Dans la tourmente afghane
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Description

Survivant de l’enfer afghan, le journaliste Jonathan Dupuis rentre chez lui dévasté. Au terme d’une enquête intensive et d’un travail sur lui-même, il parvient à reconstituer les pans manquants de son histoire.
On dit que le véritable dépassement de soi passe par les défaites. Que sans l’adversité, l’humain ne serait rien. Jonathan Dupuis l’apprend à ses dépens. De retour d’une mission journalistique à Kandahar qui a mal tourné, l’homme qui revient chez lui n’est plus que l’ombre de lui-même. Il hésite sur ce qu’il va dévoiler à la presse et à ses proches. Qu’a-t-il vraiment vécu là-bas?
Sa mémoire vacillante, criblée de trous noirs, ramène inlassablement à son esprit un souvenir salvateur : les yeux de la douce Rachida sous sa burka. En proie à un trouble profond, attisé par les manigances d’un père dominateur, il va tenter par tous les moyens de reconstituer les pans manquants de son histoire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 février 2012
Nombre de lectures 19
EAN13 9782895972266
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DANS LA TOURMENTE AFGHANE
DE LA MÊME AUTEURE
Sous le même soleil , Lévis, Éditions de la Francophonie, 2006. Prix France-Acadie 2007.
L’éclaboussure (Ariane), Lévis, Éditions de la Francophonie, 2007.
Jocelyne Mallet-Parent
Dans la tourmente afghane
ROMAN
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Mallet-Parent, Jocelyne, 1951-.
Dans la tourmente afghane / Jocelyne Mallet-Parent.
(Voix narratives)
ISBN 978-2-89597-109-2
I. Titre. II. Collection : Voix narratives
PS8626.A4525D36 2009 C843’.6 C2009-902653-8

ISBN format ePub : 978-2-89597-226-6

Les Éditions David remercient le Conseil des Arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario et la Ville d’Ottawa.

En outre, nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme d’aide au développement del’industrie de l’édition (PADIÉ) pour nos activités d’édition.

L ’auteure remercie le Conseil des arts du Nouveau-Brunswick et le Conseil des Arts du Canada pour leur soutien financier à l’écriture de ce récit.

Les Éditions David
335-B, rue Cumberland
Ottawa (Ontario) K1N 7J3
www.editionsdavid.com
Téléphone : 613-830-3336
Télécopieur : 613-830-2819
info@editionsdavid.com

Tous droits réservés. Imprimé au Canada.
Dépôt légal (Québec et Ottawa), 2 e trimestre 2009
À mon grand-père, l’homme qui savait parler au vent…
Les défaites sont nécessaires aux peuples comme les souffrances et les malheurs à l’individu : ils vous obligent à approfondir votre vie intérieure, à vous élever spirituellement.
Alexandre Soljenitsyne

Sans les circonstances douloureuses, sans un mal qu’il réussit à tourner en bien, l’homme n’est rien.
ROMAN
Le temps était au beau fixe. Pas le moindre souffle de vent.
Que du bleu. Mur à mur.
Les aurait-on autorisés à voler aujourd’hui qu’aucun cerf-volant n’aurait réussi à s’épingler sur la toile azurée du ciel afghan. C’est qu’ils se déchaînaient ailleurs, les disciples d’Éole. Embusqués par-delà les pics échevelés des montagnes ceinturant Kandahar, ils soufflaient sans répit sur la vie de Jonathan Dupuis… qui ne tenait plus qu’à un fil.
*
« Vas-y! Fais-le!
« Fais tout ce qu’ils te demandent… sinon ils vont te tuer. »
Les pieds liés, un sac de jute enfoncé sur la tête, le journaliste feint de ne pas comprendre que c’est à lui qu’on s’adresse.
« Crois-moi, l’étranger, le commandant n’hésitera pas une seconde à te réduire la cervelle en bouillie », poursuit l’interprète, accompagnant chacune de ses paroles d’un coup de botte dans les reins de sa victime.
La tête enturbannée qui vocifère ces ordres s’exprime en pachto. Il ponctue chacune de ses phrases d’un brusque mouvement du bras au bout duquel un kalachnikov semble soudé, tant il le manie avec aisance.
Le journaliste grimace de douleur. Tête prostrée contre le sol, narines dilatées au maximum, il cherche la moindre particule d’oxygène susceptible d’aérer la grotte humide et infecte dans laquelle il suffoque. Dans un singulier mouvement de tête, il essaie en vain de distinguer ce qui se trame de l’autre côté de la fichue cagoule qui lui obstrue la vue.
« Fais-le, chien d’Américain! », gueule l’Afghan.
Le prisonnier comprend qu’il ne s’en sortira pas vivant à moins d’obtempérer aux ordres. Quelques secondes à peine, et la situation bascule… Les événements dégringolent en cascade. La tête de l’homme est délestée de son éteignoir, la clarté soudaine aveugle ses yeux éblouis, ses mains se trouvent armées d’un couteau à la lame aussi tranchante que le fil d’un rasoir.
Un long cri déchirant.
Le soldat gisant à ses pieds se tord de douleur.
L’indicible s’est produit à la vitesse de l’éclair.
Le journaliste laisse tomber le couteau. Un son métallique percute les parois de la grotte avant de retentir en écho dans ses oreilles. Le seuil de tolérance du supplicié atteint son apogée lorsqu’un amas de chair sanguinolent lui glisse sur le torse, roule sur son ventre et aboutit entre ses mains. Un liquide visqueux comme celui des entrailles d’un poisson qu’on évide se répand aussitôt sur ses poignets. Le sang lui coule entre les doigts, gicle sur sa chemise, dégoutte le long de ses cuisses, termine son parcours en éclaboussant la paroi rocheuse de taches écarlates.
« NON! », hurle-t-il.
Un violent coup de crosse s’abat sur son dos; son crâne est traversé par une puissante décharge électrique.
Le silence entre en scène.
Le soleil s’éteint.
La vie de Jonathan Dupuis se met à valser avec la mort.
Aquilon

Vent mauvais,
annonciateur de tempête
Dire ou taire.
Parler ou se soustraire.
Dévoiler ou envelopper la vérité, telle une musulmane drapée sous sa burkha.
L’indécision rongeait Jonathan Dupuis, comme du sel un morceau de glace.
Révéler tout d’un bloc, dès sa sortie d’avion, les parcelles de ce dont il se souvenait encore ou… l’autre solution : celle de feindre la réussite totale de cette mission. Taire à tout jamais ce qui était pour lui du domaine de l’indicible.
« Pourquoi diable est-ce que j’hésite autant? rumine-t-il. De toute façon, dans un cas comme dans l’autre, ma vie en est transformée à jamais. Plus rien ne sera pareil. Je sais fort bien que ma jeunesse, mon insouciance et ma joie de vivre n’ont pas pris, avec moi, le vol du retour au pays. En cette nuit d’enfer, je les ai larguées par-dessus bord, au milieu de nulle part, dans les hauteurs de ce lieu sinistre où je n’aurais jamais dû mettre les pieds. »
En proie à son insoluble dilemme, Jonathan se faisait un sang d’encre. Il en avait perdu appétit et sommeil.
Tant pour l’homme que pour l’appareil métallique, vivre sur terre s’avérait plus complexe que voler. D’Islamabad jusqu’à Montréal, l’avion avait navigué sans turbulence, survolant les nuages avec fluidité. Quant à l’esprit de Jonathan, il avait flotté dans l’univers vaporeux de l’indécision depuis les montagnes accidentées en périphérie de Kandahar, jusque dans sa ville natale.
Le coup violent porté à sa tête avait, jusqu’à un certain point, déjà réglé la question qui le tourmentait. De sa saga afghane, il ne pourrait révéler que les fragments dont il se souvenait vraiment. À chaque jour qui passait, à chaque heure qui fuyait, les détails des scènes lui torturant l’esprit se faisaient de plus en plus flous, s’évadant de sa mémoire comme d’une passoire outrageusement trouée.
Une grappe de journalistes l’attendait à la barrière des arrivées.
Les questions fusèrent de toutes parts.
« Parlez-nous de cette mission à Kandahar? Pourquoi n’êtes-vous pas revenu au pays en même temps que les autres? Que s’est-il passé, exactement, dans les montagnes afghanes? Qu’est-il advenu du soldat? De votre collègue de la BBC? »
Ses patrons avaient bien essayé de le faire rentrer en douce, mais les détails de la date de son retour, et même l’heure exacte de l’arrivée de son vol, avaient fait l’objet d’une fuite. Pour un journaliste déterminé, il y a toujours moyen d’obtenir l’information voulue. Le flash d’une caméra crépita dans ses pupilles. Son dilemme s’en trouva du coup résolu. Il ne leur dirait rien!
Le temps d’une seconde, l’hésitation refit son apparition dans l’esprit de Jonathan. « Pourquoi ne suis-je pas resté au Pakistan, du moins pour quelques semaines encore, histoire de me recomposer un peu? Le temps de soigner mon corps et mon âme. Et qui sait, le temps d’oublier complètement… »
Il était revenu pour elle.
Pour Maryse.
Rien que pour elle.
Maintenant, il s’agissait de l’aimer comme avant. Faire comme si de rien n’était.
Jonathan scruta la foule, à la recherche du visage aimé. Il avait un besoin urgent de revoir cette femme. De s’abreuver de son être, de renouer avec son corps. C’est pourtant celui de son père qui s’imposa au premier plan. La figure rubiconde du riche industriel Thomas Dupuis faisait tache parmi la foule, tel un coquelicot pavoisant au milieu d’un bouquet de pissenlits. À lui seul, l’homme semblait occuper toute la place.
Avec son assurance démesurée.
Avec son air condescendant et autoritaire.
Avec ses épaules imposantes qui cachaient à son fils la vue des autres. Depuis qu’il était enfant. Depuis toujours.
De Maryse, aucune trace. Ni de sa mère ou de ses sœurs.
Jonathan fonça en direction des journalistes, bien résolu à ne pas ouvrir le panier de crabes qu’il rapportait d’Orient. C’était maintenant tout décidé. Il allait leur relater la même rengaine qu’ils avaient déjà entendue :
— Le convoi militaire dans lequel je me trouvais a été attaqué par des talibans. Après avoir roulé sur un engin explosif, les deux premiers véhicules ont sauté, tuant trois soldats et en blessant cinq autres. J’étais dans la troisième voiture avec mon collègue caméraman de la BBC.
Pour une raison qui m’est inconnue, les insurgés nous ont fait descendre des véhicules et ont braqué leurs fusils sur nos tempes. Après nous avoir forcés à nous accroupir, face contre terre, ils nous ont lié mains et pieds. Ils ont discuté un moment entre eux, puis les balles ont commencé à siffler. Ils ont abattu tous les survivants, sauf quatre : un soldat, l’interprète afghan, mon collègue et moi. Jetés à l’arrière d’un camion, nous nous sommes retrouvés dans les montagnes, véritables labyrinthes truffés de tribus formées de clans rivaux.
Le soldat a été tué; moi, j’ai été gravement blessé.
Vous savez le reste. Le caméraman a survécu et est rentré dans son pays. Quant à moi, j’ai été laissé pour mort. Selon toute vraisemblance, j’ai été rescapé et soigné par des paysans dans les montagnes afghanes. Ces derniers m’ont ensuite aidé à traverser clandestinement la frontière du côté du Pakistan, d’où j’ai pu m’organiser pour revenir chez moi.
Voilà!
C’est tout.
Il n’y a rien de plus à raconter.
— Pourquoi avez-vous mis près de deux mois avant de donner signe de vie?
— Je viens tout juste de vous en expliquer les raisons. J’étais dans un endroit isolé, au milieu de nulle part, et de surcroît, gravement blessé. Ma convalescence a été longue.
— Parlez-nous du soldat qui vous accompagnait. Et de l’interprète.
— Vous n’avez qu’à vérifier ce premier point auprès des responsables de l’armée canadienne; ils ont déjà présenté un rapport complet sur la situation du soldat. Quant à l’interprète, il avait, semble-t-il, infiltré l’armée afghane, mais en réalité, il faisait partie des insurgés. Je n’ai vraiment rien à ajouter.
— Racontez-nous les détails de ce qui s’est passé, une fois arrivés dans les montagnes.
Jonathan prétexta un coup de fil urgent à passer, esquivant du coup la question, son père et la foule agglutinée aux alentours.
Tout ce qu’il venait de raconter était vrai. Quant au reste, le coup brutal qu’il avait reçu à la tête en avait fêlé les souvenirs. Certains détails de l’horrible journée qu’il avait vécue à Kandahar étaient restés accrochés aux pics des montagnes, à des centaines de mètres d’altitude, perdus dans ce massif désertique en amont des eaux de l’Arghandab.
Soulagé, Jonathan Dupuis respira un grand coup.
Comme un avion planant par-delà les nuages, il s’envolerait dans d’autres sphères chaque fois que quelques pans égarés de sa mémoire lui causeraient un peu trop de turbulence.
Il s’évaderait bien haut.
Loin de la tourmente afghane.
Loin de Kandahar.
* * *
Le vent tourne.
Parfois zéphyr, tantôt mistral. En d’autres temps : alizé, simoun ou khamsin.
Le vent d’été chante; celui d’hiver siffle et hurle. Immuablement, la brise s’intensifie en cours de matinée, prend son envol au mitan du jour, se déchaîne et rugit avant de mollir en fin de journée.
Pareil au destin de nos vies.
Comme flèches affilées, coqs en métal ou pennons sculptés surveillant sans relâche la direction des vents, chacun d’entre nous devrait être aux aguets. Histoire de prévoir l’arrivée de l’ennemi. Telles de véritables sentinelles en leur mirador, jour et nuit nous devrions guetter si la rafale viendra du sud ou poindra du noroît, si l’adversaire arrivera de l’est ou déjouera nos plans en surgissant par l’ouest.
« Quoi qu’il en soit, vent du large ou vent de front, vent dans les voiles ou vents contraires, toujours il nous faut continuer à ramer. »
Ainsi parlait le vieux Célestin, pêcheur de homards au large de la Gaspésie, père de Thomas et grand-père de Jonathan.
Thomas Dupuis avait troqué les forts vents du large contre les tourbillons de la grande ville. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’avait pas été secoué par la même brise marine que celle ayant guidé la vie de son père. Pas plus que son propre fils d’ailleurs n’avait eu l’envie de voguer dans le même sillage que le sien. En effet, Jonathan s’était toujours refusé à faire flotter sa barque au gré de la brise qui gonflait la voilure de son père.
Pour tous les trois, l’adage tel père, tel fils n’était que pur mensonge.
Par défi, par orgueil ou par simple besoin de se démarquer, dès l’adolescence, le fils unique de Thomas Dupuis, celui qu’il avait pressenti comme son futur remplaçant, s’était braqué contre lui. Son fils levait le nez sur l’héritage qu’il lui léguait : un lucratif commerce en pleine expansion. Parmi le personnel de son bureau figuraient quantité de jeunes loups prêts à vendre leur âme pour faire partie de la course à la direction alors que Jonathan, pourtant grand favori, ne se pointait même pas à la ligne de départ.
Si lui-même n’avait pas adopté le même métier que son père Célestin, il fallait faire la part des choses : la pêche au homard offerte en héritage n’avait rien de comparable avec ce que lui, Thomas Dupuis, présentait à Jonathan.
Tout jeune, Jonathan avait démontré un intérêt marqué pour les arts et la musique. Les talents artistiques de sa mère et sa carrière de pianiste y étaient sûrement pour quelque chose. Jonathan s’en faisait d’ailleurs souvent la réflexion : « Mon père a maille à partir avec les gènes. Il maugrée contre le destin. Ce sont mes deux sœurs qui démontrent de l’intérêt pour les domaines considérés comme virils , alors que moi, je m’entête à préférer les beaux-arts aux sports, la lecture aux mathématiques, le journalisme au commerce. »
Anne, l’aînée, portait un vif intérêt à l’entreprise familiale, allant jusqu’à en épouser l’administrateur principal, pourtant de vingt ans son aîné. Charlotte, la cadette, démontrait un talent à l’état pur pour la gestion des affaires. Charlie — comme la surnommait son père —, pour qui le monde de la finance n’avait plus de secret.
*
S’aspergeant la figure à grande eau, Jonathan tenta d’émerger de sa torpeur. Il se devait d’affronter son père. Il décida d’énoncer haut et fort la même version que tous connaissaient déjà pour en avoir longuement entendu les échos dans les médias : l’embuscade, ses blessures, le coup porté à sa tête, son empêchement de rentrer au pays plus tôt. Il réintégra l’aire d’arrivée pour constater avec étonnement que la foule s’était dissipée, que les journalistes qui l’y attendaient avaient plié bagage.
Thomas Dupuis avait réglé la situation!
— Où sont-ils passés?
— Sortons d’ici, Jonathan, un aéroport n’est pas un endroit pour étaler ses états d’âme. Les Dupuis ne sont pas des bêtes de cirque que l’on photographie sans vergogne!
— Quels genres de sornettes as-tu encore inventés pour les forcer à déguerpir ainsi?
— Tu devrais savoir que ce n’est pas la première fois que je compose avec les représentants des médias. Depuis le temps que j’observe ces vautours lorsqu’ils sont à l’affût, j’ai appris à les connaître comme le fond de ma poche. Sachant fort bien comment m’y prendre avec eux, je leur ai proposé une solution de rechange. Ils ont tous mordu à l’hameçon.
— Pas encore une de tes idées machiavéliques, marmonna Jonathan, dégoûté des manigances que son père n’hésitait jamais à utiliser lorsqu’il était déterminé à en arriver à ses fins.
— Nous recevrons la presse selon tous les égards dus aux gens de notre rang! À dix heures demain matin. Dans notre salle de conférence. Sur notre terrain. « Avantage pour », comme on dit au tennis. Tu t’en souviens, n’est-ce pas, Jonathan?
— Si je m’en souviens!
Thomas avait décidé d’initier Jonathan au tennis, sans son consentement. « Un gars doit se forger le caractère en se disciplinant à un sport », disait-il sans arrêt. Son fils n’aimait pas le hockey? D’accord. Mais il ne s’en sortirait pas aussi facilement. Son fiston passerait de gré ou de force par l’école du sport.
Le fil passerait par le chas de l’aiguille!
À force de persuasion, Thomas en était venu à convaincre sa femme que sa roseraie devait céder la place à un terrain de tennis qui était, à ses dires, devenu indispensable à l’éducation de leur fils. Tous les arguments possibles furent évoqués pour la persuader du bien-fondé de sa décision et, comme c’était souvent le cas, Louise avait fini par céder, mais cette fois, bien à contrecœur.
Un bulldozer avait envahi leur cour arrière. Dans le temps de le dire, la roseraie, son endroit de prédilection, était redevenue terre inculte. Seuls, quelques pétales de fleurs ici et là, petites taches rouge sang, souillées de boue. Une bétonnière avait déversé sur la roseraie brutalement violentée une couche d’asphalte. Un filet de tennis était vite venu compléter le tableau.
La jolie roseraie avait disparu sous ses yeux d’enfant, les fleurs écrabouillées criant grâce sous les chenilles géantes du tracteur. Jonathan avait vu des larmes rouler sur les joues de sa mère. Impuissant, il avait serré les poings de colère. Ce jour-là, il s’était promis de venger l’affront fait à sa mère.
Lorsqu’il serait grand.
Lorsqu’il serait en âge de tenir tête à son père.
Il se l’était juré.
— Qui t’a dit que j’avais envie de tenir une conférence de presse?
— C’est ce qu’il faut faire, et c’est ce que tu feras.
— Ah oui? Et si je refusais…
— Tu es un Dupuis, Jonathan. Ne l’oublie jamais. Un faux pas, une hésitation, une faille dans le maillon… et la chaîne casse. Comme le dit ton grand-père, vents de front, vents contraires, il faut continuer à ramer!
— Contrairement à lui, qui est si respectueux des autres, toi, tu ne peux pas t’empêcher de diriger la vie et les sentiments de ton entourage.
— Assez de sentimentalisme! Ne gâchons pas nos retrouvailles avec pareilles futilités. Allons plutôt honorer la cuisine de ta mère qui t’attend à la maison en compagnie de tes sœurs. Manger un morceau te fera grand bien. Tu es maigre comme un chicot.
— Et Maryse?
— Je lui ai dit de rester chez elle. Sa place n’était pas à l’aéroport.
Jetant un regard fulminant en direction de son père, Jonathan s’empara du cellulaire qui traînait sur le tableau de bord de la limousine :
— Maryse? Je suis rentré. J’ai été retenu à l’aéroport par une meute de journalistes et maintenant que nous sommes rendus à deux pas de chez mes parents, Papa m’annonce que tu n’as pas été invitée pour le souper. Je t’assure que je ne m’éterniserai pas ici…
* * *
Dans sa légère robe de nuit en soie moirée, Maryse lui parut plus belle que jamais.
Jonathan ferma les rideaux, éteignit la lumière de chevet, se réfugia au creux des bras de cette femme dont la seule pensée lui avait permis de traverser le pire.
Il eut alors le soupir heureux d’un homme qui avait enfin retrouvé sa conjointe, sa maison, son pays.
« C’est ici, uniquement ici, dans les bras de Maryse, que je réussirai à oublier… »
Maryse était au septième ciel d’avoir retrouvé son homme, débordait de vitalité et se mourait d’envie de renouer avec le corps de son amoureux.
L’homme qui venait de rentrer de Kandahar était complètement épuisé, physiquement vidé de toute énergie et, en plus, il ramenait avec lui un bagage non désiré : un crabe bien installé au creux de sa tête. À son propre étonnement, le trop-plein d’horreur qui l’emplissait encore se traduisit par une panne de désir qu’il n’avait aucunement soupçonnée. Même si elle lui assura qu’elle comprenait très bien, Maryse n’en resta pas moins sur sa faim. C’est donc lovés l’un contre l’autre qu’ils traversèrent cette toute première nuit des retrouvailles. Assommé de fatigue, Jonathan sombra aussitôt dans un profond sommeil… Quant à Maryse, elle garda longtemps les yeux grands ouverts à écouter la chanson du vent qui tourbillonnait derrière les murs.
Au beau milieu de la nuit, telle une intruse, une surprenante brise, quelque peu glaciale pour la saison, sembla prendre de la vigueur.
Furtif, l’insolent vent frisquet se faufila par la fenêtre, joua quelques instants dans les replis du rideau, pénétra pour de bon dans la chambre à coucher et vint s’infiltrer en douce entre le couple à peine reconstitué.
* * *
Thomas Dupuis s’afficha devant les caméras à l’heure convenue, sans son fils.
Nullement intimidé par le peu de détails que Jonathan lui avait communiqués sur le déroulement de son travail de journaliste en Afghanistan, le propriétaire des Entreprises Dupuis s’élança avec aplomb dans une interprétation des événements vécus là-bas. Thomas présenta Jonathan comme un rescapé ayant survécu à une aventure cauchemardesque. Il le dépeignit comme un véritable héros, comme un surhomme ayant traversé l’enfer afghan avec un sang-froid et un courage peu communs.
Thomas Dupuis ne prisait guère les journalistes et ne manquait aucune occasion de faire connaître son opinion à leur sujet.
« La nouvelle, quand il n’y en a pas, ils la créent, caricaturait-il.
« Ils l’inventent!
« Aujourd’hui, je fais exactement comme eux. Je fais la nouvelle!
« De toute manière, ce ne sera pas la première, ni la dernière fois, que l’information sera teintée, déformée, amplifiée. Je suis bien placé pour le savoir. Combien de fois n’ai-je pas été étonné par le peu de ressemblance entre ma perception d’un événement public auquel j’avais assisté et la couverture médiatique rapportée dans les bulletins de nouvelles du lendemain. Et qui plus est, impossible d’avoir bonne presse avec eux lorsqu’on est à la tête d’une affaire florissante. Il y a toujours un de ces détracteurs pour nous traiter de capitalistes, de sans scrupules s’enrichissant sur le dos des pauvres gens. C’est à croire que ces scribes sont totalement ignorants des bienfaits émanant du monde des affaires. »
Que son fils unique ait choisi d’œuvrer spécifiquement dans ce milieu qu’il abhorrait le contrariait au plus haut point. Jonathan faisait à sa tête, et les sarcasmes à ce propos fusaient de toutes parts. Ses concurrents en faisaient leurs choux gras. Le fils Dupuis achetait l’encre au baril alors que le père menait, toutes griffes dehors, une bataille infernale contre l’écrit!
Or, Thomas Dupuis n’aimait pas jouer les têtes de Turc. Il lui arrivait d’en baver de colère. Mais ceux qui croyaient qu’il avait perdu la partie le connaissaient mal.
Un jour prochain, il ramènerait la brebis égarée dans la bergerie.
*
Benoît Ducharme connaissait bien Jonathan. Ils avaient fait l’école de journalisme ensemble, et l’amitié qui les liait n’avait pas flanché malgré la promotion de Benoît à titre de responsable du secteur où œuvrait Jonathan.
Benoît savait son ami doté d’une sensibilité particulière, qualité qui faisait d’ailleurs de lui un si bon journaliste. À lui voir la mine, depuis son retour d’Afghanistan, il avait pressenti que Jonathan revenait d’une mission qui l’avait profondément bouleversé.
— On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs!
— Explique-toi, Jonathan, rétorqua Benoît.
— En Amérique, on rêve en couleurs. On pense qu’on s’en va à la guerre comme à une partie de hockey. Les bons d’un côté, les méchants de l’autre. Et comme de raison, nous sommes toujours les gagnants! Perdre, c’est pour les autres. De la guerre, seuls les nôtres devraient revenir en héros. Tomber sous les balles, c’est juste pour les méchants. Et puis, il ne faut surtout pas en mourir. Ah! que non. On se croit souvent partis pour une guerre de boules de neige. On tombe juste pour rire… On en est arrivés à penser que la guerre, ce n’est qu’une sorte de jeu qui se joue avec des soldats de plomb… et des chars d’assaut en plastique. Une sorte de jeu vidéo où tous les morts se relèvent à la fin de la partie, chacun rentrant tout bonnement chez lui! À la guerre, tous les soldats veulent y aller, mais… à condition que personne n’en revienne les pieds devant!
— Le moins qu’on puisse dire, c’est que tu as une façon assez particulière de circonscrire la question.
— Ah oui? Tu crois que je simplifie trop? Et toi, Benoît, peux-tu me les circonscrire les raisons exactes pour lesquelles on s’est impliqués dans cette foutue guerre en Afghanistan? Pour faire plaisir à notre puissant voisin? Lui qui en a peut-être, de bonnes raisons de la faire, cette maudite guerre? Ou peut-être, comme disait Camus, que nous tuons pour bâtir un monde où plus personne ne tuera. La belle excuse. On tue pour faire un monde meilleur! On assassine pour l’avenir de nos enfants! Toute une devise que voilà!
— Mais quelle mouche t’a piqué, Jonathan? Je ne t’ai jamais vu aussi émotif au retour d’un reportage. C’est vrai que le conflit afghan, ce n’est quand même pas n’importe quelle mission journalistique…
— La vérité, poursuivit Jonathan, comme s’il n’avait pas entendu le commentaire de Benoît, la vérité est que tous les guerriers utilisent cette excuse honorable pour justifier leurs tueries. Et vogue la galère! La vérité est que, depuis que le monde est monde, la guerre a toujours existé. Pas difficile de trouver une bonne raison de tuer celui qui est différent de soi, de massacrer l’ étranger, celui qui ne pense pas comme nous, qui n’a pas la peau de la même couleur que la nôtre, qui ne parle pas notre langue, qui prie un autre Dieu. On fait la guerre et on forme des soldats pour qu’ils deviennent des robots, des machines à tuer. Et pour assassiner, on doit leur apprendre à ne pas trop penser, comme de raison. Moins tu penses, plus il t’est facile d’enlever la vie du voisin. Y as-tu déjà pensé, Benoît, que le travail d’un soldat, c’est de tuer? De tuer en toute légalité?
— Est-ce que tu n’oublierais pas qu’il y a aussi des missions de paix, Jonathan? Les Nations Unies s’engagent dans des actions pour venir en aide à des pays et des États qui n’ont pas de moyens pour se défendre.
— Une mission de paix, tu dis? Je te défie de te rendre en Afghanistan pour vérifier de quoi il en retourne, d’évaluer par toi-même le degré d’évolution de cette supposée mission de paix. Quand tu auras vu ce que j’y ai constaté, le mot « paix » ne sera pas vraiment celui qui te viendra à l’esprit. Tu peux me croire.
Jonathan était survolté, et le questionnement assidu de ses patrons le mettait hors de lui. Depuis les trois jours qu’il avait repris le boulot, ils ne le lâchaient pas d’une semelle. Son rapport manquait de précision à ce qu’il paraît. « Il y avait des trous dans le papier », comme on l’exprimait dans le langage courant de la boîte, lorsqu’on voulait signifier qu’un journaliste avait loupé un point essentiel, ou encore, qu’un reportage manquait de substance.
— Quand on va au bal, c’est pour danser, poursuivit Jonathan, de plus en plus irrité. Ça, on le comprend bien. Mais dans notre esprit de Nord-Américain, on ne va pas à la guerre pour mourir! On prend nos soldats pour des touristes, des voyageurs partis en excursion dans un pays étranger. Partis pour changer d’air, pour goûter à une culture différente. À la rigueur, on les pense partis en mission humanitaire, pour aider ici et là, redresser un piquet de clôture qui aurait malencontreusement penché un peu trop durant la chamaille. Quelques couvertures de laine à droite, un peu de riz à gauche, trois ou quatre photos par-ci, par-là, pour faire bonne figure dans les médias. Et un solide reportage en direct, par-dessus le marché.
« C’est ça la guerre pour nous!
« Chaque fois qu’un soldat canadien ou américain meurt en Afghanistan, c’est le même scénario. La surprise totale. Quelle horreur, quelle infamie! Enfin, bon sang, il était parti à la guerre le soldat. Pas en safari photo dans les souks de Kaboul! Et puis, il peut bien en mourir vingt, cent, mille, du côté des talibans, hommes, femmes et enfants tous confondus, ce n’est pas grave. On s’en fout comme de l’an quarante, pourvu qu’il ne s’agisse pas d’un p’tit gars du coin. »
— Attention Jonathan! Là, tu mélanges tout. Tu digresses… et puis tu exagères. C’est normal qu’en temps de guerre, on veuille que ce soit ceux des troupes ennemies qui tombent sous les balles. Et puis c’est naturel qu’on réagisse plus fort lorsque c’est quelqu’un de chez nous, une personne que l’on connaît qui est blessée.
— Quelle belle philosophie! Dans mon livre à moi, un Canadien déchiqueté ou un Afghan qui explose en petits morceaux, c’est un être humain qui meurt, point à la ligne. Le sang qui coule, en temps de guerre, a la même couleur, la même odeur merdique pour tout le monde… Mais comment pourrais-tu le savoir? Ce n’est pas toi qui as mis les pieds dans ce lieu de désolation maudite… Ce n’est pas toi qui…
— Bon. Je crois que ça suffit pour aujourd’hui, coupa Benoît. Je comprends très bien que tu reviens tout juste d’un pays en lambeaux et que l’expérience que tu viens de vivre n’a certes pas été facile. Donnons-nous le temps. Nous poursuivrons cette conversation plus tard.
Benoît savait d’instinct que quelque chose clochait dans le reportage de Jonathan. Leur discussion de ce matin ne faisait que confirmer son intuition. Jonathan Dupuis excellait dans son domaine et ses reportages étaient habituellement rédigés selon les règles de l’art. Aussi, il eut vite fait de percevoir, dans les propos de son collègue, les contours flous d’une histoire non racontée, d’un reportage qu’à moitié divulgué.
— Allons prendre un café, s’empressa-t-il d’ajouter. Comment va Maryse?
— Bien.
— Elle doit être ravie de ton retour.
— Oui.
— Pas très convaincant comme réponse.
— Je crois qu’elle me trouve un peu moche… depuis que je suis revenu.
— Moche?
— Bof! Un peu fatigué, je suppose.
— Et toi?
— Moi?
— Oui, toi. Es-tu content d’être revenu au pays sain et sauf?
— Sain et sauf… C’est beaucoup dire…
— Mais tu la voulais cette mission, Jonathan. Tu te souviens à quel point tu as insisté pour être choisi? Tu avais soumis un dossier digne de te faire envoyer en mission sur la planète Mars.
— Je ne te reproche pas de m’y avoir envoyé, si c’est à ça que tu fais allusion.
— Ce n’est pas ce que j’ai voulu insinuer, mais je dois dire que je n’ai pas très bien compris pourquoi tu tenais mordicus à cette mission… qui te ressemblait pourtant si peu.
— Je t’avouerai que je ne le sais pas trop bien moi-même. Ou peut-être que si. Inconsciemment, j’ai possiblement voulu épater Thomas.
— Ton père?
— J’en avais peut-être marre de l’entendre claironner à tout vent que les vrais journalistes, ceux qui ont des couilles, ne se contentent pas de couvrir l’information des événements de tous les jours. Selon ses dires, au lieu de griffonner sur du papier, les fesses sur leur rond-de-cuir, les vrais gars eux, ils se rendent sur le terrain. Ils côtoient le danger.
— Essaierais-tu de me dire que tu es allé en Afghanistan pour épater ton père? Tu n’es pas sérieux, Jonathan?
— Dans le fond, j’y suis allé pour moi-même. Pour me dépasser, moi. J’avais besoin de me prouver que je ne correspondais pas au profil décrit par Thomas. Je l’ai tellement entendu me reprocher de ne pas avoir un tempérament plus combatif et faire des allusions à mon manque de cran, que j’en étais venu à douter de moi-même.
— Et tu en es arrivé à quelle conclusion, en allant là-bas?
— C’est maintenant clair, net et précis. Pas de doute. Je sais qu’il y a différentes sortes de héros!
— C’est-à-dire…
— Par exemple, je sais avec une absolue certitude que je serais capable de sauter à l’eau pour sauver un parfait inconnu de la noyade, ou d’entrer dans une maison en flammes pour en rescaper un chaton apeuré. Mais… blesser des innocents, torturer des êtres humains, violer des femmes, tuer des enfants, cela n’a rien à voir avec le courage. Et ce n’est pas pour moi. Jamais je ne pourrai faire ça! Faire la guerre, ce n’est pas une question de bravoure. Une question de combativité et de testostérone? Peut-être. Mais ce n’est surtout pas une question de courage ou de bravoure. Ça n’a rien à voir.
— Il y a un truc que je ne m’explique pas, Jonathan. Je ne comprends pas pourquoi, dans ton reportage, tu n’as pas abordé ces questions. Celles que tu viens tout juste d’exposer. C’est très intéressant cet angle sous lequel tu viens de décrire la guerre. Un titre tel qu’« Être bon soldat : une question de bravoure ou de testostérone? », ça aurait pu faire sensation. Et ça te ressemblerait, en plus.
— Je ne sais pas. Thomas avait peut-être partiellement raison, lorsqu’il claironnait que les reportages rédigés en plein centre de l’action, les deux pieds dans la vraie merde, apportent une perspective différente.
— Non, Jonathan. Tes explications ne collent pas. Tes reportages d’avant traduisent bien plus d’émotion, provoquent pas mal plus de réactions que ce banal compte rendu sur l’Afghanistan que tu viens de nous présenter… les deux pieds sur le terrain, en plein dans la vraie merde, comme tu le dis si bien. Ton texte, on n’y sent pas de chaleur, de couleur, d’odeur. C’est insipide comme un repas sans épices. Ça ne te ressemble pas, Jonathan. Tu n’aurais pas envie de me raconter un peu… ce qui s’est réellement passé là-bas… et auquel tu ne fais pas allusion dans ton reportage?
— Ça ne se raconte pas, laissa tomber Jonathan, la voix presque éteinte. D’ailleurs, je ne saurais trouver les paroles pour traduire ce que j’ai vécu à Kandahar. Il n’existe tout simplement pas de mots pour décrire l’étrange haine dont j’ai été témoin, en ces contrées si différentes de celles auxquelles nous sommes habitués. Une haine sourde, provoquée et entretenue par les idées belliqueuses de quelques fanatiques. Plus en ruine encore que leurs villages, ce sont les idées de ces exaltés que j’ai trouvées complètement tordues. D’ailleurs, est-il vraiment possible de saisir le lien conducteur qui tisse le fil barbelé des pensées de ces illuminés? De saisir les motifs profonds qui alimentent ces quelques esprits plus tortueux que les chemins en zigzag qui sillonnent leur pays?
— Rentrons, conclut Benoît, découragé par l’immense détresse qu’il perçut dans le regard de Jonathan.
Dehors, le temps avait tourné. Une soudaine rafale venant du nord souleva un amoncellement de feuilles mortes qui tourbillonnèrent follement dans le ciel, forçant les passants à remonter vivement leur col.
Mistral

Vent du nord,
soufflant violemment
Deux yeux noirs cernés de khôl… Deux yeux verts comme le jade.
Les premiers, ronds comme des billes… Les autres, ovales comme des amandes!
Je te le dis, Maryse, ce sont des yeux qui m’ont sauvé, qui m’ont fait émerger de la profonde léthargie dans laquelle le coma m’avait plongé. Quatre yeux qui ont veillé sur moi, qui m’ont ramené à la vie.
— Quels yeux? De quoi parles-tu, Jonathan?
— Deux paires d’yeux qui me scrutaient de l’aube au crépuscule. Quatre yeux comme autant de sentinelles qui n’avaient de cesse de me tenir en alerte. Les yeux noirs sortaient de la pièce, les yeux verts prenaient aussitôt la relève à travers l’ouverture qui laissait pénétrer la lumière. Les yeux verts s’échappaient par le trou creusé dans le mur, les yeux noirs réapparaissaient comme par enchantement.
— Tu délirais, Jonathan? La forte fièvre te faisait voir des yeux partout?
— Ces yeux existaient réellement! Ils me pourchassaient sans répit, m’empêchant de sombrer dans la mort. Je les ai vus jour et nuit, pendant des semaines. Ils n’ont jamais lâché prise, n’ont quitté leur poste d’observation sous aucun prétexte. Ils m’ont sauvé, je te le dis.
— C’était un rêve, Jonathan?
— C’était la vie. Les yeux sont la vie. Ils sont l’esprit. L’intelligence. Ils sont le miroir de l’âme, comme on dit. Ces yeux veillaient sur ma vie pour qu’elle ne s’échappe pas.
— Tu veux un café, Jonathan, s’impatienta Maryse?
— Ce que je te raconte ne t’intéresse pas?
— Là n’est pas la question, Jonathan. Tu parles en parabole. Je ne comprends pas. J’ai l’impression que tu dis n’importe quoi… pour contourner quelque chose. Pour éviter de dire les vraies choses. De quoi as-tu peur? De ma réaction?
— Je t’en prie Maryse, ne va pas inventer des problèmes là où il n’y en a pas.
— Inventer des problèmes, tu dis? Alors, explique-moi pourquoi toi, tu les tais, les histoires à problèmes?
— Je sens que…
— Tu sens! Tu sens! Veux-tu savoir ce que, moi, je sens? C’est très simple. Je sens que Jonathan Dupuis n’est pas encore revenu d’Afghanistan! Et moi, j’ai bien hâte de retrouver mon chum! On dirait que c’est un autre homme qui m’est revenu. Tu ne parles presque pas, sauf pour divaguer dans un jargon que je ne comprends pas. Tu évoques des yeux, renifles l’odeur du thé, t’extasies sur le goût des oranges sucrées… sans jamais me dire exactement de quoi il retourne. Ce n’est pas toi, ça! Tu ne me parles jamais de la véritable expérience que tu as vécue en Afghanistan. Et puis…, toi qui me faisais si bien l’amour, on dirait que tu n’es plus que l’ombre de toi-même. C’est à croire que tu as perdu le goût de ma peau, que l’odeur de mon corps ne te dit plus rien. Tu te limites à me serrer très fort dans tes bras jusqu’à m’étouffer; tu me répètes sans cesse que tu m’aimes plus que tout au monde… Par contre, pas une seule fois depuis ton retour, nous avons fait l’amour.
— Je sais bien, Maryse. Crois-moi, j’en suis désolé. Ce doit être la fatigue…
— La fatigue? Je veux bien comprendre que tu étais physiquement épuisé lors de ton arrivée. Mais ça fait plus de trois semaines que tu es revenu, Jonathan. Et sur ces trois semaines, tu as dormi les trois quarts du temps! Tu dois être bien reposé maintenant?
Lorsque Maryse tentait de le questionner plus à fond, Jonathan s’esquivait. Il entrait en lui-même comme un escargot dans sa coquille. Il avait beau prétendre, bec et ongles, ne pas avoir été dérangé outre mesure par son aventure en Afghanistan, Maryse savait que le mal était plus profond, plus ancré et plus pernicieux que Jonathan essayait de l’en convaincre.
Jonathan n’était simplement plus Jonathan.
Quelque chose s’était brisé en lui. La mécanique s’était rompue. Il y avait un caillou dans l’engrenage.
Et, à chaque jour qui passait, tout semblait dérailler d’une coche.
— Jonathan. Mettons les choses au clair. Tu sais que je t’aime, et s’il y a une personne en qui tu peux avoir confiance, c’est bien moi. Je ne suis pas sotte. Je devine qu’il a dû se passer quelque chose de… difficile en Afghanistan. Il me semble que notre couple devrait avoir la maturité nécessaire pour que nous puissions en parler à livre ouvert. Dis-moi pourquoi je ressens… comme un non-dit qui prend toute la place entre nous deux? Un événement que tu me tais. Ou plutôt que tu te tais à toi-même! Pourquoi ne pas me faire confiance?
— Peut-être… parce qu’il n’y a tout simplement rien à raconter, Maryse…
— Bon, bon! Puisque tu t’obstines à le voir comme ça, je te mets en garde : je suis patiente, Jonathan, mais j’ai aussi des besoins. J’ai surtout une grande envie de vivre ma vie, de profiter de toute l’énergie de ma jeunesse. Et puis j’ai aussi envie de le concrétiser, ce beau projet que nous avions… avant ton départ : celui de mettre au monde un enfant, dès ton retour d’Afghanistan. À ce que je vois, on n’est pas près d’y parvenir au rythme où vont les choses entre nous!
Devant le regard misérable de Jonathan, Maryse changea de registre.
— Je prévois une journée exécrable aujourd’hui. Des stagiaires au bureau que l’on doit suivre pas à pas. C’est à croire qu’ils n’ont rien appris à l’université. Mais ce soir… on pourrait se cuisiner un bon repas et souper à la chandelle. Déboucher un Ripasso. Relaxer un peu. On pourrait songer à le faire… cet enfant, dont on parlait tant avant ton départ.
Jonathan redevint escargot, détourna la tête et s’emmura dans ses pensées : « Comment pourrais-je lui expliquer? Comment réussir à lui traduire ma résurrection d’entre les morts? Comment lui faire comprendre que je dois justement les oublier, les maudits morts, avant de songer à donner la vie? »
Comme cela commençait à devenir une habitude, son regard bifurqua vers la fenêtre, tant il cherchait à fuir la réalité.

Jonathan entrouvrit les paupières et aperçut les yeux noirs de Rachida qui veillait à son chevet. Depuis des semaines déjà qu’il était là, et il n’avait vu d’elle que ses yeux. Le reste de son corps était dissimulé sous sa burkha, à l’abri de son regard d’étranger qui vivait sous le même toit que son père Khalid, ses frères et sa grand-mère.
Jonathan avait fini par comprendre que la famille afghane qui avait hérité de son corps en lambeaux, était divisée en deux clans : les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. De son lit, il avait pu deviner les rôles de chacun. Père et fils, occupés à gagner la croûte, par conséquent absents du bercail la plupart du temps. Les deux autres, fille et grand-mère, affectées aux tâches quotidiennes, y étaient omniprésentes. Aucun signe de la mère.
En fait, la m