Crime à la Jonction

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Un crime horrible a été perpétré sur le chantier de la Jonction.


Au petit matin, un corps poignardé et ligoté est retrouvé suspendu en haut d’une grue.


Une bande de gamins qui a pour terrain de jeux les lieux du meurtre, ayant aperçu la veille au soir une personne dans les parages, décide de mener l’enquête afin de trouver l’assassin...


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EAN13 9782373476422
Langue Français

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COLLECTION « POLAREKE »
CRIME À LA JONCTION
Roman policier
par Paul MAX
I
SUR LES CHANTIERS DE LA RUE DE L'HÔPITAL
Toute la journée, entre la Chapelle et la rue de l' Hôpital, on avait travaillé ferme. L'énorme tranchée se meublait peu à peu et chaque découpure de terrain, chaque coin et chaque recoin commençait à prendre sa signification : l'avenir constructif s'amorçait sur les efforts du présent.
Les armatures de fer, carcasses des édifices futurs , étaient déjà en place, premier aboutissement du grand tracé que chaque heure de chaque jour conduisait plus loin et qui, parti du Midi pour aller vers le Nord, faisait sa trouée de lumière et d'espace à travers la ville compacte.
Dans cette poursuite d'un nouvel horizon, toute une tranche de la vieille cité disparaissait et la gigantesque grue, accotée aux restants de la rue d'Or, se dressait, comme l'idole métallique du progrès, dominant la chute po ussiéreuse des souvenirs. Le bruit des ferrailles en mouvement, le sifflement de la vapeur, les coups sourds et réguliers de la pesante « sonnette » s'étaient tus maintenant et l' un après l'autre, les épaules lourdes de fatigue, la marche lente et le front courbé, les ouvriers s'en étaient allés. Pas d'équipe de nuit désignée. Le travail avançait bien, plutôt en avance sur les prévisions. Le chantier prit son visage du soir ; le grand espace chaotique, tout à l'heure grouillant de vie, devint un désert, dans la nuit tombante... Rapide et méfiant, un chat noir passa, se hâtant vers quelque rendez-vous ou vers quelque bataille... Des nuages qui, toute la journée, avaient hésité à répandre leurs larmes sur la terre s'écartèrent tout à coup et, derrière l'église de la Chapelle, la lune parut, dardant sa projectio n blafarde sur le chantier... Et l'horloge de l'Hôtel de Ville fit savoir à Bruxelles qu'une de ses journées d'existence s'en allait vers le néant.
Ce fut sur le seuil du néant... c'est-à-dire tandis que s'égrenaient les douze coups de minuit qu'un couple – un jeune homme, une petite fe mme, qui remontaient la rue de l'Hôpital – s'arrêta pour regarder entre les palissades et que la petite femme s'écria : — Eh bien, il est rigolo, ce type-là ! On dirait un singe accroché à un arbre ! — Où ça ? demanda le jeune homme étonné, où vois-tu un singe ou quelque chose qui y ressemble...
— Là, répondit-elle, là, dans la grande grue.
En effet : à mi-hauteur de la grande grue, dans l'entrecroisement des ferrailles, il y avait un homme immobile, à moitié accroupi sur lui-même, semblant sommeiller ou regarder fixement un point déterminé du terrain. — Tiens, oui, acquiesça le jeune homme, tu as raison, on dirait un singe dans son arbre...
Mais que diable fait-il là, au milieu de la nuit ?
— Il a l'air pétrifié !
Apparaissant en ombre découpée sur le fond du ciel clair, l'homme, dans son étrange support, demeurait, en effet, dans une immobilité absolue.
Ce spectacle étonnant, si l'heure eût été moins tar dive, aurait certainement causé un rapide attroupement de badauds très disposés à donner leur avis et à émettre des suppositions. Mais le jeune homme et sa compagne étaient seuls et la nuit était fraîche. Ils conclurent :
— C'est un surveillant.
Et ils s'en allèrent en hâtant le pas pour rattraper le temps perdu.
Plus tard, au moment de se coucher, le jeune homme pensa encore une fois à ce singulier personnage qui passait sa nuit dans les hauteurs mal capitonnées d'une grue métallique et il se dit qu'il y avait là quelque chose de peu naturel.. . Mais le sommeil mit bon ordre à ces réflexions passagères.
***
De grand matin, les ouvriers reparurent pour le tra vail quotidien. Chacun, avec l'automatisme de l'habitude se dirigea vers sa beso gne personnelle et c'est alors qu'une exclamation fit lever le nez à tout le monde : — Ça, alors ! Regardez un peu ce type qui est allé s'installer dans la grande grue ! Le mouvement de va-et-vient du chantier se condensa autour du gigantesque outil et le chef demanda :
— Qui est-ce ? — Est-ce que je sais, répondit le conducteur des tr avaux ; hier, quand nous sommes partis, il n'y avait personne là-haut ; ça, j'en suis certain. — Alors, c'est un rôdeur qui se sera introduit sur le chantier pendant la nuit ?
— Il a drôlement choisi son endroit pour aller se reposer !
— Pour sûr ! Le conducteur mit ses mains en porte-voix et cria : — Eh, l'homme ! Voulez-vous descendre tout de suite ! Mais cet appel ne produisit pas le moindre effet et l'inconnu ne bougea pas. Alors, un des ouvriers qui s'occupaient habituellem ent de faire manœuvrer la grue s'écria :
— Eh bien, il a du culot, celui-là ! On va lui apprendre à se moquer du monde ! Vous
permettez, chef ?
— Qu'est-ce que vous allez faire ?
— Je vais aller le chercher et le faire descendre au galop !
Tous les hommes du chantier étaient là, groupés, riant ou échangeant des réflexions et ils regardèrent grimper leur camarade qui, habitué à ce genre d'acrobatie, eut tôt fait d'arriver jusqu'à l'intrus. Mais alors, une chose effrayante se produisit. L'ouvrier avait mis la main sur le bras de l'inconnu ; celui-ci, toujours accroupi sur lui-même, bascula ; comme une masse, il tomba de son perchoir en rebondissant de traverse en traverse et vint rouler au milieu des ouvriers épouvantés : il avait les mains et les pie ds liés et un couteau enfoncé entre les épaules. Un silence horrifié avait succédé au murmure des co nversations et la voix d'un contremaître résonna étrangement quand il dit : — Aidez donc votre camarade, il va tomber !
En effet, livide, s'accrochant aux ferrailles transversales, l'ouvrier qui était monté dans la grue redescendait péniblement en répétant, hébété :
— Il est mort... On l'a poignardé... Il tomba dans les bras de ses camarades. Le Chef s'était penché sur le corps. Il demanda :
— Quelqu'un connaît-il cet homme ?
Et, un à un, défilant silencieusement, les ouvriers se penchèrent à leur tour sur ce visage contracté par la terreur dont les yeux, pas tout à fait fermés, semblaient avoir voulu conserver la vision d'une scène affreuse.
— Non, on ne le connaît pas.
***
On ne travailla guère, ce matin-là, sur les chantiers de la Jonction. On y reçut la visite de tous les personnages les plus importants de la Première Division de police, du Parquet et du Bourgmestre lui-même. Les journalistes, les photographes, les cinématographistes, alertés, grossirent le groupe de ces visiteurs occasionnels et, sous la conduite d'un contremaître, on vit des théories de messieurs, graves et soucieux, circuler de droite et de gauche, comme des excursionnistes visitant des ruines.
Dans la rue de l'Hôpital, une foule compacte mise au courant par les éditions spéciales et par la rumeur publique était accourue des quatre po ints cardinaux pour centraliser, sur le bord du terrain tragique, l'expression de sa stupeu r et de ses suppositions toutes plus fantaisistes les unes que les autres. Les agents avaient grand-peine à faire circuler ces badauds
et les trams, sonnant sans arrêt, se frayaient diff icilement un passage parmi leur masse encombrant trottoirs et chaussée.
— Il paraît que c'est une vengeance d'amour. — Non, on m'a affirmé que c'est un crime politique ! Chacun savait quelque chose... et personne ne savait rien.
La veille au soir, tout le monde avait quitté les chantiers à l'heure habituelle ; ce matin, on avait trouvé, hissé dans la carcasse métallique de la grande grue, un inconnu pieds et mains liés, un couteau enfoncé entre les épaules.
C'était tout... et sur ce point de départ l'enquête aurait probablement quelque peine à progresser.
***
Or, à midi, en sortant de l'école, Capstock dit à Bobard :
— Tu sais qu'on a trouvé un type assassiné sur « notre » chantier ?
Capstock(1), ainsi nommé parce que son nez était si long qu'il pouvait, au dire de ses copains, servir de porte-manteau, était le chef incontesté (12 ans depuis deux mois) d'une bande de garnements du quartier de la Chapelle qui, ayant trouvé une entrée privée, jouait « Peaux-Rouges » dans les coins les plus secrets des chantiers, dès que les ouvriers en étaient partis. Bobard, dont le surnom prouvait à quel point son cerveau de dix ans était riche en inventions hétéroclites, lui servait à la fois de l ieutenant et de confident. Il répondit, en zézayant fortement, ce qui était un de ses charmes :
— Ouïe, oui... Capstock, ça ze sais ! — Eh bien, lui fit remarquer son « capitaine », si tu te rappelles bien, hier soir, après qu'on avait fait l'attaque de la diligence, nous avons vu un type qui sortait en courant du chantier. — Ouïe, oui, Capstock, même que z'ai dit : ça est u n qui s'est-z-attardé et qui va rater son zotobus ! — Juste. Est-ce que tu ne trouves pas ça curieux, Bobard ? — Ouïe, oui, Capstock, maintenant que tu me le dis, ze trouve ça curieux...
Mais ce jour-là, la conversation n'alla pas plus lo in, car le fait d'arriver en retard pour la soupe pouvait avoir pour le capitaine et son lieutenant des conséquences désastreuses pour leur prestige.
***
À 1 heure, la Radio annonça : « Ce matin, un inconnu a été trouvé assassiné sur les chantiers de la Jonction, entre la place de la Chapelle et la rue de l'Hôpital. L'enquête ouverte aussitôt poursuit son cours. » (1) Capstock :« portemanteau ».[Retour]
II
LA FAMILLE CAPSTOCK
Évidemment, les parents de Capstock ne s'appelaient pas Capstock. Ce n'est pas un nom admissible... ce n'est pas un nom du tout, lorsqu'i l s'applique à un être humain : c'est un surnom. Nous avons dit pourquoi le jeune galopin qu i nous occupe, produit normal de l'amour conjugal, en avait été affublé. Son profil pointu en était responsable.
On nous excusera, cependant, de continuer à désigner par cette appellation pittoresque, la famille dont notre jeune ami était le turbulent représentant. Cette famille, en effet, existe encore et si l'oubli s'est fait autour des événements pénibles auxquels elle fut mêlée voici quelques années, il ne nous appartient pas d'en raviver la souffrance, en rappelant un nom qui, par ailleurs, ne mérite que le respect.
***
Capstock rentra chez lui par le plus court chemin. La soupe, déjà servie, fumait sur la table de bois blanc. La mère, que l'on appelait plu s communément : « Patronne », s'affairait devant sa cuisinière, tandis que Tina, la sœur aînée, qui venait d'avoir dix-huit ans, campée devant la fenêtre, tambourinait sur les vitres pour calmer son impatience. Un phénomène, cette Tina ! Petite et maigre, le front couronné d'une véritable crinière rousse, elle exhibait, parmi les traits tourmentés d'un visage pâle et plutôt laid, une paire d'yeux noirs magnifiques. Son élégance, proportionnée à ses moyens d'existence, restait relative. Mais la modestie de ses vêtements, qui n'étaient pas faits à sa taille, se trouvait rehaussée par des ajoutes voyantes : une ceinture à paillettes, un collier de pacotille, et un bracelet de celluloïd imitant approximativement le jade. Aucun fard n'atténuait la pâleur de ses pommettes ni celle de ses lèvres minces, mais sa chevelure s'ornait, sur les tempes, de deux petits nœuds de velours vert, assortis au bracelet. Bien qu'on la considérât comme la sœur de Capstock, elle n'en était que la cousine. Fille d'une sœur de la « Patronne » , elle était née et avait passé son enfance en France et, transplantée à la suite de la mort de ses parents, elle avait conservé de ses origines et de sa première formation intellectuelle, une façon de s'exprimer qui faisait l'admiration et parfois, l'ahurissement de sa famille adoptive.
Elle accueillit l'arrivée de Capstock par une de ces phrases imagées dont elle avait le secret :
— V'la déjà l'diminutif ! Pourvu que l'grand format rapplique presto !
Ce qui signifiait : voilà déjà l'enfant, pourvu que le père ne tarde plus. Car, tous les jours, c'était la même chose : ou bien le père Capstock rentrait trop tard ou bien il ne rentrait pas du tout. Dans un cas comme dans l'autre, on l'attendait jusqu'à
l'extrême limite, puis avec ou sans lui, il fallait s'envoyer tout le dîner pêle-mêle, en quelques minutes, parce que Tina travaillait dans une fabrique de conserves de la rue Bara et que son service commençait à deux heures. « Patronne », – 1,60 m de haut, 1,80 m de tour de t aille, – durant cette période d'épreuves quotidiennes qui commençait vers midi et demi pour se prolonger, parfois jusqu'à une heure vingt, ruminait sa rage en remettant dix fois le potage refroidi dans la casserole et en le reversant dix fois, – ô ténacité de l'espoir ! – dans les assiettes.
Elle greffa ses réflexions sur l'exclamation de sa fille adoptive et appuya : — C'est tout de même formidable que celui-là ne sait jamais être à l'heure ! Et Capstock, tout en se mettant préventivement à l'abri d'une taloche, rigola :
— C'est que la pendule de l'estaminet est arrêtée !
Le chef irrespecté de cette petite famille était, en effet, ce que l'on nomme, un pilier de cabaret. Le plus clair de son temps, il le passait au café du coin ou à la brasserie d'en face. Il « avait son verre » chez Jan, chez Joseph et chez N etje et pour trouver le secret du bien-être qui se cache au fond d'un bock, d'un faro ou d'une demi-gueuze, il oubliait le temps qui passe, les êtres qui attendent et toutes les obligations morales de l'existence. Cette passion pour la boisson, dont il avait été plus ou moins l'esclave toute sa vie, avait augmenté depuis qu'il était chômeur, son métier de terrassier n'étant pas de ceux qui sont recherchés sans interruption. Il lui arrivait, maintenant, de rentr er abominablement ivre, chose qu'il avait toujours évitée jadis. Ces jours-là, la tempête sou fflait dans les trois modestes chambres qu'habitait la famille et la Patronne, courbant la tête comme les autres, murmurait :
— Est-ce qu'on croirait qu'un brave homme peut changer comme ça !
Elle ne possédait pas assez de psychologie pour comprendre que son mari, jadis brave ouvrier, aujourd'hui ivrogne paresseux, ne se laissait dominer par son vice que pour oublier sa rancœur et ses déceptions. Être sans travail, à son âge, quand on est solide et courageux, quelle injustice !
Le prenait-on, déjà, pour un être inutile ? La péri ode de chômage se prolongeait trop longtemps ! Les quelques sous, mis de côté, s'en al laient l'un après l'autre ! La Patronne faisait des journées ; Tina avait son salaire... ma is cela ne suffisait pas... et puis il est révoltant, pour un homme de ne pas être celui qui fait marcher le ménage ! La veille, il s'était tellement attardé que tout le monde ronflait quand il était rentré ; maintenant, les minutes passaient, la soupe refroidissait et il ne paraissait pas. — C'est tous les jours pareil, grogna Tina : c'est réglé comme du papier à musique ! Va falloir s'envoyer la nourriture sans la mâcher, galoper pour être à l'heure au travail et passer l'après-midi à se taper sur l'estomac pour tâcher de digérer. La Patronne prit une décision. — Attablez-vous et mangez à votre aise, je mettrai le dîner de père à part.