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Comme un duvet sur la vitre

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Livres
570 pages
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Description

Je suis née d'un souffle. Comme tout le monde. Mais contrairement à la plupart des gens, je m'en souviens. Ce souffle est avec moi. Où que j'aille, il me suit et me traverse. Il n'a rien d'un savoir acquis dans les livres. Le mot souffle pourrait prêter à confusion, suggérer un courant d'air. Or il s'agit d'un élan si formidable qu'il passe à travers les montagnes, mais d'une douceur si délicate qu'il dépose d'infimes poudres de couleur sur les ailes des papillons. À grands traits brusques, il a peint les séquoias, et sur leurs feuilles, avec les plus fins pinceaux, des nervures. D'Occident en Orient, parcourant les âges et les sociétés, les nouvelles d'A. Buisset empruntent mille formes, mais déploient, à chaque fois, une écriture tout en délicatesse, en quête du spirituel derrière le réel. Conte, lettres, conversations, écrits légers ou graves, amoureux ou philosophiques forment ainsi la matière iridescente de cette oeuvre tout en subtilité et grâce.

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Ajouté le 06 août 2015
EAN13 9782342040654
Langue Français
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Comme un duvet
sur la vitre



Du même auteur



Les Religions face aux femmes,
Éditions Accarias, 2008

La Poignée de riz du Bouddha,
Éditions Almora, 2005

Le Maître de la laque,
Éditions du Relié, 2003

Le Petit livre des religions,
Éditions Trajectoire, 2001

La Réconciliation,
Éditions Adyar, 1996

Pour l’amour de terre,
Éditions Souffle d’Or, 1991

Le Dernier tableau de Wan Wei,
Éditions Albin Michel, 1988
Ariane Buisset










Comme un duvet
sur la vitre

Tome 1. Contes d’éveil

















Publibook
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IDDN.FR.010.0120289.000.R.P.2015.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2015



Préface



Autant le dire sans ambages, mon lien avec Ariane était rien
moins que fraternelle. Il m’a fallu passer la cinquantaine pour
trouver ma sœur spirituelle !
Le souvenir de notre rencontre continue de me faire rire.
Assis pompeusement en rang d’oignon lors de la présentation des
invités d’un congrès, nous nous sommes retrouvés l’un à coté
de l’autre. Une invitée prestigieuse faisait son discours
d’inauguration, dans lequel elle tentait de vanter le caractère
évident, spontané et sans effort de l’éveil spirituel. A cette
annonce nos corps voisins ont dû tressauter, nos regards ont
convergé, et elle s’est fendue d’une saillie du genre :
— Tu te fais des illusions, mémère, si tu crois que la vie des
maitres est un long fleuve tranquille ! Y a pas plus acharné et
déterminé qu’un yogi ou un maitre Zen, pour ceux que je
connais !
Nous avons pouffé de rire. J’ai surenchéri, et nous ne
sommes plus redescendus de notre hilarité jusqu’à la fin de la
présentation. Elle était de deux ans mon ainée mais j’ai senti
immédiatement que nous avions suivi des itinéraires
semblables. Par la suite, nous nous sommes effectivement convaincus
de nos nombreux points communs et de nos centres d’intérêt.
Comme pour tous les personnages complexes, c’est dans les
apparentes contradictions que se forge l’originalité d’Ariane
Buisset. Les multiples aspects de son talent forment un
caléidoscope étourdissant. Tentons d’abord de dessiner son
apparence publique. Elle se dissimulait volontiers sous un
chapeau d’homme à larges bords, dans des vêtements amples qui
n’étaient pas pour mettre en valeur sa féminité. Assise derrière
la table exposant ses nombreuses publications, à peine
courtoise, elle recroquevillait son corps menu comme pour s’excuser
de participer à une entreprise commerciale. Elle avait
pleine9 ment conscience de sa valeur littéraire mais elle peinait à
l’assumer publiquement.
La professeure et la yoginî
Quand cette vilaine maladie s’est accrochée à ses basques,
nous étions déjà très liés, si bien qu’elle me confia
régulièrement la lutte dans laquelle elle s’était engagée, tant sur le plan
physique que sur le plan mental. Il se trouve qu’à cette
époquelà j’étais en charge du programme pour le congrès de l’Union
Européenne de Yoga à Zinal. J’avais lancé mes invitations près
de deux ans avant la tenue du congrès d’aout 2011. Je la savais
malade. D’autres amis craignaient légitiment qu’elle ne se
fatigue trop dans cette aventure ou bien ne soit plus en état d’y
participer. Malgré cette incertitude, j’étais résolu à l’inviter,
précisément parce que ce pourrait bien être la dernière occasion
de l’honorer à sa juste valeur. Quand elle se présenta enfin au
congrès, elle était en phase de rémission. J’avais allégé quelque
peu son programme, cherchant à la ménager physiquement.
C’est pourtant dans cet exercice qu’elle se montra la plus
déterminée. Quand elle entrait dans l’arène elle se
métamorphosait. Vêtue de lumière, mais sans aucun penchant
pour l’exhibition, sa bonté naturelle et son empathie se
mariaient à son extraordinaire énergie. Quoique passablement
amaigrie, son enseignement postural fut un exercice brillant et
enjoué. Chaque jour elle voyait grossir son public enchanté et
surpris devant ce petit bout de femme, mue par autant
d’émotion et force intérieure.
Par ma fréquentation des institutions du yoga en Europe, par
ma curiosité naturelle et par mes voyages en Inde, j’ai fréquenté
beaucoup de professeurs de yoga, dont certains étaient
d’authentiques yogis. Mais Ariane était à ma connaissance la
seule véritable yoginî de sa génération en France.
Il ne suffit pas de faire preuve d’érudition pour devenir un
yogi, sinon la plupart de nos professeurs émérites dans les
études indiennes seraient considérés comme tels, or à l’évidence ils
n’en sont pas. Il se trouve qu’Ariane était aussi une érudite.
Après avoir étudié le chinois et le japonais à l’École des
Lan10 gues Orientales à Paris, elle partit à la source des traditions du
Zen, du Chan et du bouddhisme tibétain. Parallèlement à sa
pratique du yoga elle étudia le Vedânta. Cette vaste culture
orientale, associée à la connaissance de sa propre tradition
chrétienne, lui permit plus tard d’écrire trois ouvrages de
philosophie comparée des religions. Mais dans son
enseignement régulier, cette érudition n’était jamais gratuite, elle servait
humblement et joyeusement sa quête spirituelle, ainsi que celle
des quelques disciples qui avaient pris la mesure de son
authentique savoir.
Le yoga qu’enseignait Ariane était… comment dire…
original ! Elle l’avait étudié sous des formes très différentes, selon
Iyengar, avec Jean Klein, au Tibet avec les maitres du Yantra
Yoga. Elle était suffisamment respectueuse de toutes ces
traditions pour ne pas les syncrétiser dans une bouillie occidentale
prête à la consommation rapide. Elle citait ses sources mais elle
était assez libre pour enseigner sa propre expérience, sans
revendiquer autre chose. D’ailleurs elle considérait que les
qualités essentielles d’un professeur de yoga sont
l’improvisation et l’adaptation. Elle l’a même théorisé dans
certains articles. Bien sûr elle était capable de développer un
thème précis dans la pratique du yoga mais elle considérait, à
juste titre, que le respect d’un plan ou d’une structure de cours
est un obstacle aux finalités de la pédagogie. Je la cite :
« En effet, le mental même le plus aiguisé (le tube de
dentifrice le plus rempli) est incapable de prévoir le présent. Le
mental étant du passé ne peut que projeter ce faux passé vers un
faux futur. De plus, étant de nature tyrannique, même quand il
s’est fourvoyé, il refuse de le reconnaître et fait tout pour plier
la situation dans son sens : forcer les gens à s’intéresser au
thème préparé, et à exécuter des postures inadaptées. »
Il faut une expérience de plusieurs décennies pour
comprendre que le plus important n’est pas le sujet traité mais le public à
qui il s’adresse, ses réactions ou ses incompréhensions
éventuelles, et donc la capacité immédiate de modifier le cours
d’une pratique.
Mais je reviens à ses qualités intrinsèques de yoginî. Des
pratiquantes régulières, farouches et acharnées sur leur tapis,
expertes dans leur technique, il en existe beaucoup. Ces qualités
ascétiques et ces excès de tapas peuvent d’ailleurs endommager
11 les qualités humaines, la douceur de vivre ou la façon de se
comporter face à celui qui n’épouse pas les mêmes convictions.
En aucune manière les épreuves ascétiques n’avaient durci le
caractère d’Ariane ! Reste encore un critère objectif qui me
permet d’affirmer qu’Ariane était une authentique yoginî,
preuve que sa pratique était bien autre chose qu’un
entrainement systématique. Passé 50 ans, son corps n’avait pas subi la
corrosion habituelle. Son visage marquait à peu près son âge
mais sa peau, ses muscles et sa silhouette ne trahissaient pas
d’usure. Certes elle fut meurtrie par son cancer mais quelques
mois encore avant l’issue fatale, toute sa personne exprimait
encore cette grâce et cette légèreté qui l’ont accompagnée toute
sa vie.
Ariane la rebelle
Sa première ascèse – la plus significative de toutes celles qui
allaient suivre – fut assurément celle du Zen. Cette tradition à la
fois chevaleresque et esthétique correspondait idéalement à sa
personnalité multiple. Cependant, quand la tradition monacale
du bouddhisme rencontre la société patriarcale et machiste du
Japon, il ne faut pas s’attendre à trouver une spiritualité pleine
de souplesse, de rondeur et de féminité. Ariane s’est donc
volontairement endurcie à la discipline militaire et aux épreuves
physiques. Elle a expérimenté jusqu’où elle le pouvait cette
logique martiale de la spiritualité qui aboutit à une poésie
minimaliste, à un raffinement esthétique, et qui peut aussi accéder
à la clarté et à la nudité absolue par l’expression du satori. Au
terme de son initiation elle pouvait légitimement fonder une
école et poursuivre cette tradition. Elle y a renoncé pour ne pas
reproduire la logique de la souffrance, transcendée par le
courage viril et l’idéalisation des codes masculins et
chevaleresques. Forte de son expérience mais renonçant à la
voie qui lui était ouverte, Ariane s’est alors aventurée vers des
chemins de liberté, d’harmonie et de création. Sa vie, son œuvre
ont été des ponts tendus entre civilisations antagonistes,
diversité des chemins de libération, art et spiritualité. Mais sa rébellion
s’est exprimée avec courage et véhémence devant le sort qui
12 était réservé aux femmes dans toutes les traditions religieuses,
où qu’elles soient et quelle que soit leur ancienneté de par le
monde. Ariane s’est usée dans ce combat sans fin mais
heureusement pour ses lecteurs, elle a aussi produit une œuvre
courageuse et insolite, marquée par le combat des femmes dans
leur accession à l’autonomie spirituelle. A cet égard, la
drolatique nouvelle intitulée « Simone Frida » est une inversion des
valeurs où les femmes détiennent un pouvoir inconditionnel sur
les hommes, grâce à leur niveau d’éducation et leurs
responsabilités institutionnelles.
Ariane la solitaire
Malgré ses tendances militantes, Ariane ne trahissait aucune
attitude hostile envers les hommes. Elle avait autant d’amis au
masculin que d’amies au féminin. Elle n’idéalisait pas non plus
le célibat. Rompue à la tradition monastique, elle louangeait
pourtant les couples harmonieux qui savaient se soutenir et
mener de concert leur quête spirituelle. Elle n’avait, disait-elle,
jamais rencontré l’homme avec qui elle pourrait fonder un
foyer, élever des enfants et développer en même temps ses
propres aspirations. Elle voyait dans cette polyvalence des tâches
un idéal pour notre société moderne. Cette symbiose parfaite
dans le couple, qui respecte la liberté de chacun, assume ses
responsabilités de parent et favorise une évolution spirituelle en
commun, est un idéal qui n’existe peut-être pas encore. En tout
cas c’était le modèle que souhaitait Ariane, aussi bien pour elle
que pour la société à venir.
N’ayant pas trouvé le compagnon dans cette entreprise,
Ariane vivait comme une ermite à la Chevallerie dans sa bâtisse
moyenâgeuse et consacrait le plus clair de son temps à
l’écriture, à la peinture, quand elle n’était pas astreinte à
l’enseignement. Le gout pour la solitude et la méditation est un
des traits les plus caractéristiques de sa personnalité. Et cela
n’était pas incompatible avec son formidable potentiel de
communication dès lors qu’elle fréquentait ses amis ou qu’elle était
en situation d’enseigner. La vie contemplative et l’aptitude à
l’échange furent les deux pôles de son existence et elle basculait
13 sans transition de l’un à l’autre avec la plus grande facilité. Un
moment volubile et enjouée au téléphone, toujours disponible,
puis revenant à la création solitaire et à la réflexion.
Ariane l’artiste
Ce sont incontestablement ses nouvelles et ses contes qui
révèlent le mieux les différents aspects de sa personnalité. Elle
choisit souvent pour décors une culture et une époque qui
répondent à la fois aux aspirations spirituelles et à la singularité
des relations entre les personnages. Chaque ensemble culturel
auquel elle prête une énigme aboutit à une économie de moyens
littéraires, à une esthétique des mots qui nous invitent à l’ascèse
et à la méditation. En ce sens, Ariane est artistiquement
beaucoup plus proche de l’austérité littéraire de l’Extrême-Orient
que de l’Inde, avec son style foisonnant et ses méandres
narratifs.
Chaque nouvelle nous transporte dans un univers singulier,
tantôt reconstruisant des circonstances historiques et culturelles
du passé, tantôt nous projetant vers un futur hypothétique. Quel
que soit le cadre de narration, Ariane s’adresse à l’homme et à
la femme d’aujourd’hui. Elle souligne l’incertitude de notre
époque, prise entre la mémoire historique des civilisations
passées et les interrogations existentielles, menaçantes et
incertaines de notre avenir. Aucune anecdote n’est gratuite car
elle recèle à chaque fois un message circonstancié. Les
intentions d’Ariane iraient d’ailleurs davantage vers une
interrogation métaphysique, issue de chaque scénario, plutôt
qu’une réponse objective et sécurisante, face à notre angoisse
existentielle.
Ariane vivait dans un univers artistique multiforme,
polychrome et international. Certes la littérature était la façade par
laquelle elle était la plus visible mais il existait des lucarnes, par
lesquels elle était aussi accessible. Elle avait reçu une éducation
musicale par le milieu familial dont elle était issue mais elle
avait aussi appris d’étranges techniques vocales, venues des
temples japonais, des sombres monastères tibétains ou bien des
lumineuses plaines de l’Asie centrale. Comment donc était-il
14 possible que ce corps gracile à la voix naturellement aigue
produise des grondements de trompe et des polyphonies insolites ?
Ariane aimait tellement chanter qu’elle ne pouvait s’empêcher
de proposer en toute circonstance des expériences vocales, quel
que soit le thème de ses séminaires. Il faut reconnaître que les
musiques qui accompagnent habituellement le yoga, la
relaxation et la méditation ne sont pas toujours du meilleur gout ; elles
pêchent peut-être par leur indigence. Mais avec Ariane, on
n’était jamais déçu par l’éclectisme et le raffinement de ses
gouts musicaux. Elle était une passeuse entre les cultures, elle
avait le talent d’éveiller ses élèves à des formes musicales
inhabituelles, en résonnance avec des sensations enfouies. L’art du
chant, qu’elle transmettait avec passion, et même avec
insistance pour les malheureux qui ne s’en sentaient pas capables,
retournait à ses origines sacrées, dans les limbes de l’humanité,
en un temps ou la spiritualité, l’expression artistique et les
émotions étaient indivisibles.
A la fin de sa vie, Ariane n’avait plus la force d’enseigner, ni
de chanter, ni de pratiquer une quelconque discipline pour
ellemême. Sa passion de l’écriture ne pouvait plus s’exprimer car
elle se sentait trop épuisée par l’effort intellectuel. La pauvre
n’avait même plus la force de tenir un combiné de téléphone
entre ses mains pour une conversation prolongée. Alors elle a
consacré ses dernières forces à la peinture et au dessin. Elle est
revenue aux amours créatives de son enfance. Elle a de nouveau
laissé libre cours à son imagination fertile en projetant des
formes et de la lumière sur le papier. C’est l’aspect le moins connu
du talent artistique d’Ariane et je ne sais s’il sera jamais
disponible à notre contemplation. Elle s’est apaisée par le dessin. Elle
s’est de nouveau initiée au silence, au-delà des mots et des sons,
avant de retourner en son royaume. Jusqu’à son dernier souffle
elle n’a jamais cessé d’exprimer le Beau, le Vrai, le Juste, aussi
bien dans son enseignement que dans sa pratique ou dans
l’émanation de ses multiples talents.
Ariane la yoginî, ou bien l’écrivain, n’a jamais connu de son
vivant la notoriété qu’elle aurait mérité. Certes tous les
véritables connaisseurs du yoga qui l’ont croisée se souviennent de sa
silhouette enjouée et de son courage, en action comme en
parole. Elle a échappé à la grande célébrité et ce fut peut-être une
chance pour elle qui tenait tant à sa tranquillité, de n’avoir
ja15 mais été confrontée aux sollicitations et aux perturbations
qu’elle implique. En ce sens, elle n’a jamais interrompu son
œuvre, jusqu’à son départ, bien trop tôt pour ceux qui
l’aimaient. Elle a regardé la mort en face en remerciant la vie,
confiante en son devenir et curieuse à l’approche de l’ultime
étape.
Il nous reste aujourd’hui à découvrir son œuvre posthume, à
relire ses essais et ses publications et à rassembler les morceaux
du puzzle de cette femme extraordinaire, pour nous en faire une
idée précise. Je retiendrai pour ma part la lumière qui émanait
de son corps, ainsi que sa gaîté, son humour et sa simplicité.
Ariane était une compagne merveilleuse qui savait écouter ses
amis et s’effacer devant les mystères de l’existence, lorsque
celle-ci n’est plus appréhendable par les paroles ni par les
images. Ses capacités d’émerveillements étaient encore supérieures
à ses talents créatifs. Elles en étaient assurément le moteur.
Ariane jette un œil circonspect et narquois sur les messages
qu’elle n’a cessé de nous délivrer, et sur ce que nous pouvons
bien en faire aujourd’hui, avant de la retrouver.
Rodolphe Milliat
16














Violon et Bandonéon






La plupart des gens semblait d’accord pour dire que seule
l’âme possédait la vraie beauté et l’intelligence. Surtout le curé
qui leur avait appris le catéchisme, à l’âge où ils avaient les
genoux couverts de croûtes, si délicieuses à gratter, en les
terrifiant avec les conséquences du péché de chair, qui rendait
malade et sourd tout en menant en enfer, usant de mots si
incompréhensibles qu’ils devaient les chercher dans le
dictionnaire, et les informant à l’avance des seules manières
chrétiennes dont ils devraient, plus tard, approcher leur épouse.
Aux dires de tous, l’âme était comme enfermée dans une cave,
sans cesse attirée vers la fange qui stagnait dans les profondeurs
du corps, étouffée dans son élan vers le ciel. C’est d’elle que
venaient les impulsions nobles et les appels à la vertu. Elle seule
pouvait être sage et bonne.
Pourtant, il était là, dans son lit, couché entre les draps de
lin, des draps si lourds qu’un seul remplissait la brouette roulant
vers le lavoir, si pesants qu’ils avaient presque le poids d’un
autre corps. Il était là, et sans cesse il sentait un vide entre ses
bras, un creux qui réclamait d’être rempli, un fantôme qui criait
son manque, des pieds à la poitrine. Un vide d’esprit.
Il avait été tellement assommé par la nouvelle de la mort de
Mariette qu’il lui semblait que plus rien n’était vivant dans ses
pensées. Il n’éprouvait plus ni incrédulité, ni colère, ni
souffrance, ni révolte. Son âme était bien mourante. Mais son corps,
lui, continuait à réclamer. Il s’inventait une forme factice,
affichait une faim violente de tenir et de serrer. Contrairement aux
idées qu’on lui avait inculquées, son corps était vivant et c’était
lui qui empêchait son âme de sombrer.
Souvent il se réveillait la nuit, au milieu de son sommeil de
brute, et il se demandait : mais qu’est-ce que je serre ? Pourquoi
mes bras se referment-ils sans que je leur aie rien demandé ? Et
c’est seulement alors qu’il se rappelait qu’il avait eu une
épouse, une âme vivante, et qu’ils s’étaient aimés.
19 Parfois, quand l’absence devenait trop forte, il prenait le
traversin et le collait entre ses jambes, tentant de lui faire remplir
le gouffre ouvert dans son esprit comme une bouche affamée. Il
posait sa joue contre la toile et, pendant quelques secondes, il
était en paix. Puis la douleur revenait : l’odeur du tissu n’était
pas la bonne. Le contact était trop rêche. Depuis qu’il n’y avait
plus de femme à la maison, le traversin orphelin n’avait plus de
taie. Il montrait sans vergogne sa toile épaisse marquée de fines
rayures bleue. Il sentait les cheveux gras, et non plus la lessive.
Fini le coton blanc, bien repassé.
D’autres, riant de lui et moins subtils, c’est-à-dire
connaissant moins bien leur véritable faim, lui auraient conseillé d’aller
faire un tour en ville, au bordel, ou de se soulager à la main.
Mais Firmin savait bien que sa souffrance n’était pas
principalement sexuelle. Elle venait d’un manque plus vaste et plus
profond.
Aux armées, les généraux veillaient toujours à organiser
« des distractions » pour leurs hommes. Ce n’était un secret
pour personne que l’État-Major supervisait une cohorte de
prostituées, acheminées de la capitale en camions et les installait
dans des baraques… Tout juste s’il ne prélevait pas sa dîme.
Gnôle. Cul. Tabac. Allez, les hommes !
Mais même au front, Firmin avait trouvé tout ça répugnant.
Est-ce que le gouvernement pensait avec la même sollicitude à
égayer le moral des femmes restées à l’arrière, séchant sur pied
et serrant les dents ? On leur avait envoyé des jeunes gens ?
Il était jeune. Et jeune marié. Si Mariette devait supporter sa
chasteté forcée, lui aussi.
Alors, il n’était pas allé au « claque », justifiant ainsi, bien
qu’il n’en ait rien su, les doutes de son père quant à sa virilité.
Augustin non plus. Sauf une fois, pour dire à son retour, qu’il
avait juste parlé avec la fille – enfin une oreille ! Une voix ! –
en lui demandant de le serrer « fort fort »
Augustin était comme lui, sur un certain point. Il savait que
celui qui se trompe sur ses désirs est un homme mort. Ceux qui
savent les lui vendre feront de lui leur pantin.
Autrement dit, avec des putes, pour sûr, l’armée les tenait bien.
De la tête aux pieds, en passant par les couilles. Rien de bien
sympathique là-dedans.
20 Dans un accès de colère – ou de douleur – il jette le
polochon par terre. Le lit n’est plus chaud. Il est froid.
Sombrant dans des habitudes de vieux garçon, il n’avait pas
changé les draps depuis des lustres et voyait venir le moment
proche où il en viendrait à coucher directement sur le matelas.
Déjà, il n’y avait plus un seul torchon propre dans les armoires,
la table de la salle commune n’était plus cirée, tous les objets
semblaient sales et infirmes. Les assiettes étaient ébréchées, le
seau du puits fuyait. Jusqu’aux chaises qui devenaient bancales.
Et tout cela, rêve, cauchemar. Délire ou réalité ?
Firmin regardait le chat qui jouait avec une patte de lapin
accrochée à un fil. Il la poussait de droite à gauche, griffes
rentrées, les coussinets étrangement recourbés comme de petites
mains. Sa tête tournait avec des saccades, son œil vert ne
quittait pas sa proie. En général, les fermiers ne prêtaient guère
attention aux chats qui vivaient autour d’eux. Sans autre nom
que Minou ou Mimine, les félins allaient et venaient à leur
guise, débarrassant les granges et les greniers des rongeurs, se
reproduisant en masse et disparaissant sans qu’on s’en
aperçoive. Mais Mariette, qui avait des délicatesses dont certains se
moquaient, baptisait ses animaux familiers et avec elle, il avait
appris à porter sur eux un autre regard. Elle avait appelé celui-ci
Félix, et il avait éprouvé un sentiment étrange à murmurer peu à
peu ce nom, se sentant soudain plus vulnérable et plus chaud.
Un plaisir auquel il n’était pas sûr d’avoir droit, en tant
qu’homme.
Pourtant, ce n’était pas un fermier comme les autres : il jouait
du violon. Et si Mariette l’avait voulu, Violon aurait pu être son
nom.
La nuit, ses bras se débattent dans le vide. Ils tentent
d’attraper quelque chose. N’importe quoi. Ils s’enfoncent dans
ce qui pourrait être un ventre. Mais le geste n’en finit pas. Parce
que ce qu’ils agrippent ne convient pas. Alors, ils le repoussent,
l’affreux polochon. Comme le chaton qui lance et relance le fil,
il répète sa parodie d’étreinte, qui contient derrière elle mille
étreintes semblables, en attente.
Jadis, en voyant les chats jouer avec une souris, il les
trouvait cruels. Mais, il a fini par le comprendre : il y a dans le chat
un réservoir de chasse, qui doit s’exprimer, sinon le chat
explose. Ou bien il ne peut pas devenir chat. Face à un bouton,
21 une bobine, une pelote, le chat n’est qu’un réservoir de
mouvements saccadés. Un condensé de feintes et d’attaques. Il faut
que ce mouvement soit. Qu’il se construise peu à peu, devienne
de plus en plus rapide jusqu’à devenir parfait. Le chat n’est que
cela. Une patte qui se déplie en un éclair. Cela et quelques
autres gestes. Qui sont son essence.
Et l’homme ? Lui ? Firmin ? Il y a en lui ces milliers
d’étreintes inaccomplies, de baisers qui ne sont venus fleurir sur
aucune lèvre, de jambes qui tentent en vain de s’enrouler autour
d’autres jambes. Il est comme le chat. En sens inverse. Car le
chat sort ses griffes et ramène sa proie vers ses crocs. Sans
cesse. Pour nourrir son estomac et nourrir son essence de chat.
Il lance et relance la souris, il la repousse et il la ramène vers
lui. Parfois même, il la jette en l’air et la fait retomber sur son
dos. Et ainsi, il existe.
Et lui, Firmin, l’homme, il sort la douceur cachée de sa peau.
Elle sort soudain de lui, bien qu’il soit un paysan aux mains
calleuses et aux bras cuits pas le soleil. Il sort sa peau blanche,
une peau fragile de bébé. Il faut qu’elle sorte. Il le faut.
Impossible de s’en empêcher. Puis il ramène une autre peau vers sa
poitrine. Il la ramène et la ramène encore, pour sentir le contact
doux et chaud. Pour nourrir ce qui en lui n’a pas de nom. Il est
le réservoir de ces gestes inachevés. De gestes qui, seuls,
peuvent le nourrir et le faire homme. Là, au milieu, au creux de la
poitrine. C’est là qu’est le mal. C’est de là que le geste fantôme
sort et sort, sans jamais pouvoir rentrer au bercail, retrouver la
paix. Ce n’est que cela un homme. Le réservoir de ce geste. Un
geste qui demeure inscrit, alors même que tout souvenir a
disparu et qu’il ne sait même plus ce dont il a besoin ni qui il pleure.
Il serre le polochon trompeur dans ses bras, d’instinct, dans
la chaleur du lit, une chaleur qui n’est que la sienne, et cela le
réveille. Et ce n’est qu’alors qu’il se souvient : Pourquoi est-elle
morte ? N’est-il pas insupportable que ce soit lui qui, arrivé en
permission après avoir survécu à tant de dangers, découvre
qu’elle n’a pas su protéger sa vie et n’est pas au rendez-vous ?
Lui qui découvre que la maison est vide, le jardin est vide, le lit
est vide, et que même le chat a disparu ?
Quand l’enfant tétait, il regardait sa mère droit dans les
yeux, comme s’il avait tété en même temps son regard. Il buvait
ses yeux. Puis, quand elle le prenait contre elle en attendant
22 qu’il rote, il lui semblait, à lui Firmin qu’il sentait ce que
l’enfant éprouvait. Cet endroit où les chairs sont collées à
travers le vêtement et d’où sort comme une autre nourriture.
Exactement le même endroit. Au centre de la poitrine. Il n’a
jamais pensé clairement à ces choses, mais maintenant il les
pense. Il comprend. Il voit autrement. L’enfant aussi éprouvait
du plaisir à se serrer contre la poitrine de sa mère. Et sans ce
contact, il n’était pas un enfant et n’était pas nourri.
Et elle Mariette, nul doute qu’elle aussi avait besoin de sentir
sa chaleur contre elle un moment. De respirer son odeur de lait
et de peau propre. Son odeur de bébé. Un moment merveilleux.
Comme elle avait eu besoin de se serrer contre lui, Firmin,
de poser son menton puis sa joue dans les poils tièdes de sa
poitrine. De coller contre lui ses seins.

Le plus dur avait été de laisser les blés sur pied. Ils
crépitaient sous le soleil. Sous les arbres, même les ombres étaient
riches et grasses. Toute la campagne rutilait dans l’approche de
la moisson. Comme on ne lisait pas les journaux, la nouvelle de
l’assassinat de l’héritier du trône d’Autriche Hongrie à
Sarajevo, le 28 juin 1914, n’avait été connue au village que trois
semaines plus tard. L’empire avait déclaré la guerre à la Serbie.
Un événement grave certes, mais comme auparavant on avait
déjà beaucoup parlé d’un conflit probable, sans suite, on avait
haussé les épaules. A cette époque de l’année le principal souci
était de savoir si les charrettes étaient en état et les faux prêtes.
Personne ne voulait imaginer que, cette fois, en vertu de leurs
alliances, l’Allemagne déclarerait la guerre à la Russie et à la
France, puis l’Angleterre à l’Allemagne par un effet
d’engrenage maudit.
erLe samedi 1 août, les premiers ordres de mobilisation
arrivèrent par la poste. Alors seulement, il fallut se rendre à
l’évidence. La récolte n’aurait pas lieu comme il faut. Ces
cochons de diplomates, qui vivaient tous en ville, la laisseraient se
gâter entre les mains des femmes et des vieillards ! Comme s’il
était impossible d’attendre quelques jours pour mettre en
sécurité le labeur d’un an. Comme si la nature et la nourriture se
pliaient à des décrets. Mais que feraient tous ces beaux
messieurs quand on manquerait de pain ?
23 On pestait, Firmin comme les autres, surtout qu’il n’était
marié que depuis huit mois et que Mariette était grosse.
Comment une femme aussi délicate se débrouillerait-elle pour mener
à bien un travail de force aussi énorme, secondée seulement par
le père – acariâtre et rhumatisant ? L’or des blés avait laissé des
taches dans les yeux de Firmin alors qu’il se rendait à la mairie,
et des trous noirs dans son cœur. Les premiers. Mais on se
consolait déjà, Firmin comme les autres, en proclamant que l’armée
française était imbattable aujourd’hui, et qu’il leur en cuirait à
ces Fritz qui s’attaquaient au sol sacré de la patrie. Ils nous
avaient déjà donné une peignée en 70, mais on allait se venger.
Dans trois mois au plus tard, on serait rentré !
Le plus dur avait été de laisser les blés sur pied.
C’était ce qu’on s’était dit. Puis, le plus dur avait été de
mener les chevaux réquisitionnés à la préfecture. Des bêtes qu’on
connaissait depuis toujours, pas comme les chats, et qui avaient
chacune leur caractère et leurs défauts. Des compagnons de
bonheur et d’infortune qu’on était seul à savoir soigner. On les
leur avait amenés, ces chevaux, la prunelle de nos yeux, ceux
qui avaient peur des taons ou préféraient manger leur foin à
l’ombre, ceux qui devaient être attelés avec des mots doux ou
avec des injures, on leur avait donné à regret une grande claque
sur la croupe et on les avait laissés là, sans nom, en groupes
indistincts, on pensait déjà… en tas. Leurs gros yeux saillants
n’avaient pas eu l’air de comprendre. Ils avaient soufflé fort des
naseaux, une dernière fois. On avait fait à leur garde quelques
recommandations. Il avait fait semblant de les écouter l’air de
dire : « Ecrivez-les sur un papier, tant que vous y êtes ». Et
Firmin comme les autres, savait que faute des soins adéquats, une
bonne partie de ces chevaux serait abîmée avant d’avoir servi à
quoi que ce soit, mais il n’avait pas voulu y voir l’annonce de ce
qui allait leur arriver, à eux, les hommes.
Le plus dur avait été de leur donner les chevaux. On s’était
dit. Puis, pour des gars du sud, le plus dur avait été de se
retrouver à la mi-septembre dans des boyaux situés au nord de l’Aisne
et de la Vesle, là où les Allemands s’étaient retranchés, après la
bataille de la Marne qu’ils avaient perdue. Là, ça commençait
vraiment à être dur. Le plus dur. On se disait. Là on avait atteint
le sommet. Mais, même si l’ennemi se montrait un peu plus
24 coriace que prévu, après cette belle victoire, il était clair que la
fin était proche.

— Monsieur Firmin, mangez votre soupe, sinon vous n’allez
pas guérir. L’infirmière a un ton suppliant. Elle est jeune et son
costume la rend semblable à une bonne sœur. Ce qu’elle est
peut-être.
— Vous ne voulez quand même pas que je vous la donne à
la petite cuillère !
Là un sourire, comme à un enfant, pour souligner le fait que
lui Firmin a encore ses deux bras, contrairement à certains de
ses camarades. Il n’est sans doute là que pour une raison
bénigne. Sans doute. Mais il ne faut pas soupçonner l’infirmière de
pratiquer l’humour noir. Elle a dit cela sans y penser. Elle est
tellement fatiguée. Tellement jeune pour les atrocités qu’elle a
dû voir. Elle ne sait prendre avec les blessés que deux tons :
celui de la maman qui rabroue ses rejetons, ce qui est ridicule
vu son âge et les traits ravinés des hommes couverts de poils et
de boue qu’on lui amène, et celui de la maîtresse d’école qui
saurait tout de la vie. Un comble face à ceux qui ont failli
basculer tant de fois du côté de la mort, sous les assauts des
bombes, du froid, de la faim, et de la folie.
Firmin ne sait pas ce qu’il a. Tout son corps semble intact. Il
a juste des bandages sur la figure, qui lui font atrocement mal,
certes, mais enfin… Il a de la chance car parmi les longues
rangées de lits en enfilade, couvertes de formes gémissantes ou au
contraire soudain affreusement silencieuses, parmi ces odeurs
confinées de sanies et de sang, il est l’un des rares à se trouver
près d’une fenêtre. En tournant la tête, il peut voir le ciel
obstinément gris, ce ciel qui a fait pleuvoir sur eux tant de trombes
d’eau que la boue atteignait plusieurs mètres et que le fond de la
tranchée en était toujours plein.
En cet instant, il ne pleut pas, mais on entend au loin la
canonnade. Et même de jour, on distingue sa lueur intermittente.
— Toujours pas de lettre pour moi ?
L’infirmière se retourne.
— Non, Monsieur Firmin, mais vous savez, votre famille ne
sait peut-être pas encore que vous êtes à l’hôpital. Il faut leur
laisser le temps. Ils vont bien, soyez sûr… Que pourrait-il leur
arriver ? Demain, vous verrez…
25 — Et pourquoi il n’y a pas de miroir, ici ?

L’infirmière est partie. Epuisé, Firmin tourne la tête.
Quelque part, dans le sud, à l’autre bout de la France, Mariette est
seule dans la ferme. Avec le vieux. Il la voit soulever le harnais
du cheval et tenter de le poser sur l’encolure. C’est une grosse
pièce de bois rembourrée de feutre et de cuir. Elle n’y arrive
pas, bien sûr. Elle doit s’y reprendre à trois fois avant de
pouvoir le mettre assez haut. Et le cheval n’est qu’une vieille carne
qu’on leur a laissée parce qu’elle était inutilisable. Seule la
chair en parfaite santé a le droit de se couvrir de furoncles, de se
gangrener et de pourrir dans les fossés, quand elle n’explose pas
en lambeaux pour se répandre dans les broussailles en laissant
pendre dans les épines des guirlandes sanguinolentes de peau,
de cervelle et d’intestins.
Seuls les chevaux fringants ont eu l’honneur de tirer les
canons jusqu’à tomber d’épuisement, de glisser dans les ornières
et de s’enfoncer dans la boue, les pattes brisées, en poussant des
hennissements désespérés. Leurs carcasses jalonnent les
chemins creux. Leurs yeux énormes saillent de leurs orbites. Leur
ventre gonflé répand des vapeurs pestilentielles. Mais personne
n’a de temps pour les enterrer. Il suffit de les pousser un peu sur
les côtés et de passer en regardant ailleurs, en se bouchant le
nez.
En cet instant, ici, sur son lit d’hôpital, un simple lit de
camp, Firmin ne voit que des images de chevaux. Sans doute
parce qu’il n’ose pas voir celle des hommes. Il ne veut pas se
souvenir de ce qu’on leur a infligé, à lui et à ses camarades. Il
ne peut pas voir Augustin faire un faux pas, hors de la trace
étroite martelée par des milliers de pieds, et s’enfoncer
lentement dans ce qui ressemble à un océan de merde, et qui est en
fait un mélange puant d’eau, de terre, et de cadavres
pourrissants.
Alain aussi a glissé. Et on a saisi son poignet, tandis qu’il
hurlait, sans avoir honte des larmes de terreur laissant des traces
blanches sur le noir de sa figure. On y a mis toute sa force et on
a fini par le hisser sur la berge, hors du magma qui le suçait vers
le bas avec d’affreux bruits de ventouse. Il a repris son équilibre
dans le sillon central, gluant et claquant des dents. Mais les
doigts d’Augustin ont glissé, eux. Quand on a voulu les saisir.
26 Et Augustin s’est enfoncé lentement en disant « non, non »
Tellement lentement. Tellement vite aussi. Et ensuite il n’y a eu
que quelques bulles molles. Et puis rien. Et ceux de derrière ont
poussé pour que la marche reprenne. Ils étaient tellement
hagards qu’ils n’avaient rien vu, avec leurs arcades sourcilières
couvertes de croûte en surplomb, tout leur visage une seule
croûte de terre dure, un masque. Avancez ! Et en un instant
Firmin n’a plus de copain. Il regarde l’océan de boue sans
comprendre. Où est passé Augustin ? C’est quoi, ces bulles fétides
qui remontent du fond et crèvent, sans laisser la moindre trace
dans la mémoire des vivants ?
Excédé, Firmin tourne la tête sur son oreiller. Il a vu cela ou
il l’a rêvé ? Est-ce qu’une telle chose peut être vraie ? Il s’agite.
L’oreiller est maculé d’une auréole jaune là où les bandes y
laissent leur trace. Pourtant, il avait décidé de ne plus y penser.
Mais Mariette ? Pourquoi ce silence ? N’y a-t-il vraiment aucun
danger dans le sud ? On parle à mots couverts d’une nouvelle
maladie. Il a entendu chuchoter les infirmières. Qu’est-ce qu’on
nous cache encore ? Pour qu’on continue à se battre, ils sont
capables de tout, ces cochons !
Le ciel gris. Quelques éclairs. Le bruit sourd du canon.
Mariette. Une fois de plus Mariette lève les bras et soulève le licol
trop lourd. Le cheval renâcle quand il retombe en porte-à-faux
sur ses reins. Les yeux pleins de larmes, elle se mord les lèvres.
La scène se répète. Et se répète. Le cheval. Les chevaux. Tous
ces chevaux. Le ciel. Elle va finir par avorter ! Firmin hurle.

Firmin et Augustin se sont rencontrés à un bal de village.
Tous deux sont grands et costauds. Surtout Firmin, toujours
embarrassé par son allure d’ours. A côté de Mariette, il se fait
toujours l’effet d’une brute, malgré son tempérament calme et
placide. De ceux qui ne feraient pas de mal à une mouche et
dont les paroles restent souvent coincées au fond de la gorge. Il
joue du violon. Il a appris tout seul, il ne sait pas comment, sur
un vieux violon trouvé dans le grenier et il se débrouille
vraiment bien. Mais il en a un peu honte, parce que le vieux
n’approuve pas ce genre de distractions. Il pense que son fils,
malgré sa taille, son entrain au travail, et son sens de l’honneur,
a des faiblesses de filles. Entre les paluches de Firmin,
l’instrument a toujours l’air d’une boite d’allumettes prête à
27 craquer. Le nerveux, le bagarreur, c’est Augustin. Et Augustin,
c’est le bandonéon. Quelle n’a pas été leur surprise de se
rencontrer dans une fête, aussi loin de chez eux – 20 km pour des
paysans, c’est beaucoup – alors qu’ils habitaient si près, à vol
d’oiseau et auraient pu se croiser souvent. Il paraît même qu’ils
sont vaguement apparentés. Physiquement, ça encore, on
pourrait y croire. Mais pour le caractère…
Entre quinze et vingt-deux ans, ils ont été inséparables, se
retrouvant dès qu’ils avaient un moment, le dimanche, égayant
les mariages et les foires, ramassant quelques sous sitôt gagnés,
sitôt bus. Ils ont tout de suite compris que leur jeu s’accordait.
Ils se savent d’instinct. Leur talent n’a rien d’un talent
d’amateurs. Il est même parfois embarrassant. Et puis Firmin a
épousé Mariette, et Augustin est resté seul. Ou plutôt Augustin
est resté très occupé, car il aime courir les filles, user de sa
verve pour les séduire, leur tisser des guirlandes de bons mots,
prenant plaisir plus à voir leurs yeux briller qu’à tenter de leur
extorquer une virginité dont il sait le prix – car il a beau être un
séducteur, il a aussi son code et ne leur prend que quelques
baisers, en tout bien tout honneur. En fait, Augustin ne veut pas se
marier déjà. Il veut prendre son temps. Il aime le jeu, la chasse,
les bagarres. Il se dit qu’avec le mariage, tout cela sera fini.
Pourtant le mariage de Firmin avec Mariette n’a rien changé.
Mais Firmin n’est pas lui. Ça a toujours été un calme. Sauf pour
le violon. En tout cas, il leur rend visite si souvent qu’il est de la
famille. Il sait qu’il sera le parrain du bébé. Et puis la guerre a
éclaté. Et c’est comme ça qu’ils se sont retrouvés dans la même
unité. Le muet et le bavard. Le Leblanc et le Lelièvre, qu’on
confond souvent l’un avec l’autre, jusqu’à ce qu’un seul se
mette à parler : Augustin.

La porte s’ouvre en grinçant. Immédiatement, le soleil
impitoyable fend la douce pénombre, envahit la fraîcheur de la
maison sur une largeur de quelques coudées. C’est si étrange
qu’il existe encore de la chaleur, ici, après tous ces mois de
pluie mortelle, dans le nord, qu’il soit encore nécessaire de
fermer les volets et de se protéger contre l’assaut de la lumière, de
faire la sieste aux heures de canicule. Dans la tranchée pleine
d’eau, ses pieds sont devenus noirs et ils ont failli pourrir. Il
était tout le temps transi. La pourriture des pieds, ça ne
par28 donne pas. Il ne sait pas comment il s’en est sorti. De ça encore.
Après tout le reste. Tant d’hôpitaux divers. Tant de blessures au
fil des mois. Et Mariette doit être en train de faire la sieste, dans
le grand lit, au premier. Entre le coffre et l’armoire sombres
qu’il a vus tant de fois et dont il a tant de fois rêvé. Mariette qui
a, comme tant de femmes, labouré les champs avec de
mauvaises bêtes, rentré les foins, sarclé les pommes de terre. Mariette
qui s’est trouvée du jour au lendemain l’homme de la ferme et
qui, en plus, a fait un petit.
Il ne sait pas pourquoi, il a l’impression que l’annonce de sa
permission n’est pas arrivée. Malgré la sieste, il trouve le
silence étrange. Pourtant la ferme avait l’air bien tenue. Enfin
aussi bien qu’on pouvait s’y attendre, même si on parait
visiblement au plus pressé.
Il est en bas dans la cuisine, près de la table, le dos contre
l’horloge, et il se demande s’il doit monter la réveiller, quitte à
lui faire une peur bleue, ou attendre. Il la prendra dans ses bras
et il lui dira l’affreuse nouvelle. Il faudra lui dire tout de suite.
Sans tarder. Elle l’aimait. Tout le monde l’aimait. Comment ne
pas l’aimer ? Quand ils jouaient ensemble, il était enfin à sa
place.
Oui, quand il jouait, il se rendait soudain compte qu’on
pouvait être exactement comme on devait et où on devait.
Le reste du temps, même avec ses amis, même avec
Mariette, il était toujours un peu à côté de son assiette. Comme on
dit d’un mauvais cavalier. Oh c’était très subtil. Si subtil qu’il
avait compris que tout le monde, même les fortes têtes qui
posaient à la réussite absolue, vivaient dans le même état de
malaise sournois. Eux non plus, ils n’étaient pas parfaitement
bien, sans le savoir.
La plupart des gens, même ceux qui se disaient heureux,
avançaient dans un état de déséquilibre infime, qui les obligeait
à marcher un peu trop vite, à parler un peu plus que nécessaire,
à être en avant ou en arrière de leur geste, au-delà ou en de ça
de leur effort. Même dans les actions les plus réussies au regard
du monde et au leur, il y avait toujours, un mot de trop, une
bûche coupée en excès – celle-là faisait riper la lame – un
moment où le soleil d’été disparaissait, parce qu’on pensait déjà à
réparer la toiture pour l’hiver, une seconde où l’on n’entendait
29 plus la conversation, parce que quelque chose d’insaisissable
s’était déréglé dans le tempo.
Chez certains, ce manque de cadence menait à des gestes
extrêmes : accidents, querelles, assassinats, mais chez la plupart,
et n’était-ce pas là le plus terrible, il s’agissait d’une maladie
sans nom, incolore, inodore. Quasiment indétectable. Et puis
soudain, il y avait la musique. Et là, chaque note était là : juste
quand elle devait apparaître. Et la suivante arrivait. Comme par
magie. Parfaitement à sa place. Et quelque chose de merveilleux
se produisait. Un accord si parfait avec le temps, que le temps
n’existait plus. Il n’y avait plus que de l’espace : des
mouvements, des couleurs, des formes. Eternelles, toujours jeunes, ne
menant à rien et ne devant leur beauté qu’à elles-mêmes.
Chacune étant à la fois la graine, le bouton et la fleur. Ne
progressant pas, malgré les rythmes les plus enflammés, et ne
souffrant pas, même en chantant la souffrance.
Quand il jouait, il n’avait plus rien à se reprocher, plus rien à
se prouver à lui-même. Plus de corps. Plus de forme. Il était ce
qui est. Et son écoute ne comportait aucun trou. Aucune pensée
vers l’avant ou l’arrière. Les gens qui dansaient, dansaient à
chaque seconde, sans jamais s’effacer dans le passé, et lui
dansait avec eux, car il était à la fois la musique et la danse.
« T’es vraiment fada de musique », lui disait-on parfois,
d’un air heureux et apeuré, « mais il dérange, ton jeu ».
Il ne savait pas de quoi il était fou. Il savait juste qu’il
n’entrait dans cet état qu’en jouant, mais c’était peut-être
possible autrement. Peut-être… Il y avait des gens qu’il dérangeait
presque. Il pouvait les comprendre, parce qu’ensuite, ils
restaient sur leur faim : il leur avait fait voir des mirages pour rien,
sans pouvoir les leur donner définitivement. Lui, il n’avait qu’à
reprendre son instrument. Et jouer à deux augmentait le miracle.
Ou peut-être que le miracle n’existait qu’à deux. Quand on ne
savait plus qui était qui. Les autres rentreraient bêtement vers
leur ferme. Vers les râteaux, les bêches, les meules, les fagots,
les bidons. Vers le poids. Lui aussi, mais dès qu’il le voudrait, il
pourrait respirer à nouveau en rythme, avec le souffle des
arbres.
Un pas léger se fait entendre sur les marches. Elle descend
de la chambre. Il recule un peu pour rentrer dans la zone
d’ombre. Elle ne le reconnaîtra pas s’il reste dans le rectangle
30 de la porte, à contre-jour, le soleil dans le dos. Il risque de la
surprendre et de lui faire peur.
A la dernière marche, elle lève la tête.
Devant son visage, horrifiée, elle crie :
« Augustin ! »

Dans cet hôpital, il a le visage bandé. Il a connu beaucoup
d’hôpitaux. Mais lequel est-ce ? Et quel jour sommes-nous ?
C’est long une guerre qui ne devait durer que trois mois. Est-ce
ici ou là ? Avant ou après ? Quand ?
Est-ce qu’elle a crié « Augustin ! » parce qu’Augustin est
mort dans la boue et qu’elle l’a deviné en le voyant seul, ou
parce qu’il est lui-même Augustin et qu’elle criait son nom ?
Etait-ce avant ou après cette blessure à la tête ? N’est-il pas
Augustin ? Son revenant ?
N’est-ce pas lui qui s’est enfoncé dans la boue et que Firmin
a quand même réussi à sauver, après qu’il ait disparu, en se
jetant la tête la première dans le magma gluant, pendant qu’un
autre poilu le tenait par un pied. N’a-t-il pas réussi à attraper
d’abord un bras mort – errant en décomposition dans cette
soupe immonde – puis son vrai bras ? Bien vivant ? Ne l’a-t-on
pas secoué la tête en bas, pour l’obliger à cracher la merde
entrée dans sa bouche et dans ses poumons ? Ne s’en est-il pas
tiré, par miracle, bien que grelottant de peur et de froid ?
Est-ce bien ce qui s’est passé, ou est-ce un rêve ? Un désir
pris pour une réalité ? Un cauchemar métamorphosé ?
En tout cas Mariette est vivante. Oui, bien sûr !
Ou du moins, elle l’est, à cette époque.
Quel soulagement ! Parce que la grippe espagnole… Ils
disent… Ils disent que…
Non, non. Ils ne disent rien. Ils se taisent. Mais les
infirmières parlent. Entre elles. Je les entends. J’entends. J’entends.
Tout. Tout. Tant. Tant. Tant de temps ! Trois mois seulement !
Et la moisson !
Celui qui ne sait plus s’il est Augustin ou Firmin bouge sa
tête sur l’oreiller qui est de plus en plus sale. On manque
d’infirmières. Partout les bandes qui entourent son visage
suintent.
Dans la tranchée, près d’Ypres, des vapeurs jaunes
apparaissent. Elles commencent à se répandre.
31 L’homme sans nom dit à voix haute : « Je veux un miroir »
Une voix féminine dit : « le médecin l’a défendu. »
A ce moment-là, des gars refluent vers eux. Ils courent à
toute vitesse dans le boyau, piétinant tout sur leur passage, les
yeux exorbités, la main sur les narines.
Les gars sont noirs, pas parce qu’ils sont couverts de suie,
mais parce qu’ils sont vraiment noirs. Ils ne devraient pas être
là. Ils ont quitté leur secteur comme des lapins affolés. Des
zouaves qu’on met toujours en première ligne.
On est près du village de Langemark.
Les vapeurs jaunes ondulent.
— Barre-toi Firmin, cours ! crie Augustin qui a compris le
premier.
Un des noirs le bouscule et s’écroule pris de convulsions.

« Vous voyez bien qu’il délire. A mon avis, il n’en a plus
pour longtemps. Ses brûlures se sont infectées et pour ce qui est
des médicaments… »
— Cours, c’est la mort !
— Trop tard !
— Au ras du sol ! Vite !
Augustin arrache sa cartouchière et pisse dessus.
— Fais pareil, connard !
Et comme Firmin s’empêtre, il déchire la sienne en deux et
la lui applique sur le visage.
Firmin et Augustin sont le nez dans la boue. Dans leur
propre urine. Ça pue, mais ils respirent.
Autour d’eux des cadavres tressautent encore, en majorité de
couleur.
En dehors de la tranchée, dans le no man’s land, d’autres
cadavres, tous couchés sur le dos. Face au ciel. Sur la terre, une
pellicule gris jaune.
C’est du sulfure d’éthyle dichloré. Ça on l’apprend après,
quand on commence à comprendre que quelque chose
d’épouvantable vient d’arriver. Que la guerre a pris une autre
tournure. Qu’on n’est plus à l’époque de la vaillance masculine
qui s’éprouve dans l’honneur. Fini les charges chevaleresques.
Les défis et les troubadours. On est à l’époque de la chimie et
des usines. Maintenant, tous les coups sont permis. L’homme
n’est plus que le rouage d’une machine, un composé azoté.
32
« Un gars m’a dit que sur la route du canal de l’Yser, pas
loin, il avait vu foncer vers lui des centaines de chevaux au
galop, avec parfois trois hommes en croupe, éperonnant leur
monture comme des déments. Le sol tremblait. Et partout des
soldats africains, vomissant et râlant, la main sur la gorge,
jetaient leur fusil et leur capote pour courir plus vite vers l’eau.
Un vrai gaz moutarde, commente Augustin qui ne peut
s’empêcher d’ajouter, l’œil pétillant.
— Et c’est encore nous les cornichons !
Firmin gémit : – Tais-toi pour une fois !
D’autres râlent :
— Les salauds ! Y a plus de limites !
— Est-ce qu’on survit à ça ? demande Firmin
Augustin grimace, sa réponse se perd. Tout devient jaune.

Seul Firmin fait un séjour à l’hôpital. Il a les poumons
légèrement abîmés, les yeux un peu brûlés. Légèrement. Un peu.
Ben voyons ! Dans le soldat, c’est comme dans le cochon. Tout
est bon ! Augustin n’a rien ou presque. Sacré Bandonéon ! Tant
mieux ! Alors c’est lui qui ira voir Mariette, lors de la prochaine
permission. Il ouvrira la porte, il se tiendra dans le soleil, puis il
reculera dans l’ombre, pour ne pas l’effaroucher. Elle descendra
doucement. Et en voyant son visage, horrifiée, elle criera «
Augustin ! »
— Oui on survit à cela, mon p’tit violon. Et a beaucoup
d’autres choses ! C’est incroyable ce qu’on est résistant, dans la
souffrance. Comme si le corps de l’homme avait toujours en
réserve d’autres capacités de souffrir. Alors que le bonheur se
fait si rare.
A chaque fois on se dit que le bout est atteint. Qu’il n’y aura
pas pire. Pourtant… Pourtant on n’en est encore qu’au début.
En Avril 1915. Souviens-toi.
— Je me souviens.
— Alors pas besoin de remuer la tête comme ça. Tu vas
foutre en l’air tes bandes !
— Mais d’où tu sors… je te croyais…
— T’inquiète ! T’en as à peine respiré, j’te dis ! Et nous,
pour les gaz, on fera comme eux dès l’automne, en Champagne.
33 Les gaz, tout le monde s’y mettra. Même ces crétins de
Britanniques.
Attends, on m’en a raconté une bien bonne.
Il change de voix :
— « Allo, général Haig, ici le capitane Graves de la Royal
Engineer… Aucun vent, Sir. Impossible de lancer « les
accessoires » (les accessoires, tu parles, c’est le nom de code pour les
gaz. Et pourquoi pas les guirlandes de Noël ? Parce qu’on est
trop chrétien, ah ah ah !)
« Entendu Graves, mais moi, le général Haig, je vous dis d’y
aller ! Sinon nous serons ridicules devant nos alliés ! »
Les gaz s’échappent en sifflant des cylindres. En l’absence
de toute brise, ils forment un épais nuage entre les deux camps.
Un instant ils hésitent. Puis ils se rabattent mollement vers la
tranchée britannique. Les Allemands, toujours en avance d’une
technique, ajustent leurs masques bien adaptés et tirent avec
méthode sur les cylindres qui restent. La tranchée se remplit de
vapeurs mortelles. La brigade des gaz se débande, prise à son
propre piège.
— J’étouffe ! Au secours !
— Vous pensez qu’il a aussi les poumons atteints ?
— Non, ce sont ses brûlures au visage. Il a bougé. Les
bandes l’empêchent de respirer.
— Vous croyez ?
— Il me semble. Refaites son pansement !
Si je n’ai pas les poumons atteints, c’est que je suis
Augustin ! Oui, c’est ça ! Tout est clair.
Je suis lui, puisque je respire.
Je respire bien, hein ? Regardez !
Une saleté, l’ypérite. J’ai bien cru y passer. Mais il parait
que j’ai presque pas de séquelles. On croit toujours que c’est la
fin, et puis. On fait encore mieux ! La science nous aide.
L’ypérite, les barbelés, les avions… et pour la première fois,
les tanks. Des gros charançons qui n’arrêtent pas de s’enliser et
qui ne servent à rien !
Les barbelés, j’en avais jamais vu. C’est nouveau. C’est du
fil avec des piquants. On en fait des rouleaux. On les pose en
avant des tranchées. Sur trente ou quarante mètres. En théorie,
l’artillerie doit les lacérer avant qu’on monte à l’assaut. Il y a
des canons pour ça. Et des sapeurs. Mais souvent on s’est lancé
34 à découvert, on a réussi à avancer d’un trou d’obus à l’autre
jusqu’à ceux d’en face, et au dernier moment, il n’y a pas
d’ouverture par laquelle passer. Et le copain de devant reste
accroché aux fils par les mains et par le visage tandis que les
autres, aveugles, continuent à pousser pour s’abriter de la
mitraille. Et plus il se débat, plus il s’accroche. Comme une
vulgaire araignée. On ne peut pas l’arracher au piège sans lui
arracher une partie de ses organes. Sans lui arracher les doigts,
les yeux, la bouche.
Les barbelés, c’est ma hantise.
C’était ma hantise !

Parce qu’après, il y a eu les gaz. Mais je respire bien non ?
Je respire normalement. Enfin presque. Même si la figure me
brûle à en crever. Donc je suis Augustin. Hein ? Vous dites ?
Mais peut-être que je me suis enfoncé dans la boue et que je
respire mal, pas à cause du gaz, mais à cause de la boue que j’ai
avalée… Alors je ne suis pas Firmin.
Où est mon violon ?
C’est moi, Firmin ?
Au secours !

Après, ils ont aussi inventé la mitraillette. Des milliers et des
milliers de balles à la file. C’est incroyable. Comme des notes.
Tactac tactactac. Un rythme. Et les mortiers, un autre rythme.
Le mortier Stokes des Anglais. Le Crapouillot des fritz. Et leur
grosse Bertha. Celui-là à très longue portée. Un autre rythme. Je
les reconnais tous.
Quand je lance une grenade, quelque chose sort de moi. Je
lance une partie de moi au-dehors. Et quand je tire, pareil.
Tactactactactac. Je lance une partie de moi ailleurs, et cette partie,
c’est la mort… Et chaque fois, je suis un peu plus pauvre et
misérable. Un peu plus affamé.
C’est le contraire de ce que je veux faire. Tu vois, il y a ce
creux au milieu de ma poitrine. Depuis qu’elle est morte. Ce
creux dans lequel je tasse le traversin, tandis que mes jambes
s’enroulent autour. Le geste normal de l’humain, c’est de
remplir ce creux. De laisser venir à lui des choses et des gens, de les
coller contre lui et de les y tenir, tandis que la chaleur commune
se répand, pour une seconde ou pour une heure… Ça peut être
35 dans un simple bonjour, dans le sommeil ou dans l’étreinte…
D’ailleurs la forme naturelle des bras, c’est de se refermer sur
une forme ronde, de la rapprocher de soi. Et le mouvement
naturel, c’est de passer du deux au un. Comme ça. Les bras
humains forment un cercle. Ils encerclent un cylindre : Il
embrasse sa femme. Il donne l’accolade à son copain. Le bébé se
love contre le sein de sa mère. Il se colle à ce creux. Il y tète la
lumière. Oui, même le bébé. Les gestes sont vieux. Ils n’ont pas
d’âge.
Dans la tranchée, des centaines de fois, mon bras s’ouvre et
il lance. C’est le geste contre-nature par excellence. Si c’était
naturel, ça ne me ferait pas aussi mal à chaque fois. Depuis des
années, je lance. Je lance ma vie en dehors de moi. Je lance ma
vie goutte-à-goutte, au loin, dans le vide, et peut-être que le gars
d’en face meurt. Mais moi aussi. A petit feu. Je meurs. Bientôt,
je n’ai plus rien à lancer. Je n’ai plus rien d’humain, même si
mon corps est indemne. Je ne suis qu’une coquille vide qui serre
contre elle un oreiller. Qui enlace un traversin et tente de le
faire rentrer dans sa chair. Qui voudrait s’incorporer ses plumes
et sa chaleur pour se remplumer. Je suis un vampire creux.
C’est ça qu’ils ont fait de moi !
Et quand je suis arrivé, la dernière fois, malgré le soleil,
Mariette n’était pas là. Ni le bébé. Et même le chat avait disparu.
Le chat qui a ses gestes aussi.

— Tu veux que je te dise, Firmin, une guerre comme ça on
n’en a jamais vu. Oh je suis bien renseigné.
— Comme toujours !
— On a 550 km de fossés gardés par des millions d’hommes
et défendus par des milliers de canons. Tu verras. Crois-moi !
Des bataillons entiers seront sacrifiés, pour gagner quelques
mètres de boue. D’autres mourront, le lendemain même, pour
les leur reprendre.
— Et ça sera nous ?
— Oui. Sans que cette parcelle ait plus d’importance d’un
côté ou de l’autre. Sans qu’elle signifie autre chose que des
familles au sein desquelles tous les fils, les uns après les autres,
puis les oncles et les cousins, puis le père, bien qu’il soit trop
vieux, et le neveu bien qu’il soit trop jeune fondent comme de
la cire dans la chaleur des canons, se désagrègent dans la
pourri36 ture des averses, gèle et se brisent comme du verre sous la neige
et la glace.
— Comment tu le sais ? Moi je ne vois rien, je ne sais rien.
Au front, pas de nouvelles, on est aveugle. Y que les morts qui
savent tout. Et t’es pas mort, non ?
D’où tu sors ?
Arrête de sourire comme ça. Tu me fous les jetons.

— Est-ce que vous croyez qu’il va survivre à l’infection ?
— J’en sais rien, je n’ai plus rien.
— On pourrait peut-être essayer l’arnica ?
— Remède de bonne femme ! Mais si vous voulez…
— On n’a rien à perdre. Il est dans les mains du Seigneur.
— Du Seigneur ! Ne me faites pas rire ! Raille le docteur.

La guerre a beaucoup plus de trois mois maintenant.
Combien de mois a-t-elle ?
Le long de la route qui va de Bar le duc à Verdun, celle que
Pétain nomme « la voie sacrée », les camions se succèdent au
rythme d’un toutes les cinq secondes, pour ravitailler le front.
Ceux qui tombent en panne sont simplement poussés dans le
fossé et abandonnés. Les soldats valides croisent les soldats qui
remontent des lignes, les yeux bandés, appuyés sur leurs
camarades, clopinants, mutilés. Ils font semblant de ne pas voir ce
qu’ils seront sans doute dans quelques jours. Ils regardent droit
devant eux. Ils veulent croire, bien que cela soit de plus en plus
dur à avaler, qu’avec cent homme de plus, mille homme de
plus, dix mille hommes de plus lancés dans la fournaise,
quelque chose de décisif va se jouer. En tout cas c’est ce qu’affirme
le haut commandement. Les défenses de l’ennemi seront
enfoncées. L’Allemand sera bouté hors de France. Ou, dans l’autre
sens, le Français saigné à blanc. Alors on rentrera chez soi. Pour
toujours. Parce que cette guerre est « la der des ders ».
Mais à chaque fois une colonne remplace l’autre, et Nivelle,
le bien nommé, le commandant suprême de la seconde armée,
nivelle le terrain en l’engraissant de milliers de cadavres. Voilà
sa méthode ! Ivre de grands mots, comme tous ceux de l’arrière,
qui n’ont qu’à ouvrir la bouche avec vaillance, il a promis
solennellement qu’avec quelques hommes de plus, il percerait le
front. Sous ses ordres, l’armée a été réduite en charpie, ligne
37 après ligne, une rangée de dominos remplaçant l’autre. Sauf que
ce ne sont pas des dominos. Comme il l’a peut-être oublié du
haut de sa grandeur. Ce sont des corps qui halètent et qui
saignent. Des gémissements qui n’ont plus ni bras ni jambes.
Nivelle. Sa fureur oratoire, son anglais impeccable et ses
manières mondaines qui ont séduit Lloyd George. Nivelle et sa
certitude de pouvoir contrôler le général Haig en lui prêtant son
génie. Mais toute l’armée a failli périr au chemin des dames.
Des milliers de poilus se sont fait déchiqueter, ensevelir, étriper,
sans qu’il accepte pour autant de voir l’inanité de cet
acharnement dérisoire. Alors, en Mai 1917, à bout de force et refusant
d’aller à l’abattoir cinquante-cinq divisions ont mis la crosse et
l’air. La moitié de l’armée française. Pas moins ! Qui fut
accusée de désertion, lâcheté et mutinerie.
Lâcheté ?
Fallait-il oser le dire !

Mais Pétain arrive, succédant à Nivelle, qui est enfin tombé,
comme tombent les politiques. Pas dans la boue. Juste de sa
hauteur.
Et c’est ici, dans ces tranchées, ici que des Français sont
fusillés par des Français, comme des traîtres. Sans que jamais un
des grands stratèges de cette guerre passe devant le peloton.
Sans qu’on lui dise en face que le traître c’est lui, qui a envoyé
la fine fleur de France se faire massacrer, pendant que les
femmes s’échinent dans les usines et s’éreintent dans les sillons.
— Je le sais, j’y étais avec Firmin, dit Augustin.
Et Firmin dit : étais avec Augustin.

Mais je ne sais plus si c’était après ou avant. Parce qu’il y a
eu tant de nouveautés dans cette grande guerre.
Verdun, par exemple. Pourquoi s’acharner à défendre
Verdun ? Et pourquoi Douaumont ? Pourquoi cette colline plutôt
qu’une autre ? Pourquoi ?
— Mais voyons Firmin, parce que Verdun c’est un symbole.
Une image d’Epinal. Autrement dit rien ! Il paraît que c’est un
fort construit sous Louis XIV par Vauban, le plus grand des
architectes militaires. J’ai lu ça quelque part. Donc, ça résume
la France.
38 — Pour moi, la France, c’est le Sud. Et Mariette.
— Fais pas ta bête, Violon ! Dans les livres d’école, on dit
que c’est le bouclier qui protège le cœur du pays. En 1870, ce
fort est tombé le dernier aux mains de l’ennemi. Les méandres
de la Meuse profondément encaissés entre des crêtes boisées
offrent une protection naturelle. Il y a des défenses souterraines.
Et même en certains points des tourelles escamotables. Il
paraît… Je parle, mais à quoi bon ?
Tenir Verdun !
Perdre Verdun !
On s’en fout !
Mais non, Falkenhayn sait qu’ici les Français voient du
sacré. Ils se feront tous tuer pour Verdun. Les Allemands ne sont
pas bêtes.
— Eh, l’instituteur, tu te tais ? C’est fini ?
— Je parle, je parle parce que mon bandonéon me manque !

Et le bois des Caures. Je le revois. Sur une petite hauteur.
Vert. Touffu. Est-ce que c’est là que j’ai été brûlé ? Car je suis
bien brûlé, n’est-ce pas ? C’est ça ? Allez, dites-le moi ! Il y
avait le lieutenant-colonel Driant. On était en face du XVIIIème
corps allemand. Et soudain la forêt a été balayée par un
ouragan. Une tornade. Une tempête qui aurait fait pleuvoir des
pierres. Est-ce moi qui l’ai vécu, toi qui me l’a raconté, ou un
copain ? La canonnade ! La canonnade ! Plonk. Plonk. Plonk
Plonk. Je n’en pouvais plus. Je devenais sourd. Mes tympans
sifflaient. En plus, j’avais une rage de dents.
Driant a tenu deux jours dans cet enfer. Nous, ses chasseurs,
on restait cachés parmi les arbres. Tirant à l’improviste.
Souples. Ayant juré de ne pas se rendre. Alors, le 22 février, les
Allemands ont sorti leur nouvelle arme. Encore une.
Décidemment dans cette guerre tout retournait à la barbarie. Elle faisait
apparaître comme civilisés les carnages de l’Antiquité et
comme douces les souffrances de l’armée napoléonienne. La
technique avait progressé. Ça oui ! Mais pour quel bien ? Les
balles crépitaient, comme d’habitude, mais tout à coup, un
ronflement sourd, inhabituel a rempli nos oreilles. Les troncs se
sont allumés comme des torches. En une seconde, ils
s’embrasaient de la base à la cime. Les gars sortaient en hurlant.
39 Ils couraient en agitant les bras. Ils tentaient de se rouler à terre.
Un lance-flammes, ça s’appelait.
Mais je ne crois pas que c’est là que j’étais. C’est là que tu
étais toi ! Je crois que j’étais sur l’autre colline. La colline du
Mort-Homme. Oui, sans doute. Et du feu en plein visage ! Au
secours !
— Il n’y a plus de calmants ?
— Non.
— Pauvre bougre
— Allez vous coucher, docteur, je resterai.
— Vous aussi, ne faites pas l’idiote. Vous savez combien il
y en a ?

Un autre jour, quelque part. Je ne sais plus où ni quand,
parce que dans mon souvenir tout se ressemble. Il n’y a que de
la boue. Je l’entends près de moi. Il grelotte. Ses dents claquent.
Les miennes se mettent à claquer aussi. C’est le froid, et le
choc. Quelque chose a éclaté, pas loin, et nous avons été
éclaboussés d’une gerbe de mottes gelées. Nous sommes tellement
fatigués que nous n’avons même pas le courage de regarder
pour voir qui est encore là, vivant, et qui ne bouge plus. Il sera
toujours assez tôt pour le savoir.
Il plonge ses yeux dans les miens. Ils sont la seule tache
claire dans son visage noirci. Et il pointe le doigt vers ses dents.
Je comprends tout de suite.
Ses dents et les miennes ne claquent pas sur le même
rythme. Il y a deux notes. Distinctes. A nous deux nous faisons
une sorte de musique macabre. Il grimace et au milieu des
claquements convulsifs, il se met à intercaler de vrais coups de
dents, secs, volontaires. Comme des accents. Je fais pareil, et
bientôt nous voilà à faire un concert, une vraie pièce de
déconnade, comme quand nous étions dans les bals, ivres de soleil et
de musique.
C’est la gigue des tranchées.
Je ne sais plus comment ça se termine.
Je pense : et si tous nos organes n’étaient que de la musique
solidifiée ? Chacun avec leur rythme et leur harmonie ? S’ils
chantaient tous au fond de nous, chacun suivant sa mélodie
propre, en se balançant doucement de droite à gauche et d’avant
en arrière, comme dans une ronde. Différents et formant un
40 tout. Si nous n’étions que de la musique solidifiée ? Si tout
n’était que de la musique solidifiée ? La terre et le ciel. Les
chevaux, les arbres. Les plantes, les rochers.
Alors notre crime n’en serait que plus horrible. Parce que la
musique de la guerre, c’est ça. Le claquement des mitraillettes.
Le claquement des dents du loup. Sans aucune de ses excuses.

Une fois dénudés, les orteils apparaissent, verdâtres. Les
bandes molletières et les chaussettes ne sont plus que de la
charpie nauséabonde, imbibée d’eau. Elles lui restent dans la
main et se décomposent quand il tire dessus. Il est appuyé sur le
contrefort de la tranchée, le dos dans la boue. Son visage noirci
par la fumée paraît sévère. L’œil dur, la bouche pincée, il se tait.
Curieux comme les gens poussés à leur extrême limite n’ont
jamais l’air glorieux que leur attribue les sculptures officielles,
fixant l’horizon d’un regard exalté, dressant fièrement le
drapeau au vent. L’épuisement leur donne un air revêche, presque
méchant, qui écarte d’eux ceux qui ne sont pas de la partie et
qui fait peur. On ne serre pas le héros sur son cœur. On l’évite.
Qu’il n’espère pas d’embrassade à son retour.
Il sort l’autre pied de son godillot.
La goutte au nez, je me mouche dans mes mains, et comme
il ne fait aucun commentaire, je dis :
— Douze jours de pluie sans discontinuer depuis le 9 avril.
Qu’est-ce que tu veux ?
Il me dévisage.
Nous avons joué si souvent ensemble que je n’ai pas besoin
qu’il me dise à quoi il pense. Je sais dans quelle direction son
inquiétude évolue.
— Mes pieds ne sont pas aussi abîmés que les tiens. Je les ai
vérifiés ce matin.
— Tu t’en tires toujours mieux.
Ce n’est pas de l’envie de sa part, c’est un fait. Et ce que
cela signifie pour lui, moi seul peut le deviner. Comme quand
nous improvisions. Je savais toujours où il allait. Même quand il
essayait de me larguer. Pour voir. Deux instruments. Une seule
personne.
Mais la guerre nous a appris une autre musique, dont nous
nous serions bien passé. Balles qui sifflent, obus qui éclatent,
flammes qui ronflent, moteurs qui bourdonnent. Tous ces sons,
41 nous les identifions sans réfléchir. Ceux qui indiquent qu’il faut
se jeter à plat ventre et ceux qui disent que la mort va tomber
ailleurs et qu’on peut continuer à parler comme si de rien
n’était. D’autres bougres vont se faire étriper !
Sans nos instruments, la guerre ne nous aura appris qu’une
chose de bien, à tisser entre nous la musique du silence.
— T’en fais pas, va. Ca va sécher !
Il me regarde, inquiet. Si ses pieds se mettent à pourrir, il est
foutu. Mais il peut aussi être déchiqueté par un obus. Partir de la
poitrine. De la gangrène. Devenir fou. Moi aussi.
— T’en fais pas, je répète. Que ce soit toi ou moi, ils ne
seront jamais seuls.
Le « ils », pas besoin de l’expliquer. C’est Mariette, et le
petit. Jeannot qu’il s’appelle. Et maintenant il a presque trois ans !
— Elle ne me le pardonnera jamais, si je reviens sans toi.
— Alors il faudra être deux !
Est-ce que ça veut dire « deux à revenir », ou deux en un,
deux bien qu’on ne soit plus qu’un, l’autre étant mort ?
La phrase reste en suspens et se déploie. Comme la vraie
musique. La vraie musique, c’est l’indéterminé. Même quand
on croit qu’un accord doit finir d’une certaine manière, dans la
grande musique, ce n’est jamais do-mi-sol-sol-do. Le retour de
la dominante vers la tonique, certes. Mais avec une feinte. Une
surprise. Plus elle est grand, plus la musique est grande. Parce
qu’elle devient la vie. La vie, c’est ce à quoi on ne peut jamais
s’attendre.
La mélodie bifurque à l’improviste, et soudain le cocon se
déchire. Et ça fait presque mal. Parce qu’on ne savait pas qu’on
était juste des larves, dans l’attente. On se croyait déjà né.
Je regarde la boue qui nous entoure. Devant. Derrière. Sur le
côté. Partout.
Je dis :
— Et si on était des papillons ?

Des semaines dans un hôpital militaire. A sentir ses
poumons brûler. A étouffer à chaque goulée d’air. Et puis s’en
sortir, on ne sait comment. Guérir… enfin presque… Pendant
que Augustin, seul, c’est évident, a profité de sa permission
pour aller voir Mariette. La prévenir que je m’en tirerai, une
fois de plus, que je vais bien, au fond.
42 Il arrive à la ferme. Je le vois.
Il y a du soleil dans la cour. Il faut qu’il y ait du soleil, parce
que nous avons tellement souffert de la grisaille. Nous sommes
malades de l’humidité et du froid. Pleins de haine envers ces
ciels bas qui déversent sur nous des seaux d’eau sale, et encore
des seaux, même s’il vaudrait mieux maudire ceux qui ont
laissé venir cette guerre et continuent à l’orchestrer, comme si elle
n’était que quelques lignes d’encre sur du papier.
Il se tient dans la lumière, dans l’embrasure de la porte. Et
Mariette qui ne l’attendait pas le voit, alors qu’elle descend
l’escalier.
Devant sa silhouette, découpée en noir, elle hésite un instant.
Elle n’a pas eu de nouvelles depuis longtemps. Les
communications vont si mal. Et puis, elle sait qu’il y a beaucoup de
disparus et que, dans ce cas, on fait d’abord attendre les familles
un certain temps, avant d’oser leur dire qu’il n’y a plus d’espoir,
bien que le corps de celui qu’ils aiment n’ait pas été retrouvé.
Pleine d’une sourde appréhension, elle descend les dernières
marches, plus lentement.
Est-elle veuve ?
Est-ce que Jeannot va être orphelin ?
Puis elle le voit, et devant son visage, horrifiée, elle crie :
« Firmin ! »

— Changez-le de lit, je vous dis, vous voyez bien qu’il
délire !
— Facile à dire, docteur ! Où voulez-vous que je le mette ?
Je n’y peux rien moi si les malades doivent supporter les
gémissements des mourants.
— Qu’est-ce qu’il dit ?
— Il dit « Firmin »
— C’est son nom ?
— Comment voulez-vous que je le sache ? Je viens
d’arriver. Je remplace celle qui était là avant.
— Partie se reposer ?
— Non… la grippe espagnole
— Allons bon ! Je croyais qu’elle était circonscrite ! Nous
avons bien besoin de ça ici ! Elle est morte ?
— A votre avis ! Mais ça ne doit pas se savoir !
Officiellement, elle est rentrée dans sa famille.
43 — Bon sang, quelle époque !
— Guillaume Apollinaire aussi vient d’y passer… mais on a
tout mis sur le compte de sa blessure à la tête. Il était «
fragilisé » vous comprenez. Vous ne lisez donc pas les journaux,
docteur ?
— Si vous croyez que j’ai le temps ! Mais bougez-le, par
pitié ! Mettez-le dans le couloir ! Ca démoralise les autres et ça
les empêche de dormir, ses délires. Et puis, si vous ne savez pas
qui c’est, regardez sa plaque !

Est-ce qu’elle a dit Firmin parce qu’en voyant Augustin, elle
s’est inquiétée de mon absence, ou parce que c’était mon nom ?
Est-ce moi Augustin, qui la prend dans mes bras et qui
l’étreint, tandis qu’elle pleure doucement ma mort ? Moi qui
embrasse ses mains calleuses et qui me sens le cœur plein de
colère envers ceux qui sont responsables de ses cheveux filasse
et de son air las ? Pourtant comme elle est belle, malgré ses
joues amaigries. Elle se bat bien.
Est-ce que nous montons dans la chambre, parce que je suis
son mari, ou parce que je suis le copain de son mari, trop faible
pour résister non pas à la luxure, mais au besoin de consolation,
et qu’elle est faible aussi ?
Où est Jeannot ? Dont je suis le père ?
Le père ou le parrain…
Ah oui, Jeannot doit être chez la voisine.
Il l’est.
La grippe l’a épargné. Il le faut.
Non ?
Nous avons fait l’amour. Mêlant nos larmes. Pleurant l’un
dans l’autre. Et nous n’avions besoin que d’un peu de chaleur,
après avoir été glacés par le souffle de la mort. Il nous fallait
juste serrer une forme ronde et douce entre nos bras. Cesser de
lancer des objets de destruction à l’aveuglette, dans le vide,
grenade après grenade, cesser de repousser des pensées lourdes
d’inquiétude, de fuir mille fois par jour le fantôme de notre
peur, qui nous colle à la peau et ne veut pas aller voir ailleurs.
Oui. Il faut que cela soit ! Qu’elle monte dans la chambre, et
qu’elle lui dise qu’elle l’aime. Que la solitude est impossible et
le poids de la ferme écrasant.
44 Ils s’embrassent, et ils renaissent. Ensemble, ils chassent les
images maudites : lui, l’image de son ami s’enfonçant dans un
marécage de merde, elle l’image des jours d’angoisse où même
l’enfant refuse de sourire.
Ils sont heureux. Le bonheur reste possible.
Ou bien Augustin n’est qu’un traître. Il sait que Firmin n’est
pas mort. Il tente d’oublier qu’il n’a été que gazé
superficiellement et qu’il se débat, là-bas, à l’hôpital.
Comment savoir ?
Dites-moi la vérité, je vous en supplie !
Au secours !

Le matin, quand on se réveille, pas forcément le matin du
reste, il y a toujours un moment où on ne sait pas encore qui on
est. On est juste là, et on n’a pas encore endossé sa vie, comme
un vieux vêtement étriqué. On échappe à la restriction de tous
les possibles à un seul.
Tous les matins, il y a cet instant où j’hésite. Comme si je
n’étais pas sûr de devoir redevenir moi, ou ce qu’on nomme tel.
Je crois pouvoir refuser. Comme si j’avais le choix !
D’une manière générale, quand je me retrouve tout à coup
dans ma chambre, dans mon lit, avec mon corps et mes pensées,
quand tout à coup je redeviens paysan, j’ai un instant de
panique, puis je suis déçu. Il est rare que je me réveille avec plaisir.
Même en sentant Mariette auprès de moi. Pourtant, Dieu sait
mes sentiments, et quelle tendresse elle a réussi à broder dans
mon étoffe rugueuse.
Quand j’ai repris connaissance, après l’explosion de l’obus,
ça m’a fait pareil. Comme dans mon sommeil, enfin je suppose,
j’avais été propulsé dans un espace tout blanc. Il n’y avait plus
de bruit. Rien qu’un immense silence. Avec des myriades de
petites vibrations aigües. Et un bourdonnement calme, dans le
fond. Un gros tambour qui tournait. J’ai pensé : voilà la
musique du silence. Le chant des anges. Tout était calme. Pur.
C’était délicieux. Je n’avais plus mal nulle part. J’avais même
oublié que j’étais censé posséder un corps, une apparence
humaine. Je ne me posais pas de questions. Je flottais là, paisible.
Je remplissais tout le vide. C’était moi ! Comme s’il en avait
toujours été ainsi et que, je ne sais ni comment, ni pourquoi, je
ne m’en étais jamais aperçu. Puis, au bout d’un moment, j’ai eu
45 l’impression que des tas de formes apparaissaient peu à peu,
sous moi, par terre. La plupart ne bougeaient plus du tout. Et
quelques-unes encore un peu, en émettant des sons
désagréables, discordants. Ça criait, ça gémissait. Partout. Je crois que je
me suis approché, oui, sans doute. Mais je ne savais plus dans
quel corps je devais rentrer. Ni s’il fallait vraiment le faire.
Exactement comme quand je me réveillais le matin. Chez moi,
dans ma chambre.
Enfin ça, j’y ai pensé ensuite. Quand je me suis souvenu
davantage. Et que j’ai pu établir des parallèles. Des parallèles avec
ce monde parallèle, si vrai, si reposant.

— Vous croyez que je délire ? Qu’est-ce que vous en dites ?

Parmi les gisants, il y avait un homme tombé sur le ventre
dont j’ai tout de suite su qu’il était père de famille. Ne me
demandez pas comment ! Il avait une femme et un fils. Je le
savais, c’est tout. Et collé contre lui, la bouche ouverte dans un
rictus affreux, le copain, qu’il avait voulu protéger de son corps,
mais qui était célibataire. Et qui était vraiment mort, enfin, je
pense. Alors que lui, il remuait encore un peu, en geignant.
Je me souviens avoir pensé – oui, je ne mens pas – que si
j’intégrais le corps du premier, il y aurait une femme qui
retrouverait son mari et un enfant qui retrouverait son père ! Je me
suis dit qu’il ne fallait pas hésiter.
Mais pour penser ça, en flottant dans l’air, il fallait que je
sois déjà mort, non ? Donc je devais être son copain. Celui qui
n’était pas marié. Je contemplais mon corps, la bouche ouverte.
C’est possible ! Vous croyez ?
Hein ? Moi ?
Comment savoir, j’ai déjà du mal à me rappeler qui je suis
après une simple nuit de sommeil.
Ou bien après avoir joué longtemps, avec mon ami. Violon
et Bandonéon, on nous appelle. Quand on s’arrête, j’ai toujours
besoin d’un moment pour sortir du silence de la musique et
rentrer dans le corridor des bruits. Il y a toujours un intervalle
où je plane en moi, sans forme. Avant que ça recommence
comme avant, ce qu’on appelle la vie.

46 Les bruits, c’est la première chose que j’ai entendue, quand
tout s’est mis à rétrécir. Le silence qui chantait en sourdine s’est
rempli d’un coup. J’ai entendu les plaintes. Les cris. Les canons
qui n’avaient pas cessé de tonner.
Je pensais avoir le choix, mais finalement, je ne l’ai pas eu.
J’ai été aspiré dans un trou noir, je me suis engouffré dans un
entonnoir, j’ai remué la tête. J’avais très mal, surtout au visage.
Je sentais les brûlures. Les chairs fondues.
Je n’ai rien d’autre à vous dire.
Laissez-moi !
Croyez-moi. Je me souviens de tout !
Puisque je vous dis que je suis Augustin !

— Alors ?
— Il s’accroche à la vie.
Le docteur fait une grimace.
— On me les apporte le ventre ouvert, le visage en charpie,
les jambes réduites à des moignons, et moi je suis censée faire
quoi ? Sans médicaments ? Sans rien ? Ramener à la vie de
pauvres gars qui, même s’ils s’en tirent, resteront des infirmes,
des loques qui se traîneront avec leurs béquilles et dont
personne ne voudra, une fois terminé le glorieux service de la
patrie ! Des déments, comme celui-là ? Mais comment
voulezvous qu’il ne soit pas fou ? Après tout ce qu’il a vu ? Tout
qu’on lui a fait subir ? C’est humain, ça ? Non, il vaut mieux
qu’il meure, je vous le dis ! Parfois je me demande ce que je
fais ici !
— Vous êtes fatigué, docteur.
L’homme prend une mine contrite. Comme s’il regrettait sa
sortie. Un médecin doit faire son travail, coûte que coûte, même
si c’est absurde. Même s’il ne supporte plus de voir repartir au
combat des hommes qu’il a sauvés une fois, au prix de tant de
peine, et qui la fois suivante, lui sont ramenés sur un brancard et
lui claquent entre les doigts.
— Bon alors… à part ça ?
— Je me suis renseignée. Au début, quand il parlait encore,
il se faisait appeler Firmin. Mais après, il est devenu confus.
Maintenant, il se met en colère quand on ne l’appelle pas
Fernand.
47 — Un copain sans doute ! Qui sera mort près de lui ! Un
regret ? Une dette ? Un remords ? Et s’il mélange tout, souvenirs,
peurs et désirs, quoi de plus normal ! Vous ne trouvez pas ça
normal, vous !
— Calmez-vous, docteur !
— Je sais, je sais… et sa plaque ?
— L’ennui, c’est qu’il n’en a pas ! Il a dû la jeter ! Ou il l’a
perdue !
— Et il vient d’où ? Il y a des témoins ? D’autres rescapés ?
— De ce coin-là, plus guère ! Ils y sont tous passés. Ou ils
sont morts, peu après leur arrivée.
Je crois qu’ils étaient sur une colline qui a été prise et perdue
dix fois, entre le 14 mars et le 10 avril. Ils se sont battus pied à
pied, avançant d’un mètre, reculant d’un mètre, dans un froid
glacial. La tranchée n’existait plus. Elle était comblée par les
éboulements. Dans une lettre, le capitaine Cochin a écrit
quelque part « j’avais cent soixante-quinze hommes en arrivant, je
n’en ramène que trente-quatre, dont plusieurs à moitié fous. » Il
m’a dicté la lettre, je l’ai transmise à sa famille.
— Et lui, maintenant ?
L’infirmière ne répond pas. Après un moment de silence, le
docteur reprend d’un ton furieux :
— Et c’était où ? Cette manœuvre magnifique ?
— La colline du Mort-Homme, ça s’appelle ! Près de Forges
et Regnéville.
Le docteur lève les bras au ciel.
— Ca ne s’invente pas !

La grippe espagnole ? Elle a dit la grippe espagnole ?
Tu as entendu, Augustin ?

Au-dessus de nos têtes, dans le ciel, de drôles de machines
qui bourdonnent et renvoient parfois un éclat de lumière. Je
n’en avais jamais vu. Il paraît que ce sont des avions qui partent
en reconnaissance dresser la carte des lignes ennemies. A part
ça, à l’état-major, on ne sait qu’en faire. Pourtant, j’ai appris
qu’un certain Guynemer a formé avec ses copains Brocard,
Nungesser et Navarre ce qu’il appelle « l’escadrille des
cigognes ». A Verdun, Verdun tu te souviens, quand même ? Le
colonel Driant. Les lance-flammes. A Verdun donc, à 120
48 contre 168, ils ont gardé la main. Ah, ils en ont descendu, des
boches ! Mais non, tu n’es pas mort, Firmin ! C’est moi, je
t’assure ! Par terre. La bouche ouverte. Les quatre fers en l’air.
Tu ne peux pas me sauver toujours ! Déjà la boue… Combien
de boches déjà ? Oh, plein ! Ils réussiront même à faire tomber
des ballons. Des ballons, vous vous rendez compte ?
— Dis-moi, Augustin, est-ce que Guynemer est mort de la
grippe ? Dis-le franchement ? C’est quoi cette grippe d’abord ?
— Ah je te connais ! Tu dis Guynemer, mais tu penses à
d’autres, hein ?
— Non, non… dire leur nom porterait malheur…
— Firmin, tu n’es qu’un crétin ! Est-ce que moi, ton ami, je
te mentirais ? Je suis mort, bien mort. Et les morts savent tout !
Fais-moi confiance. Tu as une veine de cocu !
Guynemer est couché. Brûlant de fièvre. Il tousse. Autour de
lui, des mines contrites. Sur le front, on n’en parle pas. Mais il
paraît qu’elle commence à décimer la population. La grippe !
Ah, elle a bon dos ! Comme si n’importe quelle maladie ne
serait pas fatale pour des gens affaiblis par la faim, la crasse, la
tristesse, des gens à bout de force de toute façon ! Un rhume les
emporterait. Non ?
— Tu délires, vieux ! Guynemer est mort au combat. On l’a
abattu. Ce n’est pas lui qui est couché là. Sans remède. Regarde
mieux ! C’est un corps plus petit ! Celui d’un enfant.
— Non, ne me dites pas que c’est Jeannot ! Déjà, l’an
dernier, Jeannot a résisté au Croup. Il est fort Jeannot !
— Et elle, sur ce lit, vois comme elle est pâle. Elle ne bouge
plus.
— Est-ce pour ça que la ferme est vide quand j’arrive ? Ils
n’ont pas pu me prévenir, ils ne savaient pas qui j’étais, ni où je
me trouvais, dans quel hôpital militaire… J’ai résisté à tout. Je
traverse la France. J’ouvre la porte. Personne. Juste le soleil
dans la cour. Et moi, je tends les bras. Je mords mon traversin.
Je lui pleure dessus. C’est trop bête non ? Même le chat a
disparu.

Le médecin est jeune. C’est un autre. Un spécialiste de la
tête. A ce que j’ai cru comprendre ! Comme si un psychiatre,
pour appeler les choses par leur nom, pouvait arracher de ma
mémoire les horreurs qu’elle contient, extirper de mon corps les
49 mouvements qu’il continue à faire. Les corps sont comme les
esprits, ils prennent des plis. Comment pourrais-je ne pas
rentrer la tête dans les épaules au moindre bruit (les obus), ne pas
sursauter quand j’entends un sifflement (les gaz), marcher droit
et non voûté (les balles) ? Comment aussi accepter d’être
devenu un autre homme, car maintenant, je dois m’y faire. Celui qui
était là et me regardai bien en face quand je me rasais a disparu.
Tous les miroirs sont devenus mes ennemis.
Quand j’entre dans la pièce, le spécialiste est assis à une
table, des tas de papiers devant lui. On a dû lui dire que j’étais
dangereux, parce qu’en me voyant, il sursaute.
Mais non, que je suis bête. J’oublie encore. Il sursaute. Bien
sûr !
— Je vois que vous êtes guéri… parfait, asseyez-vous.
Parfait, vite dit… Son ton faussement jovial m’exaspère.
— Alors, si vous me disiez qui vous êtes ? Je suis sûr que
vous le savez, au fond de vous-même. Faites un effort et je
pourrai peut-être prévenir votre famille, la préparer à vous
revoir.
— Parce que vous croyez que quelque chose peut préparer à
ça ?
Je fais un geste vague.
— Allons, allons, soyons positifs. Vous êtes encore valide.
La chirurgie fait des progrès constants. Qui sait ce dont elle sera
bientôt capable…
— Et ma femme, à supposer que j’en aie une, vous croyez
qu’elle pourra me regarder en face ?
— Vous savez, mon ami, vous permettez que je vous appelle
mon ami, n’est-ce pas, les femmes ne sont pas comme nous (ici
il échange avec moi un regard qui se veut rempli de complicité
masculine, mais que, vu notre situation respective, je trouve
obscène). Vous connaissez le dicton… je pense (non, je ne
connais rien et je ne pense plus non plus).
Il croise les mains comme s’il allait dire sa prière : « Les
femmes trouvent beau ce qu’elles aiment, alors que nous
aimons ce que nous trouvons beau. » Pas vrai ?
Impitoyable, je le laisse sourire tout seul et s’enferrer
davantage. Il est jeune, il est beau. De toute évidence, il n’a pas fait la
guerre. Que peut-il comprendre ?
50 Passant outre mon absence de réactions, il continue
gaiement :
— Et puis, les femmes ont du cœur. Elles ont le sacrifice
chevillé au corps. Leur mari, leurs enfants ! Qu’est-ce qu’une
femme ne ferait pas pour eux, sans y penser une seconde…
Allons, vous savez bien… ce n’est pas nous, les héros, (je n’ai
jamais cru qu’il pouvait en être un). C’est elles. Depuis
toujours. Et pendant toute cette guerre, aussi bien à la campagne,
que dans les usines et les infirmeries, elles ont été ad-mi-ra-bles.
— Justement ! Ca suffit peut-être, vous ne croyez pas ! Et
qu’est-ce qu’elles avaient à voir dans tout ça ? Les
malheureuses ? Qui a déclaré les hostilités ? Qui a tout abimé, tout
détruit ? Les hommes, non ? Et pourquoi ? Parce qu’ils
croyaient à la patrie. A la grandeur de la France ! A l’honneur !
Foutaises ! Alors ne me parlez pas de héros ! Ni d’un sexe, ni
de l’autre. Il n’y a que de pauvres bougres à qui on a bourré le
mou !
— Bon, bon, je vois (il ne voit rien du tout). Il remue
quelques dossiers, d’un air gêné, et reprend d’un ton plus sobre. Et
si vous me disiez qui vous êtes, maintenant que nous avons fait
connaissance.
— Parce que vous croyez que nous le savons ? Vous le
savez, vous ?
— Non, non, mon ami (encore mon ami !) Ce n’est pas ce
que je voulais dire ! La philosophie, vous savez…
— Est-ce que nous ne sommes pas des illusions ? Est-ce que
nous n’avons pas toujours vécu de mensonges ? Sans rien savoir
sur nous-mêmes ? Et comment voulez-vous qu’on sache qui on
est, avant d’avoir vu le feu ? Ou de s’être enfoncé dans la
boue ? Ou d’avoir perdu son meilleur ami ? Vous savez qui
vous êtes, vous ?
Je tape sur le bureau.
— Euh…
— Ou vous croyez peut-être qu’on est quelque chose tout
seul ? Qu’on n’est pas fait de tous les gens qu’on a connus et
qui nous entourent ? De sa famille ? De ses bêtes ? De ses
chevaux ? De ses champs ? Vous croyez qu’on existe comme ça ?
Comme un fil sur une bobine ? Alors qu’on est tout un tissu, et
que sans ce tissu, on n’est plus rien ! Parce que maintenant, ce
tissu a un trou. Non pas un mais plusieurs ! Femme, enfant, ami,
51 tout est parti en lambeaux ! Il est usé jusqu’à la corde. Ce tissu !
Déchiré ! Brûlé ! Brûlé monsieur ! Vous m’entendez ? Alors
comment pourrais-je encore être moi, ou même être simplement
quelqu’un, si tout mon monde a disparu. Tous ceux que
j’aimais. Tout ce à quoi je croyais. Tout. Tout !
— Bien sûr, calmez-vous ! Evidemment, l’entourage est
important. Mais vous êtes autonome ! Vous pouvez parler,
marcher, manger, respirer… Vous êtes vous, malgré tout ! Et je
suis sûr que vous avez des souvenirs ! Seul votre corps…
Je l’arrête :
— L’esprit de corps, vous savez ce que c’est ? A l’armée, on
nous en rebat les oreilles. On doit bouger comme un seul
homme, marcher comme un seul homme, se battre comme un
seul homme, sinon on est mort. Un peu plus vite que prévu… Et
après tout ce lessivage, vous croyez que je sais encore qui je
suis ? Mais à moi tout seul je suis une unité, monsieur. Un
bataillon. Un régiment ! C’est là le problème. Oui, l’armée se sert
de ça… elle fabrique ça : un seul esprit pour des tas de corps…
mais uniquement pour le malheur. Et c’est horrible. Pervers.
C’est pas comme ça que ça fonctionne !
— Que ça fonctionne quoi ?
— La vie !
Le regard du médecin se charge d’un intérêt nouveau qui
n’est pas purement clinique.
— Vraiment… expliquez-moi…
— On nous parle toujours d’un seul corps possédant un seul
esprit. Immortel, bien sûr. Tant qu’à faire, voyons grand ! (je
ricane) Il y a le paradis pour les justes. La vie éternelle… Et
patati et patata… Le catéchisme, vous vous rappelez…
— Oui, oui… Il sourit avec indulgence.
— Mais c’est pas ça. Pas ça du tout !
— Ah bon ? Expliquez-moi. Il continue à prendre des notes.
La page est noire de petits signes.
Voyant cela, j’hésite. Ce type-là, ce qu’il rédige, c’est
comme mes papiers de conscription. Un piège à retardement.
Une merde sur du papier blanc. Mais il faut que je parle. Même
si c’est à un imbécile de psychiatre à peine sorti du berceau.
Sinon, j’étouffe.
Je respire un bon coup :
— Un seul esprit pour plusieurs corps. Voilà ! J’ai tout dit.
52 — Je ne comprends pas bien.
— Oh cet esprit n’est pas celui de l’armée. Bien que ça y
ressemble. Et c’est pour ça que des tas de pauvres gars, comme
moi, se sont fait avoir et en garderont toujours la nostalgie. La
nostalgie de l’horreur ! C’est un comble !
— Et vous le définiriez comment ? Cet esprit qui vous
pourchasse ? Vous le voyez en rêve ? Il vous parle ?
Je déglutis.
— Il ne me pourchasse pas ! Rien à voir avec un fantôme.
Ne dites pas de bêtises ! C’est quelque chose de grand et vide…
comme le silence… comme quand on joue du violon et du
bandonéon à deux. Mais il y a de la lumière aussi.
— Bon, bon, je vois. Vous avez beaucoup réfléchi. Vous
êtes un homme qui réfléchit beaucoup. Et maintenant, si vous
me disiez votre nom ! Vous avez bien un nom !
— J’avais une plaque ! Vous croyez que c’est un nom, ça !
Qu’on m’a traité comme si j’avais un nom ? Un bout de métal,
voilà ! Comme les obus ! Un bout d’obus autour du cou ! Plus
de nom ! Plus de moi ! Plus personne ! Et vas-y mon gars ! En
avant marche ! Bandes de couillons !
— Vos amis et les membres de votre famille seront heureux
de savoir que vous n’êtes pas mort, quel que soit votre état, je
vous assure !
— Pas mort ? Mais de quoi parlez-vous ? Et d’abord,
qu’estce que ça veut dire ? Est-ce qu’on est vraiment vivant quand on
pourrit dans la boue ? Est-ce qu’on est vraiment mort, quand on
se noie dans la fange ? Vous en êtes sûr ? Vous ? Dans les deux
cas, est-ce qu’il n’y a pas autre chose ? Une autre clarté ? Un
autre espace ? Loin de ce monde de misère ? Celui de ce grand
esprit, je suppose… Mais qui en parle, hein ? Qui ?
— Je vois que vous êtes croyant. C’est bien… c’est un bon
début… Les catholiques fervents guérissent mieux que les
autres, je l’ai constaté. Ils savent que le Christ a souffert comme
eux… L’aumônier Lefèvre vous recevra avec plaisir… Je
(Il saisit une enveloppe et s’apprête à griffonner pour me
renvoyer vers son collègue. Eglise, Médecine, même surdité. Et
même combat.)
— Croyant ! Il s’agit bien de cela ! Voir votre curé ! Me
repointer à la messe ! Après ce que j’ai vu. Des canons bénis !
Deux nations chrétiennes se signant avant de monter à l’assaut !
53 Mais on s’est étripé pire que des païens, monsieur… Je ne dirai
pas pire que des bêtes, parce qu’elles valent mieux que ça ! Et
les chevaux ! Les chevaux ! Les pauvres ! Vous les avez vus !
Moi ! Croyant ! C’est absurde !
— Je vois, je vois…
— Non, vous ne voyez rien du tout ! Et pas la peine d’être
poli et de faire semblant. Je suis fou. Je vous dégoûte. Je suis un
monstre à tout point de vue. Mais la faute à qui, je vous le
demande ! La faute à qui ? Qui a cassé ma musique ? Mais
j’exagère. Pourquoi m’en prendre à vous. Vous n’étiez même
pas né… Ou tout comme !
Il me regarde d’un air éberlué. Sans doute son manuel de
médecine ne dit-il rien sur la manière de faire face aux éclopés
de cette guerre. Des éclopés d’un nouveau genre. Parce que
dans cette guerre, tout est nouveau. Ne sachant que faire, il agite
les mains. Puis, pour la première fois, son regard se charge de
vraie pitié.
La mesure est comble. Je me lève d’un bond. Je claque la
porte. Mais une fois dehors, j’ai juste envie de m’asseoir par
terre pour pleurer : avec son joli menton blanc, ce jeune homme
sera le prochain poilu de la prochaine guerre. Tant que tout ça
durera, il n’y aura jamais de der des der. Et comment lui dire ?

Après être resté sonné sur sa chaise pendant quelques
minutes, le docteur écrit :
Vu le soldat X. Est soit réellement amnésique soit
supérieurement intelligent. Peut-être un mystique.
Au suivant.

Le 11 novembre 1918, l’armistice est signé. Ceux qui le
peuvent encore se réjouissent. Moi pas, je suis toujours couché
sur un lit, le visage bandé.
Le médecin a dit « pas de miroir ».
Et puis, des mois plus tard, après avoir vu le psychiatre et lui
avoir craché mon venin au visage – c’était stupide, je sais – je
sors enfin sur mes deux jambes, et je repars pour le village.
Non seulement la route est longue, mais je ne reconnais rien. Il
fait beau pourtant. On doit être au mois d’août. Le même mois
que celui du départ. En 1914.
54 Par la fenêtre du wagon, je regarde la campagne. Et malgré
la lumière, je vois des choses sinistres partout. Des murs
noircis, des toits éventrés. Rien qui soit vraiment intact. Où que ce
soit. Même quand le village a survécu, il y a une tache. Quelque
chose d’effondré. Je suis valide. J’ai gardé tous mes membres.
Mais j’ai une tache quelque part. Moi aussi. Quelque chose qui
ne respire plus.
La ferme n’est pas aussi à l’abandon que je le craignais. On
voit que Mariette s’est débattue. Je pense qu’elle ne sait même
pas que je suis vivant. Ni que je reviens. En tout cas je ne le lui
ai pas écrit. Il faut qu’elle voit.
Quand j’arrive, je reste indécis dans l’ouverture de la porte.
Le soleil inonde la cour. C’est si étrange qu’il existe encore de
la chaleur, ici, après tous ces mois de pluie mortelle, dans le
nord, qu’il soit encore nécessaire de fermer les volets et de se
protéger contre l’assaut de la lumière. C’est l’heure de la sieste.
Je ne fais pas de bruit. Peut-être que Mariette a pris un autre
homme. Avec un visage qui ne lui fera pas peur. Sans chairs
fondues. Avec un nez, des joues et une bouche. Un visage qui a
encore l’air humain. Je ne lui en voudrais pas. Il y a si
longtemps… Le chat arrive et se frotte contre mes jambes. C’est
Félix ! Félix ronronne. Par terre dans un coin, il y a un
instrument abandonné. Quelque chose a dû avertir Mariette. J’entends
remuer au-dessus de ma tête, dans la chambre. Elle descend les
marches lentement. Une par une. J’ai le cœur qui bat. Exprès, je
reste à contre-jour. Quand elle arrive à la dernière, elle a une
seconde d’hésitation. Puis elle me voit et elle crie :

« Firmin ! »
Il n’y a qu’une seconde d’effroi dans ses yeux, sitôt
remplacée par de la joie.
Elle se jette dans mes bras en sanglotant.
— Firmin, Je te croyais mort. On était sans nouvelles. On a
appris pour Augustin. C’est horrible.
Je la repousse doucement.
— Qui te dit que je suis Firmin ?
— Oh tu as beau être… comme tu es. On ne trompe pas une
femme sur son mari. Ne sois pas idiot. C’est toi. C’est bien toi !
— Tu ne préférerais pas que je sois Augustin, et que ce soit
Firmin, le mort ? Dans ce cas, tu serais veuve. Avec une
pen55 sion. Tu serais tranquille. Tu pourrais te remarier, avec un
homme normal. Et moi, Augustin, la gueule cassée, je veillerais
juste sur toi et sur Jeannot. De la ferme voisine. Comme je l’ai
promis à Firmin, dans les tranchées, maintes fois.
— Qu’est-ce que tu vas chercher ? Tu es fou ou quoi ?
L’essentiel, c’est que tu sois là ! Toi ! Ta figure, je m’en fous, si
tu savais !
La colère fait briller ses yeux. C’est une colère terrible. Mais
elle ne me fait pas peur. Loin de là. Quelque chose commence à
remuer dans ma poitrine.
— Tu es fou ou quoi ? Elle reprend.
— Je suis parfaitement sain d’esprit. Même si j’ai eu des
moments… de confusion, disons…
— De confusion !
— Mais je suis Augustin, je t’assure… et c’est mieux pour
tout le monde. Tu es libre, Mariette…
Elle me dévisage d’un air féroce :
— Augustin est mort. Il est mort à Verdun, englouti dans la
boue. Les autorités nous l’ont dit. D’autres nous l’ont dit. Et ils
m’ont dit aussi que tu avais tenté de le sauver. En vain. Et après
je ne sais pas… on a perdu ta trace. Le silence. Mais tout ça,
c’est fini, fini, tu m’entends ! Toutes ces horreurs ! Cette
bêtise ! Augustin est mort ! Mort ! Son père a même donné son
bandonéon à Jeannot !
Augustin ? Mort ? Le désespoir m’étreint et pourtant je suis
plus léger. Quelque chose s’ouvre. Est-ce parce que Mariette est
vivante avec Jeannot ? Jeannot qui est descendu sans bruit sur
les traces de sa mère et qui me dévisage avec de grands yeux ?
Parce que je suis ici ? Chez moi ? Non c’est autre chose. Plus
vaste que la vie de famille qui m’est rendue. Plus vaste que le
bonheur. Il y a tant de mondes. Tant d’autres dimensions
apparues dans l’horreur. Il y a tout ce que je sais. Sans comprendre.
— D’accord, je suis Firmin. C’est moi, Violon ! Mais ne dis
plus jamais qu’Augustin est mort. Plus jamais ! Tu m’entends !
C’est pas ça… C’est pas comme ça que ça se passe… Pas du
tout… Ecoute…
Je ramasse le bandonéon abandonné dans un coin. Et moi
qui n’en ai jamais joué de ma vie, je joue à la perfection.
56














L’assassin du Bouddha






On m’avait fait chercher car, depuis quelques temps, on
avait des inquiétudes dans l’entourage du Bouddha. On
craignait pour sa vie. Aux dires de sa famille, il était menacé,
mais lui-même ne s’en préoccupait pas. Il trouvait normal de ne
pas plaire à tout le monde et de rencontrer de l’opposition.
J’avais commencé mon enquête en accumulant le plus grand
nombre de renseignements possibles sur ses habitudes. En
général, je ne fréquente pas les maîtres, leur enseignement
m’indiffère. Nous avons bien d’autres soucis, nous autres
spécialistes de la sécurité : gagner de l’argent, marier nos
enfants, économiser pour les dots et les bûchers funéraires… À
quoi bon nous pencher sur de vaines questions qui, de toute
façon, nous dépassent. Laissons cela aux brahmanes dont c’est
le métier. Ils accompliront pour nous les rites protecteurs. Voilà
ma philosophie…
On m’avait dit que le client, que je devais protéger à son
insu, avait coutume de prêcher à de vastes assemblées de
moines et de laïcs, sans établir de distinctions en fonction des
castes, de l’âge, du sexe et de la fortune.
Quand j’entendis cela, je fronçai les sourcils : "Vous voulez
dire qu’il parle à tout le monde ? Pourtant, seuls les brahmanes
exercent des fonctions religieuses ! Les guerriers, les paysans et
les artisans n’ont qu’à leur obéir. Pourquoi s’adresser à eux ?"
On me répondit que le Bienheureux exposait un chemin sur
lequel chacun pouvait marcher seul pour se libérer de la chaîne
des existences, sans se reposer sur personne, pas même sur lui.
Il n’était qu’un être humain comme les autres, dont le seul
mérite était d’avoir ouvert la Voie.
Je répliquai alarmé :
— Quoi qu’il soit, il aime se faire des ennemis ! Nous voilà
avec parmi nos suspects, plusieurs milliers de brahmanes qui
redoutent de perdre leurs revenus… Je me souvins de la somme
considérable que j’avais versée au temple, afin que la Déesse
accorde un enfant à ma femme et un sourire amer passa sur mes
59 lèvres. Après diverses cérémonies propitiatoires, toutes plus
coûteuses les unes que les autres, elle avait eu une fille…
Je demandai ensuite si mon client avait des biens propres à
exciter la convoitise d’un héritier. Non. Il avait renoncé à tout,
ne possédant plus qu’une robe et un bol pour mendier. Il
parcourait la route à pied, logeant au hasard, tantôt dans des
palais, tantôt dans des grottes, sans marquer de préférence ni
pour le luxe, ni pour la mortification. J’excluais d’un coup tous
les suspects motivés par l’argent. Enfin, puisqu’il fallait bien en
passer par là, lassé d’avance, je m’enquis de sa doctrine.
On me dit qu’il décrivait la condition humaine avec toutes
ses souffrances, et proposait une méthode pour ne plus en pâtir.
Il fallait juste découvrir ce qu’il appelait le non-né,
nonconditionné, à l’origine de toute forme. Je haussai les épaules.
Ces charlatans de la spiritualité, tous les mêmes ! Le remède
était toujours pire que le mal. Pour vous empêcher de souffrir
des dents, ils vous arrachaient la tête…
À la recherche de ce non-né qui devait être aussi facile à
trouver que du beurre en branche, on devait épuiser sa vie et
dépenser ses forces… Eh bien sûr quand on n’était plus rien, il
n’y avait plus de quoi s’inquiéter ! Pour moi, l’existence est une
suite de hauts et de bas, un point c’est tout. Et rien n’y fera !
Quand le sort nous frappe, nous pouvons prier les dieux,
courber le dos et attendre de renaître. Quand le sort nous est
propice, nous n’avons qu’à en profiter…
— Et les dieux, demandai-je, qu’en pense-t-il ?
— Il ne les craint, ni ne les honore. Il ne les nie pas non plus.
Il dit que toutes les conditions sont passagères, celle des esprits
divins comme celle des démons. Toutes dépendent de causes
antérieures et toutes se transformeront quand leur énergie
positive ou négative sera épuisée. Par conséquent, ce n’est ni
chez les dieux ni chez les démons que se trouve le non-né, libre
du temps et de l’espace, qui ne croît ni ne décroît, et que rien ne
saurait altérer… L’histoire nous montre combien de cultes
anciens ont disparu à jamais…
— Hum… dis-je sans rien comprendre, mais sans en être
autrement surpris. Les hommes de religion ont toujours l’art
d’entortiller les gens avec des phrases sans queue ni tête. Cela
fait partie de leur profession.
— Pour lui, les dieux, qui baignent dans la joie ne sont pas
motivés pour découvrir ce qu’ils sont réellement, en dehors de
60 cette apparence agréable mais fluctuante. Quant aux démons, ils
souffrent trop pour avoir la force de réfléchir. Par contre les
êtres humains sont dans un état privilégié. Se situant entre les
deux extrêmes, leurs expériences sont suffisamment variées
pour qu’ils se posent des questions.
— Encore un peu et vous allez me dire que c’est à nous de
libérer les dieux et les démons !
— Exactement ! Nous pouvons découvrir ce que nous étions
avant notre naissance, qui est aussi ce que nous serons après
notre mort, et les en informer. En effet, par nature, au-delà du
nom et de la forme, ils sont comme nous.
— Et que sont-ils ? (Je voulais savoir jusqu’où allait ce
délire).
— Je vous l’ai déjà dit : ils sont la claire lumière, le Vide, le
non-né, non-conditionné !
— Donc, si j’ai bien compris, tout est tout, et tout est la
même chose.
— Voilà ! Mais ce n’est pas une chose, ni une non-chose, ni
une chose et une non-chose, ni…
Je lui coupai la parole :
— Bien sûr, c’est une chose-chose, qui est aussi une
chosepas-chose, en train de se chosifier…
Il me regarda interloqué :
— Vous moquez-vous de moi ?
— Pas le moins du monde. C’est passionnant… je vous
remercie…
Mon informateur un peu froissé, prit rapidement congé et
s’éloigna.
Je m’en voulus d’avoir blessé un si brave homme, tout en
pensant que j’avais rarement eu affaire à quelqu’un d’aussi
stupide. Quant au maître dont il distillait la doctrine, quel
charlatan ! Découvrir sa véritable nature ! Qu’entendait-il par
là ? Ne sais-je pas parfaitement qui je suis ? Un humble
détective, père de quatre enfants et n’ayant qu’une idée : nourrir
sa nichée. Je vivrais le temps que les dieux m’accorderaient, et
ensuite j’aurais droit à d’autres existences, jusqu’à ce que
1l’univers se résorbe… Après de nombreux kalpa, il

1 Unité de temps indienne de plusieurs millions d’années appliquée
aux cycles de création et destruction du monde.
61 réapparaîtrait, et tout recommencerait, y compris moi. Le cycle
était sans fin… Qu’ajouter à cela ?
La réunion que je devais surveiller, prévue dans le lieu-dit
"le parc aux gazelles", risquait de fournir l’occasion idéale pour
un attentat. Prenant des mesures radicales, je fis dresser le plan
des allées et des bosquets, vérifiai la construction de l’estrade,
et plaçai des hommes déguisés un peu partout. Des cordons de
surveillance en uniforme visible devaient en outre contenir les
pèlerins. Ces dispositions prises, je m’assis par terre, prêt à
intervenir au moindre danger, décidé à ne pas rater une miette
du spectacle, et résigné à entendre les pires sornettes…
La foule arriva peu à peu et devint de plus en plus dense,
mais c’était une foule calme, heureusement. De toute évidence,
bien que dérangé, ce maître n’attisait pas les passions. La
plupart des gens avaient apporté une natte et de la nourriture.
J’estimai leur nombre à trois cents. Une assez belle réussite
pour un inconnu qui osait se mettre à l’écart des temples et
bravait les usages établis. Bien qu’ayant rempli ma fonction, je
me sentis inquiet. Certes on m’avait grassement payé, mais que
faisais-je parmi ces illuminés ? Un tel crétin ne méritait-il pas
d’être éliminé ? Il était trop tard pour y penser…
Le Bouddha émergea enfin, du fond du parc, avec ses
principaux disciples. Il était entré par la porte donnant sur la
jungle. Il avançait lentement. Je fus déçu dans mon désir de rire
un peu. C’était un homme d’apparence normale, d’environ
quarante ans, grand et bien bâti qui n’avait rien d’un hurluberlu.
Sa robe orange était usée mais propre. Il se tenait droit et
marchait d’un pas ferme. Au passage une femme lui tendit un
châle qu’elle avait brodé. Il le prit sourit et la serra contre lui.
La femme qui était de basse caste se mit à pleurer. Personne
n’osait jamais la toucher sauf ses pairs, de peur de se polluer. Il
lui tapa gentiment sur l’épaule, puis sans s’attarder, grimpa sur
l’estrade. Avant de commencer à parler, il parcourut du regard
l’auditoire, et je fus malgré tout, frappé de sa dignité.
"Noble assemblée, dit-il, le temps presse. Certains d’entre
vous sont venus de loin. Alors au fait. De quoi s’agit-il ? Il y a
que nous souffrons tous. Homme et femme, plante et animal.
Nous souffrons. Y a-t-il ici quelqu’un qui prétende le
contraire ? Qu’il se lève ! Quelqu’un qui prétende avoir déjoué
la souffrance pour toujours ? Qu’il se lève !" Le Bouddha
contempla à nouveau l’assistance. Personne ne broncha. Une
62 veuve, reconnaissable à son sari blanc, se mit à sangloter. « J’en
déduis que nous sommes d’accord. Du point de vue dont nous
abordons l’existence, il y a la souffrance. Et c’est la première
noble vérité.
— Il y a aussi le plaisir ! dit un jeune homme en se levant. Il
y eut quelques rires gras de son côté.
— Certes ! Mais ce plaisir dure-t-il ? Peux-tu boire sans
cesse, manger sans cesse, écouter de la musique sans cesse,
roucouler sans cesse avec ta femme ou ta maîtresse ? Non. Et
une fois ces plaisirs évanouis, ne cherches-tu pas à les répéter ?
Ne compares-tu pas hier avec aujourd’hui ? Tout cela est encore
de la souffrance… Et souffrance aussi la peur secrète qui
t’habites, pendant que tu jouis… car tu sais que tout partira en
fumée !
— Je préfère ne pas y penser ! C’est plus simple !
— Bien sûr, mais ne sens-tu pas que tu aspires à mieux. À la
paix ? À la sérénité ? Ne sens-tu pas que tu vis en esclave ? Ne
souhaites-tu pas déposer le fardeau de l’inquiétude et du regret ?
— Peut-être, dit le jeune homme sceptique…
— Alors voilà, continua le Bouddha. Il y a la souffrance.
Premier point. Maintenant comment souffrons-nous ? Et de
quoi ?
— Nous souffrons de la mort, dit la veuve en levant vers lui
ses yeux tristes.
— Nous souffrons d’obéir à ceux que nous détestons, dit un
serviteur.
— Et de la fatigue… et des mauvaises récoltes… et de la
faim… dit un paysan.
Impressionné par l’ambiance générale, un bébé se mit à
pleurer. Sa mère lui tendit le sein.
— Il en est ainsi, dit le Bouddha, nous souffrons par le
corps, par les sentiments, par les pensées. Car malgré nos
efforts, ils nous échappent en se modifiant constamment…
Prenons un exemple concret. Supposons que nous soyons une
maison. À peine avons-nous réparé le toit, qu’une voie d’eau se
déclare à la cave. À peine avons-nous stabilisé le mur de droite,
que le mur de gauche s’écroule. Nous voulons solidifier ce qui,
par nature, se transforme sans cesse. La souffrance est donc
causée par l’impermanence, l’impermanence des phénomènes,
l’impermanence du moi, l’impermanence de tout ce qui, ayant
63 été construit, ne peut être que déconstruit. Voilà la deuxième
vérité, est-ce clair ?
Un silence écrasant se fit dans l’assistance. Pour ma part, je
me sentais assez déprimé. "Quelle vue pessimiste de
l’existence !" pensai-je. "À quoi bon ressasser tout ça ? "
— Vous ne le savez pas, mais la liberté existe ! dit le
Bouddha avec force.
— Voulez-vous dire que vous êtes heureux et que nous ne le
sommes pas ? demanda un vieillard.
— Oui la souffrance existe, oui la souffrance a une fin, voilà
ce qui est dit ici, répondit le Bouddha.
— En effet, je ne vois aucune trace d’inquiétude dans vos
yeux. Votre visage est serein. Pourtant vous avez un corps
comme le nôtre, en proie aux mêmes maux…
— Oui.
— Et un mental ?
— Tout pareil !
— Alors ?
— Alors il existe, au-delà de tout cela, le non-né,
nonconditionné. En vérité si le non-né, non-conditionné n’existait
pas, il n’y aurait aucune solution au problème de la souffrance.
Par quelle méthode en faire l’expérience, nous en parlerons
demain.
Le Bouddha se leva. La tension se relâcha brusquement. Le
parc se remplit de bruits divers et du brouhaha des voix. Des
vendeurs de beignets, de riz et de légumes au curry apparurent.
Criant à tue-tête avec entrain, ils vantaient leur marchandise
"délicieuse et pas chère". Je me rendis compte que ce discours
m’avait donné faim, mais je n’osai aller vers eux de peur de
perdre de vue mon client. Il répondait à présent aux questions
privées, assis sur le bord de l’estrade. Une femme âgée
s’approcha. J’assistai alors à une scène curieuse.
— Mourras-tu, toi ? lui demanda-t-elle
— Moi ? demanda le Bouddha
— Oui, toi !
— Quel est ce Moi ? Quels sont ses caractères éternels ?
— Je ne sais pas.
— Cherche !
— Je ne trouve pas
— Si tu ne trouves pas, peut-être est-il déjà mort… ou entre
les deux ? Qu’en penses-tu ?
64 — Tu es bien vivant, là !
— Et celui qui parlait sur l’estrade tout à l’heure ?
— Il est là aussi, c’est toi !
— Est-ce bien le même ?
— Oh, je vois où tu veux en venir. Tu veux dire que tu
meurs à chaque instant…
— Je veux dire que le "je" change à chaque instant. Or
comment celui qui change à chaque instant pourrait-il être
éternel, fixé pour l’éternité ? On ne peut être à la fois de l’eau et
une pierre. Et même les pierres s’usent.
— Alors, il n’y a aucun espoir ?
— Bien au contraire. Le moi n’est pas tout, heureusement.
Regarde ! Que vois-tu ?
Elle le regarda attentivement dans les yeux, scrutant son
sourire et la moindre de ses rides. Graduellement la
compréhension apparut sur ses traits.
— Alors, mourras-tu ? demanda le Bouddha doucement.
— Mourrai-je ? répéta-t-elle indécise. Mourrai-je ? Je n’en
sais rien…
— Creuse ce rien ! Là, tout de suite !
La vieille femme obéit… Tout à coup son visage s’illumina.
— Mourra-tu ? répéta le Bouddha.
— Comment cette vieille carcasse faite de bric et de broc ne
tomberait-elle pas en poussière ? s’exclama la vieille en éclatant
de rire. Mais, vois, il me restera toujours cela.
Elle agita devant lui sa main décharnée.
— Quel soulagement !
— N’est-ce pas ! dit le Bouddha gagné par son hilarité.
Je ne voyais pas ce qu’il y avait de si drôle. Visiblement, il
venait de se passer quelque chose qui m’échappait.
La femme s’éloigna rassérénée. Un vieux brahmane d’allure
respectable s’approcha.
— Toute la sagesse à notre usage a été révélée dans les
Védas, dit-il, pourquoi abandonner ce qu’ont chéri nos pères ?
— En effet, c’est terrifiant, n’est-ce pas ?
— Je ne dis pas cela
— Si, ta voix le dit…
— Admettons… mais je puis avoir peur à bon escient. Peur
de voir s’écrouler le monde.
— La question n’est pas de savoir si tu as raison ou tort de
redouter la fin de ce qui, de toute façon, passera – car ma
65 doctrine passera aussi – elle est de savoir si ces Védas, dont tu
parles, t’ont permis de trouver la libération et le bonheur.
Alors ?
— Alors non !
— C’est bien ce qu’il me semblait. Si tu avais dit oui, je
t’aurais conseillé de continuer à les suivre à la lettre !
— Quant à cela, je n’en ai pas la force et je m’en fais
constamment le reproche.
— Ce reproche n’est-il pas une souffrance de plus ? Le
problème n’est-il pas plutôt qu’il y a trop de rites et de
prescriptions dans cette voie, pour qu’un homme normal puisse
s’y conformer ? N’as-tu pas la tête farcie de textes appris par
cœur ? Le moindre de tes gestes n’est-il pas codifié ?
— Certes, mais j’ai la foi qu’ainsi je finirai par trouver la
Divinité.
— Ce qu’il nous faut, c’est une méthode qui marche, pas la
foi. Par ailleurs, tes arguments tournent en rond. Tu espères
rencontrer l’Absolu, grâce à une méthode que tu ne peux pas
suivre. Mais tu te dis, que c’est parce que tu ne peux pas la
suivre, que tu ne peux pas rencontrer l’Absolu… C’est
absurde ! Pourquoi ne pas penser plutôt que la méthode est
inadéquate, que la faute est en elle et non en toi.
— Mais c’est un sacrilège ! C’est moi le fautif, bien
évidemment ! Comment les Védas pourraient-elles nous
tromper ?
— Si tu n’oses même pas te libérer un instant de leur
autorité pour essayer temporairement une autre méthode,
comment peux-tu espérer trouver la libération grâce à elles ? Tu
es trop craintif !
— Tes adeptes se libèrent-ils de ta doctrine ?
— Il le faut bien ! Ils doivent la traiter comme un radeau
dont on se débarrasse une fois le fleuve traversé.
— Mais pas avant…
— Non, pas avant. Mais ma méthode est applicable. Je suis
ici pour en témoigner. Et beaucoup dans cette assemblée ont fait
l’expérience du non-né.
— Quand l’enseigneras-tu ?
— Je te l’ai dit, demain. Tu l’entendras si tu es encore là. En
attendant, je te conseille de regarder ta peur en face. Qui sait…
— Qui sait quoi ?
— Peut-être est-elle le non-né !
66 — Tu veux rire.
— Je n’ai jamais été plus sérieux.
Ces discussions m’ennuyaient au plus haut point. Je n’y
voyais que vaine rhétorique et tour de passe-passe. Mais je
devais les supporter. Même si tout semblait calme. Bien sûr le
bonhomme ne faisait de mal à personne. Il avait un bon sourire.
Mais n’en usait-il pas un peu trop ? Après tout, les fumeurs de
chanvre ont le même air bonace. De là à supposer qu’ils ont
réponse à tout !
Avisant un marchand de japatis, je finis par succomber. Je
ne sais pas pourquoi les pensées élevées me donnaient une telle
fringale. J’achetai tout ce que je pus, avec le peu d’argent que
j’avais sur moi – dans une telle cohue, on ne saurait être trop
prudent – puis je me rassis pour collationner, sans quitter des
yeux mon client. C’est alors que mon voisin m’adressa la
parole. Je reconnus en lui celui dont je m’étais moqué à mon
arrivée. Il ne semblait pas m’en vouloir.
— La méthode, je la connais, dit-il les yeux brillants. J’ai
déjà assisté à ses sermons.
— Ah… dis-je la bouche pleine et sans marquer d’intérêt,
car j’avais envie de manger tranquille.
— Vous allez voir comme il va vous démontrer tout cela
demain, c’est incomparable !
— Oui ? Je continuai à mastiquer, espérant que mon manque
d’ardeur le découragerait.
— Je vous en parle, parce que son enseignement a
transformé ma vie. Quand je l’ai rencontré, j’étais un homme
fini. Je venais de perdre ma femme et mes enfants. Une
épidémie de choléra. Terrible. Je pensais ne jamais m’en
remettre. Et puis cet homme m’a fait comprendre que la
souffrance n’est pas dans les faits extérieurs, qu’on peut…
Je me levai brusquement. Un bruit suspect m’avait intrigué.
Le Bouddha n’avait pas quitté sa place, en bas de l’estrade.
Les entretiens terminés, il discutait de l’organisation du repas
avec ses disciples. Une courtisane célèbre avait promis
d’envoyer des victuailles pour tous les participants trop pauvres
pour acheter quoique ce soit. Les paniers devaient arriver d’un
instant à l’autre. Le soir, on ne mangerait rien, selon la
coutume, mais on méditerait en commun.
Soudain, interrompant son interlocuteur, le Bouddha se leva.
Il avait entendu la même chose que moi. Pourtant le son était à
67 peine perceptible. On aurait dit une sorte de sifflement. Tendant
l’oreille, il regarda autour de lui. "Il ferait un bon détective",
pensai-je, car à part nous, personne n’avait rien senti. Il y avait
pourtant une différence entre lui et moi. Mon visage était
inquiet. Le sien restait calme. Je compris alors qu’il n’avait pas
menti. Il était vraiment libre de la peur. Cela me fit plus d’effet
que toutes ses paroles. Ses yeux parcoururent rapidement la
foule, les allées, les massifs d’arbres, englobant les détails
comme le ciel englobe les nuages. Mes yeux suivirent le même
parcours, tendus, scrutateurs.
À ce moment-là, sans que je sache pourquoi, il y eut des cris,
un bruit de planches brisées et une cavalcade. La foule hurlante
se mit à courir. Elle fonçait vers nous, prête à nous piétiner,
poursuivie par ce qui de loin ressemblait à un troupeau
d’éléphants furieux.
Lâchant un juron, je courus vers le Bouddha. Des centaines
d’hommes et de femmes tentaient de s’esquiver vers les côtés,
quittes à se repousser mutuellement sous les pieds des animaux
devenus fous. Le sol tremblait. Acculés contre l’estrade adossée
au mur d’enceinte, nous étions perdus. Toute fuite nous était
impossible.
Le Bouddha comprit la situation comme moi. Il fallait faire
face. Tous deux, nous tentâmes de remonter la marée humaine.
Quelle panique ! Il n’y avait plus de maître ni de sermon qui
tienne. Chacun tentait de sauver sa vie. Je n’eus pas le temps de
voir ce que faisaient les disciples du Bouddha. La presse devint
terrible. Je reçus un coup à la tête et m’évanouis.
Quand je rouvris les yeux, un silence surnaturel m’emplit les
oreilles. Je crus être au paradis. Puis, la mémoire me revint, et
j’atterris en enfer. Il y avait eu un attentat, j’avais perdu
connaissance, et pendant ce temps-là, le Bouddha était mort. Ma
mission avait échoué, j’étais déshonoré, ma femme et mes
enfants allaient sombrer dans la misère.
Je me redressai péniblement parmi les lambeaux de ma vie,
sûr d’être mourant. Et là, la scène la plus extraordinaire, qu’il
m’ait jamais été donnée de voir, s’offrit à mes yeux. Ce silence,
ce silence merveilleux n’était pas celui du monde intermédiaire
situé entre deux existences. C’était celui d’un millier d’hommes
médusés.
Le Bouddha était debout !
68 Le Bouddha vivait encore ! Il était là face aux éléphants, et
souriait, la main dressée. On voyait que les animaux furieux
s’étaient arrêtés net, sans comprendre. Leurs petits yeux ronds
comme des billes, cernés de rides concentriques, brillaient
encore d’indignation et de surprise. La paix qui émanait de la
paume ouverte était plus forte qu’eux.
Le Bouddha caressa le chef des éléphants sur la trompe, et
celui-ci tomba à genoux. Je n’avais jamais été témoin de
l’hommage d’une bête, mais c’est bien ce dont il s’agissait. Le
Bouddha murmura quelques paroles dans la grande oreille
déployée, puis il s’écarta et demanda qu’on s’occupe des
blessés. Ananda se précipita, palpa le corps de son maître,
vérifiant qu’il n’avait rien de cassé, puis il éclata en sanglots.
— Allez chercher à boire pour les éléphants, dit le Bouddha.

— Quel miracle ! dit mon voisin, celui dont la famille était
morte du choléra, visiblement heureux de m’avoir retrouvé.
— C’est simplement la maîtrise de soi, dis-je agacé.
— Certes, mais la maîtrise de soi est un miracle.
— Sait-on qui a fait le coup ? Demandai-je.
— Des bruits circulent. Il parait que c’est un certain
Niyadatta, un membre de sa famille, un cousin. Il s’est dénoncé.
Il ne supportait plus d’être dans l’ombre. Il se sentait jaloux de
sa réputation.
— Niyadatta ? Mais c’est lui qui m’a payé pour protéger le
Bouddha !
— Vous… un garde du corps ?
— Je l’avoue… à ma grande honte.
Mon voisin me regarda avec curiosité.
— Il pensait sans doute écarter les soupçons, en vous
engageant lui-même… si vous surviviez… ce qui était peu
probable
— Mais si j’étais mort, personne n’en aurait rien su !
— Votre veuve se serait fait connaître. Elle aurait réclamé
des indemnités.
— Espérons-le !
— Peut-être aussi avait-il du remords et voulait-il saboter en
partie son propre complot… L’être humain est si complexe que
vouloir sans vouloir est des plus courants… Je ne serais pas
surpris que ce gredin finisse par devenir le plus fervent disciple
de son oncle. Vous avez vu les calamars. Ils lâchent leur encre,
69 mais cela les propulse. Ils font un grand bond. Parfois, le mal
doit cracher son venin, avant de devenir le bien.
— Certes, certes… J’étais humilié d’avoir été utilisé, et
pressé d’en finir avec cette conversation qui mettait en lumière
tous mes échecs.
— Et aurai-je la joie de vous revoir demain ? Vous savez, il
doit expliquer la méthode, la méthode qui nous permettra d’être
aussi libres que lui.
— Je ne crois pas à cette méthode, du reste, je ne crois à
rien !
— Mais vous venez d’en avoir la preuve ! Vous avez vu, de
vos yeux vu !
— Peut-être, mais que voulez-vous, la vie m’appelle. Mon
travail est fini. Je n’étais pas venu à ces entretiens par intérêt,
comme vous.
— La vie ?
— Oui, la vie ! Ma femme m’attend. Elle ne m’a pas vu
depuis quinze jours. J’ai quatre enfants à élever, dont deux filles
à doter, mais ce pourrait être pire. Un de mes amis en a quatre,
le pauvre ! La recherche spirituelle n’est pas pour moi, la
sagesse est de l’admettre ! Dans ma prochaine existence
peutêtre…
— Comment, vous ne voulez pas être heureux ? Vous
accomplir en tant qu’homme ! Vous ne voulez même pas
attendre demain, accorder à cette méthode un seul jour !
— Je pars pour Kashi, voilà mon urgence. (En fait, j’aurai
pu m’attarder un peu, mais je préférai le taire).
— Alors si c’est ainsi, dit mon placide compagnon soudain
très en colère, si vous êtes à ce point sans consistance, pas
besoin de chercher plus loin… Niyadatta, à côté de vous, c’est
de la crotte de bique ! L’assassin du Bouddha, c’est vous !
70














La danseuse aux pieds vermillon



La danseuse aux pieds vermillon



Ce soir-là, je suis tombée amoureuse d’une femme aux
doigts de pied vermillon.
Non, ce n’est pas ce que vous croyez.
Cette femme est apparue, elle est sortie de l’ombre, debout,
les mains jointes, puis elle a marché lentement vers moi. Les
grelots de ses chevilles tintaient à chaque pas. Elle s’est arrêtée
et m’a fait face. Elle a joint soigneusement les deux pieds, de
l’orteil au talon, en prenant son temps, comme si c’était très
important, une cérémonie que personne d’autre ne devait voir.
Alors je les ai vus couchés l’un près de l’autre, si puissants, si
calmes. J’ai remarqué leur bout sanglant, et j’ai compris pour la
première fois qu’ils étaient précieux. Tout partait d’eux. Sans
eux pas de danse.
Ensuite d’un seul coup, aussi vite qu’une torche qui
s’enflamme, la danseuse est devenue aussi immense que les
éléments, vaste comme la terre sur laquelle elle s’est figée pour
prendre racine, légère comme le ciel qu’elle a fait naître d’un
cercle entre ses mains, fluide comme l’eau qui s’est mise à
ruisseler de ses hanches, terrifiante comme les éclairs qui sont sortis
de ses yeux, et majestueuse comme le tonnerre né de ses talons,
qui martelaient maintenant frénétiquement le sol, tandis que son
buste impassible, resté dans une autre dimension, appartenait
encore au silence.
Les grelots tintaient. Elle passait d’une fente à l’autre, et
s’immobilisait soudain, le pied en l’air comme la statue d’un
temple, déesse de pierre retenant le temps, avant de redevenir
vivante et de faire naître entre ses doigts la fleur qu’on respire,
l’oiseau qui s’envole, la chevelure qu’on peigne, le miroir qu’on
interroge, délicieuses illusions, sitôt apparues, sitôt détruites.
Sans doute pour être mieux vus, et puisque tout naît du sang,
même chez les déesses, ses doigts aussi étaient teints en
rouges…
Ses doigts !
73 Ah laissez-moi les baiser ! Juste une fois les mettre dans ma
bouche, sucer leurs ongles lisses, les happer comme un
nourrisson affamé tète la main de sa mère. Laissez-moi embrasser ses
pieds magiques ! L’incorporer !
Je redevenais enfant, elle le savait.
Mais le spectacle continuait.
En un clin d’œil, sous l’effet de sa magie, mille personnages
furent convoqués, de la dévote en pleurs à la servante mutine,
de la biche timide au perroquet qui s’échappe et déploie ses
ailes. Ils prirent forme, tous et toutes, pour le Dieu qu’on attend,
pour Krishna ou Shiva, qui se dérobe à sa bien-aimée
languissante, l’obligeant à demander en pleurant de ses nouvelles aux
fleurs, aux animaux, aux passants.
C’est elle, la Femme, me dis-je. La vraie ! Celle dont tout
sort. Celle qui est tendre et colérique, polissonne et séductrice,
coquette et sérieuse.
Mais au moment où je croyais avoir compris, juste à cet
instant, comme pour me contredire, elle devint un homme à la
beauté resplendissante. Répondant à son appel, le Maître de
l’univers apparut, consentant à se révéler dans sa gloire,
radieux, effrayant, sévère, tenant dans ses mains les mondes,
faisant tourner les planètes, réduisant tout à néant, parce qu’il
est lui, le seul vivant.
Comme toute la salle, je retins mon souffle, prise d’une
terreur sacrée, puis avec la danseuse, je devins aussitôt l’amante
qui s’inclinait, montrant combien sa quête avait été longue,
tandis que son cœur se desséchait et que ses larmes coulaient en
longs ruisseaux… Un instant je crus que cette soumission
augurait du pire, mais nous étions en Inde, non parmi les chrétiens,
pour qui les dévotes sont toujours vierges et confites dans le
vinaigre. Bien que fort pieuse, notre danseuse redevint vite
femme et, ayant exprimé sa souffrance, se mit à caresser sans
crainte les bras du dieu, à dessiner sa bouche, à souffler vers lui
son haleine tiède. Il était tout, certes, mais elle n’avait pas peur
de le convier aux jeux de l’amour, comme la bergère enjôle le
simple berger.
De la terreur, je passais au rire, aussi charmée que le Dieu
qu’elle avait fini par démasquer malgré ses camouflages et qui,
conquis par sa ténacité, tentait à présent de saisir sa main tout à
coup fuyante, son ombre pleine de feintes. Elle avait beau
l’avoir cherché pendant des jours, elle possédait le grand art des
74 caprices : puisqu’il la désirait, elle s’esquivait. Heureux de
devenir son esclave, il la poursuivait, lui le grand Dieu, montrant
que désormais, c’était elle la Déesse, la reine de tous les
mondes, et non une simple femme, devant laquelle il se prosternait.
C’est elle, la Grande Mère, me dis-je. La vraie ! Elle, cette
gamine qui saute par-dessus le ruisseau et s’y mire en faisant
cliqueter ses bracelets. Elle, qui se maquille et qui se fait les
yeux. Elle, qui serre sa ceinture et s’enduit d’huile parfumée. La
Régente de l’univers n’est pas convenable. Ce n’est pas une
matrone timide qui surveille les repas. Son rôle n’est pas de
remplir les estomacs. Elle ne rougit pas devant la peau nue. La
bouche en cœur, elle sauve une fourmi. Elle piétine les peuples.
Quand elle a fini de se faire belle – et il y en a des potions et
des fards, des bijoux et des rubans – il la rattrape enfin, à moins
que ce ne soit elle, et sans pudeur, ils s’étreignent. Tout à leur
plaisir, ils virevoltent, tandis que les étoiles pleuvent et que les
marées tourbillonnent. Enlacés, ils tournent et nous tournons
avec eux. Pourtant la danseuse est toujours seule sur scène.
Changeant de forme chaque fois qu’elle nous fait face, elle
donne l’illusion d’un couple. Tantôt d’un sexe, tantôt de l’autre,
elle pivote, pleine d’extase érotique puis de sagesse, emportée
puis détachée, riant et méditant tour à tour, tandis que la
chanteuse qui accompagne les noces divines répète en sanskrit – tu
es Cela, tu es Cela – ainsi que l’explique obligeamment le
programme aux ignorants que nous sommes.

Eblouie, je me retrouve dans la rue.
Dans le métro, le ravissement demeure. Privilège des
grandes villes, les gens qui m’entourent sont vêtus librement, de
toutes les façons possibles, mais toutes me paraissent sans grâce
et aucune n’est libre, les vendeurs de marques en ont fait leur
affaire. Leurs mannequins vénaux nous sourient du haut
d’affiches géantes en susurrant « achetez Y, achetez Z et le
monde est à vous ! ». T-shirt informes couverts de slogans,
baskets molles aux semelles compensées, jeans délavés devenus
presque blancs, jupes courtes trop serrées, complets vestons
désuets, assemblages futuristes, longueurs décalées, ourlets
effilochés, fentes faites au cutter, déchirures, paillettes, fausses
broderies, fausses perles, fausses dentelles : tout m’afflige.
Même les jeunes filles à la peau veloutée sont enlaidies par les
grosses chaussures de marche accompagnant leur robe légère.
75 Je ferme les yeux. Elle danse encore. Au début, elle portait
un sari bleu et vert, mais elle en a changé souvent au cours du
spectacle, révélant chaque fois une autre de ses facettes. En fait
de sari, il s’agissait plutôt d’un pantalon bouffant, serré aux
chevilles, qui donnait l’impression d’être une robe, grâce à une
large ceinture d’une autre couleur et munie d’un pendant. Ce
tissu miroitant possédait mille plis qui s’ouvraient comme une
aile de papillon dès qu’elle ouvrait les jambes. Le pantalon ne
se remarquait que de dos. De face, au moindre mouvement,
l’étrange éventail se déployait, comblant l’espace entre les
cuisses, palpitant de sa vie propre, puis il se rétractait, couleur
disparue sitôt qu’entrevue.
Cette ceinture, quelle trouvaille ! Bougeant comme un
membre supplémentaire, elle soulignait la splendeur de certains pas.
Et que de contrastes elle rendait possibles ! Costume d’eau,
ceinture d’or. Costume de ciel, ceinture jaune. Costume de nuit,
ceinture rouge.
Dans ma mémoire Rama Vaidyanathan danse.
Rama.
Je savoure son nom.
Malgré les bruits du wagon, elle ne disparaît pas. Elle se
moque des téléphones portables. Les baladeurs ne la dérangent
pas.
Celle que j’aime contient toutes les couleurs. Elle réunit les
complémentaires. Son corps recrée l’unité. Sa perfection est
celle du moindre détail. Sur la raie séparant ses cheveux, des
rangs de perle. Sur son front, un diadème. A ses oreilles, des
pendants. A son cou, plusieurs colliers. De tous ces bijoux, elle
n’est pas plus gênée que des clochettes qui cliquètent à ses
chevilles. Dans son dos, tressée de fleurs, une natte épaisse coule
en cascade, et passe par précaution sous sa ceinture.
Taille fine, hanches larges soulignées par le pantalon, seins
ronds sous le caraco, bras minces sortant des manches courtes,
poignets enfantins, mains aux doigts innombrables, doigts
rouges multipliés à l’infini…
Contraste surprenant, malgré la plénitude de son corps,
Rama n’a qu’un petit visage de chat, triangulaire. Ses yeux
immenses sont soulignés au khôl, ses sourcils arqués, ses lèvres
pulpeuses, violemment peintes. Son maquillage est appuyé :
noir, blanc, carmin, mais il ne saurait être vulgaire, car son
costume est plus éclatant encore. Tout là fait contraste, explosion,
76 lumière. Ses traits trop réguliers pourraient sembler froids, si
elle n’était pas obligée de passer d’une mimique à l’autre pour
incarner ses partenaires.
Car elle n’est pas seule, quand elle danse.
Cela, on ne peut y croire. Elle est tout.
Et maintenant elle revient vers nous. Elle traverse la scène à
pas lents, pour saluer. Masque blanc, archétype de l’humanité
aux mains jointes, elle se fige dans une pose qui dure l’éternité.

Les portes claquent. Tirée de mon rêve, je reprends
conscience du wagon qui se vide, des adolescents qui parlent
d’informatique et des acharnés qui lisent en boucle les
nouvelles d’un quotidien gratuit ramassé par terre, nouvelles qu’ils ont
déjà eues ce matin, puis ce soir à la grand-messe du 20h, mais
dont ils ne se lassent pas.
Le métro redémarre en brinqueballant.
Les roues chantent : Tu es cela. Tu es cela !
Comme la chanteuse qui, à la fin, avait répété cette phrase
unique, jouant avec les ornements, utilisant des quarts de ton,
dédoublant les rythmes, prouvant si c’était nécessaire, que la
musique indienne est la seule capable de déployer un univers
sur une échelle de cinq notes.
Tu es Cela !
Vraiment ? Etais-je cette femme séduisante investie de tous
les pouvoirs ? Cette innocente jouant comme une enfant avec
Dieu, mais capable de s’abîmer dans la contemplation des plus
grands mystères ?
La tristesse de ma vie s’accordait mal avec cette vision.
Quant à contempler l’infini…

Sauf pendant le bref passage de l’enfance douée d’une
divine inconscience, mon corps, comme celui de la plupart des
femmes, a toujours été une gêne. S’il est beau, prenant la suite
de l’Eglise, les films aiment en souligner les dangers : je suis
une sorte de vampire femelle, une vamp qui sépare les meilleurs
copains, ruine les familles et pousse les hommes au meurtre. En
un mot, je suis une « bombe » qui fera du dégât, l’incarnation
du sexe sans foi ni loi. S’il est laid ou simplement quelconque,
la société exige qu’il se rende présentable à coup de régimes, de
séances d’aérobic et de chirurgie, afin de rejoindre la première
catégorie, qui n’a pourtant rien d’enviable.
77 Dans les deux cas, le jeu imposé aux femmes pourrait
s’appeler « à tous les coups on perd ».
Quand je me regardais dans une glace, je ne me trouvais ni
belle, ni laide. J’étais terne. Par pure paresse, je mettais toujours
les mêmes vêtements : un jean et un T-shirt noir qui, l’hiver,
devenait un pull à col roulé. Mes cheveux courts étaient bruns,
sans style particulier, mes yeux noisette. Ma silhouette ne
présentait aucun trait saillant. Heureusement, j’étais mince sans
effort. C’était toujours ça, face aux obsessions des marchands
de yaourts incarnant notre époque.
La danse mise à part, ma seule passion était mon métier.
J’étais conseillère d’éducation, ce qui signifie que j’allais, d’une
école à l’autre, pour aider les institutrices en difficulté.
Autrefois, j’avais eu une classe de maternelle. Les enfants faisaient
ma joie, même si tout concourrait à en faire le plus tôt possible
non des adultes, contrairement à ce que disaient les médias,
mais des consommateurs. Pourtant, quand Jérémie, 5 ans,
demandait à ses copains sur son portable : « où vous êtes ? »
(comme s’ils pouvaient être à New York !) j’avais beau me
mettre en colère, les bambins conservaient pour moi tout leur
charme. Leur infantilisme restait amusant, même si les firmes et
leur logo voulaient les rendre aussi puérils que les adultes,
prisonniers de l’engrenage du désir, d’une fringale de biens
inutiles et du culte du plaisir immédiat. Qui, sinon un enfant
aurait refusé d’utiliser l’urinoir sous prétexte qu’il était blanc.
La danse était entrée dans ma vie quand j’avais sept ans,
grâce à des cours subventionnés par la mairie et offerts par mes
parents. Comme beaucoup de gamines, un feuilleton télévisé
m’avait fait croire qu’avec un tutu, des collants et des pointes,
rien n’était plus facile que de devenir une héroïne.
Quand il devint clair que je ne serais pas une étoile –
personne n’y avait cru sauf moi – mon intérêt devint plus avisé.
Abandonnant les cours, je me mis à étudier sérieusement
l’histoire de la danse, la biographie des chorégraphes et celle
des danseuses et des danseurs, dont les photos tapissaient les
murs de ma chambre. Hommes ou femmes, j’en étais
passionnément amoureuse. Contempler leur visage en gros plan, qui
révélait parfois l’effort sous le maquillage, m’émerveiller de la
grâce acrobatique de leurs attitudes, suffisait à me convaincre
que la vie avait une autre dimension, pour certains élus.
78 Je me souviens encore du jour où je découvris la danse
indienne. Je passais devant le musée Guimet, et je ne sais
pourquoi, moi qui m’en étais tenue à la tradition occidentale,
soudain, je fus attirée par une affiche. Les mains jointes, une
femme me regardait fixement, dans son costume rutilant,
semblable à une perruche échappée d’un conte et à une déesse
hautaine consciente de son rang.
La contradiction entre les deux me laissa perplexe. Dans
mon alphabet personnel de la danse, celui de Maurice Béjart,
Mats Ek, Maguy Marin et Pina Bausch, ces images ne
fusionnaient pas. Par chance il restait quelques places. J’entrais.

J’ignore le nom de celle qui dansait ce soir-là, mais je me
souviens avoir senti pour la première fois que la danse ne devait
ni servir à renforcer les privilèges sociaux, en distrayant les
nantis, ni être utilisée par l’artiste pour exprimer sa folie, sa
rébellion et sa souffrance ; son but n’était pas d’inventer le futur
en exorcisant le passé. C’était un rituel religieux hors du temps.
La danse, celle de cette femme seule avec ses musiciens,
cherchait à replacer dans un espace où la création et la destruction
de l’humanité n’étaient que des épisodes parmi d’autres. Les
histoires qu’elle racontait n’étaient pas datées et n’impliquaient
pas des personnages. Elles avaient lieu entre des concepts qui
n’étaient pas de simples idées philosophiques, mais des forces.
Et pour moi, le plus étrange était de voir ces concepts incarnés,
tangibles, ces concepts martelant le sol, prenant la terre à
témoin, remplissant les oreilles et les yeux.
En la voyant danser, je repensais à Maurice Béjart qui
déclarait : « Je ne saurais imaginer qu’un dieu dansant. » De tous les
occidentaux, avec sa « Messe pour le temps présent », c’était lui
qui s’approchait le plus de la cérémonie à laquelle j’étais
conviée. La danseuse était bien la divinité en mouvement. Et ce
soir-là, elle incarnait Kali, qui fait trembler les spectateurs
quand elle brandit son couteau, et les fait fondre quand elle
sourit.
Quant à cette autre phrase prononcée par un autre
chorégraphe dont le nom m’échappe : « la danse est la tentative de
l’homme pour s’arracher à la terre », je la trouvais soudain
mensongère. Les danseurs classiques qui sautaient aussi haut
que possible, se suspendaient en plein vol et semblaient déjouer
les lois de la pesanteur, comme Noureev, ceux qui portaient à
79 bout de bras leurs frêles partenaires semblables à des cygnes
décharnés, comme pour les offrir au ciel, oui, tous ceux-là
pouvaient répondre à cette définition ; mais cette danseuse indienne
ne semblait pas vouloir s’envoler. Elle faisait résonner la terre
pour réveiller sa puissance. Elle lui adressait une sommation.
Elle en tirait la vibration terrible qui donnait de l’énergie à ses
histoires. Telle une plante, elle ne touchait le ciel que grâce à
ses racines.
Pour elle, de toute évidence, « le royaume des cieux » était
ici.
Mais comment ?

Cette représentation fut suivie de beaucoup d’autres. Je
devins assidue aux spectacles du musée Guimet, de la Maison de
l’Inde et du Théâtre des Abbesses, les seuls lieux parisiens qui
programmaient régulièrement du Bharata natyam, du Kathak et
du Kutchipudi. J’achetais des livres sur les moudras, ces
positions des mains qui existent par milliers, et permettent à la
danseuse de mimer les éléments, les objets, les émotions. Il y
avait ainsi la moudra de la lune et celle du soleil, la mudra du
peigne et celle de la fleur, la moudra du don, de l’enseignement
et de la réprimande. À cet égard, le livre de Tara Michael fut
une aide précieuse.
A chaque récital, la magie opéra, me laissant toujours plus
enthousiaste. Pendant plusieurs jours, je vivais dans l’aura d’un
monde parfait : même éplucher les légumes ou remplir des
papiers devenait captivant. Puis je tombais dans ce qui ressemblait
de plus en plus à une dépression.
Ce que j’avais compris grâce à cette danse, c’est qu’un
monde parfait n’était pas un monde où il ne se passait rien : les
personnages incarnés par la danseuse désiraient, pleuraient,
s’inquiétaient, commettaient toutes sortes de sottises. Toutes les
péripéties de la vie avaient leur place, mais elles se déroulaient
sur un autre registre. Au sein de la beauté, elles acquéraient de
la grandeur. Même frivole, la danseuse puisait ses attitudes dans
les profondeurs d’une harmonie qui la dépassait. Ses passions
ne l’empêchaient nullement de suivre des rythmes complexes.
Froidement raisonneuse, elle continuait à incarner malgré elle
une énergie sexuelle irrépressible. En fait, quoi qu’elle fît, elle
ne sortait jamais de la trame du monde. Bon gré, mal gré, elle
80 transmettait sa sagesse. Même sa mort, si elle avait eu lieu sur
scène, aurait fait partie du souffle immortel de la vie.
Aujourd’hui les causes de ma fascination ne me semblent
plus mystérieuses. Ces idées me paraissent évidentes, pourtant
je mis des années à les formuler.
Auparavant, Pina Bausch m’avait prise à partie ; elle m’avait
piétinée pour m’asséner des vérités sur les humains et leur enfer
grotesque. Béjart m’avait transportée et donné des leçons, en
utilisant en voix off des textes sacrés. Les ficelles, bien que
sublimes, se voyaient. Mats Ek m’avait fait rire en
dépoussiérant les grands navets du corps de ballet : Giselle et le Lac des
cygnes. Tout cela était bel et bon. Mais ces sentiments se
manifestaient dans un cadre restreint. Je n’avais découvert
l’Emotion, le Rire et le Transport originels qu’avec la danse
indienne qui, recréant un temple autour d’elle, permettait de
voir les Dieux en chair et en os. Un sacrilège qui donnait le
frisson.
Aimant aussi l’Opéra, j’avais souvent vu dans La Traviata
Violetta devenir une actrice du XXème siècle, Figaro un garçon
de café et Boris Godounov le tyran d’une république bananière.
C’était laid, mais possible. En revanche, jamais Radha n’aurait
pu devenir une vendeuse de prisunic et Krishna un animateur de
radio-crochet. Seul le patrimoine occidental pouvait être altéré.
La danse indienne ne pouvait pas plus sortir de son théâtre
cosmique, qu’abandonner ses costumes de lumière et se décliner
sur un arrière-fond de synthétiseur. Le musée Guimet avait
offert une scène à Rama. Elle en avait fait un sanctuaire.
Et moi ? Aurait-elle la force de me métamorphoser ?

Pesant de tout son poids, il s’agite. Sa sueur commence à
couler sur moi. Depuis plusieurs minutes déjà, je n’essaye plus
de guider son bassin avec le mien pour nous trouver un rythme.
Apparemment ce jeune homme, nourri de films
pornographiques comme la plupart de ses contemporains, croit que plus les
secousses sont rapides plus le plaisir est grand. Demeurant
sourd à mes suggestions, il ébranle toute ma colonne, sans voir
que ses os viennent à la rencontre des miens à la seconde où
j’espérais un creux. Par contre, comme nous nous écartons en
même temps vers l’arrière, son sexe a tendance à glisser hors de
moi, d’où juron ! Quand, ayant compris le problème, je tente de
remonter plus vite vers lui, à chaque fois, il modifie son tempo
81 sans comprendre, si bien que nous sommes à nouveau
désynchronisés. Après plusieurs tentatives, je renonce à initier la
moindre danse commune et je me contente de me protéger, en
retenant à deux mains la poussée de son os iliaque afin qu’il ne
me réduise pas en miettes. Je ne me suis jamais senti aussi
friable !
Han, han, han gémit-il, les yeux fermés, tandis que je le
dévisage avec curiosité, simplement consciente de l’irritation que
me cause un frottement aussi répétitif, sans pause pour ressentir
quoi que ce soit.
Aveugle, avec la persistance d’un train, il fonce vers son
plaisir. Enfin, ce que je suppose être tel. Peu à peu, les
secousses déjà frénétiques s’intensifient, retardant la délivrance par
excès d’impatience. Sa tension est si extrême qu’il ne peut plus
l’accueillir. Je pense qu’il ressemble à un homme qui tenterait
d’attraper une feuille d’automne. Il commence par la chasser,
avec ses grands moulinets, puis, il la broie, au lieu d’attendre
qu’elle se pose tranquillement sur sa paume.
Le plaisir ne s’arrache pas.
Bien qu’il me fasse mal, ayant abandonné toute idée de
jouissance, je lui caresse le dos pour lui dire qu’il suffit de
lâcher prise, mais comme l’effort le rend insensible, il continue à
lutter, jusqu’au moment où il s’affaisse d’un coup, avec un
couinement de souris aussi triste que ridicule. Aussitôt son sexe
se rétracte et sort de moi, ses bras cèdent, ses muscles se
relâchent. D’une seule masse, il s’abat sur ma poitrine. Le souffle
coupé, j’étouffe et je comprends que, si je ne bouge pas au plus
vite, il va s’endormir aussi sec, sans penser une seconde que je
suis encore là.
Avant qu’il ne sombre dans l’inconscience, je dégage avec
peine mon bassin de son étreinte, et prenant appui sur mes
pieds, je me glisse à ses côtés, en me tortillant comme une
anguille.
Hummmm, ronchonne-t-il, puis il commence à ronfloter,
l’air béat.
Me voilà tranquille pour une petite demi-heure. Enfin, à peu
près. C’est la norme.
L’odeur de notre transpiration et celle du sperme chauffé
sous les draps me montent puissamment aux narines. Etrange
mais pas désagréable, ce parfum me rassure. Sans doute parce
qu’il ramène aux souvenirs enfouis dans l’humus de la
préhis82 toire. Evoquant la pérennité de la race, il distille en moi un
sentiment de victoire : Hourrah, nous avons survécu aux déluges !
Nous procréons, nous ne mourrons pas ! Bien que je prenne
consciencieusement la pilule, aujourd’hui comme il y a des
millénaires, je m’installe dans sa tiédeur première.
Son grand corps chaud fait un S contre lequel je me love,
calant la poitrine contre son dos.
Deux petites cuillers dans un tiroir.
Couchée ainsi, tandis qu’il dort, il y a quelque douceur dans
ce moment que je vole à je ne sais quoi. La solitude, peut-être.
La tristesse, sans aucun doute. Mais quelle consolation
minable ! Quel prix exorbitant à payer pour un peu de chaleur
animale ! Si tu voulais te réchauffer, pourquoi ne pas
simplement allumer le radiateur et te serrer contre ta bouillotte ?
Doistu vraiment risquer un mauvais coup ? Le sida ?
Qu’attendre d’un type que tu ramènes chez toi après une
simple rencontre en boite. Même s’il est beau, avec son teint
bistre et ses boucles noires, suggérant une origine maghrébine.
Tu croyais qu’il allait t’emmener au septième ciel ? Tenter de
savoir qui tu es ?
Mais il était saoul, ma vieille ! Il avait bu, des litres de bière.
Tu les as vues. Toi aussi, tu étais pétée, mais juste un peu. Parce
que ton idée, en entrant dans ce lieu, ce n’était pas de t’oublier
dans l’alcool, mais de trouver un mec à peu près passable, pour
la nuit.
Qu’est-ce que tu espérais ? Hein ?
Tu crois que la danse, ça vient comme ça ?

Sur la scène jonchée de fleurs, le danseur s’approche de la
danseuse et lui saisit le bras. Il la jette contre le mur et repart
sans la regarder, tandis qu’elle s’écrase et s’affale pour former
une sorte de tas. Elle secoue la tête, se redresse péniblement et
marche vers lui.
La danseuse s’approche du danseur et lui saisit le bras. Elle
le jette contre le mur et repart sans le regarder tandis qu’il
s’écrase et s’affale pour former une sorte de tas. Il secoue la
tête, se redresse péniblement et marche vers elle.
Le danseur s’approche de la danseuse et lui saisit le bras. Il
la jette contre le mur…
Et ainsi de suite, ad nauseam.
83 Est-ce que c’est vraiment un des spectacles de Pina Bausch
ou est-ce que je l’ai inventé, en amalgamant plusieurs de mes
souvenirs ? En tout cas, c’est bien son style : montrer l’horreur
des relations dont on ne peut ni trouver comment les vivre dans
la plénitude, ni s’affranchir.
Ou tout au moins ce qu’elle en voit.
Au bout de la vingtième empoignade, j’étais sortie. Je ne
supportais plus le bruit mat des corps percutant la paroi, les pas
de plus en plus chancelants, la manière dont ni l’un ni l’autre ne
voulait cesser de souffrir.
Je n’avais jamais beaucoup aimé Pina Bausch. Beaucoup de
gens disent que c’est une immense chorégraphe, la seule à avoir
le courage de montrer ce qu’il y a au fond de l’être humain : la
folie et la douleur.
Mais est-ce bien cela le fond ?
Quelque chose en moi s’était révulsé, et pourtant, je ne suis
pas vraiment quelqu’un de joyeux. Je ne pense pas être une
innocente béate, encore moins une optimiste. Je suis plutôt
déprimée. Comme je l’ai déjà dit, ma vie est celle d’une automate
qui accomplit tous les gestes sans éclat, à peu près bien, qui se
maintient juste à flot dans son travail, tient son appartement
presque propre, établit avec les gens des relations qui ne sont
pas de toute confiance, sans être totalement paranoïaques.
Je suis une désabusée ordinaire. Mais elle, Pina ?
« Elle passe les bornes. Oui, elle passe les bornes »,
m’étaisje dit tandis que je traversais le hall du théâtre pour regagner la
place du Châtelet. Voir les danseurs et les danseuses acharnés à
se détruire ne m’avait fait aucun bien. Au bout d’un moment,
mon corps s’était révulsé, comme si c’était lui qui s’écrasait
contre le mur.
Sans tenir compte des « rasseyez-vous » et des « chut »,
j’étais sortie. Une fois à l’air libre, dans la rue, je n’étais plus
simplement déprimée, j’étais désespérée, comme si on m’avait
rouée de coups. M’étais-je rapprochée de mon vrai moi ? C’est
ce que disaient les intellectuels qui savent de quoi ils parlent. Le
lendemain, les critiques avaient écrit que Pina Bausch dévoilait
notre l’essence.
Je voulais bien les croire. Cependant quand j’échangeais
l’ennui pour le désespoir, je n’avais pas l’impression d’être plus
vraie.
Une chape de plomb tombait sur mes épaules.
84 Avant, je n’étais pas moi. Après, je l’étais encore moins.
J’étais vraiment perdue.

Il ouvre les yeux et se retourne vers moi péniblement, en
arrachant la moitié de la couverture. Il a un instant d’incrédulité,
puis la mémoire semble lui revenir.
— Tu pensais à quoi, là ?
— A Pina Bausch.
— Connais pas…
Il a encore la bouche pâteuse.
— C’est une danseuse. Classique, si on peut dire. Enfin,
issue de…
— Pas mon genre !
— Je m’en serais doutée. Encore que…
— Quoi ?
— Il ne faut présumer de rien. On a toujours des surprises.
— Moi, c’est dans la rue, ma danse.
— Je sais.
— Ah bon ?
— Y a qu’à voir tes muscles. Ça, c’est un corps travaillé. De
partout. (Sauf sexuellement, mais ça, je le garde pour moi)
Il a l’habitude qu’on l’admire, et doit se regarder pas mal
dans le miroir pour voir l’évolution de ses pectoraux, de ses
mollets, et du reste, mais il fait comme si le compliment ne le
touchait pas.
— Et toi c’est quoi, ton style ?
— Pointes et tutu. Avant. Et maintenant rien, juste les boites.
Je bouge un peu, quoi.

Que mes muscles soient longs et durs ne lui a évidemment
pas échappé. Bien que j’aie arrêté la barre, j’ai toujours la
maigreur des danseuses classiques, leur port de tête, leur dos figé, et
si je ne me contrôle pas, leurs pieds en canard.
Il rigole.
— Un tutu ? Ça existe encore ces trucs-là ?
— Oui, mais maintenant, on ne s’en sert que quand reprend
les ballets traditionnels du répertoire dans le style de leur
époque. Sinon, les danseurs portent des justaucorps qui les moulent
complètement, des collants, des T-shirts… Ils sont pieds nus ou
en baskets. Parfois même, dernière tendance, à poil.
— Et un tutu, t’en as un ?
85 — J’ai dû le garder, je crois. Taille douze ans. Trop petit
maintenant.
— Trop cool. Tu me le sortiras ?
— Si ça t’amuse.
— Et du café tu en as ?
— Je ne bois que du thé, mais il doit y avoir un vieux bocal
de nescafé quelque part, pour les invités.
— Je l’aime noir, avec beaucoup de sucre.
Devant sa fatuité – il n’y a pas une once de doute dans sa
tête – j’ai envie de dire : Parce que tu crois que je vais te
l’apporter au lit ? Mais je me retiens. Les enfants, les
adolescents et les jeunes hommes d’aujourd’hui, (enfin, ceux que j’ai
croisés) sont si sûrs de leur droit à voir leurs aînés comme les
serviteurs de l’hôtel-monde dont ils sont les héritiers, qu’il est
difficile de protester.
J’ai beau avoir vingt-huit ans et lui dix-sept au plus, pour lui,
j’appartiens d’emblée à la caste des servantes. Pourtant, la
lâcheté qui me fait endosser ce rôle, sans oser m’en extraire, n’a
rien de singulier. Les parents des enfants que je suis censée
éduquer se font, eux aussi, rabrouer par leur progéniture quand
ils n’ont pas acheté la bonne marque de biscuits et le dernier
portable, celui qui permet de se parler d’un bout à l’autre de la
cour !
Tout en me justifiant ainsi, méprisable à mes propres yeux,
je sors du lit chaud pour aller fouiller dans le placard. Sur la
table de la cuisine, je place un petit-déjeuner roboratif : pain,
beurre, confiture, miel, yaourts, muesli, jus d’orange, fruits
secs, et même fromage. J’apporte aussi une casserole d’eau
chaude, et ma théière.
— C’est prêt !
Toujours honteuse de ma colère rentrée, je tente de la
camoufler sous un ton faussement enjoué.
— Tu ne me l’apportes pas ?
Je lève les yeux au ciel, et cette fois, je trouve une réplique
plutôt sotte mais une réplique quand même :
— Non, c’est interdit par la copropriété. Ils en ont parlé lors
de la dernière assemblée.
— T’es ouf !
— Bouge-toi, ça va refroidir !

86 Pendant le petit-déjeuner, tout en contemplant l’appétit de ce
superbe animal, je m’étonne de voir un tel spectacle dans ma
cuisine. Après avoir avalé cinq tartines, malgré l’abondance
inhabituelle, il trouve le moyen de demander :
— Et des chocapics, t’en as pas ?
— Non désolée. Je croyais que c’était pour les bébés. T’es
pas qu’un peu pour la société de consommation, toi !
Bonne pâte, il rit :
— Mais non. Je suis pas dupe. Ils m’auront pas !
— C’est qui, ils ?
— Ceux qui veulent qu’on fasse tout comme tout le monde.
— Parce que manger des chocapics, c’est pas manger
comme tout le monde ?
— T’es nulle ! Si ça me fait plaisir à moi, je suis libre non ?
— C’est ce qu’ils arrivent à te faire croire ! Mais ce plaisir,
il te vient d’où ? De leurs bureaux d’études, crois-moi ! Des
milliards de publicité dépensés en spots télé. C’est pas ton
plaisir, c’est le-leur ! Et surtout, c’est ton blé !
— T’es pas drôle toi !
— Non, juste logique. Et j’aime bien aller jusqu’au bout des
choses. J’aime pas qu’on me roule dans la farine, en me faisant
croire que c’est ce que je voulais ! Enfin, pas là !
Il rit encore. Visiblement sa vie n’est pas aussi compliquée
que la mienne. Il est sûr d’être lui et d’être libre, pas moi.
— Et moi, j’aime bien prendre la vie du bon côté. Et pour
moi, la vie, c’est la danse… Le boulot, les meufs, l’argent, tout
ça, c’est secondaire !
— J’avais cru deviner.
— Qu’est-ce que tu veux faire avec une meuf, de toute
façon, sinon la baiser ? Et c’est fait non ? Alors que la danse…
Il pourrait être odieux, mais il ne l’est pas. Malgré le
discours macho, qui lui semble naturel, « sans vouloir offenser
personne », malgré la rhétorique sous-jacente du : « nous, on
n’aura pas de boulot, on est né pour le chômage, alors autant
s’éclater », il y a en lui une forme de candeur. Cela doit venir de
sa forme, de sa santé insolente, de la manière dont chacune de
ses cellules pétille, comme si elle allait sauter hors de son
maillot à la première occasion. Il y a vraiment une joie du corps qui
se dégage de lui. Il y a aussi sa spontanéité dans la parole – qui
pour être l’absence d’une réflexion suivie – vaut mieux que
87 l’hypocrisie des gens plus instruits. Quoi qu’il dise, il est brut
de décoffrage, sans calculs.
Il lève les bras et, tout en restant assis, exécute plusieurs
mouvements d’une beauté saisissante dont la rapidité
m’époustoufle.
— La danse, c’est tout !
Il se remet à mastiquer.
— A ton âge moi aussi, je pensais ça ! Pas à propos de la
même danse, bien sûr, mais pareil, quoi !
Ayant compris son style, je prends garde de ne faire que des
phrases hachées et d’éviter les développements du genre : moi
aussi jadis, la danse m’a envoûtée, mais elle n’a pas pu remplir
ma vie, parce que…
Parce que quoi ?
Parce que je n’étais pas assez douée ?
Parce qu’il fallait gagner ma vie ?
Mais j’aime mon métier ! Je suis heureuse – autant qu’on
peut l’être avec mon caractère – de retrouver les enfants le
matin.
Parce que ma vie a quelque chose d’incomplet, que je ne
m’explique pas, et que tu ne peux pas saisir ?
Parce que pour toi, les seuls problèmes sont des problèmes
concrets, comme les objets qu’on peut acheter, le nombre de
CD qu’on peut copier, le chômage.
Est-ce que je te noircis ? Est-ce que c’est simplement ton
langage qui rend fruste ta pensée ? Suis-je dans l’insulte,
l’intolérance ? Mais je le suis tout autant avec moi-même !
— Quand je danse, je pense à rien ! Et ça, c’est super !
— Et tu fais quoi, comme danse ? Où ?
— Oh dans plein d’endroits…
Je devine qu’il n’est pas chaud pour me le dire. Il croit
peutêtre que je risque de le harceler sexuellement, moi, une
« vieille » en chaleur, et qu’il perdra la face devant ses copains.
— J’ai pas besoin qu’on recouche ensemble, crétin ! Je suis
allée dans cette boite AUSSI pour voir des gens qui font des
trucs pas mal, figure-toi ! Je suis seule, d’accord, mais tu m’as
plu surtout parce que tu dansais bien ! Mes questions, là, c’est
sur la danse ! Pas sur toi ! Toi et ta bite, je m’en fous, tu
comprends !
Il est un peu interloqué.
— Ca va, ça va ! C’est juste que…
88 — Et on n’a pas mis de préservatif, je te signale.
— Je sais !
— De vrais dingues ! Mais bon, supposons que tu n’aies
rien ! Moi, je suis clean, en tout cas.
— Laisse béton ! J’y pense déjà plus ! Et les préservatifs,
généralement, ça me gave.
— Moi aussi, mais d’habitude… quand je sors avec des
mecs, c’est pas comme ça. D’habitude, je suis prudente. Mais
bon, comme tu dis…
— Te prends pas la tête…
— Voilà…
Il se ressert du café.
— Alors, c’est quoi ta danse ?
— Toutes sortes. Des trucs que tu connais pas.
— Et tu tournes à la verticale sur ta tête ?
— La question !
— Pourquoi ?
— Ca c’est le B.A. BA, c’est vieux comme tout. Non, moi et
mes copains, on invente des trucs, tout le temps.
— Et vous vous retrouvez où ?
— T’es accro toi, comme fille !
— Si tu crois que je bave devant tes biceps ! Enfin si, je
bave devant eux, tes pectoraux, tes jambes, tes hanches et le
reste ! Mais c’est pas tout, justement !
— C’était pas bien… Il hésite avec un soupçon de
puritanisme étonnant, à moins que ce ne soit la surprise de poser une
question aussi nouvelle pour un jeune mâle en pleine vigueur,
comme lui.
— C’est simplement maintenant que tu demandes ?
Ma fermeté m’étonne. Peut-être est-ce que je commence à
sentir que je n’ai devant moi qu’un adversaire de chiffon, dont
la plupart des remarques sont des réflexes, des attitudes
conditionnées qu’il s’étonne d’entendre contester, mais qu’il est prêt
à remettre en cause.
— T’aimes pas baiser ?
— Ben, comme ça, non, pas vraiment ! Pour un mec, c’est
toujours plus ou moins un plaisir, je suppose… Ca n’oscille pas
entre « merveilleux et abominable » La fourchette n’est pas la
même que pour une femme, tu comprends !
— Et ?
89 — Bof, rien… Plutôt genre désagréable… sans plus… A la
fin, tu as failli m’étouffer…
Silence intrigué.
Il n’a sans doute pas l’habitude qu’on lui parle de ça. Le
sexe a toujours été codifié. Même aujourd’hui, il n’est pas vrai.
Il y a les lois tacites, les modes. A chaque époque sa façon
d’aborder le sujet par le déni, le silence, la honte, l’allusion, la
grossièreté, la gauloiserie, le comique troupier. Les dernières
tendances conjuguent l’illusion de tout savoir et le manque
d’égards. La brutalité revient en force. Les jeunes hommes qui
doutent d’eux malmènent et injurient. Ils prétendent que les
filles aiment ça !
En voyant son air surpris, je devine que ses partenaires
subissent cette nouvelle version de la virilité en pensant « normal,
c’est comme ça ! ». Elles se considèrent sans doute comme des
objets sexuels et des potiches, malgré leurs airs d’affranchies.
Mais j’appartiens à la génération précédente, je suis de celles
qui ont dit « non » et auxquelles on ne fait pas croire que tout
est acquis.
J’enfonce le clou :
— Ecoute, je m’en tape. Je n’ai pas l’intention de te suivre à
la trace pour te remettre dans mon lit ! Je veux juste comprendre
pour la danse. Je l’aime autant que toi, tu comprends !
— Oh là là ! T’es toute petite, mais t’es pas facile !
— Tu savais pas ? Les danseuses ont l’air fragiles, mais elles
sont super coriaces.
— J’ai pas l’habitude qu’on me dise des choses pareilles.
— C’est parce que tu ne sors pas avec des vioques.
— T’es pas une vioque. T’es même plutôt bien. Jolie, je
veux dire…
— Passons
— Moi aussi j’ai trouvé que tu dansais bien, dans cette boite.
C’était très perso. Peut-être avec des restes classiques,
maintenant que tu le dis, mais ça m’a plu, oui.
— Bon alors tu me le dis ou pas ? Tu t’entraînes où ?
— De toute façon, y’a jamais de meufs dans notre groupe.
— Tu m’étonnes ! Après trois mille ans de connerie
généralisée, on essaye enfin d’éduquer les filles autant que les garçons,
de leur donner les mêmes droits… enfin, chez nous, parce
qu’ailleurs, c’est encore l’âge de pierre… et vous les mecs, vous
faites tout pour que ça foire. Partout, les filles se remettent avec
90 les filles, les garçons avec les garçons. Et pourquoi, hein ? Parce
que les filles, vous les emmerdez ! Vous êtes des lourds ! Et ne
viens pas me dire que c’est Allah, ou je ne sais quoi, c’est
général ! Même chez les chrétiens bon teint, c’est le même topo ! Et
il a toutes ces firmes, tous ces journaux qui font leur beurre en
enterrant en douce le féminisme, en s’arrangeant pour que le
mot devienne une injure ! Alors moi, maintenant, pour défendre
les femmes battues, mariées de force, couverte d’un tchador,
exploitées à la maison et au travail, je dis quoi ? Syndicaliste,
c’est bien, humaniste, c’est bien, écologiste, c’est bien,
socialiste, c’est bien… mais féministe, hein ? C’est affreux ! Ça fait
peur ! Le mot féministe, il est définitivement grillé ! Il sent la
furie, la vieille fille aigrie. On ne peut même plus être féministe
et normale ! Donc on la ferme !
— T’as pas l’air !
— Si je t’assure. Même moi, j’hésite. Quand je parle de la
violence, des images pornos dégradantes, des salaires, j’ai
qu’une seule trouille, c’est qu’on m’appelle féministe… Ça
voudrait dire que je suis une tarée ! Mais il n’y a rien d’autre…
rien d’autre. Et c’est la merde… parce que sans mot on peut
rien faire. On est foutu !
— T’es pas féministe alors ?
— Qu’est-ce que je pourrais dire ? Vu ce que tu mets
derrière, évidemment non ! Non je suis pas une intello moche,
tarée, pas baisable, détestant les hommes et les enfants ! Mais
quoi d’autre… Rien… sauf antisexiste, peut-être… oui, ce serait
pas mal, peut-être… dire : je suis une antisexiste… faudrait que
j’y pense… t’en dis quoi ?
— Je vois pas bien… T’en fais toute une histoire. Y a rien
de grave !
— Oh mais si ! C’est toute la vie ! Et derrière tout ça, tu
peux être sûr, il y a une grosse campagne de marketing pour
formater les futurs super-putes et super-Tarzans. Comme ça,
aux filles, on peut leur vendre la trousse de maquillage, le string
et la lingerie sexy, dès l’âge de cinq ans, et aux garçons les jeux
vidéo, le ballon de foot et l’appareil de muscu. Ca fait double
marché, tu comprends ! Et puis après, on peut aussi inonder le
monde avec des séries à la con, pour dire qu’une vraie femme,
c’est une accro du shopping avec des talons aiguilles et un petit
pois dans le cerveau… Quant au mec, il cogne ! Il a toujours un
flingue à la main ! Tu parles d’un modèle ! Mais ça marche :
91 j’appelle ça les techniques de pointe au service de la
préhistoire !
— Pourquoi tu dis ça ?
— Parce que c’est vrai ! Je le vois tous les jours, si toi ça
t’échappe. Et ça me rend folle ! Même pendant la récréation,
chez les petits, les garçons se bousculent en hurlant au milieu de
la cour et les filles en train de jouer tranquillement à de vrais
jeux sont repoussées vers les bords… Mes collègues disent :
« tu as vu, déjà les hormones » Les hormones mon œil ! La
semaine dernière, j’en ai pris une en train de secouer une petite
fille qui avait osé donner un coup au garçon qui l’embêtait. Elle
criait : « une petite fille ça ne tape pas ! C’est très vilain ! » et
t’en fais pas, en filigrane, le petit garçon, il a très bien entendu
lui, qu’il pouvait taper et que c’était plutôt bien vu…
— T’exagères ! Je peux pas le croire !
— Vous les méprisez pas, les meufs ? Vous voulez pas les
écarter ?
— Tu voudrais quand même pas qu’on fasse comme les
danseurs classiques… qu’on les porte au-dessus de nos têtes et
qu’on gambade autour d’elles ? La danse, c’est normal qu’on
fasse ça entre nous.
— Vraiment ?
— Oui, c’est autre chose, je te dis ! Ça ne se compare pas !
— Tout est toujours autre chose, une soi-disant exception :
le foot, la finance, les cantines, les crèches, l’Assemblée
Nationale… Mais tous les modèles sont imposés. Toutes les
représentations. Tu crois que c’est toi qui les inventes. Tu crois
que t’as décidé tout seul que le hip-hop c’était un truc de mec ?
— Je comprends pas…
— Je vois bien… alors tant pis pour toi, et tant mieux pour
ceux qui en profitent ! Attendons la prochaine guerre ! La
guerre, c’est pour les mecs, non ? C’est viril, t’es pas d’accord ?
C’est le sommet de ce système ! Et pourquoi tu le vois pas que
tu vas te faire baiser dans les grandes largeurs ? Et que les filles
comme moi, à leur façon, elles t’aident ? Elles te disent : pauvre
con, te fais pas avoir ! Si on n’est pas à la cuisine, y pas de
raison que tu sois au canon !
— Personne profite de moi ! Je fais que ce que je veux, tu
m’emmerdes !
— T’as bien de la chance, parce que moi pas ! La liberté, ça
ne tombe pas du ciel. Faut d’abord déjouer les pièges.
92 — T’es vraiment en colère ! J’ai jamais vu ça !
— Pas toi ? T’as pas la haine, comme tu dis ? Mais moi,
j’aime pas frapper où on me dit… Toi, tu penses que tu dois
frapper les flics et cracher sur les filles… enfin dis-moi si je me
trompe… Moi, ça change tout le temps ! J’arrête pas de
chercher ! Parce que le paysage est plutôt brouillé… Y a que des
diversions ! Ça pour ça ! Mais c’est comme avec toi.
Aujourd’hui je vide mon sac, et peut-être demain je serai muette !
T’es là, j’en profite.
— Vas-y, si ça t’amuse ! Je m’en bas l’œil !
Il finit son café. Placidement.
Comme c’est étrange, Tony est un calme ! Quelque chose en
lui qui ne se laisse jamais démonter. Peut-être sa santé !
Je commence à débarrasser la table de la cuisine. Il me
regarde sans esquisser un geste.
— Alors, c’est où que tu danses ?
Il a un sourire polisson.
— Cours toujours !
Son air est si jovial que j’éclate de rire. Comment résister à
un tel contentement, même s’il n’est que l’élan moqueur du
torrent dévalant la pente.
— Ecoute, tu sais quoi ? Sors ton tutu, j’ai une idée
flambante.
Deux minutes plus tard, dans la cour de l’immeuble, cachés
par les poubelles, délicieusement fautifs, nous contemplons un
tas de tulle rose qui se tord dans les flammes.
Heureusement c’est dimanche, la loge de la concierge est
fermée.
Il a raison, c’est « super beau ».
93


La grande fugue



Sur Arte, ce soir, il y a un reportage sur Maguy Marin. J’ai
toujours aimé son travail et pour voir son ballet Umwelt, je me
suis même rendue spécialement à Lyon. Elle y dirige un centre
de chorégraphie, dans le quartier défavorisé de Rieux, où il lui a
fallu plusieurs années pour se faire accepter par des immigrés
venus du monde entier, peu habitués à la danse et aux
recherches contemporaines.
Son école est un grand chalet de bois, qui pourrait combler
les rêves d’un écologiste, avec son espace central rempli de
lumière et son dépouillement de cathédrale du vide.
L’émission repasse quelques extraits d’Umwelt, justement.
En les revoyant, je me souviens du désespoir – le désespoir de
l’ordinaire – que cette œuvre avait suscité en moi. Elle était
constituée d’une succession de silhouettes entraperçues entre les
murs d’un grand ensemble, d’une file d’ombres n’esquissant
que quelques pas, à deux ou trois, l’une prenant un chapeau,
l’autre un journal, ou un aspirateur, chacune commençant une
action terminée par les autres, sans qu’elle le sache. Comme
dans la vie, ou plutôt comme dans les rêves qui en savent
davantage, le premier danseur prenait une pomme, le deuxième la
croquait et le troisième jetait le trognon.
Preuves des lois de l’écologie qui disent « si tu manges, je
dois m’occuper des ordures », ou symbole des
conditionnements transmis, les objets semblaient passer de main en main,
possédant plus de vie que les fantômes qui les tenaient.
L’humanité était fugace.
Les costumes – tous des vêtements ordinaires – bougeaient
sous le souffle d’énormes ventilateurs. La musique lancinante
se bornait à quelques accords donnant l’impression que tout se
passait au loin, au-delà des mers. Du reste, un immense espace
s’étendait entre le décor et les spectateurs, créant une distance
étrange. Il n’y avait apparemment rien de difficile dans cette
95 chorégraphie, pourtant les danseurs, qui bougeaient en aveugle
entre les cloisons, avaient dû s’entraîner à prendre au bon
moment leur accessoire, à synchroniser leur entrée sur scène, leurs
quelques pas et leur disparition. Un véritable travail
mathématique sous-tendait leurs déplacements, qui se succédaient sans
pause et sans but.
A première vue, cette œuvre n’avait rien de pathétique. Dans
un immeuble moderne comme tous les autres, composé de
couloirs et d’appartements contigus, des êtres humains répétaient
les mêmes gestes avec les mêmes envies de manger, de bercer
leur bébé, de se disputer, de se caresser. Ils se hâtaient de la
même façon pour s’habiller, sortir en ville, rentrer se coucher.
Seuls nous, les spectateurs, avions une vision complète de leur
univers tissé de ressemblances et de répétitions. Nous étions le
dieu inconnu, lointain, qui sait tout et ne fait rien.
Au bout de quelques minutes, je me sentis accablée.
Etait-ce vraiment cela, l’existence ? Ce ballet de lucioles
aveugles qui ne battaient des ailes que quelques secondes ?
Malgré moi, mes larmes se mirent à couler. C’est bizarre,
l’art me fait toujours cet effet. Il m’émeut plus que mon propre
sort. Pourtant, autour de moi, beaucoup de gens scandalisés se
levaient en criant : « vive le ballet ! » Ils avaient dû voir
cassenoisette à Noël, à la télé, entre la dinde et la bûche, et pour eux
la danse, c’était encore ça. Ça ou rien. Furieux, ils
commençaient à casser les sièges. Ils n’en avaient pas pour leur argent.
Je suis sortie sans bruit. Dehors, j’ai respiré un bon coup. Et
je me suis dit, une fois de plus, que la vie n’était pas si simple.
Pas parce que cette vision d’un monde de HLM était fausse.
Elle était réaliste. Mais parce que l’autre membre de l’équation
demeurait mystérieux. En dehors de cette salle, qui était le
spectateur ? Où trouver cette présence lointaine ? Cette intelligence
originelle sans laquelle rien n’aurait pu exister ?
Est-ce que Maguy Marin le savait ?
Pas sûr !
A mon avis, elle s’était contentée d’aiguillonner la bête et de
partir en riant !
La vache !

Au moment où ces souvenirs me reviennent, on frappe à la
porte.
96 — Qui est-ce ?
— Moi !
Je reconnais tout de suite sa voix.
— Moi ? Tout le monde s’appelle comme ça !
— Tony
J’ouvre la porte.
— Tu me déranges. A la télé, juste là, il y a un reportage sur
Maguy Marin, et c’est une danseuse super.
Sans attendre mon invitation, il pousse le battant :
— De la danse ? Génial !

Il me rejoint sur les coussins posés à même le tapis. La télé
est par terre.
— T’as pas de canapé ?
— Non, l’appart est trop petit. Et j’aime pas les meubles…
Chut !

C’est le passage où sept ou huit danseuses pieds nus,
habillées de robes rouges incarnent « la grande fugue » de
Beethoven. Cette fois, la musique possède une vitalité que rien
n’arrête. Les fugues, c’est cela, un mouvement qui défie la
mort. Les voix se poursuivent – comme le font à présent les
danseuses – toujours semblables et toujours décalées. Le
mouvement est perpétuel. Si une voix arrive au bout de sa mélodie
et s’arrête, la suivante continue, pendant que la première
reprend au début.
A l’écoute de ce morceau, je comprends pourquoi les
éditeurs de Beethoven ont refusé de le publier. Il était trop tendu
pour terminer agréablement un quatuor. Beethoven en a fait une
œuvre à part entière.
Au début, les danseuses fuient en ligne, comme des
flammèches qui aveuglent la rétine, des gouttes de sang dans une artère.
Elles se contentent d’ébaucher des gestes minuscules, les bras
serrés contre le corps, de tressauter et de rebondir comme de
petits ressorts. On sent qu’elles sont prisonnières d’obsessions
mesquines, d’impulsions ridicules. Mais elles ont beau lutter
pour se retenir, au bout d’un moment, l’énergie leur échappe,
s’amplifie et finit par exploser dans une suite de mouvements
incontrôlés. Alors les bras tournoient comme des sémaphores,
les mains s’envolent et s’ouvrent à la folie, suivies par les pieds,
97 les épaules et les torses. Le carcan a craqué. On sort de
l’impasse. On respire.
Maintenant, les danseuses peuvent se poursuivre en toute
liberté. Leurs rangées se chevauchent, comme les voix de la
partition. Elles se dépassent et font soudain demi-tour. On croit
qu’elles vont se heurter, mais elles s’évitent. Pourtant la
captivité a laissé des traces : au moment où elles vont s’envoler, elles
tombent et se recroquevillent. Au moment où elles trouvent un
accord, elles se dispersent. Si elles se copient dans une
harmonie parfaite, il y en a toujours une qui s’égare. Si elles exultent,
la dernière tombe à genoux.
Heureusement, rien n’est perdu. L’esseulée devient le
nouveau modèle. Celui qu’on n’attendait pas. Finalement, toutes
disparaissent dans un tourbillon rouge. Comme la vie.

Je suis sonnée. A côté de moi, Tony est cloué au poste.
Je sens son corps qui se tend et se détend avec celui des
danseuses. A son insu, il est entré en résonance. Mon cerveau lui
aussi doit être en train d’envoyer les messages qui permettent de
sauter et d’atterrir. Bien qu’immobile, je suis une suite de
micromouvements. Lesquels parmi nous ne dansent pas quand les
autres dansent ?

C’est peut-être ça, le sens : une danse cachée. Un
mouvement unique, invisible, qui se propagerait à tous, et que seules
les mouches, par exemple, pourraient voir, puisque leur œil
capte des images nettes à une vitesse qui nous échappe. Pas
étonnant qu’il soit si difficile de les attraper. Pour elles nos
doigts sont des camions poussifs.
A mon avis, c’est avec ma peau que je les capte, les
micromouvements.

La « grande fugue » terminée, Maguy Marin explique
pourquoi elle a fait cette pièce, très dansée, alors que ses recherches
la portaient vers une expression plus théâtrale. On y sent encore
l’influence des années passées à l’école Mudra de Maurice
Béjart. « Pour moi, cette fugue est vitale. Vitale », répète-t-elle,
tandis que son visage rond pétille de malice, encadré par deux
nattes à peine plus longues que des couettes. Avec ses yeux
bridés comme ceux de la chanteuse Björk. Elle ressemble plus à
98 un troll et à une shaman lapone qu’à une danseuse. Non ça ne la
gêne pas, ces deux nattes rachitiques tenues par des élastiques.
C’est une vieille petite fille, sans âge. Et visiblement l’argent et
la célébrité aussi, elle s’en moque. Il est clair qu’elle peut aller
chez le coiffeur. Acheter autre chose que des élastiques.
Je dis :
— J’aime ça !
Il comprend tout de suite :
— Quoi ? Les élastiques ?
— Oui.
— Trop cool…
Qu’est-ce qui nous a pris de remettre ça ? Je m’étais pourtant
juré que je ne recoucherais jamais avec lui. Mais sans un mot, il
m’a poussée vers le lit. Et à moitié par curiosité, à moitié par
faiblesse, je me suis dit : on verra bien…
Peut-être qu’il a été piqué dans sa fierté masculine, qu’il
veut me prouver qu’il peut me donner du plaisir quand il n’est
pas ivre ? Peut-être qu’il est juste curieux, comme moi… Ou
qu’il n’a rien d’autre à faire ? Ou qu’il a besoin de se détendre ?
Ou qu’il me désire un peu ?
Les pensées tournent dans ma tête, affreuses, ou plutôt non,
banales, molles. Je suis comme l’héroïne d’un roman branché,
de celles qui attendent que le feu d’artifice commence tout seul.
Qu’une heureuse surprise de la vie ait programmé ce jour pour
être celui du quatorze Juillet. Et l’extase serait là, comme par
hasard, sans qu’on ait eu à investir quoi que ce soit, ni dans ses
sentiments, ni dans l’autre.
Les comètes se mettraient à exploser, « parce que vous le
valez bien », comme dit la pub. Tout. Sans don. Sans ouverture. Et
voilà bien le summum de la paresse. Le mal du temps. Le mien,
quand j’arrive à le cerner : J’ai la flemme de vivre. Je garde ma
porte close, et je me plains que personne ne rentre. Je refuse de
me baisser, et je voudrais ramasser des pépites, pourquoi pas
même des lingots. Gagner à la loterie, au millionnaire, à je ne
sais quoi.
D’une certaine manière, je me donne moins de mal pour
établir une quelconque communication que la première fois, quand
je tentais de le guider. Mais ce jour-là, je le désirais. J’aurais
sauté sur n’importe qui. Ou presque…
99 Là, je ne fais rien. Je me laisse vivre. Et c’est stupide, parce
que lui, visiblement, il tente de faire aujourd’hui ce que je
suggérais hier. Il ralentit. Il se met à l’écoute de ces fameux
micromouvements sur lesquels il pourrait surfer. Mais niet.
Rien de rien. Nada. Allongée sur la plage, je contemple le vide.
Et je ne lui donne rien pour sa peine. Je le sais, mais c’est plus
fort que moi, cette perversité. Aujourd’hui, c’est un jour où je
me déteste. Je suis tellement nulle. Absurdité.
Quand il se met à crier, j’ai quand même un petit sursaut. Je
me dis que je suis contente pour lui. Mais ça doit être pour me
donner bonne conscience.
Après, il me regarde et il dit :
— Ben alors ?
Il n’a pas besoin de dire autre chose. Dans sa voix, il y a la
déception de celui qui a tendu la main vers un inconnu qui a
rangé la sienne dans sa poche, et prétendu ne rien voir. Il y a du
regret. Et une sorte de colère.
Après s’être assoupi en me tournant le dos, tandis je goûte
malgré tout la sérénité qui émane de son corps, il se remet
debout et commence à se rhabiller lentement.
— T’es pas facile comme fille, tu sais.
— J’en suis la première victime. Mais merci quand même
— Quoi ?
— Je ne suis pas complètement aveugle. Merci, quoi !
Il lève les mains au ciel, révélant ses bras sculpturaux :
— Les meufs !

Ce soir-là, je suis tombée amoureuse de Maguy Marin.
100


La danse de salon



Encore un homme qui me souffle dans le cou. Pourtant,
quand il ne se laisse pas aller par inadvertance à ce penchant
répugnant, c’est un très bon cavalier. Il a dû passer des heures à
peaufiner son style pour apprendre à maîtriser le chachacha, la
valse, le paso-doble et même le rock. Sans l’avoir demandé, je
devine que c’est un habitué de cette salle, des danses de salon
et, contrairement à moi, un vrai professionnel du genre.
Autour de nous des couples de tous les âges – sauf des
jeunes comme moi – habillés avec recherche. Certaines femmes
portent des robes confectionnées dans des tissus fluides, des
imprimés discrets et des drapés flous. Elles ont sorti leurs
colliers de perle, leurs bagues et leurs bracelets. Certains messieurs
sont en costume trois pièces gris acier, d’autres, plus modernes
et plus chics, en pantalon et sous pull noirs à col montant, selon
la mode adoptée par les artistes et les intellos. Comme la plupart
des dancings, celui-ci étant resté hors du temps, la plupart des
vêtements reflètent encore ce qu’on pensait être l’essence de la
femme, après-guerre : elle devait être douce, soignée, et
discrètement séductrice. Surtout pas de sexualité affichée. C’était un
être de promesse et de retenue, qui rougissait et attendait qu’on
lui fasse des avances. Avant la femme, mais toujours dans son
ombre, et la pourchassant sans cesse de sa nostalgie, il y avait la
jeune fille. Un être aujourd’hui complètement disparu.
Une femme n’était qu’une vraie jeune fille un peu grandie.
Elle demeurait légère et enfantine. Sans homme, elle était
perdue.
Ici, comme jadis, les messieurs doivent avoir l’air solide, les
épaules carrées, montrer leur empressement et afficher leur
galanterie. Hier, ils feignaient de s’agenouiller aux pieds de leur
idole, tant que durait cette cour, fausse promesse d’un pouvoir
féminin, trompeuse accalmie avant les exigences épuisantes de
la maternité. Ensuite, les mâchoires du piège se refermaient, et
101 leur épouse qui ne pouvait ni ouvrir un compte en banque, ni
voter, ni leur reprocher d’aller dans les maisons closes, ni les
tromper comme ils les trompaient, la loi y veillait, ne possédait
plus en guise de couronne que l’éreintant privilège de veiller au
bien-être physique et moral de toute une famille,
Au milieu de ces élégantes, mon jean collant et le débardeur
bleu minimaliste dénudant mes épaules et le haut de mes seins,
traduisent les obligations d’une féminité tout aussi
contraignante, celle du XXIème siècle, car je suis la seule de mon âge
ici. Le tissu de mon pantalon est plus grossier, et même
artistement délavé, ne saurait être comparé aux fines percales, aux
mousselines et aux soies rehaussées de broderies et de paillettes
des autres femmes (une horreur à repasser !). Mon débardeur
n’est pas en satin, mais en vulgaire polyester. Par ailleurs, mes
vêtements sont plus près du corps. Le stretch me colle à la peau,
comme si j’étais nue, simplement peinte en bleu, comme le
grand Schtroumpf. Je suis sexy. Je dois l’être. C’est la mode.
Tous les attraits à l’étalage ! Putain alors quoi !
Ainsi, bien que vêtue d’une étoffe pratique, auparavant
réservée aux travailleurs, et plus libre de mes mouvements, je dois
cependant offrir aux hommes le privilège de me « mater » dans
les moindre détails. Quant à eux, ils resteront habillés, comme
toujours. Ils ne sont pas de la vulgaire marchandise, que
voulezvous ! Alors, qu’ils se contentent de m’attirer au lit pour un soir,
ou qu’ils m’épousent, ils n’auront plus rien à découvrir de mon
anatomie. Aucun artifice ne m’aura permis de cacher que j’ai la
poitrine plate et les cuisses creuses. Le corset est tombé. La
tournure a disparu. Mais la pression demeure. Elle s’est même
accrue. Les chirurgiens aiguisent leur bistouri. C’est toujours
moi le dindon de la farce.
Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours refusé de prendre les
vessies pour des lanternes. L’art de gouverner consiste à
maintenir l’esclavage en proclamant la liberté. Les femmes de mon
âge doivent s’habiller comme moi, c’est tout. Elles doivent
continuer à exciter les hommes. Pour eux, pas de lieu agréable sans
quelques paires de fesses et de nichons à l’étalage. Ou même
simplement la voix douce de l’hôtesse d’accueil. Même les GPS
s’appellent Juliette !
Bien qu’ils me dépriment, les codes demeurent : une femme
qui ne joue pas sur la séduction n’est pas une femme. Elle fait
102 peur. Il n’y a qu’à voir le recul créé par les femmes au pouvoir
quand elles montrent qu’elles sont là pour le business, pas pour
la bagatelle. Il s’agit là d’un crime de lèse-majesté : Comment,
vous nous oubliez, nous les hommes, nous ne sommes plus
votre seul centre d’intérêt ?
On n’ose même pas leur supposer la possibilité d’être
sensuelles en privé. Pourtant, l’homme peut se contenter de
résoudre un problème administratif, sans être pour autant taxé
d’impuissance. Pas elles ! Elles ont rompu le code implicite
selon lequel la femme doit toujours rester consciente de la
sexualité et se positionner dans un rapport de chasseurs à
chassées.
Interdit donc de ne pas se présenter comme une proie
potentielle. Interdit plus encore de s’emparer d’un homme, en tant
que sujet, en demeurant peut-être mal habillée et mal coiffée.
Car ceci est le grand privilège masculin. Il ne sera jamais objet !
Supposons, quand je sens une main palpeuse, qu’au lieu de
m’écarter discrètement – ce soit moi qui m’empare
subrepticement du corps de l’autre, moi qui dise : vous avez de beaux
yeux… Là, le passé volerait vraiment en éclat…
Mais je rêve… la libération sexuelle des femmes, telle que
les magazines nous la vendent, consiste à devenir des objets
toujours plus alléchants. D’où la mode pute, que j’ai adoptée ce
soir, sans être dupe, comme dirait Tony.
En tout cas, ce cavalier, quelle merveille ! Me laisser guider
par lui, écouter la simple pression de ses doigts, m’écarter pour
le retrouver toujours au bon endroit, au bon moment, me fait
atteindre le septième ciel de la danse. Alors que je ne connais
que quelques bases, j’ai l’impression de glisser sur un coussin
d’air et d’avoir du génie. Légère, je tangue allègrement, les
hanches libres et les coudes huilés, belle caravelle heureuse de
prendre le large, confiante entre les mains de son capitaine.
Bien que nous venions à peine de nous rencontrer, nous avons
l’air d’un vieux couple capable de lire dans ses pensées
mutuelles, partageant les mêmes enthousiasmes et la même
mélancolie.
Grâce à l’harmonie de nos pas, nous sommes devenus beaux.
Je le vois dans la glace. Il n’a plus rien d’un homme sec, un peu
noiraud. C’est un hidalgo à la taille haute, dominant le monde,
103 un seigneur qui a tous les tics de la noblesse et penche son
visage vers le mien avec sollicitude.
Sauf qu’il me souffle dans le cou.
Même moi, qui me suis fait des mèches rousses dans l’espoir
d’être moins terne, j’ai des faux airs de star irlandaise. Je
ressemble à… zut, vous savez… celle qui a la taille fine et des
jambes qui n’en finissent pas. Celle qui est belle et qui souris…
A moins que je ne ressemble enfin à moi-même ? A ma propre
essence ? Mais comment y croire ? Même sans ces boucles
rousses et sans débardeur provoquant, ne suis-je pas déjà une
pure construction ? La plante étrange issue de mille racines, de
ma famille, de mes efforts à la barre, de mes peurs.
Dans la glace, je regarde évoluer la nouvelle Héloïse,
comme aurait dit Rousseau. Elle est superbe et s’appellerait
Maureen. Enfin, supposons… Comme je suppose que Tony ne
s’appelle pas Tony, c’est évident ! Il me trompe, ce petit
Mohamed aux dents longues !
Mais il a raison. Que faire d’autre ?
Elle serait Maureen, et non plus Maude.
Je lui souris dans le miroir, à cette Maureen si sûre d’elle…
Est-elle la solution ?
104


La mégère apprivoisée



Quand je rentre chez moi, l’homme est derrière moi, dans
l’escalier. Je me demande pourquoi je fais ça. Oui, pourquoi ?
Evidemment il dansait bien, mais il est trop vieux pour moi. Il a
au moins cinquante ans.
Une chose est sûre, c’est qu’inversement, je ne suis pas trop
jeune pour lui. Aucune femme n’est jamais trop jeune pour un
mec. Plus ils sont vieux plus ils en pincent non pour leur fille,
mais pour leur petite fille. Et moins ça les gêne.
Comme j’ai presque 30 ans, et que je suis encore à son goût,
j’en déduis qu’il n’a pas dépassé la soixantaine, sinon il me
faudrait dix ans de moins.
Mais pourquoi est-ce que je fais ça ?
La serrure n’en finit pas de renâcler. Elle doit sentir qu’il ne
faut pas, que ce n’est pas une bonne idée. Micromouvements,
micromouvements toujours, qui savent mieux que nous. Ma
main m’avertit.
Tout en ferraillant avec maladresse, je me souviens avoir lu
quelque part qu’en filmant les enfants dans une cour de
récréation, des sociologues avaient découvert qu’après quelques
instants d’ajustement, tous les membres d’une foule se
mettaient à bouger sur le même rythme. Evidemment, ce n’était pas
aussi visible que dans un ballet, la mesure n’était pas aussi
marquée que dans le Boléro de Ravel, cependant, la façon de courir,
de sauter et de lancer leur balle des écoliers dépendait d’une
même série. Cela semblait prouver que, mis ensemble
suffisamment longtemps, les êtres humains se mettent d’accord pour
coordonner à leur insu leurs gestes et leur respiration. Ils
forment alors une seule entité dotée de plusieurs têtes. Et même
ceux qui s’échappent en courant, le font encore de telle manière
qu’ils participent au mouvement.
Il en est de même dans une conversation. Si l’un penche la
tête d’un côté, l’autre le fait en sens contraire, pour rétablir
105 l’équilibre. Lors des banquets, les jambes qui se croisent et se
décroisent sous les tables, les mains qui se tendent vers les
carafes, les murmures qui se répondent, tout suit une partition
cachée qui unifie jusqu’à l’inflexion des voix.
L’homme me souffle dans le cou et se demande sans doute
aussi s’il a bien fait de venir.
Tandis que j’agite mon trousseau, les images les plus noires
m’apparaissent. Le type ne sera pas seulement maladroit,
comme Tony, mais brutal. Il aura une pointe de cruauté. Il
voudra m’attacher les mains au rebord du lit et s’étonnera que je ne
sois pas prête à tout, puisque c’est moi qui lui ai fait des
avances.
Mais pourquoi, pourquoi ?
Tandis que je me mords les lèvres, soudain, d’autres pas
résonnent dans l’escalier. Une main se pose sur mon épaule.

— Tu rentres bien tard, chérie !
Le type déclare immédiatement :
— Heureux de vous voir arrivée à bon port, madame.
— C’est ça, bouffon ! dit Tony.
Je dis :
— En tout cas, merci de m’avoir raccompagnée ! C’est trop
aimable !
L’homme me regarde avec amusement. Dommage, il avait le
sens de l’humour. Il était peut-être génial comme amant !
Beau joueur, il redescend les escaliers, en cachant mal son
hilarité.

Une fois la porte ouverte et refermée, furieuse, je demande à
Tony ce qui l’amène.
— Hé bien, j’arrive au bon moment, je suppose.
— Nous ne sommes pas mariés, que je sache.
— Non mais il l’a cru et c’était trop poilant.
— Non, il ne l’a pas cru, mais il a ri quand même. Ce qui
prouve qu’il n’était pas nul. Et puis ça suffit, je fais ce que je
veux !
— Ok, j’avais compris ! Mais je t’ai juste évité de faire ce
que tu ne veux pas ! Hein ? Avoue ! Si ce type t’avait vraiment
plu, tu ne te serais pas penchée comme ça, vers la serrure.
— Comment, comme ça ?
106 — Comme quelqu’un qui prie pour que ça s’ouvre pas.
Il m’imite. Très bien.
— Ah ah ! très drôle
— On voit tout dans un dos, tu sais. Et dans une main. Dans
un pied. Quand on est danseur, ça s’appelle l’expressivité du
corps. C’est la base !
— D’accord, je me rends.
— Je ne supporte pas que tu sois de mauvaise foi. Je t’aime
mieux en colère. Si tu hésites, sans savoir ce que tu veux, dis-le.
Mais ne fais pas semblant de kiffer un type que tu ne kiffes pas,
juste pour m’emmerder.
— Je ne sais pas ce que je veux, c’est vrai. Mais si je suis si
nulle que ça, alors pourquoi tu viens ? Qu’est-ce que tu fous là ?
A cette heure ?
— J’ai dansé avec mes potes, quelque part sur le boulevard,
et soudain j’ai eu envie de passer te voir. Parce que tu es la fille
la plus emmerdante que je connaisse.
— Et les autres t’emmerdent encore plus !
— Oui
— Elles bavent devant toi. Elles se battent pour te chercher
des bières.
— Pas qu’un peu
— Alors que moi je te fais chier
— Un max… mais tu sais des choses sur la danse que les
autres meufs ne savent pas.
— Et si vous les laissiez danser avec vous ? Tu crois pas
qu’elles comprendraient. Vous les réduisez au rôle de groupie et
ensuite vous trouvez qu’elles sont connes. Réfléchis !
Il fait la moue.
— Y a bien des groupes de filles, mais je ne les fréquente
pas. Ça gâche mon style.
— Ben voyons.
— Elles font que des trucs fadasses. J’en connais pas une qui
tienne sur la tête… ou qui sache faire ça, par exemple :
Il fait semblant de mettre le doigt dans une prise électrique.
Comme s’il n’avait pas d’os, une ondulation parcourt sa main,
son poignet, son coude et se propage jusqu’à son pied. Elle
remonte ensuite vers sa tête, puis redescend vers ses doigts. Pour
bien me montrer sa maîtrise, il recommence lentement, puis il
accélère. Ses muscles se contractent et se relâchent un par un.
107 En fonction de ce qu’il décide, il ressemble tantôt à un poulpe
qui ondule mollement dans les vagues, tantôt à un malheureux
qui se fait électrocuter.
— Electric Tony, c’est moi, voilà ! conclue-t-il, en
s’écroulant sur le sol, apparemment carbonisé, avant de se
redresser d’un seul bond en projetant les pieds en avant.
Je suis béate d’admiration, mais devant son air plein de
fatuité, je rétorque :
— Tony, mon œil !
— Tony, j’ai dit !
— Oh, ne me la fais pas ! C’est un pseudo. Vu ton milieu,
sûr que tes parents, ne t’ont pas appelé Tony.
— Comment tu le sais, mon milieu ?
— Je le sais parce que je vois des centaines et des centaines
de gamins à l’école, qui deviendront comme toi. Des centaines
et des centaines de familles, comme la tienne, qui habitent dans
des immeubles pourris. Je connais les dernières modes en
matière de prénom, les feuilletons télé, leur influence sur tout ça.
J’ai ma petite idée, mes propres statistiques. Ça s’appelle la
sociologie. Tu ne t’appelles pas plus Tony que moi Cunégonde.
On est transparent, tu sais. Même quand on se veut original.
— Mais Tony, c’est bien non ?
— Oui, ça te va comme un gant.
— Ah tu vois !
— Alors au début, tu mets les doigts comme ça…
— T’inquiète, t’y arriveras pas !
— Et tu fais ça ?
Je me dandine. Le courant imaginaire ne passe pas. Mon
corps reste constitué de gros blocs séparés. Mon imitation est
vraiment minable. En tant que danseuse classique, j’ai des
articulations en acier. Je ne plie qu’aux coudes et aux genoux.
Je me rends compte très vite qu’isoler chaque muscle, va me
demander un travail de dingue. Mon cerveau va devoir tout
réapprendre.
Et si ce n’est pas devenir une nouvelle personne, ça ?
— Dur dur hein ?
— Super hyper dur. Mais je vais m’entraîner. J’y arriverai,
tu verras.
— Cours toujours ! Il m’a fallu des années… Pourquoi tu
restes pas à ta place ? T’es vraiment une emmerdeuse !
108 — Tu dis ça… mais je vais te surprendre. Figure-toi qu’il y a
un type, dans le passé, un anglais, qui s’appelle Shakespeare. Il
a écrit « la mégère apprivoisée ? » Tu sais pourquoi ?
— Pour montrer que toutes les meufs sont des chieuses et
qu’il faut les mater.
— Pas du tout. En fait, c’est ce que tout le monde croit, à la
première lecture. Mais la morale de cette histoire, c’est pas ça.
Dans l’histoire, il y a un type riche qui veut épouser une femme
vraiment digne de lui. Comme c’est un noble, toutes sortes de
jeunes filles à marier font des pieds et des mains pour le
séduire. Elles applaudissent à ses discours. Elles le flattent, et dès
qu’il manifeste une envie, elles s’empressent de la satisfaire. En
plus, elles font assaut de coquetterie en mettant leurs bijoux et
leurs plus belles toilettes, elles minaudent et lui font des
œillades.
— Je vois
Ici il mime quelques-unes de ces attitudes convenues et je ne
peux m’empêcher de sourire.
— Non, tu ne vois pas. En fait, ces femmes, dites parfaites,
ne sont que le résultat de leur éducation. Elles sont en tous
points conformes aux normes en vigueur, mais elles sont
mortes. Ce ne sont que des hypocrites et des singes savants, qui
n’éprouvent rien pour cet homme. Elles ne convoitent que ses
richesses et son rang. A cette époque, on les faisait ainsi. C’était
leur unique gagne-pain, leur mode de survie.
Il y en a une, par contre, dont on pense le plus grand mal.
Parce qu’elle donne franchement son avis, et il est rare que cela
plaise. Elle déclare haut et fort qu’elle restera indépendante et
ne sera jamais la servante de personne. Finalement, dans
l’histoire, le héros, décide de « mater » cette prétendue mégère,
en fait, la seule femme qui lui ait jamais résisté et qui l’intrigue,
parce qu’elle est différente. Ils se disputent tellement qu’il finit
par lui donner une fessée. Alors, elle lui déclare qu’elle l’aime
et qu’elle est conquise. Tout le monde se moque de lui quand il
annonce son désir de l’épouser. On le met en garde. Personne
ne veut croire qu’elle soit sincère. Mais il est sûr qu’elle dit
vrai. Pour le prouver, il fait semblant d’être ruiné ou mort, je ne
sais plus. Elle est la seule à verser des larmes.
La morale de la pièce, c’est que les mégères sont les seules
femmes dignes de ce nom. Et les seules qu’il faut épouser. Une
109 fois décidées, elles mettent autant de passion à dire oui qu’elles
en mettaient à dire non. On peut compter sur elles. Elles ne
mentent pas. Tu comprends ?
— Et toi, tu t’appelles comment ?
— Maureen.

Ce soir-là, bien qu’il soit tard, je regarde avec Tony une
cassette retraçant l’œuvre de Maurice Béjart. Il est ému. N’en
revient pas. Il croyait qu’à part lui et ses potes, il n’y avait dans
le monde que des bourgeois courant après le fric et des flics
pourchassant les jeunes… Selon lui, jamais de vrais artistes ne
pouvaient monter sur scène, chercher comme lui à repousser les
limites. Ils étaient tous dans la rue !
Je vois que son image de la société est ébranlée et qu’il
absorbe tout comme une éponge. Nous regardons des extraits du
Sacre du printemps, de Roméo et Juliette et de La neuvième
symphonie. Vêtu de son éternel polo noir, l’homme à la petite
barbichette et aux allures de vieux sufi, nous prend à partie.
L’œil étrangement clair, sous ses paupières bridées, impérieux,
plein de chaleur, il demande : quel est le sens de la vie ?
Saurezvous rester jeunes ? La tradition, c’est l’évolution ! Regardez !
Je regarde. Tony regarde. Nous regardons tellement que
nous en avons les yeux qui pleurent. Il est si tard.
Finalement, nous nous écroulons sur le lit et nous nous
endormons comme deux frères…
Et pourquoi pas deux sœurs ?
110


La solitude



Après cela, j’ignore pourquoi, Tony disparaît de ma vie. Je
meuble le temps en préparant des découpages pour les enfants,
en peignant des masques, en organisant la fête de l’école. Le
soir, je vais dans des boites, d’autres boites, et je sors avec une
tonne de mecs de toutes les formes et de toutes les couleurs.
Mais je leur fais mettre un préservatif. J’attends de retrouver ce
que je sais possible : une percée dans le divin grâce à la
communion des corps, ce moment pur où nous ne sommes qu’un
seul cœur et que toutes les religions ont souillé. Je sais qu’il
existe, mais le plus simple est le plus difficile. Ma quête a
quelque chose de désespéré.
Parfois, je ne sors avec personne, même quand la pêche
aurait pu être bonne : « Ne fais pas ce que tu n’as pas vraiment
envie de faire » dit Tony dans ma tête. J’en suis loin, mais
j’essaye. De quoi ai-je vraiment envie ?
De rien, et rien ne m’amuse, sauf la classe avec les enfants.
Ils me rafraîchissent.
Plus le temps passe et plus j’ai deux vies. L’une
d’institutrice consciencieuse qui partage des rondes enfantines,
l’autre de fêtarde qui ne renonce pas à ses noces tristes.
Au-dessus de mon lit, il y a un poster de Margot Fonteyn et
de Noureev en costume classique, tutu blanc, collant et veste
brodée aux manches ballons. La jambe levée au-dessus de la
tête, elle fait une grande arabesque et penche le buste, tandis
qu’il lui tient la main. Margot Fonteyn est la seule femme qui
ait dansé jusqu’à 60 ans, en soulevant l’enthousiasme des
foules. D’ordinaire, le métier prend fin vers 35 ans, 40 au
maximum. Le couple qu’elle formait avec Noureev atteignait,
paraît-il, à la perfection, parce qu’il était impulsif et tourmenté
par ses démons, tandis qu’elle était raffinée et dévouée comme
une dame de charité à son mari infirme.
111 Elle avait vingt ans de plus que lui, mais personne ne s’en
souciait. Pendant des années, ils ont dansé tous les pas de deux
du répertoire, au point que leurs noms sont devenus
indissociables. Pourtant, il semblerait que leur union soit restée dans le
royaume de la danse et qu’ils n’aient jamais eu de liaison. Leur
couple était celui d’énergies contraires. Il se situait d’autant plus
au-delà de la chair que Noureev était un homosexuel notoire,
aux appétits débridés. D’après la légende, il lui fallait sa dose de
sexe plusieurs fois par jour, parfois même pendant les entractes.
Pourtant, ne fallait-il pas ce genre de magnétisme pour fasciner
le public ? L’attrait qu’il exerçait ne tenait-il pas à cette pulsion
animale, jamais rassasiée ? Et sa partenaire idéale ne devait-elle
pas être l’image même de la pureté sacrifiée sur l’autel du
devoir ?
Tony avait longuement regardé le poster.
— Il est mort du sida, ai-je dit.

Depuis des semaines, je mets mes doigts dans la prise
imaginaire et j’essaye de sentir où se trouvent les commandes des
muscles que mes autres apprentissages ne m’ont pas appris à
isoler. Mes progrès sont lents. Je ne souffre pas des étirements,
il n’y en a pas, j’ai mal au crâne. Apparemment, tant de zones
de mon cerveau sont en friche. Pour m’y retrouver, je visualise
de petites fiches de couleurs, qui doivent s’insérer au bon
endroit, comme dans un moteur, de longs fils électriques qui se
frayent un chemin dans la jungle, sans s’embrouiller. Tout cela
me rappelle une photo de Sciences et avenir qui montrait les
aires du cerveau sollicitées pour animer les mains, chez un
pianiste de concert et chez un manutentionnaire. Chez le pianiste,
une énorme surface était occupée par des milliers de
connections. Chez le manutentionnaire, les branchements étaient
succincts : il n’avait pas besoin d’un outil sophistiqué pour
porter des caisses. Il en était de même pour l’oreille. Le pianiste
n’avait apparemment que des sons dans la tête. Il était la
musique faite chair.
Parfois, j’étais fatiguée de la lenteur de mes progrès. Mais
malgré ma vision désabusée de l’existence, ou peut-être à cause
d’elle, j’ai une ténacité à toute épreuve. Si ce n’était pas le cas,
je me suiciderais peut-être de dégoût devant ce monde
d’imposture et mes propres mensonges.
112 Profitant de quelques éclairs de lucidité, je me disais :
courage, tout est possible car tout se construit. Tout se crée sans
cesse. On trace des points sur du papier, ou plutôt sur de la
matière cérébrale, des points, encore plus de points, et on les relie
par des traits. Chaque point est une sensation, un geste, un mot,
un souvenir, une pensée. Comme sur une ardoise, on inscrit
dans la chair le nom de Vercingétorix, l’odeur d’amande de la
colle, une claque de la maîtresse, la peur du noir, l’humiliation
des mauvaises notes, le sourire de sa mère à travers les larmes.
On relie ensuite tous ces points. Une silhouette apparaît. C’est
moi ! Voilà mon portrait ! Mais pourquoi celui-là et pas un
autre ?
Et si on reliait les points autrement ?
Si on changeait d’ordre et de perspective ?
Si les points restaient séparés ? Sans cette ligne imaginaire ?
Si on cessait de dire « moi » ?
Est-ce que les points ne pourraient pas danser tout seuls, les
mains jouer, si personne n’était là pour se les approprier ?
Il y a des gens dont les mains courent toutes seules sur le
clavier, des corps qui dansent comme le vent et l’éclair.
J’avais vu cela. J’en avais eu le souffle coupé. Pas devant la
virtuosité, devant la dimension ineffable dont elle naissait.
Je travaillais, encore et encore. Mais, malgré la souplesse et
les automatismes qu’il avait dû acquérir, on aurait dit que mon
corps en savait trop. Il était frappé d’imbécillité. Face à un mur,
je me répétais que mon cerveau était encore celui d’une femme
préhistorique juste capable de ramasser des silex. Il n’avait rien
en lui de nouveau, sauf le legs des ans.
Comment faire pour bouger comme un poulpe ?
Electric Tony me rendait folle !

Et puis un soir, alors que je sortais d’un cinéma en bas du
boulevard St. Michel, où j’avais vu un documentaire sur la
danse indienne, je vis des badauds en cercle devant la librairie
Gibert Jeune. Il faisait nuit, mais toute la ville brillait de cette
lumière artificielle qui donne envie de sortir, comme si la vie
contenait une promesse. Moi-même, j’y avais succombé. Pour
les Parisiens, le jour est terne. Il est associé au travail, au métro.
Le vrai miracle n’est pas le soleil, mais les néons.
113 La Seine était proche, et je sentais sa présence liquide à
quelques dizaines de mètres, entre les quais, coulant avec force
malgré son air policé, formant des creux d’ombre où nous
n’irons jamais voir.
Curieuse, je me glissais entre deux spectateurs. C’était du
hip-hop. Accompagnés d’une sono, de jeunes hommes
présentaient leur numéro. Celui qui dansait à cet instant, torse nu, vêtu
d’un jean ridiculement grand, bougeait en imitant les saccades
d’un vieux film. Il s’arrêtait dans des positions étranges, faisait
mine de tomber et restait en suspens, cambré en arrière jusqu’au
sol avant de remonter par à-coups.
Peu après, un deuxième sauta en piste, avec une succession
de sauts périlleux, et fit mine de le défier. Ils se volèrent alors
une cigarette imaginaire et s’affrontèrent pour du feu, tantôt en
faisant voler un briquet fantôme au bout de leurs pieds, tantôt en
l’allumant tête baissée entre leurs jambes. Faisant assaut de
virtuosité, ils se mirent à fumer tour à tour dans des positions
acrobatiques, en équilibre sur une main, assis sur une chaise qui
se dérobait, suspendus à une gouttière virtuelle.
Leurs styles très différents se complétaient, leur
chorégraphie était réglée à la seconde près pourtant, ce numéro qui leur
avait demandé des mois de préparation ne leur rapporterait sans
doute que quelques euros sur un trottoir.
Les reportages abondent sur la formation des danseurs
classiques sélectionnés dès l’enfance, soumis à une compétition
féroce, habitués à endurer la douleur, l’ennui des répétitions, la
critique, mais que dire de celle des danseurs des rues, dont les
bonds surpassent souvent ceux du grand Noureev.
Acrobates, danseurs, poètes, chorégraphes, ces jeunes
hommes étaient tout. Pourtant, quand ils passaient un chapeau parmi
la foule, avec un sourire et des pirouettes, on sentait qu’ils
désiraient surtout rester entre eux, regagner au plus vite le coin près
de la sono, où ils se roulaient une clope et buvaient de l’eau
minérale, en échangeant des plaisanteries.
Leur force physique, à elle seule, en faisait des êtres à part.
Malgré leur accoutrement difforme, on devinait qu’ils n’avaient
pas une once de graisse. Chacun de leurs muscles avait appris à
fonctionner à l’économie.
En les voyant faussement fluets, je ne pouvais m’empêcher
de penser que, dans les camps de concentration, ceux qui
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