Chroniques wallisiennes

-

Français
191 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Situées au centre du Pacifique, les îles Wallis et Futuna comptent parmi les terres habitées les plus isolées du monde. C'est sans doute pour cela qu'elles ont pu conserver mieux que d'autres leur caractère authentique et leur traditions orales. Tout en puisant dans l'ensemble des documents historiques disponibles sur la vie de Fenua, l'auteur laisse libre cours à son invention pour dresser ici un tableau vivant de la réalité wallisienne, autant que des rêves que ces îles ont suscités dans l'imaginaire occidental.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 251
EAN13 9782336275901
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0101€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème








Chroniques wallisiennes

Du même auteur,
aux Éditions L’Harmattan :


Les Fondements du système philosophique de Dostoïevski, (La
Philosophie de Dostoïevski, tome 1, Essai de littérature et philosophie
comparée),Ouverture Philosophique, L’Harmattan, Paris, 2001.
236 pages.
La Métaphysique de l'histoire de Dostoïevski,(La Philosophie de
Dostoïevski, tome 2, Essai de littérature et philosophie comparée),
Ouverture Philosophique, L’Harmattan, Paris, 2001. 365 pages.


















© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13887-2
EAN : 9782296138872




Pierre LAMBLÉ

Chroniques wallisiennes

Récits et nouvelles


« Etil mit à l'orient du
jardin d'Éden les Chérubins
qui agitent une épée
flamboyante, pour garder le
chemin de l'arbre de vie.»
(Genèse, 3, 24)



Lettres du Pacifique
______34______



Lettres du Pacifique

Collection dirigée par Hélène Colombani
Conservateur en chefprncipal des bibliothèques (AENSB), Chargée de
mission pour le Livre en Nouvelle-Calédonie, Déléguée de la Société des Poètes
Français, sociétaire de la SGDL.

Cette collection a pour objet de publier ou rééditer des textes
(romans, essais, théâtre ou poésie), d’auteurs contemporains
ou classiques du Pacifique Sud, ainsi que des études sur les
littératures modernes, les traditions orales océaniennes
(mythologies, contes et chants), ou les Sciences humaines.
Contact : helsav@mls.nc

Déjà parus dans la collection

N°1 –Hélène SAVOIE,Les Terres de la demi-lune. Nouvelles, 2005.
N°2 –Dany DALMAYRAC,L’Île monde. Nouvelles, 2005.
N°3 –LECERCLE DES AUTEURS DUPACIFIQUE,Du Rocher à la
voile. Recueil de récits et nouvellesdes auteurs du CAP, 2006.
N°4 –Christian NAVIS,Mystérieuses Civilisations du pacifique,2005.
No20–Eurasie-Pacifique, archéologies interdites,.
N°5 –Dominique CADILHAC, Les Montagnes du Pacifique, roman,
préface d’Hélène Colombani, 2006.
N°6 et 13 –Joël PAU,Coup de soleil sur le Caillou.Nouvelles, 2006.
Le «Calédonien », roman, 2008.
N°7–Karin SPEEDY, Colons, créoles et coolies. L’immigration
réunionnaise en Nouvelle-Calédonie (XIXe siècle)(Université de NSW),
préface du Dr Bernard Brou, 2007.
N°8–Alain JAY, Quel ennui !Essai, Préface V. Beucler, 2007.
N°9 –Gilbert THONG, Show Pacifique. (Manou et nœud papillon),
préface de Marie-Claude Tjibaou, 2007.
N°10 –Nathalie MRGUDOVIC, La France dans le Pacifique Sud. Les
enjeux de la puissance, préface de Michel Rocard, 2008.
N°11 –Régine REYNE, L’œil en coulisses, préface d’Annie Cordy.
N°12 –Isabelle AUGUSTE, L’administration des affaires aborigènes en
Australie depuis 1972, Université Canberra/Réunion, 2008.

N°14–Jerry Delathiere,Negropo rive gauche, le roman des colons
du café, préface Hélène Colombani, 2008,
No15-Camille COLDREY,l’irruption de la langue Tahitienne dans
les Immémoriaux de Segalen,2008
No16 –Pr John DUNMORE,L’épopée tragique : le Voyage de
Surville,1769,(traduit de l’anglais NZ) best book prize. 2009
No17-Hélène SAVOIE,Half moon lands,bilingue, édition
Nouvelles traduites (Australien) et commentées par le Dr Karen
Speedy, préface du Pr. des universités René Bourgeois, 2009
N°18–Annick Le BOURLOT,Chaque nuage est nimbé de lumière,
roman, 2009.
No19–Gérard DEVEZE, Histoires fantastiques de Nouvelle-Calédonie,
Vol.1. Le boucan, Nouvelles, 2009.
No 31-Vol.2. Promenons nous au Koghi,Nouvelles, 2010.
No 21-Julien ALI, Veriduria 2011, roman, préface d’A.Le
Bourlot, inspectrice de l’enseignement en NC, 2009.
No 22 –Alexandre JUSTER,Transgression verbale en Océanie: La
Tahitien et Nengone,préface d’Emmanuel Tjibaou (ADCK), 2009.
No 23 –Frédéric MARIOTTI-Angleviel-, De la vendetta en
Nouvelle-Calédonie (Paul Louis Mariotti, matricule 10 318)biographie,
Préface d’Hélène Colombani,2010.
No 24 –Agnès LOUISON,L’ami posthume,(voyage insolite dans la
brousse calédonienne), récit, 2010.
No 25 –DORA,Deuxième chance, roman fantastique (NC), 2010.
No 26-Florence FERMENT MEAR, Pour la défense de la
langue tahitienne, bilan et perspectives, 2010
No 27 –Isabelle FLAMAND, Les Rescapés,roman (Lifou), 2010.
No 28 –Philippe GODARD, Le drame du Batavia, (Australie),
2010
No 29–Pr John RAMSLAND,Gardiens de la terre(premiers contacts
des européens et des aborigènes en Australie), traduit par V.Djénidi, 2010.
No 30-Christine PEREZ,De la Méditerranée antique au triangle
polynésien, 1. Religion et traditions,Préface d’Hélène Colombani, 2010.
No 32-Laurent DEDRYVER,Neeminah, légende d’une aborigène de
Tasmanie, roman, 2010.
No 33- Jean GUILLOU, La Pérouse, et après ?2010.

Paru (Hors collection):
Hélène SAVOIE,L’île aux étoiles (nocturne australien),roman, 2010.

Wallis

Futuna



Rivière Vaï

Frontière entre les 2
royaumes

Village de Poï

Résidence de
Niuliki

Avertissement de l'auteur


Les récits qu'on va découvrir ici relèvent pour partie
de l'histoire, et pour partie de la fiction. L'ensemble de ces
nouvelles m'a été inspiré par la lecture de différents ouvrages
ayant trait à l'histoire de Wallis et de Futuna ou à leurs
légendes, ou par des récits oraux qui m'ont été rapportés par
des amis wallisiens. Elles ont donc toutes plus ou moins
pour base des faits authentiques, et se donnent entre autres
pour mission de présenter, par touches successives, un
panorama de l'évolution de la vie quotidienne dans ce
territoire au cours des derniers siècles, mais accommodé à la
sauce de mon imagination.
Pour certaines d'entre elles, je me suis fort peu
éloigné de la documentation historique à ma disposition, ou
des récits légendaires rapportés par la tradition wallisienne,
en me contentant simplement de combler certains vides, de
resserrer la chronologie à certains endroits, ou de la remanier
dans d'autres, de manière à créer des perspectives ou des
structures dramatiques, qui n'existaient pas toujours dans la
réalité.
Pour d'autres, j'ai choisi délibérément de modifier en
profondeur les données historiques. C'est le cas par exemple
pour la nouvelle sur la mission du père Chanel : j'ai laissé de
côté le véritable récit de son assassinat, fait divers un peu
sordide qui ne présentait en soi aucun intérêt du point de
vue littéraire, pour lui préférer une légende, aussi tenace que
totalement infondée, parce que celle-ci offrait un potentiel
de tension dramatique et de représentations symboliques
bien plus riche. Et il me semble d'ailleurs que le père Chanel
comme les Futuniens n’y perdent rien au change !
D'autres nouvelles enfin ne s'appuient pas vraiment
sur un évènement précis, mais plutôt sur une mosaïque
d’éléments épars recueillis ça ou là, et sont essentiellement le
fruit d’une reconstruction, et de mon imagination. Mais ce
fond hétéroclite n’en constitue pas moins un levain essentiel,

et m’a donné l'occasion de dresser un tableau de la vie dans
l'archipel peut-être plus vrai en profondeur que ne l'aurait
permis une plus grande fidélité aux apparences de la réalité.
Un lecteur curieux pourra peut-être rechercher à
l'intérieur de ces récits ce qu'ils ont de tout à fait authentique,
et ce qu'ils contiennent de fantaisie ou de création, en
essayant de les confronter aux sources historiques. Mais je ne
crois pas que cela serait très utile : la vérité d'un texte
littéraire se trouve moins dans son rapport avec la réalité que
dans sa logique interne.












Remerciements :je remercie tout particulièrement mes amies Françoise
Laubacher et Claire Moyse qui ont bien voulu relire mon manuscrit et
dont les suggestions de correction m’ont été fort utiles, ainsi que
Madame Hélène Colombani pour ses conseils éditoriaux et le suivi de ce
livre.








Pour tous nos amis de Wallis,
Monique et Philippe,
Gaby,
Yohan et Sophie,
Stéphane, Eva, et leurs enfants,
Donald et Malé, Laurent et Nivé, et leurs enfants,
Sapolina,
Michel, Anaïs, et Emilien,
Georges,
Thierry,
André et Françoise,
Malia-Dimanche et sa famille,
Eric, Audrey, et Emma,
Michel, Filo, et leurs enfants,
Lisa et Fete, Lionel, Nicole,Natalie,
Pierre, Marc, et Denis,
et tous les autres, grâce auxquels nous avons passé des années
extraordinaires.

I - L'Enfant des marais sanglants

Rouge le ciel qui flamboie le soir au-dessus de la
bataille,
Rouges les visages des hommes couverts des
peintures de guerre,
Rouges les poitrines qui ruissellent du sang des
blessures,
Rouge l'eau du marais qui charrie le sang des morts,
Rouge le visage de la jeune femme, dans l’eau du
marais, qui se tord de douleur dans les convulsions de
l'enfantement,
Rouges les feuilles d’ifi qui flottent, autour de la
jeune femme, sur l'eau desTo’ogatoto, lesmarais sanglants,
Car voilà deux jours que les hommes ne cessent de se
battre et de s'entre-tuer pour la possession d'Uvéa,
Deux jours que les hommes tombent par centaines
sur les chemins et dans les champs,
Deux jours depuis ce matin que l'épouse de Ma’ufehi
Huluava,matu’ade Alele, a trouvé, sur la tête de son mari, un
cheveu blanc !

Hiermatin, le soleil s'est levé comme à l'ordinaire du
fond de l'océan, et ses premiers rayons ont éveillé lematu’a,
le chef du village d’Alele, et son épouse a entrepris de le
coiffer. Et soudain, dans l'épaisse chevelure noire du chef,
elle a trouvé, pour la première fois, un cheveu blanc. Elle l’a
arraché, l'a tendu à son mari, et lui a dit, en riant : « Regarde,
tu vieillis ! » Mais le chef n'a pas ri, il l’a saisi dans sa main, l’a
longuement contemplé, et puis est tombé dans une
prostration profonde.
Ila regardé le cheveu blanc au creux de sa main
brune, la première emprise de l’âge sur son corps d’Hercule.
Et une étrange tristesse est montée du fond de son âme, elle

15

s’est emparée de son corps, de son esprit, de son cerveau, et
elle lui a dit sans pitié : « Tu vieillis,matu’a, tu vieillis. Bientôt
tu seras toi aussi un vieillard avec une tête de citron blanc,
unmolihina, sans forces, sans ardeur, et sans pouvoir. Tu
seras comme tous ces vieux qui parlent le soir dans lefale
fono, en racontant des histoires oubliées du temps de leur
jeunesse, et que les enfants écoutent par respect pour leur
grand âge, en riant intérieurement. Bientôt, quand tu
prendras la parole, on t’écoutera par politesse, mais tu ne
décideras de plus rien. Toutes les affaires importantes du
Fenuaentre d’autres mains, et tu n’auras plus pour seront
t’occuper que tes souvenirs et tes regrets. Or qu’as-tu fait
jusqu’à présent ? Depuis que tu es chef de ton village,
qu’astu fait de remarquable, que tu puisses seulement conter à tes
enfants au temps de tes vieux jours? Voilà deux dizaines
d’années maintenant que tu es le chef d’Alele, et que leTu’i
Alagau, ce fils de Tongiens, tient tout le sud d’Uvéa, et
gouverne la moitié de l’île depuis ses forts en pierres de
basalte, et que tu le tolères sans rien dire et sans rien faire!
Toi !Le chef d’un peuple de guerriers puissants et
redoutables, tu restes assis dans ta maison, tranquille, en
paix, et tu attends ! Et tandis que tu te tiens comme un faible
et un lâche, le temps passe, tes tempes vont blanchir, tes
muscles s’affaiblir, et ton pouvoir se détruire ! Qu’est-ce que
tu attends? D’être vieux? D’être mort? Et les générations
qui viendront après toi ne se rappelleront même plus ton
nom, n’auront plus de toi le moindre souvenir ! Alors même
que maintenant tes sept fils sont grands, pleins de forces et
d’ardeur, pleins d’entrain pour le combat! Et qu’ils sont
prêts à mourir pour toi! Qu’est-ce que tu attends pour
rassembler tes hommes et partir en guerre contre leTu’i
Alagau ?Qu’est-ce que tu attends pour le chasser d’Uvéa, et
t’emparer de l’île entière? Qu’est-ce que tu attends pour te
faire roi ? »

16

Alorslematu’asoudain s’est levé, et devant sa femme
médusée, il a prononcé ces mots : « Ce cheveu blanc, c’est la
guerre ! »
Etpuis il est sorti dufale, il a appelé ses fils, ses sept
fils, et il leur a parlé en ces termes: «Est-ce que nous
sommes des guerriers ou des poules mouillées? Est-ce que
ce pays est à nous ou à ces fils de Tongiens? Est-ce que
nous allons accepter toute notre vie qu’ils occupent Uvéa, ou
est-ce que nous allons les chasser pour qu’ils ne reviennent
plus jamais? Regardez ce que ma femme a trouvé sur ma
tête ce matin : un cheveu blanc ! Est-ce que vous voulez que
votre père vieillisse et meure sans avoir reconquis
l’indépendance et la liberté ? Allez-vous vivre toute votre vie
comme des fils d’esclave, ou comme des fils de roi ? »
Alorsson fils aîné, le grand guerrier To’afatavao,
invulnérable depuis que sa mère, quand il était tout enfant,
l’a plongé tout entier, en le tenant par le pied, dans l’eau
d’une source secrète et sacrée, suivant les prescriptions du
sorcier, pour rendre sa peau plus dure que la carapace de la
tortue, a pris la parole et lui a répondu : « Les Uvéens n’ont
peur de rien, et surtout pas des fils de Tongiens!
Commande, père, dis-nous ce que tu veux, et même si tu
nous ordonnes la guerre, nous t’obéirons ! »
Alorslematu’arépondu : « aTu es un bon fils,
comme un père peut le souhaiter. Prends ce cheveu blanc, va
avec tes frères, et parcours les villages du Nord en disant à
tous les gens: voilà ce que notre père, lematu’a Ma’ufehi
Huluava, a trouvé sur sa tête ce matin: un cheveu blanc!
Combien allons-nous attendre encore de temps avant de
chasser ceTu’i, ce fils de Tongiens, de l’île d’Uvéa, qui nous
appartient ?Attendrons-nous d’être des vieillards avec des
têtes de citrons blancs ? Que ceux qui l’osent prennent leurs
lances et leurs boucliers, et formons une armée pour attaquer
l’occupant, et nous emparer de tout le sud de l’île! Que le
Nord gouverne sur tout Uvéa ! »

17

Ainsifut dit, ainsi fut fait: le cheveu blanc fut
promené dans toute la région de Hihifo, et les fils dumatu’a
parlèrent à tous les villageois, et ils dirent: «Regardez
comme le temps passe, regardez comme nous vieillissons!
Qu’attendons-nous pour reprendre les armes,
qu’attendonsnous pour nous battre, et chasser ces fils de Tongiens, les
écorcher comme des chiens, et jeter leurs cadavres à la mer,
et reprendre l'île entière ? » Leur discours fut accueilli par des
acclamations. Dans tous les villages, les poings se levèrent,
une vague de colère déferla, les cris de guerre résonnèrent,
on brandit les armes à bout de bras, et en très peu d'heures
une armée immense se rassembla. Les fils dumatu’afirent à
leur père une litière, et le promenèrent en triomphe au milieu
des villageois, qui l’acclamèrent avec de formidables cris de
joie.
Ilpassa en revue l'ensemble de ses troupes, et les
tambours de guerre firent résonner les airs, les hommes
tapaient des pieds à faire trembler la terre, les chants de
guerre éclatèrent, et les visages farouches des guerriers
exprimaient une détermination entière. Les lances sont
taillées dans le bois dutao, dur comme le fer ; et pour le
corps à corps, les hommes ont pendu à leur ceinture les
redoutablesmalomu, les casse-tête qui, maniés d'une main
experte, peuvent fracasser un crâne d'un seul coup, et faire
jaillir les cervelles dans les airs.
Alors l'armée se mit en marche et partit à la conquête
d'Uvéa. Les jeunes étaient en première ligne, pour prouver
leur courage dans ce combat nouveau ; les aînés les suivaient,
pour les rassurer et les épauler ; enfin, derrière les lignes des
guerriers, la ligne des femmes formait comme un filet, un
filet de la honte, pour capturer les poltrons qui chercheraient
à fuir les combats. Et même Koli’ui, l’épouse de To’afatavao,
enceinte depuis plus de huit mois, n'avait pas voulu rester au
village tandis que son mari était à la guerre, et comme les
autres femmes, elle suivait l'armée, ne voulant rien perdre
des exploits que celui-ci se promettait.

18

Lebruit de la guerre avait jeté l'alarme dans tous les
villages d'Uvéa, et partout les hommes s'étaient préparés,
tant bien que mal, surpris et paniqués par cette attaque
imprévisible. L'armée du Nord descendait le long de la mer
par la côte Est, et rencontra d'abord les gens du village
d’Utulua :ceux-ci défendirent âprement leur vie, mais tout
leur courage ne pouvait pas grand-chose contre la redoutable
armée qui les attaquait ; la première bataille fut rude et
sanglante, mais au soir de ce premier combat il ne restait
plus un homme vivant au village d’Utulua.
Alors,quand le soleil se fut couché et que la victoire
fut certaine, les hommes d’Alele, leurmatu’ases sept fils, et
et toute l'armée de Hihifo firent un gigantesque festin pour
fêter ce premier succès, sûrs qu'ils étaient dorénavant de leur
triomphe final ; rien ne pourrait désormais leur résister !
Quand les autres villages verraient arriver leur armée,
sachant le sort de ceux d’Utuloa, ils s'enfuiraient tous en
tremblant de peur et partiraient se cacher dans le désert,
dans letoafa. Les hommes du Nord riaient d'avance en
imaginant la frayeur de ceux du Sud le lendemain, quand ils
verraient s’approcher leurs troupes. « Ils trembleront comme
des vekas ! » « Ils détaleront comme des chiens ! » « Nous les
égorgerons comme des cochons ! » Et ainsi se passa la nuit,
en cris de joie et en chansons, dans la certitude présente du
triomphe à venir.
Cependant,une femme d’Utulua, dès le début de
l'après-midi, est arrivée au fort d’Atuvalu, à Vaimalau, que
contrôle leTu’i Alagau.Elle est passée en courant sous les
yeux des guetteurs, juchés au sommet des murailles à quatre
mètres de hauteur, en leur criant : « Lematu’ade Alele est en
guerre ! Notre village est détruit! Aucun homme n'a
survécu ! »Alors les gardiens l'ont amenée devant leTu’i
Alagau qui l'a écoutée, et puis est entré dans une violente
colère :« Qu'est-cequ’il lui prend à ce fils de chien ! Voilà
deux dizaines d'années que nous sommes en paix ! Et sans
raison, comme cela, comme si le ciel lui était tombé sur la

19