Azobe

-

Livres
162 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Un jeune Camerounais fraîchement diplômé de l'université se lance dans la vie active. Dans son métier d'enseignant, il va, en une année scolaire, rencontrer des humains, découvrir du pays et partager ses humeurs. Ainsi, en peu de temps, et dans des rapports houleux avec la hiérarchie en place, sa situation professionnelle va le conduire du Sud du littoral au Nord sahélien. Toutes ces péripéties vont lui inspirer des perspectives d'avenir qu'il était à mille lieues d'imaginer.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2012
Nombre de lectures 42
EAN13 9782296496743
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0093€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème





AZOBE

Littératures et Savoirs
Collection dirigée par Emmanuel Matateyou

Dans cette collection sont publiés des ouvrages de la littérature
fiction mais également des essais produisant un discours sur des savoirs
endogènes qui sont des interrogations sur les conditions permettant
d’apporter aux sociétés du Sud et du Nord une amélioration significative
dans leur mode de vie. Dans le domaine de la création des œuvres de
l’esprit, les générations se bousculent et s’affrontent au Nord comme au
Sud avec une violence telle que les ruptures s’accomplissent et se
transposent dans les langages littéraires (aussi bien oral qu’écrit). Toute
réflexion sur toutes ces ruptures, mais également sur les voies empruntées
par les populations africaines et autres sera très éclairante des nouveaux
défis à relever.

LacollectionLittératures et Savoirsest un espace de promotion
des nouvelles écritures africaines qui ont une esthétique propre; ce qui
permet aux critiques de dire désormais que la littérature africaine est une
science objective de la subjectivité. Romans, pièces de théâtre, poésie,
monographies, récits autobiographiques, mémoires... sur l’Afrique sont
prioritairement appréciés.


Déjà parus

Justin DANWÉ,Le génie du mal. L’assaut des enfants-soldats,
2012.
André Marie AWOUMOU MANGA,Au paradis. Pièce de théâtre
en cinq actes, 2012.
LUCY,Les fils du vent, 2012.
Alphonsius ATEGHA,Clandestin sur son propre continent…,
2012.
Aubin Renaud ALONGNIFAL,La pluie dans le jardin de la vie,
2012.
Christian KAKAM de POUANTOU,Une tribune pour la douleur,
2012.
M. DASSI,Oremus. Poésie et développement, 2012.
Jean-Claude FOUTH,Le cercle vicieux, 2012.
Jean-Claude FOUTH,La règle du jeu, 2012.


Chatchun Tayou Djougla







AZOBE

Récit




















































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99068-5
EAN : 9782296990685









PREMIERE PARTIE

CHAPITRE I

C’était l’époque de sa splendeur naturelle et glorieuse. L’époque
où, par ses magnifiques plages blanches de sable fin et pur, Kribi
damait le pion à sa cousine Limbé aux plages boueuses et
bitumineuses. C’était du temps où la belle Kribi, baptisée cité
balnéaire du Cameroun, n’avait pas encore été souterrainement
pénétrée et souillée par le controversé pipeline tchado-camerounais.
ce viol à ciel ouvert, scandaleusement admis avec par bon nombre de
nos compatriotes comme le contrat du siècle. Pétrodollar quand tu
nous tiens ! La ville de Kribi s’en remettrait-elle jamais ?

Je foulais le sol kribien pour la première fois. Arrivé dans la ville
pour enseigner la philosophie au lycée classique, je n’avais qu’une idée
vague de ce qui m’attendait, tout autant dans la cité que dans mon
métier. Surtout que j’avais obtenu mon diplôme non pas à l’Ecole
normale supérieure mais à la faculté des lettres et sciences humaines
de l’université de Yaoundé, et ignorais tout ou presque des principes
pédagogiques de ma profession. Mais à la seule idée de travailler à
Kribi, la perspective de découvrir la mer m’avait tellement réjoui
qu’une fois cette promesse accomplie enfin, j’avais été
rétrospectivement traversé par un sentiment de honte du fait de
n’avoir jamais, par le passé, songé à me rendre de mon propre chef
dans cette ville-là qui pourtant ne se trouvait qu’à 200 km de
Yaoundé où j’avais fait mes études supérieures. Comme quoi, le
tourisme intérieur était loin d’être mon fort, tout comme pour tant
d’autres concitoyens d’ailleurs.

Je n’avais jamais vu la mer auparavant, et je l’imaginais bleue, d’un
bleu turquoise et limpide comme sur les cartes postales ou au cinéma.
Ou encore majestueuse et invulnérable comme dans ces surprenantes
légendes qui me persuadaient que la mer ne recelait en son sein
aucune forme de déchets ou d’épaves. Que tout ce qui y tombait était
systématiquement repoussé et redéposé sur le rivage par cette eau
narcissique qui ne tolérait que sa propreté. Quelle n’avait été ma
surprise quand je m’étais retrouvé devant une vaste étendue d’eau
grisâtre et vague. Non seulement l’océan Atlantique, puisque c’est de
lui qu’il s’agit, n’était pas bleu à mes yeux là où je le vis, pleurnichant
sous la pluie, mais de surcroît, il était sale, sale de ces eaux de

ruissellement qu’il engloutissait sans façon, ainsi que de toutes ces
vieilles noix de coco et tous ces morceaux de bois qu’il écumait dans
son mouvement de sac et ressac en cette approche de la marée haute.

Le lycée n’était pas loin de la plage. Seule les séparait, au niveau du
quartier Ngoé-Réserve, la route nationale qui va à Edéa. Il arrivait
même quelquefois que des élèves, tout assis dans leur classe,
interrompent un cours pour s’extasier devant les prouesses d’un
éventuel dauphin paradant à la surface des eaux. Je n’en avais jamais
vu personnellement, car toutes les fois qu’en pleine leçon je me
retournais pour surprendre ces instants magiques tant vantés par les
enfants, il était toujours déjà trop tard. Et cramponné que j’étais à
l’ouvrage, certainement qu’à mon insu, bien d’autres trésors extérieurs
m’échappaient.

En contrepartie j’avais, un de ces quatre matins reçu en direct
dans ma classe une bien cocasse scène demamy-waterapparemment
programmée longtemps à l’avance par son initiatrice. En dehors de la
nde
philosophie, j’encadrais les élèves de 2dans les activités de Travail
ème,
manuel(T M) et dispensais des cours de français en 6. C’était donc
dans cette dernière classe que l’une de mes élèves que je prenais au
départ pour une petite fille, qu’elle était d’ailleurs, m’avait fait
l’honneur de me permettre de jouir de ce spectacle rarissime,
expression terminale d’un aveu public d’amour.
Bien en place sur l’estrade avec dans la main gauche un livre
ouvert, j’avais vu Mabali sortir de sa rangée de bancs pour se placer
dans l’allée centrale de la pièce sans dire un mot, les yeux braqués sur
moi. Dans ma surprise, je m’apprêtais à lui demander si quelque
chose n’allait pas quand soudain elle se mit à convulser. Tout son
corps était engagé dans des mouvements brusques et saccadés, tout
autant frénétiques qu’inquiétants. Le temps de revenir de mon
étonnement, j’entendais crier de toutes parts :
-Sortez monsieur ! Sortez monsieur ! Elle va vous prendre dans le
mamy-water, disaient les autres élèves de la classe.
Si j’étais étonné, je n’avais nullement peur et ne projetais
aucunement de m’enfuir. D’ailleurs eussé-je eu l’intention de sortir
que je n’en aurais point été capable, car en un mouvement d’éclair, un
essaim de bambins partis des classes voisines en entendant les

8

hurlements s’agglutinaient déjà aux fenêtres et portes de ma salle,
obstruant de ce fait toutes les issues possibles. A l’intérieur même, les
élèves s’embrouillaient dans tous les sens. Et tandis que certains
criaient à tue-tête et tambourinaient sur les tables tout en gardant
leurs places, d’autres tels des funambules bondissaient machinalement
de table en table dans un aller et retour infernal, quand ils ne
couraient pas tout simplement se blottir sous les bancs pour ne pas
voir arriver le danger. Au dehors, c’était la cohue. Les enfants des
classes les plus éloignées accouraient à leur tour et cherchaient en
vain à se frayer un passage qui les placerait aux avant-postes de
l’événement. Pendant ce temps, je restais figé dans ma posture initiale
alors que Mabali, hystérique, avançait résolument vers moi dans une
démarche mal assurée mais bien déterminée.

Quelque chose en mon for intérieur, malgré moi, commençait à
trembler d’impatience. Je me demandais déjà pendant combien de
temps encore je devais continuer à soutenir mon inertie sans rien
entreprendre, quand je vis Modila, l’amie intime et voisine de banc de
la transfigurée, se lever et farfouiller dans son cartable d’où elle sortit
une épingle et un morceau de charbon de bois. Elle s’était approchée
de son amie en proie à la tourmente. Avec l’épingle elle avait fixé le
charbon sur son vêtement. Et tout d’un coup Mabali s’était ramollie
comme une feuille de macabo rapprochée d’une flamme, avant de
s’adosser sur son désormais garde du corps qui la soutenait au grand
soulagement de tous.

Que Mabali fûtmamy-water ounon ne me bouleversait pas outre
mesure. Ce qui me torturait l’esprit c’était de savoir si le spectacle
donné à voir à tout un lycée était véritablement le fait d’un signe
d’amour pour moi, manifesté par le pouvoir mystique des eaux, ou si
alors il ne s’agissait là que d’une vulgaire mise en scène savamment
orchestrée par les deux comparses, et destinée à me faire payer mes
dérobades à leurs sollicitations mille et une fois répétées en vain.

En effet, je pouvais me targuer de connaître peu ou prou Mabali
pour avoir été plus d’une fois victime de ses assauts d’amour. Car de
toute la horde de jouvencelles qui, au début de l’année scolaire,
avaient rodé autour de moi pour me faire naïvement part de leurs
ème
sentiments lors de mon arrivée dans cette classe de 6où j’étais
appelé à assurer des heures de français, seules Mabali et Modila

9

s’étaient entêtées à poursuivre leur harcèlement au-delà du
raisonnable. J’avais au départ supposé qu’il s’agissait d’un jeu, avant
de m’apercevoir sur le tard, et à mes dépens, que dans ce milieu-là, ce
n’étaient pas les enseignants qui courtisaient les élèves. Ces dernières
prenaient toujours les devants, court-circuitant le plus souvent tout
éventuel projet sentimental des adultes mâles.

Dès le tout premier jour de la rentrée, chacune d’entre elles ciblait
parmi le personnel de l’établissement un étalon sur lequel elle jetait
son dévolu. L’objectif étant ainsi fixé, elle s’arrangeait pour que cette
entreprise aboutisse à une conclusion heureuse sous peine de raillerie.
Et si parmi le corps enseignant certains s’en donnaient à cœur joie,
allant parfois jusqu’à pousser dans leur lit, et en une seule séance,
deux à trois élèves à la fois, étant donné qu’un même enseignant
pouvait être l’objet de convoitise de plus d’une enfant, je m’étais
quant à moi fait un point d’honneur de ne jamais séduire mes élèves
ni de succomber à leurs tentations. Je m’étais fait fort de ce principe à
la suite d’un propos tenu en classe de terminale C où, répliquant à
l’unique fille sur un effectif de douze élèves, j’avais complété ce
fameux proverbe qu’elle n’avait cité qu’à moitié dans le dessein de me
persuader que j’avais tort de ne pas tenir compte de son charme. Elle
avait avancé :
- « La chèvre broute là où elle est attachée…
-…Et c’est là où le serpent viendra la mordre », avais-je rétorqué.
Tout cela était parti d’un rien pourtant. Cette terminale C, de
création récente, avait été affectée dans une salle encore en chantier et
dont les travaux de construction avaient été engagés par l’ancien
proviseur. Et comme ses effectifs étaient réduits, il avait été convenu
que seul l’avant de la salle devait être aménagé pour les besoins de la
cause. Ce qui faisait que l’arrière de la pièce restait jusque-là
encombré par quelques gravats et matériaux de toute nature dont le
déblaiement incombait à l’entrepreneur. Et comme il me plaisait de
déambuler amplement dans toute la salle au moment de mes cours, je
m’étais, ce jour-là,pris les pieds dans un vilain câble qui m’avait
renversé. Curieusement, c’était la miss de la classe qui était venue la
première à mon secours. Pendant qu’elle me tenait la main pour

10

m’aider à me relever, ses camarades avaient quasi unanimement lancé
à mon intention :
- C’est comme ça qu’elle est, monsieur! C’est comme ça qu’elle est!
Elle est en train de vous draguer. Et la réponse toute trouvée de la
jeune fille à ces méchantes allusions n’avait été rien d’autre que le
vieux proverbe précité.
nde
Il en allait de même dans la classe de 2. Celle-ci était bien plus
peuplée, et la moitié au moins de la trentaine des jeunes filles qu’elle
comptait considérait que nous formerions, chacune d’elle et moi, de
bons atomes crochus.

La journée de travail dans le pays était alors divisée en deux
périodes, et les heures de T.M se déroulaient dans les après-midi
seulement, occasion idoine pour les filles de prendre tout leur temps à
la pause de midi et de revenir le soir au lycée fraîchement douchées et
savamment parfumées, dans des tenues de ville -et non en
uniformechoisies et ajustées à dessein, de manière à m’en mettre plein la vue.

En quoi consistait d’ailleurs ce travail manuel sinon à fouetter, à
l’aide d’une machette à peine affûtée, quelques brins d’herbes
imaginaires pour les garçons, et à ramasser les bouts de papier qui
traînaient çà et là dans la cour du lycée pour les filles. Ces dernières
adoptaient des postures désinvoltes à dessein et d’une lubricité
patiemment et ingénieusement calculée. Comment dédaigner un aussi
alléchant spectacle servi par des créatures toutes ravissantes? Il
m’arrivait donc de profiter de l’opportunité qui m’était ainsi offerte
pour reluquer à satiété toutes ces beautés mal apprivoisées, sans
jamais perdre de vue que je devais me contenter de confiner ces
adolescentes dans les limites de ce que j’estimais, moi, être leur
univers propre.

Or, face à ces provocations érotiques récurrentes, la capacité de
continence d’un enseignant se trouvait mise à rude épreuve. A force
de papoter sans relâche autour des professeurs, même les plus
intègres, généralement snobés par ceux qui avaient fauté, ces fillettes
finissaient par les désarçonner.

Non, j’étais à mille lieues de rester indifférent à toutes ces
démonstrations tendancieusement aguichantes, puisqu’il m’arrivait de
jeter de furtifs coups d’œil revitalisants sur ces cuisses luisantes de

11

sensualité et de concupiscence. Pourtant, je tenais bon et restais
cramponné à une forme de morale logique qui n’engageait que moi.
Car si je me trouvais à Kribi à ce moment-là de mon existence, c’était
bien pour instruire mes petits frères et sœurs et non pour les dévoyer.
Et c’était justement cette superbe-là qui incommodait toutes ces
femelles en pleine crise de croissance.

Mais comme je ne lâchais pas prise et restais égal à moi-même, les
filles des grandes classes allaient dans toute la ville propager que si je
ne faisais pas attention à elles, c’était parce que j’étais un spécialiste
des gamines de treize ans. Et avant de m’aviser par la suite d’un
malencontreux incident antérieur somme toute banale, je n’avais tout
d’abord rien compris à ces accusations saugrenues et non fondées.

Sans avoir été particulièrement épaté par la mer, il restait évident
que je me laissais tenter par l’eau ou plus précisément par la pêche. A
Mbalmayo où j’avais grandi, nous attrapions nos poissons dans des
étangs, des rivières ou des trous des carrières de sable remplis d’eau.
Ainsi, une fois à Kribi, je m’étais amusé à monter d’un cran dans mon
hobby, en lançant ma ligne dans l’océan à partir de la plage. Et si je
n’avais jamais effectué quelque prise que ce fût, cela n’entamait en
rien mon plaisir d’aller certains soirs revivre en différé les seuls
instants heureux de mon enfance : la pêche à la ligne. Un soir donc,
pendant que j’avais le dos tourné au continent et les yeux orientés
vers la mer d’où rien ne mordait au bout de la ligne, je n’avais pas vu
venir la nuit ; le clair de lune étant particulièrement rayonnant ce
soirlà.

Cette nuit de clair de lune magique avait attiré sur la plage bien
d’autres admiratrices que moi. Car, à un moment donné, j’avais senti
peser dans mon dos comme le doux et léger poids d’une présence
humaine. Et quand je m’étais retourné, je m’étais retrouvé nez à nez
ème
avec les deux jeunes créatures les plus vicieuses de ma classe de 6,
Mabali et Modila qui, toutes deux, vivaient dans les parages. Elles
s’étaient tout d’abord et naturellement étonnées de ce que, n’étant pas
un côtier, je n’avais pas eu peur de rester au bord de l’eau si tard et
tout seul, avant de s’émerveiller et de louer ma témérité. Elles
n’avaient jamais vu, elles, un Bamiléké, originaire des hautes
montagnes de l’Ouest, se comporter de la sorte.

12

- N’avez-vous pas peur de lamamy-water, monsieur ? s’était enquise
Mabali d’entrée de jeu.
- De quellemamy-waterparles-tu ?
- Mais de lamamy-water…
- Mais, monsieur, elle dit ça parce qu’elle est,
elle-même,mamywater, avait risqué Modila en guise de réponse à ma question. Une
réponse qui était loin de me satisfaire, et nécessitait de plus amples
explications.

- Soyons sérieux, les demoiselles. J’ai comme l’impression que
nous ne parlons pas le même langage. Vous ne m’avez toujours pas
dit quelle est cettemamy-waterdont je devrais sensément avoir peur…

Debout dans sa fine silhouette que la nuit tombante estompait
quelque peu, Mabali qui n’avait cessé de m’épier pendant la
conversation s’était rendu compte que je faisais peu de cas de leurs
propos en m’occupant de ma ligne au lieu de les écouter avec intérêt.
Elle s’était alors approchée de moi et m’avait secoué par les épaules
en disant :

- Je suis très sérieuse, monsieur. Si j’avais voulu, je vous aurais
littéralement épouvanté tout à l’heure en me présentant de front,
surgie des flots, au lieu d’arriver paisiblement dans votre dos.
Seulement, je vous aime beaucoup trop pour vouloir vous faire du
mal. Car il suffit que je disparaisse là maintenant devant vous pour
que vous ayez des problèmes.

- Et là-dessus, monsieur, vous ne pouvez pas compter sur moi
pour vous venir en aide, puisque c’est elle la maîtresse et que moi je
ne suis que sa servante, s’était empressée de préciser Modila, comme
pour me mettre en garde, avant d’ajouter que Mabali était capable de
descendre en chair et en os au fond de l’océan et de passer deux
semaines sous les eaux dans une autre vie que j’étais loin de
soupçonner, et de revenir parmi nous saine et sauve.
- Je suis unemamy-waterd’immenses pouvoirs aussi bien dotée
maléfiques que bénéfiques. Mais pour vous, je ne peux actionner que
sur les commandes du bien, parce que je vous aime monsieur.
- Mais vous n’êtes encore qu’une enfant.

13

- Monsieur je suis peut-être une enfant à vos yeux. Mais
souvenezvous qu’une telle méprise sur ma personne, et encore plus à cet
endroit précis est considéré par les dieux des eaux comme un manque
de respect à mon égard. Allons, que je vous éloigne d’ici pendant qu’il
est encore temps…
Tout en parlant, Mabali me tirait par la main, ne me laissant même
pas le temps de ramasser mes outils de pêche.
- Modila, allons accompagner monsieur au carrefour... Il doit
savoir qu’il lui est désormais préférable de ne plus pêcher à cet
endroit, de jour comme de nuit.
Sitôt dit, sitôt fait. Les deux adolescentes m’entraînèrent malgré
moi hors de la plage.
Loin de me sentir tout à fait dégonflé par les sornettes des deux
jeunes côtières, je me laissais néanmoins guider par leurs seules mains
bienfaisantes qui me sortaient d’une mauvaise passe. Etait-il certain
que je courais un danger potentiel? Difficile à dire. Tant que ces
maudites créatures me maintenaient en leur compagnie, il m’était
hasardeux de garder la tête suffisamment lucide pour savoir que
croire ou qui croire.
Lorsque, parvenu sur la grand-route, j’avais entendu le bruit des
vagues céder place à ’’ndolo l’amour‘’ cet air de Makossa bien connu
de Pierre de Moussi, distillé par un bar du voisinage, je m’étais senti
revivre comme un nouveau-né enfin libéré de son précieux liquide
amniotique. Le carrefour n’était plus loin et les deux jeunes filles
avaient rebroussé chemin sans mot dire, et je m’étais senti tout d’un
coup rasséréné malgré la solitude de la nuit. Cette mésaventure, je ne
l’avais jamais contée à quiconque; sûr que d’autres personnes,
principalement des élèves du lycée, nous avaient vus quitter la plage à
une heure avancée de la soirée ce jour-là, et avaient tôt fait de
conclure à une idylle entre ces fillettes et moi. La rumeur s’était
certainement chargée du reste.

Alors que je croyais l’incident clos, Mabali de son côté ne
l’entendait pas de cette oreille et multipliait des chantages pour
m’amener à succomber, jusqu’à ce jour fatidique où elle mit au point
cette fameuse scène d’hystérie vécue en direct par le lycée et ses
environs.

14

Avant la représentation finale de cet épisode demamy-water au
lycée, Mabali m’avait trouvé un soir à domicile, au quartier Petit Paris
où je louais une chambre ; sans son alter ego Modila.
- Bonsoir monsieur !
- Bonsoir Mabali…, avais-je répondu, non sans surprise. Ma porte
était restée ouverte comme à l’accoutumée, mais je n’attendais
ème
personne, et mon élève de 6n’était pas celle sur laquelle j’aurais
parié dans le cas d’une visite inopinée.
Passé le temps de la surprise, je lui avais demandé ce qui me valait
l’honneur de sa visite vespérale.
- Je suis venue pour que vous m’expliquiez les cours de
mathématiques.
- Comment ça, les mathématiques… ? Moi, je suis ton professeur
de français et je ne vois pas le rapport.
- Monsieur quand le prof de math fait son cours-là, je ne
comprends rien.
- Autant lui poser des questions pendant que vous y êtes.
- Monsieur il refuse.
- En français tu ne m’as jamais posé de question, et pourtant tu
n’es pas des plus brillantes. C’est dire que tu es prête à me charger
pareillement auprès de quelqu’un d’autre…
Je n’avais pas fini de développer ma réflexion que la Mabali était
tombée sur l’occasion pour accuser ses camarades de classe.
- C’est parce que les cinq filles-là trichent, monsieur, qu’elles sont
fortes en dictée. Elles arrangent toujours leurs copies en chemin.
Il ne manquait plus que ça! Voilà que Mabali était jalouse des filles
de sa classe auxquelles je remettais les cahiers de contrôle les
vendredis en fin de journée pour les déposer chez moi. Je les avais
choisies pour leur jeune âge, et bien plus encore parce qu’elles
vivaient dans mon voisinage au quartier. Ce qui ne créait pas une
grande entorse à leur itinéraire habituel, contrairement à Mabali qui
vivait non loin du lycée. De mon coté, je faisais des contrôles
hebdomadaires de français, alternant orthographe, étude de texte et

15

rédaction. Elle avait avec acharnement insisté pour figurer dans le
groupe sans jamais parvenir à ses fins. Car je ne voyais pas pourquoi
quelqu’un parcourrait toute la ville une fois par semaine juste pour le
plaisir de déposer des feuilles à corriger. Faisant suite à cette fin de
non-recevoir, la pauvre fille dont le profil, de toute évidence, ne
correspondait pas à mes critères de choix, en avait pris un coup et ne
digérait pas d’avoir été tenue à l’écart. Je savais que pour cela elle
m’en voulait, mais pas au point d’accuser injustement ses propres
camarades. Elle m’avait alors expliqué que les bonnes notes que les
cinq porteuses obtenaient en orthographe ne reflétaient pas leurs
capacités réelles en français, puisqu’il était de notoriété publique que
ces dernières réécrivaient leurs textes en chemin.
- Je veux bien croire tout ce que tu me racontes. Mais comment en
être sûr ? avais-je bredouillé après une profonde inspiration marquant
mon hésitation à continuer la conversation, ainsi que la gêne que
j’éprouvais à écouter tout ce déballage.
- C’est vrai monsieur. Elles-mêmes nous ont dit ça.
- Tu es donc venue chez moi pour faire lecongossa surtes amies
alors, en prétextant que c’est pour des cours de mathématiques. Pour
ce qui est du français, les choses seront mises au clair à la prochaine
composition. Maintenant, tu peux disposer.
Ces derniers mots, je les avais martelés avec tellement de violence
que je m’attendais à voir la fillette disparaître sans demander son
reste, couverte de honte. Au lieu de quoi elle avait pris tout son temps
pour me considérer avec beaucoup d’indulgence avant de déclarer
avec tout son naturel :
- Donc pour vous, monsieur, comme je ne comprends pas votre
français-là, ça veut dire que je ne sais rien faire ? Hein. Vous voulez
dire que je ne sais pas qui est mon professeur de math? D’ailleurs
est-ce que vous m’avez même vue avec un livre ?
- Que veux-tu à la fin ? Ma patience a des limites. Tu commences
à me foutre des boules.
- Du calme, monsieur. Voilà que pour une fois c’est vous qui ne
comprenez rien à rien monsieur le professeur de philosophie. Pour
tout vous dire, je suis venue parce que je vous aime.

16