
— Vous êtes dérangeant.
— Si vous prenez vos distances avec ceux qui vous
dérangent, qui ont un son de cloche différent du vôtre, vous
vous ferez mal votre opinion sur la vie. Ouvrez un peu
votre champ de vision !
34 — J’ouvre mon champ de vision, protesta Emma. Je
vais m’intégrer dans une autre culture. C’est une preuve
d’ouverture, non ?
— J’ai une question à vous poser, dit doucement
Lucifer. Pensez-vous réellement que le Québec soit très
différent de la France ?
— Je ne sais pas encore… c’est ce que je vais
découvrir, je pense.
— Je vais vous dire une chose. Là où vous allez n’est
pas du tout différent d’où vous venez. Vous dites vouloir
découvrir le nouveau Monde, mais vous n’allez là-bas que
pour découvrir des similitudes avec la France. le Québec,
affirma-t-il, c’est encore un filet de sécurité. Les habitants
y parlent la même langue que la vôtre. Et, par-dessus tout,
il s’agit finalement du même Monde occidental ! Vous
avez les mêmes pensées, les mêmes valeurs, le même
passé. Par les temps qui courent, le Monde semble divisé en
deux camps, le Monde occidental, et l’autre, qui est
beaucoup plus divers et, au risque de vous blesser, plus
authentique.
— Le Monde occidental est AUSSI authentique !
— Il tend à s’uniformiser et entre en déculturation.
— Je ne suis pas du tout d’accord et, au risque de vous
blesser également, je vous dirais que vous aussi vous avez
bien l’air d’appartenir à ce Monde Occidental.
— J’en ai l’air, mais là n’est pas la vérité. J’appartiens
à tout le Monde. Je suis allé en occident. Je suis allé en
orient. Je ne suis pas à proprement parler un occidental.
J’ai parcouru la Terre comme sans doute jamais vous ne la
parcourrez.
— Qu’en savez-vous ? dit Emma, piquée au vif. Vous
lisez l’avenir ?
Elle avait des rêves de voyages. Et, non, il ne
connaissait pas l’avenir. Il aurait vraiment voulu, pourtant. Ainsi,
il aurait pu savoir si au moins, après toutes ces années, il
pourrait un jour accomplir sa mission. Il en avait assez.
35 C’est vrai… Après une éternité on peut se lasser de tout,
même des tâches les plus essentielles. Mais qu’importe ses
sautes d’humeur, ses pertes de motivation, sa fatigue, sa
lassitude… Il fallait qu’il continue. Il n’avait pas le choix.
— Non, je n’ai pas de boule de cristal. Mais je
m’intéresse de près à l’avenir.
— C’est-à-dire ? l’interrogea Emma avec précautions.
Vous vous intéressez à l’astrologie ?
— Je m’intéresse à la sagesse des peuples anciens, qui
savaient beaucoup de choses sur le Monde encore
inconnues.
— Quel genre de choses ?
Lucifer se tut. Elle était curieuse. Était-il juste qu’il lui
raconte cela ou n’était-ce pas le bon lieu, le bon moment ?
Ou peut-être n’était-il pas la bonne personne pour en
parler ? Qu’importe ! S’ils abordaient tous les deux le sujet, il
y avait sans doute une raison.
— Les anciens peuples étaient beaucoup plus proches
de la nature, et du ciel.
— Du ciel ?
— Oui. Certains d’entre eux acquirent une grande
connaissance sur la place des planètes, et le pouvoir
énergétique qu’elles exercent les unes sur les autres.
Toutes les planètes nous influencent. C’est une règle
cosmique !
— Vous me parlez donc bien d’astrologie !
— Pas seulement. Cette connaissance que les Anciens
eurent du ciel leur permit de mieux comprendre la Terre,
les phénomènes naturels et les Êtres vivants qui s’y
trouvaient.
— Et donc ? le questionna Emma.
— Et donc j’en reviens à mon point de départ, ils
arrivèrent à prévoir certaines choses qui devaient se passer
plus tard.
— Plus tard… C’est-à-dire quand ?
36 — Ils pouvaient faire des prédictions sur l’issue d’une
guerre, sur les récoltes de l’année suivante, continua
Lucifer. Sur les changements de régimes politiques… Ils firent
aussi des prophéties sur notre temps.
— Sur… Aujourd’hui ?
— Oui.
— Que disent-elles ces prophéties ?
— …
— Alors ? redemanda Emma.
— Vous posez beaucoup trop de questions,
mademoiselle Flocon, fit-il en soupirant, pour ménager le suspens.
— Vous m’en avez trop dit ou pas assez !
— Je vous en ai incontestablement trop dit. » lâcha
Lucifer en riant de lui-même.
Alors Emma décida de ne rien dire. Elle sortit un
prospectus sur ses cours, en l’ignorant majestueusement. Le
diable lui, s’était attendu au contraire à ce qu’elle le
supplie, même, pour qu’il poursuive…
« Les jeunes d’aujourd’hui, pensa-t-il, n’ont plus aucun
intérêt pour la vérité, ni pour le salut du Monde. Elle fait
comme si cela ne l’intéressait pas ? Très bien, je la
forcerai à s’y intéresser. Pour une fois que « j’ouvre les yeux »
à quelqu’un de quelconque… »
Alors il demanda, en se penchant vers Emma :
« Est-ce que vous voulez savoir de quoi parlent ces
prophéties ?
Elle se retourna vers lui, l’air vaguement intéressé.
— Pourquoi pas ?
— Bon, alors je vais vous dire brièvement de quoi ça
parle. Mais il faudra garder l’esprit ouvert pour les
écouter, car certaines vont vous sembler abracadabrantesques.
— OK.
Le diable prit une grande inspiration, puis dit :
— Dans quelques années, dans un futur très proche, le
monde changera radicalement. La planète va changer, et
37 les Hommes eux aussi, se transformeront. Certaines des
prophéties racontent que nous allons vers la fin du Monde.
— Rien que cela, dit Emma, sceptique.
— Mais d’autres prédisent que nous accéderons à un
plus haut niveau de conscience, et que nous chercherons à
nous rassembler, à braver l’individualisme, déclara le
diable.
— Et vous y croyez, vous ?
— …Je ne fais que constater, je ne donne pas plus de
poids à l’une ou l’autre des théories.
— Il y a 99 % de chances qu’il ne se passe rien, affirma
la jeune fille.
— Peut-être, mais il y a toujours 1 % de chances qui
restent, non ?
— Sans doute. Elles demeurent, mais de manière
insignifiante, si cela vous arrange, soupira Emma, déçue.
C’est tout ce que vous savez au sujet de ces prophéties ?
« C’est tout ce que j’ai envie de vous raconter… pour le
moment. », pensa Edward Calitaggion.
— Oui. C’est tout. »
Alors… Elle avait le choix. Comme toujours, car on a
toujours le choix, même si c’est parfois entre deux options
difficiles. Ici, ce n’était pas très compliqué. Elle avait le
choix entre se refocaliser sur le prospectus de son école ou
bien relancer son voisin pour en savoir un peu plus, car il
l’intriguait, même si elle ne croyait pas trop ce qu’il lui
disait. En tout cas il cachait quelque chose, c’était sûr !
Mais, finalement, elle décida de rester là, impassible
sur son siège. La fin du Monde… Quelle histoire ! Elle n’y
croirait jamais, de toute façon ! L’apocalypse… pour elle,
cela évoquait la haine, le jugement, les règlements de
compte, la destruction. Cela aurait été, encore selon elle,
un Monde de ténèbres, d’un noir tellement profond,
tellement intense qu’il ne restait pas une once de lumière, pas
une larme d’Espoir.
38 Mais peut-être parlait-on seulement de la fin d’UN
Monde. Arriver à quitter un Monde, pour en acquérir un
meilleur. Mais pour tout nouveau Monde, il fallait des
bases. Des bases établies par la culture du peuple de ce
monde, et en fonction de son Histoire.
Ce peuple n’était pas celui d’un pays, d’une religion, ou
d’un continent. C’était celui de l’Humanité toute entière.
Et d’année en année, elle était de plus en plus unie. Seule
une poignée d’individu recherchait la guerre de
civilisation. Ce n’était pas la majorité des gens. La majorité, elle,
aspirait à la paix.
Elle cherchait toujours à voir le bon côté des gens, et
donc, quelque part, à discerner ce qu’il y avait de bon en
elle. Mais tout n’était pas bon en elle. Loin de là. Elle
avait sa zone d’ombre, comme tout le monde.

Lucifer pensa : « Oh, Ces prophéties ! Si seulement
j’étais aussi insouciant que cette fille… Je n’aurais pas à
me prendre la tête avec ces histoires qui datent de
plusieurs millénaires. Si ça se trouve, ce ne sont que des
ragots, des potins, des balivernes ! C’est seulement parce
que je pense encore, malgré tout, qu’il y a une solution à
ma malédiction, que je fouille encore dans les ruines, les
grottes, les huttes, et les pyramides. J’en ai assez de
parcourir le Monde ! Je n’en peux plus ! Je veux me
détruire ! »
Rage intérieure. Il était pourtant si calme en apparence.
Si sobre, si net, si propre. Les soupçons ne se jetaient
jamais sur lui. Sauf lorsqu’on le démasquait, car là il
devenait vite le bouc émissaire de tous les malheurs du
Monde. Mais on ne le démasquait jamais, ou presque. Son
casier judiciaire, bien que très vieux, était blanc comme
neige. Il était assis ici, dans cet avion, sans que personne
ne vienne l’inquiéter, en toute impunité. Et il trouvait
encore le moyen de râler ! « Je veux mourir », gémissait-il,
« Je veux en finir », vomissait-il. Lui, le diable… Un
dia39 ble de pacotille. Un diable qui ne disait jamais son nom,
qui se posait rarement de questions, sur le pourquoi du
comment, sur lui, sur eux… Il exécutait. Il s’était presque
réduit à un agent dans le système.
Grâce où à cause de son anomalie, on l’obligeait à
poursuivre La Mission. Lâche, docile, il devrait la
poursuivre jusqu’à son dernier souffle. Les gens obéissent
souvent aux ordres. Comme de braves soldats. Ils croient
toujours agir pour le mieux. Mais sont-ils dans le droit
chemin ? Qui sait si ceux qui sont aux commandes sont
justes, ou perdent la raison ?
Personne…

Emma s’aperçut que Lucifer la regardait. Ils se
dévisagèrent un instant, l’un et l’autre, puis, avec un regard
perplexe, elle l’interrogea : « Oui ?
— Qui y a-t-il ? répondit le voisin.
— Vous me regardez depuis tout à l’heure. Pourquoi ?
— Pour passer le temps.
— Ah oui ! Je suis donc une… distraction ? fit-elle,
légèrement mécontente.
— Comme tout le monde. e vous ?
— Non, moi, c’est différent, affirma Lucifer.
— Et pourquoi donc ?
— Eh bien, parce que… je suis quelqu’un
d’exceptionnel.
— Ah bon ! On ne dirait pas, affirma Emma pour le
faire redescendre sur Terre. Vous avez l’air tellement
banal.
— Il ne faut jamais se fier aux apparences.
— C’est vrai. Alors… dites-moi en quoi vous êtes si
exceptionnel ?
Lucifer fut soudain prit par la paresse. Il ne lui dit pas.
Surtout parce qu’il n’en voyait pas l’intérêt.
— Si je vous le disais, vous ne me croiriez pas.
40 — Dites toujours.
— D’accord, dit-il, très sérieux. Je fais très bien la
cuisine.
— C’est tout ? s’étonna Emma.
— Quoi ? Mais c’est déjà bien ! s’indigna Lucifer.
C’est le travail des femmes de faire la cuisine. Vous
devriez être en admiration devant moi pour cela. Et puis
d’abord… Que savez-vous cuisiner, vous ?
…Oups ! Elle avait beau réfléchir, elle n’avait pas
vraiment de quoi se vanter. Mais elle dit tout de même
fièrement :
— Je sais faire du riz, des pâtes, des steaks hachés, de
la purée… »
Pendant qu’elle se remémorait intérieurement la
catastrophe de sa purée à l’eau pétillante, le diable ne savait pas
trop s’il fallait mieux en rire ou être désespéré. Il opta pour
un rire qui retentit bruyamment dans l’avion. Les
passagers se retournèrent, se demandant d’où sortaient ces
bruits bizarres. Le diable en train de rire… On aura tout
vu. On avait plutôt l’habitude de son rire sarcastique, mais
là il n’y avait vraiment aucune raison de… Emma n’avait
pas cherché à faire de l’humour et fut même tout à fait
vexée de la réaction de son voisin. Mais, qu’importe ! Elle
détourna la tête, et l’ignora, une fois encore.

Au même moment, Anna, une travailleuse de l’Est,
sortit d’un restaurant de Montréal avec son petit ami,
Mamadou. Il était grand, il avait la peau noire. Il vivait au
Canada, où il était venu quelques années auparavant faire
ses études. Il avait pu rencontrer Anna, ici, au Québec,
dans cette belle ville de Montréal. Aujourd’hui, il faisait
très beau, et ils étaient tous les deux très heureux. Ils
avaient fêté l’emménagement d’Anna dans son
appartement au restaurant français du coin qui était vraiment
réputé.
« C’était bon ! fit Anna.
41 — C’est vrai, acquiesça Mamadou.
— Merci beaucoup pour le repas. »
Ils attendaient devant le passage clouté que le feu passe
au vert. Il lui prit la main. Elle posa la tête sur son épaule.

Un vieil homme traînant un caddie plein de nourriture
s’arrêta à côté d’eux. Il regarda le couple qui commençait
à s’enlacer à côté de lui. Nostalgique, des images, des
souvenirs lui revinrent à l’esprit. Le passé gardait son
emprise. Il pensa à sa femme, décédée quelques années
auparavant. Il l’avait épousée dans son village natal, dans
le vieux Monde. Qu’elle était belle ! Et qu’ils étaient
jeunes, elle et lui, lorsqu’ils s’étaient connus, à l’aube de leur
vie.
Elle l’avait laissé seul sur Terre. Il avait grimpé les
marches de la vie, une à une. Et maintenant, alors qu’il ne
lui en restait plus beaucoup, il était vraiment fatigué. Sa
femme, elle, après le long chemin parcouru, appartenait
désormais à la mort, à l’inconnu. Qui pouvait savoir dans
quel endroit elle pouvait bien se trouver ? Sans doute
personne.
Il n’y avait aucune voiture à l’horizon. Le vieil homme
avança avec son caddie chargé. Au milieu du passage
clouté, il fit tomber un sac de tomates. Et, tandis qu’il
continuait sa route sans s’en apercevoir, Anna leva la tête.
Avant que Mamadou ait le temps de réagir, elle alla
chercher le sac de tomates pour le remettre à son propriétaire.
Mais une voiture fonça droit sur elle. Une négligence,
quelques secondes, et la vie d’Anna bascula.

Emma toussa très fort. Elle avait un chat dans la gorge.
Elle devint toute rouge à force de tousser.
Lucifer fit un geste tout à fait inattendu : il tapota le dos
de la jeune fille. Peu délicatement, certes, mais c’est
l’intention qui compte.
42 La toux s’évanouit. Emma balbutia un « Merci », et il
s’exclama :
« C’est bon, maintenant ? Heureusement que je vous
aide sinon mes oreilles aurait dû supporter cela toute
l’heure !
— Ah parce que ce n’est même pas pour m’aider que
vous avez fait cela mais seulement pour votre petit confort
personnel ? demanda Emma, incrédule.
— Effectivement ! répondit-il.
Emma le regarda avec des yeux ronds, puis dit :
— Mais vous avez certainement un peu d’empathie en
vous, non ?
— Pas la moindre.
— Et vous me dites ça sans complexes ?
— Sans aucun complexe. Je pense qu’on s’excuse
toujours trop de tout.
— Il y a des choses qui semblent inexcusables, trancha
Emma.
— Par exemple ?
— Vous savez bien… toutes ces horreurs qu’on voit
aux informations…
Lucifer soupira.
— Je peux vous donner un conseil ?
Emma était toute ouïe. Il l’intriguait, une fois de plus.
Et, voyant qu’il captait enfin toute son attention, le diable
déclara, d’un air mystérieux :
— Ne laissez jamais personne vous faire peur.
— Je ne…
— Écoutez-moi bien : Il y a tout dans ce Monde pour
que les gens aient peur, se recroquevillent derrière leurs
barrières, dans leur coquille. La peur, le sentiment
d’insécurité fait perdre aux gens leur jugement. Ils ne
raisonnent plus, ils ont peur. Ils sont paralysés et ne peuvent
plus réfléchir. Lorsque les gens ont peur, ils rejettent. Ils
peuvent jeter le poids d’un crime sur le premier suspect.
Sans aucune vérification. Et cela arrange ceux qui sont à
43 l’origine de ce système de peur. N’ayez pas peur de ces
images, véhiculées par les médias de manière incessante.
Ouvrez les yeux, et vous saurez ce qu’il est juste de faire.
Non pas de trouver un bouc émissaire à vos peurs et
réclamer son exécution pour assouvir vos craintes, là n’est
pas la question. Il y aura toujours assez de coupables. Il
faut vous apercevoir simplement que le premier dont il
faut vous méfier, ce sera toujours vous. Vous commettrez
toujours des erreurs, plus ou moins graves. Des erreurs de
jugements, des erreurs dues à la maladresse, des erreurs de
frappes. Le tout c’est de s’en apercevoir et de rectifier le
tir…
— Donc, si je vous suis, dit Emma, un peu étonnée par
ce petit discours, il faudrait que j’aie d’abord peur de
moimême ?
— Oui, acquiesça Lucifer, très content de lui. Ou
plutôt, rectifia-t-il, soyez consciente du Monde qui vous
entoure et de votre influence sur lui. Ne fermez pas les
yeux. Ne laissez pas les politiciens vous embobiner de
leurs faux sourires, ne vous contentez pas d’agir, de
penser, d’être, telle que la société voudrait. Ne vous enfermez
pas dans un moule. Comparez les différentes sources
d’informations que vous pourrez trouver, vous
comprendrez beaucoup de choses. Faites attention à vos craintes,
elles ne doivent pas vous dominer… Chacun est capable
du pire comme du meilleur. À chaque seconde vous
orientez votre choix dans l’une ou l’autre des directions. Vous
êtes à la fois le bien et le mal. L’ombre et la Lumière.
Redoutez de faire le mal plutôt que d’avoir peur de lui. Les
agents destructeurs dans le Monde ne sont que le reflet de
notre tendance destructrice cachée qu’il faut
progressivement annuler. Il y a les terroristes, les dictateurs, les
vendeurs d’armes, de drogues, de cigarettes. Il y a aussi
ceux qui planifient les guerres, qui ne se préoccupent pas
du nombre de victimes… »

44 Tandis qu’Emma entrait dans une grande réflexion,
Lucifer pensa : « La guerre c’est comme un jeu d’échec.
C’est blanc contre noir, noir contre blanc. Rien ne peut
arrêter les pions. Inévitablement, ils s’affrontent, possédés
par leur propre agressivité. Rien ne peut arrêter leur haine,
ni leur volonté de réduire leur cible en cendre. Que
peuton y faire ? Rien. C’est la dure réalité. »
Résignation. Sa jeunesse, jadis, était passion, était
révolte. En ce temps-là, une aura émanait de lui. Beaucoup
étaient sous son charme. Le méritait-il ? Ce magnétisme
était inné. Mais un jour, il accomplit une chose. Une chose
dramatique, irréversible, incompréhensible pour ses frères
à l’époque. Il fut jugé coupable de haute trahison,
condamné, et maudit pour l’éternité. En tout cas, il en avait
apparemment assez d’être là, depuis tout ce temps !
Peutêtre lui arrivait-il parfois d’être saisi par une petite
nostalgie. Une nostalgie des temps anciens… Avant que ses
frères ne le rejettent. « Lucifer ! Comment as-tu osé ! Toi
qui étais l’un des nôtres ! Tu es voué désormais à la
perdition ! Tu n’es plus à nos yeux qu’un moins que rien ! »
Mais s’il n’était vraiment qu’un moins que rien, si on
l’avait condamné, pourquoi lui avoir donné une mission ?
Était-ce une mission de basse besogne qu’aucun, là-haut,
ne voulait prendre en charge ? Ou était-ce, au contraire,
quelque chose d’important ? Lucifer râla en lui-même. Il
se remémora le jour de son jugement, quelques millénaires
plus tôt, aux cieux. Cela se passait à l’extérieur. Un orage
grondait. L’heure était grave. La foule se déchirait. Deux
parties semblaient s’opposer. Les uns hurlaient : « À
mort ! À mort À mort ! », et d’autres, fébriles, remplis de
peur et de tristesse, imploraient la clémence et une justice
impartiale pour le procès clé de tous les temps. Une
estrade était installée, au milieu de la place. La séance allait
être vue par tous. Au-dessus des cris et des pleurs, Lucifer
était assis, impassible et enchaîné. « À mort ! À mort ! À
mort ! », continuait-on. La mort aurait été bien douce,
45 comparée à la gravité de son crime, il en était conscient.
Mais à ce moment-là, peu lui importait la sentence. Il avait
été déterminé à assumer son acte jusqu’au bout, tant il
avait de sens pour lui. Il aurait accepté le verdict, quel
qu’il fût… Enfin, c’était ce qu’il s’était dit à l’époque.
Maintenant qu’il avait bien eu le temps d’endurer sa
peine… il s’en mordait les doigts ! Surtout avec ce qui
arrivait désormais à l’Humanité.
« Quelle plaie, ces Humains ! Ils sont vraiment
déterminés à tout détruire, y compris eux ! » se dit-il. Il se
rappela la sentence, prononcée par Ka, en personne : «
Lucifer. Tu es jugé coupable d’avoir joué avec les fils du
destin. Le destin des Humains. Le destin de la Terre. Et,
par-dessus tout, avec notre destin ! Tu es condamné à
rester sur Terre, avec pour charge la mission que nous
t’avons imposée, jusqu’à ce que celle-ci soit accomplie.
Et, lorsque ce sera fait, et ce, si tu y arrives, nous
déciderons à nouveau de ton sort. ».
Boum ! En un claquement de doigts, Lucifer s’était
retrouvé sur Terre, seul, loin de tous, et dans l’obscurité la
plus totale, dans un endroit inconnu. Que de vieux
souvenirs ! De l’eau avait coulé sous les ponts depuis.
Aujourd’hui, il était dans son avion. Il était préoccupé.

Emma, elle, bouillonnait de joie intérieurement, du haut
de son siège, du haut du ciel. Ils approchaient ! Enfin ! Les
côtes étaient en vue ! Elle ferma les yeux. « c’est le début
d’une nouvelle page, et d’une nouvelle histoire. »
Elle ne savait pas ce qu’elle allait trouver là-bas. Elle
s’attendait vraiment au parcours du combattant, partagée
entre sa joie d’arriver et son inquiétude d’intégrer l’école.
Elle craignait l’esprit de compétition, très présent dans ce
genre d’études.
La lutte. Conquérir des marchés. Devenir un véritable
homme d’affaires, un requin… Était-ce réellement l’argent
46 qui gouvernait le Monde ? Ne serait-ce pas plutôt les
gens ?
« Nous sommes bientôt arrivés, confia Emma à Lucifer.
— Alors comme ça, vous et moi, on va se quitter ?
répondit-il.
— On ne se connaît pas, de toute façon » dit Emma
d’un air assez indifférent, haussant les épaules.
Le diable ne répliqua pas. Et oui, bientôt, plus de
gentille petite voisine un peu trop gauchiste avec qui papoter
de tout et de rien. Il allait redevenir seul. Et il réalisa
soudain qu’il n’avait jamais cessé de l’être.

« Pin Pon Pin Pon Pin pon », firent les secours qui
arrivaient auprès d’Anna, allongée inerte sur le sol. Mamadou
lui tenait la main fermement. Des hommes vinrent avec un
brancard, et la jeune femme fut emportée.

La voix de l’hôtesse de l’air tira Lucifer de ses
rêveries : « Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, votre
attention s’il vous plaît, dans quelques minutes nous
atterrirons à Montréal. Veuillez rabattre votre tablette sur le
siège avant et maintenir votre ceinture attachée pendant
toute la durée de l’atterrissage. ».
Soudain l’avion descendit en flèche. Les hôtesses
eurent beau s’écrier « ne paniquez pas, ne paniquez pas », en
s’accrochant comme elles pouvaient, les passagers étaient
paniqués. Le pilote avait perdu le contrôle.

Lucifer ne stressait pas, et regarda sa voisine, qui
fermait les yeux intensément.
« Mademoiselle Flocon, est-ce que ça va ? » lui
demanda-t-il, comme s’il était inquiet.
Elle ne répondit pas à sa question mais il l’entendit
soudain murmurer : « 4… 9… 5… 3 ». Le cœur du diable,
ou le peu de cœur qui lui restait, fit un bond dans sa
poi47 trine. « Le Code ! s’effraya-t-il intérieurement, elle dit le
Code ! ». Emma continua à marmonner :
« 4… 9… 5… 3 ». Ses paupières masquaient encore ses
yeux. Le diable était abasourdi. Ces chiffres… ces
nombres, ils jaillissaient de son lointain passé pour le frapper
dans son présent en pleine figure.
Des gouttelettes de sueurs tombèrent sur le front de la
jeune fille et, pris par un élan mystérieux, Lucifer sortit un
long mouchoir blanc de sa poche pour éponger son visage.
Mais au moment où il le toucha, Emma écarquilla les yeux
et s’écria, d’une voix rauque en le regardant droit dans les
yeux dans un état second : « 4, 9, 5, 3 ! Ta fin est proche
Lucifer ! 4, 9, 5, 3 ! Ce que tu cherches restera caché tant
que tu ne retrouveras pas ton essentiel ! 4, 9, 5, 3 ! Ton
heure est bientôt venue. »
Et Emma s’évanouit. Le diable était sous le choc. Le
code était sorti… de cette petite. Toutes ces paroles
faisaient écho dans sa tête. Elle lui avait parlé à lui, sous son
vrai nom, perçant son masque de manière vertigineuse.
Depuis toutes ces années, il cherchait en vain des solutions
à ses problèmes. Et voilà que cette fille, qui tenait à peine
sur ses pattes, lui lançait des instructions ! « Retrouve ton
essentiel », on aura tout vu ! C’était vraiment n’importe
quoi ! Mais finalement… Lucifer avait bien envie
d’écouter ce maigre conseil.
Il arrivait qu’on lui donne des ordres, qu’on l’insulte,
qu’on l’idolâtre, mais on lui donnait rarement de conseils.
Enfin… Fallait-il écouter cette demoiselle, alors qu’elle
était dans une sorte de transe ? Ce n’était pas très
raisonnable. Mais, de toute façon, Lucifer ne l’était pas,
raisonnable. Il était fou. Désespérément fou. En quête
d’une issue, une solution à son désespoir.
Il effleura de ses mains les paupières closes de la jeune
fille endormie.
« 4, 9, 5, 3 », murmura lentement le diable. L’avion
était toujours en difficulté. Alors il reprit ses esprits. Il se
48 concentra, visualisa l’avant de l’appareil et le pilote qui
était aussi paniqué que les passagers. Puis, un bref flash
apparut. Le pilote reprit alors le contrôle de la descente.
L’avion continua plus paisiblement son atterrissage.
Lucifer les avait sauvés.

Emma était toujours endormie. Elle rêvait. Il y avait des
hurlements, des masses de gens déchaînés. Elle trembla.
Pourquoi toute cette haine ? Cette rage ! Elle n’en avait
jamais vue de pareille. Qu’avait-il bien pu se passer pour
que les gens soient autant en colère ?
Un bruit de tonnerre retentit, il commença à pleuvoir.
Elle aperçut une estrade. Quelques individus y trônaient,
un seul était enchaîné et ligoté. Il semblait très mal en
point. Elle distinguait mal son visage, il était assez loin.
Mais, une chose était certaine : elle n’y lisait pas la peur.
Mais, contrairement à lui, elle commençait à s’angoisser.
Qu’allaient-ils lui faire ? Mais qu’allait-il donc devenir ?
Emma sentit une larme couler le long de sa joue. Ou
étaitce seulement une goutte d’eau ? Elle trembla encore.
C’était peut-être le froid… Ou tremblait-elle simplement
pour lui ?
Empathie. Fait de ressentir les émotions des autres.
Cela ne s’appliquait pas ici, car celui qui était sur cette
estrade, le condamné, ne ressentait plus d’émotions. « Ils
t’ont tout pris ! » s’entendit-elle dire. Les mots étaient
sortis tout seuls de sa bouche.
Emma sentit tout à coup qu’elle rêvait. « Mais…
qu’est-ce que je fais ici ? », demanda-t-elle. Les gens
autour d’elle ne lui répondaient pas. Ils se contentaient de
dire « À mort ! À mort ! À mort ! », et ne la remarquaient
pas. Ils étaient sans aucun doute trop occupés à haïr pour
se soucier de sa présence. Mais, la voyaient-ils vraiment ?
Elle essaya de les toucher, mais sa peau traversa leur
corps…
« Je suis un fantôme ! s’écria-t-elle horrifiée.
49 — Tu n’es pas un fantôme mais tu ne peux pas les
toucher, dit une voix claire masculine, sortie de nulle part,
familière.
— Qui êtes-vous ? demanda Emma à celui qu’elle ne
voyait pas.
— Tu me connais et tu ne me connais pas.
— Ce n’est pas une réponse, ça !
— Bien qu’elle semble ne pas te convenir, ça en est
une.
— Soyez plus précis. S’il vous plaît.
La voix se tut un instant, puis dit :
— À l’endroit où tu te trouves, on m’appelle Ka.
— Enchanté, moi c’est Emma.
— Je sais.
— Comment le savez-vous ?
— Je le sais, c’est tout.
— Dans quel endroit sommes-nous, demanda-t-elle,
pour changer de sujet face à cette langue de plomb, tandis
que le monde continuait à s’agiter autour d’elle.
— Tu te trouves dans un rêve. Ou plutôt… dans une
mémoire.
— Comment ai-je atterri là ?
— Tu t’es évanouie… tout simplement, affirma Ka.
— Ah bon, conclut-elle, en haussant les épaules.
Emma s’assit par terre, toujours dans le rêve. Elle ne
savait pas que, en transe, elle avait prononcé un Code.
C’était du moins ce dont Lucifer était convaincu.
— Comment est-ce que je sors de là ? demanda-t-elle à
Ka.
Ka sembla réfléchir, car il ne donna pas sa réponse
avant quelques secondes. Puis il dit :
— Concentre-toi. Crois-y. Très fort. Et là, tu sortiras. »
La jeune demoiselle exécuta ses instructions.
Dans l’avion, Lucifer, conscient, lui, constata que les
autres passagers n’avaient pas vu le flash. Il s’enfonça
alors dans son siège et observa du coin de l’œil sa petite
50 voisine. Il savait qu’elle allait bien. Seulement, il se
demandait dans quel genre de rêve ou de cauchemar elle
avait atterri.
L’avion se posa finalement sans trop de mal sur la terre
ferme. Les passagers applaudirent, malgré les frayeurs
qu’ils avaient éprouvées. Lucifer vit les yeux d’Emma
s’entrouvrir. Il sourit, et retira la main qu’il avait posée sur
la sienne. Elle était de retour !
La jeune fille commença par demander : « Où
suisje ? », quand tout à coup la voix de l’hôtesse de l’air se fit
entendre : « Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, nous
sommes arrivés à Montréal. Nous vous présentons nos
excuses pour les difficultés rencontrées durant le vol et
nous vous souhaitons un agréable séjour au Canada. »
Voilà. Ils étaient arrivés à destination. Et, après avoir
franchi la douane, le Nouveau Monde leur ouvrirait ses
portes.
Emma, se remettant tout doucement de son cauchemar,
commença à sourire. Ici, tout serait différent… Elle allait
pouvoir grandir libre. Sa famille allait lui manquer, mais il
fallait qu’elle entreprenne ce chemin pour se construire.
Ça allait passer vite ! Après, elle était bien décidée à
revenir en France.

Emma ne se rendait pas compte que cela allait être dur,
elle était dans son élan. Elle se leva et ramassa ses affaires,
sans se soucier de son voisin, l’homme étrange avec qui
elle avait passé ces dernières heures. Le voisin, lui, ne
l’entendait pas de cette oreille. Elle avait formulé le code,
avec quelques prédictions en prime, alors elle ne pourrait
s’en sortir aussi facilement.
Elle ne savait pas qu’elle avait eu affaire au diable.
Qu’aurait-elle dit en le sachant ? Rien, sans aucun doute.
Seulement un cri, comme le ferait la plupart des gens. Il ne
comptait pas lui dire. Il ne le voulait pas. L’anonymat,
c’était plus pratique.
51 Quand on ne dit pas qui l’on est, on se protège. Lucifer
se protégeait en quelque sorte. Il était tellement connu, et
pas en bien, que s’il disait à tous qui il était il ne serait pas
sorti de l’auberge… « À mort ! À mort ! À mort »,
diraient-ils. Il aimerait bien dissiper le malentendu qui rôdait
autour de lui, mais tant pis. Ce n’était pas si dramatique
que cela. Après tout, là n’était pas son travail. Finalement,
en y réfléchissant bien, il s’en fichait complètement.
Oui, c’était vrai ! Tout le monde cherchait un bouc
émissaire pour jouer le mal absolu. Alors, on l’avait obligé
à s’y coller. Mais Lucifer, qu’on disait le puissant, le
malin, le fourbe, n’avait qu’à pas se résigner après tout !
Peut-être voulait-il se laisser faire, comme pour se punir
de quelque chose de grave…

Quoiqu’il en soit, Emma et lui étaient au Canada, ils
allaient écrire tous deux une nouvelle page de leur
histoire…

Ils étaient tout les deux descendus de l’appareil. L’une,
chargée comme pas possible, l’autre, portant seulement sa
mallette d’« homme d’affaires ».
Après avoir respiré le bon air de Montréal et de son
aéroport, ainsi qu’après avoir récupéré ses bagages, Emma
se tourna vers celui qui n’avait cessé de la coller depuis
l’avion et dit, un peu agacée :
« Eh bien, Monsieur Calitaggion, je crois que nos
routes se séparent ici.
— Dans ce cas… Je suis ravi d’avoir fait votre
connaissance.
Emma poussa un léger soupir de lassitude, espérant que
ce semblant d’au revoir n’allait pas s’éterniser.
— Moi aussi, finit-elle par dire. Je dois y aller
maintenant, les gens de mon école m’attendent, dit-elle en
montrant un groupe de jeunes qui brandissait la pancarte
de l’école.
52 — E.E.M… École Excellente de Montréal, lut le diable.
C’est là que vous allez ?
— Il faut croire.
— Alors, bon courage. »
Lucifer tendit sa main pour serrer celle d’Emma, mais
au contact de sa peau, Emma eut des frissons. Des images
lui vinrent à l’esprit. Celles de son cauchemar dans
l’avion. Elle revit l’eau de pluie. Les premiers éclairs,
après le tonnerre. La foule en colère. Celui qui était
enchaîné. Mais cette fois-ci, une chose différait du rêve : elle
voyait son visage, profondément meurtri par la tristesse.
« Ce visage… », dit-elle.
Elle reprit conscience. La vision n’avait duré que
quelques secondes, et était maintenant terminée. Mais le visage
était toujours là, devant elle, quoique désormais lisse et
blanc comme neige.
« Monsieur Calitaggion ?
— Qu’y a-t-il ? Que vous arrive-t-il ? Pourquoi
fermiez-vous les yeux ? demanda-t-il.
— Votre visage…
Emma tendit lentement sa main vers son visage. Surpris
par ce geste inattendu, Lucifer recula d’un mètre. Quelque
chose n’était pas normal. « Quelle mouche l’a piquée ! »
pensa-t-il. Mais une des jeunes de l’école de commerce
commençait à les approcher, alors il dit seulement :
— À bientôt. »
Et il la laissa¸ aux mains de ces hommes d’affaires en
herbe. Seule.
Emma pensa : « Adieu ». Et suivit l’étudiante de
troisième année qui l’emmena chez la dame qui l’hébergeait.
Elle était un peu sonnée par cette sorte de vision qu’elle
venait d’avoir. Ka avait dit que son rêve était en réalité
une mémoire. La mémoire de quelqu’un ? Peut-être même
de cet Edward Calitaggion ? Quelle était cette foule
qu’elle avait vue ? Et surtout, qui était ce type si
mystérieux ?
53 La dame chez qui elle habitait avait environ cinquante
ans. Elle avait de beaux yeux marron, qui reflétaient une
grande intelligence, et avait les cheveux bruns et courts.
Elle vivait seule au rez-de-chaussée d’une petite maison à
un étage.
Lorsqu’elle lui montra sa chambre, Emma n’en revint
pas ! C’était un petit coin de paradis. Une jolie petite
chambre, toute douillette. Il y avait une grande penderie
couverte d’un miroir. Le bureau avait une place pour un
ordinateur, chose nécessaire pour son école de commerce.

Lucifer, de son côté, avait poursuivi son petit
bonhomme de chemin. Tout d’abord, repérage des lieux :
Nord, Sud, Est, Ouest. Il avait parcouru toute la ville, pour
mieux s’orienter, même s’il la connaissait déjà par cœur. Il
préparait le terrain en faisant le tour de quelques grands
hôtels luxueux où il put repérer quelques personnages un
peu véreux. « Voici donc mes futurs interlocuteurs ! »
avait-il pensé sur le coup. Mais maintenant, il était posé.
Quelque part. Au milieu d’un brouhaha d’humains, tous
plus excités les uns que les autres, ou bien alors fatigués et
amorphes après leur travail.
Lucifer songea : « Quel est le plan ? ». Il jeta un bref
coup d’œil autour de lui, personne ne le regardait. Alors il
médita. Ou tenta de méditer. Il pensa soudain à la jeune
fille de tout à l’heure. « Mademoiselle Flocon ». Il réalisa
qu’il ne connaissait même pas son prénom. Il se leva,
marcha, sentit le vent caresser son visage, son buste et ses
épaules. Il savoura l’instant. Quand tout à coup, une chose
le frappa de plein fouet au visage. Il resta zen. C’était un
journal. Il datait de plusieurs semaines. « Voici un
signe ! » dit-il. Il l’ouvrit délicatement. En fait, quelqu’un
s’était occupé à déchirer toutes les pages, sauf une. Celle
des offres d’emploi. Alors, tandis que les passants
regardaient ce fou bizarrement, il rit. Puis il s’écria : « E.E.M,
54