Brouillard
55 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Brouillard

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Description

Le narrateur, double de Pirotte, en proie aux métastases et à la chimiothérapie, se penche sur son passé.
Celui-ci le rejoint dans un présent où sa mort approche, où d'anciens sentiments de culpabilité le rattrapent. Le jeune homme qu'il fut, entouré de poésie alors qu'il fréquente des voyous et semble leur prêter la main, ne cesse de se reprocher chacune de ses aventures, qui l'ont mené à un mariage obscur, une naissance, et la perte de ce qu'il se croyait en mesure de sauver d'une existence erratique. L'enchevêtrement des événements, dont ses carnets retrouvés font foi, conduit le lecteur à se poser, comme souvent, la question du rachat par la littérature, telle que se la posent l'auteur et le narrateur. La vie est un brouillard.






La magie Pirotte est intacte dans ces pages vibrantes de vie où sourdent des musiques, de Schubert au blues de Billie Holiday. Un roman exceptionnel. À part. Au-dessus de la mêlée littéraire.





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Informations

Publié par
Date de parution 05 septembre 2013
Nombre de lectures 11
EAN13 9782749133201
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture

Jean-Claude Pirotte

BROUILLARD

Roman

Direction éditoriale : Pierre Drachline

Couverture : Lætitia Queste.
Photo de couverture : © Tim Robinson/Arcangel Images.

© le cherche midi, 2013
23, rue du Cherche-Midi
75006 Paris

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et l’annonce de nos prochaines parutions sur notre site :
www.cherche-midi.com

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

ISBN numérique : 978-2-7491-3320-1

du même auteur
au cherche midi

Mont Afrique (roman, 1999)

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La vallée de Misère (poèmes, 1987, 1997)

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Les périls de Londres (avec des photographies de Sylvie Doizelet, 2010)

Autres séjours (poèmes, 2010)

Le Très vieux temps (poèmes, 2012)

aux éditions de La Table ronde

Un été dans la combe (roman, 1993)

Il est minuit depuis toujours (essais, 1993)

Plis perdus (mélanges, 1994)

Un voyage en automne (récit, 1996)

La légende des petits matins (roman, 1996)

Cavale (roman, 1997)

Boléro (roman, 1998)

Autres arpents (chroniques, 2000)

Ange Vincent (roman, 2001)

La Pluie à Rethel (roman, 2002)

La Boîte à musique (poèmes, 2004)

Chemin de croix (peintures, sur des poèmes de Sylvie Doizelet, 2004)

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Absent de Bagdad (roman, 2007)

Passage des ombres (poèmes, 2008)

Le Promenoir magique (poèmes, 2009)

Ajoie (poèmes, 2012)

chez d’autres éditeurs

Goût de cendre (poèmes, Georges Thone, 1963)

Contrée (poèmes, Georges Thone, 1965)

D’un mourant paysage (poèmes, Georges Thone, 1969)

Journal moche (essai, Luneau-Ascot, 1981)

Lettres de Sainte-Croix-du-Mont (L’Escampette, 1993)

Un rêve en Lotharingie (récit, National Geographic, 2003)

Dame et dentiste (poèmes, Inventaire/Invention, 2003)

Fougerolles (poèmes, Virgile, 2004)

Expédition nocturne autour de ma cave (récit, Stock, 2007)

Avoir été (poèmes, Le Taillis Pré, 2008)

Cette âme perdue (poèmes, Le Castor astral, 2011)

Vaine pâture (poèmes, Mercure de France, 2013)

Pour André Martin, Huguette et Alain

Brouillard

« Livre de commerce où l’on note les opérations à mesure qu’elles se font. »

Le Robert

 

 

« Le souvenir de moi vaut mieux que ma présence, et je n’ose plus me montrer à ceux dont je veux être aimé… »

Joseph Joubert, Lettre à Madame de Vintimille

Pour truquer les livres, il suffit d’antidater, de postdater, de ne pas dater, de n’inscrire que ce que l’on veut, de brouiller les chiffres, de dénaturer le réel. Le seul fait d’écrire dénature, on ne le sait que trop.

 

L’araignée m’est familière. Enfant je me flattais d’apprivoiser les tégénaires. La Vie des araignées était un de mes livres de chevet. C’était un volume cartonné, à couverture d’un rouge éteint, avec de nombreuses illustrations en noir et blanc. « Dans l’angle des murs de nos maisons, écrit Fabre, elle tend les larges nappes qui forment des prolongements anguleux. En un recoin latéral, le mieux protégé, est l’appartement secret de la propriétaire… » C’est la tégénaire, tegenaria domestica, selon Linné.

Après avoir décrit la toile de la tégénaire et observé qu’elle peinait à la réparer, Fabre notait avec humour que « Le métier d’inspecteur de toiles d’araignée aurait son utilité ». Si j’étais sensible à l’ironie, je ne manquais pas cependant de me parer dans mes rêves de ce titre d’inspecteur.

 

Je revenais de Florence assez désargenté. J’avais plus de vingt ans et j’avais loué dans un village une vétuste bicoque terrée sous un chêne immense. « Terrée » est bien le terme qui convient car le sol en était de terre battue au rez-de-chaussée, qui ne comportait qu’une pièce et un réduit servant de cuisine, d’où une échelle permettait de gagner la chambre sous le toit de tuiles anciennes.

Je disposais d’une table-bureau que j’avais installée face à la fenêtre donnant jour sur une impasse fleurie qui se transformait plus loin en sentier encombré de racines et de pissenlits. Les fils de la Vierge scintillaient au soleil couchant.

À l’est, une étroite fenêtre ouvrait sur une route bombée que bordaient des prés vallonnés où paissaient des moutons et deux ou trois vaches. Le lieu était donc forcément – ou idéalement – champêtre, pour moi qui venais des villes. Le village était disposé le long des rives d’un cours d’eau sinueux, qui s’évasait au sortir d’une gorge aux escarpements modestes. La lumière était un peu celle d’un Nord aux saisons bien marquées.

Rien ne pouvait m’être résolument étranger, puisque j’avais passé une partie de mon enfance dans la ville du canton le plus voisin. Et cependant, je jouissais, me semblait-il, d’un dépaysement qui m’enchantait.

Déjà, je ne faisais qu’écrire de mauvais poèmes, en attendant qu’un miracle me donne à écrire le chef-d’œuvre auquel chaque adolescent a rêvé.

 

La bicoque, en dépit de son apparence boiteuse et abandonnée, de ses murs hâtivement chaulés, n’était cependant pas un taudis. Le sol, de terre battue comme je l’ai dit, luisait sourdement comme un parquet que l’on eût cru ciré.

 

Ce sont, prétend-on, les petites rivières qui font les fleuves. Mais ma petite rivière à moi folâtre et se perd en de tortueux marécages. C’est ainsi que s’égare son tracé, que se disperse son cours, et que je peine à en maîtriser le flot trop aventureux. Ma petite rivière – ou mon encre si vous préférez – se détourne de son objet, se divise en rigoles effarées, se trouble en présence de rencontres mal venues. Et ces parenthèses me découragent jusqu’à l’abandon.

C’est ainsi que depuis des lustres je me vois contraint de me mouvoir dans l’inconfort.

C’est ainsi aussi qu’un ancien cancer, que l’on croyait guéri, a lancé des métastases dans les parcelles propices de mon corps, du cervelet aux surrénales en passant par l’oreille et les poumons, sans préjudice d’autres organes accessoires. La nouvelle m’en fut annoncée avec « un certain sourire » voici quelques jours, après examens complets.

Dans cette bicoque dont je commençais à décrire le site, il n’y avait aucun chancre malin. L’air circulait avec fraîcheur et la fumée de mon tabac évoluait légère et bleutée entre les solives.

Aujourd’hui, que je ramentevois ce très ancien décor illustré par la tégénaire et la qualité de la jeunesse éblouie, je me découvre à la fois proche et lointain d’une aventure qui n’aurait jamais eu lieu. Or, je commence.

Je commence à l’instant où je me vois signifier que je n’irai pas loin. Mais est-il interdit de tourner le coin de la rue et de réussir à deviner des lointains par-dessus les toits mosans ? Car c’était, en ce village, un sous-affluent de la Meuse qui dérivait dans les prés avant de se faufiler dans la gorge étroite dominée par un manoir que les enfants prétendaient hanté.

Car ce modeste cours d’eau se dirigeait vers l’est. Je me suis trompé en le faisant sortir de cet éboulis de roches. Il y entre.

Il y entre comme je suis en train de soulever un rideau derrière lequel devrait se révéler le tableau d’une neuve existence. Ou de la perte et du délabrement.

 

Des vocables aussi peu poétiques que chimiothérapie ou radiothérapie ont envahi mon quotidien, bien que la chose elle-même me demeure étrangère. J’en étais toujours à la toile de la tégénaire, à la dentelle de l’épeire, aux évolutions du ciel dans la fenêtre de l’ancienne maison. Maison de poupées, aurais-je envie de dire.

Ce passé lointain m’est resté plus proche que j’aurais eu tendance à le penser. Est-ce que ma vie commençait ? C’était une autre vie.

J’avais, me semble-t-il, vécu très loin, dans la Hollande pourtant relativement proche, puisqu’il suffisait pour l’atteindre de suivre le bord de Meuse et de rejoindre les rives d’un vaste Rhin assagi. Une autre vie, un autre univers.

Et voici qu’une araignée me tenait lieu de baromètre, de thermomètre et de calendrier. J’étais installé à ce bureau que j’ai dit, devant la baie vitrée, et lorsque je m’y installais, la tégénaire descendait de son perchoir pour m’accueillir. Le bureau cependant soutenait une plaque de verre où ses pattes glissaient comme les patins de mes amies hollandaises sur la glace des fleuves d’hiver, de la Frise du Nord à celle de l’Ouest. Ma mémoire encombrée déjà de plusieurs existences retrouvait ses assises grâce à la présence ponctuelle de la tégénaire. Nous avions de longs entretiens silencieux au terme desquels je m’installais enfin quelque part. L’araignée devenait la fée du logis.

J’écrivais un récit qui ne verrait jamais le jour et des poèmes à la manière d’Achille Chavée ou de Larbaud, bien différents l’un de l’autre. Autant dire que je ne faisais rien, sinon tâtonner en fumant des cigarettes d’un tabac dont les effluves parfumés me rappelaient mes longs matins dans la Gueldre.

Plus d’un demi-siècle plus tard, je crains bien de ne rien faire d’autre, ailleurs.

Sur la couverture de verre du bureau, j’avais étendu le foulard d’un aviateur de la guerre qui était une carte géographique du sud-ouest de la France. Cette carte constituait l’essentiel de mon inspiration. Le nom d’Angoulême ou celui de Mas-Cabardès rayonnaient sous mes yeux d’un mystère que je me promettais d’aller élucider un jour. La Hollande était si proche encore que je me dispensais souvent de l’évoquer par écrit. J’apprenais à cristalliser.

Parfois, après toutes ces années, je me dis que rien n’a changé. Sinon mon corps.

Ce que je n’ai pas dit, c’est que je ne vivais pas seul. Ma petite fille, encore bébé, me tenait compagnie. J’allais écrire : au même titre que la tégénaire. Ce serait à la fois vrai et terriblement faux. L’araignée était un symbole, l’enfant, une souriante réalité. Elle dormait à l’étage, dans son berceau. Je l’entendais gazouiller au réveil. Je grimpais à l’échelle, la soulevais dans mes bras, et je descendais la nourrir, la langer, l’occuper à des jeux énigmatiques et la promener dans les bois. C’était le printemps et le premier mot qu’elle a prononcé est le mot « fleur ». Difficile pourtant. Elle articulait « feur » et désignait la corolle en train de s’épanouir.

Elle n’allait pas jusqu’à jouer avec l’araignée mais l’observait les sourcils froncés. Parfois elle avançait un doigt, puis le retirait vite si l’insecte commençait à agiter les pattes.

 

Je n’exerçais aucune activité lucrative. J’étais étudiant, mais m’abstenais sous divers prétextes de fréquenter les cours. La mère de la fillette étudiait le droit (comme j’aurais été censé le faire) à la grande ville. Elle apparaissait et disparaissait selon son humeur et, somme toute, cela me convenait.

Si nous nous aimions, si nous nous étions aimés, je ne pourrais l’affirmer. Je pense même le contraire, en ce qui me concerne du moins. Au demeurant, c’était une longue histoire, à l’aune de notre jeune âge.

Ma vie est un roman, prétendent certains. Je n’ai pas cette prétention.

Ma vie est dérisoire, et cela me navre. En raconter des épisodes aurait-il le pouvoir de m’en délivrer ? Quelle triste folie que de vouloir lui donner l’apparence de la fiction.

Dire les choses n’empêchera pas de les oublier. Car sans aucun doute est-ce l’oubli que je cherche en confiant les éléments d’une mémoire diffuse aux traces que je laisse sur le papier.

Or, je le constate aujourd’hui que je cherche à reconstruire tant bien que mal les vestiges de ce passé-là, que la vie était tout simplement belle. Il y avait le village, où depuis longtemps déjà je m’étais fait des amis. La première amitié aurait été celle du maire, qui était aussi médecin. Ami de mes parents, il me regardait un peu comme son filleul, et avait su parfois tempérer ce que mon adolescence avait de trop fougueux et libertaire.

Entre mes parents et moi, la querelle avait commencé très tôt. Je devais être un enfant rétif et silencieux, prompt à prendre la mouche et à m’évader. J’abhorrais l’école, je me retranchais en moi dès la moindre remarque, je me voulais malade chaque matin, je suscitais des éclats de fièvre à la seule idée d’avoir à rejoindre la classe, la cour de récréation, les blagues et la turbulence de mes condisciples pourtant moins indisciplinés que moi.

Je n’ai pas perdu ces sensations de l’enfance et je n’ai jamais cessé de les entretenir en dépit de tout effort de « normalité ». Mais mon existence n’a jamais été qu’une suite de brouillons.

Néanmoins, seul avec l’enfant, dans la petite maison, j’imaginais avoir enfin trouvé le lieu et la formule. Au fond, je me résignais. Je cherchais à me convaincre que les aventures passées n’avaient en réalité pas eu lieu. Que le monde autour de moi s’était stabilisé, que l’horizon que je découvrais en me levant, le matin, deviendrait immuable et rassurant. Qu’en somme, je n’avais plus rien à espérer d’autre qu’une suite de jours apaisés, dont l’un ressemblerait à l’autre comme les jours au village me paraissaient se suivre sans se dépareiller.

Écrire même me semblait superflu. Or j’esquissais depuis mes quinze ans des débuts de romans qui n’allaient certes pas très loin. Et j’alignais dans mes carnets des poèmes lyrico-scabreux qui ne m’enchantaient plus à la relecture. Mais enfin j’écrivais et cela m’occupait des heures au cours desquelles je croyais voir le monde changer d’allure et de fonction. La Hollande avait été la grande affaire de mon passé, elle demeurait en moi comme un rêve interrompu dont je me persuadais en secret qu’il reviendrait prendre possession, un jour proche ou lointain, de mon corps et de mon esprit en sommeil.

En somme, ma sérénité n’était que de façade. J’oserais même dire qu’elle m’encombrait.

Or, l’introspection n’était pas mon fort. Je n’ai jamais brassé que des idées vagues, dont un souffle de vent, une curiosité de passage me séparaient.

L’enfant dans son berceau m’exhortait de tous ses regards et ses sourires à embrasser enfin la vie commune et à me contraindre à un quotidien sans trace d’aucune aigreur.

Bien sûr je revois aujourd’hui tout cela comme un rêve et la conscience d’une réalité si fugace m’échappe malgré l’effort que je fais de tenter de la reconstituer. Je n’y arriverai pas.

Les vallonnements empreints d’une étrange douceur qui entouraient le village étaient cependant propices à une méditation et à un recueillement dont le passé m’avait trop souvent privé. En Gueldre, chez les Prins, un paysage de lande, de bruyère et de pinède sortait de l’ombre à mon réveil, alors que je me préparais à lire quelques pages de Stendhal avec la satisfaction d’un gamin qui découvre ce qu’il n’est peut-être guère en mesure de déjà comprendre. Mais c’était la Gueldre, la vue chaque matin restaurée des dunes du Veluwe, l’absence de parents et l’acceptation d’une forme éthérée de nouvelle discipline à laquelle j’étais profondément associé.

Ici, dans le village, dans la maisonnette, j’étais chez moi. Et hors de moi. Qu’avais-je donc choisi ? Rien, en somme. Les événements et mon aveuglement m’avaient dépossédé de ce dont je me croyais maître.

 

On écrit, dit-on, toujours le même livre. Au déclin de l’âge, une ardeur suspecte s’empare de l’esprit, les péripéties du passé reviennent en foule et se bousculent dans l’espoir de réapparaître au dernier soleil.

Mais la maladie sépare. Elle dresse une barrière invisible autour du malade, qui se retranche aussi en lui-même. C’est une espèce de mort latente qui l’entoure en l’incluant. Peut-être seule la mémoire est-elle en mesure de le sauver du marasme. Encore faut-il qu’il l’ait entretenue.

La mémoire est tapissée de reflets trompeurs et de miroirs déformants. À mesure que l’on s’avance en âge, les reflets se brouillent et les miroirs se fêlent et s’obscurcissent. La mémoire, note Joubert, est le crible de l’oubli.

L’image est belle. On secoue le tamis, et que reste-t-il ?

Quelques vestiges d’un passé dont la reconstitution est fort hasardeuse. Il manque de plus en plus de pièces au puzzle.

Je revois pourtant sans trop d’effort la maisonnette sous le grand chêne (que j’allais oublier). Les scènes cependant demeurent statiques et ne se suivent que comme celles d’un kaléidoscope. J’apprends en écrivant que revivre est impossible. La vie – surtout celle d’un être jeune – est un mouvement perpétuel. Je ne m’arrête jamais, proclament les ménagères averties. Ce n’est pas un mythe, l’impression de mouvement est durable, ancrée dans les organes du corps et dans les bornes de l’esprit. J’étais une ménagère d’une espèce un peu baroque. Plus libre sans doute que la voisine d’en face, avec qui j’entretenais des relations familières, même si elle s’étonnait de cet « arrangement » que nous avions conclu, la mère de l’enfant et moi.

Préparer les biberons et la bouillie était une chose à quoi je m’attachais sans férir, laver le petit corps délicieux en était une autre qui attirait les rires. Et des promenades, nous retenions la couleur du ciel et la surprise des floraisons.

L’enfant dormait sans colère et sans peur. Je lisais, j’écrivais sans hâte, je rêvais et mon passé semblait parfois s’éloigner comme si je ne l’avais pas vécu, mais inventé de toutes pièces. Sans doute pareil aveuglement ne durerait-il pas, or je m’accommodais de mes trous de mémoire. Je crois que j’avais organisé mon amnésie comme on balaie devant sa porte.

Je n’étais vraiment attaché qu’au sort de l’enfant. J’étais, je me sentais, lorsque nous étions seuls, ce qui durait le plus longtemps, père et mère, grand-mère et grand-père.

La sensation d’être aussi un mari ne m’effleurait qu’à de rares instants, qui tombaient dans l’oubli.

Car j’oubliais, je crois que je me forçais à oublier. C’était une erreur que j’avais commise de me marier, une erreur que je prolongeais en vivant seul sous l’arbre plus que centenaire, une erreur que je perpétuais en cultivant le sentiment d’avoir convenu que cette existence était la mienne, serait la mienne, sans surprise sinon celle des progrès de ma fille, de ses premiers mots, de son sourire lorsqu’elle se redressait sans aide dans son parc. Sa présence me tenait lieu de vie, et j’envisageais à peine qu’elle pût grandir.