Au bord des fleuves de Babylone
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Description

Alors qu'il était en voyage d'affaires à Bagdad après la guerre des six jours, l'auteur a été témoin d'une tragédie qui frappa les juifs d'Irak. Accusés d'espionnage au bénéfice d'Israël, plusieurs d'entre eux, parmi lesquels des chrétiens et des musulmans, ont été pendus en 1969. A travers ce roman, l'auteur leur rend hommage.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2012
Nombre de lectures 23
EAN13 9782296482425
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0093€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Au bord des fleuves de Babylone
Antoine Safar


Au bord des fleuves de Babylone


A la mémoire des Juifs d’Irak


L’H ARMATTAN
© L’H ARMATTAN , 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56289-9
EAN : 9782296562899

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
REMERCIEMENTS
au Rabbin Daniel Farhi,
à Madame Gisèle Altman,
à Monsieur Jean Azouvi,
à Madame Isabelle Berkowitz,
à Madame Corinne Dejean,
à Madame Carole Salomon,


Et à toutes les personnes qui m’ont conseillé
dans la réalisation de ce livre.
INTRODUCTION
Les Juifs d’Irak, qui en parle encore ?

Leur tragédie est-elle devenue, à l’instar de tant d’évènements qui ont ensanglanté l’humanité, une petite virgule perdue dans les méandres du temps ?

Je ne suis pas juif mais témoin d’une tragédie qui, en 1969, juste après la guerre des six jours, alors que j’étais en voyage d’affaires à Bagdad, frappa les Juifs de ce pays. Je tiens par ce roman, basé sur des faits réels, fruit de mes recherches à travers des archives, des documents, des livres que j’ai achetés ou qui m’ont été offerts, des renseignements sur Internet, de mes souvenirs personnels jumelés avec une histoire tissée d’amitiés, d’amour, de joie, de drames, de passions, d’émotions et d’espoir, à leur rendre justice.

NB : je tiens à signaler que mon roman est essentiellement inspiré de deux livres : Adieu Babylone de Naim KATTAN et Le Souffle du Levant de Chlomo HILEL. Je tiens ici à leur rendre hommage.

***

C’était en 1969. J’étais à Londres à cette époque. Le hasard ou la providence voulurent que je fisse la connaissance d’un chaldéen, un chrétien d’Irak. Désireux d’approfondir l’histoire des Juifs de ce pays, je lui demandai un rendez-vous qu’il m’accorda spontanément. Il s’appelait Jean, mais vivant en Angleterre, il avait pris le surnom de Johnny. Prévoyant d’avoir avec lui un long entretien, je glissai mon magnétophone dans ma poche.

Il habitait dans une luxueuse résidence à Queensway. A peine avais-je franchi le seuil de son appartement qu’il me reçut à bras ouverts. Il me conduisit vers le salon où il me pria de m’installer dans un fauteuil fort confortable.

Il me proposa d’emblée une tasse de café. Il s’excusa de devoir s’éclipser un instant me laissant seul le temps de revenir avec un plateau en argent sur lequel fumaient deux belles tasses en porcelaine entourées de confiseries de tous genres.

Je remarquai entre-temps que son appartement était d’un décor sobre, sans luxe ostentatoire. Accrochés au mur, des tableaux choisis avec beaucoup de goût, des paysages et des natures mortes. Sur le buffet trônait le portrait de sa femme et de ses trois enfants. Dans un coin de la salle à manger, je remarquai un joli piano droit. Il s’installa en face de moi. Après avoir branché mon magnétophone, curieux, je lui demandai :

« Qui joue du piano ?
Ma femme, me répondit-il avec un gentil sourire, elle est actuellement en voyage. »

Et nous commençâmes à mieux nous connaître. Quelle fut grande sa joie quand je lui appris que j’étais libanais ! Ah, ce Liban qu’il connaissait si bien et qu’il adorait !
A Bagdad
Après quelques minutes de conversation, il aborda lui-même le sujet qui m’intéressait le plus.

« Alors vous désirez avoir des renseignements sur les Juifs d’Irak. Bon, par quoi commencerai-je ? Voulez-vous que je vous en parle rapidement ou en détails ?
Oh plutôt avec le maximum de détails !
Je vous préviens que ce sera très long.
Qu’à cela ne tienne. Je vous écoute. »

Je dois dire que je suis tombé sur un Johnny volubile. Je le laissai parler en l’écoutant avec une grande attention.

« Toutefois, avant de parler des Juifs d’Irak, je voudrais évoquer un sujet qui me tient beaucoup à cœur, celui de l’Irak en général et de Bagdad en particulier. »

Et prenant une pause, il poursuivit :
« Avez-vous entendu parler de Haroun el Rachid, ce grand calife contemporain de Charlemagne, à qui il offrit une somptueuse horloge à eau, le clepsydre, alors qu’en Europe, l’on comptait sur le soleil pour connaître à peu près l’heure ? Bagdad, cette ville qui connut une grande culture quand l’Occident était plongé dans l’illettrisme, cette ville avec ses astrologues, ses savants, ses mathématiciens et ne dit-on pas que ce sont les Arabes qui ont inventé le zéro qu’ils avaient, semble-t-il, appris des Indiens. L’algèbre et les chiffres que nous utilisons et qui sont la base de tant d’inventions ne sont-ils pas des découvertes de cette partie du monde ? Ses poètes tels que le chantre du vin et de l’amour, Abou Nawas, qui était chrétien et Al-Moutanabi. Bagdad, la ville des mille et une nuits, de Sindbad le Marin, d’Ali Baba et des quarante voleurs. Bagdad, traversé par ce fleuve immense qui a pour nom le Tigre. Et c’est un véritable tigre. Il coule, il coule, faisant danser sur ses flancs des barques de toutes les couleurs. Il lui arrive parfois, me dit Johnny dans un grand éclat de rire, de charrier les cadavres d’un bœuf ou d’un âne mais cela fait partie du charme de la ville. Et vous voyez souvent en été des jeunes gens en slip le traverser, hardiment !
Dois-je vous parler de ces cabanes construites en nattes de roseau que l’on appelle les chardaghs et de ces cafés, dont surtout le fameux Café Haj Amin, qu’on a plantés à son bord ? Dois-je vous parler des hommes en tenues folkloriques, les têtes ornées d’un keffieh, d’un agal ou d’un yashmagh égrenant leur chapelet d’ambre et des hommes en costume occidental buvant leur café amer aromatisé de cardamome ou sirotant une bonne limonade à base de citron ou de jus de mûre et fumant leur narguilé tout en jouant au tric-trac ?
Dois-je vous parler des bonnes pâtisseries et de la glace arabe faite à base de musc et d’eau de fleur d’oranger ?
Dois-je vous parler du bon verre d’arack zahlaoui, soit disant importé du Liban, que l’on ingurgite le soir avec de petites assiettes de mezzés ? En général, dans certains de ces restaurants, les femmes et les hommes ne se mélangent pas. Il y a néanmoins une partie réservée aux familles ou aux femmes seules.
Dois-je vous parler de ses belles artères telles que la rue Rachid, la rue Abou Nawas qui longe le fleuve où les calèches que l’on appelait arabia croisent les automobiles roulant à toute vitesse dans un concert étourdissant de klaxons ? Ne parlons pas des feux de signalisations, l’on se demande à quoi ils servent !
Il est inutile à Bagdad d’avoir une adresse précise, c’est par exemple telle rue près de la mosquée, face à la pharmacie, à gauche de l’épicerie. »

Il me parlait aussi de cette île couverte d’une épaisse végétation qui porte un nom un peu bizarre, Jazirat Oum el khanazir (traduction en français : île mère des cochons) à laquelle on accède dans de petites barques pour pique-niquer et manger le mazgouf.

« Savez-vous ce qu’est le mazgouf ? » me demanda Johnny. Comme je lui répondis par la négative, en bon irakien, il se mit à me le décrire avec force détails.

« On l’appelle plutôt samak mazgouf. Il s’agit d’un poisson grillé. Mais il y a une façon spéciale de le préparer. C’est une carpe d’environ quarante-cinq centimètres. En général, un pêcheur installé sur la jetée la conserve dans l’eau, attachée à un poteau afin qu’elle reste en vie. Celui-ci exhibe un long couteau avec lequel il tue le poisson, ensuite, il le sale, le saupoudre de curry, l’enfile sur une broche en bois et le dispose près du feu, jamais au-dessus. Puis il le retourne, le pose sur la braise et y ajoute des oignons et des tomates. »

Sa façon de parler du mazgouf me donnait l’eau à la bouche. Comme ce devait être succulent !

Et Johnny de poursuivre :
« En général, les pique-niqueurs le mangent installés sur une natte au bord du fleuve mais il est aussi servi couramment dans les restaurants et même à la maison.
Ah ! reprit-il, j’ai oublié de vous parler de ces petits souks où fourmillent des hommes et des femmes se déplaçant comme des fantômes, vêtus de leurs abayas et des vendeurs des quatre saisons proposant à tue-tête leurs marchandises.
L’on ne peut parler de Bagdad sans évoquer ses magnifiques mosquées avec leurs minarets et surtout la mosquée du côté de Kazimiah que l’on ne peut admirer que de loin car c’est l’endroit le plus sacré du chiisme. »

Johnny sortait complètement du sujet car j’étais venu le voir pour qu’il me parle des Juifs d’Irak. Mais il avait un besoin irrépressible de s’exprimer, de parler de sa ville. Et trouvant moi-même son histoire tellement intéressante, je décidai de ne pas l’interrompre. Finalement, il laissa provisoirement sa ville chérie pour me parler un peu de lui-même.

« Je vis le jour en 1930, à Bagdad même. Nous habitions une villa à quelques encablures de la rue Rachid, qui est l’une des plus belles avenues de la ville. Mon père, qui était un avocat fort connu, nous plaça mon frère Georges, mon cadet de deux ans, et moi, au collège des Jésuites américains. Quant à ma sœur Irène, que mon père baptisa ainsi en hommage à la souveraine qui régna dans le temps sur Byzance, il lui choisit l’école des Sœurs de la Présentation. Il y a des écoles publiques mais elles sont plutôt fréquentées par les enfants de condition moyenne. Quant aux Juifs, ils avaient l’Alliance Israélite Universelle, l’école Chamach et puis d’autres. Mais certains d’entre eux, par snobisme peut-être, préféraient pour leur progéniture les Jésuites. Il faut dire que ce collège jouissait d’un très grand prestige et d’une excellente renommée. Aussi, avais-je comme camarades de classe des garçons qui se prénommaient Joseph, Simon, Isaac, Raphaël, Gabriel. Certains d’entre eux assistaient à la messe mais ne communiaient jamais. C’est parce que c’étaient des Juifs, me disait-on, des YAHOUD ! mais Juif, qu’est-ce que c’était ? me demandai-je dans ma tête d’enfant. Ils sont faits exactement comme moi.
Ah ! à ce propos, s’exclama Johnny, quand j’étais petit, j’étais enfant de chœur, je servais la messe latine, j’étais très pieux, très sage, très pur. Un jour, l’on m’a dit de ne jamais m’approcher du quartier d’Abou Sifaine, quartier habité par des Juifs très pauvres parce que les Juifs sont comme des vampires, ils attrapent les enfants chrétiens, les déshabillent, les étendent sur des lits truffés de clous, les font saigner, récoltent leur sang pour en fabriquer le pain azyme. J’étais effrayé par ce quartier. J’ignorais totalement que mes camarades faisaient partie de ces abominables buveurs de sang d’enfants chrétiens. Tiens, me dis-je, il faut les dénoncer. Ils se sont inscrits dans une école chrétienne pour boire notre sang ! Puis, petit à petit, j’eus le courage de m’en approcher, de leur parler, de les écouter. Non seulement ils étaient normaux mais fort intelligents et surtout fort sympathiques.
"C’est vrai, demandai-je à l’un d’eux nommé Isaac, que vous fabriquez votre pain avec notre sang ?" Ce dernier éclata de rire. "D’où sors-tu cette bêtise ? me demanda-t-il, encore une histoire sur les Juifs ? Tu nous vois tous en prison ? Parce que pour boire le sang d’un enfant, il faut bien le tuer." »

D’un seul coup, je compris qu’on m’avait terriblement menti. Au lieu d’éviter et de fuir mes copains juifs j’en fis mes meilleurs amis. Tout ce qui les touchait me touchait. J’étais toujours prêt à les défendre. Aucune personne au monde ne devait leur faire de mal. Et quand j’appris qu’ils étaient circoncis, je me souvins que mon frère et moi avions aussi été circoncis quand nous étions tout petits, par un rabbin ami de la famille. Mon père trouvait que c’était plus hygiénique.
Lorsqu’en 1939 la guerre éclata, j’avais neuf ans. Je m’en souviens très bien. Evidemment, la télévision n’existait pas encore et la radio n’était pas à la portée de tout le monde. Nous allions au café al Rachid où trônait un grand appareil pour écouter la BBC.
Il est vrai que la guerre était très loin de nous mais il ne faut pas oublier que l’Irak était sous mandat anglais. Et l’Angleterre était entrée en conflit aux côtés de la France contre l’Allemagne. Etant gosse, je ne comprenais presque rien à ces histoires qui se déroulaient à des milliers de kilomètres de mon pays. Mais je sentis une certaine nervosité chez mes amis juifs. Curieux, je leur demandai la raison de leurs angoisses.
« Nous allons avoir, d’après nos parents, quelques petits problèmes.
Mais quelles sortes de problèmes ? » demandai-je.

Je compris finalement que les Allemands avaient besoin du pétrole irakien et, voulant supplanter les Anglais, ils avaient réussi à créer au sein de la population un mouvement nazi. Hitler était devenu le grand caïd arabe. D’ailleurs, ne le surnommait-on pas ABOU ALI ?


Johnny, dans un grand éclat de rire, me dit :
« Si les Irakiens savaient ce que Hitler pensait d’eux. Des Unter Menschen », me dit-il en allemand, des sous-hommes.

Mais pourquoi toujours les Juifs ? me demandais-je dans ma tête d’enfant, parce qu’ils ont la réputation d’être riches et puissants, parce que ce sont de grands commerçants, parce que ce sont des banquiers, voire des usuriers, mais il n’y a pas qu’eux dans ce monde. Est-ce que ces gens-là savent qu’il y a des quartiers comme Abou Sifaine ou Henoune où s’entassent les gens les plus pauvres de la terre et qu’ils sont juifs ?
Non, me disais-je, personne ne se pose le problème. Un Juif pauvre ne peut pas exister. Ce doit être une rumeur répandue par eux pour apitoyer le monde afin qu’on leur vienne en aide. Qu’une pauvre juive travaille comme femme de ménage, mais c’est inconcevable !
Pour me rendre à l’évidence, j’allais de temps en temps me promener à Abou Seifaine, ce qui veut dire en arabe le père de deux sabres. Tous ces enfants qui traînaient en haillons dans la rue, c’étaient bien des enfants juifs. Je relève dans un roman écrit par l’écrivain poète irakien Salah al Hamdani le paragraphe suivant concernant le quartier d’Abou Seifaine : je pense particulièrement à une rue en pente, pleine d’ordures avec des chats et des chiens toujours affairés et des mouches qui vous donnent des démangeaisons pour la semaine.


Il y avait tant de tristesse dans la voix de Johnny. J’avais l’impression qu’il parlait de ses propres parents.
Je déclenchai chez Johnny, en lui rendant visite, une foule de souvenirs qui étaient enfouis dans son subconscient. Il était submergé par des vagues de nostalgie.
Parle, parle, Johnny, me répétais-je en moi-même et mon hôte de poursuivre :
« Les Juifs de Bagdad avaient fondé des clubs privés dont le plus important s’appelait El Rafidaine. Ils s’y réunissaient pour être entre eux, jouer au bridge, aux échecs, lire, discuter. Mon père, qui était l’un des rares non-juifs à y être accepté comme membre, s’était lié d’amitié avec un grand nombre d’entre eux mais celui qu’il préférait était un cardiologue que je nommerai par discrétion le Docteur Benyamin. Parce qu’il était foncièrement irakien, mon père avait beaucoup d’admiration et d’estime pour lui. L’Irak, c’était son pays. Ses ancêtres y étaient implantés depuis que NABUCHODONOSOR, il y a plus de deux mille cinq cent ans, les y avait fait venir en captivité.
Chaque pouce de ce pays, disait-il à mon père, respire la judéité. Nous avons vécu ici bien avant les musulmans, bien avant les chrétiens. D’ailleurs, confirma-t-il à mon père, la synagogue de Bagdad est la première qui ait été construite.
C’est ici que fut écrit le premier Talmud que l’on appelle le Talmud Babyloni. Allez-vous promener dans l’ancienne Babylone. Découvrez y les vestiges des Jardins Suspendus, de la Tour de Babel et du Lion sans tête (il semble que ce n’est qu’une copie, l’original ayant été volé et déposé en Angleterre). Le Docteur Benyamin s’insurgeait souvent en criant : « même Abraham est né à Ur, c’est d’ailleurs en traversant l’Euphrate que sa tribu et lui furent appelés les Hébreux. Hébreux, ajouta le Docteur Benyamin, c’est l’errance, le passage. C’est du reste l’étymologie du mot Ivrit Maavar et Obrane du verbe abara en arabe ou le peuple qui traverse.

Mon père l’écoutait avec une attention toute particulière. Malheureusement, le Docteur Benyamin étant très religieux et ne mangeant que casher, mon père hésitait à l’inviter à dîner chez nous. Il était d’après ce que me disait mon père, vigoureusement antisioniste. A cette époque j’étais très jeune et ne comprenais pas le véritable sens de ce mot. Pour moi, être anti c’était formidable et le Docteur Benyamin, à mes yeux, était un grand héros. J’aimais bien tous ces anti, cela représentait pour moi une forme d’héroïsme.
De toutes façons, il y avait de l’héroïsme chez le Docteur Benyamin. Il était très humain et consacrait une journée par semaine à recevoir et à ausculter gracieusement, sans considération de race ou de religion, les plus démunis. Je rappelle qu’en Irak la sécurité sociale n’existe pas. Tous les soins sont payants.
Tout le monde savait que les pauvres gens faisaient la queue chaque jeudi à l’entrée de sa clinique.
Mon père m’apprit que le Docteur Benyamin était un membre important d’une synagogue offerte à la communauté juive par un richissime homme d’affaires qui s’appelait Meier. Je pense aussi que ce dernier fit construire, si mes souvenirs sont bons, un hôpital qui acceptait tous les patients, quelles que soient leurs croyances ».
« Et voilà » s’exclama Johnny « de quoi étaient capables les Juifs ! »

Johnny marqua une pause et me dit :
« Je vais de nouveau sortir du sujet. Mon père avait fait ses études à l’Université Saint Joseph de Beyrouth. Il était trilingue et maîtrisait parfaitement l’arabe, l’anglais et le français. Il était non seulement francophone mais surtout francophile. Il entretenait d’excellentes relations avec l’Ambassadeur de France de l’époque et une bonne partie de la colonie française. Il était abonné à divers journaux arabes, égyptiens ou libanais ainsi qu’à l’ Iraq Times mais celui que je préférais, c’était l’ Illustration, un hebdomadaire français. Ah l’ Illustration ! il me rappelle les reportages sur la guerre d’Espagne et les caricatures du fameux Professeur Nimbus. Ce personnage arborant sur son crâne rasé l’unique cheveu en forme de point d’interrogation, qui m’amusait avec ses commentaires.
Sur un gramophone de la marque His master’s voice nous écoutions les derniers succès de la chanson française. Avec la guerre nous étions privés de tous ces plaisirs. Plus rien ne nous arrivait de France. Nous étions très tristes.
Mais, reprit-il avec son doux sourire, j’espère que je ne vous ai pas ennuyé avec ma petite histoire ?
Pas du tout, répondis-je, au contraire.
Enfin, me dit-il, vous êtes là pour avoir le plus de renseignements au sujet des Juifs d’Irak. Eh bien, revenons à notre sujet.

En octobre 1939 la radio et les journaux provoquèrent une onde de choc dans le milieu juif d’Irak. L’on apprit que le Moufti de Jérusalem, Haj Amin al Husseini, assuré du soutien de Hitler, se rendrait à Bagdad pour renverser le gouvernement pro-anglais avec la complicité d’officiers pro-nazis. Le Moufti criait haut et fort que les Juifs sont les ennemis de l’état.
Inutile de dire que mes amis israélites tremblaient de peur et ne savaient que faire. Fort heureusement, le complot échoua et le Moufti prit la fuite en Allemagne. Il fut, semble-t-il, accueilli et hébergé par le leader SS H. Himmler. La communauté juive put dormir tranquillement mais pour combien de temps.
Alors que tout le monde pensait que la France allait bouffer l’Allemagne en quelques jours, ce fut le contraire qui se produisit. L’armée du Reich, en contournant la fameuse ligne Maginot, fit irruption en France avec grand fracas.
Déception ! désarroi ! plus les Allemands gagnaient du terrain et plus les Juifs tremblaient de peur.
Mon père finit par se décider à acheter une radio. Il l’installa au beau milieu du salon et toute la famille était accrochée au poste pour écouter la radio anglaise, la BBC.
Pendant la récréation, mes camarades juifs délaissant les jeux se réunissaient dans un coin de la cour pour commenter chacun à sa façon les événements. Mon copain Isaac m’invitait souvent à me joindre à eux mais certains d’entre eux utilisaient un langage secret, conçu par les Juifs d’Irak, que je n’arrivais pas à comprendre, qui s’appelle le souki. D’autant que le nazisme se développait à vive allure dans ce pays.
Je me souviens aussi que certains jeunes Irakiens fort exaltés portaient l’uniforme noir des fascistes.
Les Anglais, qui plus ou moins contrôlaient la situation dans ce pays, donnaient une certaine garantie aux Juifs. Mais la grande catastrophe ne tarda pas à se produire… Juin 1940… la France finit par capituler et signa l’armistice avec l’Allemagne dont l’armée pénétra triomphalement dans Paris.
Nous avions les larmes aux yeux. Nous ne pouvions pas croire que cette grande France que nous adorions était tombée si bas.
Pour le peuple irakien c’était l’invincible caïd ABOU ALI alias Hitler qui triomphait et qui allait débarrasser l’Univers de la pieuvre sioniste.
L’année 1941 fut terrible pour les Juifs. Le premier juin était un jour de fête chez les Juifs, SHAVOUOT (Pentecôte), les habitants du quartier pauvre Abou Seifaine décidèrent d’aller rendre hommage au Régent Abdoul Illah à son retour d’Iran. Il était quinze heures lorsqu’en traversant le pont Al Khour, ils furent attaqués par une horde de bédouins pro-nazis. Ce fut un massacre. Ils s’acharnèrent avec une sauvagerie indicible en criant Allaho Akbar sur ces pauvres malheureux. Ils tuèrent et d’après des témoins, écartelèrent des enfants sous les yeux de leurs parents.
Ils s’emparèrent des jeunes filles, des jeunes femmes qu’ils violèrent sur-le-champ. Ils pénétrèrent dans les maisons, pillant, volant tout ce qui leur tombait sous la main.
La police intervint mollement craignant de blesser les attaquants. Néanmoins, elle mit fin à cette tragédie qui dura pendant deux longues journées.
En un laps de temps relativement court, il y eut plus de deux cent tués et plus de deux mille blessés. On pataugeait dans le sang. Des centaines de maisons détruites. Quant aux jeunes filles violées, pour elles, c’était le déshonneur le plus accablant. Tout leur avenir était brisé car en Orient, la fille doit rester vierge jusqu’au mariage.
On appela ce jour néfaste le FARHOUD . Un nom qui a fait trembler la communauté juive car il se traduit en français par pillage ou razzia.
J’en garde moi-même un souvenir qui, avec le temps, se transforma en cauchemar. Car le lendemain de cette tragédie, nous nous rendîmes, mes camarades juifs et moi-même, à Abou Seifain. Nous fûmes littéralement ébranlés par le spectacle d’un paysage apocalyptique.
Des ruines, des ruines, partout des ruines !

Finalement, le gouvernement fit preuve d’une grande sévérité.
Il envoya des policiers récupérer une partie du butin, arrêta certains responsables et, pour l’exemple, en pendit quelques-uns uns. Mais pour les Juifs, c’était le début de la fin. Mes camarades de classe me firent savoir que leurs parents respectifs pensaient sérieusement quitter ce pays. Quitter ? mais aller où ? beaucoup de Juifs se replièrent et s’enfermèrent dans une sorte de ghetto. Mon ami Isaac m’expliqua que son grand frère Samuel, qu’on appelait Sam, allait avec un groupe d’amis former une sorte de milice d’autodéfense. Ils commencèrent à s’équiper d’armes de fortune, de revolvers, de fusils de chasse, de couteaux, de poignards. Ils faisaient des tournées à longueur de nuit. Ils s’ingéniaient surtout à apprendre l’hébreu, langue qui leur était tout à fait étrangère. Mon père me disait qu’au club Al-Rafidaine, l’on en discutait vivement. Le Docteur Benyamin était contre ce mouvement. D’après lui, ces jeunes gens allaient attirer la foudre des pro-nazis. Il disait que c’était un incident provisoire, que tout allait se calmer. Il faisait confiance au gouvernement de Abdul-Illah.
Comme beaucoup de Juifs, hélas, le Docteur Benyamin était d’un optimisme exaspérant.
Mon père avait posé dans le salon, près de la nouvelle radio, une mappemonde. Ainsi, nous pouvions suivre quotidiennement la progression des troupes allemandes en Russie.
A propos de la Russie, en plus de la vague d’anti-sionisme, une autre vague se déclencha, celle de l’anti-communisme.
Les Juifs et les communistes étaient montrés du doigt. A cela il fallait ajouter la francophilie, que l’on se mit à détester aussi.
Mon père, à cause de son amour pour la France, souffrait beaucoup dans sa profession. On l’évitait souvent comme la peste mais cela n’a jamais entamé ses sentiments. Au contraire, il lui arrivait d’inviter ses amis français chez nous à des soirées bien françaises. L’on mangeait, l’on buvait, l’on chantait et l’on dansait français. Ma sœur, mon frère et moi y participions assez souvent. Moi, ma cavalière, c’était ma sœur Irène. Nous dansions ensemble les tangos, les fox-trots et surtout les rumbas.
Les amis français de mon père ne savaient plus que faire. D’une part, ils avaient appris par la BBC qu’un certain Général De Gaulle avait appelé en 1940 les Français à se rallier à lui, donc à l’Angleterre, et d’autre part, d’aucuns haïssaient les Britanniques, les accusant de les avoir trahis en abandonnant l’armée française à son triste sort pour se faire massacrer par les Allemands à Dunkerque ».

Conscient d’avoir de nouveau dérapé, Johnny se reprit en me disant :
« Mais ceci est une autre histoire. D’autant qu’à cette époque, les évènements s’enchaînèrent à vive allure et je le comprenais bien. Un jour, six ou sept aviateurs allemands atterrirent à Bagdad, ils furent accueillis comme des héros. Etait-ce pour apporter un témoignage d’amitié au peuple iraquien ou était-ce pour provoquer les Anglais de plus en plus affaiblis par la guerre ? je ne peux le dire. Toujours est-il que mes amis Juifs eurent ce jour-là froid dans le dos.

Tous ces mouvements anti-Juifs – je ne dirais pas sionistes car la plupart de mes camarades ne comprenaient pas le sens de ce mot – me rapprochaient davantage d’eux. Ce qui me contrariait pendant nos réunions, c’est lorsqu’ils s’exprimaient en souki . Je trouvais cela désagréable et impoli mais je finis par les excuser. Un jour, nous constatâmes que notre camarade Raphaël avait quitté définitivement le collège. Ses parents, las de patienter et craignant d’être un jour victimes d’un nouveau Farhoud, avaient décidé d’émigrer. Où sont-ils partis ? nul ne l’a jamais su. Ce fut le début d’un nouvel exode. Beaucoup d’autres ont suivi. Mon père m’assura que son grand ami le Docteur Benyamin n’était pas du tout de cet avis. Il voulait absolument rester accroché à la terre de ses aïeux et à la synagogue qui avait résisté à tant de convulsions à travers les siècles. Non, il ne laissera pas ce pan de l’histoire du judaïsme entre les mains de ces barbares.
« Mais les véritables indigènes de ce pays… c’est NOUS, NOUS LES JUIFS… », criait-il.

« La tragédie du Farhoud , on la commenta comme si c’était un simple fait divers. Juste quelques lignes dans les journaux », me dit Johnny d’une voix consternée, les larmes aux yeux.

Mais mon ami Isaac me parla des conséquences de cet abominable massacre. Il semble que contrairement à ce que l’on pensait, les hommes et les femmes se défendirent avec la rage du désespoir avec tout ce qui leur tombait sous la main. On a découvert un homme égorgé comme un mouton dans sa salle de bains. Pour violer une femme ou une jeune fille, les barbares se mettaient pour la maîtriser à trois ou à quatre. Beaucoup de jeunes filles refusant de garder dans leurs entrailles la semence de ces êtres ignobles, les supplièrent à genoux de les achever. Il parait que les Arabes hurlaient des cris de guerre en s’attaquant à ces innocents. Un grave problème se posait, la coutume des Juifs est d’enterrer les morts le jour même de leur décès. Il y avait aussi des blessés par centaines. Tous les Rabbins et le Grand Rabbin qui, à cette époque, si j’ai bonne mémoire s’appelait Bachi, les médecins, les commerçants, se mobilisèrent pour venir en aide à ces malheureux.
Le Docteur Benyamin, courant d’un hôpital à l’autre, fit montre d’un extraordinaire dévouement. Il soignait les blessés dans la mesure du possible. L’hôpital Meyer, l’Alliance Israélite et tant d’autres établissements étaient pleins à craquer. Il fallait aussi trouver des logements pour ceux qui n’en avaient plus Des collectes furent organisées. Même mon propre père tint à y participer.
A tous ces drames s’ajoutait celui des jeunes filles violées. D’aucunes ne pouvant plus vivre dans le déshonneur préféraient se donner la mort. D’autres furent prises en charge par la communauté qui tenta par l’intermédiaire d’un dallal (entremetteur) de leur trouver un mari fût-il vieux ou même impuissant. Mais qui voulait d’une jeune fille déflorée surtout si elle n’a pas de dot ? certaines n’hésitèrent pas à avoir affaire à des sages femmes de la communauté dont la fameuse Massouda Basri (il semble que cette dernière, craignant de s’exposer aux foudres du gouvernement, se déplaçait pendant la nuit pour faire accoucher ou faire avorter les femmes et que même la famille royale avait recours à ses services), mais les autres… les autres… que sont-elles devenues ? » me dit Johnny. « De vieilles filles contraintes d’élever seules, comme des parias, des enfants de la honte et de la haine ou carrément des prostituées, que de vies brisées ! »

C’est ainsi que Johnny, dans un sanglot, termina son récit. D’un geste machinal, il extirpa un paquet de cigarettes de sa poche. Il m’en offrit une et se servit lui-même puis reprit calmement son histoire.

« Plus la guerre en Europe s’éternisait, plus les Allemands gagnaient du terrain et plus le peuple irakien jubilait. Les voici arrivés aux portes de Stalingrad. C’était entre les Allemands et les Russes une lutte sans merci. De cette bataille pouvait dépendre l’issue de la guerre. C’était atroce. Les Russes mirent tout leur poids pour vaincre les Allemands. D’après le commentateur de la BBC, les survivants crevant de faim n’hésitaient pas à manger la chair de leurs camarades morts auprès d’eux. En Afrique du Nord, sous le commandement du Maréchal Rommel, ils s’approchaient de l’Egypte. Pour les Irakiens, ils allaient écraser les Anglais et les Juifs avec. »
« Que de souvenirs de cette époque », me dit, songeur, Johnny.

« Ce qui était notable, c’est que les enseignes des magasins juifs changeaient au fur et à mesure des développements de la situation. Tantôt en arabe, tantôt en anglais, tantôt changeant d’inscription comme par exemple le Magasin Isaac Chmol devenait le Magasin du Futur.
Et voici en plus que l’Islam devenait Religion d’Etat. Ce qui faisait trembler de peur les Juifs et les Chrétiens. Quant aux communistes, ils étaient pourchassés et arrêtés arbitrairement. N’étaient-ils pas les ennemis des Allemands et de leur grand caïd Abou Ali alias Adolphe Hitler ?
Face aux forces irakiennes, l’armée britannique affaiblie reculait à Habbanyah et à la base de Chowala mais résistait. Le gouvernement Rachid Ali sachant, néanmoins, qu’il ne pouvait pas trop compter sur les Allemands, trop occupés à se battre ailleurs, lançait avec la rage du désespoir, attaque après attaque, ses derniers combats.
Et les mois passaient. Nous étions sans cesse accrochés à la radio, les yeux braqués sur la carte. Mon père nous commentait le déroulement de la guerre. Et un jour, nous nous aperçûmes que la puissante armée allemande commençait à reculer devant la masse de soldats soviétiques. Etait-ce le début de la fin ? en Afrique du Nord, les forces britanniques, auxquelles s’étaient mêlées les forces françaises libres, reprenaient le dessus et puis ce fut le débarquement en Normandie. Et voici que l’armée du Reich entamait sa descente aux enfers.
Entre-temps, à Bagdad, nous nous habituâmes à ce conflit. Il était devenu un banal sujet de discussion.
La vie redevenait quasiment normale. Moi, j’arrivais à l’âge de l’adolescence. Isaac et moi restâmes très soudés. Il me rapportait tous les secrets de sa communauté. C’est ainsi que j’appris un jour qu’un mouvement clandestin sioniste baptisé la SHURAH se formait en Irak dont son frère Samuel devint un membre très influent.
La guerre définitivement terminée, il n’était plus question de voir Adolf Hitler débarquer en Irak. Le monde entier et surtout les Juifs apprirent les horreurs infligées par les Allemands à leurs coreligionnaires en Europe.
Mon père, en tant qu’avocat, avait aussi de bons clients parmi les musulmans. L’un d’eux, Haj Hamoud Al Mourched, plus connu sous le nom d’Abou Abed – chez les Arabes l’on a tendance à se faire appeler le père de… en prenant le prénom de l’aîné de ses enfants mâles – tint un jour à me présenter son fils Ali. Il était fort sympathique. Aussi, nous devînmes très amis. Ce dernier tenant absolument à se rapprocher des Chrétiens et des Juifs, je le présentai à Isaac. Nous formâmes un trio quasi inséparable. Nous allions Isaac, Ali et moi, quand notre temps nous le permettait, nous promener rue Rachid ou aux alentours de Battawiyeen qui était un ancien verger de laitues. Un jour nous rencontrâmes un groupe de jolies filles.
C’étaient, me dit Isaac, des juives. Je fus frappé par la beauté de l’une d’elles. Elle était élancée, avec un port de reine, un visage de madone, des yeux couleur noisette, les cheveux auburn. Elle se déplaçait comme dans un rêve. Je demandai à Isaac son nom. Il me répondit : elle s’appelle Léna, c’est la fille du Docteur Benyamin. La fille du grand ami de mon père, me demandais-je. Je voulais absolument la revoir. Mais comment ? car à cette époque, les jeunes filles juives ne fréquentaient que les jeunes gens de leur communauté. Elles avaient peur d’entretenir des relations même strictement amicales avec des non-juifs. Elles risquaient de subir l’opprobre des leurs. J’essayais chaque fois que je la croisais, d’attirer son attention par un clin d’œil, un sourire… rien à faire. Elle demeurait imperturbable.
Un jour, j’appris qu’elle fréquentait la même école que ma sœur Irène. Cette dernière et moi étions très liés et très complices. Aussi lui demandai-je un jour d’inviter Léna chez nous. Ma sœur me sourit et me dit :
Justement c’est ma meilleure amie ! je le ferai.
Mon cœur battait à cent à l’heure quand je sus que Léna allait venir chez nous. Mes parents, ayant su que c’était la fille du Docteur Benyamin, la reçurent à bras ouverts. Moi qui étais très timide en ce temps là, je lui tendis une main tremblante.
Je n’arrivais pas à croire que Léna était là sous mon toit, que je pouvais la voir, la toucher. A mon grand plaisir, ma sœur organisa un jour un thé dansant et invita Léna et sa cousine Rachel. De mon côté, j’avais invité Isaac et Ali. Ma mère nous offrit de la limonade et de bonnes pâtisseries orientales. Nous dansâmes et pour moi, ce fût le début d’une très longue aventure.
La folie amoureuse s’empara de moi, c’étaient mes premiers émois. Je ne pensais, je ne rêvais qu’à Léna. Elle était toujours ancrée dans ma mémoire. Je caressais le siège où elle s’asseyait. Mes pieds suivaient les traces de ses pas. Même l’air exhalait son parfum. Je ne voyais qu’elle, je ne voulais qu’elle. Je me demandais souvent comment parvenir à arracher son image de mes pensées. Je me confiais à ma sœur. Elles devinrent, pour mon grand bonheur, très proches. Et souvent quand je rentrais à la maison, elle était là ! il lui arrivait de me lancer des petits clins d’œil et quand son regard croisait le mien, il se produisait une étrange étincelle. Un jour, je me souviens que ma sœur, l’a-t-elle fait intentionnellement, s’absenta du salon, me laissant seul avec Léna. Celle-ci s’allongea sur le canapé dans une pose, je ne dirais pas érotique, mais troublante. Empêtré dans ma timidité, je n’osais pas la toucher. Je la regardais comme si j’étais hypnotisé ; qu’avait-elle, avec le recul, pensé de moi ? les thés dansants ou les surprises-parties se multipliaient. Ma sœur invitait d’autres amies, moi, je conviais toujours Haim et Isaac, lequel se faisait accompagner par sa cousine Rosine. Quant à Ali, il venait tout seul. Ma sœur s’énervait.
Pourquoi ton ami Ali n’amène-t-il pas sa sœur ou sa cousine ? s’insurgeait-elle.
Je lui expliquai que les jeunes filles musulmanes ne participaient pas à des surprises-parties. Ali ne me dérangeait pas. Il était toujours élégant, extrêmement poli, d’une grande gentillesse et d’une grande générosité. Il ne venait jamais les mains vides. J’avais l’impression qu’il souffrait d’un complexe à tel point que parfois il se faisait appeler Elie. Mais c’était inutile car le musulman, non seulement est reconnaissable à son visage mais aussi à sa façon de s’exprimer. Selon leurs intonations, l’on peut reconnaître en Orient Juifs, Chrétiens ou Musulmans.

Poursuivant ses études à la faculté de Bagdad, il maîtrisait parfaitement l’arabe littéraire. Son anglais était approximatif et son français quasi nul. Il savait à peine danser. J’ai dû lui apprendre quelques pas de tango. Les jours et les mois passaient et ma passion pour Léna allait grandissante. Je me contentais de la voir, de la frôler, de danser avec elle. Mais rien de plus. Souvent, je maudissais ma timidité. Cette timidité qui me bloquait, m’empêchait plus de hardiesse. Pour revenir aux Juifs d’Irak, il faut noter que depuis le Farhroud et depuis que le gouvernement a infligé aux barbares des sanctions draconiennes, la communauté juive commençait à reprendre confiance. Mais selon mon ami Isaac, l’armée clandestine juive, la Shurah, s’était développée. Déjà en Palestine, l’armée secrète juive, la Haganah, commençait à provoquer des attentats contre les Anglais pour les pousser à quitter le territoire palestinien. Tous les évènements qui se passaient en Palestine avaient des répercutions chez nous.
L’empire britannique n’avait plus la force d’antan. En Irak, son armée commençait à faiblir et son influence allait en s’amenuisant.
Un jour, le père d’Ali, homme d’affaires très riche, décida d’envoyer son fils poursuivre ses études à l’université Al-Azhar du Caire. Ali laissa un grand vide dans notre petit groupe mais, nous n’eûmes plus Isaac et moi à prendre autant de précautions quand nous parlions de la situation politique en Irak. En nous quittant, Ali me promit qu’il enseignerait le tango aux élèves de la fameuse université.
Nadim, un chaldéen transfuge de la faculté de théologie Babel, vint rejoindre le collège des Jésuites. Il faut dire que c’était un drôle de séminariste. Il n’était pas très beau mais fort intelligent et surtout très cynique. Nous devînmes de grands amis. Je compris pourquoi il ne put poursuivre ses études de théologie.
Quand il sut que j’étais follement amoureux de Léna, il me demanda si j’avais déjà flirté avec elle.
Flirté, qu’est ce que cela voulait dire ?

Il m’expliqua avec force détails la signification de ce mot. L’adolescent naïf que j’étais se demandait dans quel manuel de théologie il avait appris toutes ces choses.
Et un jour, il m’offrit un recueil de poésies. Dans quelle bibliothèque l’avait-il déniché ? il s’intitulait Les chansons de Bilitis, œuvre d’un écrivain dont je n’avais jamais entendu parler sur les bancs du collège. Il s’agissait d’un certain Pierre Louÿs.
Tiens » me dit-il, les curés et tes parents vont croire que c’est un livre de cantiques.
Il m’arrivait de me réveiller pendant la nuit pour dévorer des yeux bien écarquillés les pages de ce recueil qui se trouvait être fort bien écrit et surtout empreint d’un érotisme certain.
Je découvris à mon grand étonnement que les femmes pouvaient non seulement être amoureuses l’une de l’autre mais aussi faire l’amour ensemble. Je me souviens surtout d’un poème où l’auteur donnait des conseils à un jeune amant.

Et Johnny de m’en réciter par cœur, quelques vers :
Si tu veux être aimé d’une femme, ô jeune ami, quelle qu’elle soit, ne lui dit pas que tu la veux, mais fais qu’elle te voit tous les jours, puis disparais, pour revenir .

Il me fallait un peu d’audace pour mettre en pratique ces conseils. Je devais, avant tout, vaincre cette inhibition qui me paralysait et surtout, oser effleurer une icône prénommée Léna d’autant qu’elle était la fille du Docteur Benyamin, grand ami de mon père. Que dirait son père s’il soupçonnait mes tentations et que dirais-je à mon confesseur, le père Barnabé, moi que les prêtres préparaient au noviciat ?
Je m’en ouvris à Nadim. Celui-ci, dans un grand éclat de rire, m’expliqua que le flirt était une chose normale. L’Evangile ne dit-il pas « aimez-vous les uns les autres » ? l’acte d’amour, ajouta-t-il, était bien la base de la création de l’humanité. Sans acte d’amour, ni toi ni moi n’aurions existé.
Oui mais, lui dis-je, il faut pour cela se marier devant Dieu.
Se marier ?, me dit Nadim, tu ne vas pas attendre d’avoir trente ans pour goûter au plaisir dont le Bon Dieu même nous a gratifié ? je ne te suggère pas de passer à l’acte mais de petites caresses, de petits baisers et, quant à ton confesseur que va-t-il te faire ? il ne va pas te pendre, il va, comme pénitence, te dire de réciter quelques Ave Maria et quelques Pater Noster. Tu ne crois pas que ça en vaut la peine ? ce dont tu as besoin, c’est d’un peu de courage et d’un peu de témérité. Commence, par exemple, par lui caresser la main et si elle ne réagit pas, va plus loin, peut être que de son côté, elle sera très réceptive. Tu sais, les femmes sont imprévisibles, elles peuvent sous leur manteau de candeur couver de grandes lames volcaniques.
D’ailleurs, ajouta Nadim, je vais un jour t’emmener au Midane.
Le Midane ? demandais-je avec toute ma candeur d’enfant de chœur.
Oui, le Midane. Tu ne sais pas ce que c’est ?
J… J’en ai entendu vaguement parler.
Ben le Midane , c’est le bordel où tu peux rencontrer des prostituées et faire l’amour à volonté.

Moi, l’enfant de chœur, faire l’amour hors mariage ? je n’arrivais pas à comprendre cet ex-séminariste qui cherchait à tout prix à me pervertir. Finalement, les arguments de Nadim ont eu raison de mes réticences.

Tiens » me dit-il, viens chez moi je vais te présenter une bombe sexuelle.

J’étais carrément perdu. Je ne savais pas à quel saint me vouer. J’implorais le Bon Dieu, le suppliant de me venir en aide car ce n’était pas la tentation qui me manquait. J’ai toujours été curieux de tout. Une indicible lutte se déroulait en moi. Toute mon éducation de catholique solidement ancrée m’interdisait de faire des faux pas, de me laisser aller à la débauche. Mais faire l’amour hors mariage était-ce de la débauche ? était-ce un acte tellement répréhensible qui m’enverrait directement en enfer ? hélas, le Bon Dieu ne m’aidait pas du tout. Il restait sourd à toutes mes suppliques. Son silence voulait-il me signifier son désaccord ? si au moins Il m’inspirait ou m’insufflait quelques petits conseils. Rien. Voulait-Il dire : je t’ai donné le libre choix alors c’est à toi de choisir et de décider. Mais choisir quoi ? décider quoi ? je n’ai jamais de ma vie été confronté à un pareil dilemme. Où se trouve le bien, où se trouve le mal ? l’on arrive à la croisée des chemins. Lequel prendre ? prend-on celui de droite ? celui de gauche ? et si l’on s’engageait, malgré toute notre bonne volonté, dans celui qui mène à l’abîme ? peut-on s’arrêter à temps et retourner à la case départ ? pourquoi pas ? de toutes façons, JE N’AVAIS QU’A ESSAYER.

Nadim habitait avec ses parents près d’un endroit qui s’appelle Bab el Charki . Quand j’entrais dans sa chambre, j’étais étonné du nombre incalculable de livres qui se côtoyaient dans sa bibliothèque.