Collé à la peau
83 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Collé à la peau

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
83 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

À la fin des années 50, dans la petite ville canadienne de Spring Bay, Angèle étouffe. Un jour, son existence bascule lorsqu’un patient lui offre un poste d’infirmière dans une luxueuse résidence américaine. L’ambition et le désir d’échapper à son milieu modeste poussent la jeune femme à tout quitter pour l’extravagante et moderne Californie.
Mais les principes de son éducation traditionnelle sont tenaces et sèment le doute dans sa quête du bonheur. A-t-elle fait les bons choix? S’est-elle réalisée à travers ses succès, ou aurait-elle été plus heureuse auprès de sa famille et de son fiancé, dans sa ville natale?
Denise Ouellette, qui excelle à reconstituer la mentalité et la société de l’époque, nous présente un personnage en réflexion sur son parcours et son existence à différentes étapes de sa vie – sans pour autant négliger le rythme du récit.
L’œuvre d’Herman Melville, Moby Dick, son océan insondable et les multiples possibilités inhérentes en chacun de nous, transparait tout au long du livre. Les citations de cette œuvre accompagnent le personnage principal dans sa réflexion sur la vie et son sens, ses choix et sa quête du bonheur. Des thèmes universels auxquels l’auteure répond humblement à travers le parcours d’une vie – humainement imparfaite?
L’exil loin des siens et la reconstitution d’un foyer, le carriérisme, et le milieu infirmier sont également des thèmes présents dans ce roman.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 novembre 2012
Nombre de lectures 7
EAN13 9782896113064
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

collé à la peau
du même auteur
Le diamant du Jood roman (2007)
Le golé roman (2002)
Quand j'aurai retrouvé mon fils roman (1998)
Bonjour Garde roman (1994)
Denise Ouellette-Berkhout
Collé à la peau
roman
PLAINES
L'auteure tient à remercier Les Éditions des Plaines, et tout particulièrement son éditrice, Brigitte Girardin, pour son attention au texte et ses conseils judicieux.
Tous droits réservés. © 2012 Denise Ouellette-Berkhout © Éditions des Plaines, 2012
Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite ou transmise sous aucune forme ou par quelque moyen électronique ou mécanique que ce soit, par photocopie, par enregistrement ou par quelque forme d'entreposage d'information ou système de recouvrement, sans la permission écrite de l'éditeur.
Les Éditions des Plaines remercient le Conseil des Arts du Canada et le Conseil des Arts du Manitoba du soutien accordé dans le cadre des subventions globales aux éditeurs et reconnaissent l'aide financière du gouvernement du Canada par l'entremise du Fonds du livre du Canada et du ministère de la Culture, Patrimoine et Tourisme du Manitoba, pour leurs activités d'édition.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Ouellette, Denise, 1940- Collé à la peau [ressource électronique] / Denise Ouellette-Berkhout.
Monographie électronique en format PDF. Publ. aussi en format imprimé. ISBN 978-2-89611-306-4
I. Titre.
PS8579.U42C65 2012 C843'.54 C2012-905070-9
Dépôt légal, 2012 : Bibliothèque nationale du Canada, Bibliothèque nationale du Québec et Bibliothèque provinciale du Manitoba.
Éditions des Plaines C.P. 123 Saint-Boniface (Manitoba) Canada R2H 3B4 Tél.: 204 235 0078 • admin@plaines.mb.ca • www.plaines.ca
Photographie de la couverture: © konradlew/iStokphoto.com Maquette de couverture et mise en page: Gianni Caccia Édition: Brigitte Girardin • Publication: Joanne Therrien Révision: Pierrette Blais
Imprimé au Canada par Friesens Corporation.
Pour Hans
Le monde est un vaisseau dans un voyage sans retour 1 .
Herman Melville, Moby Dick
première partie
Angèle Lebrun
« Tout est vanité. » Tout 2 .
Herman Melville, Moby Dick
Un
« Tu es trop intelligente pour languir dans un tel village, Angel. Pense à ce que je viens de te proposer. »
Ce furent les paroles de Mr. Kelly, le baron du nickel, lorsqu'il a quitté l'hôpital où je travaille comme infirmière auxiliaire. Depuis, je suis obsédée par l'idée de quitter Spring Bay pour un monde meilleur. J'aspire à améliorer ma vie dans un milieu plus beau et plus cultivé que celui dans lequel je vivote. Tout me paraît laid, insignifiant ici. On dirait que la laideur me répugne. Ça me vient peut-être de mon prénom et de la réaction de maman à ma naissance. Elle me dit qu'elle s'est exclamée en me prenant dans ses bras pour la première fois :
— Elle a une belle p'tite face d'ange! Oublions Léopoldine (le nom de ma grand-mère paternelle), on va l'appeler Angèle.
Maman n'aurait pas dû me répéter si souvent que j'étais sa « belle quatrième ». Plus petite, je l'ai crue; adolescente, j'étais mal dans ma peau; et en atteignant la vingtaine, mon insatisfaction s'est précisée. Ma vie étroite s'est mise à me déplaire, mon apparence aussi. Mon nez trop aquilin, mes oreilles décollées que je tente de cacher sous ma chevelure épaisse, et mes seins minuscules.
Dans le fond, mon désir d'être plus attrayante est probablement une façade dissimulant la peur de finir comme ma mère et mes sœurs. Je n'ai jamais manqué d'intelligence et j'ai toujours bien réussi à l'école. Je veux m'épanouir, rencontrer des gens intéressants, étudier, apprendre. Ça n'arrivera pas si je reste au village.
Albert, mon fiancé, a beau me jurer qu'il me trouve plus que parfaite, je suis loin d'être convaincue. Papa prétend que l'orgueil qu'il voit en moi me vient de sa mère, celle dont j'ai failli porter le prénom. Mémère a vécu chez nous durant une douzaine d'années. Papa l'a aperçue un soir, juste avant qu'elle meure, assise dans la berceuse près du poêle. Ses yeux étaient fermés et elle grimaçait à droite et à gauche. Elle se mettait ensuite à sourire de manière exagérée. Il l'a observé refaire plusieurs fois les mêmes gestes avant de s'approcher d'elle. Elle a ouvert les yeux pour les baisser immédiatement, comme une enfant prise la main dans le pot à biscuits. Il lui a demandé si tout allait bien et elle lui a répondu qu'elle faisait ses exercices pour ne pas paraître trop laide dans son cercueil.
Je suis loin d'être aussi superficielle. Je veux tout simplement améliorer ma vie, me rendre à la limite de mes habiletés, ou le plus près possible.
Deux
On a de bons parents, mais ils se sont toujours contentés de peu. « Nés pour un p'tit pain », comme dit papa. Maman pense autrement. J'aime jaser avec elle quand le temps le permet, ce qui n'est pas bien souvent. Je sens qu'elle aurait aimé sortir plus tôt de la vie plate que les circonstances lui ont choisie. Avant de se marier, elle a été maîtresse d'école pendant un an. Elle adore la lecture, mais arrive rarement à ouvrir un livre. Mon père, lui, voulait devenir prêtre, mais sa famille n'avait pas les moyens. Il a été charpentier, employé des chemins de fer, maçon, bûcheron, boucher et boulanger pour mettre du pain sur la table et un toit modeste au-dessus de nos têtes.
Dans la chambre à coucher que je partage avec trois de mes sœurs, je m'assois souvent à la fenêtre donnant sur la cour arrière. La solitude est un luxe chez nous, et l'endroit m'a toujours servi de refuge. Je promène mon regard sur les pommetiers chétifs, les merisiers aux petits fruits noirs surets et le champ de patates qui nourrira la famille durant l'hiver.
L'hiver. Je frissonne en pensant à la saison blanche interminable. Un matin, l'année passée, j'ai regardé le ciel givré et j'ai senti que je n'en pouvais plus. Emmitouflée au point de pouvoir à peine bouger, je me suis plainte à ma mère avant de prendre la route de l'hôpital :
— J'suis assez tannée de ces grosses bottes laides et de ce manteau qui n'est jamais assez chaud!
Maman était surprise. Personne ne se plaint chez nous.
— Mon doux! Voyons, Angèle, c'est pas si pire que ça, ma p'tite fille.
Puis, elle a penché la tête en admettant, l'air un peu défait :
— C'est vrai que la Providence est loin de nous gâter.
Tout le long du chemin, j'ai rêvé de lancer dans la neige ma tuque, mes mitaines, mon manteau gris, mes bottes noires et mon foulard piquant pour les voir disparaître à tout jamais.
Avant d'écarter le mince rideau servant de porte entre notre chambre et l'espace longeant l'escalier où couchent les garçons, mon regard s'arrête une fois de plus sur un coin éloigné du jardin. Les vieux lilas avec leurs grappes mauves desséchées me rappellent que je vis dans un bien triste paysage.
Les commérages des gens du village, rapportés par mes frères et sœurs, me reviennent à l'esprit :
— Elle court à sa perte.
— Une petite fille qui a toujours été à sa place, une bonne garde-malade…
— Fiancée depuis une éternité avec Albert Laplante, ce beau grand gars fin, honnête et bon, toujours prêt à rendre service, qui deviendra sûrement gérant de la quincaillerie un de ces jours.
— Elle en veut trop. P'tite folle!
— On sait jamais avec le monde. Elle avait toujours l'air si douce, fine, souriante, obéissante…
— Elle décide, du jour au lendemain, de tout jeter à l'eau!
— Ça n'a pas de bon sens!
Moi, je sais que, d'une certaine façon, c'est l'offre de Mr. Kelly qui a tout changé. Ça m'a aidé à préciser le malaise qui me chicote. Depuis longtemps, j'en veux à mon fiancé trop aimable, à ma famille trop pauvre, à mon village trop ordinaire, à mon nom, même. Lebrun. C'est aussi fade que Laplante! Les noms anglophones, eux, font toujours plus d'effet : Johnson, Armstrong, Price. Albert a souligné que, partageant les mêmes initiales, elles ne changeront pas en l'épousant. Voilà un autre détail plat de ma vie à venir. Albert et Angèle Laplante. Angèle et Albert. Monsieur et madame Albert Laplante. La femme d'Albert. Je ne veux pas lui faire de peine, c'est un bon gars. À ma famille non plus, mais depuis mes fiançailles, je sens comme des barreaux de prison se resserrer sur moi. L'offre de Mr. Kelly est apparue comme un buisson ardent. Tout à coup, j'entrevois un avenir prometteur.
Mon père tente de me dissuader. Armand, Madeleine, Louise, Marie-Jeanne, Germain et Thérèse, Paul, Jean et même le petit Robert se montrent bouleversés par ma décision. Ils avaient hâte à la noce que je remets à plus tard depuis deux ans et demi, et qui était finalement prévue pour l'été à venir. Seule ma mère m'approuve du regard, d'un mot d'encouragement glissé ici et là.
Les paroissiens, menés par le curé et son acolyte, se sont dressés derrière Albert comme un vrai mur de pierre. Ils font leur possible pour le consoler de la peine inattendue que je lui ai imposée. La semaine passée, je lui ai demandé s'il voulait partir avec moi. Il m'a tout de suite répondu :
— Quitter Spring Bay? Pour West Falls peut-être, mais pour un pays étranger? Tu ne te rends pas compte, Angèle…
J'avais prévu sa réponse. C'est peut-être pour ça que je n'ai pas hésité à lui poser la question. De plus, dimanche, belle coïncidence, Monsieur le curé est monté en chair pour condamner les fosses aux serpents que sont les grandes villes, surtout celles qui embrassent l'immoralité hollywoodienne. À la porte de l'église, sans le vouloir, j'ai provoqué sa rage en osant lui suggérer :
— La Sainte Vierge doit forcément veiller sur une ville qui s'appelait La ciudad de Nuestra Senora la Reina de Los Angeles, soit « La ville de Notre Madone, Reine des Anges ».
J'avais ressorti cette traduction de l'espagnol du guide que j'ai été surprise de trouver dans la petite bibliothèque du village. J'aurais dû me taire, mais j'ai ajouté que ça ne semblait pas appeler à la débauche. Monsieur le curé a rougi jusqu'aux oreilles et m'a répondu, assez fort pour que tous les curieux rassemblés là l'entendent :
— Je n'ai que faire de la langue espagnole ou américaine, et tu ne devrais pas te penser au-dessus des gens du village… même si ton nom ressemble de façon pompeuse à celui de cette ville où le vice est à l'honneur.
Je n'avais pas pensé à cette coïncidence et j'ai failli remercier le curé de l'avoir soulignée. La semaine suivante, j'ai cessé d'assister à la messe. D'ailleurs, j'y allais par habitude, non par conviction. Le curé parle beaucoup trop des péchés et des punitions. Je sais que maman est d'accord avec moi. Le scandale a pris de l'ampleur dans la paroisse. À la maison, Louise, Germain et Jean ont demandé s'ils pouvaient abandonner eux aussi les offices ennuyeux.
— C'que t'as commencé là te mènera à ta ruine, me reprocha mon père. D'abord ton fiancé, puis là ta foi! Tu risques de tout perdre, de te retrouver avec rien, ma fille.
D'après mes sœurs, Albert est réconforté de tous côtés :
— T'inquiète pas, elle va revenir tellement vite que tu n'auras pas eu le temps de t'habituer à son absence.
— C'est vrai. Ils ne parlent même pas sa langue là-bas.
— Cet homme-là lui a mis des idées dans la tête, une petite fille de chez nous.
— Ils vont l'avaler tout rond aux États.
À contrecœur, le curé a promis de prier pour mon âme.
Sylvie Pellerin et Mariette Lajoie, des amies d'enfance, ne me parlent presque plus depuis que j'ai annoncé mon départ. Sylvie me regarde de biais d'un air piteux. Mariette a toujours trouvé Albert à son goût et elle en profite pour se rapprocher de lui sous prétexte de vouloir l'aider à supporter son épreuve. Il n'en fait pas de cas. Il se perd dans son travail de commis, et insiste pour faire des heures supplémentaires comme si sa vie en dépendait. Il m'a dit qu'il ne savait plus quoi faire pour me ramener à la raison. J'ai voulu lui rendre la bague de diamant qu'il m'avait offerte, mais il a marmonné, sans paraître convaincu :
— Garde-la, au cas où tu déciderais de revenir.
Je l'ai glissée dans mon tiroir, sous mes bas et mes sous-vêtements.
Il y a deux semaines, une carte géographique en main, j'ai annoncé à Albert et à ma famille mon intention de partir. J'en avais déjà parlé à maman la veille, qui m'avait encouragée tout en pleurant. J'ai attendu qu'ils se calment un peu et j'ai essayé de leur expliquer que je voyais là l'occasion rêvée, que ce n'était pas de leur faute si je me sentais malheureuse, mais que je voulais m'améliorer et faire davantage dans la vie. Je leur ai parlé de Mr. Kelly. En route pour West Falls, il avait été admis à notre hôpital à cause d'une urgence médicale. Il m'a trouvée bonne garde-malade et a fini par m'offrir de devenir son infirmière privée en Californie où il vit avec sa femme et ses deux enfants. J'ai terminé en leur expliquant que Mr. Kelly est un homme âgé très riche, genre bon grand-père, qui aime aider le monde.
Albert était en état de choc. Ça m'a fait de la peine. Il m'a dit que ce Mr. Kelly était pas mal insultant et qu'il ne connaissait pas assez Spring Bay pour prétendre que je serais plus heureuse aux États. En fait, Albert ne savait même pas où se trouvait la Californie. Ma famille non plus. J'ai voulu leur montrer sur la carte, mais ils n'étaient pas intéressés.
Pauvre Albert. Je ne l'avais jamais vu en pleurs. Je le regardais, mais après une minute ou deux, je ne le voyais plus. Il m'a pris dans ses bras en me disant :
— Sors de la lune!
Mais moi, j'étais déjà perdue dans un paysage de fleurs tropicales, de soleil et de palmiers.
Trois
Il y a précisément deux mois et demi que Mr. Kelly est retourné dans son milieu de milliardaire. Je suis vite devenue la risée de certaines personnes du village qui m'observent chaque jour, faisant le trajet de la maison à l'hôpital. Malgré ma déception, j'arrive à garder la tête haute. Mr. Kelly m'avait pourtant assuré que dès son arrivée là-bas, il chargerait sa secrétaire de préparer les documents nécessaires à mon entrée aux États. Hier, Mariette Lajoie m'a demandé, le sourire au coin des lèvres :
— Tu pars quand déjà pour les États, Angèle?
À la maison, je me réfugie dans mes vieux livres d'école en anglais. Ma mère me rassure, même si je sais qu'elle aimerait me garder à la maison. Je suis un peu sa préférée mais elle fait de gros efforts pour le cacher. Aucun de mes frères et sœurs ne s'aventurerait loin du village. Maman me dit qu'elle sent monter en elle le goût du risque qu'elle a toujours été forcée d'étouffer dans sa vie rangée.
Je me garde bien de profiter de l'amour d'Albert, même si, dans mes moments de déprime, je me demande un peu si j'ai pris la bonne décision. Je suis peut-être dupe de mon désir de fuite en imaginant une existence passionnante ailleurs. Pour me payer des études, j'ai été femme de ménage à l'hôpital. Mon père a dit à ma mère qu'il me trouvait trop ambitieuse. Première de classe, mes années de secondaire au couvent des religieuses avaient été défrayées par un fond de bourses établi par les commerçants du village. Après, j'ai refusé de travailler comme bonne dans une maison de gens aisés et je suis devenue infirmière-auxiliaire. Je n'avais pas assez d'argent pour aller plus loin.
Lundi matin, onzième semaine d'attente, je m'applique à mesurer la tension artérielle de monsieur Roy, un de mes patients âgés, lorsqu'on me demande au bureau de la directrice du personnel. Mon cœur s'accélère. Mr. Kelly aurait-il envoyé une lettre à la directrice? Je m'assure que le malade est confortablement installé et je descends deux par deux les marches de l'escalier menant au secrétariat.
Je pénètre dans le sobre local où je n'ai mis les pieds qu'une seule fois, lors de l'entrevue pour mon emploi actuel. Mademoiselle Lacroix me met mal à l'aise. Son chignon gris est bien ancré sur sa nuque. Elle me paraît longue, mince et sèche dans son tailleur bleu marine impeccable. Elle fait un petit mouvement de la main pour indiquer la chaise placée en face d'elle, et s'assoit derrière l'énorme meuble de chêne. Ses longs doigts nus pianotent sur un mince dossier ouvert devant elle.
Cramponnée tout au bord de mon siège, je m'impatiente pendant que la matrone parcourt une page des yeux. Ça lui prend du temps. Elle est peut-être obligée de traduire de la langue américaine au français. J'essaie de saisir un mot ici et là, mais j'y arrive mal.
La directrice relève la tête.
— Mademoiselle Lebrun, votre dernier jour ici a été prévu pour ce vendredi.
Elle ne me donne pas le temps de réagir, et ajoute dans un même souffle :
— …nous avons donc embauché une remplaçante, mademoiselle Potvin, qui se présentera demain, mercredi, jeudi et vendredi, afin que vous lui procuriez quelques directives concernant vos patients. C'est elle qui sera auprès d'eux à partir de lundi prochain.
Une fois ma lettre de démission sans date précise remise à la secrétaire, j'avais conclu naïvement qu'on me garderait à mon poste aussi longtemps que je voudrais y rester. J'ai toujours travaillé fort. J'aime mes patients. Mon infirmière-chef, mademoiselle Parent, m'a dit la semaine passée que je faisais un excellent travail et qu'elle était désolée de me voir partir.
Mademoiselle Lacroix referme le dossier d'un coup sec. Son sourire est presque malicieux. Sans le moindre « bonne chance », elle me signale d'un hochement de tête que l'entretien est terminé. Son attitude ne m'étonne pas, c'est une amie du curé. Je tire ma révérence. Je me montre plus polie que la directrice en la remerciant. Maman serait fière.
À la fin de l'après-midi, sur le chemin du retour, je tombe nez à nez avec Albert. Mon cœur bondit. Un peu découragée par le manque de nouvelles de la Californie et par la perte de mon emploi, je me laisse tenter par son invitation. Devant une tasse de café dans un des trois restaurants du village, Albert me révèle avoir acheté un mignon bungalow, quelques semaines avant l'annonce qui l'avait mis sens dessus dessous.
— J'me préparais à te surprendre, Angèle.
Avec les yeux tristes d'un chien battu, il ajoute :
— J'sais plus quoi faire de cette maison-là…
Je ressens une flambée d'attendrissement envers lui, de la culpabilité aussi. Il détourne la tête. Son profil familier, sa chevelure noire épaisse, ses sourcils en broussaille, son nez bien proportionné, ses lèvres épaisses, et ses joues piquées des restes de varicelle me donnent un serrement de cœur. Plus tôt, en marchant à ses côtés, j'ai senti le désir dans ses mouvements. Il a avancé sa main pour prendre la mienne, que j'ai retirée aussi discrètement que possible. À quelques pas du restaurant, j'ai failli m'accrocher à son bras.
Albert se débat comme un noyé. Sa voix s'enflamme. Il a le désespoir dans les yeux. Je fais un mouvement pour me lever. Il tente sa chance une dernière fois :
— Je pourrais te faire voir la maison, si tu veux. Y'a du travail à faire, mais je la mettrais à ton goût!
Les gens rassemblés au Capri nous regardent d'un air sceptique. Je sais qu'ils auront tôt fait de répandre la nouvelle de mon retournement forcé par les circonstances. Je dépose ma tasse de café. Je parle tout bas. Je ne veux surtout pas humilier Albert.
— Pardonne-moi, Albert. J'ai besoin de partir.
Quatre
Maman m'accueille à la porte, la respiration rapide, la figure rouge comme une tomate. Elle tire une demi-feuille de papier jaunâtre de la poche de son tablier et me la présente. Elle m'explique d'une voix agitée :
— T'as reçu un télégramme des États, il y a une heure à peu près…
Un télégramme? Dans le passé, les télégrammes que nous recevions annonçaient une mauvaise nouvelle, un décès dans la famille éloignée. La cuisine est bruyante. Louise et Thérèse s'affairent à mettre la table tandis que Jean et Robert se plaignent de ne pas pouvoir terminer leurs devoirs. Je m'aperçois que le télégramme tremble entre mes mains avec un petit bruit de feuille froissée. J'attire maman vers le passage qui mène à l'escalier et je m'assois sur une des marches. Je commence la lecture d'une voix agitée sous le regard soucieux de ma mère. Le texte, en anglais, dit à peu près :
Los Angeles, Californie, le 26 septembre 1949
Miss Lebrown stop Mr. Kelly m'a demandé de m'adresser à vous par courrier stop ce que j'ai fait à deux reprises dans les trois dernières semaines stop nos lettres sont restées sans réponses stop nous en sommes à nous demander si vous auriez quelques réserves au sujet du poste proposé stop prière de nous faire part de votre décision dans les plus brefs délais stop avons obtenu tous les documents officiels et la famille Kelly sera ­heureuse de vous compter parmi son personnel stop vos billets de train et d'avion, etc., vous seront expédiés dès réception d'une réponse affirmative de votre part. stop
Respectueusement vôtre, Lana M. Katz Executive Secretary P. J. Kelly and Company 1200 Wilshire Boulevard W. Los Angeles, California U.S.A.
Je reste figée. Où sont passées les deux lettres? Ma mère soupire, recouvre ses genoux grassouillets d'un pan de sa robe de maison grisâtre. Elle se balance tant bien que mal sur la marche étroite. Les mots que je viens de lire avec quelques difficultés me tracassent et me fascinent. Je les relis à voix basse. Le nom de la secrétaire, Lana M. Katz, m'éblouit. Et Wilshire Boulevard, quelle adresse imposante comparée à la rue de l'École ou de l'Église! Je prends conscience, à l'instant même, de mon uniforme blanc défraîchi, des échelles dans mes bas de nylon, et de mes vieux souliers usés. Je sors des nues en entendant maman s'exclamer de sa voix douce mais ferme :
— Je l'savais qu'ils ne t'avaient pas oubliée, mais moi j'ai­merais bien savoir ce que sont devenues ces deux lettres-là!
J'appuie ma tête contre la sienne, son bras dodu entourant mes épaules. Elle reste silencieuse pendant un moment.
— Tu les as impressionnés tes Américains, ma p'tite fille!
À table, en passant le plat de patates bouillies à papa, maman lui apprend que je viens de recevoir un télégramme des États demandant des explications au sujet de deux lettres envoyées plus tôt. Un coup d'œil troublé passe comme un ombrage entre mon père et mes frères et sœurs. Maman me regarde avec un petit sourire de satisfaction. Papa et les autres ont dû comploter pour intercepter le message tant attendu.
La nourriture devant moi me donne mal au cœur. Les coupables m'observent et je baisse les yeux. Finalement, ma sœur Louise avoue qu'ils ont détruit les lettres sans les avoir lues. Confuse, je ne sais pas si je devrais les embrasser ou les insulter. Finalement, je leur dis en pleurnichant :
— J'sais que vous ne me vouliez pas de mal, mais vous n'auriez pas dû faire ça! C'est ma vie à moi, après tout!
Je me réfugie dans la chambre à coucher où je me mets immédiatement à composer une réponse pour Mr. Kelly. Je passe la soirée à modifier mon message. Je veux m'assurer que je serai bien comprise. Je corrige ce que je crois être une erreur pour retourner, cinq minutes plus tard, à ce que j'avais écrit avant. Je dors mal et au réveil je suis épuisée. Maman a enseigné l'anglais aux petits à l'école, il y a une éternité. Je lui montre la copie finale. Elle la relit plusieurs fois en hochant la tête, les yeux plissés derrière ses lunettes du magasin à quinze cents.
Je me précipite au bureau de poste. L'air intéressé de Louisette Marleau me signale que le village entier sera au courant avant la fin de la journée. Je me promets d'inviter maman au restaurant Capri, samedi après-midi — il y a toujours bien du monde là le samedi — pour lui offrir un sundae débordant de caramel, de noix et de chocolat.
Vendredi. Dernier jour. Je me dirige plus tôt que d'habi­tude vers l'hôpital. Hier soir, sur des cartes fleuries confectionnées à partir de papier à lettres et de découpures d'anciens calendriers, j'ai écrit une note personnelle à chacun de mes patients. On est seulement à la fin octobre, mais le vent du nord est glacial. Je presse le pas. Je me sens un peu triste à l'idée de quitter mes patients, mais j'ai bien hâte de laisser le froid derrière moi.
Alors qu'il fait encore nuit dehors, je pénètre dans une des chambres. Garde Potvin n'est pas à son poste. Dès qu'elle fera son apparition, ma tâche entière sera de la conseiller. J'ai donc prévu cette période somnolente pour faire une dernière visite à mes malades. Je tiens surtout à éviter les adieux officiels. Pourquoi soumettre ces personnes vulnérables à un surcroît d'émotions? Mister Wood, dans la cinquantaine, atteint d'un cancer du poumon, a augmenté considérablement mon vocabulaire d'anglais pendant que je vaquais à ses soins. Il me sourit des yeux, malgré le masque à oxygène qu'il porte maintenant en permanence. Je replace ses oreillers en lui demandant s'il a passé une nuit convenable. Il secoue la main de droite à gauche, le « comme si, comme ça » auquel je m'attendais. J'ai eu le temps de faire le tour de toutes les chambres. La vieille madame Lafrance me fait monter les larmes aux yeux en me disant qu'elle ne veut pas que je parte.
La journée traîne. J'ai le cœur lourd. Comment est-ce que j'arriverai à endurer la dernière heure de service? Heureusement, mademoiselle Parent vient me dire que monsieur Labelle, amputé des deux jambes, réclame sa cigarette quotidienne. L'infirmier attitré est pris ailleurs, alors je m'offre pour conduire le patient au solarium. Monsieur Labelle est un de mes préférés avec sa voix rauque de gros fumeur et les farces qu'il aime toujours raconter. En me voyant arriver, il me demande :
— Vous allez vraiment nous abandonner, garde?
Je dirige son fauteuil roulant vers un coin de la grande pièce vitrée.
Je lui réponds qu'ils ne seront pas vraiment abandonnés, puisque mademoiselle Potvin va s'occuper d'eux. Il me dit qu'elle est trop boulotte et que ses ricanements le fatiguent. Je lui saisis la main avant qu'il essaie de me caresser les fesses. Le sourire aux lèvres, il me chuchote à l'oreille :
— Des belles gardes comme vous, ça nous fait guérir plus vite…
Un bruit grandissant envahit le corridor. Monsieur Labelle me fait un clin d'œil, puis j'aperçois une parade d'hommes et de femmes en fauteuils roulants poussés par des patients aux figures pâles. Plusieurs d'entre eux traînent des réservoirs à oxygène, des sacs de solutions intraveineuses et d'urine. Ils sont suivis du personnel hospitalier.
L'attroupement boiteux s'immobilise. Une vague d'applaudissements inonde l'espace stérile et lui donne un air de fête. On m'entoure de près. Madame Laplante me flatte le bras comme si j'étais une chatte. Garde Parent prononce un petit discours. Elle me présente une énorme carte de souhaits couverte de signatures, de X et de vœux de bonne chance. Monsieur Labelle et monsieur Roy ont même inscrit leur numéro de téléphone en m'intimant de les appeler si je me trouve mal prise. On m'offre un portefeuille rouge en cuir véritable.
— C'est pour mettre les grosses piastres des États! lance monsieur Labelle, entrainant un éclat de rire général.
J'ai les larmes aux yeux et le cœur dans la gorge. Je les remercie en les assurant que je vais garder un bon souvenir de chacun d'entre eux. Je quitte l'hôpital en me disant que le bonheur que je cherche est peut-être là sous mon nez, humble et sans artifice. Mais je n'en suis pas convaincue.
Cinq
Je replace les plis de ma jupe d'un rose soudain trop criard. Mon chemisier blanc, plus sobre, me rassure. Je me garde de croiser les jambes. Je ne veux pas faire d'échelles dans mes bas de nylon achetés chez Weinberg il y a quelques jours, en même temps que ma jupe et mes sous-vêtements neufs. Mes vieilles ballerines noires ont été polies à n'en plus finir.
Albert est venu chez nous hier soir. Il a offert de me conduire à la station, mais je l'ai remercié. Il m'a donné un bec sur la joue et est reparti, la tête basse. Aujourd'hui, au moment du départ, maman a voulu glisser un petit rouleau de dollars dans ma main. J'ai eu beau refuser, l'argent s'est retrouvé dans ma poche de manteau. Je la voyais faire un effort surhumain pour retenir ses larmes. Elle m'a tourné le dos et j'ai éclaté en sanglots. J'ai tout de suite pris la porte en traînant mes bagages. Il m'a fallu m'arrêter quelques fois en cours de route pour me reposer. J'ai failli rebrousser chemin. Je suis finalement arrivée juste à temps, et le conducteur m'a aidée à embarquer dans le train pour Toronto, où m'attendait l'avion pour la Californie. C'est tellement excitant! J'ai chaud. J'ai froid. J'ai peur. C'est la première fois de ma vie que je prends l'avion. Je sens un serrement dans ma poitrine. J'ai l'impression que je vais faire une crise de cœur. Mon voisin, un homme bien habillé, d'une quarantaine d'années, dort paisiblement. J'arrive à contrôler mon imagination en pensant à la chance que j'ai de pouvoir vivre une aventure de la sorte. Tôt ce matin, en faisant mes adieux à papa, à mes frères et sœurs, j'ai été saisie d'angoisse. Je suis retournée à ma chambre à coucher pour regarder les merisiers et les vieux lilas une dernière fois. Le chien m'a vue et s'est mis à japper.
Je pense aux derniers jours passés dans ma famille, aux préparatifs sous les yeux accusateurs de mes sœurs : « Tu vois la peine que tu fais à maman et papa? Tu te crois bien spéciale, mais tu seras rien qu'une servante comme nous autres. Combien de petits est-ce qu'il a ton vieux? Et sa femme? C'est sa quatrième ou sa cinquième? » Elles sont ensuite passées aux choses qui les intéressent vraiment : « Vas-tu voir Marilyn Monroe? Et Marlon Brando? Combien d'argent tu vas gagner? Quelle sorte d'uniforme tu vas porter? » Louise m'a averti :
— T'as besoin d'envoyer de l'argent à la maison!
Mes frères se moquaient de moi en faisant semblant de baragouiner en anglais. Seul Robert, le petit dernier, a fini par se blottir dans mes bras. Bourrée de doute, j'ai failli remettre mes vêtements dans le tiroir.
Une hôtesse vient m'offrir à boire. Pensive, je me demande comment j'ai pu persister, quelle force m'a permis de boucler ma valise et de descendre vers la cuisine, convaincue que ma destinée allait être jouée. Ma mère me regardait d'une façon qui me retenait en même temps qu'elle me poussait de l'avant.
Je me dis que souvent la vie est composée de mille et une décisions prises spontanément plutôt qu'à la suite de réflexions sérieuses. J'avais songé à refuser quand Albert m'a passé la bague au doigt. Un bout de temps après, chaque fois que je regardais le diamant, j'avais l'impression d'avoir subi une défaite. Par contre, j'ai accepté sans hésitation aucune l'offre de Mr. Kelly. Je ne sais pas s'il s'agit de la naïveté ou de l'intuition, de la faiblesse ou de la magie d'un moment particulier.
Qu'est-ce qu'ils ont bien pu mettre dans ce jus? Je n'ai jamais rien goûté d'aussi bon!
La voix du capitaine annonce la descente prochaine sur l'aéroport de Los Angeles.