Au nom du destin
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Description

Afin d'échapper à la logique villageoise, qui rime souvent avec les durs travaux des champs, la vie de couple précoce, les maternités multiples, la polygamie et la pauvreté, Ajoa, jeune femme béninoise, décide d'aller tenter sa chance à Lagos. Mais que va-t-elle trouver à Lagos ? Ainsi fera-t-elle son apprentissage de la vie d'immigrée dans deux mondes différents : celui des expatriés et celui des gens de maison.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2007
Nombre de lectures 211
EAN13 9782296632776
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0098€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Au nom du destin
Ecrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen


Déjà parus

Serge Armand ZANZALA, Les « démons crachés » de l’autre République , 2007
W. L. SAWADOGO, Les eaux dans la calebasse. Roman , 2007.
Jean-Marie V. RURANGWA, Au sortir de l’enfer , 2006.
Césaire GHAGUIDI, Les pigeons roucoulent sans visa… , 2006.
Norbert ZONGO, Le parachutage , 2006.
Michel KINVI, Discours à ma génération. La destinée de l’Afrique , 2006.
Tidjéni BELOUME, Les Sany d’Imane , 2006.
Mamady KOULIBALY, La cavale du marabout , 2006.
Mamadou Hama DLALLO, Le chapelet de Dèbbo Lobbo , 2006.
Lottin WEKAPE, www.romeoetjuliette.unis.com , 2006.
Grégoire BIYIGO, Orphée négro , 2006.
Grégoire BIYIGO, Homo viator , 2006.
Yoro BA, Le tonneau des Danaïdes , 2006.
Mohamed ADEN, Roblek-Kamil, un héros afar-somali de Tadjourah , 2006.
Aïssatou SECK, Et à l’aube tu t’en allais , 2006.
Arouna DIABATE, Les sillons d’une endurance , 2006.
Prisca OLOUNA, La force de toutes mes douleurs , 2006
Salvator NAHIMANA, Yobi /’ enfant des collines , 2006.
Pius Nkashama NGANDU, Mariana suivi de Yolena , 2006.
Pierre SEME ANDONG, Le sous-chef, 2006.
Adélaïde FASSINOU, Jeté en pâture , 2005.
Lazare Tiga SANKARA, Les aventures de Patinde , 2005.
Djékoré MOUIMOU, Le candidat au paradis refoulé , 2005.
Koumanthio ZEINAB DIALLO, Les rires du silence , 2005.
Koumanthio ZEINAB DIALLO, Les humiliées… , 2005.
Amaka BROCKE, La fille errante , 2005.
Eugénie MOUAYINI OPOU, Sa-Mana au croisement des bourreaux , 2005.
Lottin WEKAPE, Le perroquet d’Afrique , 2005.
André-Hubert ONANA-MFEGE, Mon village , c’est le monde , 2005.
Loro MAZONO, La quatrième poubelle , 2005.
P HILOMÈNE O HIN- L UCAUD


Au nom du destin


roman


L’HARMATTAN
© L’H ARMATTAN, 2007
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

L’H ARMATTAN , I TALIA s.r.l.
Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino
L’H ARMATTAN H ONGRIE
Könyvesbolt ; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest
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1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12
E SPACE L’H ARMATTAN K INSHASA
Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives
BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa – RDC
L’H ARMATTAN G UINEE
Almamya rue KA028
En face du restaurant Le cèdre OKB Agency
Conakry – Rép. de Guinée BP 3470
harmattanguinee@yahoo.fr


http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-02681-0
EAN : 9782296026810

Fabrication numérique : Socprest, 2012
I Le départ du village
« Ils sont partis mais ils reviendront avant que le temps ne les oublie et que leurs souvenirs ne s’effacent de la mémoire collective, tu verras ». Telle résonne la voix rauque de la mère d’Ajoa lorsqu’elle évoque avec résignation l’absence de ses proches comme si la volonté d’émigrer s’inscrivait nécessairement dans la conviction d’un retour programmé au village natal. Dans son esprit le retour reste intimement lié au départ et, plus singulièrement, à la date du départ qui demeure suspendue au temps qui passe. Car on ne part pas pour ne pas revenir, on part pour mieux revenir et pour faire parler de ses réalisations.
Ainsi, Ajoa a toujours aimé revoir ceux qui partent pour réaliser leur rêve de grandeur sociale. Elle éprouve une joie contagieuse en redécouvrant le visage rayonnant des parents et amis revenus au village après plusieurs années d’absence. Même si certains traits de leurs visages se sont effacés de sa mémoire de jeune fille, elle reste toujours émerveillée par le timbre familier de leurs voix qui la replonge dans son enfance passée à l’ombre des manguiers géants, le repère préféré des candidats au départ.
Baignant dans un environnement où les départs se justifient et les retours se fêtent, elle a toujours idéalisé l’ailleurs. Depuis son adolescence, elle nourrit secrètement l’espoir de découvrir de nouveaux horizons plus roses que les crevettes qu’elle trimbale dans son panier à double fond à longueur de journée.
Née dans une région pauvre mais néanmoins riche en ressources maritime et forestière au sud-ouest du Bénin, Ajoa, comme la plupart des jeunes filles de la région de Grand Popo, se prédestinait à la vente de produits issus de la mer, source nourricière pour la majorité de la population.
Cependant, sa vie prit une tout autre direction lorsqu’elle fit la connaissance d’une de ses tantes maternelles de retour au village après vingt années passées à Lagos, une ville de plus de douze millions d’habitants située au sud-ouest du Nigeria, le plus grand pays d’Afrique de l’Ouest par sa population et par son influence sur la scène politique continentale.
En effet, ancienne capitale politique de la République fédérale du Nigeria détrônée par Abuja à la fin des années 80, Lagos est une des plus grandes villes du continent africain en raison de sa densité démographique. Zone côtière et lagunaire, elle demeure toujours le poumon économique et financier du pays. C’est une ville frontalière avec les régions situées au sud-est du Bénin, ancien Dahomey, avec lesquelles, en plus du commerce de réexportation et de contrebande, elle partage une histoire commune qui remonte à l’époque précoloniale. La présence des Yoruba, ethnie majoritaire dans le Sud-ouest du Nigeria, de l’autre côté de la frontière béninoise, est une réalité ethno-sociologique de cette histoire commune, preuve d’une grande mobilité caractéristique des populations de cette partie du Golfe de Guinée avant et après le tracé des frontières, consacrées dans leur caractère immuable par l’Organisation de l’Unité Africaine {1} .
C’est en suivant l’exemple de ses aînés que Justine, la tante maternelle d’Ajoa, s’est installée pour de longues années à Lagos dans l’espoir d’une vie meilleure. Elle est revenue dans sa région natale avec assez d’argent pour aider les membres de sa famille à égayer leur quotidien sans oublier de disséminer, de gauche à droite, de bonnes paroles pour donner envie aux jeunes, et plus singulièrement aux jeunes filles, de suivre ses traces et de s’exiler à Lagos.
S’abreuvant des paroles de sa tante tel un chameau ressuscité devant une oasis après avoir été abandonné dans le désert, Ajoa prend secrètement la décision de lui emboîter le pas, et de tenter sa chance comme les autres sans attendre la bénédiction d’un homme ou d’un mari. Elle ne veut pas rater le train de la réussite sociale.
Bien qu’ignorant le métier exercé par sa tante ainsi que ses conditions de vie, elle était décidée à quitter les rivages du fleuve Mono pour les abords des lagunes lagosiennes où vivent et cohabitent plusieurs communautés étrangères dont les Béninois longtemps installés à Lagos. Après tout, il n’y a rien de surprenant dans sa décision. Toutes les personnes qui sont allées travailler à Lagos reviennent avec des vélos, des motos et surtout de l’argent pour aider leur famille à bâtir des maisons ou monter des commerces. Les exemples de réussite ne manquent pas, et les ambitions se déchaînent face à la volonté de partir à n’importe quel prix.
Persuadée que la vie serait sûrement plus agréable à Lagos, elle décide un beau jour de prendre son courage à deux mains et d’annoncer à ses parents qu’elle troquait ses bassines de poissons et de crevettes contre un ticket de taxi-brousse pour la frontière bénino-nigériane.
C’est ainsi qu’Ajoa, jeune Béninoise sans histoire, s’est moralement et émotionnellement conditionnée pour partir à Lagos alors qu’elle n’était jamais allée dans une grande ville auparavant. Elle ne connaissait même pas la ville de Cotonou, la capitale de son propre pays, avant ce fameux jour où elle foula le sol du marché international de Dantokpa pour la première fois, cherchant le taxi pour Sèmè, la frontière entre le Bénin et le Nigeria.
Etourdie par le trafic incessant des zémidjans, taxis motos, ainsi que par les cris des racoleurs routiers qui ne sont autres que des rabatteurs en culotte courte, Ajoa monte précipitamment dans une Peugeot 505 grise dont le chauffeur, pressé par le temps, avait eu à peine le temps de dire Sèmè-border {2} avant de fermer brutalement les portières. Et gare aux inconditionnels de la lenteur.
Au bout de quelques dizaines de minutes, le taxi avait déjà traversé les feux rouges qui régulent la circulation sur l’artère principale menant vers la sortie de la ville de Cotonou, signe d’une arrivée prochaine à la frontière. Après avoir franchi les barrières de contrôle douanier érigées parfois de manière sauvage pour harceler les convoyeurs de marchandises et les taximen zélés, le chauffeur appelé Kodjo essaie tant bien que mal de se frayer un chemin à travers la foule amassée à l’entrée de la frontière. Kodjo, licencié en langues étrangères et ancien enseignant reconverti dans le transport routier pour plus de rentabilités financières, s’est toujours demandé ce que cherchait la foule à des heures si matinales. Gagnant suffisamment de quoi nourrir sa famille de huit enfants, il a déjà oublié que « l’homme affamé n’a point d’horaire ».
La frontière était peuplée ce jour-là, comme d’ailleurs tous les autres jours, de douaniers, d’auxiliaires de la douane, de mendiants tourbillonnant comme des abeilles autour des voitures stationnées en attendant l’heure du départ, de vendeurs ambulants harcelant les passants, d’enfants errants guettant une main généreuse, de piétons pressés et de mécréants de toutes sortes, persuadés de tenir le bon bout de la ficelle qui mène vers la magouille du moment. Chacun essaie, dès le lever du jour, de trouver un sens social à sa vie dans cet espace de no man’s land où tous les coups sont permis. Il suffit pour cela de trouver le bon numéro ou de dénicher la bonne affaire avant le coucher du soleil.
Ne connaissant pas les règles qui régissent le passage de la frontière, Ajoa, sous son air réservé mais tout aussi déterminé, erre d’un point à un autre et d’un service à un autre avant de tomber sur une vendeuse de boissons fraîches qui lui accorde une petite attention. Celle-ci lui a conseillé de donner un peu d’argent à un taxi moto pour passer la frontière, étant donné qu’elle n’avait aucune pièce d’identité en dehors d’une vieille photocopie de son acte de naissance sur laquelle on arrivait à peine à lire sa date de naissance. De toute façon, elle n’a que faire de l’état de déliquescence de son acte de naissance. Elle n’est préoccupée que par l’idée de trouver un conducteur de taxi moto compréhensif et compatissant, pouvant lui faire traverser la frontière au moindre coût afin qu’elle puisse prendre un bus pour retrouver sa tante à Lagos.
Elle n’avait pas précisé la date de son arrivée à cette dernière, mais elle lui avait seulement fait comprendre qu’elle arriverait certainement après la grande saison des pluies vers la fin du mois d’octobre lorsqu’elle aura mis assez d’argent de côté pour payer le voyage. Il fallait aussi économiser pour pouvoir se nourrir les premières semaines avant de se trouver du travail et, si possible, un travail décent. Quelque chose de plus valorisant que son ancien métier de vendeuse de crevettes et de poissons au marché, aux abords des routes ainsi que dans les grands hôtels de Grand Popo. Un métier de trieuse et de vendeuse de produits de la mer qu’elle a reçu en héritage comme les autres filles de son village dont le destin était inscrit au fond des paniers de crevettes avant leurs premiers cris de bébé. Un métier de petite mareyeuse inaccomplie qui lui colle à la peau.
Ajoa éprouve un besoin urgent de changer de vie.
Pour ce faire, il convient tout d’abord de changer d’univers social et le changement de travail participe de ce changement social.
Prise dans ses pensées, elle réussit néanmoins à attirer l’attention d’un jeune conducteur de taxi moto.
Le jeune taxi moto est à peine âgé de dix-huit ans, et pourtant ses traits tirés rappellent ceux d’un homme d’âge avancé. Il se repose à l’ombre des camions parqués par dizaine dans une des allées principales de la frontière à destination de Lagos. Mais avant l’obtention du droit de passage, leurs conteneurs qui laissent entrevoir la nature de la marchandise transportée seront déchargés et rechargés à l’accoutumée par les douaniers véreux de la frontière toujours pressés de vous faire payer le dédouanement plus cher qu’il n’en faut afin de toucher leur part du butin. Et surtout, de se persuader dans cette action de surtaxe d’être dans leur bon droit en tant que représentants attitrés de l’Etat. De quel Etat parle-t-on dans ces conditions de flou administratif et juridique ?
Est-ce un Etat de droit ? Ou ne s’agit-il pas plutôt d’un Etat contrebandier dans lequel sont appliquées, au plus haut niveau de la hiérarchie administrative, toutes sortes de pratiques mafieuses d’intimidation comme si la loi était toujours dictée et appliquée de manière abusive par les mêmes personnes convaincues de leur rôle immuable de représentants viagers de l’ordre public. Un ordre public qui ignore le bien-être public et qui abuse, par la même occasion, des biens publics dilapidés sans vergogne.
Ajoa découvre malheureusement qu’elle fait partie de ce public pour qui rien n’est jamais acquis ; tout est à conquérir. Elle découvre également que dans un tel brouhaha le temps n’était pas à la réflexion mais plutôt à l’action. Il ne fallait pas s’attarder dans cet univers d’uniformes non uniformisés, ressemblant à l’état de nature où l’expression matérielle de la loi du plus fort rappelle que « l’homme reste un loup pour l’homme » malgré les siècles d’évolution qui nous séparent de la pensée du philosophe Hobbes à qui l’humanité doit cette assertion universelle et intemporelle.
Le conducteur du taxi moto, apostrophé par Ajoa, est habillé comme pour aller à la messe dans un ensemble de basin bleu indigo avec des chaussures fraîchement cirées. Il a l’air de tout sauf d’un chauffeur de taxi moto. Seule la présence de sa moto auréolée de plusieurs autocollants comme un panneau publicitaire ambulant trahit son appartenance à cette profession qui défraie la chronique des faits divers sordides et des accidents de la route des deux côtés de la frontière bénino-nigériane.
Il faut dire que les conducteurs de taxi moto font parties, malgré eux, de cette « caste » d’usagers de la route appelés à tort ou à raison les « sans fout la mort » eu égard, certainement, au non respect des règles minimales du code de la route, conduisant souvent à des accidents tragiques.
Surprise par le regard familier du jeune taxi moto communément appelé « zémidjan » au Bénin, Ajoa ne peut s’empêcher de penser au fiancé de sa meilleure amie, Ermione. Il est décédé suite à un accident de la route alors qu’il était, depuis peu, son propre employeur. Il avait fini, après deux années de chauffeur métayer à Cotonou, de rembourser l’argent versé par son donneur d’ordre pour l’achat de la moto qui lui a ôté la vie un mois avant son mariage, alors même qu’il l’avait adoptée et domptée pour qu’elle la lui rende meilleure.
Ermione et son fiancé s’étaient rencontrés dans un de ces bals poussière qui ont souvent lieu dans les quartiers populaires au Bénin. Ces soirées rendez-vous sont vulgairement appelées bals poussière parce qu’elles se déroulent en plein air avec le sol nu en terre battue comme piste de danse et la poussière qui s’en dégage comme cavalier indésirable. Eternels lieux d’apprentissages amoureux, les bals poussière attirent toujours autant la jeunesse béninoise, qu’elle soit issue de familles aisées ou défavorisées. Les jeunes hommes présents dans ces bals s’emploient à se découvrir des talents de séducteur pendant que les filles, courtisées, se laissent tenter à la belle étoile. De plus, à l’occasion de ces rencontres populaires, on joint l’utile à l’agréable par l’organisation conjointe de soirées dansantes et de réunions entre jeunes des quartiers voisins afin de fixer aussi bien les jours des matchs de foot amicaux que ceux des festivités de fin d’année entre jeunes collégiens et lycéens. Mais au lieu d’un rendez-vous sportif, Ermione y avait obtenu un rendez-vous amoureux.
Bien que vivant dans des maisons voisines et fréquentant le même collège, Ermione et son fiancé ne s’étaient réellement appréciés qu’au cours d’un de ces bals poussière organisé avec la complicité des parents qui profitaient également de ce moment de détente pour sortir de leur train-train quotidien et oublier la dureté de leur vie d’adulte. Malgré la quiétude des lieux et la facilité d’une vie simple sans ambition rivale et tapageuse entre adolescents, les enfants du village de Podji où ont grandi Ajoa et Ermione ne sont pas, pour autant, favorisés par la vie. Une vie simple, pour ne pas dire misérable, qui inscrit d’avance leur destin commun dans le sable fin du bord de mer qui leur sert de lieu de rencontre quotidienne après les heures chaudes de la journée. Tous les enfants sont intimement attachés à ce sable fin qui a vu naître leurs parents et avant eux leurs grands-parents, faisant ainsi office de griot éternellement rajeuni par les vagues endiablées de l’océan atlantique.
Amies dès le berceau, elles ont grandi toutes les deux dans des familles nombreuses avec plusieurs générations cohabitant dans des espaces réduits malgré l’étendue des terres environnantes et l’immensité du bord de mer, devenu le paradis des amoureux en quête de promesses matrimoniales. Les liens familiaux définissent et conditionnent une certaine promiscuité qui ne peut être vue de l’intérieur comme étouffante ou même surannée. Au contraire, elle exprime la solidarité familiale au delà de la parenté.
Cependant, avec l’évolution du tissu social incarnée par la famille réduite au sens du couple fondateur, cette promiscuité familiale est de plus en plus dénoncée par les jeunes couples unis par l’amour et non plus seulement par des alliances familiales, et bercés, de surcroît, par l’archétype urbain de la famille réduite. Et bien que puisant ses racines dans une rigueur économique et s’inscrivant dans un impératif de solidarité intergénérationnelle, cette promiscuité familiale est de plus en plus vécue comme une atteinte à l’épanouissement matrimonial des jeunes couples. Considérée jadis comme un facteur de stabilité faisant office de terrain de médiation matrimoniale, aujourd’hui elle est dénoncée dans les zones urbaines où les conditions de vie diffèrent largement de celles des zones rurales, et la liberté de choix plus expressive. On se choisit et on s’unit sur la base d’un amour partagé. De ce fait les jeunes et, plus particulièrement, les jeunes filles considèrent que leur couple n’a pas besoin d’un médiateur, ou d’un pacificateur de conflit, un rôle joué par la famille élargie. C’est une nouvelle façon pour ces jeunes couples de revendiquer leur indépendance dans la solidarité familiale insidieusement exigée de tous.
Ayant subi les méfaits de cette promiscuité familiale au travers des souffrances endurées par leurs mères épiées et constamment critiquées par la belle-famille, Ajoa et son amie d’enfance s’étaient jurées de se trouver des hommes suffisamment acquis à leur cause et conscients de leurs revendications pour leur épargner les mêmes souffrances. Elles veulent briser les chaînes de la répétition des abus familiaux.
Le fiancé d’Ermione était un de ces hommes avec peu d’éducation mais suffisamment amoureux pour écouter et accepter les revendications d’autonomie de sa future épouse. Seulement, le destin en avait décidé autrement. Elle va devoir à nouveau se trouver l’homme idéal comme Ajoa avait souvent le don de le lui répéter : « trouves-toi un homme bien plutôt compréhensif avec un peu plus d’argent parce que quoiqu’on dise, l’argent fait le bonheur ».
L’argent fait surtout le bonheur des pauvres et l’on peut comprendre que pour eux, ce sont les riches qui ont inventé le proverbe selon lequel l’argent ne fait pas le bonheur alors qu’ils ignorent ce que c’est que de vivre avec quarante mille francs CFA {3} par mois dans une famille de dix, quinze, voire parfois vingt personnes.
Et face au visage mélancolique des nombreux passants, elle se dit que les riches ne savent sans doute pas que l’argent ferait le bonheur de cet homme, conducteur de taxi moto, qui doit nourrir, loger, soigner et habiller femmes et enfants, sans oublier la scolarité le jour où la conjoncture le permet. Sans parler de la scolarité des filles qui, bien plus nombreuses, n’ont toujours que la portion congrue de la part réservée à l’éducation des garçons. Dans les familles pauvres, le paysage social reste immuable, figé, malgré les campagnes nationale et internationale de sensibilisation et d’incitation à la scolarisation des enfants sans distinction de sexe, et ce même dans les régions les plus reculées où la seule expression de la représentation de l’Etat n’est matérialisée que par les drapeaux flottant dans les écoles et devant les édifices publics.
Devant les souvenirs lointains de la précarité des conditions de vie au village qui lui rappelle précisément la raison de sa présence à la frontière bénino-nigériane, Ajoa s’est attardée plus qu’il n’en faut dans cet espace coloré d’uniformes, de visages variés et de souffrance plus que palpable dans le regard des vendeurs ambulants à l’agressivité circonstancielle. Et cette souffrance existentielle s’exprime plus particulièrement au travers du harcèlement commercial auquel se livrent les vendeurs de tissus africains venus des pays sahéliens et noircis un peu plus sous le soleil dans le seul but de limiter les méventes du jour. Tout piéton convenablement vêtu, ou tout automobiliste arrêté dans sa voiture, devient un client potentiel, traqué de tous les côtés et appelé à être victime du harcèlement dans ce vaste espace d’interaction forcée. Un espace où se côtoient sans se comprendre les adultes et les enfants au visage meurtri qui, à défaut d’une pièce pour se payer le repas du jour, se contenteraient d’une boisson fraîche pour se rafraîchir et soulager la douleur infligée par cet environnement oppressant qui crie sans cesse vengeance sous l’effet de l’indifférence des passants.
Il est vrai que l’intensité des activités douanières formelle et informelle attire, chaque jour un peu plus, les petits commerçants ambulants ainsi que les marchands de billets installés dans leur magasin de fortune ou abrités sous des parapluies collés les uns aux autres. L’ampleur des échanges commerciaux est telle qu’une cité marchande s’est créée dans le périmètre des postes de contrôle avec un flot incessant de personnes originaires des pays de la sous région. Mais malheureusement, avec le développement des activités urbaines principalement commerciales, on assiste à une dégradation de l’environnement due à l’invasion des terre-pleins centraux par les ordures de tout genre et les carcasses de voitures accidentées, le tout agrémenté d’odeur d’urine et d’excrément. L’effet conjugué de l’indifférence générale des autorités et de l’incivisme récurrent de la population frontalière, qui n’est autre que la réplique approximative de la population citadine africaine du vingt et unième siècle, s’est traduit par l’asphyxie de la nature. Cette nature malmenée dont aucun espace vert n’est épargné par la latérite sert aussi bien de toilette en cas de besoin pressant que de dépotoir public. En plus de l’extraordinaire entassement des immondices dans chaque périmètre investi par l’activité humaine, Ajoa découvre avec stupeur l’existence d’un sable rougeâtre et d’un endroit aussi inhospitalier que les pistes étroites et abruptes qu’empruntait autrefois son grand-père paternel pour accéder à sa plantation de palmiers à huile. Mais elle n’en est qu’au début de son aventure sociale. N’a-t-elle pas été témoin de phénomènes curieux ? Et n’a-t-elle pas déjà éprouvé de curieuses sensations depuis son départ du village ?
Elle n’était qu’au début de ses surprises.
Le jeune conducteur de taxi moto, émergeant de son état de sommeil latent, démarre sans même qu’elle lui donne la raison de sa présence aux abords du camion en lui demandant, dans un français mâché, mille francs CFA pour passer les barrages érigés pour le contrôle des voyageurs.
Etonnée par la rapidité de réaction du jeune homme ainsi que par son vocabulaire hésitant qui en dit long sur le nombre d’années passées sur les bancs de l’école, Ajoa n’a réussi à sortir qu’une phrase en fon, langue parlée dans le Sud du Bénin.
Je n’ai que cinq cents francs s’il vous plaît, lance-t-elle au jeune homme afin de briser la glace. N’a-t-on pas l’habitude de dire qu’en Afrique, les meilleures affaires se négocient en langue locale ? Même si sa langue maternelle se différencie du fon, Ajoa, comme tout Béninois ayant grandi au Bénin et fréquenté l’école ne serait-ce que pour quelques années, le temps de finir le cours primaire et d’entamer le collège avant de raccrocher pour des activités plus lucratives à plein temps, comprend et parle cette langue dont d’aucuns appelleraient un dialecte.
Les langues fon et française sont devenues, à côté des langues locales et régionales, les deux principales langues d’échanges parlées aussi bien dans les écoles et dans la rue que sur les marchés du nord au sud du territoire béninois. Le français comme langue administrative, apprise dans les structures publiques et le fon comme langue fonctionnelle intercommunautaire, acquise au gré des échanges quotidiens. Et qui dit échange, Ajoa allait devoir affronter son sauveur avec plus de ténacité qu’elle en avait l’habitude dans son village où la course, le trajet en taxi moto d’un point à un autre, ne dépasse pas le tarif de référence de cinquante francs CFA.
Très observateur, le jeune homme, n’a pas tardé à détecter une certaine timidité dans sa manière de marcher, et son air craintif doublé d’une très forte hésitation ne lui a pas non plus échappé. Il était décidé à lui faire payer le prix fort, quitte à l’intimider un peu plus en baragouinant des phrases voilées en pidgin, anglais de la rue.
No way, if you want pass , den na mille francs CFA, lance-t-il imperturbable à Ajoa.
Il lui répète machinalement la même chose en français.
Pour passer, tu donnes mille.
Ajoa exténuée, désarme, sous le soleil de plomb qui, pour indiquer son passage au zénith, aiguise un peu plus ses rayons afin de marquer la peau et le front des plus déterminés à gagner quelques sous non pas forcément à la sueur de leur front mais plutôt à la force de la main tendue et de la langue pendue. Ne voulant pas chercher un autre taxi moto, elle a fini par lui sortir la phrase magique qui active l’indulgence du cœur, mettant en évidence trois pièces de cent francs dans la paume de sa main droite.
Pardon je n’ai que ça, s’autorise-t-elle à asséner d’un air éprouvé, tout en se détournant du regard inquisiteur de son interlocuteur pour mieux le culpabiliser.
Bon on y va. Ce n’est pas grave ; monte, lui réplique-t-il sans manquer toutefois de lui indiquer qu’il lui faisait une très grande faveur parce qu’en temps normal, il lui aurait pris beaucoup plus d’argent. Et l’argent constitue le centre du monde des échanges.
Après avoir trouvé le point d’appui pour monter à l’arrière de la moto, Ajoa s’assoit épuisée sans un mot. A la question affirmative de : « c’est bon » du taxi moto, intimant l’ordre du départ, correspond le bruit assourdissant et étourdissant de la moto, préparant l’arrivée imminente au point de positionnement des trois barrages érigés par les gardiens des postes de contrôle. Ces gardiens des postes de contrôle, très assidus à leur tâche d’auxiliaires de la douane, ne sont que des vagabonds échoués à la frontière et recrutés à l’occasion, selon l’humeur des douaniers en uniforme, pour perpétrer des actes de harcèlement des passants et des voyageurs, sans aucune distinction entre ceux munis de pièces d’identité et ceux pressés de traverser la frontière sans aucune pièce d’identité ni pour les personnes ni pour les véhicules. Le tandem entre auxiliaires tacites de l’administration douanière et les agents de la douane est orchestré pour le bien commun des services de contrôle des deux côtés de la frontière bénino-nigériane, et tout cela au nom de la toute puissance étatique.
Cependant, bien que matérialisé par les locaux et les infrastructures frontalières, et représenté par les fonctionnaires en uniforme, l’Etat n’en reste pas moins paradoxalement absent quant à l’exercice de sa fonction régalienne de protection des usagers et de promotion de la légalité. Au contraire, il est abusé et utilisé par ceux-là même qui sont censés représenter et promouvoir sa légitimité à savoir les fonctionnaires. Ces derniers agissent au nom de l’Etat mais toujours contre l’Etat. L’intérêt particulier se nourrit dans ce jeu de cache-cache de l’intérêt général, et gare à celui qui viendrait contester cette logique bien établie aux postes frontières, fût-il ressortissant de l’espace CEDEAO.
Le paradoxe est qu’avec la promotion de l’espace CEDEAO {4} , institué entre autres par le passeport CEDEAO et gouverné par le principe de la libre circulation des biens et des personnes, s’est consolidé de manière tout à fait informelle un espace de non droit qu’on pourrait appeler sans exagération, un espace « pas sans billet de banque » (PSBB) où la loi du plus fort dicte les règles et les modalités d’application du principe de la libre circulation des personnes.
C’est en craignant de se voir accusés de délit fictif ou de crime imaginaire que la plupart des usagers aussi bien ceux munis de documents en règle que ceux en situation irrégulière se plient, non sans maudire leurs assaillants sur plusieurs générations, à la règle du jeu « du billet tendu ». Les douaniers et leurs auxiliaires dans le rôle du percepteur et les usagers dans le rôle du payeur d’une taxe indue. La notion de jeu correspond parfaitement à cette situation qui, pour un étranger, ressemble plus à une farce qu’à la réalité. Il faut par conséquent avoir vécu et subi cette pression administrative, mise à tort sur le compte du sous-développement, pour comprendre qu’il s’agit de tout sauf d’un jeu. De plus pour parler de jeu, il faudrait qu’il en découle un amusement alors que seuls s’ensuivent des atermoiements.
Le chauffeur de taxi moto, habitué aux abus de pouvoir ainsi qu’aux exactions des hommes en uniforme, sait parfaitement qu’il ne s’agit aucunement d’un jeu. De même, dans sa volonté de passer du côté nigérian sans trop attendre, Ajoa s’est exécutée sous la menace des auxiliaires de la douane sans trop de résistance avec la complicité du chauffeur, un véritable témoin muet, malgré lui, de ce racket institutionnalisé au vu et au su de tout le monde.
A ce propos, le chauffeur de taxi moto n’a pas manqué d’expliquer à Ajoa l’essence de ce racket dont bénéficient les agents de la douane, enviés pourtant dans leurs méfaits par tout le monde dans cet univers grouillant de chômeurs de longue durée. Il s’agit, selon lui, « d’un des moyens lucratifs dont disposent les douaniers pour arrondir leur fin de mois et agrandir leur patrimoine pour entretenir un train de vie largement au dessus de leurs salaires déclarés. De plus, poursuit-il, « la plupart d’entre eux se sert de cette manne financière non imposable pour se constituer une sécurité sociale ».
D’une sécurité sociale, se dit Ajoa, elle en aurait également bien besoin surtout lorsqu’il s’agit de sortir et de donner de l’argent à des représentants de l’Etat qui ne se soucient ni de la façon dont leurs victimes gagnent leur vie ni de l’affectation prévisionnelle de cet argent qu’ils réclament parfois avec violence. Tout le monde s’interroge sur le bien-fondé de ce racket qui ne dit pas son nom. Mais personne n’a le courage d’en dénoncer l’illégalité et d’en contester la légitimité. Et à y réfléchir sérieusement, que signifierait la légalité dans un monde profondément injuste dans lequel le juste s’appauvrit dans sa moralité irréprochable et le riche s’enrichit dans son immoralité enviable.
De toute façon, renchérit le chauffeur de taxi moto en réponse aux sons réprobateurs qu’émet Ajoa pour marquer son étonnement et signifier son indignation, « ce n’est pas la peine de penser à aller se plaindre ni même songer à dénoncer l’un d’entre eux. Se plaindre auprès de qui pour dénoncer quoi, quand on sait que tout le système est gangrené du plus haut niveau de la hiérarchie jusqu’au planton ».
Le pire est que les usagers se prêtent à la règle « du billet tendu ». Ils respectent et entretiennent cette règle par leur attitude passive, consistant à sortir de l’argent avant toute autre explication en cas de remontrance ou de contrôle de routine, confortant un peu plus l’illégalité et l’illégitimité du harcèlement financier auquel se livrent tous les jours et sans état d’âme les braves agents de l’Etat.
Ajoa a senti par le tour de passe-passe du billet arraché des mains des moins décidés à se plier rapidement aux ordres qu’il ne servait à rien de résister à un ordre bien établi. C’est ainsi qu’elle distribue de l’argent en petites coupures à chaque barrière comme pour se débarrasser de vampires assoiffés de sang.
Une fois les barrières dépassées, elle se retrouve avec le chauffeur de taxi moto du côté du Nigeria, sur la route qui mène vers la nébuleuse capitale économique qu’est Lagos. Après avoir remercié et dédommagé, non sans une certaine frustration, le taxi moto pressé de se remettre au travail pour rentabiliser son effort et mériter sa journée, elle descend exténuée et décontenancée de la moto.
A présent, épuisée et tombée dans un état de désenchantement prématuré, elle pense à se trouver un bus jaune communément appelé molue pour poursuivre le chemin vers son nouveau destin qu’elle espère plus prometteur et plus promoteur que celui qu’elle entrevoyait jusqu’alors dans son village.
II Le voyage vers Lagos
Malgré un ciel brumeux, le soleil s’est repositionné à l’ouest comme pour redéployer ses rayons cachés par les nuages bas. Les mendiants aveugles répètent à l’abri des regards leur répertoire de mendicité tandis que s’effectue le changement des équipes douanières dans l’indifférence générale. Seuls les conducteurs de taxi moto dont regorge la frontière semblent préoccupés par tout ce remue-ménage.
Une fois éloignée des postes de contrôle érigés du côté nigérian, Ajoa se retrouve sur la terre juridique et administrative de la République fédérale du Nigeria. La présence hasardeuse d’hommes armés dont les différents uniformes ne font que renforcer la confusion dans l’esprit des voyageurs quant à leur fonction ainsi qu’à leur filiation administrative remplace, dans cette partie du monde, un cortège d’accueil peu chaleureux.
Ayant déjà eu un aperçu des contrôles de police, elle décide de ne pas s’attarder sur cette question récurrente consubstantielle à la nature déstructurée de la frontière de Sèmè où l’ordre et la discipline ont depuis longtemps cédé la place au désordre et à l’indiscipline.
Cependant elle ne peut s’empêcher de penser que cette frontière réaménagée, selon les dires des habitués, depuis quelques années avec de nouveaux locaux des deux côtés béninois et nigérian, est un haut lieu d’union diabolique entre le formel et l’informel, donnant un aperçu rapide aux postes de contrôle nigérian de ce qui attend le voyageur non averti au cœur de Lagos.
Talonnée dans sa démarche craintive tel un animal domestique lâché en pleine jungle, Ajoa se fait vite rattraper par un jeune homme rabatteur qui l’invite à monter dans le bus jaune en direction de Lagos. L’extrême jeunesse des rabatteurs et des conducteurs de bus constitue une réalité frappante mais non extraordinaire dans ce pays gigantesque où les jeunes de moins de quinze ans représentent plus de soixante pour cent de la population. Pour survivre, ces adolescents souvent analphabètes et dépourvus de formation s’exercent au métier méprisé de conducteur de taxi bus.
N’étant jamais venue à Lagos, elle insiste longuement auprès du jeune homme à moitié infirme de la jambe gauche, comme il en existe beaucoup dans cette région du continent africain dans laquelle la polio continue malgré les campagnes de vaccination de masse à faire des ravages, qu’elle voudrait descendre à CMS.
Oui, lui répond le jeune homme. Sur notre route, nous avons plusieurs arrêts dont le plus long à Mile 2. Puis ensuite, nous irons à CMS qui se trouve être le terminus.
Est-ce très loin d’ici ? Demande-t-elle avec insistance.
Vous n’êtes pas d’ici vous ! Lui rétorque le jeune rabatteur en la dévisageant du regard. Alors n’ayez crainte Mademoiselle. Je vous préviendrai assez tôt, renchérit le jeune homme dans un pidgin villageois, le dialecte des réfractaires au système scolaire. Ayant décelé un handicap linguistique chez Ajoa, c’était pour lui la seule façon intelligente et économique de se faire comprendre ; l’essentiel étant vite dit en quelques mots.
Il est vrai que pour une aventurière à Lagos, elle cumule un double handicap linguistique. Elle ne comprend que quelques bribes d’anglais. Elle ne parle pas le Yoruba, la principale langue parlée dans le sud-ouest du Nigeria et plus particulièrement à Lagos. De plus, elle entame pour la première fois de sa vie son premier grand voyage. Et pour vivre son rêve d’une vie meilleure, Lagos lui semble être la seule destination à portée de sa bourse. La seule ville qui lui paraît plus adéquate et plus accessible ; ni trop près, ni trop loin. Elle découvre, avec son regard de paysanne habituée à une ville réduite à la taille humaine, une mégapole étendue à la réputation fracassante qui attire en même temps qu’elle repousse.
Lagos est la capitale économique et financière de la République fédérale du Nigeria, le géant voisin de l’Etat béninois. Elle constitue l’un des 36 Etats fédérés du plus grand pays d’Afrique de l’Ouest dont la population s’élève à plus de 120 millions d’habitants avec un taux de croissance démographique parmi les plus élevés du monde.
Située au bord de l’océan atlantique, la ville de Lagos surprend le visiteur par ses tentacules lagunaires qui abritent différents ponts vétustes dont un grand nombre souffre par endroit d’un manque d’entretien régulier et les autres auraient besoin d’une réfection urgente. Longues de plusieurs kilomètres, ces tentacules lagunaires vous invitent au voyage ainsi qu’à la découverte tout en vous encerclant.