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Description

Voici la vie quotidienne, l'amour et la souffrance, le rire aussi et la nostalgie. Ces nouvelles fugitives parlent de rêves et d'animaux, de l'enfance et de l'amitié. Certaines sont de vrais polars, d'autres des romans de science-fiction. Quatre-vingt-cinq histoires courtes, chacune tirée d'un seul mot et présentées par ordre alphabétique, de A comme "Amour" à Z comme "ZZZ". On peut les lire comme on veut, en séquence, en choisissant son mot dans la table des mots ou en piochant au hasard des pages.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2009
Nombre de lectures 215
EAN13 9782336279299
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296090477
EAN : 9782296090477
Sommaire
Page de Copyright Du même auteur Page de titre Amour Architecte Baiser Bébé Bédouin Binaire Bouton Cancer Chef Chien Cinéma Colère Consultant Copains Couleurs Couple Cyber-war Désir Écho Ego El Limpiador E-mail Enfant Étoile Femmes Fesses Fête Fraîcheur Fuir Gestes Gros Hum Japonaise Jeunophile Kangourou Lac Laide Lesbien Liste Lit Lunettes Maillot de bain Mains Manif Mort Mouche Musique Nettoyeur Nez Nostalgies Noyé Nuit Ongles Panneau Pension Plongée Pluie Porte Psy Raie Rencontre Répétition Rire Robots Sérénité Seule Sérotonine Sexe Soleil Souffrance Sourire Téléphone Temps Tête Toucher Transit Vacances Vengeance Verbe Vierge Vieux Violoniste Visions Vivre ZZZ et autres Verbatim Écritures - Collection fondée par Maguy Albet Directeur : Daniel Cohen
Du même auteur
Essais
100 objets quotidiens Made in France (coll.),
Editions Syros Alternatives, Paris, 1987
Dictionnaire impertinent des branchés, First Editions, Paris, 2002
Homo Informaticus (coll.), Editions 01, Paris, 2007
100 mots ou presque

Luc Fayard
Amour
J ulien dormait la fenêtre ouverte, dans l’espoir que les mauvais rêves et les ombres de la mort s’enfuient par là comme des zombies. Ce matin-là, à son réveil pâteux, levant les yeux avec paresse, il eut la surprise d’apercevoir un petit être gris assis sur le rebord de la lucarne. Comment diable l’énergumène était-il entré ? Le lorgnant de ses yeux perçants tel un oiseau de mauvais augure, l’intrus ouvrit tout à coup la bouche :
— Pourquoi ne crois-tu plus en rien ? piailla-t-il d’une voix criarde.
Tout en parlant, il n’arrêtait pas de gigoter. Les bras tendus le long du corps, ses mains posées à plat sur le rebord de la fenêtre, il s’appuyait dessus en sautillant du postérieur comme si les fesses lui brûlaient.
— D’où viens-tu et qui es-tu, d’abord, pour m’agacer dès le matin ? grommela Julien.
— Il est midi.
— Chacun son heure.
— Tu n’as pas répondu à ma question.
— Je crois à la mort, dit Julien d’un ton définitif.
Tout cela l’ennuyait déjà. Une conversation philosophique, dès le matin, impensable ! Et avec un inconnu, qui plus est ! Il n’avait qu’une envie, s’enfouir sous les draps moites de la nuit et oublier le temps, repartir dans ses rêves, longtemps, là où tout est flou, tout est possible.
Mais l’être bizarre s’agitait toujours, son long nez pointant vers le lit. Les coudes écartés, il les abaissait et les relevait dans une gestuelle ridicule.
— On n’a pas besoin de croire à la mort, imbécile, elle viendra quoi qu’il arrive ! couina-t-il d’un ton suraigu.
Et il m’engueule en plus, cet abruti ! Julien se dressa à moitié, bien décidé à lui clouer le bec.
— La supériorité de la mort à la vie, dit-il, c’est son côté définitif.
— Crois-tu à l’amour ?
Je vois ! L’individu est un adepte de la dialectique, un folliculaire sans doute, capable de changer de sujet sans prévenir, histoire de déstabiliser son interlocuteur.
— L’amour, c’est comme le bonheur ou la souffrance, dit Julien : tout est dans l’idée que chacun s’en fait et, cette idée, personne d’autre ne peut pas la connaître.
Gagné ! Le nabot gris avait enfin stoppé son frétillement. Les épaules affaissées, le menton pendant sur la poitrine, quasiment K.O., il respirait par à-coups, cherchant son souffle.
Au bout d’un moment, il leva la tête et fixa de ses yeux jaunes l’homme allongé qui baillait :
— Et si je m’envolais, là, maintenant, croirais-tu à l’amour ?
— Vas-y donc, animal, disparais, marmonna Julien sarcastique. Quand tu seras parti, je pourrai me rendormir.
Aveuglé par la lumière crue de midi qui embrasait la lucarne, il ne distinguait plus du petit être qu’une tache noire, une ombre chinoise. Dans une série de mouvements nerveux, le pantin se tourna vers l’extérieur, redressa les épaules, agita les bras, se souleva bizarrement. Et il s’envola dans le bleu du ciel.
Quand Julien se réveilla, la cloche sonnait midi à l’église voisine, la pluie entrait drue par la croisée ouverte et, sur le rebord de la fenêtre, un corbeau noir luisant le regardait fixement d’un air las.
Architecte
A ttablé à un dîner en ville, je fais face à un balourd, l’œil à la fois vif et absent, la bouche muette. Avec le ton qu’on prendrait pour signaler un conjoint diabétique, sa femme me le confirme bientôt : « Jean ne parle pas beaucoup. » L’autre acquiesce gentiment d’un léger signe de tête, genre débile profond, comme s’il avouait un handicap irrémédiable. La lassitude m’envahit : une fois de plus, me voici tombé sur une bande de bizarroïdes, sans doute des intellos profonds et mystérieux. Des gens aussi silencieux, à notre époque ? Tout le monde parle tout le temps et pourtant ceux-là se tairaient ? Pas croyable ! Comment font-ils, qu’est-ce qui leur ferme la bouche ? Volonté ou faiblesse, pudeur ou timidité, yin ou yang ?
La soirée se passe ainsi, de sourire en hochement de tête de la part de l’autiste, et moi, grisé par sa gestuelle aimable, je me mets à sourire et à branler du chef. Finalement, on se plait beaucoup, Jean et moi, à s’échanger nos mimiques silencieuses de poupées mécaniques désenchantées. Nous formons d’ailleurs un certain contraste avec l’hôtesse, Marina M., la fameuse écrivaine russe qui fume comme une usine, boit comme une citerne et jacasse comme un perroquet de contrebande.
Finalement, le muet commence à me dire quelques mots, tout bas, en douce, l’air de rien. Avec un intérêt croissant, je perçois les bribes d’une histoire ahurissante : Jean est un architecte apparemment réputé, en train de construire ex nihilo une ville nouvelle de 10 000 habitants dans les faubourgs de K., en Asie, au bord d’un lac ! Une région qu’il connaît comme sa poche, il s’y rend régulièrement depuis trente ans. Il parle la langue locale et il a failli se marier avec la fille d’un chef de tribu. Le gars me dévide ses petits secrets comme des évidences, tranquillement, à la fin de la soirée, sans se presser... Et moi, je le regarde bouche bée.
Hélas, au fil de la discussion qui s’anime, le miracle s’effritera: le projet en question consiste d’abord à ériger des villas pour riches autochtones, en espérant, dit-il, que cette première étape libère suffisamment d’argent pour construire ensuite les utilités du genre écoles, piscines et bibliothèques. Faut pas rêver quand même ! Le doux architecte taciturne est un homme d’affaires avisé. Finalement, se taire, ça rapporte. J’aurai dû essayer depuis longtemps.
Baiser
S ouffle court, il ne pense qu’à sa petite copine, la brunette, une plante vivace, des dents adorables, un minois de souris. Il y a quelques jours, ils se sont plaqué un premier baiser, rapidement, maladroitement, furtivement, le rouge aux joues. Un bisou à moitié volé, presque sans faire exprès. Depuis, il ne rêve que d’une chose : recommencer, explorer, aller plus loin, comprendre enfin le scénario fascinant de ce bouche à bouche en apnée auquel tant de couples s’adonnent sans retenue. Les vacances en Bretagne lui semblaient le cadre idéal de cette enquête.
Aujourd’hui, c’est le grand jour, il en est sûr. La famille et les amis pique-niquent dans les dunes du bord de mer ; les enfants finissent par s’égayer bruyamment. Virginie le regarde d’un drôle d’air et part en courant sans prévenir. Elle rit et s’ébroue comme une folle, petit cabri des sables. Alors Julien, plus lentement parce qu’un peu lourdaud, lui court après, tout excité : voici enfin l’occasion d’approfondir le mystère des sens, l’émoi trouble que provoquent en lui la vision de cette fille et, surtout, son odeur !
Mais elle court, la petite, elle court, ses pieds volent sur le sable ; il la perd rapidement dans le labyrinthe des dunes. Il l’appelle, se dépêche, râle, s’essouffle, se tord les jambes. Enfin, au moment où il a perdu tout espoir et s’apprête à rebrousser chemin, il entend à nouveau son rire clair, tout près. Ça y est, il va la retrouver !
Il grimpe en grognant la dernière dune derrière laquelle, il le sait, elle l’attend, il ne peut en être autrement. Et là, c’est le choc, hélas : déconfit, consterné, effondré, il la découvre en contrebas, collée de tout son long à qui ? Son cousin, ce grand corniaud de quinze ans qui l’engueule chaque fois qu’ils font du bateau parce qu’il se prend pour un fin marin alors qu’ils terminent toujours derniers les régates d’été. Il n’en croit pas ses yeux : les deux zèbres sont en train de s’embrasser, là, maintenant, devant lui qui n’existe pas, elle qui tend le cou vers le haut en fermant les yeux l’air idiot et l’autre dadais qui se penche vers elle le menton vainqueur.
Heureusement, le mirage ne dure pas : il se met à pleuvoir et tout le monde quitte les dunes en courant. Il la regarde pendant qu’elle se presse sous l’averse : maigre et poilue, les cheveux plaqués par la pluie, on dirait un tourteau.
Bébé
A deux ans, je ne parle quasiment pas, je bave, je gargouille Adisent-ils. Mais je comprends le monde des adultes. Je sais que ceux-là font semblant de m’aimer parce qu’ils m’ont choisi pour élargir la famille. Ils sont déçus car je ne grandis pas aussi vite qu’ils voudraient. Du coup, je les trouve sévères avec moi, plus qu’avec leurs enfants, désormais mon frère et ma sœur. Mes vrais parents, je ne les ai jamais connus, ils m’ont abandonné à la naissance sur le bord de la route. Qu’ils aillent au diable.
Mais voilà, il y a un problème avec ma nouvelle famille et je voudrais lui dire haut et fort, si je pouvais : ce n’est pas parce que j’ai été adopté qu’il faut me traiter moins bien que les autres, non mais ! Ne me demandez pas comment je le sais : une telle revendication est forcément inscrite dans les gênes de tous les adoptés du monde entier. Nous avons droit à l’équité de traitement, merde quoi.
Eh ben, en réalité, ça ne se passe pas du tout comme prévu. A table, je mange toujours en dernier et encore, que les restes, même pas droit à une assiette comme les autres. Je suis obligé de ramper sous la table pour ramasser les miettes. Quand les enfants vont prendre une douche, je dois rester au salon ; on ne me lave jamais, du coup je suis plein de poux et de puces, comme le chat. Quand ils vont se coucher chacun dans leur lit, moi, je n’ai droit qu’à une vieille couverture par terre.
L’autre problème qui les énerve, c’est que je marche encore à quatre pattes. Pourtant, je n’y peux rien, j’essaie régulièrement de me mettre debout mais je ne reste pas longtemps dans cette position, elle me fait mal au dos. La colonne vertébrale sans doute. Eux, ça les fait rigoler de me voir gigoter.
Ce n’est pas tout : que je fasse pipi ou caca à tout bout de champ, ça aussi, ça les énerve. Ils me gueulent dessus quand je me soulage, faut voir. Parfois même, ils me tapent. Dans ces cas-là, je fais semblant de souffrir, je pleurniche, alors ils arrêtent, l’air gêné.
Quand la famille va se promener, on m’emmène avec réticence et personne ne se décide à me prendre dans ses bras. Je me venge alors sur celui qu’on a désigné d’office : à peine dehors, je lui pisse dessus. Je vous dis pas l’engueulade, ils hurlent sur moi, hystériques. M’en fous !
Un jour, ils m’avaient enfin posé par terre, on était au bord du bois quand je vois passer un petit lapin, mignon comme tout, ahuri et perdu : je tends la main pour jouer avec lui, un peu vite peut-être, il en est mort le con. Faut dire qu’ils ne me coupent pas les ongles, les idiots. Là, j’ai pris une vraie raclée. Même pas mal.
Le plus bizarre, c’est le soir : je suis en train de m’endormir tranquillement et crac, c’est le moment qu’ils choisissent pour venir me faire des câlins et des papouilles, comme pris de remords, toute colère oubliée. Et d’ailleurs, c’est systématique : chaque fois que je dors, ce qui m’arrive souvent dans la journée, ils veulent jouer avec moi, ils me prennent pour une poupée, je ne sais pas pourquoi, c’est pas croyable, ça m’énerve. Et comme j’ai du mal à articuler et que l’émotion me fait baver — à mon âge, on ne sait que couiner, c’est normal —, ils font semblant de me comprendre et ils interprètent tout de travers. Alors je chigne plus fort, ils croient que je pleure et hop, ils me filent la becquée pour avoir la paix : c’est si facile d’avoir du rab quand on se fait prendre pour un bébé !
Un jour, au square, on s’est retrouvé à plusieurs familles et je les ai vus tout de suite, les autres adoptés. Ils sont faciles à distinguer des produits d’origine labellisés dans leurs habits de bourgeois : eux, mes frères, c’est la racaille, ils sont de toutes les couleurs, des foncés, des jaunâtres, des rougeauds... On a foutu une pagaille, je vous dis pas : tout cassé, tout déchiré. Qu’est-ce qu’on s’est marré ! Je m’en souviens, c’est ce jour-là que je suis devenu à moitié sourd. Papou m’a flanqué une gifle dans l’oreille gauche et, depuis, j’entends mal de ce côté. Il me le revaudra, le vieux papa de mes deux.
Manifestement, il y a encore un truc qui ne leur plait pas : j’ai l’odorat plus développé que leurs deux blancs-becs de mioches, je sens la bouffe avant même que Mamie n’ait commencé son plat. Alors, bien sûr, je réclame et ça l’énerve, la cuisinière mémère. L’autre jour, je me trainais contre elle pour l’attendrir et elle m’a carrément flanqué un coup de pied dans les côtes.
C’est horrible à dire mais je crois que je n’aime plus mes parents adoptifs. Plus du tout. Ils sont trop vieux, trop mous, trop bêtes, comprennent rien, dépassés, déconnectés.
Pourtant, il y a des jours où on se marre bien. Comme l’après-midi où j’ai flairé une souris en train de monter les marches de la cave : je me planque et, hop, je lui saute dessus, elle a failli en faire une syncope ! Après, on a joué pendant une heure et j’ai fini par l’abimer un peu, la bestiole, forcément. Quand ma demi-sœur nous a vus, elle a hurlé, Mamie est arrivée en courant, elle a crié aussi et grimpé sur une chaise. Là-dessus, Papou a débarqué du boulot et lui, au moins, il s’est marré. Mais je me suis fait enguirlander quand même, one more time.
J’ai l’impression qu’ils me battent de plus en plus, presque mécaniquement. Si ça continue, je vais les dénoncer à l’assistante sociale. Ce n’est pas parce que je marche à quatre pattes que je suis un sous-être, quand même !
Quand je me mettrai debout, un jour, peut-être, j’arriverai à me déhancher comme eux, ce ne doit pas être bien difficile de faire des manières. Mais je serai moins con, je ferai le singe en sachant que je suis différent.
Faut dire qu’ils sont tous nazes. L’autre soir, un de leurs copains m’a énervé à me faire des gouzi-gouzi comme à un débile. Il m’avait pris sur ses genoux, j’ai horreur de ça, et il voulait absolument que je l’embrasse. Vraiment bizarre le mec, un vicieux sans doute. Alors, pendant que les deux vieux tournaient la tête, crac, je l’ai mordu à la main ! Ils ne se sont aperçus de rien. Le gars a été tellement estomaqué qu’il m’a juste regardé avec un air de reproche, sans un mot. Ouaff, la rigolade, quel con !
Quand on est petit et encore à quatre pattes, comme moi, il faut se méfier des animaux et notamment du chat. Sacré fourbe celui-là : en présence des grands, il glisse devant moi la queue haute en m’ignorant superbement. Mais je vois bien que les vieux nous regardent du coin de l’œil, ils ne sont pas naïfs à ce point. Je crois aussi qu’ils ont peur pour leurs mômes. Ils ont raison : à peine ont-ils le dos tourné qu’elle s’approche de moi, cette saloperie de bestiole, le poil hérissé, les griffes dehors et je suis obligé de ronfler comme un ours pour lui faire peur. Du coup, je reste toujours sur mes gardes, c’est épuisant. Un jour, ce chat me chopera, c’est sûr. Mais, ensuite, j’arriverai bien à lui tordre le cou d’une manière ou d’une autre. Où à le noyer dans les chiottes, ça ne sait pas nager un chat, tout le monde le sait.
Mon grand frère et ma sœur aussi, ils me font des misères en douce, tout le temps, ils me tirent sur les cheveux, me font tomber exprès et ma chute les fait rire. Ils ont tort. Ce n’est pas de l’amour leur truc, juste un jeu de pervers avec du remords et un peu de pitié de temps en temps. Ça se paiera, tout ça.
Un jour, je me vengerai. La pitié, j’en aurai pas. Je ferai un carnage sur toute la famille, surtout les enfants. Je ferai mal à tout le monde, délibérément. Pour chaque raclée injuste que j’ai reçue, chacun en recevra une pire, une sanglante. Car je serai très fort quand je serai grand, je le sais, je l’ai lu dans le carnet d’adoption : mâle puissant, de race Rottweiler. Pas plus méchant comme chien, paraît-il.
Bédouin
S ur le sable du désert, le vent efface plus vite le pas des chameaux que leur crotte. Je sais, c’est un dromadaire avec sa bosse unique mais, chez nous, on dit chameau pour toutes ces bêtes, qu’elles possèdent une ou deux bosses. Et ne croyez pas qu’on soit à court de vocabulaire, nous connaissons plus de cent mots pour les désigner et, pourtant, elles n’ont pas de nom propre, ces utilitaires à pattes. L’animal s’appuie sur un pied large et sûr comme celui d’un éléphant et, même s’il est haut comme une girafe et fort comme un buffle, il lâche en rafale des crottins de chèvre ridiculement petits qu’il distribue sur le sol en balançant sa queue de droite à gauche. C’est aux crottes en tas qu’on reconnaît un chameau sans queue et aux buissons taillés en rond un chameau borgne. Voilà notre philosophie, être concret, pragmatique et, en même temps, savoir observer le ciel qui nous dévoile le passé et le futur. En toute saison, regarder la terre qui nourrit et qui parle. Quand la neige fondra, la merde apparaîtra : un de nos autres proverbes favoris.
Je suis Bédouin, habitant du désert, un « désertien » et, toute ma vie, j’ai répété les gestes qu’on m’avait appris. Vivre, c’est bouger, s’adapter, comprendre. Vivre, c’est chercher ce dont on a besoin. On passe sa vie à courir après l’eau ou la nourriture pour les bêtes, après des brindilles pour allumer le feu.
On respecte les rites, aussi. Chaque année, au début de l’hiver, je me déplace sur le marabout de notre ancêtre pour honorer le saint homme à la double vie, porteur d’espoir quand il replaçait le bébé à l’endroit dans le ventre de la femme enceinte mais aussi chantre de malheur quand il prédisait la mort. A l’aube, j’attèle la mule à la carriole, j’y installe ma mère, mon fils, sa jeune femme et on part pour vingt-cinq bons kilomètres de pistes et de dunes. Sur place, on prépare la chèvre vidée de son sang, on enfouit la galette sous les cendres, on donne les offrandes. Alors, je pense à ma femme morte il y a des siècles, je retrouve dans l’air lourd et le vent vif ses yeux profonds et son sourire doux, infini... Et puis on repart, vingt-cinq kilomètres. A l’arrivée, la nuit est tombée depuis longtemps, il fait froid même si le vent s’est couché. On frissonne mais personne n’en laisse rien paraître. Le saint a été honoré et notre vie en est devenue plus fière.
Au village, on a beau lever des murs en brique pour se protéger, le sable gagne peu à peu les maisons du bord des dunes. Chaque année, une famille s’en va. Bientôt, nous resterons les derniers à vivre ici, avec nos chameaux et nos chèvres, et quelques légumes qu’on peut encore faire pousser dans la terre ensablée bousculée par le vent.
Je prie Dieu de rester ici, j’ose même l’interpeller : pourquoi ce sable en plus et cette sécheresse, qu’avons-nous fait, nous les Bédouins, pour mériter tant de peine ? Il ne me répond plus depuis longtemps, j’ai perdu le chemin de son cœur.
On croise de plus en plus de touristes occidentaux. Ils viennent même le jour où ils devraient fêter la naissance de leur prophète, à croire qu’ils ont perdu la foi de la tradition. Alors, je profite de leur argent qu’ils distribuent comme des bonbons et je les emmène faire un tour sur mes chamelles. Le pas d’amble des bêtes les bouscule de gauche à droite comme des poupées de paille, c’est une houle de terre qui les rend malades mais ils adorent ce balancement sauvage. Tandis que j’avance à leur côté, ils me regardent comme une antiquité : c’est dans leurs yeux que je vois que le monde a changé.
Vous savez pourquoi le corbeau boîte ? C’est parce qu’il a voulu imiter la démarche de la tourterelle pour se rendre intéressant. Évidemment, il n’y est pas parvenu car elle est particulière et quand il a voulu reprendre sa démarche d’origine, surprise, il l’avait oublié ! Vous, les Occidentaux, vous dites dans ce cas avoir le cul entre deux chaises, je crois. Le Bédouin, ancien nomade, est le corbeau de la modernité.
Je sais ce qu’il me reste à faire : enfermé seul dans ma maison, ayant laissé ma famille partir à la ville, je vais murer toutes les ouvertures et je prierai jusqu’à ce que Dieu m’appelle. Je serai enterré selon les rites, avec mes trois compagnies : la première s’arrête à la porte de chez nous, ce sont les biens de notre vie, il y en a si peu qu’on les laisse sans regrets ; la deuxième nous accompagne jusqu’à la porte du cimetière, c’est la famille et ce sont les amis. Là aussi, ils sont rares, ceux qui nous regardent partir, gardant le souvenir en eux. Et la troisième compagnie, la seule qu’on emporte dans la tombe, ce sont nos actions, celles qu’on présentera à Dieu pour qu’il nous juge en bien et en mal. Je suis serein, j’ai cherché la voie juste toute ma vie. La paix soit avec vous...
Pas très gai tout ça, se dit Julien en lâchant son clavier d’ordinateur. Après quelques jours de tourisme aux portes du désert (marchandage futile dans les souks, dîner frigorifique dans les dunes, musique folklorique perce-oreille, méharées vomissantes), il avait fini par se prendre pour un Bédouin et voulait imaginer une vie d’homme du désert.
Mais le mix des cultures offre une autre voie : au marché des animaux de D., il a vu un type emporter une chèvre sur sa mobylette, les pattes attachées, posée en paquet sur ses genoux. En le regardant partir, Julien remarque que l’homme porte à l’oreille un écouteur Bluetooth. La chèvre, la mobylette, le téléphone. La nourriture, le transport, la communication. Trois époques, trois fonctions rassemblées... Est-ce que l’homme téléphone en même temps qu’il conduit sa mobylette, l’animal énervé donnant des coups sur le guidon ? Probablement. Il continuera ainsi sur les pistes poussiéreuses jusqu’à sa masure en pisé, à moins qu’un camion ne l’ait écrasé entretemps, trompé par sa conduite en zigzag.
Binaire
L e monde n’est plus dual. Depuis quand ? Je ne sais. Je m’en suis rendu compte ce matin en voulant prendre mon bain. J’hésitais à me mouiller quand je fus submergé par une interrogation épouvantable : l’eau était-elle chaude ou froide ? Assis tout nu sur le bord de la baignoire qui me faisait mal aux fesses, la main pendante, le bout des doigts ridant délicatement la surface de l’eau, je fus incapable de répondre à cette question.
Et c’est alors qu’une armée d’autres, toutes plus angoissantes les unes que les autres, m’assaillirent en rang serré comme des djinns gazouillants qui viendraient taquiner le dormeur de la forêt, des mouches en rase-mottes vrombissant dans l’oreille du marcheur, des dialogues de cinéma coupés au montage et visionnés hors de leur contexte, des bouts de titres de journaux collés dans une lettre anonyme par un serial killer, des bulles de BD se multipliant sans fin comme des bulles de savon. Elles diraient, ces bulles : « Es-tu heureux ? », « M’aimes-tu ? », « Tu penses ce que tu dis ? », « Il fait froid ? », « Tu croies que j’ai raison ? » « As-tu mal ? » ...
Mon Dieu ! C’est donc ainsi, le monde ne serait plus ce qu’il était, beau ou laid, 0 ou 1, vrai ou faux ? Mort du binaire, fin de la certitude ? Désormais, tout est plus ou moins, couci-couça, de l’ordre du chouilla. La théorie du chaos ou des jeux, les ensembles flous, la décision soumise à l’émotion, à l’irrationnel. C’est le règne du compromis obligatoire, du dialogue imposé. Quelle horreur ! Dans quel monde de l’à-peu-près vit-on?
Une approximation qui me rappelle le jardinier de ma belle-mère, je l’adorais, il avait une vraie tronche de paysan, ce type ! Devant la famille assemblée et respectueusement suspendue à sa décision, il prenait des heures durant, la clope au bec, de savantes mesures, de plate-bande, de muret, de fenêtre, que sais-je, et il finissait toujours par annoncer le même invariable résultat : « Un bon mètre ! » Alors, tout le monde poussait un soupir de soulagement et la terre pouvait continuer de tourner.
Heureusement, il existe encore des gens qui n’ont pas saisi le sens de cette évolution néo-darwinienne : l’autre soir, j’écoutais avec délectation un vieux prof de fac, vous savez, le genre de type qui vous regarde par-dessus les lunettes en baissant le menton et en haussant les sourcils, un truc pas facile, essayez donc, c’est tout un art ! Peu importe le sujet de conférence mais avec cet auteur d’un pensum incontournable du genre « Politique du langage et langage de la politique », tout était bien rangé dans des cases, les bons et les méchants, la gauche et la droite, les idiots — les autres en général, les journalistes en particulier — et les intelligents — essentiellement les universitaires et collègues de sa maison d’édition — manifestement moins nombreux. Je buvais du petit lait, je m’assoupissais béatement sur ma chaise, bercé par ce ronron si rassurant de la tradition. Quel grand homme, quel talent, quel succès !
Hélas, un importun dans la salle lui coupa la parole en le traitant de vieux con et ce fut la fin du mirage : la séance fut interrompue dans un grand brouhaha, on s’interpellait d’une rangée à l’autre et les gens finirent par s’en aller bruyamment. Déconfit et interdit, le pauvre prof resta seul sur sa chaise d’estrade, les épaules basses, la bouche à demi ouverte comme un poisson asphyxié. Ses lunettes tout à l’heure si fièrement perchées sur le bout du nez semblaient désormais sur le point de sombrer. En face de moi, ne se tenait plus qu’un radoteur dépassé par les événements. Il s’apprêtait à savourer son triomphe et ce fut un désastre. Il donnait sa leçon magistrale et il se prend la grosse claque. Tiens, là au moins, il n’y a pas eu de demi-mesure, c’est déjà ça. Diable, dit Dieu, je ne sais plus quoi penser.
Bouton
U n beau matin, il était là, venu d’on ne sait où pendant la nuit. Il se voyait comme le nez au milieu de la figure, sauf qu’à la place du nez, on voyait un nez avec un gros bouton rouge dessus. Pour un homme qui passe son temps devant des caméras, franchement, ça la fout mal !
Le premier jour, je m’en sors avec les prétextes habituels : allo le desk, démerdez-vous sans moi, je suis malade, enrhumé. Je tousse lamentablement dans le téléphone avec une voix larmoyante. On me plaint mollement à l’autre bout du fil : soigne-toi bien, reviens nous vite. Chiens de confrères ! Ils complotent déjà pour me piquer la place, je le sens.
Je fonce chez le médecin qui me regarde ahuri droit dans le nez :
— Ben dis donc, ce truc, jamais vu !
— Vous vous foutez de moi ?
— Non, non, je vous jure... Attendez... Peut-être un syndrome de Jakobson ?...
Il pianote fiévreusement sur son clavier, passe d’un écran à l’autre, lit en marmonnant les descriptions savantes puis il lève la tête perplexe :
— Non, non... ce n’est pas ça !
Je quitte furieux la médecine inutile et me précipite en urgence chez mon psy favori qui me prend entre deux patients, j’ai de la chance, d’habitude il ne le fait jamais parce que, dit-il, s’il y a une urgence en psy, c’est déjà trop tard. En attendant, il prend comme d’habitude l’air pénétré :
— Hum, hum...
— Arrêtez votre cirque, je ne vous demande pas de faire semblant de m’écouter mais de me dire pourquoi j’ai ce machin-là, là !
— De quoi parlez-vous ?
— Mon nez, z’avez-pas vu mon nez ?
— Ah oui, pardon, je n’avais pas fait attention. On dirait un bouton....
Je quitte effondré la psychiatrie distraite, et, revenu chez moi, je m’endors fiévreusement. Je retombe dans mes cauchemars habituels : je me promène tout nu dans la rue, tout le monde s’en aperçoit sauf moi et quand je finis par comprendre, j’ai honte, je ne sais où me planquer. Mais, surtout, je me demande comment j’ai pu mettre aussi longtemps à m’apercevoir de la situation. Autre scène, pire, je suis main dans la main avec une fille et je me dis : chic, c’est pour ce soir ! Mais quand je me tourne vers elle, c’est un mec avec une moustache. L’angoisse, ce n’est pas le mec ni la moustache mais c’est la lenteur de ma réaction. Serais-je à ce point ambivalent ? Myope peut-être, tout simplement ?
Deuxième jour : le bouton est toujours vivant. Le même bulbe, exactement à la même place. Gros comme une bille, tout rond, immanquable, la peau crevassée, il me donne une vraie tronche d’alcolo. Je téléphone à nouveau au desk : ma toux ne s’arrête pas, je ne comprends pas, pourtant je bois un litre de sirop par heure, j’avale des pilules à tous les repas ... Et, là, je sens comme une fausse pitié : ah bon, c’est si grave ? Tu en as pour combien de temps ? Il va falloir qu’on te remplace, alors ? Non, bande d’enfoirés, je hurle, je suis là demain !
OK, mais comment je fais avec ce truc ? Je n’ose pas y toucher, je ne sais même pas si je peux l’enlever, le percer : il est mou, il ne sent rien de spécial. Ma bille de clown ressemble furieusement à une blague de potache, sauf que ce n’est pas une blague : je ne suis pas un pantin de cirque, je suis reporter à la télé, merde ! Comment ? Que dites-vous ? C’est la même chose ? Elle est bien bonne celle-là, voilà que j’entends des voix...
J’essaie des trucs de bonne femme trouvés sur internet, la purée d’artichauts au gingembre et vinaigre : ça me brûle, le bouton rouge tourne au violet et il durcit. Je me dis : c’est bon signe. Mais, une heure plus tard, le voilà redevenu rouge et mou.
Alors, c’est le drame implacable et brutal, façon fait divers : envahi d’une fureur subite, je prends un cutter sur mon bureau, je le pose sur l’arête du nez et crac, d’un coup violent vers le bas, je fais sauter le tout. Y compris la moitié de la peau de l’appendice nasal et un bout d’os qui partent en splash contre la vitre de la fenêtre, dans un geyser de sang. Je hurle de rage et de douleur. Les gens dans la rue lèvent la tête, ils voient un type gesticuler derrière un carreau maculé de rouge. Ils appellent les pompiers qui sonnent quelques minutes plus tard chez moi, c’est toujours quand on n’a pas besoin d’eux qu’ils arrivent à toute vitesse. J’ai beaucoup de mal, avec un énorme pansement rouge sur le nez, à les convaincre qu’il ne s’agit pas d’un suicide.
Virginie en profite pour débarquer à ce moment-là et me regarde effarée, elle voit un pitre sanguinolent gesticulant au milieu du rouge des pompiers. Je les vire et je lui raconte tout. Manifestement, elle ne me croit pas. Alors, je vais dans mon bureau chercher la preuve, le bouton émasculé. Évidemment, je ne trouve rien. Putain, où est-il allé se planquer, ce bout de chair surnuméraire ? Il va pourrir si je ne le retrouve pas, les rats vont débarquer et me manger tout cru pendant la nuit. D’ailleurs, je les entends, ils sont déjà là. Je me retourne et ma copine s’est transformée en vampire. Je hurle, elle me secoue :
— Julien, réveille-toi !
C’est Virginie, penchée sur moi. On est au lit manifestement. Je me dresse, hébété : du sang goutte sur les draps. Je me précipite dans la salle de bains et me regarde dans le miroir : sur le nez, une croute de rien du tout que j’ai dû gratter nerveusement pendant mon cauchemar. N’empêche, elle se voit et la griffure est suffisante pour m’empêcher de tourner mon reportage aujourd’hui. Ils vont me piquer ma place si ça continue, faut que je fasse gaffe. A partir de maintenant, je mets des gants la nuit. Tant pis pour Virginie, il faudra qu’elle fasse avec. Je prendrai des gants de soie.
Cancer
P lus tard, peut-être, trop tard, je le saurais. Mais, là, maintenant, j’ignore quel mal me tue : depuis des jours et des jours, je suis pris de petites nausées, accompagnées de remontées acides dans l’œsophage. Elles m’inquiètent : pourquoi ces nœuds au ventre, que cachent-t-ils ? Cancer généralisé ? Pas possible, je me bourre de médicaments même si je sais qu’il ne faut pas en abuser, ça donne des ulcères.
C’est comme le faux sucre : pour maigrir, j’en prenais tout le temps, en morceaux dans mon café au lait du matin, en poudre dans mon yaourt 0 %. J’ai abandonné, pour cause de risque de cancer, là aussi. Résultat : les kilos en trop sont restés, bien au chaud. Ce n’est pas bon pour le cœur, d’avoir trop de graisse.
C’est comme le cancer : une personne sur trois. Alors, quand j’en rencontre une qui est atteinte, la pauvre, je suis vraiment triste pour elle mais, en même temps, ouh là là, horrible à dire, j’ai honte, ne m’écoutez pas, bref, en même temps, je suis soulagé pour moi : ce malade me donne une chance de plus de ne pas attraper la maladie.
Par contre, pas de cholestérol. Il paraît qu’à mon âge ce n’est pas normal, je devrais en avoir un peu. Parce qu’il y a le bon et le mauvais cholestérol. Et le bon, mieux vaut en avoir un peu, dit-on. Bizarre. Mais la santé est par définition bizarre. Un jour, j’ai explosé le taux de triglycérides dans mes analyses mais j’étais encore bourré à trois heures du matin : alors, forcément, à huit heures, la prise de sang n’était pas clean. Je me suis bien marré en voyant la gueule effarée du laborantin lisant les résultats cataclysmiques.
Certains jours, je me dis : ça pourrait être pire. J’ai un copain, on lui a fait une greffe des reins et l’opération l’a tellement déprimé qu’il est devenu alcoolique. Avant, il ne pissait plus. Maintenant, il boit comme un trou.
L’autre truc qui me turlupine, c’est la courbature qui s’infiltre de temps en temps dans le bras droit : un truc pareil, c’est l’infarctus à coup sûr, paraît-il. Je guette en permanence ma prochaine crise cardiaque.
J’ai un autre copain, opéré de la prostate, elle était trop grosse.
— Pas d’impact sur les performances sexuelles ? lui dis-je l’air de rien.
— Non, me répond-il. Tu bandes, t’éjacules comme avant. Le seul truc, c’est que ça ne sort pas.
— Comment ça, ça ne sort pas ?
— Non, ça ne sort pas, ça va dans la vessie.
Beurk, dégueulasse, ce truc !
De toute façon, il vaut mieux se méfier de la médecine. Ma femme, c’est pareil, le doute l’a saisie : la dernière copine à allée se faire palper le sein en a chopé un cancer. Mon épouse a donc décidé de ne plus mettre les pieds dans un cabinet médical, sage décision.
Souvent, tu arrives en bonne santé chez le docteur et tu en repars malade, quasiment mort. Sa copine s’en est sortie mais le cancer du sein, c’est un truc qui ne vous lâche pas, jamais guéri, on n’est qu’en rémission m’a dit mon beau-frère (le vétérinaire). Il réattaque sous n’importe quelle forme au moment où on s’y attend le moins et là, c’est réglé en quelques mois.
Quant à moi, je ne sais pas ce que j’ai entre les doigts de pied ; ça me gratte furieusement, je n’arrive plus à marcher. Une grosse allergie sûrement, peut-être même un cancer de la peau. Bon, je vais commencer par me couper les ongles et il en faut du courage pour ça, croyez-moi et après, on verra...
Julien rentra préoccupé ce soir-là : il ne vit pas le camion quand il traversa la rue. Son corps fut violemment projeté contre une borne de taxi et il mourut sous le coup tandis que l’interphone crachouillait : « C’est pour quelle destination ? »
Chef
U n jour, il devait avoir dix ans, il se promenait dans le jardin avec un copain qui l’avait invité quand, tout à coup, le gamin ouvre sa braguette et lui montre son zizi : « Tu ne trouves pas qu’il est petit ? » Julien regarde distraitement, histoire de faire plaisir, mais il est surpris par l’engin de son camarade qui lui semble effectivement riquiqui. Le vent agite mollement un bout de peau fripée qui dépasse à peine du pantalon. A l’époque, il ne savait pas très bien si la taille avait de l’importance ; aujourd’hui, il sait que beaucoup d’hommes se posent la question. Alors, pour se donner un genre, l’air entendu, il dit à son copain qu’il sera sûrement embêté plus tard avec un si petit spaghetti. Il en rajoute, il en fait des tonnes, il s’esclaffe : le voit-il dans la glace tellement il est minuscule ? Et de le conseiller : surtout qu’il ne le secoue pas quand il pisse, il pourrait se détacher. Le gamin fit une drôle de tête et ne lui parla plus de la journée.
Heureusement, le jardin du copain offrait d’autres distractions : le gars avait une petite sœur qui passait son temps à faire pipi devant Julien à la moindre occasion. Elle s’accroupissait derrière un buisson en le regardant fixement dans les yeux, relevait sa robe, baissait sa culotte et, en lui adressant un large sourire, elle libérait un jet d’une force étonnante qui inondait le gazon et sentait le chaud aigre, il se souvient de cette odeur lourde qui ne lui ressemblait pas. C’est fou ce que les filles pissent dru ! Un peu comme des juments ou des vaches...
Julien sourit en évoquant ces souvenirs : il a découvert il n’y a pas longtemps que le copain était devenu un PDG très important. Se souviendrait-il de cet épisode s’ils se retrouvaient face à face ? Gros bonnet, p’tit kiki.
Alors, le réflexe est plus fort que lui : à chaque fois qu’il se retrouve devant un type qui se prend pour un petit chef, et c’est une espèce qui fourmille, Julien se souvient de ses dix ans et il se dit que le PDG en face de lui, du haut de sa morgue, rempli de sa hauteur et gonflé de sa puissance, doit ressembler en tous points à son copain d’enfance : affublé d’un tout petit zizi et d’une sœur exhibitionniste et incontinente.
Chien
N on seulement mon chien est beau mais, en plus, il est comme moi, il embellit en vieillissant. Dans la rue, quand il trottine la queue haute, l’anus rose bien dégagé, le nez en l’air, les gens s’arrêtent pour l’admirer et me posent mille questions. Problème : au bout d’un moment, après avoir tournicoté autour, un sur deux me demande si c’est une chienne, ce qui m’énerve au plus haut point. C’est qu’ils ne distinguent pas bien ses couilles et c’est normal, vu que le veto les a coupées. Un chien castré ne fugue plus, voilà une chose simple ; en me regardant d’un drôle d’air, ma femme dit qu’on devrait faire pareil pour les mecs, imaginez le désastre. Les gens sont jaloux de mon chien en tout cas.
S’ils savaient tous ses talents, ils seraient verts !
Dans les bois, telle une flèche vengeresse, il marche le dos plat, la queue raidie à l’horizontale, le nez tendu vers l’avant au ras du sol comme s’il allait débusquer un terrible fauve. En général, dérangée dans son sommeil, une mouche à merde part en vrombissant, provoquant chez lui un brusque bond en arrière et des couinements saccadés, tout l’attirail de la peur panique.
Parfois, il se met à creuser comme un fou : il a flairé la taupe. Il n’a pas tort car, à bien y regarder, des dizaines de monticules de terre fraîchement retournée s’élèvent dans le périmètre. Ce coup-là, on y croit, on est avec lui : vu la fureur qu’il met à déterrer, nez en radar et pattes électrisées, la bête ne peut lui échapper. Mais la moitié de la forêt aura beau avoir été excavée, pas le moindre poil d’animal sauvage ! Au bout de ce vain combat interminable, mon chien admirable lèvera son museau boueux, il regardera avec légèreté autour de lui et s’éloignera d’un petit trot léger et dédaigneux, drapé dans sa dignité de braconnier malchanceux, insensible à la frustration des spectateurs.
Quand il pleut, il est terrible, il le sait avant la première goutte, tel un devin. Refusant de sortir, il est capable de se retenir de pisser pendant des heures, c’est un fakir. Sourd aux appels, il se rencogne dans le fauteuil qu’il a annexé de ses poils blancs qui marquent si bien son territoire. Il s’étire longuement et pour finir, coup de grâce, il bâille à se fendre la bouche en exhalant cette haleine spéciale qu’on renifle de loin.
Parfois, quand il bâille trop fort, il pète en même temps (moi aussi). Certes, il s’exécute sans bruit mais, hélas, l’odeur est repérable et tenace. Je me demande si les polypes qui m’ont bouché les sinus ne sont pas une conséquence néfaste des gaz de mon chien.
En dehors de ces petits travers, c’est un chien distingué. Il descend d’une longue lignée de chasseurs, créée par un prêtre écossais spécialiste des croisements canins et de la bière pur malt. Hélas, l’atavisme a perdu de sa force ou la bière a pris le pas sur la recherche, je ne sais pas, en tout cas, l’élixir s’est éventé et la ville a transformé mon chien de chasse en prince du sofa.
Heureusement, dès qu’il se passe quelque chose en cuisine, ce caméléon du foyer retrouve vigueur et inventivité et sait se transformer en une irrésistible attraction. Regardez-le donc, fier et nerveux, qui couine et qui lèche, qui fait le beau dans une posture incroyable, bien assis sur le derrière, stabilisé par la queue, le dos à la verticale, les pattes avant à demi repliées et l’œil larmoyant ! Il sait aussi vous frotter le museau contre les jambes comme un chat. S’il le fallait, il exécuterait un double salto arrière rien que pour vous prouver sa bonne humeur.
Dans les restaurants, il obtient un franc succès avec ce numéro de cirque très au point. Les gens sourient, l’applaudissent et le nourrissent de leurs restes, à lui en faire péter la sous-ventrière. S’il faisait la manche, il gagnerait plein d’argent.
C’est sûr, j’aurais dû être un chien. Sauf pour l’histoire des couilles.
Cinéma
A ssis sur un banc public à côté de sa moto, le soleil dans les yeux, Julien mordilla son sandwich poulet-crudités. C’est pas si calorique, se dit-il pour s’absoudre d’une entorse exceptionnelle au régime qu’il s’imposait depuis des mois, avec un succès mitigé.
Machinalement, il leva la tête, sans doute attiré par un lointain mouvement d’ombre, là-bas, en face. Sur un toit, il entraperçut des silhouettes qui s’agitaient dans la lumière. Son regard n’embrassait que le haut de l’immeuble, le reste des étages caché par les autres toitures. Des ouvriers sans doute. Mais, bien qu’à bonne distance de la scène à vol d’oiseau, il eut vite l’impression que quelque chose clochait. Les personnages, énervés, semblaient s’engueuler : il les vit esquisser des gestes violents de leurs bras, se repousser les uns les autres. Soudain, dans la bousculade, l’un des individus au bord du toit se trouva déséquilibré en arrière, il traça dans l’air des moulinets ridicules avec ses bras tendus.