Court-circuits
198 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Court-circuits

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198 pages
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Description

Par une brûlante journée d'été, le narrateur arrive dans une petite ville de Bohême, déserte, avec l'espoir de s'y restaurer, croit-il. Mais avant qu'on le retrouve, trois mois plus tard, de retour, pour découvrir ce qu'il est vraiment venu chercher là, il se sera effacé, passant le relais à une multitude de personnages, aux quatre coins du monde, dans des situations révélatrices de leurs destins, en ces moments particuliers où ils ont pris la décision de changer de vie. Il arrive que, par hasard, l'un ou l'autre revienne, croisant le chemin de celui ou de celle avec qui l'on se trouve.


Dans ce vaste roman à tiroirs, les récits s'emboîtent les uns dans les autres, comme des poupées russes, mais il se peut qu'une histoire ait de plus grandes proportions que celle dont elle semble issue. Le narrateur revient parfois, à l'occasion d'un court-circuit, là où le roman retrouve ce " je " de la première personne. Il arrive aussi que le livre accueille des personnages venus d'autres romans ou nouvelles du même auteur, certains lecteurs ayant ainsi la surprise de les retrouver tandis que les autres feront rapidement leur connaissance. Quant à l'auteur lui-même, certains le reconnaîtront ici ou là, malgré les masques de l'anonymat ou du travestissement.


Ainsi, d'une certaine façon, ce roman et ses thèmes, avec ses personnages et leurs obsessions, les uns et les autres récurrents, prennent place étrangement plutôt au centre qu'à la suite des précédents ouvrages d'Alain Fleischer, un lieu où tout converge et d'où tout peut être redistribué.





Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 29 mars 2012
Nombre de lectures 41
EAN13 9782749122922
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Alain Fleischer
Courts-circuits
Roman
COLLECTION « STYLES » DIRIGÉE PAR VINCENT ROY
Couverture : C. Liger-Marie. © le cherche midi, 2012 23, rue du Cherche-Midi 75006 Paris Vous pouvez consulter notre catalogue général et l’annonce de nos prochaines parutions sur notre site : www.cherche-midi.com « Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »
ISBN numérique : 978-2-7491-2292-2
DU MÊME AUTEUR AU CHERCHE MIDI
L’Ascenseur , « Styles », 2007 (récit).
La Vision d’Avigdor , « Styles », 2008 (théâtre).
C HEZ D’AUTRES ÉDITEURS
R OMANS
Là pour ça , « Textes », 1986 (réédition Léo Scheer-Flammarion, 2003).
Quatre voyageurs , Le Seuil, « Fictions & Cie », 2000 et « Points », n° 907.
Les Trapézistes et le Rat , Le Seuil, « Fictions & Cie », 2001 et « Points », n° 1151.
Les Ambitions désavouées , Le Seuil, « Fictions & Cie », 2003.
Les Angles morts , Le Seuil, « Fictions & Cie », 2003.
La Hache et le Violon , Le Seuil, « Fictions & Cie », 2004.
Immersion , Gallimard, « L’Infini », 2005.
L’Amant en culottes courtes , Le Seuil, « Fictions & Cie », 2006.
Prolongations , Gallimard, « L’Infini », 2008.
Moi, Sándor, F. , Fayard, « Alter ego », 2009.
R ÉCITS ET NOUVELLES
Grands hommes dans un parc , Verdier, « Antigone », 1989.
Quelques obscurcissements , Deyrolles/Verdier, 1991.
Pris au mot , Deyrolles/Verdier, 1992.
La Nuit sans Stella , Actes Sud, 1995.
La Femme qui avait deux bouches , Le Seuil, « Fictions & Cie », 1999.
La Seconde Main , Actes Sud, 2001.
Mummy, Mummies , Verdier, 2002.
La Traversée de l’Europe par les forêts , Virgile, 2004.
Descentes dans les villes , Fata Morgana, 2009.
E SSAIS
Faire le noir. Notes et études sur le cinéma , Marval, 1996.
L’Art d’Alain Resnais , centre Georges-Pompidou, 1998.
La Pornographie. Une idée fixe de la photographie , La Musardine, « L’attrape-corps », 2000.
La Vitesse d’évasion , Léo Scheer, 2003.
La Femme couchée par écrit , Léo Scheer, 2005.
Éros/Hercule , La Musardine, « L’attrape-corps », 2005.
L’Accent, une langue fantôme , Le Seuil, « La librairie du XXI e siècle », 2005.
Le Carnet d’adresses , Le Seuil, « La librairie du XXI e  siècle », 2008.
Les Laboratoires du temps. Écrits sur le cinéma et la photographie I , Galaade, 2008.
L’Empreinte et le Tremblement. Écrits sur le cinéma et la photographie II , Galaade, 2009.
La Caméra , Actes Sud, 2009.
T HÉÂTRE
Tour d’horizon , Léo Scheer, 2003.
(…) La littérature ne commence que lorsque naît en nous une troisième personne qui nous dessaisit du pouvoir de dire Je.
Gilles D ELEUZE
 
 
 
 
Réponse ou question (amicale) à Gilles Deleuze :
Et si parfois la littérature pouvait aussi commencer – ou continuer – lorsque renaît en nous une première personne qui nous dessaisit de tout pouvoir de ne pas dire Je ?
J e ne sais pourquoi ce sont les mots « La Terre est ronde… » qui me viennent à l’esprit alors que je pénètre dans cette petite ville de Tabor, en Bohême, où je ne suis jamais passé auparavant, lors de mes précédentes traversées de cette contrée, où je ne connais personne et où d’ailleurs personne ne se montre, en ce midi d’une brûlante journée de juillet, comme en produisent parfois les étés du climat continental. Pourquoi les mots « La Terre est ronde… » m’apparaissent soudain, en relation avec la chaleur et le vide de cette petite ville, quelque part en Europe centrale ? Est-ce la chaleur que j’associe à la rotondité, en pensant à des objets ronds comme les chaudières ou les marmites, où cuisent et se réchauffent les aliments ? Ou est-ce le vide, que je me représente plutôt rond que carré ou triangulaire, c’est-à-dire plutôt circonscrit et contenu par une sphère que par un cube ou une pyramide ? Ou encore, est-ce le sentiment d’un centre – de l’Europe, de mon destin ? – qui me renvoie à une périphérie circulaire ? À moins que ce ne soit l’impression de revenir ici – où je serais donc déjà passé – après un grand tour qui m’aurait d’abord projeté ailleurs, ou bien l’inverse : être arrivé au point de départ d’un voyage qui me ramènera ici tôt ou tard, inévitablement ? Les rues sont désertes, les boutiques closes, rideaux baissés, les bâtiments publics comme l’hôtel de ville, la poste, l’église ou la synagogue affichent leur indifférence obtuse à tout visiteur mal informé des horaires d’ouverture ou des jours fériés, et mon espoir s’évanouit bientôt de trouver un petit restaurant, une taverne ou le moindre café où me désaltérer et me sustenter, alors que c’est ce besoin qui m’a détourné de la route principale, entre Marianské Lazné et la frontière hongroise, pour tenter ma chance en m’aventurant dans l’agglomération. Je conduis mon automobile au ralenti, et je pourrais dire « sur la pointe des pieds », pour éviter de troubler l’ensommeillement et la torpeur qui ressemblent à ceux de la sieste, dans une ville du Sud de l’Europe, de l’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient, aux heures du jour où les populations cherchent la fraîcheur et sont saisies par l’inaction. Mais nous sommes largement au nord de tout cela, et à une heure où, avant de s’abandonner à la somnolence qui peut en résulter, on s’attable pour le déjeuner. J’ai plutôt l’impression de parcourir une ville fantôme, que ses habitants auraient quittée pour une raison ou une autre, ou alors un décor de cinéma, qui ne reprend vie que lorsqu’un film vient se tourner là, nécessitant des rues et des façades typiques de cette région du monde, qu’envahissent alors des figurants costumés et des véhicules d’autres époques. Quelque chose a dû m’échapper à l’entrée de la ville, une indication de sa fermeture à la circulation, ou même une interdiction totale d’y pénétrer. Je m’attends à être interpellé par une autorité invisible, retranchée, qui s’adresserait à moi par l’intermédiaire de haut-parleurs, pour m’ordonner de déguerpir au plus vite. La petite ville pourrait être le centre d’un exercice militaire, ou de la simulation d’un accident, d’une catastrophe. Mais rien de tel ne se dessine, tout semble parfaitement paisible, le seul risque est celui de perdre mon temps, la seule menace celle de ne pas repartir dans la bonne direction et, avec mon réservoir aux trois quarts vide, de consommer de l’essence inutilement, jusqu’à la panne. De fait, je vois défiler la ville comme dans un film, avec des travellings de cinéma dont mon confortable fauteuil, dans une salle de projection, ne me transmettrait aucune secousse : mouvements réguliers, fluides, lumière idéale, absence de tout badaud importun, qui compromettrait la prise de vues en passant dans le cadre et en jetant un regard à la caméra ou, si je reviens au volant et au siège de ma voiture, en m’obligeant à freiner brutalement, ou à faire une embardée pour l’éviter. Il n’y a pas non plus le moindre indice permettant de dater le décor, comme un panneau de signalétique routière interdisant le stationnement, une enseigne au néon ou une publicité pour une compagnie aérienne. Cette petite ville que je parcours semble disponible et adaptable : il suffirait d’y installer les signes, les traces et les marques du temps ; il suffirait d’habiller les passants à la mode d’une époque, et de les faire circuler dans des véhicules correctement choisis par les décorateurs et les accessoiristes. Pourtant, au milieu de tout ce vide, de toute cette chaleur et de tout ce silence, en l’absence de tout événement, alors que je passe lentement, mon attention est attirée par une petite échoppe en angle, mordant sur le bord d’une place où j’arrête mon automobile, sans chercher à la stationner convenablement, puisqu’il n’y a aucun risque de gêner quiconque, ni d’entraver une quelconque circulation, et puisqu’il n’y a tout simplement personne, ni à pied, ni à cheval, ni en voiture. Je m’approche de la vitrine, libre de tout rideau de fer, mais derrière laquelle tout est sombre, en fort contraste avec la lumière violente qui fait briller, d’un suintement huileux, le pavé pourtant sec comme les pierres d’un désert et transforme les façades en écrans réflecteurs éblouissants. La porte est ouverte, par oubli ou par négligence, pourrait-on croire, et cela n’est peut-être qu’un leurre, rien ne garantissant une présence vivante à l’intérieur : il se pourrait que ce soit pour laisser passer un courant d’air, mais pas nécessairement dans le but d’aérer le lieu d’une quelconque activité, ni en vue d’inviter à franchir le seuil un improbable client de passage. Je pointe le nez, j’avance de trois pas, prêt à rebrousser chemin prestement si je constate que je me retrouve seul, là où l’absence de toute personne pour m’accueillir serait inquiétante et transformerait ma curiosité en intrusion. J’imagine un cadavre gisant quelque part dans l’obscurité, victime d’un meurtre, dont je serais soupçonné et accusé par la population et la police, brusquement surgies de la chaleur, du vide et du silence, et agglutinées devant la boutique au moment où j’en ressortirais, pour s’emparer d’un malfaiteur étranger à la ville et porteur de malheur. Mais je me sens attiré par une curiosité plus forte que ce danger et, m’engageant plus avant, je finis par distinguer tout au fond de la pièce, étroite comme un couloir, la silhouette, attablée au-dessus d’un plan de travail, d’un vieil homme en bras de chemise, portant lunettes, avec un coussinet piqué d’épingles en bracelet à son poignet et, en collier autour du cou, un mètre souple de couturière, tandis qu’il manipule une grande paire de ciseaux, seul objet renvoyant des éclats, sortes de signaux lumineux d’un langage codé : c’est un tailleur.
 
Je me demande alors quel carnet de commandes trop rempli, ou l’urgence subite de quels costumes de deuil, pour plusieurs membres d’une même famille, peut pousser l’artisan, solitaire et déjà très âgé, à travailler dans son magasin qui est le seul lieu ouvert de toute la ville, et à être l’unique conscience éveillée, le veilleur désigné par une communauté de dormeurs. Je m’avance encore d’un pas, après m’être tenu droit et immobile pendant quelques instants mais, malgré ce mouvement dans sa direction, le tailleur n’a toujours pas remarqué ma présence, il ne lève pas le nez du tissu de serge grise où il effectue une coupe en suivant un tracé à la craie. Je me dis que l’un de nous deux doit être un spectre, car soit il me semble voir un vieux tailleur qui n’est en fait qu’une apparition, une illusion d’optique, insensible aux événements du monde réel comme l’arrivée d’un étranger dans la ville et jusque dans sa boutique, ou encore une simple ombre au fond d’une caverne dont l’origine reste cachée, soit je suis moi-même devenu un ectoplasme immatériel, invisible et silencieux. Pour me rassurer, je pourrais rebrousser chemin, constater que ma voiture est toujours là, qui m’a conduit jusque dans cette ville et devant cette boutique, et qui me permettra de m’en éloigner sans chercher à en savoir plus. Si le vieux tailleur est un personnage bien réel, en chair et en os, malgré son grand âge, et s’il est seulement un peu sourd, avec une vue que les ans et son métier ont fatiguée, à quoi s’ajoute que, attentif à sa tâche ou perdu dans ses pensées et ses souvenirs, il est loin de s’attendre à la visite d’un étranger, mieux vaut éviter de le surprendre, de provoquer une frayeur fatale, et mieux vaut repartir ni vu ni connu. Mais, bizarrement, un désir inexplicable me vient que le vieux tailleur prenne conscience de mon existence, constate que j’ai pénétré dans sa boutique et que je suis là, qu’il soit obligé de voir en moi un nouveau client, inconnu, surgi on ne sait de quelle trappe ou double fond, en cette journée où, en apparence, rien ne peut advenir. L’inattention ou l’indifférence du vieillard à mon égard me laisse le temps de réfléchir à la façon de justifier que je me sois avancé aussi loin dans son antre, sans m’être annoncé en faisant tinter la cloche de la porte, ou en appelant de la voix. Le plus simple et le plus honnête serait de me tenir au plus près des raisons qui m’ont conduit effectivement jusque-là, et si je récapitule les données de la situation, je pourrais demander au vieux tailleur de me recommander, ou tout du moins de m’indiquer un établissement en ville, susceptible d’être ouvert et de me servir quelque chose à boire et à manger, ne serait-ce que frugalement. Mais une telle demande de renseignement justifierait-elle d’être entré là en profitant de la porte ouverte, et d’attendre depuis maintenant trois ou quatre minutes, sans m’être déjà manifesté spontanément ? Et d’ailleurs, puis-je espérer une réponse positive à ma question ? Si ce vieillard est d’une humeur grincheuse, il pourrait me répondre qu’il n’est pas le bureau du tourisme municipal et m’envoyer paître car, si sa boutique est le seul lieu ouvert de toute la ville, il est possible que je ne sois pas le premier intrus à l’importuner de la sorte. Si, au contraire, ma visite est perçue par le vieux tailleur comme une bonne surprise et comme l’occasion inespérée d’un peu de compagnie, ne va-t-il pas m’accueillir avec hospitalité, et me proposer un morceau de fromage avec une tranche de pain et un verre de vin ? Je ne sais à quoi m’attendre, mais il faut impérativement que je m’adresse à ce vieux tailleur, car sa personne et le décor de son échoppe, avec les coupons de tissus sombres, alignés sur les étagères, et le mètre de bois pour les mesurer, les mannequins qui ont connu le supplice de milliers d’épingles, tels de grandes poupées de sorcellerie, les paires de ciseaux qui, depuis tant d’années, ont avalé des métrages de tissus aussi longs que le tour de taille de la Terre par l’équateur, les bobines de fils de ces mêmes couleurs que les crayons dans mon plumier d’écolier, les amas d’aiguilles, les nids d’épingles, les rouleaux de rubans et de festons pour les ourlets, les collections de boutons comme de jolis insectes nacrés, piqués sur leurs planches de carton, les blocs d’échantillons d’étoffes reliés à la façon de gros livres avec, à chaque page, pour toute image une couleur et une texture, et pour tout texte une référence, suffisante pour imaginer toute une histoire, et enfin une ancienne machine à coudre à pédale, que j’ai toujours aimé comparer à une machine à écrire, tout cela réveille en moi des souvenirs familiers, comme si j’avais eu un vieil oncle tailleur, ou comme si, depuis les années de mon enfance, j’avais fréquenté une semblable boutique, et peut-être ce vieux tailleur lui-même – alors beaucoup plus jeune, pas encore veuf et solitaire, employant un commis ou une couturière –, par exemple en y accompagnant mon père, ou accompagné par ce dernier pour me faire couper mon premier costume de petit homme. Mais je me trouve pour la première fois dans cette ville inconnue de Tabor, dans ce pays de Bohême où j’ai toujours été de passage, parti de France, et ayant traversé l’Allemagne pour me rendre en Hongrie, cela ne fait aucun doute. D’autre part, je n’ai jamais porté que des habits de confection, même lorsqu’il s’est agi de mon costume le plus élégant, le plus habillé, comme on dit.
 
J’en ai perdu ma faim et ma soif, oublié le motif de mon détour par cette ville de Tabor dont, en cet instant, j’ai aussi égaré le nom, après y avoir pénétré, ayant quitté la route nationale, y avoir erré longtemps, à petite vitesse, et m’être arrêté au milieu d’une place vide, attiré par la seule porte ouverte. On pourrait croire que le but réel de ma visite en ville est l’échoppe de ce tailleur, comme si j’étais venu jusque-là de très loin, pour cette unique raison : d’ailleurs, que pourrais-je faire d’autre dans cette ville, sans âme qui vive, et cette ville existe-t-elle autrement que comme décor de théâtre ou de cinéma, pour y situer cette boutique de tailleur qui existe en moi, dans ma mémoire, assez précisément pour que je sois capable de la trouver, ou de l’imaginer, n’importe où ? Lorsque le vieux tailleur marque une pause dans son ouvrage, pour transférer le morceau de tissu découpé sur sa machine à coudre, il lève les yeux sur moi au passage, me jette un regard rapide, et je comprends alors que ce n’est pas en cet instant qu’il découvre ma présence : il ne fait que la vérifier, et il doit avoir avec moi assez de familiarité, de liberté, pour m’avoir fait attendre sans me saluer ni m’accueillir, le temps de mener à bien une opération délicate où la moindre distraction, la moindre étourderie, risquerait de gâcher une coûteuse pièce de tissu. Quand il a eu placé sur la machine ce qui me semble être le dos d’une veste, il reste debout, voûté, et se tourne vers moi avec un sourire las. Il me dit alors, avec naturel : « Que puis-je pour monsieur ? » Et je crois déceler dans ses paroles ce ton de plaisanterie que l’on adopte envers une connaissance à qui l’on fait mine de s’adresser comme à un étranger que l’on n’a jamais vu, et dont on interroge l’attente avec prévenance. Alors, les mots qui me sortent spontanément de la bouche sont les suivants : « C’est pour un manteau… » Le vieux tailleur réplique qu’il s’attendait bien à cela : « Bravo, jeune homme ! Je craignais que tu ne viennes me demander un costume léger de lin clair pour ces grandes chaleurs, car ce n’est pas quand l’été bat son plein que l’on doit faire ce genre de commande. C’est en hiver qu’il faut rêver à l’été, et c’est en été qu’il faut craindre et prévoir l’hiver. D’ailleurs, cette projection dans le temps et dans la saison opposée est le grand charme du métier de tailleur : nous, les tailleurs, nous sommes toujours les prophètes de l’avenir, nous n’avons jamais le nez sur le présent, nous sommes toujours ailleurs, en avance, et c’est pourquoi ma boutique est la seule ouverte, alors que toute la ville est fermée. Au milieu de toute cette fournaise, je trouve de la fraîcheur en taillant des manteaux chauds pour l’hiver et, pendant les mois de neige et de glace, je me réchauffe aux doux rayons de soleil que me renvoient d’avance les étoffes légères et claires avec lesquelles je travaille pour les tenues d’été. Dans pareille canicule, il faut être un tailleur pour parvenir à croire aux prévisions météorologiques qui nous prédisent un hiver des plus rigoureux… » Le vieux tailleur s’éloigne vers ses rayonnages, et revient les bras chargés d’un rouleau de tissu qui, debout, serait aussi haut que lui. Il le porte jusque devant la seule vitre par où pénètre la forte lumière de l’extérieur, et il me fait signe de le rejoindre : le tissu est une magnifique pure laine écossaise, souple, soyeuse et d’un bleu très sombre que seul le plein soleil permet de distinguer du noir. Le vieux tailleur me dit : « Tu vois bien que c’est du bleu, comme tu l’aimes, et non du noir comme pour un deuil. Si l’on n’y prête pas attention, on peut s’y laisser prendre, et pourtant cela n’a rien à voir : dans ces deux teintes, faussement proches, les tissus sont entièrement différents. Une pure laine ne peut pas être de cette qualité en noir, il faut le bleu nuit, et j’imagine que cela n’est pas pour te déplaire. Le noir est destiné à faire passer des tissus plus grossiers, d’une qualité inférieure… » Le vieux tailleur connaît ma prédilection pour les bleus marines et les bleus sombres en général, et pourtant ma tenue du jour – blue-jeans et tee-shirt bleu – n’est pas un indice suffisant, car je ne suis pas le seul à porter ce genre d’uniforme si répandu. Je me dis cependant que mes chaussures d’été, des tennis en toile bleue, peuvent contribuer à ce que le bleu apparaisse comme la couleur exclusive de mon accoutrement. Comme je reste muet, manifestant par une simple moue mon appréciation de la qualité du tissu, le vieux tailleur me prend la main pour m’obliger à le tâter, et j’accentue alors mon expression de satisfaction. Il en conclut : « Il me semble que notre affaire est faite, jeune homme… Sois assuré que ce que je te propose est le meilleur choix ! » L’utilisation répétée des termes « jeune homme » pour quelqu’un comme moi, proche de la cinquantaine, me semble le coup d’œil complice d’un vieil artisan à un habitué de la maison qu’il aurait connu en culottes courtes. Le vieux tailleur s’approche alors, avec un carnet, un crayon et son mètre souple de couturière et, en même temps qu’il étire le ruban sur mon dos d’une épaule à l’autre, d’une épaule jusqu’au poignet le long du bras, puis du cou jusqu’au genou, et enfin enserrant mon buste et mes hanches, il dit : « Nous allons quand même prendre des mesures, car le garçon a grandi depuis la dernière fois, et le sport a visiblement développé notre carrure… » Je me sens soudain assez fier de ces remarques, comme de la part de quelqu’un qui m’aurait connu chétif dans ma jeunesse et qui constaterait maintenant mon allure athlétique ; mais il est vrai que, par rapport au petit bonhomme voûté, ma stature peut paraître facilement celle d’un géant. Le vieux tailleur me dit encore que les premiers froids sont attendus pour novembre, et qu’il faut bien jusque-là pour réaliser le manteau, avec deux essayages avant les dernières retouches et les finitions. Il me présente un magazine de mode masculine jauni, aux bords et aux coins usés et salis, qu’il ouvre à une page où un dessin aquarellé, comme dans les publications des années 30 ou 40, montre un homme blond, habillé d’un long manteau sombre avec un cache-col blanc. Je comprends que je n’ai guère le choix du modèle et de la coupe et, comme le tailleur me voit embarrassé, il anticipe ce qu’il suppose être mon objection, et il précise : « Ne t’y trompe pas : ne va pas croire que ce genre de manteau, élégant et sobre, dans un tissu aussi sombre, ne convient qu’aux blonds qui portent des cache-cols blancs. C’est tout le contraire : toi qui es si brun, tu pourras le porter avec un cache-col bleu nuit lui aussi, et tu auras l’air d’un prince… » Pour être princier en effet, je propose de payer d’avance, ou du moins de verser des arrhes, mais le vieux tailleur repousse mon offre avec malice : « Ne crois pas t’en tirer ainsi, en me payant d’avance, pour te sentir libre de me laisser avec mon travail sur les bras ! Ou alors, aurais-tu peur que je propose le coupon de ce tissu exceptionnel au premier client venu, qui passerait dans ma boutique par hasard ? Reviens dans deux mois, et tu verras naître une image de toi que tu retrouveras avec satisfaction pendant vingt-cinq hivers… Au cours d’un été comme celui-ci, tu caresseras la rêverie du moment de porter à nouveau ton manteau pour la saison froide… Tu as sans doute du mal à imaginer cela, mais je te le dis, un tailleur connaît ses clients mieux que quiconque, et il connaît les hommes en général. Qui peut mieux connaître quelqu’un que celui qui lui coupe le pantalon, la veste et le gilet où son corps sera pris dans la relation la plus intime, comme à l’intérieur d’une seconde peau ? On pourrait croire que c’est le médecin qui a la meilleure connaissance de ses concitoyens, mais c’est une erreur : la médecine ne connaît que les rouages internes, les mécanismes cachés de l’organisme et leurs problèmes, et là n’est pas la vérité essentielle d’un individu. Les hommes vivent en société et, en société, ce qui compte, c’est le corps visible, l’apparence, la corpulence, la taille, la silhouette, et tout cela avec une certaine façon de s’habiller. Si le corps donne les volumes et les contours, ce sont les vêtements qui forment l’image de quelqu’un, puisque nous passons les plus longs moments de notre vie habillés, et que nous ne sommes nus que dans des circonstances finalement assez rares et particulières, dont seulement les plus intimes peuvent être les témoins. Il m’arrive même de tailler des pyjamas pour des hommes qui ne se montrent jamais nus à leur épouse. Le tailleur est celui qui revêt une personne de son image. Quand je dis “une personne”, je ne parle en fait que des messieurs, il n’y a de tailleurs que pour les hommes, et l’on peut se demander pourquoi. C’est que les femmes ont leurs couturières, quand elles ne le sont pas elles-mêmes, ayant appris à couper leurs robes d’après des patrons, et à se servir d’une machine à coudre : l’homme est incapable de cela. Dans le meilleur des cas, il peut concevoir une image de lui-même, mais il serait bien en peine de la réaliser, et c’est pourquoi il s’adresse à un tailleur. Avec leur couturière, les femmes entretiennent des relations différentes de celles des hommes avec leur tailleur. Les persifleurs diront que les femmes, entre elles, aiment parler chiffons, et encourager réciproquement leur coquetterie. Un tailleur avec un corps comme le mien ne peut guère avoir une expérience personnelle de l’élégance, à partager avec ses clients. La relation la plus étrange est celle qu’entretiennent les élégantes fortunées, qui s’habillent chez les grands couturiers à Paris, à Milan ou à New York, et qui deviennent des poupées, entre les mains de messieurs qui sont restés des petits garçons. Mais cela ne concerne qu’une infime minorité de dames, tandis que nous, les tailleurs, nous n’appartenons ni à l’élite du goût ni au commerce de luxe. Nous contribuons à un confort honnête et bourgeois, nous représentons une dépense raisonnable. Quand j’étais jeune, si ma famille avait eu les moyens de me payer des études, je serais devenu dentiste. Mais j’ai dû me contenter d’être apprenti chez un tailleur, et d’apprendre ainsi le métier de la paire de ciseaux et de l’aiguille, plutôt que celui de la pince et de la roulette. On ne peut apprendre la profession de dentiste comme simple apprenti sans avoir fait d’études, à moins de se contenter d’être un arracheur de dents, et pourtant, tailleur et dentiste sont des métiers qui se ressemblent. Un dentiste connaît son client par sa façon de manger, et c’est aussi ce que le corps et les membres de son client apprennent au tailleur. Ainsi, je sais comment tu as été nourri, et quelles ont été les activités physiques qui ont développé ta carrure ou la musculature de tes bras, depuis le premier manteau que j’ai coupé pour toi, l’année où tu es entré à l’école communale, dans un tissu qui était déjà bleu marine, parce que c’était la règle. Je pourrais raconter l’histoire de ton corps depuis l’âge de six ans jusqu’à aujourd’hui, mais je mesure que tu as dû t’absenter pendant quelques années, car il manque dans mes registres au moins une ou deux tailles intermédiaires. Je suis content de te revoir, et surtout parce que ce n’est pas sous la pression d’une urgence, et parce que, en cette journée la plus chaude de toute l’année, tu as pensé à moi pour l’hiver… N’oublie pas le rendez-vous du premier essayage. »
 
Je quitte donc la boutique où je ne laisse aucune somme d’argent en guise d’avance, où j’ai seulement fait enregistrer la mise à jour de mes mensurations, et je croise alors une jeune fille qui y pénètre : le deuxième être vivant que je rencontre dans cette ville où je suis arrivé en me détournant, dans l’espoir de m’y restaurer, et d’où je repars en y ayant passé commande d’un manteau pour l’hiver, à un vieux tailleur qui m’a pris pour un autre, car il est impossible que ce soit moi qui ne l’aie pas reconnu, qui ne me sois pas souvenu de lui. Dans le bref instant où je lui cède le passage, sur le seuil de la boutique, la jeune fille me semble étrangement belle, et je conçois soudain que tel pourrait être le véritable sens de mon détour par cette ville, inconnue et déserte, de mon attirance subite pour la seule porte ouverte, celle d’une échoppe de tailleur, de ma décision d’y commander un manteau pour l’hiver : rencontrer cette jeune fille, faire sa connaissance, échanger quelques mots avec elle, être entraîné à l’improviste dans une bifurcation imprévue de mon destin. La jeune fille a déjà disparu à l’intérieur et, devant ma voiture, toujours toute seule au milieu de la place, j’hésite : je pourrais décider de m’attarder, ne serait-ce qu’une nuit. Il doit bien y avoir une auberge où trouver une chambre, mais je ne sais si une telle question ne semblerait pas incongrue au vieux tailleur, qui me prend pour un habitant de la ville, jetant en lui le doute sur celui qu’il a cru reconnaître en moi. Mon espoir inavouable serait que la jeune fille me propose de m’héberger : elle habiterait une grande maison à l’entrée de la petite ville, où elle serait seule, en l’absence de ses parents et de ses deux jeunes frères, partis pour une excursion de trois ou quatre jours dans les Tatras. Elle n’aurait pas de fiancé, ou elle aurait rompu depuis peu avec un amoureux volage, ou alors son bien-aimé serait éloigné par son service militaire ou par un séjour de plusieurs mois à l’étranger. Il y aurait une place à prendre auprès d’elle, ne serait-ce que jusqu’à l’automne – et jusqu’à la date où il me faudrait de toute façon repasser ici afin de prendre livraison de mon manteau pour l’hiver –, comme je sens qu’elle a une place à prendre auprès de moi, qui suis toujours entre deux amours, toujours en voyage. Je me suis arrêté trois pas après être sorti de la boutique et, immobile face à mon auto qui m’attend, contribuant, pour quelqu’un qui observerait les lieux, à l’impression que tout cela n’est que l’image fixe d’une photographie, j’essaie d’imaginer la nuit que nous passerions ensemble – à la suite d’une invitation innocente telle que : « Vous pouvez venir dormir chez moi… » –, dans une grande maison où nous serions seuls, et puis je pressens encore mon incapacité à repartir au matin, à quitter la jeune fille après une nuit passée avec elle, dans son lit, la douleur à m’éloigner de cette ville de Tabor où j’ai déjà, dans quelques semaines, l’obligation d’un premier essayage chez le tailleur, puis d’autres rendez-vous jusqu’au seuil de l’hiver, en vue duquel je viens de commander un manteau. À sa fine silhouette sous une robe d’été légère, presque transparente, à peine entrevue, il m’est facile d’imaginer le corps de la jeune fille, de me représenter comment elle est faite, ce que sont ses attitudes, ses gestes, ses caresses, dans l’étreinte amoureuse. Et, en repensant aux propos du vieux tailleur, je rêve au contact des tissus de ses vêtements et de ses sous-vêtements avec sa peau. Je me suis toujours accordé, du moins en théorie, la liberté de faire bifurquer soudainement mon existence dans la voie d’un autre destin, dans une autre ville, d’un autre pays, auprès d’une jeune femme rencontrée sur le quai d’une gare, ou croisée dans une rue, qui m’attirerait auprès d’elle – ce qui suffirait comme promesse de bonheur – et, encore immobile, en plein soleil, au bord de l’étourdissement, toujours avec l’estomac vide, je me demande si ce ne sont que rêveries d’un faux nomade, velléitaire, ou si mon tempérament s’avèrerait assez aventureux pour suivre une telle pente, qui se présenterait à moi. J’ai à peine croisé le regard de la jeune fille sous ses sourcils épais et, en un éclair, tout m’est passé par la tête : la nuit dans ses bras, la fraîcheur de ses lèvres, le volume charmant de ses seins, la douceur humide entre ses cuisses, et la vie de tous les jours auprès d’elle, l’amour de chaque nuit, dans cette ville inconnue, jusqu’à l’approche de l’hiver et jusqu’au moment de porter le beau manteau qui se prépare pour moi chez le tailleur. Je sens un mouvement inverse à celui de la récapitulation fulgurante de toute une vie au moment de la mort : c’est, au contraire, la projection fulgurante de mon avenir, à partir de la rencontre avec l’être unique. Je suis encore trois pas au devant du seuil de la boutique du vieux tailleur, lorsque je prends conscience d’une odeur de repas chaud, laissée dans l’air par la boîte en carton que la jeune fille tenait en entrant – je ne perçois ce détail qu’après-coup, comme par un phénomène de persistance rétinienne –, et je songe alors qu’elle travaille peut-être chez un traiteur, ou pour une cuisinière, ou dans une brasserie, ce qui m’offrirait un prétexte idéal pour m’adresser à elle, avec à nouveau l’espoir de me restaurer dans cette ville. Mais je ne me décide pas à me retourner et, à l’inverse, résistant à la tentation du bonheur, je fais les quelques pas jusqu’à ma voiture, abandonnée au milieu de la place, j’y monte, je démarre, cela me fait mal, mais c’est comme dans ce moment du montage d’un film où il faut couper un plan, interrompre une scène, pour que l’histoire continue, pour échapper à l’enlisement, à l’engloutissement dans le temps. Je me demande quand je reviendrai là, dans quelles circonstances, pour quelle nouvelle séquence d’une histoire qui me ramènerait dans cette ville dont je m’éloigne, lui tournant le dos – d’abord sans retenir son nom : je ne m’en souviendrai que plus tard, peut-être en regardant une carte routière –, me détournant de cette jeune inconnue dont je ne sais qui elle est, ni comment elle s’appelle.
 
La jeune fille s’est avancée près du vieux tailleur, qui a déjà replacé le coupon de tissu dans son rayonnage, et qui s’est installé à sa machine à coudre. À je ne sais quelle vibration de l’air, ou à quelle perception des pas dans le silence, il a deviné que nous nous sommes croisés, car il sait que c’est l’heure où elle arrive et, sans lever la tête, il lui lance : « Bonjour Mina ! Quel est le menu aujourd’hui ? » Mina sourit de la question, elle dégage une place sur la table de travail en repoussant des chutes de tissu, et elle déploie ce qu’elle vient d’apporter dans le carton. Elle répond, après avoir fait attendre pendant quelques secondes, par taquinerie : « Saucisses au chou, fromage et cornichons, comme tous les jours… Mais des cerises comme celles-ci, les dernières que j’ai pu cueillir moi-même, c’est fini, vous n’en goûterez plus jusqu’à l’année prochaine. Des gamins ont pillé le cerisier comme une bande de merles. » La paire de saucisses, maintenant tirées de leur emballage, répand dans la pièce une délicieuse odeur de chair grillée. Mais lorsque Mina se penche au-dessus du vieux tailleur pour qu’il l’embrasse sur le front, selon une habitude qu’ils ont entre eux, il lui murmure : « Tu sens bon comme la forêt. » Il lui raconte la visite d’un vieux client, qu’il n’a pas vu depuis des années, venu lui commander un manteau pour l’hiver. Puis Mina regarde la montre d’homme qu’elle porte à son poignet – peut-être celle de son père ou de son grand-père –, elle semble constater qu’elle s’est mise en retard, prend congé du vieux tailleur, quitte rapidement la boutique, tire un téléphone portable de sa poche et compose un numéro en s’avançant jusqu’au milieu de la place, toujours déserte, comme si ce lieu était idéal pour capter un réseau et lancer un appel vers un pays lointain. Après quelques instants, au centre de cet espace où elle semble seule au monde, elle s’exclame : « Karel ? C’est moi… Où es-tu ? » Karel répond qu’il est chez sa mère, il dit que c’est la fin du déjeuner, que l’air chaud et humide est étouffant, que la climatisation est en panne, et que l’on souffre de la chaleur bien que tous les volets soient restés fermés pour éviter l’entrée du soleil dans l’appartement. C’est l’heure où sa mère va faire sa sieste, et lui s’installera pour lire sur le balcon. Le balcon est devenu le lieu qu’il préfère dans l’appartement, il aurait adoré ce refuge quand il était enfant, sorte de mirador en surplomb au-dessus de la rue, et dont la surface est celle d’une petite cabane, mais, à Tabor, les maisons n’ont pas de balcon, le balcon appartient à l’architecture urbaine, comme une extension de l’habitat vers le plein air, tandis que dans les petites villes et villages, les vastes espaces de la campagne sont proches et rendent les balcons inutiles ; d’ailleurs, les bâtiments ne sont pas assez hauts pour offrir une quelconque vue à un balcon. Karel s’attarde à faire comprendre à Mina ce qu’est un balcon, et en particulier celui de l’appartement de sa mère, dans l’immeuble du 26 rue Shissin, surnommé « la Maison Frankstein », conçue en 1937 par Avraham Papper, un ancien élève du Bauhaus. Tout est bien carré, les proportions sont agréables à l’œil et satisfaisantes pour l’esprit. Mina a du mal à comprendre ces préoccupations, mais elle essaie d’imaginer tout cela. Karel dit qu’il va retrouver sa chaise longue en osier sur le balcon : il a mis la main sur un vieux roman policier américain, de William Riley Burnett, un auteur dont raffolait son père. Sa mère a gardé tous les livres de la bibliothèque : ceux en tchèque sont les seuls objets qu’ils avaient emportés avec eux lors de leur installation en Israël, auxquels se sont rajoutés quelques ouvrages en hébreu, lorsque ses parents ont dû apprendre la langue, mais ce sont les romans en tchèque, le plus souvent traduits de l’américain, de l’anglais, de l’allemand, du français ou du russe, qui remplissent les rayonnages du salon. Les dos de leurs couvertures se reconnaissent facilement, d’abord par leur origine et par leur époque, la plupart édités avant la guerre, et avant que le communisme ne censure et ne restreigne la publication des livres occidentaux. Les volumes en hébreu, publiés en Israël, ont un autre aspect, ils sont plus récents d’un demi-siècle au moins. Plus tard dans l’après-midi, Karel compte aller à la plage : en pleine journée, il y a trop de monde, il préfère attendre pour pouvoir nager. La jeunesse de Tel-Aviv s’y retrouve en bandes, pleine de vitalité et de gaité, et Karel se sent un étranger malgré la convivialité. Les filles sont tellement bronzées qu’elles sembleraient des Arabes ou des métisses, comparées aux baigneuses à la peau si pâle des lacs et des rivières de Bohême. Karel dit que la mer est ce qui manque aux pays de l’Europe centrale. Les lacs et les étangs ont, dit-il, quelque chose d’incestueux, avec leur périmètre réduit comme un cercle de famille qui ne s’ouvre jamais à un horizon lointain, étranger, vers un autre rivage. Karel dit à Mina qu’elle lui manque et qu’il s’ennuie, après avoir cru que cette première visite à sa mère, depuis que ses parents se sont installés là-bas, et alors que son père est mort sans qu’il l’ait revu, serait une expérience émouvante et passionnante. En réalité, tout est un peu différent de ce qu’il avait imaginé et – il n’ose pas le dire –, un peu décevant car, après tout, Israël est un pays comme un autre : d’un certain point de vue, c’est bien ainsi, et sans doute vaut-il mieux qu’Israël soit en effet un pays parmi les autres, ni plus ni moins, même si, à un pays comme un autre, il peut arriver de changer de visage, comme cela est arrivé à l’ancienne Tchécoslovaquie, maintenant divisée en deux nations séparées : la tchèque et la slovaque. Karel dit qu’Israël ne pourra pas être divisée comme l’ancienne Tchécoslovaquie, car son territoire n’est pas aussi facilement attribuable à deux peuples différents : d’ailleurs, dit-il, si l’on comparait les Israéliens aux Tchèques, les Arabes ne représenteraient pas l’équivalent des Slovaques, mais au moins celui de l’Europe tout entière, autour d’une nation minuscule. Il faut se figurer cela, insiste-t-il, comprendre que ce n’est pas la place qui manque au peuple arabe, et que sa convoitise se porte très exactement sur ce mouchoir de poche de territoire où les Juifs ont retrouvé leur terre. La nation arabe, nombreuse, puissante et riche, devrait avoir à cœur et mettre un point d’honneur à protéger ses Juifs, comme le fit le Maroc, cela ferait sa grandeur, plutôt que de se montrer misérable dans son acharnement à vouloir jeter les Juifs à la mer et rayer Israël de la carte : tels sont les raisonnements et les rêveries de Karel. Demain, il conduira sa mère chez le médecin dont le cabinet est à l’autre bout de Tel-Aviv – ce spécialiste dirige aussi une clinique, ce qui la rassure –, après quoi, ils déjeuneront au restaurant, et il sera content d’avoir accompli une bonne action. Il est possible que sa mère doive être hospitalisée mais, dans tous les cas, dans une quinzaine de jours tout au plus, il sera de retour, espère-t-il. Karel demande à Mina où elle se trouve, et le temps qu’il fait à Tabor. Elle répond qu’elle est toute seule au milieu de la place, qu’il n’y a personne à cause d’une chaleur caniculaire, que la ville semble avoir été désertée comme devant l’avancée d’une épidémie de peste. Elle vient de porter son repas à Jakub, et elle dit à Karel que son vieil oncle va bien, mais qu’il persiste à ne jamais prendre des nouvelles de sa sœur, en désaccord avec elle et avec son défunt beau-frère, depuis leur décision d’émigrer en Israël, et de quitter la Bohême, le pays de leurs ancêtres depuis trois siècles. Chez Jakub, Mina a croisé un client qu’elle n’avait jamais vu, et que le vieil oncle de Karel croit connaître depuis toujours, un voyageur qui lui a commandé un manteau pour l’hiver, arrivé et reparti à bord d’une voiture immatriculée en France, et même à Paris, dont on connaît les plaques minéralogiques se terminant par 75. La communication devient mauvaise – peut-être la batterie du téléphone portable de Mina est-elle faible ? –, et Karel a juste le temps de prononcer, à voix basse, quelques mots tendres, sans être sûr que Mina les entende, mais qu’il serait inconvenant de répéter en haussant le ton. Puis il raccroche le récepteur et il rejoint sa mère, qui s’est éloignée dans la cuisine, sous prétexte de débarrasser la table et de faire la vaisselle, mais Karel sait que c’est par discrétion, pour le laisser parler avec Mina sans gêner leur conversation d’amoureux. Elle regrette de ne pas avoir mieux connue cette jeune fille qui était encore petite lorsqu’ils ont quitté Tabor, elle aimerait bien que Karel l’amène un jour avec lui. Elle est sûre que si son frère Jakub lui fait confiance pour ses repas, elle ne peut être qu’une jeune fille agréable, car il est un vieil ours difficile et méfiant, gourmand de la compagnie des jolies filles, malgré son âge.
 
Quelques secondes plus tard, la sonnerie du téléphone retentit à nouveau et Karel se précipite, croyant que Mina le rappelle : c’est le réparateur de la climatisation qui annonce que, grâce à un client qui s’est décommandé, il peut venir dans l’après-midi même, au lieu de ne le faire que dans trois semaines, au retour de ses vacances en Italie, où il part le lendemain. Karel s’empresse d’informer sa mère : c’est une bonne nouvelle. La réparation de la climatisation fait partie des coups de baguette magique portant remède à un de ces petits problèmes domestiques qui deviennent vite de ridicules cauchemars, et qui empoisonnent la vie quotidienne. L’intervention efficace d’un plombier, remplaçant un robinet qui fuit, ou l’évacuation d’un évier, ou une chasse d’eau, l’électricien réparant une installation en court-circuit qui fait sauter les plombs régulièrement, ou remettant en route le réfrigérateur, sont perçus comme des petits miracles et des hommes providentiels, qui réconcilient avec l’existence, et qui incitent à nouveau à l’optimisme, après un moment d’humeur maussade ou de vague découragement : des petits nuages contrariants sont brusquement chassés, et le ciel redevient bleu. En effet, arrive un peu plus tard le réparateur de la climatisation, d’humeur joviale car, déclare-t-il, c’est son dernier boulot avant les vacances : demain soir, il sera dans un avion pour Rome. Pendant que le technicien déballe ses outils et se met au travail, Karel peut reprendre la lecture du vieux roman policier américain, calé dans sa chaise longue en osier sur le balcon – décidément, il aime l’agrément de cette architecture dont Tel-Aviv présente tant d’exemples, et dont le nazisme a privé l’Allemagne où elle était née, dans les ateliers de Weimar puis de Dessau, sous l’autorité de Walter Gropius –, et sa mère peut aller dans sa chambre pour la sieste. Il se trouve que, dans le vieux roman policier américain, il est maintenant question de la préparation d’un casse dans une banque, par des gangsters qui s’introduisent dans l’établissement, déguisés en techniciens d’entretien de la climatisation, et cette coïncidence produit sur Karel un mauvais effet : une sorte de superstition lui fait voir un présage funeste et il décide d’abandonner le livre jusqu’au départ du réparateur. En même temps, il se déteste de céder à de telles balivernes. Au moment où Karel quitte le balcon pour rentrer dans l’appartement, il trouve le réparateur à la recherche de quelqu’un à qui expliquer qu’il est obligé de repartir dans son atelier pour en rapporter une pièce de rechange : il en a pour une demi-heure à faire l’aller-retour. Karel imagine aussitôt le risque que la pièce manque et, dans ce contretemps, la perspective que la climatisation ne puisse être réparée : confirmation du signe désagréable qu’il a voulu déchiffrer dans la coïncidence avec le vieux roman policier américain, que son père a dû lire cinquante ans plus tôt, à une époque où, en Tchécoslovaquie, on n’avait jamais vu une installation d’air conditionné, perçue dans un roman comme un de ces luxes superflus des innovations techniques dont les Américains raffolent et qui, selon lui, n’arriveraient jamais jusque dans la vieille Europe : car comment se protéger mieux de la chaleur que par un bon mur, bien épais ? Karel ne réveille pas sa mère, son seul désir serait de rappeler Mina, de parler avec elle, pour achever la conversation interrompue, car il se demande soudain qui peut bien être le visiteur qu’elle a croisé chez son oncle Jakub, le voyageur arrivé à Tabor et reparti à bord d’une voiture immatriculée en France, à Paris. Les automobiles étrangères sont rares dans cette petite ville de Bohême, même en été, car elle est à l’écart des axes touristiques qui voient surtout affluer des Allemands et des Autrichiens vers Prague, ou, dans l’autre sens, vers Marienbad ou Karlsbad, comme ils appellent ces villes tchèques de Marianské Lazné et Karlovy Vary. Karel va et vient, d’une pièce à l’autre, dans l’appartement plongé dans la pénombre, où sa mère vit seule tout au long de l’année depuis la mort de son père, quelques mois à peine après l’installation en Israël dont ils avaient tant rêvé pour la fin de leur existence, à l’âge de la retraite, ce qui avait déclenché le conflit avec l’oncle Jakub. Karel a de sombres pensées : il considère le mobilier, les objets que ses parents avaient achetés en arrivant – n’ayant emporté avec eux que les livres –, et qu’il n’a donc pas connus dans son enfance. Parmi ce décor étranger, même les quelques souvenirs liés à leur vie antérieure, entièrement passée en Tchécoslovaquie, deviennent des objets qui ne signifient rien pour lui, pour lesquels il n’éprouve aucun attachement, et qui lui donnent même une vague nausée, car rien ne les distingue de ceux que l’on trouve partout, dans toutes les familles, le plus souvent laids et inutiles, donc en contradiction avec l’architecture belle et fonctionnelle. Il se voit revenir là un jour, à la mort de sa mère, affligé et embarrassé, ne sachant que faire de tout cela ni comment régler les problèmes de toutes sortes : l’enterrement – en évitant les religieux, ses parents ayant été agnostiques, et n’ayant même pas fréquenté la petite synagogue de Tabor lorsqu’elle avait été finalement rouverte –, les démarches administratives, la liquidation de l’appartement et de son contenu, tout lui semble insurmontable, à plus forte raison dans ce pays qu’il ne connaît pas, dont il ne parle pas la langue, et où les dernières relations de sa mère sont des gens inconnus de lui. Il observe que sa situation est l’inverse de celle d’un fils parti faire sa vie loin de chez lui, dans un pays d’émigration prometteur d’une existence meilleure, et qui revient dans le monde de ses origines comme dans un pays désormais étranger, où sont restés ses parents et certains de ses proches. Il est au contraire le jeune homme qui n’a pas quitté le pays et qui, pour revoir sa mère, doit se rendre là où ses parents ont émigré et où il ne les a pas suivis. L’histoire des Juifs présente cette particularité que leur retour sur une terre quittée des siècles et des siècles plus tôt devient l’exil et l’émigration dans un pays d’accueil où leur est promis un sort meilleur. Pourrait-on imaginer semblablement les Québécois venir se réfugier en Bretagne ou en Normandie pour fuir les mauvais traitements et les menaces au Canada, ou les Irlandais des États-Unis de retour sur leur île, pour échapper à un mauvais sort dans le Nouveau Monde, ou les Italiens chassés d’Argentine et refluant vers la Calabre ou les Pouilles ? La demi-heure annoncée par le réparateur de la climatisation pour faire l’aller-retour à son atelier est largement passée, et Karel s’inquiète, évidemment : la pièce de rechange ne sera pas disponible, la climatisation ne sera pas réparée avant longtemps, il repartira en laissant sa mère sans que cet inconfort si pénible en pleine chaleur ait été résolu. Le téléphone sonne, et Karel espère un nouvel appel de Mina, ce qui serait exceptionnel car ils ne se parlent que tous les deux ou trois jours. Il entend un homme qui s’exprime en hébreu, il ne comprend rien. On finit par lui passer le réparateur de la climatisation dont il reconnaît la voix et l’anglais approximatif : en se rendant à son atelier, il a eu un accident de voiture, il pense avoir le bras cassé, il est dans un service d’urgence, il ne faut plus l’attendre, mais il promet de chercher une solution. Le mauvais pressentiment de Karel, à la lecture d’une histoire de casse préparé par les conduits d’air conditionné d’une banque, dans le vieux roman policier américain lu cinquante ans plus tôt par son père, se confirme. Les systèmes de climatisation ont fini par se répandre dans tous les pays du monde, se dit-il : la littérature américaine était en avance. Tout compte fait, Karel aurait préféré que le réparateur n’ait pas trouvé ce moment de disponibilité avant ses vacances, maintenant compromises à cause de cette pièce de rechange qu’il a dû aller chercher, et de l’accident de voiture survenu en route. La mère de Karel s’est levée, probablement tirée de sa sieste par la sonnerie du téléphone, et Karel doit lui expliquer ce qui se passe. Ils s’installent tous les deux dans la cuisine, où un gros ventilateur Made in China distribue une illusion de fraîcheur en brassant l’air ambiant. Sa mère lui dit que si elle doit être hospitalisée, au moins elle bénéficiera de l’air conditionné, et cela laissera le temps à la réparation d’être effectuée chez elle. Elle allume une cigarette et, après quelques bouffées, elle est prise d’une vilaine quinte de toux. Karel lui reproche de fumer encore, alors qu’elle a déjà abusé du tabac pendant tant d’années, ayant en outre subi le tabagisme de son père. Karel ne sait comment être ferme sans révéler son inquiétude, comment se montrer autoritaire sans que cela tourne à la dispute, gâchant un peu de ces courts moments qu’il passe avec sa mère. Elle lui raconte alors l’histoire de deux messieurs dont son père et elle avaient fait la connaissance à leur arrivée en Israël. C’étaient deux Polonais, amis depuis l’enfance et qui ne s’étaient jamais quittés tout au long de leur existence, étant passés ensemble par les épreuves de la déportation, puis par l’émigration en Israël, au début des années 50. L’un des deux était un grand fumeur, l’autre n’avait plus jamais touché une cigarette depuis celle, unique, qu’il avait grillée à l’anniversaire de ses seize ans, et il ne cessait de s’insurger contre les dommages que le tabac causait à la santé de son ami. De fait, le grand fumeur dut être opéré d’une tumeur au poumon, et c’est en allant rendre visite à son ami de toujours, que le non-fumeur fut renversé par un camion et tué sur le coup, en traversant la rue devant l’hôpital. Le grand fumeur, lui, s’est sorti de son opération avec un poumon en moins et, bien qu’ayant abusé du tabac toute sa vie, il vivra plus vieux que son malheureux ami, pourtant plus raisonnable et plus soucieux du soin de sa santé. Karel trouve l’histoire consternante – soupçonnant qu’il s’agisse d’une fable inventée par les fumeurs –, et surtout la morale que sa mère semble en retenir. À ce moment, le téléphone retentit encore une fois : jamais il n’y a eu autant d’appels au cours d’un même après-midi. C’est le frère du réparateur en climatisation, qui est son associé dans leur entreprise : il a été averti, et il propose de venir terminer la réparation le lendemain. À nouveau l’ambiance change, on dirait que le ciel s’éclaircit, que malgré le tragique de leur destin, les hommes finissent par trouver des solutions pour aménager leurs vies tant bien que mal. Le réparateur a un bras dans le plâtre, mais il partira en vacances quand même ; le réparateur a un frère, et la réparation sera quand même effectuée, se dit Karel pour oublier l’histoire que vient de lui raconter sa mère.
 
Le réparateur s’appelle Isaaco Manassé, et lorsque son frère se présente le lendemain, ce dernier commence par parler de lui, par expliquer que, même avec le bras cassé – il aurait fallu qu’il se casse les deux bras, et les deux jambes en plus, pour que cela le retienne –, il partira le soir même en Italie, où chaque année il rend visite à sa fille, qui est revenue vivre dans leur pays d’origine, après avoir épousé un Italien. Isaaco a dû en prendre son parti : lui qui a tenu à s’établir en Israël pour que ses enfants y naissent et s’y sentent chez eux, n’a pu empêcher son fils d’aller faire carrière aux États-Unis, et sa fille de revenir dans ce pays, l’Italie, qu’elle a découvert à l’adolescence. Isaaco est grand-père, et son petit-fils de six ans, Davide, voit arriver en lui, chaque été, un être presque surnaturel.
 
Ils ont des conversations interminables et pleines de rebondissements, en passant d’un sujet à l’autre, par associations d’idées, depuis la vie des abeilles jusqu’aux étoiles filantes, et depuis la ponte des œufs par les poules jusqu’à l’existence de Dieu – c’est leur façon d’approfondir une question, en bifurquant sans cesse comme une racine qui s’enfonce dans la terre –, et le petit garçon est fasciné par l’étrange accent de son grand-père lorsqu’il s’adresse à lui en italien : il lui demande dans quelle ville il a été à l’école et a appris à parler. À son arrivée à l’aéroport de Rome-Fiumicino, répondant à l’interrogation de Davide au sujet de son bras dans le plâtre, le grand-père Isaaco lui répond à l’oreille que c’est un truc qu’il a trouvé pour que la nònna , cette grand-mère de l’enfant qui est sa femme, l’habille et le déshabille, lui rase la barbe, lui peigne les cheveux, et qu’en plus elle lui gratte le dos. Davide lui demande espièglement si elle l’aide aussi à faire pipi, et cette question est destinée à faire glisser la conversation vers d’autres détails, façon d’approfondir le sujet, comme d’habitude. Une quinzaine de jours plus tard – soir du quinze août, le ferragosto italien –, tout le monde dîne à la Casina Bianca, une trattoria au bord du lac de Bracciano, près de Rome, où la fille d’Isaaco, Ethel, a loué une maison pour l’été, et pour y accueillir confortablement ses parents, le nonno et la nonna de Davide : dans la nuit, il y aura une procession sur le lac en l’honneur de la Vierge Marie, suivie d’un feu d’artifice, et ce spectacle constitue traditionnellement un des deux points culminants de l’année pour la petite ville de Trevignano, l’autre étant le jour de Noël avec la crèche installée dans une cabane sur pilotis, à quelques mètres du rivage, entourée d’eau. La terrasse du restaurant est pleine de monde, il y a des tablées nombreuses avec des clans familiaux : d’autres grands-pères, d’autres grands-mères, des petites filles et des petits garçons, des tantes et des oncles, des adolescents qui s’ennuient et qui préféreraient flirter sur la plage, des bambins sur des chaises hautes déjà attablés devant un plat de pâtes, et des nourrissons qui tètent encore le sein d’une maman, discrètement à l’écart, dans l’ombre. Des enfants essaient de récupérer un chaton qui miaule désespérément, perché sur une treille où il est arrivé on ne sait comment. Cela devient l’événement qui mobilise toutes les âmes sensibles, y compris les serveuses et les serveurs, et même les cuistots arrivés en renfort, sous le regard sourcilleux du doyen de la maison, un vieillard hirsute, paysan qui a pu établir sa fille et ses petits-fils dans la restauration, qui arpente son territoire en pantoufles, et s’attarde aux tables dont les clients sont des habitués, essayant d’engager la conversation avec l’un ou l’autre. Il y a la cuisinière qui, de temps en temps, se montre sur la terrasse, tout en blanc des pieds à la tête avec son impeccable coiffe, et qui jette un regard panoramique pour évaluer la situation, c’est-à-dire, la quantité de pâtes à jeter dans l’eau bouillante dans les secondes qui suivent, pour une parfaite cuisson al dente . Les jeunes serveuses embauchées pour la saison manifestent de l’énergie et du sérieux, circulant vite, se dépensant sans compter et jouant aux professionnelles, mais leur maquillage de vamp, leurs coiffures apprêtées et, soit une mini-jupe moulante remontant aussi haut que possible, sans cesser de servir à quelque chose, soit un pantalon dont la taille basse descend aussi bas que possible, sans cesser de servir à quelque chose, et quelque chose en effet étant ainsi cerné, soit en remontant le long des cuisses, soit en descendant vers le bas du ventre et des reins, trahissent d’autres désirs que celui de se faire de l’argent de poche, et provoquent quelques hésitations et bredouillements lors du passage des commandes, le regard des messieurs restant baissé, mais dévié du menu, que les dames finissent par leur arracher des mains avec impatience. Il y a une table avec quatre bellâtres aux cheveux gominés, chemises largement ouvertes sur des torses bronzés, décorés de chaînes en or, irrésistibles séducteurs qui se racontent leurs conquêtes, égrènent les noms des prochaines candidates sur la liste d’attente, ou tirent des plans plus réalistes pour la soirée. Il y a des couples parmi lesquels il n’est pas difficile de distinguer les adultérins qui jouent encore à se plaire et à se câliner, avec des expressions et des postures éprouvées de part et d’autre, les hommes prenant la pose en grands seigneurs pleins de postures chevaleresques et d’expérience, et les femmes en princesses pleines de pudeur et d’ingénuité. Les autres couples, les légitimes, ne se sentent plus tenus à aucun effort : six mois après leur mariage, ils ont déjà commencé à s’ennuyer, ayant épuisé tous les sujets de leurs conversations, ils se regardent en chiens de faïence, la femme rêvant à un amant et le mari se préparant à faire le fanfaron le lendemain, dans la banque où il est employé, devant la nouvelle stagiaire qui ne porte pas de soutien-gorge. La table des Manassé est discrète : l’animation s’y concentre dans l’habituelle conversation intense entre Davide et son grand-père Isaaco, tandis que les autres forment le cercle des spectateurs attendris. À une table voisine, un jeune couple dîne, assis côte à côte, attentifs à leur fillette de cinq ou six ans, face à eux, leur bijou, leur trésor, sans l’éclat tapageur des trésors et des bijoux, une beauté mystérieuse, sérieuse, silencieuse, appliquée dans ses gestes pour manger ses pâtes, et d’une grâce pleine de gravité que n’annoncent pas les physiques insignifiants des géniteurs. Le grand-père Isaaco a repéré la somptueuse petite princesse, et maintenant le nouveau sujet avec Davide consiste à le préparer, à l’encourager à aller trouver la petite fille pour lui dire qu’il la trouve très belle et lui demander la permission de lui donner un baiser. Davide se fait expliquer trois fois la marche à suivre, les paroles à prononcer, le ton à adopter, la façon de se tenir et de se présenter, il effectue quelques essais et son grand-père le corrige, le perfectionne, avec des conseils d’expert en séduction des petites filles. Davide lui demande si lui-même va souvent embrasser les petites filles, et Isaaco répond qu’il le fait chaque fois qu’il parvient à échapper à la surveillance et à la jalousie féroce de la nònna . Après plusieurs répétitions, Davide se sent prêt. Il marche comme un petit soldat en tapant des talons, et vient se mettre au garde-à-vous à côté de la chaise où la petite fille, face à ses parents, l’ignore. Alors, Davide, au désespoir, interroge de loin son grand-père sur ce qu’il convient de faire, face à ce refus de reconnaître ses lettres de créance. Isaaco lui fait signe de servir à la petite fille son compliment, pour l’obliger à lui prêter attention : alors Davide se présente et la petite fille daigne lui jeter un regard étonné, avec l’air de penser : « D’où sort-il, celui-là ? » ou bien : « Pourquoi moi ? », avec une pointe de consternation. Il faut que ses parents, amusés par la démarche de Davide, lui soufflent de lui répondre et de se montrer gentille. Alors, à son tour, elle consent à donner son prénom : Annabella. Davide, oubliant son texte bien appris, se contente de répéter en écho : « Annabella, bella, bella… » Puis Davide, à nouveau décontenancé, interroge une fois de plus du regard son grand-père pour la suite, une sorte de scène 2 du premier acte. Par des mimiques explicites, Isaaco lui rappelle la demande d’un baiser, et il fait le mouvement d’avancer les lèvres, comme avec un visage de caoutchouc dans un dessin animé. Davide a oublié la formule pour la demande et il n’a retenu que le baiser : il se jette sur la petite fille, l’empoigne par les épaules et l’embrasse fougueusement sur la joue. Annabella, médusée, ahurie, implore ses parents du regard de lui expliquer un tel comportement, et elle esquisse le mouvement de s’essuyer la joue avec sa serviette : cela soulève les rires aux tables des deux protagonistes et, décidément, cette scène entrera dans les annales de chaque famille, au titre des premiers pas de chacun des deux enfants dans les histoires de cœur. Sans parvenir à réprimer son fou rire, la mère d’Annabella retient le geste de la fillette de s’essuyer la joue, et lui suggère de rendre son baiser au petit Davide. Devant cette perspective de triomphe, dont les signes avant-coureurs ne lui échappent pas, Davide jette un regard plein de fierté à son grand-père, qui lui fait un clin d’œil en réponse, et brandit son pouce levé en signe de félicitations. Alors, Davide tend sa joue et ferme les yeux : Annabella pose soigneusement ses couverts de part et d’autre de son assiette vide, elle essuie un peu de sauce tomate sur ses lèvres et vient les poser sur la joue du petit garçon, interrogeant sa mère, par un regard en coin, sur la durée qu’il convient de donner à ce baiser. Lorsqu’elle s’écarte, Davide se tourne vers elle, rayonnant, et c’est seulement à cet instant qu’Annabella le considère et l’examine avec une certaine curiosité. Dans cette expression et à ce moment, Annabella est la plus belle petite fille du monde, et Isaaco applaudit de loin. Le grand-père proclame, en direction d’Annabella, que s’il n’avait pas le bras dans le plâtre, et la nònna sur le dos, il viendrait l’embrasser lui aussi, et demander un baiser en retour, sur sa joue. Davide revient près de lui, et lui demande s’il a le droit de recommencer, car cela lui plaît beaucoup : alors le grand-père l’oriente vers une nouvelle conquête, une belle jeune femme restée seule à une table que son compagnon vient de quitter, s’éloignant à l’écart pour répondre à un appel sur son téléphone portable. Davide se dirige vers la belle signorina à pas de loup, comme pour aller l’embrasser par surprise, à moins que ce ne soit pour mieux mesurer l’échelle, très différente, de sa nouvelle entreprise, puisqu’il s’attaque maintenant à une grande. La soirée est douce, un souffle tiède vient du lac et Isaaco, regardant son bras dans le plâtre, constate qu’ici il n’est nul besoin de climatisation. La jeune femme a vu venir Davide – en fait, elle a observé toute la scène précédente avec la petite Annabella – et, sans autre préambule, le petit garçon lui demande effrontément s’il peut l’embrasser en profitant que son mari n’est pas là, et puisque ce monsieur a tort de la laisser seule. La jeune femme répond qu’elle est flattée d’être son deuxième choix après la très belle Annabella, à moins qu’il ait décidé d’embrasser toutes les Annabella, puisque c’est aussi son prénom, et qu’elle est d’autant plus libre de recevoir son baiser, précise-t-elle, que le monsieur avec qui elle dîne n’est pas son mari, mais son cousin de Trieste. Davide s’empresse de donner son baiser et de prendre celui qui lui est dû en retour, et ce n’est qu’après cela qu’il demande à Annabella – il l’appelle déjà par son prénom puisqu’il y a eu entre eux la complicité d’un baiser – pourquoi son cousin de Trieste ne peut pas être son mari. Elle lui explique qu’un cousin est un peu comme un frère, et qu’on ne se marie pas entre frère et sœur. Davide réplique que lui, au contraire, espère bien avoir une petite sœur pour pouvoir l’épouser plus tard – ce sera commode, elle sera déjà à la maison –, et puis il demande abruptement : « Si le monsieur n’est pas ton mari, il est où, ton mari ? » Annabella répond, en détachant chaque syllabe : « En Afrique… » Davide en a le bec cloué, il est brusquement redevenu très sérieux, impressionné par un mari qui est en Afrique, loin d’une femme aussi belle. Tournant soudain le dos à celle dont le mari est en Afrique, il se précipite vers son grand-père, et lui annonce avec solennité : « La dame s’appelle Annabella, et le mari d’Annabella est en Afrique… Tu crois qu’il chasse les lions ? »
L’heure est arrivée de se rassembler près de la berge ou sur la promenade, pour voir passer la procession sur le lac. Davide n’a reçu aucune éducation religieuse, ni juive du côté de sa mère, ni catholique du côté de son père et, à l’école, on le tient pour un enfant du Diable, à quoi il réplique qu’il vaut mieux être un enfant du Diable qu’un enfant de chœur. Selon lui, les histoires de Vierge et de saints sont suspectes et appellent des explications car, à son avis, derrière toute opération magique, il y a un truc. Les miracles, c’est comme au cinéma. Davide éprouve cependant de la sympathie pour saint Laurent – que l’on a célébré la semaine précédente –, et de la compassion pour son terrible supplice sur le grill : si la tradition lui plaît beaucoup, qui consiste à installer sur la plage, le soir de cette fête, toutes sortes de feux et de barbecues pour cuire des saucisses, du lard, des côtelettes et des biftecks, il ne comprend pas qu’on puisse faire de délicieuses grillades en souvenir de quelqu’un qui s’est fait griller sans aucun délice. Avec du retard – car la Fiat 500 du curé est tombée en panne –, la procession lacustre s’annonce enfin. En tête, une sorte de vaisseau amiral – en fait, la navette qui fait le tour du lac et relie les trois villes riveraines, pendant la saison d’été – remorque une Vierge Marie gonflable, haute d’une dizaine de mètres, et qui ressemble à une grosse poupée rose vêtue de bleu, éclairée par des projecteurs. Sur ce bateau qui a pris le commandement de la flotte, un haut-parleur et une sonorisation empruntés à un rémouleur, affuteur ambulant de couteaux et de ciseaux, diffusent les paroles de célébration du curé, avec fond de cantiques chantés par le chœur des enfants de la paroisse. Viennent ensuite d’autres embarcations, réquisitionnées et décorées pour la circonstance qui, en temps normal, servent à des pêcheurs à la ligne, à un club d’aviron, aux équipes adverses d’une joute aquatique héritée d’une tradition médiévale, encadrées par la vedette des carabiniers et par celle des pompiers, les deux seuls canots à moteur autorisés sur le lac, et dont on chuchote qu’ils sont parfois utilisés complaisamment et clandestinement, la nuit ou au petit matin, par un général de gendarmerie et par un sénateur, président de la caserne des Vigili del Fuoco, tous deux amateurs de ski nautique. Enfin, fermant la marche de la procession flottante, il y a le peloton des pédalos mis à disposition gracieusement par les loueurs, très applaudis par les familles qui y reconnaissent leurs représentants, et encouragés dans leurs efforts désespérés pour ne pas se laisser distancer : une sorte de course s’organise pour franchir en tête la ligne d’arrivée et, évidemment, les plus rapides sont les équipages où des cyclistes entraînés pédalent plus vite que tout le monde, et font la différence entre professionnels et amateurs. Par moments, la musique religieuse et les paroles du prêtre se perdent, car le haut-parleur a été mal fixé et il a tendance à se tourner vers le large, obstinément ; le curé s’efforce de le repositionner sans cesse en direction de la foule amassée sur la berge, tout en continuant de parler dans son micro. Davide et la petite Annabella se retrouvent l’un près de l’autre : la fillette semble fascinée par le spectacle, et Davide, un peu « macho », joue à celui à qui on ne la fait pas… Mais c’est sur le plan technique qu’il se montre critique : il a repéré que le haut-parleur virevolte, et il a l’impression que la Vierge Marie se dégonfle. Il interroge son grand-père Isaaco : « La Vierge est-elle gonflable pour flotter sur l’eau, ou pour être dégonflée et prendre moins de place quand c’est fini et qu’on la range jusqu’à l’année prochaine ? » Pour résister au dérapage, Isaaco veut donner l’exemple d’un air de recueillement et de respect et, alors que le public se signe au passage de la Vierge, sans cesser de lécher les gelati ou de raconter des blagues dans des téléphones portables, il répond qu’elle est gonflée avec de l’air absolument pur, capté très haut dans le ciel, là où résident la Vierge et les Saints. Alors Davide, qui a besoin d’éclaircissements logiques, demande si elle fonctionne aussi comme une montgolfière et si, en chauffant l’air, ou en la gonflant au gaz, comme un ballon, elle s’élèverait dans le ciel. Ethel, la mère de Davide, évoque la célébration concurrente, organisée par le village voisin : tout au long de l’année, une Vierge en résine est immergée au fond du lac à quelques dizaines de brasses de la rive et, pour la cérémonie devant la population qui se rassemble là une fois par an, les nageurs d’une école de plongée vont la chercher sous l’eau et lui donnent un coup de main pour effectuer une remontée et une apparition miraculeuse, sous les applaudissements, les bravos et les vivats. Elle reste à l’air libre, maintenue à la surface pendant huit jours, avant de repartir au fond les cinquante-et-une autres semaines de l’année. L’an passé, la mise en scène merveilleuse a été complétée par un lâcher d’eau en provenance d’un avion-bombardier d’eau, un Canadair, basé à proximité pour intervenir sur les incendies de la région, qui se multiplient en été, démarrant parfois dans des zones inaccessibles. Mais un malencontreux coup de vent avait déplacé une bonne partie de l’averse prodigieuse sur le public, qui s’était brusquement dispersé, comme une troupe de manifestants sous le déluge des lances à eau de la police. En Italie, la foi est naturelle, pleine de bonhomie, elle va de soi, et peu importent les artifices et la théâtralité mises en œuvre pour la célébrer : le côté kitsch, le ridicule et les ratages sont des preuves supplémentaires que l’Homme, aussi ingénieux soit-il, ne parvient jamais, dans ses imitations, à égaler les prodiges divins. À Sainte-Marie-Majeure, à Rome, pour commémorer la fameuse neige qui tomba un 15 août, on s’est longtemps rabattu sur des canons à neige carbonique, mais avec les moyens techniques d’aujourd’hui, des projecteurs puissants font tomber des flocons lumineux sur la façade pendant la nuit, évoquant, en plein mois d’août, les vitrines et les féeries de Noël. Quand la petite famille revient à table pour le dessert, sur la terrasse de la trattoria d’où le feu d’artifice sera visible, Davide montre du doigt à Isaaco l’autre Annabella, celle dont le cousin n’est pas le mari, et dont le mari est en Afrique : elle est restée à sa place, elle ne s’est pas levée pour voir passer la procession, son cousin est à nouveau au téléphone, il vient d’apprendre la mort, à Trieste, du célèbre prince juif de Venise, Avigdor Sforno. Davide répète comme en écho dans un rêve : « Annabella… La dame qui a son mari en Afrique ! », et il se demande, avec perplexité, s’il préférerait être le cousin d’Annabella et dîner avec elle au bord du lac, ou être son mari et, loin d’elle, chasser le lion en Afrique.
 
Antal est l’homme à qui a pensé Annabella, la jeune femme qui dîne avec son cousin de Trieste, dans la trattoria la Casina Bianca, au bord du lac de Bracciano près de Rome, lorsqu’elle a dû répondre au petit Davide, et Antal est bien en Afrique, mais il n’est pas son mari. Pourtant, plutôt que de dire au petit garçon qu’elle n’était pas mariée, elle s’est vue un instant comme celle dont le mari est en Afrique, celle dont le mari est Antal. En fait, Antal est un homme dont Annabella sait peu de choses : elle l’a rencontré au cours d’un voyage pour un congrès consacré au commerce international où elle s’est rendue un an plus tôt, à Budapest. Elle travaille sur le « commerce équitable » des produits alimentaires issus de l’agriculture biologique dans les pays en voie de développement, et lui, bien qu’étant passé à d’autres intérêts, est resté un expert de l’exportation de pièces de rechange – d’origine ou adaptables : c’est toute la question – pour toutes les machines et tous les véhicules vendus par les pays industrialisés aux autres. Ni lui ni elle ne fondaient beaucoup d’espoir sur les résultats de ce genre de congrès, où les principaux intéressés sont absents. Annabella a passé avec Antal exactement trois nuits, dans un grand hôtel surplombant le Danube, perché sur les hauteurs de Buda, près du Bastion des Pêcheurs, où ils étaient logés l’un et l’autre, au même étage. Bien que Hongrois et natif de la capitale, Antal n’y a plus de domicile personnel depuis qu’il effectue, à longueur d’année, des missions à l’étranger comme conseiller pour le développement économique, et quand il revient, il est le plus souvent logé chez des amis, à qui il est resté lié depuis les années de gymnasium . Il a d’abord été envoyé à Cuba, puis au Vietnam, et sa nouvelle affectation est Bamako, au Mali : il y était déjà installé au moment de sa brève rencontre avec Annabella, à Budapest, et c’est là-bas qu’il devait retourner, là-bas qu’elle l’imagine. Leur histoire, à la fois fulgurante et feutrée, avait suivi une sorte de scénario idéal, réalisé sans la résistance d’aucune objection d’invraisemblance, c’est-à-dire dans un total oubli des conventions sociales et amoureuses. Tout s’était passé en trois nuits, et une quatrième aurait sans doute été superflue, comme un rajout sur une architecture d’un équilibre parfait. L’aventure des deux amants s’était déroulée en trois étapes, et les jours séparant les nuits avaient compté pour les semaines et les mois d’un temps ordinaire, dans une histoire d’amour : rien ne s’était passé pendant la journée, rien d’autre que du temps qui passe, peut-être celui de l’attente, mais surtout celui, naturel et nécessaire aux occupations courantes de la vie. Pendant ces heures du jour et du temps ordinaire, Annabella et Antal s’étaient à peine croisés, à peine entrevus, ils n’avaient pas eu l’occasion d’échanger un mot, peut-être un sourire ou la confrontation fugitive des regards. Et les trois nuits avaient été le temps d’une histoire d’amour tendue, épurée, débarrassée des scories du jeu social et de la trivialité du jour. Ces trois nuits successives avec, entre elles, des jours qui avaient compté pour des mois, avaient suffi pour qu’Annabella voie en Antal l’homme à qui songer comme à son mari. On pourrait croire qu’Antal est un séducteur irrésistible, ou un héros romantique, ou un amant hors pair, mais il n’est rien de tout cela : il y a eu quelque chose de singulier, de rare, dans les circonstances de leur rencontre, la transparence et la pureté d’un cristal et, entre Annabella et Antal, une connivence muette, une entente immédiate, comme on peut en rêver lorsqu’on est assis en face d’une fille dans le métro, une inconnue en qui on reconnaît l’être le plus proche, le plus familier, le plus désirable, celui à qui l’on a toujours pensé, et alors que le plus naturel serait, au mépris de toutes les contraintes de l’espace et du temps, de toutes les règles de la société et des mœurs, de lui prendre la main sans qu’elle s’en étonne, sans qu’elle résiste, de l’entraîner aussitôt dans le lit le plus proche, sans avoir eu à parler, à argumenter, à raconter une histoire, à bâtir le début d’un roman, parce que s’est manifestée une évidence simple et nue, une opportunité unique dans l’existence. Après la première journée du congrès, où ils avaient été placés à distance l’un de l’autre, et ne s’étaient côtoyés que par inadvertance, devant un buffet, Annabella et Antal s’étaient retrouvés dans l’ascenseur de l’hôtel en fin de soirée, avec d’autres personnes qui avaient appuyé sur les boutons de différents étages, où elles étaient descendues les unes après les autres. Annabella et Antal étaient restés les seuls passagers vers le dernier niveau : ils s’étaient regardés, juste assez, sans insistance, et puis chacun avait détourné le regard, fixant la porte jusqu’au moment de son ouverture sur le palier. Ils avaient pareillement hésité à prendre vers la droite ou vers la gauche en sortant de l’ascenseur, et puis ils s’étaient engagés dans le couloir du même côté, Annabella précédant Antal, marchant quelques pas devant lui et s’arrêtant la première. Antal n’avait eu que quelques secondes pour se décider devant un genre de situation et d’aventure dont il n’avait aucune expérience et, tandis qu’elle introduisait la clé dans la serrure, il était passé près d’elle, lui avait simplement pris le bras, l’entraînant quelques pas plus loin, comme s’ils étaient ensemble et qu’elle s’était trompée de porte. C’est dans cet instant précis que tout s’était joué, et la réaction d’Annabella avait été décisive. Elle n’avait même pas levé les yeux vers celui qui l’entraînait, elle le suivait avec naturel, sans que cela pût paraître une forme de passivité ou de docilité, mais au contraire avec une tranquille assurance, sans rien de changé dans la souplesse et l’élégance de sa démarche et de chacun de ses mouvements, avec peut-être cependant, un imperceptible tremblement. Les yeux grands ouverts sur ce couloir d’hôtel qui devenait le décor d’un roman, elle suivait un inconnu les yeux fermés. La chambre d’Antal était la dernière, et cela aurait pu laisser le temps à Annabella de se raviser, ne serait-ce que pour lui demander qui il était, et ce qu’il attendait d’elle. Mais elle s’était laissée conduire en silence, elle l’avait presque précédé au devant d’eux-mêmes. Arrivés devant la porte, ils ne s’étaient pas dit un mot. C’est alors seulement qu’Antal avait lâché son bras, et qu’ils s’étaient tournés pour la première fois l’un vers l’autre, se regardant dans les yeux pendant deux ou trois secondes de plus que ne le ferait un couple au moment de regagner sa chambre, devant la porte à ouvrir. Ils étaient entrés, la pièce était restée dans l’obscurité, ils s’étaient avancés jusqu’au lit, où la femme de chambre avait déposé, sur chacun des deux oreillers, un petit chocolat en cadeau. Annabella et Antal s’étaient déshabillés dans la pénombre. Une certaine évidence et une certaine urgence les faisaient couper par le raccourci le plus direct à travers les scénarios habituels : le passage de l’un et l’autre par la salle de bains, chez un couple établi et qui a ses habitudes, ou bien le flirt, l’enlacement, le premier baiser, les caresses et les prémices pour deux êtres qui se trouvent pour la première fois ensemble dans une chambre. Elle avait abandonné ses vêtements sur un fauteuil et sur le tapis sans hésitation, sans maladresse, à peine un léger tremblement, elle avait quitté son slip d’un mouvement dont n’avait été visible que le geste de le ramasser, comme un mouchoir tombé par terre. Elle s’était glissée dans le lit toute nue, et s’était cachée dans les draps. Avant de la rejoindre, Antal avait écarté le rideau pour jeter un regard vers le Danube en contrebas, avec ses berges et ses ponts illuminés, et les navires de croisière amarrés qui remontent jusqu’à Vienne ou descendent vers la mer Noire. Était-il conscient que ce geste pour relever et ouvrir le pan d’un voilage, il l’effectuait d’abord en plongeant vers son passé et vers la multitude impersonnelle d’une grande ville, le dos tourné à la jeune femme qui devenait en ce moment même son présent et l’être unique : n’était-ce pas sur le secret de son identité et de son corps qu’il aurait dû soulever le voile, avant de pénétrer en elle ? Il était là, dans sa ville natale, mais pour la première fois en touriste qui habite à l’hôtel, en voyage avec une maîtresse. Tout était vrai et faux en même temps : la ville était bien Budapest, mais ce n’était plus celle où il était né, où il avait vécu son enfance et sa jeunesse, il y avait bien dans le lit une jeune femme dont il était amoureux, envahi par le désir et la passion, mais il ne la connaissait pas encore, il n’avait touché que son bras. Tout était à la fois idéal et imparfait, incomplet et cependant sans le moindre manque. Il s’était approché d’elle, il avait tiré le drap, le rejetant par terre – en évitant toute lenteur ou tout empressement qui aurait donné au geste quelque chose de théâtral : il l’avait simplement dénudée du vêtement le plus simple, un drap – et, contemplant le corps nu, il s’était lui-même montré à Annabella en se tenant debout au-dessus d’elle. Pas une parole n’avait encore été échangée, ils ne connaissaient pas encore leurs noms, leurs prénoms, ils n’avaient pas encore entendu le son de leurs voix, tout cela ne viendrait que plus tard, dans les moments de l’union et de la plus grande intimité. Ils s’apprêtaient à dessiner les figures abstraites de l’amour entre deux corps anonymes qui se découvrent et s’accordent l’un à l’autre comme des instruments de musique, avant de jouer ensemble. Annabella avait serré ses bras sur sa poitrine comme si elle avait froid – comme si telle avait été la cause de son tremblement – et, en même temps, elle avait relevé un genou, plié une jambe, écarté une cuisse, double invitation à venir l’envelopper, la couvrir, et à se laisser envelopper par elle, enfermer dans elle. Alors, Antal s’était allongé sur Annabella et il était doucement entré en elle, comme si leurs corps avaient eu déjà leurs habitudes et leurs rituels, hérités d’une époque lointaine, avant leur rencontre. Elle avait bientôt pleuré en silence, comme en repentir d’une faute, et il avait interrogé du regard ce chagrin. Elle ne se repentait d’aucune erreur, elle reconnaissait une vérité, une justesse, et c’était cela qui faisait couler ses larmes. Elle n’avait rien manifesté que son acceptation de le recevoir en elle ; sans un mot, elle l’avait encouragé à s’emparer d’elle, et elle avait tout de suite accepté cela : ce corps d’homme allongé sur le sien, ce sexe d’homme logé dans le sien. Elle aimait en elle ce don : s’être livrée à un inconnu, par amour de ce qu’elle connaissait de lui, presque rien. De tels sentiments, elle ne les exprimait guère par des paroles, eussent-elles été celles, silencieuses, d’un discours intérieur : ils étaient présents dans l’état de son corps, dans l’expression de son visage, dans chacun de ses gestes, dans la courbure de ses doigts, dans la raideur de ses seins, dans la cambrure de ses reins, dans l’ouverture de ses bras et de ses jambes, dans l’écoulement de ses yeux et de son ventre. Abuser de tout sans user de rien : sans énoncer une telle formule, Antal en avait entrevu le sens en s’enfonçant dans Annabella, sans préambule, sans caresses, sans baisers, sans ménagement et pourtant sans violence. Peut-être avait-il éprouvé pour la première fois la pression impérieuse de la passion ? Les premiers sons de sa voix, les premiers mots qu’il avait prononcés, juste avant de se répandre en elle, avaient été pour dire : je ne veux pas savoir qui tu es, ni comment tu t’appelles. Et les premiers sons de sa voix à elle avaient été ceux de ses paroles en réponse, pour dire qu’elle-même ne savait plus son nom : elle lui avait tout donné sauf cela, il le lui avait volé. Ils étaient des inconnus l’un pour l’autre, déjà intimes dans une connaissance l’un de l’autre plus forte que celle de l’identité : la reconnaissance réciproque de deux corps et de deux êtres, qui se livrent au plaisir des sens – la vue, le goût, le toucher, la pénétration –, à la douceur du frottement des destins. Aucun mot, aucun nom. Rien d’autre, à l’origine de tout, que l’aimantation par les regards. Aucune histoire, aucun récit, rien qui puisse se raconter et se décrire, aucune inscription dans aucun temps. Rien que des formes éclairées de l’intérieur. Dans l’étreinte, Annabella avait écarté les cuisses autant que possible, en tirant sur ses genoux, et ce qu’Antal avait pu lire alors dans son regard submergeait les phrases que forment les mots. Du silence des lèvres d’Annabella, entrouvertes, semblaient s’échapper des formules imparfaites, insuffisantes, refusées : « Tu me connais depuis toujours, mais je ne veux de toi que l’inconnu… Ne me dis pas qui tu es : tu es celui qui es au fond de moi. » Le deuxième jour, ils s’étaient quittés le matin et, dès le petit déjeuner, chacun avait rejoint un groupe de travail différent. Le soir, ils n’étaient pas revenus à l’hôtel ensemble, ni à la même heure. Antal avait été retenu dans un dîner fastidieux et interminable, et lorsqu’il avait regagné sa chambre, il avait trouvé Annabella assise par terre contre sa porte. Il en avait été bouleversé et, comme la veille, ils étaient entrés sans se dire un mot. Mais ils s’étaient jetés sur le lit tout habillés, ayant perdu toute sérénité, toute patience, toute mesure, toute possibilité d’attendre, toute maîtrise de leurs corps, et ceux-ci avaient trouvé la façon la plus directe de se rejoindre et de s’unir, sans que l’obstacle des vêtements leur résiste. Leurs enveloppes sociales, l’identité que confère l’habillement, avaient été impliquées dans les actes des corps dont elles sont normalement exclues. C’était maintenant tout le contraire des configurations abstraites de l’amour, entre deux corps anonymes : c’étaient deux êtres dans leur tenue en société, qu’ils ignorent en l’impliquant de force, en la compromettant dans l’acte le plus privé. Le troisième jour du congrès avait été celui des conclusions, avec un cocktail final rassemblant tous les participants. Annabella et Antal, au hasard de l’animation générale et des échanges entre les différents groupes ayant planché sur divers thèmes, s’étaient retrouvés dans une même conversation, buvant un verre. On les avait présentés l’un à l’autre, ils avaient entendu leurs noms et leurs prénoms prononcés par des voix étrangères qui les leur apprenaient, mais comme s’il s’était agi d’autres personnes, les oubliant aussitôt, et ils s’étaient serrés la main, en s’adressant des sourires de sympathie : tout cela ressemblait à la façon dont aurait pu commencer une histoire banale, comme il s’en produit tant au cours des colloques et des congrès, et qui se résument à une nuit que passent ensemble, furtivement, deux personnes attirées par une aventure, au dernier moment, avant que tout le monde se sépare le lendemain matin, et que chacun reparte chez soi, dans son pays, dans son foyer. La tentation de ce jeu – une comédie pour faire semblant de tout recommencer à zéro – ne les avait pas effleurés. Au milieu des autres, acceptant les amuse-gueules que distribuaient des serveurs, ils étaient d’autres personnes, avec leurs noms en trop, et avec d’autres vêtements que ceux qu’ils avaient froissés et souillés la nuit précédente. La fête de clôture du congrès battait son plein, les desserts n’étaient pas encore arrivés, les discours d’adieu n’avaient pas encore sollicité l’attention de l’assistance, quand Annabella s’était éloignée d’un mouvement brusque et décidé, traversant la salle où avait lieu la réception sans prendre congé, et donnant l’impression qu’elle ne s’absentait que momentanément, pour revenir bientôt. Et Antal, sans autre précaution à l’égard des confrères avec qui il bavardait, les avait plantés là pour lui emboîter le pas. Il l’avait rattrapée dans l’ascenseur où ils se retrouvaient seuls, et alors la respiration d’Annabella s’était précipitée, le souffle court. Dans le couloir, elle avait marché d’un pas rapide, elle s’était arrêtée devant sa chambre, avait ouvert la porte, avait demandé à Antal : « Est-ce que tu viendras chez moi un jour ? » Il l’avait poussée à l’intérieur, ils étaient chez elle, la chambre ne différait de la sienne que par les reproductions de tableaux aux murs et par la couleur du couvre-lit et des rideaux. Mais c’était un premier pas vers ce qui était à elle, au milieu de ses affaires de voyage, ou bien c’était une deuxième chambre dans leur histoire. C’est à cette troisième et dernière nuit qu’Annabella pense souvent, celle qui fut la plus longue, la plus tendre, la plus voluptueuse, la plus dramatique au petit matin, celle qui aurait dû se prolonger sans que le jour se lève sur le Danube : celle d’où elle n’est pas sortie. Tandis que lui, c’est de la première qu’il se souvient, qui avait d’avance effacé toutes les autres.
 
Maintenant, Antal est ce mari d’Annabella qui est en Afrique, sans être son mari, sans pouvoir soupçonner qu’elle pense à lui avec ces mots, qu’elle le présente ainsi, qu’elle fait ce mensonge pour dire une vérité. Par sa formation, Antal est un ingénieur en mécanique, et ses premiers postes ont été pour superviser la maintenance des autocars et des autobus Ikarus, que la Hongrie communiste a vendu pendant des lustres aux pays frères de l’Europe de l’Est, mais aussi à la Colombie, au Pérou, à la Chine, et à certains pays d’Afrique. Un an après les trois nuits passées avec Annabella à Budapest, sa ville natale où il était devenu un touriste de passage qui habite à l’hôtel, Antal ne sait plus s’il doit espérer une suite à sa passion fulgurante et singulière avec sa belle maîtresse romaine, qu’il suppose, bien qu’elle soit encore très jeune, déjà fiancée à quelque bon parti de la haute société italienne. Il est loin d’imaginer qu’à la question : « Il est où, ton mari ? », Annabella répond que son mari est en Afrique, en parlant de lui comme de l’homme qui pourrait être son époux, en tout cas celui qui se présente en premier à ses pensées, dans ce rôle. L’Europe est loin – et pour lui, Rome encore plus loin que Budapest – et, là où il se trouve, au Mali, Antal est immergé dans une réalité qui relègue dans une sphère d’improbabilité et presque de futilité les relations humaines et les histoires sentimentales selon les codes et dans les décors des pays du Nord. Sur le plan professionnel, il a de plus en plus de doutes quant à la validité et à l’efficacité de sa mission, convaincu que la capacité des pays en retard à s’en sortir ne tient qu’à eux, à leur volonté politique, à leurs ressources humaines, à l’honnêteté de leurs élites, à la santé morale de la population. Certains pays, sous certains régimes, ne parviennent pas à surmonter une paresse léthargique, un désordre endémique, une désorganisation irrémédiable, une déperdition des énergies, la pénalisation de la collectivité par la corruption des politiciens et des fonctionnaires : comme sous le coup d’une fatalité, ils restent dans un état d’esprit d’éternels assistés, habitués à survivre en faisant la manche auprès de la communauté internationale. Pour Antal, Bamako au Mali est son premier poste en Afrique, et dans sa jeunesse, ayant songé à se tourner vers des études d’anthropologie et d’ethnologie – qu’il avait vite découvertes sans avenir –, il a longtemps rêvé à ce pays et à l’extraordinaire civilisation étudiée par Marcel Griaule. Aujourd’hui, des autocars conduisent des touristes hébétés et pollueurs jusqu’au pied des falaises du fabuleux pays Dogon. Quant à la capitale, Bamako, elle ne parvient pas à émerger du chaos urbanistique qui la fait ressembler à une banlieue continue, avec une hygiène précaire dans des quartiers aux allures de bidonvilles, traversés par un filet d’eau aux relents pestilentiels, qui fait office d’égout à ciel ouvert, auquel chacun se raccorde comme il peut. Cédant par moments au découragement, Antal a parfois songé à tout laisser tomber. Il a pensé à ce pays, l’Italie, dont le Sud est un trait d’union avec l’Afrique – la Sicile, depuis toujours, l’a fasciné et attiré –, mais où les désordres et les dysfonctionnements, même graves, finissent au bout du compte par faire pencher la balance à l’avantage du bonheur contre le malheur. De l’Italie, Antal ne connaît qu’Annabella : parfois, il est sur le point de lui téléphoner pour lui annoncer son arrivée à Rome, le lendemain, et il compose les premiers chiffres de son numéro. Mais il suspend l’appel, il n’est plus sûr des promesses, des projets, des espoirs, qu’avaient sous-entendus leurs silences, l’absence de mots échangés entre eux au moment de se quitter, comme lorsque leurs corps étaient venus la première fois à la rencontre l’un de l’autre. Il ne sait dans quel milieu social, avec quel mode de vie, au sein de quelles relations familiales, professionnelles et privées, il trouverait Annabella. Il craint qu’elle l’ait déjà oublié, après n’avoir été pour elle qu’une brève aventure, une faiblesse passagère qu’elle évalue peut-être, avec le recul, comme une erreur : ne la découvrirait-il pas plus embarrassée qu’heureuse de le voir débarquer à Rome, avec le projet de s’installer avec elle ? En outre, il lui faudrait trouver une situation dans cette ville, et l’Italie n’a guère besoin d’un conseiller hongrois pour le développement économique. Sur ce point, Antal, qui est mon frère, et moi, nous sommes assez différents, en dépit de bien des ressemblances. L’un et l’autre, nous aimons les voyages, et ni l’un ni l’autre nous ne vivons dans notre pays, la Hongrie. Mais si j’ai toujours été attiré par la perspective de m’arrêter dans une petite ville inconnue, pour m’y fixer pendant dix ans auprès d’une femme rencontrée là, dont l’amour suffirait à mon bonheur, dans la modestie d’une vie discrète, disparaissant du monde où l’on m’a connu jusque-là, Antal, au contraire, a pris l’habitude de vivre dans des capitales où son métier le conduit, où il séjourne en célibataire, sans attache sentimentale sérieuse, et se contentant des rencontres qui se présentent à lui, et qui le laissent libre et indépendant, tout en lui épargnant les frustrations sexuelles et le déficit affectif d’une vie solitaire de vieux garçon. Pour ma part, j’aurais beaucoup de mal à vivre un certain temps dans une ville où je suis arrivé un jour, sans que la raison principale de cette installation en soit une passion amoureuse. Et c’est justement ce qu’Antal n’a jamais connu, non qu’il l’ait évité, mais peut-être sans en prendre conscience, en suivant la pente de son mode de vie et de son tempérament. À Bamako depuis un an et demi, il a d’abord eu une liaison avec la fille de l’ambassadeur russe, parce que cette jeune beauté extravagante avait jeté son dévolu sur lui par caprice, et cela lui avait permis d’expérimenter un trait de son propre caractère : cette aventure trop brillante, trop tapageuse, trop flatteuse, lui avait révélé son dégoût d’une société de parvenus, corrompue et exhibitionniste. Faire l’amour à Natalya, qui s’est allongée en travers du grand bureau d’ambassadeur de son père, et a troussé sa jupe sous le regard du président Poutine, photographié en chef d’État aux allures de chef de gang, puis la suivre jusqu’au jardin, toute excitée de rester souillée sous ses vêtements, pour se mêler aux invités – les autres diplomates en poste dans la capitale – d’une garden-party à la vodka et au caviar, n’est pas son sport favori, les fausses transgressions, les faux outrages aux bonnes mœurs, faisant à l’évidence partie des règles du jeu de ce milieu. Antal a rompu sans regret, ayant pris sa décision un jour, sous la douche qui le débarrassait d’effluves d’un parfum français parmi les plus coûteux. Il s’est ensuite réfugié dans une relation plus discrète et dans les bras de Brigitte, une jeune coopérante française, professeur de sciences naturelles au lycée Liberté, qui se parfume plus modestement au muguet, et en compagnie de qui ils se restauraient de leurs ébats au vin rouge et au saucisson de Lyon. Mais, trois mois plus tard, ayant terminé son contrat, Brigitte est retournée en France, où elle a trouvé un poste dans un collège à Saint-Étienne. Depuis quelque temps, Antal fréquente Isa, une jeune Malienne, danseuse dans un ballet traditionnel, à qui des offres sont faites par des recruteurs de beautés exotiques, pour être mannequin à Londres. Antal encourage cette fille si spectaculaire et si talentueuse à accepter une proposition qui serait comme un coup de baguette magique dans son destin, et à partir en Angleterre, plaidant ainsi contre lui-même et contre la continuation de leur relation si joyeuse, si tendre, si sensuelle, si pleine de fantaisie. Isa préférerait aller en France, pour la langue, et elle aimerait emmener avec elle ses frères et son père, venu du Sénégal pour reprendre, dans un village du Mali, un petit garage spécialisé dans la réparation des Peugeot : il y a bien des années, « Le vieux », comme elle l’appelle, fut le « Sorcier des 403 » dans la ville de Kidira, au bord du Falémé, un affluent du Sénégal, au bout de la falaise de Tamboura, toute proche de la frontière malienne. De plus en plus sceptique sur l’efficacité de sa mission, Antal y consacre de moins en moins de temps, se contentant d’assurer le minimum pour mériter son salaire, et pour ne pas être repéré comme un tire-au-flanc par les services officiels de la Communauté européenne qui financent les conseillers en Afrique et auxquels il doit rendre compte. C’est au cours d’un voyage, effectué dans la région entre Kayes et Nioro, proche du Sénégal et de la Mauritanie, où sont conduites des expériences de développement agricole, avec nouvelles cultures, plans d’irrigation et installation de machines pour pomper l’eau, qu’il a rencontré Isa, mais c’est aussi dans ces circonstances que lui est venu une sorte de lubie inexplicable. Dans un village de brousse, chez un vieil homme qui tient une boutique, baptisée avec pompe et humour « Félix Popotin », comme succursale d’une célèbre chaîne française, où il a parfois acheté quelques fruits, un vieux bouc impressionnant, retenu sur un bout de terrain, semblait être le bien le plus précieux de son propriétaire. En effet, les services de cet animal lubrique sont loués pour la saillie des troupeaux de chèvres, assurant une petite rente. L’animal passait le plus clair de son temps attaché par une chaîne à une lourde pièce de fonderie, rouillée et enfoncée dans la terre, qui n’était autre que le bloc-moteur d’un de ces autobus hongrois Ikarus qu’Antal a bien connus à ses débuts. Interrogeant Félix, le propriétaire du bouc, sur l’histoire de ce moteur, devenu le point d’attache pour retenir l’impétueux animal, Antal a appris qu’après avoir été prélevé à un autobus accidenté qui avait versé dans un ravin, et y avait été abandonné pour y être dépecé, le moteur avait été monté pour propulser une grosse embarcation qui, pendant des années, a navigué sur le fleuve Niger, transportant des denrées et parfois des passagers, entre le Mali et le Sénégal. Un jour, le moteur est tombé en panne et, après l’expertise d’un maréchal-ferrant, puis celle d’un mécanicien, il a été jugé bon pour la casse, et finalement abandonné chez le voisin, le « Sorcier des 403 » – Antal a rencontré Isa un jour où elle était venue voir son père –, qui a récupéré quelques pièces comme le radiateur, les durites, le ventilateur ou le filtre à air, avant de céder les quelque deux cents kilos de métal à son compère Félix, le propriétaire du bouc. Depuis quelque temps, Antal s’est mis en tête le projet saugrenu – et même parfaitement absurde – de reconstituer le moteur et de le restaurer jusqu’à le faire tourner à nouveau, même si ce n’est en vue d’aucun usage, et pour la seule satisfaction intellectuelle : une tâche aussi vaine qu’insurmontable, à première vue. Au fil des semaines, la restauration de l’énorme engin, auquel le bouc a été attaché par une chaîne pendant des années, a pris une place de plus en plus importante dans l’emploi du temps et, pourrait-on dire, dans la vie de mon frère Antal. Pour commencer, il a dû convaincre le vieux Félix, propriétaire du bouc, de se séparer de cette masse de métal, arguant qu’il était facile de la remplacer par une grosse pierre ou par un fort piquet planté en terre, dans son utilisation comme lest pour retenir l’animal, l’empêcher de se produire et de se reproduire gracieusement. Antal a finalement négocié la cession du bloc-moteur rouillé, en offrant cinq fois son prix au poids de la ferraille, qui est sa valeur réelle. Au même vieux marchand, qui a dû flairer un bon filon, et à l’enseigne de « Félix Popotin », Antal a loué un petit appentis sous un toit en tôle ondulée pour y installer le bloc de fonte, dégagé de la terre, sur une palette de bois. Puis il a entrepris un nettoyage méticuleux, d’abord à la brosse de crin pour chasser la terre, les racines et les bestioles, puis à la brosse métallique pour gratter la couche d’oxydation, et enfin au chiffon et à l’essence. Les restaurateurs des plus célèbres sculptures en bronze ne font pas mieux. Grâce au numéro de série gravé dans le métal, Antal n’a pas eu de mal à identifier le modèle et le type du gros V8 diesel. Il avait appartenu à un modèle Ikarus 620 de 1955, avec la nouvelle position du moteur à l’avant, après que la marque créée en 1895 par Urhi Imre Kovacs ait produit pendant l’entre-deux-guerres, et jusqu’au milieu des années 50, quantité de véhicules à moteur arrière. Il lui faut maintenant partir à la recherche de certaines pièces, en principe introuvables, faire le tour des casses, au Mali, dans les pays voisins et peut-être encore ailleurs, en Europe orientale, où l’autobus Ikarus 620 a été vendu à des centaines d’exemplaires – Pologne, Tchécoslovaquie, Russie… –, s’adresser au constructeur, mais le propulseur, vieux d’une cinquantaine d’années, n’est plus depuis longtemps ni en fabrication ni au catalogue des pièces de rechange d’aucun service après-vente. Tout est à retrouver, à prélever ailleurs, à refaçonner, à adapter, à bricoler, à installer : pistons, bielles, arbre à came, soupapes, joint de culasse, carburateur, pompe à eau, radiateur, ventilateur, bougies, carter d’huile… Plein d’une joie de gamin, Antal renoue avec sa formation et ses connaissances en mécanique, son goût de toujours pour les machines, sa passion pour réparer et faire revivre un objet mort, encore capable de ressusciter. Il s’est persuadé que le projet de restauration du vieux moteur Ikarus, qu’il a trouvé réduit à la fonction de lest, un poids de fonte rouillée à moitié englouti dans la terre, est une mission aussi légitime et aussi utile – ou inutile – que celle d’un conseiller au développement économique. Ce trait de caractère, Antal le tient sans doute de notre vieil oncle, Mór Steinberg qui, tout au long de sa vie, a collectionné aussi bien les automobiles anciennes que les moulins à café électriques, en passant par les aspirateurs, les gramophones et les pendules, pour le seul plaisir de faire tourner à nouveau des mécanismes, de faire revivre des objets engourdis, de les réanimer, de les sortir de l’abandon, de l’oubli, de l’angle mort où leur destin les avait conduits et confinés. Antal passe des heures à contempler le bloc-moteur, maintenant parfaitement propre et graissé, posé sur une palette, aussi beau qu’une sculpture. Il médite sur le sort de cet objet, qui aurait dû finir avalé à jamais par la terre, comme une météorite tombée du cosmos ou comme une épave coulée au fond de l’eau, devant l’échoppe à l’enseigne de « Félix Popotin », dans un village de brousse au Mali, à partir du jour où le bouc serait mort et où désormais personne n’aurait su identifier cette chose, n’aurait pu se souvenir de ce qu’elle avait été à l’origine, par où elle était passée, et ce à quoi elle avait finalement servi. Antal est comme un archéologue devant une trouvaille sauvée de la destruction et de l’oubli mais, plus encore, tandis qu’il contemple sans se lasser le bloc de fonte aux formes abstraites, il jubile en imaginant le chemin à parcourir, les recherches à faire aboutir, le travail de connaisseur à mener à bien patiemment, confiant qu’un jour il fera tourner ce moteur à nouveau : alors, dans une méditation inverse, sa rêverie sera de penser à ce que ce moteur était devenu avant sa résurrection, lui-même ne parvenant plus à croire à toute cette extraordinaire aventure. Antal se dit qu’un tel moteur aura sa place dans un musée de la mécanique, mais mieux encore, si son histoire pouvait être racontée et documentée, dans un musée d’art contemporain. Et il s’imagine changeant de vie, de métier, d’identité : devenant un artiste dont l’œuvre consiste à restaurer des moteurs voués à la casse, pour les faire tourner et les exposer dans des galeries internationales, les vendre à des collectionneurs, les faire cohabiter dans des expositions de sculptures avec Les Bourgeois de Calais de Rodin, un mobile de Calder, une pièce d’Anthony Caro, de Louise Bourgeois ou de Toni Cragg. Antal aime se rassasier du spectacle de cette masse de fonte qui, d’abord coulée dans un moule, puis usinée et équipée de toutes ses pièces mécaniques, est devenue un moteur à explosion, bientôt installé sous le capot d’un autocar, tournant pendant des années sur les pistes du Mali, probablement réparé et rafistolé de multiples fois, ensuite extrait du véhicule, transporté, remonté sur une embarcation, adapté à cette nouvelle fonction et à cette deuxième vie, et a fini par être considéré comme définitivement hors service, irrécupérable, mort. Antal aimerait que le bloc-moteur puisse rester tel qu’il est, dépouillé de toute mécanique, forme purement abstraite, et qu’en même temps il reçoive peu à peu toutes les pièces qui, correctement agencées les unes aux autres, réactivant une mémoire et un savoir-faire engourdis, finiront par le faire fonctionner et vrombir à nouveau. Il se délecte aussi que tout cela se passe sous l’appentis loué à un vieux marchand, à l’enseigne de « Félix Popotin » dans un village au fin fond de l’Afrique, c’est-à-dire comme en secret, aussi loin que possible de tout regard capable d’évaluer l’opération, tant du point de vue de son absurdité que de celui de son sens artistique, esthétique et philosophique. Le vieux marchand, propriétaire du bouc et de l’appentis loué à Antal, finit par voir en lui un sorcier, et il se demande s’il n’a pas fait une mauvaise affaire en cédant le bloc de fonte qui pourrait bien se révéler être un objet doté de pouvoirs magiques. De temps à autre, des villageois viennent voir Antal, attirés par la curiosité, et soupçonnant dans la tentative de restaurer et de réanimer le moteur un rituel initiatique, ou une imploration à un Dieu inconnu chez eux. Nzomba, le chef du village, fils d’un homme-léopard, qui fut condamné à mort et exécuté en Côte d’Ivoire, vient trouver Antal : il s’inquiète de son activité étrange et d’une possible nature maléfique ou diabolique de l’objet, qui résulterait de sa longue relation avec un animal lui-même en connivence avec le Diable : le bouc. Il dit : « Chez nous, chaque homme a un corps, une âme et un double : le corps et l’âme disparaissent dans la mort. Mais le double survit en se fixant chez un membre de la famille. C’est alors que le double peut commettre des méfaits. Pour ne pas compromettre l’être chez qui il est logé, le double prend une forme animale : une panthère ou un caïman. Mais on peut craindre qu’un double animé d’intentions criminelles devienne l’animal dont le rugissement sera le bruit de ce moteur, et cet animal s’appelle Cumboula. J’ai étudié tout cela, après que mon père a eu le tort d’appartenir à la Confrérie de la Panthère, qui portait le nom de Ngo. Mon père était un sorcier, et toi aussi tu es un sorcier si tu fais revivre ce moteur et qu’il devient le refuge d’un double. On connaîtra alors des malheurs, des assassinats, des empoisonnements. Comme à Ziguinbar, il y a longtemps, on verra revenir les tueurs Wahokohoko. Il y aura des vols de bétail. On dira que c’est le bouc qui a enlevé les chèvres, pour jouir d’elles quand il en a envie. Qui nous dit que le moteur n’est pas une marmite, où l’on fera cuire des hommes dans leur sang pour les manger ? Tout ce que tu fais pour donner vie à ce métal est une initiation, et nous devons comprendre ce qu’elle va produire. Le moteur va devenir le double du bouc, quand le bouc sera mort, et le bouc est déjà habité par un double, plein de mauvaises intentions… » Antal argumente qu’au contraire, le moteur est une source d’énergie positive – de même que le bouc représente la force vitale, la fertilité et la procréation –, et que, une fois remise en état, après avoir déjà rendu tant de services au cours de ses deux premières vies, la merveilleuse machine pourrait être exposée aux yeux de tous, sur la place, au centre du village, et mise en route dans certaines occasions, pour certaines cérémonies, faisant retentir une voix revenue de loin, et semblable à un oracle. Le visage de Nzomba change d’expression, son inquiétude se dissipe, il est prêt à se laisser convaincre et il suppute : selon le temps que le moteur mettrait à redémarrer, ses ratées, son régime, son bruit, le moment où il calerait ou repartirait, en réaction à l’exposé d’un litige entre deux plaignants, il pourrait jouer le rôle de juge indépendant et impartial, ce serait quelque chose comme une ordalie, sans le sacrifice ni le sang. Ce revirement dans la pensée de Nzomba, où de sinistres références s’éloignent, évoquant une époque où les populations étaient terrorisées par des sociétés secrètes d’hommes-léopards, enchante Antal, et la perspective d’une telle collaboration avec les Africains lui semble infiniment plus poétique et profitable que les missions de coopération technique et de conseil économique. L’Occident, pense-t-il, a beaucoup à apprendre de ces cheminements de la pensée, du jugement, des sentiments qui, dans la mentalité africaine, restent étrangers à la logique réputée rationnelle et cartésienne. Bien différente du culte de l’automobile dans le monde moderne serait, dans cette bourgade du Mali, la dévotion à un vieux moteur qui deviendrait un sage, une bouche oraculaire, une divinité protectrice. Nzomba, le chef du village, demande à réfléchir, à consulter les anciens, avant qu’une décision ne soit prise.
 
Un soir, Isa vient parler à son père et à ses frères de la proposition qui lui a été renouvelée avec insistance d’aller à Londres pour des essais photographiques. Elle pourrait, pense-t-elle, passer par la France et explorer les possibilités d’un transfert de toute la famille, en rendant visite à des cousins déjà installés en banlieue parisienne. Le père d’Isa, le vieux « Sorcier des 403 » lui objecte que la profession de modèle pour des photographes est exactement le contraire de son métier de danseuse, requérant des aptitudes à l’opposé de son tempérament naturel : il ne s’agit plus de bouger aussi gracieusement que possible, de remuer les fesses, de chanter et de battre des mains, mais de ne plus bouger, de garder la pose, d’être immobile et muette comme une statue : « Tu ne sauras jamais tenir ton corps ni ta langue… » conclut-il en résumé, et Isa se montre impressionnée par ce verdict qui la laisse muette et pensive. En effet, comment ne pas bouger et ne pas chanter, se demande-t-elle. Il est convenu que le soir, après le conciliabule familial au village, Antal ramènera Isa en voiture à Bamako. Elle le retrouve occupé à mesurer, avec un pied à coulisse, le diamètre intérieur des logements à pistons et, toujours sous le coup du jugement paternel, elle interroge : « Pour toi, tout ce bloc de métal est-il mieux comme ça, immobile et silencieux, ou si ça bougeait dedans, en faisant du bruit ? » Antal répond que les deux états lui plaisent et, par-dessus tout, le passage de l’un à l’autre, de l’immobilité et du silence au mouvement et au bruit, puis du mouvement et du bruit à l’immobilité et au silence. Isa reprend et, avec gravité, elle demande : « Tu pourrais m’aimer si je restais immobile et muette comme un morceau de bois mort ? Ça te plairait mieux que quand tu remues en moi, que je remue aussi, et que je lance des cris ? » Antal réplique qu’il serait curieux de voir en quoi consisterait réellement son immobilité et son silence quand ils font l’amour. Il ajoute : « J’ai bien du mal à t’imaginer en morceau de bois mort… » Isa baisse les yeux, elle médite, elle se tord les mains, elle éprouve une sorte de honte, de repentir. Lorsqu’il leur est arrivé de rentrer le soir en voiture à Bamako, Isa s’est toujours montrée excitée et volubile, comme si les trajets en automobile provoquaient une accélération du rythme de son organisme et une sorte d’ivresse. Antal et elle, lors de ces retours, ont pris l’habitude de s’arrêter au bord d’un ruisseau, petit affluent du fleuve Sénégal, exploité dans les plans d’irrigation. Au pied d’un rocher, il forme une vasque qui offre tous les agréments d’une piscine naturelle. Pendant la journée, c’est un lieu de baignade pour des enfants qui passent leur temps à s’y ébattre, nus, tandis que des animaux sauvages, ou du bétail conduit par un berger, viennent s’y désaltérer. Le soir, Isa et Antal aiment arrêter la voiture au bord de l’eau, et aller se rafraîchir. Isa redevient alors une fillette habituée à vivre en pleine nature, ignorant toutes les règles de la pudeur et, dans l’excitation produite par le voyage en voiture, elle se dépouille joyeusement de ses vêtements, continue de raconter des histoires et se jette à l’eau, dont la fraîcheur ne la calme pas, suscitant au contraire de nouveaux commentaires et appréciations, des exclamations, des rires. Antal, quant à lui, retrouve ce goût pour la natation auquel les Hongrois s’adonnent dans leurs nombreuses piscines, au lac Balaton ou, mieux encore, dans le Danube. Mais la vasque est traversée en quelques brasses, et elle se prête plutôt aux jeux d’une grande baignoire. Isa et Antal retrouvent le site silencieux et désert à la nuit tombée : on n’entend que le clapotis de l’eau contre les rives, et le coassement des crapauds. Ils sont dans l’eau, ils jouent et s’amusent comme des gamins, ils s’éclaboussent, ils plongent longuement, et réapparaissent plus loin, dans une direction qui est une surprise. Le courant rafraîchit les corps des chaleurs de la journée, c’est un moment de félicité simple, et Antal se dit que le monde a perdu cela, que cela n’existe plus que dans quelques recoins de la planète, ou alors un peu partout, mais sous forme de consternantes imitations, dans ce qu’on appelle le monde développé. Ici tout est vrai : le miraculeux cours d’eau dans un pays plutôt aride, la vasque sablonneuse, surplombée d’un rocher, comme tombé du ciel au milieu de la plaine, le concert des crapauds, et cette noirceur du ciel que l’on ne connaît plus dans les pays où, toujours, une ville plus ou moins proche diffuse de la clarté, réfléchie par les nuages de pollution, et qui altère la pureté de la nuit. Il y a la noirceur parfaite de la peau d’Isa, que n’égaleront jamais les adeptes forcenées du bain de soleil et du bronzage sur les plages de la Méditerranée ou du Pacifique. Isa semble avoir oublié son projet d’immobilité et de silence, elle est à nouveau toute exubérance, et la vasque formée par le ruisseau résonne des éclats de sa voix, agitée par les mouvements de son corps. Parfois, ils ont commencé à faire l’amour dans l’eau et il leur est même arrivé de ne pas la quitter, inventant des figures d’enlacement inédites, pour des corps flottants. Le moment est venu où, à nouveau, ils entament leurs rituels d’approche. Ils sont nus, et le corps d’Isa ne se distingue des profondeurs sombres de l’eau que par les luisances des surfaces de peau lorsqu’elles s’en détachent. Cette fois-ci, Antal a décidé de résister au prologue des baisers, des attouchements, des caresses, il retient les mains d’Isa par les poignets et lui dit : « Allonge-toi au bord, et fais le morceau de bois mort, immobile et silencieuse… » Par cette injonction, Isa est brusquement rappelée aux paroles de son père quant à son incapacité à poser pour un photographe, le « Sorcier des 403 » croyant encore que la principale vertu d’un modèle est son aptitude à ne pas respirer. Elle prend la mesure de la proposition, en un instant elle passe de l’excitation bruyante au sérieux, elle devient grave, elle est muette, elle sort de l’eau à pas lents, laissant ses bras pendre le long de son corps, et Antal observe cette naissance de Vénus, ou cette Diane sortant du bain, quand le dos ample, les seins arrogants, les reins cambrés, les fesses tout juste sorties d’un moule idéal, apparaissent comme émergence au-dessus de l’eau noire, d’une forme constituée d’eau noire. Isa s’éloigne jusqu’à la berge sans se retourner, sans dire un mot et là, sur la petite bande de sable blond et humide, elle s’allonge, elle relève ses bras au-dessus de sa tête, elle ferme les yeux, elle plie et elle écarte un genou : à l’évidence, sa vision d’elle-même en modèle, immobile et silencieuse, est celle d’une nymphe endormie. Au-dessus de la touffe de poils de son pubis, encore plus noirs, son ventre bat doucement, comme celui d’un animal au sang froid, amphibie, échoué sur terre mais à proximité immédiate de l’eau. Antal est sorti de la vasque à son tour, il se tient debout au-dessus d’elle, il contemple le spectacle du corps d’Isa, qui n’a jamais été aussi sculptural, aussi serein dans la plénitude de sa beauté. Lui dont la peau est mate comme celle de ces descendants des Huns que sont les Hongrois, se trouve ridiculement pâle : un albinos ou un malade, dont la peau se serait dépigmentée comme le ciel dans une aube blanchâtre, en comparaison du corps d’Isa, saturé de couleurs jusqu’au noir dense de la nuit. Mais il sait où retrouver, dans une faille de ce granit noir, la chair rose et tendre d’une fille. Il s’accroupit auprès d’elle, il passe son pousse là où, entre les cuisses, le noir se déchire. D’habitude, sous cette caresse d’inspection, Isa commence à gémir. Mais ce soir, elle se tait, elle se retient, ses reins ne se creusent pas, ses jambes n’esquissent pas leur ouverture. Antal s’allonge sur elle, il s’enfonce en elle, et puis, lui aussi, ne bouge plus, il attend. Il n’y a que l’imbrication des corps, que le son de leurs souffles. C’est incroyable alors, comme les crapauds en rut sont bavards et indécents ! Isa ne fait aucun mouvement, elle ne prononce aucune parole, elle ne laisse échapper aucun cri, et pourtant quelque chose en elle commence à remuer, un lointain murmure se lève, au fond de son corps. Elle garde les yeux fermés et, par sa bouche entrouverte, aucune plainte ne passe, les dents que ses lèvres découvrent tiennent lieu de paroles, de clavier d’ivoire d’un instrument de musique, elle retient les mots et les râles qui se pressent sous ses expressions comme sous un masque et, dans l’interdit du mouvement, son corps réprime une houle intérieure. Parfois, un faible écho de cette agitation de l’organisme parvient à la surface de la peau. Une épaule se rehausse, les doigts d’une main se crispent, les orteils se cambrent, une cuisse s’écarte un peu plus, une poussée intérieure presse le corps à la rencontre de l’autre, qui est déjà en elle, là où, dans ses profondeurs, la vague est née, au centre de l’ondulation invisible. Tout se passe comme si rien ne se passait. Tout se passe comme si les deux corps étaient ensommeillés l’un sur l’autre. Il n’y a rien à voir pour un voyeur, mais l’immobilité des corps est un camouflage à l’effervescence qui les bouleverse et les relie. Lorsque finalement, et malgré tout, une plainte très douce, enfantine, prend naissance dans la gorge d’Isa, on dirait qu’elle quitte son corps par ses yeux fermés, plus encore que par sa bouche dont les dents se sont à peine desserrées. L’étreinte immobile des deux amants dure encore un long moment, aussi longtemps qu’il faudrait pour que des corps s’apaisent et finissent par trouver le repos après une confrontation tumultueuse et violente, à la recherche du plaisir. Toute la scène de ces deux corps couchés, enlacés, vivants mais immobiles, a été observée comme une énigme par un guépard et son petit, encore affublé de sa crinière, venus boire à la vasque. Même au moment de tremper le museau dans l’eau, leurs yeux sont restés fixés sur ces corps allongés, mêlés, qui n’ont plus d’humain que l’odeur, puis les deux félins s’éloignent délicatement, comme sur la pointe des pieds. Lorsque Antal se redresse, et avant d’écarter son visage, il murmure : « Maintenant, je sais comment c’est quand tu es silencieuse et immobile comme un morceau de bois mort… Tu bouges mieux que quand tu bouges… Tes mots sont plus doux que quand tu parles… Tu feras un excellent modèle : le secret des photographes est de montrer ce qui bouge quand ça ne bouge plus, ce qui parle quand une image est muette. »
 
Quinze jours après ces paroles d’Antal, Isa débarque à Londres, aéroport de Heathrow, où elle est attendue par Tess, l’assistante d’une agence de mannequins spécialisée dans les beautés exotiques : principalement des Africaines (du Kenya, du Sénégal, du Soudan, d’Éthiopie, d’Afrique du Sud), mais aussi quelques créoles de Trinidad ou des Antilles, des Indiennes, des Thaïlandaises, des Chinoises. Dans la voiture, Isa est tiraillée entre la contemplation du paysage des banlieues de Londres, avec leurs alignements de petites maisons en briques toutes semblables, régulièrement disposées, parfaitement tenues, et la découverte du portfolio de l’agence, avec les photos de toutes les filles, les prénoms évocateurs qu’elles se sont choisis, les mensurations et la couleur des yeux que Dieu leur a données. Isa est effrayée : jamais elle ne pourra ressembler à aucune de ces créatures sophistiquées, jamais elle ne saura trouver les poses, ni la bonne lumière pour sa peau si noire. L’agence a logé Isa dans un hôtel de Hampstead, un quartier d’artistes dans la verdure, avec l’aspect d’un village qui la rassure, mais les maisons toutes proprettes, entourées de leurs jardinets dont toutes les fleurs semblent avoir été peintes et vernies à la main, lui donnent une impression d’étouffement. Le soir même, on vient la chercher pour la conduire à une party chez un cinéaste qui habite à proximité. Le jardin devant la grande maison, et les rues aux abords, sont envahis de voitures luxueuses et rutilantes : pas la moindre antique Peugeot qui aurait nécessité l’habileté de son père, le vieux « Sorcier des 403 ». Isa se retrouve la seule inconnue parmi une petite société de gens qu’elle imagine tous célèbres. Elle se rassure en se disant que la célébrité est relative : parmi toutes ces personnes, pas une seule que l’on reconnaîtrait dans son village, ni même à Bamako. Pourtant, à leur comportement, elle devine qu’elles sont des personnalités connues, quelque chose dans leurs attitudes, dans leurs façons de parler, donne à voir ce qu’elles croient que tout le monde connaît d’elles, et attend d’elles. Sans doute, se dit Isa, est-ce à cela que l’on décèle la célébrité quand on ne connaît rien du monde où elle est reconnue : à cette image que les gens célèbres se font d’eux-mêmes, et où ils cherchent constamment à se reconnaître, et puis à une certaine exubérance, à un peu trop de facilité, à un excès d’assurance, tout ce à quoi les gens célèbres sont poussés pour qu’on les reconnaisse, pour que leur célébrité ne passe pas inaperçue, pour qu’ils continuent de s’en convaincre eux-mêmes, pour se rassurer. Parmi l’assistance, il n’y a que des célébrités, chacun dans son domaine : acteurs et metteurs en scène de cinéma, dramaturges et comédiens de théâtre, écrivains, décorateurs, architectes, photographes, rock-stars, imprésarios, couturiers, top-modèles, designers, toute une petite société de célébrités convaincues de constituer un monde, d’être la société qui fait le monde. Isa ne comprend rien à ce qui se dit autour d’elle, elle ne parle pas l’anglais, elle est contente qu’on lui présente un jeune garçon français, pensionnaire dans une famille où il apprend la langue anglaise, et avec qui elle peut engager la conversation. Il a été amené là par un ami de sa famille, un cinéaste célèbre, Tchèque émigré à Londres. Autour d’eux, on s’amuse à observer la complicité des deux francophones, et à vérifier la réputation des petits Français amateurs de filles. Isa lui explique qu’elle est venue à Londres pour des essais de photos de mode, et le petit garçon la fait rire en lui ra

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