Clairs-Obscurs. Nouvelles

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154 pages
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Description

Bien que très disparates par leurs univers, les récits de ce recueil ont un point commun : ils cherchent à mettre en lumière les côtés obscurs de la nature humaine. Ce sont des voix enfouies au plus profond de notre être, qui résonnent quand on s'y attend le moins. Des voix qui viennent de loin, de notre lignée humaine, ou bien ce sont des messages d'ailleurs, soufflés par de bons ou de mauvais génies qui nous observent dans l'ombre.

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Date de parution 01 novembre 2011
Nombre de lectures 49
EAN13 9782296472914
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0082€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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À Tibi

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56657-6
EAN : 9782296566576

Clairs-Obscurs

MarianneBelis

Clairs-Obscurs

Nouvelles

L’Harmattan

Table

Aux frontièresdu réel ......................................

Un visiteurinattendu .......................................

Lesgènes malins...............................................

Lalégende de Haïdouk ...................................

Lepropre del'Homme....................................

Liensde cœur...................................................

9

29

49

69

85

97

Le clochard de Montparnasse......................... 107

Le grand âge..................................................... 115

Le cadeaude Noë137l ...........................................

Aux frontièresdu réel

evenaisde finirmoncourset, commetoujoursaprès un
Jtelexercice,jemesentais vidé et parfaitementheureux.
J’avaisencore en têteleregard attentif desétudiants,jeme
réjouissaiscommetoujoursdela façondont j’avais réussi à
lesentraîner sur le cheminementdemapensée et jeme
disais,une foisdeplus,quelaprofessiond’enseignantest
une des plusbellesau monde.
Jeme dirigeais lentement vers l’hôtel où j’avais
retenu une chambre et jeregardaisdistraitement les
devanturesde cettepetiteville charmante—Troyes — où
l’école, basée à Paris, avait une filiale.J’appréciais
particulièrement le calme,l’amabilité des ressortissants,
prêtsàvousfournirdes renseignementsaveclesourire.Je
regardaisavec émerveillement leprofilimposantdel’une
des nombreusescathédrales quisetrouvaient sur mon
cheminet où jemepromettaisd’entrerdemain, avant le
départ pourParis.Pour l’instant j’avais soif, cequime
dirigeaplutôt vers une brasserie devant laquelleonavait
déjà installéquelques tablesau soleil.Car leprintempsétait
là, cequime faisait rêveraux vacances prochaines.Comme
j’étais jeune etencorelibre,jen’avais quel’embarrasdu
choix.Sac audos, avecou sanscompagnon,jepouvais
m’aventurerdans n’importequel pointduglobe en
cherchant les variantesàpetit prix.

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CLAIRS-OBSCURS

La fraîcheur de la «première gorgée de bière» me
fournit unesensationde bien-êtrequis’ajouta àla
satisfactiond’avoirdonnéunboncoursetme procuraun
instantde félicité complète - physique et psychique - que je
cherchais à prolongerenallongeantmes jambes et en
fermant les yeux sous lesoleil,l’esprit libre detoutepensée.
Lorsquejesortisde monétatdetorpeur,lesoleil
venaitdese cacherderrièrela maisond’enface,un petit
vent s’était levé et lapensée demoncoursdu lendemain
acheva demeréveillercomplètement.« Ehoui, ilfaudra
quejejetteuncoupd’œil surcenouveauchapitre,mais
d’abordvoyonscequel’on peutcroquerdansces
parages».
Lorsquej'entrai dans monhôtel lanuitétait tombée
et la demoiselle del’accueil m’assura, en meremettant la clé
dema chambre,quele chauffageyfonctionnait.Tant
mieux, car j’étaisfrileux.La chambresetrouvaitau-dessus
d’un jardinintérieur — unesorte depatio — où une fontaine
entourée d’un parterre de fleurségayait lepaysage.En y
entrant jesentisavecplaisir une douce chaleuret je
commençaisà inspecter l’environnementdans lequel j’allais
séjourner.Oui,tout yétait,mêmelapetitetable detravail
sur laquellejem’empressai d’étaler mes notesde cours.
Jepris une douche,j’enfilaimon pyjama et jem’assis
à cettetable, biendécidé detravailler un peu.Mais,soit
quela fatigue du jourcombinée avecle bon vin qui avait
accompagnémondînerfaisait soneffet,soit quela chaleur
delapièceralentissait le fonctionnementdemes neurones,
je constataiquejesuivaisavec difficultéles raisonnements
quej’étaiscensé exposer lelendemain.Je fermaile dossier

AUX FRONTIÈRES DU RÉEL

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me promettantde me lever de bonne heure afind’y jeter un
regard.
Je m’allongeai doncvoluptueusement sous la
couette moelleuse et j’allumai le petit poste qui
m’accompagnait toujoursdansmes voyages. Une musique
douce se fit entendre et jerestaiquelquesmomentsà
l’écouteravantd’éteindrelaveilleuse. C’està ce moment
quemon regardtombasur letableau placésur lemurd’en
face.Dans lapénombrequirégnait je distinguais latête
d’une femme auxcheveuxbrunset lesépaulesentourées
d’unchâle.Toutcela étaitassezflouet nesollicitapas mon
attentiondans l’étatd’endormissement où jemetrouvais.
Jem’apprêtaisdonc à éteindre,quandje distinguai
au milieudu tableau un point lumineux quisortaitdela
pénombre et scintillaitfaiblement.Je fusassezcurieux pour
chercheràvoirdequoi il s’agissaitet j’orientailalumière de
laveilleusevers letableau.En pleinelumière,lepoint
lumineux s’avéra êtreune brochequimaintenait le châle
autourdesépaules, brochequi devaitêtre faite d’un
matériau spécial,réfléchissant.Le châle, de couleur rouge
parsemé de fleurs noires,laissaitentrevoir le couet le
décolleté delajeune fille dont leteint plutôtbasané faisait
penseràuneméridionale.Ellesouriaitd’unair lointain,
mélancolique,qui attachamon regard.« Une Mona Lisa
exotique »,pensai-je amusé.Jemeredressai dans mon lit
pour mieux lavoiretà cemoment jeremarquaiqueses
yeuxavaient unelueurespiègle etchaleureusequi
contrastaitaveclatristesse du sourire.«Ah, cesfillesdu
sud,pensai-je en merecouchant,on nesait jamaiscequise

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CLAIRS-OBSCURS

passe dans leur tête.Enjôleusesetdangereuses».J’éteignis
et jesombrai dans lesommeil.
Jemeréveillai de bonne heure décidé àréviser mon
cours.En passantdevant letableau pour m’asseoirdevant
latable detravail,j’y jetaiun regardrapide.Maisceregard
me clouasur place.Dans lalumièrequi éclairait maintenant
la chambre,la fille du tableau meregardaitintensément.
Ses yeux noirs me fixaient rieursetaguichants,son sourire
quim’avait paru tristelaveille avait maintenant tout l’éclat
delajeunesse.Je demeurai figé,nepouvantdétacher mon
regard du sien.Ellemeparaissait une copine, connue de
longue date,prête àmetenircompagnie.Jeremarquaila
finesse deses traits qui contrastaitavecl’imagequej’avais
desfemmesdesîles lointaines- car la fleurblanche
accrochée àsescheveux m’avaitfait penseràune
Tahitienne.
« Quandmême,jenevais pas passerdesheures
devantcetableau»me dis-je,mi-énervé,mi-amusé.Je
m’assisdevant mesdossiers, biendécidé àm’y plongeret je
jetaiundernier regard au tableau.Mais stupeur,làoù
j’étais, ellemeregardait toujours.Jemelevai etfis letour
dela chambre.Peineperdue.Son regard,unbrin moqueur,
mesuivaitinlassablement.Jem’approchai, cherchantà
démêler lesecret technique employépar lepeintre, car je
me disais que certainementil yenaun pour obtenir un tel
effet.Mais plus jem’approchais,plus jeressentais le
charme enjoliveurdeses yeux noirsenamande.Finalement
jem’écrasailenezcontreletableau sansavoir réussi à en
percer lemystère.

AUX FRONTIÈRES DU RÉEL

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Perturbé etuncreuxàl’estomac, je descendis pour
lepetitdéjeuner, après quoijepris le chemindel’école en
emportant lesdossiers quej’installaisurmon pupitre
commeunfiletdesauvetageplacésous le funambule.
Heureusement jenetrébuchaipoint sur la corderaide de
monexposé, malgré quelques tours de passe-passe dont les
élèves nes’enaperçurent pas.
Deretouràl’hôtel jemeprécipitai dans ma
chambre avecla convoitise duchercheurd’or quivientde
découvrir unfilonetcraintdeneplus leretrouver.Elle
était toujours là et m’attendait,souriante et paisible, avec
l’aisance d’une belle femme,sûre desaproie.Jelatrouvai
encoreplusbelle.Jem’assis sur lelit, devant letableauet je
contemplai en silencetous lesdétails.L’atmosphère était
exotique,mais jen’aurais pu localiser l’endroit.La fille
avait l'air métissé, et une ascendancemystérieusel’avait
dotée d’une distinction particulièrequise faisait jourdans
son ovaleparfait,son petit nez,ses mainsfines qui
soutenaient le châle et surtoutdans son regard
indéfinissable, amicalet lointainàla fois.
J’avaisconnu quelquesbellesfillesdans mavie,
j’avais même eu unepassion pour l’une d’entre elles,mais
aucunen’avaitété entourée de cette aura demystèrequi
empêche dela cernercomplètement.Maiscomment percer
lemystère d’une fillequisetait ?Commententrerdans les
méandresdesapenséequandon n’aqueles yeux qui
parlent ?Larecherchepeutdurerindéfiniment.Cette
penséeme fit sourire.Oui,jevoudraisbien rencontrercette
fille,mais voilà,jenetiens queletableau.Jenesais même
pas qui enest l’auteur ;peut-êtrelemodèle est-il

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CLAIRS-OBSCURS

maintenant unevieille femme grosse et ridée. Cette image
me fit mal. Non, celan’était pas possible.Plutôt morte,
emportantavec ellelesecretdeson sourire.
Jemelevai et memisàregretà fairemavalise, car je
devais rentrerà Paris.Amesurequel’heure dudépart
approchait,unetristesse indéfinissablem’envahissait,
commesij’allais quitter une amie.Quiplusest,une amie
quejenereverraiplus jamais, car moncours venaitdese
terminer.Commentdonc,jamais ?Jeréalisaisoudain que
j’avaisdu malàmeséparerde ceregard.Qu’ilavait un
magnétismequim’enchantait.Une idée follemetraversa
l’esprit.Sijem’emparaisdu tableauet jepartaisavec?On
s’enapercevrait seulement lorsquela femme deménage
viendraitfairela chambre.Trop tard,jeserailoin.Cette
idéeme fit sourire.Jesavaisbien quejen’aurais jamais le
courage de faire cepas.En revanche,jeme dis que,
puisqu’on n’était pasauLouvre,jepouvaisbien prendre
quelques photosde cetableau, afind’engarder lesouvenir.
Cequeje fisàl’instant,sous plusieursangles.
Maisenfin,me dis-je, cepeintre a
bienexisté,peutêtre existe-t-ilencorequelquepart.Et son modèle aussi.Je
meprécipitai etdécrochailetableau.Il yavaitbien une
signature…indéchiffrable.Letout n’avait pas l’air très
vieux.Al’hôtel ondoitbienenconnaîtrelasource,me
disje,jevais merenseigner.Je descendisàl’accueil régler ma
note et, en rangeant ma carte,jem’adressai àl’hôtesse d’un
airindifférent:
–Madame,jevoudrais vous poser unepetite
question.Dans la chambrequejeviensdequitteril yaun
tableau quim’évoqueunepersonne connue.Pourriez-vous

AUX FRONTIÈRES DU RÉEL

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m’indiquer lenomdu peintre et peut-êtremêmeson
adresse?
Ellemeregardauninstant,silencieuse,ne
comprenant pas trèsbien lesensdemarequête.
–Vous voulezdire,letableau qui estdevant lelit ?
Il représentequoi au juste?
–Il représenteunejeune femme dans laquelleje
crois reconnaîtreune cousinelointaine.J’aimeraisbien
savoir si elle existe encore.
–Oui,je comprends,mais jenepourrais pas vous
renseigner.Vous savez,les tableauxdeschambres ontété
commandés tousàla fois, il ya desannées,lorsquel’hôtela
étérénové et moijen’étais pas là.
Lasituation paraissait sansissue.Normalement
j’auraisdûdiremerci et m’enaller.Mais les yeux noirs me
poursuivaient,rieurs, attachants.Jenepouvais renoncer.
–Peut-êtreya-t-il quelqu’un quis’en souvient,un
comptablequi a achetétoutça, enfin quesais-je…
Son regardse fitinquisiteur,un peuinquiet.Elleme
dévisagea en silence.
–Enfin,jevais merenseigner,
dit-elle.Rappelezmoi dans quelques jours.C’était uneréponsesansappel.Je
nepus quelaremercieret jepartis lamortdans l’âme.
Quelle femmeobtuse,pensai-je en prenant letrain.Elle a
voulu sansdoutese débarrasserdemoi.J’étaisdans un tel
étatdesurexcitation quejeneréalisais mêmepas
l’absurdité dema démarche.J’étaiscomme envoûté.
Les jours passaientet jen’osais téléphoneràl’hôtel
depeur oubiend’êtrerenvoyésans ménagements,oubien