DE PROCHE EN PROCHE
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DE PROCHE EN PROCHE

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Description

Endormie dans la garrigue, la Bastide du Collet a fossilisé, dans ses murs épais, les traces d'une vie hippie brutalement arrêtée. Ludovic, un jeune projectionniste qui a choisi le cinéma pour échapper à la vie réelle, y emmène Virginie. La passion qui s'est abattue sur eux, les enfermant dans un amour fusionnel dont ils ne peuvent sortir, y trouvera un terrible antécédent. Vers la fin de l'été, lorsqu'ils quitteront la vieille bergerie et l'ombre bleue de son figuier, il leur restera une tâche à accomplir. La plus dure.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2010
Nombre de lectures 145
EAN13 9782296704329
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0149€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De proche en proche
Du même auteur :

Romans :

L’enfer à sa porte, Éditions Feel, Nice, 2001.
Rouge du sang des mères, Éditions Empreinte, La Belle Étoile, 2004.
Le Messie d’Or, Éditions In octavo, Saint-Germain-en-Laye, 2006.
Le meilleur ami de l’homme, Éditions L’Harmattan, Paris, 2008.

Essais historiques :

L’idée de dieu chez les Hébreux nomades , Éditions L’Harmattan, Paris, 1996.
Vivre et mourir dans l’ancien Israël , Éditions L’Harmattan Paris, 1998.
Précis d’anthropologie biblique, Éditions L’Harmattan, Paris, 2000.
Mythes de la Genèse, genèse des mythes, Éditions L’Harmattan, Paris, 2007.
Tissu, voile et vêtement , (ouvrage collectif dirigé par l’auteur), Éditions L’Harmattan, Paris, 2007.
Daniel FAIVRE


De proche en proche
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12510-0
EAN : 9782296125100

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
1
Ludo, ça sent le cramé dans la trois !!!
Une galopade répond à l’injonction, précédée d’une longue litanie de jurons. Ludovic Rougier, plus rouge encore que son nom ne veut bien l’indiquer, déboule du couloir obscur.
C’est encore la Victoria qui fait des siennes. Saloperie de machine, ça fait des années que je demande à tante Alice de la changer.
Il s’engouffre dans la cabine de projection et libère d’un coup sec la pellicule de polyester qui menaçait de fondre. Sans un mot, il débloque le volet de sécurité et passe mécaniquement la vieille brosse à dents dans le couloir de la machine, avant de couper les deux images abîmées et de recoller la pellicule. Puis il lance à nouveau la V8 qui répond par son cliquetis habituel, comme une chatte qui ronronnerait après avoir montré les griffes. Le film reprend. La coupure n’aura pas duré une minute.
Il s’assied lourdement.
Dans les deux autres salles de L’Atalante, les projecteurs, de modèle identique mais beaucoup plus récents que celui de la trois, font tourner sagement leurs bobines. Même sans retour d’image, Ludovic peut rester un moment à somnoler en regardant fredonner le vieux projecteur milanais. S’il peste fréquemment contre cette machine-là précisément, c’est surtout pour faire comme Raymond, qui avait juste eu le temps de lui enseigner la pratique du métier de projectionniste, voici quatre ans, avant de transformer sa millionième cigarette en cancer du poumon. Mais ce projecteur, parfois fumant et toujours crachotant, sorti parmi les premiers de sa génération des ateliers de Cinemeccanica, est son préféré des trois, tout comme il l’était pour Raymond. Il porte à lui seul une bonne partie de l’histoire du cinéma d’après-guerre et justifie pleinement la confiance de Ludovic car, même si le « tank » manifeste parfois quelques caprices, il mouline ses films depuis 1961, comme à contrecœur mais sans jamais défaillir. Et Ludovic aime jusqu’à ses sautes d’humeur, qui ne vont jamais plus loin que des tremblements sur l’écran en raison d’un patin desserré ou, comme ici, un passage de scotch mal négocié qui bloquait le volet de sécurité.
La Victoria 8 de la cabine trois, c’est sa compagne préférée et il l’aime ainsi, un peu rebelle mais rapidement soumise.
Ludovic laisse glisser son regard autour de cette cabine de projection, qu’il connaît pourtant par cœur. Jamais, ailleurs que dans son cinéma, il ne se sent autant chez lui. Et plus particulièrement encore dans la cabine de projection de la salle trois, la salle qui sert à passer les rediffusions. Les rediffusions, c’est-à-dire les grands films !
Les vieilles photos d’acteurs et quelques affiches (la plus récente est celle du Dernier métro), l’ouverture lumineuse sur la salle, les marmottes, où s’entassent les films en attente, les innombrables taches de brûlé sur le sol, sur la table, sur les murs mêmes, comme autant de souvenirs laissés par Raymond avant de partir pour toujours… Un univers confiné sans doute, mais qui résonne de tous les bruits, de toutes les images du monde. Ludovic peut rêver un moment. Il a déjà vu les trois films qui tournent, lancés depuis plus de vingt minutes dans la ronde des projecteurs italiens.
Et c’est la dernière séance.
Il a fini par s’assoupir. C’est l’ouvreuse qui le réveille. Les deux autres salles se sont déjà vidées. Dans la trois, le générique de fin fait lever la quinzaine de spectateurs ensommeillés par un film asiatique trop lent pour leur faire surmonter les torpeurs d’une soirée qui s’éternise. Au bout de quelques secondes, la bobine tourne à vide et le bout de la pellicule commence à battre contre le châssis. D’un geste professionnel, il la rembobine.
Et les autres ?
La caissière hausse les épaules d’un geste las.
J’ai juste coupé le contact.
Il maugrée un vague merci en regardant le film se rembobiner. Il n’aime guère travailler avec Louise, qui fait pourtant de louables efforts pour lui plaire, mais qui est trop peu cinéphile à son goût. Elle travaille ici deux jours par semaine, pour payer des études d’archéologie qu’elle s’obstine à vouloir raconter à Ludovic, lequel s’en soucie comme d’une guigne. C’est une vague nièce de « tante Alice », la propriétaire éclairée de L’Atalante. Il marmonne sans même la regarder.
Tu peux y aller, je fermerai.
Distraitement, il rembobine les deux autres films, avant de préparer ses bobines pour le lendemain. Puis il s’installe dans l’un des fauteuils de la salle trois et se prend à rêvasser. Le mercredi soir, il s’accorde toujours un peu de temps pour ruminer les sorties de la semaine. Cette fois-ci, c’est un peu maigre. Deux films nouveaux seulement. Encore un réalisateur coréen, qu’il ne connaît pas, et le dernier Woody Allen, pas le meilleur d’après lui…
Au bout d’une demi-heure, il sort de la salle, éteint le disjoncteur général et quitte l’Atalante. La rue est sombre, dans ce mois d’avril qui refuse encore de croire au printemps. La dernière pluie a rendu les trottoirs glissants. Il se réjouit d’habiter aussi près du cinéma. Une petite place à traverser, deux rues à longer et il sera chez lui. Moins de dix minutes plus tard, il se jette tout habillé sur son lit.
Il vit seul, depuis les six années qu’il a quitté le foyer de ses parents pour cet appartement de la rue des Bons-Enfants. Un foyer où il n’a jamais réellement réussi à se trouver une place ! Une mère glacée et glaçante, qui semble concentrer dans son regard, quand il se pose sur Ludovic, toute la colère du monde. Un père toujours absent, facteur de son état et adepte des longues tournées loin de la maison. Et quand il ne distribue pas les lettres, il s’enferme avec ses collègues dans des parties de cartes qui ne sont postales que par la catégorie socioprofessionnelle de leurs usagers. Un couple comme tant d’autres, dont les protagonistes se croisent au moment des repas ou devant une télévision soporifique, quand la belote paternelle presque quotidienne est interrompue pour des raisons indépendantes de sa volonté. Et un couple qui s’affronte au fond d’un lit, dans une obscurité qui permet d’effacer les visages et les formes en fusionnant les substances.
Ses parents n’ont pas pu faire d’autre enfant, et ils semblent lui en tenir rigueur. Ludovic met cette fécondité minimale sur le compte de la minceur de leurs échanges, tant oraux que gestuels, mais sans doute se trompe-t-il. Ils se sont finalement résignés à adopter une petite fille, Lise, six années après sa naissance, lorsqu’elle avait elle-même six ans, récupérée miraculeusement dans une épave de boat-people au large du Vietnam. Et Ludovic a grandi sur cet iceberg dérivant, entre la dureté d’une mère dont il cherchait la douceur et la mollesse d’un père dont il espérait plus de fermeté. Il est devenu un homme sans savoir s’il avait pu être un enfant et un adolescent.
En outre, il n’a tiré de ses parents que l’ambition très modique de quitter au plus tôt la cellule familiale – carcérale serait sans doute plus juste – doté d’un vague travail qui lui permettrait de survivre et d’essayer de se construire un destin. Seule condition exigée : n’être ni facteur, comme son père, ni employé communal, comme sa mère, qui œuvre au service comptabilité de la mairie et connaît sur le bout des doigts toutes les entrées et sorties du budget municipal.
Comme il aimait le cinéma pour son irréalité, il eut envie tout naturellement d’y passer sa vie, de préférence sans payer pour voir les films. Vivre constamment dans un décor, dans du faux, dans l’apparence ! Mais il n’avait aucun talent d’acteur, alors il passa son CAP de projectionniste par correspondance et eut la chance de tomber très vite sur Raymond Verjus pour la formation pratique.
Depuis quatre ans, il se pense globalement heureux. Ça lui est facile, n’ayant reçu de son éducation qu’une image très édulcorée du bonheur. Il avait transféré l’essentiel de ses attachements filiaux sur Raymond, la seule personne qu’il ait réellement aimée depuis son enfance mais qui ne fit que traverser sa vie. Volontairement ou non, sa mère ne lui a appris qu’à haïr et son père qu’à fuir. D’une sœur insipide, il n’a rien voulu retenir.
Aussi, hormis le monde virtuel du cinéma dans lequel il baigne depuis plusieurs années, la seule personne physique qui aurait pu ouvrir le jeune homme à l’amitié a été Raymond, et il s’est senti réellement orphelin quand celui-ci lâcha la rampe. Mais il s’est aussi rapidement consolé, puissamment aidé en cela par sa misanthropie originelle. Ou plutôt, c’est le cinéma lui-même qui l’a consolé. Dans cette salle d’art et essai où passent une partie des meilleurs films de la planète, son goût pour cet art immatériel et désincarné s’est affiné. Lui qui ne parcourait autrefois que des bandes dessinées insipides s’est mis à la lecture. Des ouvrages sur le cinéma d’abord, puis des romans. Des romans le plus souvent mis en scène par des réalisateurs, mais pas seulement. Il n’a même pas vécu un quart de siècle encore, mais ses quatre dernières années lui ont permis d’acquérir une érudition quasiment universitaire.
Cependant, pour affermir sa propre personnalité, il se cherche depuis toujours un point d’ancrage, entre des parents-repoussoirs, un trop éphémère Raymond Verjus et l’infinie complexité des personnages en deux dimensions qu’il projette inlassablement sur les trois écrans de l’Atalante. Quant à sa patronne, Marie-France Alyszinczky, elle doit son surnom de « tante Alice » à l’impronon-çabilité de son nom plus qu’à une quelconque familiarité avec son personnel. Dans sa monotonie et sa solitude, la vie de Ludovic a un goût de décousu. Le chaînon manquant, la pièce de puzzle qui lui servirait à donner un semblant d’unité à son existence a été perdue, laissée sur les chemins peu frayés de sa mémoire depuis trop longtemps.

Il n’a pas sommeil.
L’envie est passée dans le fauteuil de la salle trois. Sortir, mais où ? Et avec qui ? Il n’a pas d’amis. Il n’a pas été un enfant très facile et ses camarades de classe n’ont jamais vraiment recherché un contact que lui-même évitait. Pas de fille non plus ! Trop timide. Pas spécialement vilain. Pas spécialement beau non plus, mais trop timide, trop renfermé. Et d’ailleurs, si toutes les filles ressemblent à sa sœur, pense-t-il, elles ne méritent pas son intérêt. Trop de problèmes non résolus derrière ses yeux verts. Il ne parvient à sourire que devant un écran ou sur les pages d’un livre, seules interfaces capables de lui faire oublier cet arrière-goût de fiel qui hante encore les commissures de sa bouche.
D’un geste un peu las, il cherche dans son ordinateur un film qu’il a téléchargé dans la matinée. M. le maudit. Mais sa fatigue est plus grande qu’il ne le pensait. Il s’endort dès le début du film, juste après la disparition de la fillette, et ne se réveille qu’au moment où Peter Lorre est capturé par la pègre berlinoise. La bouche pâteuse ! Il n’a pas envie de reprendre l’intégralité du film. Plus tard ! Il se déshabille et se couche.
Mais le sommeil l’a fui.
Et il rumine de sombres pensées. Pourquoi a-t-il eu la bêtise d’accepter l’invitation de ses parents pour ce week-end ? Il ne tire aucune joie d’avoir partagé avec eux dix-huit années de sa vie et il va devoir avaler en souriant la nourriture fade de sa mère et la conversation insipide de son père. Lise, sa sœur, l’a eu à l’usure, lui qui est rétif aux sentiments. Elle rentre d’un séjour d’un an à Barcelone, grâce à Erasmus , elle souhaite, pour son retour en France, avoir au moins une fois l’impression d’appartenir à une famille. Et il a fini par se laisser convaincre. Lui qui travaille systématiquement le dimanche, a trouvé quelqu’un pour tourner à sa place les bobines de l’Atalante.
Ayant totalement choisi de consacrer sa vie au culte du septième art, il regarde son existence passée – dans ses mauvais jours et ils sont nombreux – comme un film pitoyable, au fond duquel il s’embourbe fréquemment, grâce aux douteux plaisirs du flash-back. Et le peu qu’il vient de voir avant de s’endormir dans sa banquette lui suggère de mauvaises réminiscences. Ce soir, la silhouette de la fillette au ballon du film allemand a fait remonter de confus souvenirs. Même si la blonde Elsie Beckmann de Fritz Lang n’a pas grand chose de comparable avec la brune Lise Rougier, née sous une autre identité dans les rizières du côté d’Haiphong et adoptée par les parents de Ludovic il y a presque vingt ans, les images se superposent.
Et sans qu’il l’ait consciemment choisi, les réminiscences déclenchées par le film déroulent au fond de ses yeux un autre scénario. Lise jouait elle aussi au ballon contre un mur. Elle devait avoir dans les dix ans. Par jeu, mais aussi pour une vengeance dont il ne sait plus rien, il shoota dans le ballon qui gicla sur la rue. La fillette le suivit, sans voir l’automobile qui arrivait à vive allure. Elle s’en tirera mieux que la furtive héroïne du film de Fritz Lang, avec une simple jambe cassée, mais Ludovic ressent rétrospectivement les morsures du martinet maternel infligées en guise de punition et l’humiliation des pardons tièdes qu’il a dû ânonner en direction de la victime.
Rien ! Il ne retient rien de son enfance ! Et il lui faudra déjeuner dimanche avec cette paire de pseudo-parents qui l’ont haï ou ignoré pendant dix-huit ans, avec une sœur qu’ils ont ostensiblement chérie, sans doute pour lui faire oublier la dureté de ses six premières années indochinoises et habiller d’humanisme leur posture parentale. Une sœur dont les qualités n’ont servi qu’à mettre en relief ses propres carences ; une sœur qu’il ne considère, au mieux, que comme un compagnon de cellule qui aurait profité d’une indulgence inexplicable de la part de ses gardiens.
Mais elle l’a appelé dès son retour d’Espagne et a su trouver les mots pour le contraindre de venir dimanche honorer la table familiale. Elle a toujours su argumenter plus efficacement que lui. Et il lui a dit oui, comme toujours.
Une fois de plus, il se cherche une référence cinématographique pour stigmatiser son milieu familial. Il sent confusément qu’elle doit se trouver quelque part entre Faux-semblants et Les disparus de Saint-Agil , mais certaines images de La nuit du chasseur lui donnent une chair de poule incompréhensible. Ou, pour dire les choses plus justement, disproportionnée.
Enfin, il a tiré un trait sur son passé et sa mère a rangé définitivement le martinet, dont les lanières de cuir doivent encore conserver quelques traces de son ADN juvénile. Il ira donc, ce dimanche, s’asseoir à la table familiale et tenir le rôle du vrai enfant Rougier, le seul qui soit tiré des gonades du papa et des ovules de la maman. Son seul titre de gloire en vérité, sa seule légitimité pour entrer dans ce cercle qui reste formellement familial, mais qui ne lui a jamais paru familier.
Il s’endort sur cette idée. Et il rêve aussi sur cette idée.

Le dimanche passe comme un mauvais film, avec des mauvais acteurs. Si l’accueil réservé à Lise par ses parents est sans doute sincère, les froids baisers jetés par les lèvres parentales sur les joues de Ludovic démentent instantanément le sourire qui les a modelées.
Ma Lisa, comme tu es belle, s’écrie Juliette Rougier en la prenant dans ses bras.
C’est vrai qu’elle est belle, pense Ludovic, mais tu n’y es pour rien.
Et à son père, juste pour avoir l’air de s’intéresser :
Tu ne fais pas une belote, le dimanche après-midi, d’habitude ?
Je ne suis arrangé, on joue ce soir, répond le facteur sans même saisir l’ironie amère du jeune homme.
Le repas est tel qu’il se l’était imaginé. Les asperges sont fibreuses et la mayonnaise se remet mal d’un long séjour au fond d’un pot avant d’arriver sur la table de la famille Rougier. Le gigot d’agneau affiche, en surface, de suspectes zones d’ombres, confirmées par l’entêtant goût de brûlé qui constitue la principale dominante de la sauce. Et comme ni le dessert ni les boissons ne permettent d’oublier les fadeurs de la conversation familiale, Ludovic sort de table avec la tête aussi lourde que l’estomac. Mais comme toujours depuis qu’il a quitté la maison, il laisse le mépris prendre le pas sur la haine et n’écoute ce brouet verbal que d’une oreille paresseuse, en tutoyant les mets du bout de la langue.
Heureusement, l’essentiel de la conversation est assuré par le long séjour de Lise à Barcelone. Ludovic peut donc se permettre d’y participer sommairement par d’irréguliers hochements de tête, que personne d’ailleurs ne remarque. Son cinéma lui manque déjà et il regarde les échanges familiaux comme la mauvaise parodie d’un film de Bergman.
Tu as dû faire une cure de paella. C’est bien ça qu’on mange, là-bas ?
Oh, tu sais maman, là-bas, on mange comme ici.
Et tu ne nous ramènes pas un bel Espagnol à la maison ?
La fac est très internationale et y’avait plein de Français, d’Anglais, d’Allemands…
Oui, mais quand même…
Ludovic écoute ce brouillard de mots en y substituant d’autres images et en imaginant des sous-titrages. Il s’évade naturellement vers L’auberge espagnole de Cédric Klapisch et s’amuse à imaginer Lise entre les bras de sa prof de flamenco. Sa présence est si peu évidente que, de temps à autre, sa sœur tente de s’extraire du pilonnage parental par de maladroites questions, qui se fraient laborieusement un chemin entre celles de sa mère :
Et toi, Ludo, ça va ?
Mouais. J’suis dans mon cinéma, j’aime bien.
Mais la conversation est illico reprise par Juliette, soucieuse de tout savoir sur la vie de sa fille « là-bas », car pour elle, tout ce qui se tient au-delà de sa ligne d’horizon ne peut être qualifié autrement que « là-bas ».
Quel temps vous aviez là-bas ? Sans doute mieux qu’ici, vous avez vu ce printemps qu’on a depuis deux semaines ?
Ludovic n’insiste pas. Lui aussi a vu le printemps qu’on a depuis deux semaines. Mais ce n’est pas à lui que la question s’adresse et la discussion reprend la route du Sud. Et il se demande bien pourquoi sa sœur a choisi d’abréger un séjour aussi idyllique pour venir s’ensevelir dans l’igloo familial.
Comme toute chose, ce dimanche pascal finit par passer, après que la famille Rougier a totalement redessiné la carte géographique et sociologique de Barcelone. Ludovic est le premier à se lever.
Tu ne restes pas pour dîner ?
Je dois être au cinéma ce soir à huit heures, ment-il.
Je me demande quel plaisir tu peux avoir à passer toujours les mêmes films dans ce cinéma miteux ! Enfin, c’est ta vie, comme disent les jeunes. Mais elle ne me plairait pas !
Tu préfères des dossiers dans un bureau… commence Ludovic.
Mais il n’insiste pas et sort sans dire au revoir.
En montant dans sa voiture, il a un dernier regard en direction de la maison familiale. Sa mère et sa sœur sont penchées l’une vers l’autre sur le pas de la porte. Il hausse les épaules.
Elle a encore des trucs à lui demander sur Barcelone ?
Mais il se trompe, et ce n’est pas certain qu’il aurait goûté la nature des propos qui ricochent entre la mère et la fille.
Ton frère m’inquiète, dit la mère. Il vit tout seul, ne nous appelle jamais. Je crois qu’il n’a pas de copains… et encore moins de copines.
Il a toujours été un peu renfermé, mais il a l’air d’aimer son travail.
Oui mais quand même ! Et puis…
Elle hésite un moment.
J’ai aperçu Virginie, l’autre jour. Tu sais, Virginie Monod, ta copine d’école !
Le visage de Lise s’éclaire. Elle et Virginie ont fréquenté le même collège, puis le même lycée, avant de se retrouver sur les bancs de la même faculté de médecine. Mais Lise a décroché au bout d’un an, quand Virginie a tenu bon et termine actuellement sa sixième année. Les deux jeunes filles se sont un peu perdues de vue.
Ah oui, Virginie ! On a continué à communiquer par mails, quand j’étais en Espagne.
Je ne la connais pas spécialement mais j’ai l’impression que c’est tout à fait le genre de fille qui pourrait plaire à ton frère. Elle est du genre discret, comme lui.
Pourtant, elle le connaît à peine, voire pas du tout.
J’en ai parlé à Ludo, poursuivit Juliette Rougier, et j’ai vraiment l’impression que c’est ce genre de filles-là qu’il recherche. Mais tu connais ton frère ! Pour lui arracher un mot… !
Lise regarde sa mère avec indécision. Elle ne parvient pas à l’imaginer engagée dans une discussion aussi intime avec son frère.
Tu veux que je lui pose la question ?
Surtout pas ! Cette petite discussion doit absolument rester entre nous. Même ton père n’est pas au courant. Ce que je voudrais, c’est que tu ailles une fois ou deux au cinéma de ton frère avec Virginie pour les mettre en contact. Après, ce sera à eux de se débrouiller.
Lise reste un long moment silencieuse.
Elle a effectivement prévu de revoir son amie, mais pas dans ces conditions et ce rôle d’entremetteuse ne la ravit guère. Elle éprouve cependant le désir de rendre service à son frère, qu’elle aime bien malgré ses dehors bourrus. Alors, si son intervention pouvait l’aider à trouver un sens à sa vie, pourquoi pas ? En outre, il ne lui est pas déplaisant d’imaginer Ludovic et Virginie en couple. Elle finit par accepter, non sans quelques réserves.
Mais je te préviens, maman, je ne ferai rien pour les jeter dans les bras l’un de l’autre. J’irai au cinéma avec ma copine, c’est tout.
C’est justement ce que je te demande. Je ne veux absolument pas que ton frère se doute de quoi que ce soit. Et surtout pas que c’est moi qui suis derrière tout ça. Tu le connais ! Mais j’ai vraiment envie de faire quelque chose pour lui.

Ludovic a mal dormi, cette nuit-là. Il dort toujours mal quand il rentre de chez sa mère. Il pense « chez sa mère » plutôt que « chez ses parents » car Régis Rougier n’est qu’un fantôme de père, avatar nébuleux d’une fonction qui ne s’est jamais véritablement incarnée. Facteur des bonnes et des mauvaises nouvelles, il n’a jamais rien déposé de concret dans la boîte de son fils.
Aussi, dès que Ludovic quitte le domicile familial, son père sort de sa vie en sortant de sa vue. Quand il le croise dans cette maison terne de la rue des Glycines, il ne voit en lui qu’un fonctionnaire paternel, préposé au fauteuil devant le poste de télé, avant de reposer dans le lit froid de la chambre conjugale.
Mais, de la même manière que la rue porte au printemps le parfum entêtant des glycines, la maison étouffe de l’odeur de sa mère. Quand Ludovic y séjourne, durant les quelques heures mensuelles réglementaires, il la sent partout. Elle suinte des gongs rouillés de la porte d’entrée et le précède dans le couloir. Dans la salle à manger, elle affadit toutes les nourritures. Pour Ludovic, c’est d’abord une odeur, mais elle se respire par tous les sens. Elle s’entend, elle se mâche, elle se transpire. Il entre toujours dans cette maison comme s’il pénétrait dans une crise d’asthme. Ça ne le met pas en danger, mais quelque chose siffle à l’intérieur de lui comme un signal d’alarme. Quelque chose qui cherche à sortir.
En vain. Toujours en vain.
Et pourtant, chaque pièce, chaque meuble, qui n’a pas changé depuis son enfance, semble lui dire quelque chose, semble vouloir l’aider à accoucher d’une vérité qui l’aiderait à mieux vivre. Tout, dans cette maison, porte l’impact des mots de sa mère. Son père aussi, d’une certaine manière. Mais lui, il a depuis longtemps privilégié l’esquive. Il a choisi de quitter la maison pour distribuer des lettres à des gens qui les attendent et des cartes à jouer à ses collègues rassemblés autour d’une table, activité qui lui permet de cultiver un semi-alcoolisme pacifié.
T’es même pas capable de donner une baffe à ce gosse ! T’as entendu comme il me traite ? Tu pourrais au moins essayer de faire semblant d’être son père.
Ces paroles, mal filtrées par des cloisons couvertes d’une moquette murale poussiéreuse, Ludovic les a entendues dans toutes les déclinaisons, seulement assourdies par les silences de son père. Elles habitent toute la maison. Chaque meuble semble répéter, au passage de Régis Rougier, même aujourd’hui encore :
Fais au moins semblant d’être père ! Fais au moins semblant d’être père ! Fais au moins semblant…
Et Régis Rougier paraît n’avoir retenu qu’une seule chose : il fait semblant d’être là. Semblant de parler, semblant de manger, semblant d’aimer son épouse lorsqu’elle exige des preuves… Dans son œdipe complexe, Ludovic n’a eu nul besoin de tuer son père. Sa mère s’en est chargée. Et pour ce qui est du désir enfoui de coucher avec sa mère, il a fini par conclure qu’il devait être particulièrement bien enfoui car, aussi loin qu’il remonte dans sa mémoire, il a toujours eu davantage envie de dépecer le corps de Juliette Rougier que de le faire jouir.
Mais pourquoi diable demandait-elle cycliquement à son père de faire au moins semblant d’être son père ? Ludovic a remué cette question bien des fois. Pourquoi ne serait-il que le fils de sa mère, alors qu’il est né trois ans après leur mariage ? Il en a conçu, en grandissant, l’idée qu’il devait être le produit frelaté d’une « cou-cherie extraconjugale » maternelle. Il dispose, pour qualifier cette sigysie primitive, d’un vaste panel d’expressions dont il a exclu catégoriquement tout mot évoquant un rapport, même lointain, avec l’amour. Faute de trouver une réponse tangible, il s’est construit une histoire personnelle dans laquelle sa mère avait été purement et simplement violée… peut-être même par le facteur concurrent qui exerçait ses talents dans la rue des Glycines et qui déposait souvent son vélo contre la grille. Et après tout, même si cela n’avait pas été, cela aurait dû être.
Cette image l’a beaucoup aidé à traverser son enfance.
Mais ce soir-là, après le gigot pascal, tous ces relents d’enfer lui sont remontés aux sens, comme s’ils dataient d’hier. Pour quelques heures, il a ramené chez lui les odeurs de sa mère.
Il ouvre la fenêtre.
La crise d’asthme synthétique semble se dissiper dans l’air frais de la nuit. L’image de son cinéma, qui l’attend dès demain, le fait lentement glisser dans le sommeil et un pâle sourire se dessine enfin sur ses lèvres.
2
Trois jours ont passé.
Ludovic a enfoui les brumes de ce dimanche familial sous les lourds névés de sa conscience. Il a retrouvé les salles obscures par lesquelles il a pu enténébrer son passé. Ce soir, même la Victoria de la trois semble pacifiée. Les spectateurs, par petites grappes, se pressent lentement pour la séance de vingt heures. En jeans, tee-shirt et espadrilles, il se prépare à leur distiller leur overdose d’images. Il en reconnaît la plupart. Des habitués ! Il en salue certains. Un soir ordinaire à l’Atalante…
Une tape sur l’épaule le fait se retourner. Un visage connu le fait sourire, par habitude, un autre s’étonner. Et chercher vainement, dans sa mémoire, l’indice d’un prénom.
Lise, qu’est-ce que tu fais là ? Bonjour euh… !
Tu connais Virginie, une copine de classe ? Vous vous êtes rencontrés une fois chez Guillaume, il y a déjà quelques années.
Ah oui… bonjour Virginie !
Brève effusion avec sa sœur, frôlement de ses lèvres sur les joues de Virginie et l’impression fugace d’entrer dans un jardin d’épices.
C’est Lise qui répond.
J’ai pris goût au cinéma, à Barcelone. Et comme tu nous projettes une reprise d’Almodovar en version originale, j’ai demandé à Virginie de me sortir.
Celle-ci se contente de sourire. Et Ludovic, ne sachant que répondre, se contente lui aussi de sourire. Et leurs sourires se contentent mutuellement d’une façon qui les trouble. Lise l’a remarqué et s’efface légèrement. Mais tante Alice surgit dans un vaste rougeoiement de robe et d’hypertrophie labiale.
Tu dors, Ludo ! C’est l’heure de lancer les bandes-annonces !
Comme une bulle de savon éclate sans faire de bruit, l’impalpable cercle qui s’est dessiné autour des deux jeunes gens se vaporise sans laisser de trace.
J’y vais, madame Alyszinczky ! Excusez-moi !
Une phrase le rattrape.
Tu finis à quelle heure ?
Qui l’a prononcée ? Il jurerait que c’est Virginie, mais choisit, à regret, de reconnaître la voix de sa sœur.
Il répond cependant à toutes les deux, sans en regarder aucune :
À minuit ! Je finis à minuit !
Et il s’engouffre dans le studio de projection le plus proche. Lise jette à Virginie un œil interrogateur. Elle y répond par un cillement du regard. Satisfaites de cette tacite décision, elles pénètrent enfin dans la salle obscurcie où s’achève la première bande-annonce.
Durant toute la projection, qui s’est déroulée sans anicroche, Ludovic s’est assis et relevé plus de cinquante fois, prêt à les rejoindre dans la salle, chaque fois rattrapé par une conscience professionnelle mise à vif par la présence ronchonnante de tante Alice. Le film terminé, il doit s’activer encore quelques minutes et comprend qu’il les a manquées, car elles ont dû sortir par la porte ouverte sur la droite de l’écran. Et déjà, c’est le coup de feu de la séance de dix heures. Les deux heures qui suivent s’écoulent avec une insipide lenteur qu’il endure, les pieds sur la table, en peuplant sa tête du sourire de Virginie et de la transparence de ses joues.
La dernière lampe est éteinte. Ludovic pose, de la pointe des lèvres, la bise réglementaire sur les bajoues rugueuses de Marie-France Alyszinczky, avant de se laisser glisser dans la nuit cafardeuse des lampadaires urbains.
Comme quelques heures auparavant, une tape sur l’épaule. La même main, la même épaule. Il se retourne avec le même geste, mais le sourire en plus. Le Pub de l’Étoile reste ouvert jusqu’à une heure, c’est là qu’il les guide d’un pas pressé, réfrénant son impérieux désir de les empoigner l’une et l’une – l’une plus que l’autre – par les épaules.
L’heure s’est écoulée comme un précipice et son appartement, trop vite retrouvé, lui paraît trop vide. Il cherche à l’emplir de cinéma en se passant un film sur DVD, mais c’est l’échec. Entre lui et l’écran, une ombre diaphane semble s’interposer. La présence d’une Virginie virtuelle est trop forte, une présence qu’il n’avait jamais ressentie avec autant d’acuité que ce soir. Elle est entrée en lui comme on entre dans un film ou dans un livre, en y occupant tous les espaces. Comme l’eau dans une éponge ! Mais le roman s’est refermé avant la fin du premier chapitre, le film s’est interrompu après le générique. L’eau s’est retirée de l’éponge. Et il n’a même pas son numéro de téléphone.
Quelques rues plus loin, dans son propre studio, Virginie louvoie dans les mêmes méandres.
Jusqu’à ce soir, elle n’avait aperçu Ludovic qu’une seule fois, lors d’une soirée entre étudiants. Elle n’avait retenu de lui que la silhouette un peu dégingandée d’un adolescent attardé, une froideur communicative et une manière de se retirer de tout débat qui démontrait une grande capacité à fuir. Ce soir, dans son cinéma, il lui a paru à sa place. Il est devenu un homme. Un homme jeune, mais un homme dans toute sa force. Et surtout un être qui semble chercher dans la même direction qu’elle. Ils n’ont pourtant prononcé que peu de mots, laissant l’essentiel de la parole à Lise, capable de tourner sept fois sa langue dans sa bouche sans s’arrêter de parler. Mais ils ont échangé des regards, des frôlements. Elle a été remuée par l’âcreté de ses yeux ; leur manière inquiète et compulsive de questionner sans dire a fait sonner chez elle une curieuse sensation de symbiose. Elle sent confusément qu’il possède, sans même le savoir, les clés de sa propre identité, qui la fuit depuis toujours malgré les discours moralisateurs de sa mère et la froide autorité de son père. Comme elle, il porte sur lui la même insatisfaction chronique, la même idée tenace que la vie lui doit une revanche. Que quelque chose lui a été pris, qu’il faudra un jour lui rendre.
Aussi s’est-elle trouvée irrésistiblement proche de Ludovic, comme si une intimité ancienne se manifestait à nouveau. Une proximité infiniment charnelle, même si ses lèvres n’avaient fait que mimer sur ses joues la transparence d’un baiser. Charnelle, bien plus que sexuelle. Plus forte, plus profonde, plus inter-pénétrante.

Cette proximité presque animale, Ludovic la ressent avec la même intensité, sans pouvoir la formaliser, et encore moins la justifier. Sans commune mesure vis-à-vis de celle qui lui tient lieu de sœur, pour qui il n’éprouve qu’une vague sympathie d’ancienneté et de solidarité. L’impression d’une trace immémoriale dans la jachère de sa mémoire. Souvenir de la peau, des yeux, des mains. Immémoriale autant qu’irrationnelle…
Il faut qu’il la revoie.
Il court au plus simple : l’annuaire. Mais elle ne dispose que d’un téléphone portable, comme lui d’ailleurs, et il ne connaît d’elle que son prénom. Un peu juste pour déclencher une recherche ! Il rechigne à appeler sa sœur.
Mais Virginie n’a pas les mêmes scrupules et, quelques jours plus tard, ils se retrouvent à l’Atalante. Pas dans le studio de projection, mais côte à côte dans la salle trois, où l’on passe la rediffusion d’un film danois. Quand elle a vu arriver Ludovic, tante Alice a regardé successivement sa montre et le calendrier, mais quand il lui a demandé deux places pour Festen , de Thomas Vinterberg, elle a hoché la tête et les lui a royalement offertes.
L’avantage, avec le cinéma, c’est que l’on peut être deux, complètement ensemble, sans avoir l’obligation de mettre en bruit et en paroles cette dualité. Leurs mains sont tombées l’une dans l’autre en même temps que l’obscurité et ce simple contact leur a suffi pour occuper la totalité du film. Et aussi pour sentir deux des personnages les pénétrer insensiblement. Ludovic a été happé par la personnalité de Christian et Virginie s’est complètement noyée dans le rôle de l’absente, Linda, sœur jumelle de Christian, qu’on ne voit jamais mais dont le suicide envahit tout le film. Elle a investi ses traits et tous deux ont reconstitué inconsciemment cette gémellité si forte qu’elle transcende la vie et la mort. Ludovic connaissait ce film pour l’avoir téléchargé, mais revu avec Virginie, il prend un tel relief qu’il lui laisse la bouche sèche et des tiraillements dans le ventre.
Quand ils sortent de la salle, sans s’être lâché la main, ils déambulent d’un pas hébété sur les trottoirs obscurs, sans direction précise. Le film les a enfermés dans une bulle qu’ils ne veulent pas rompre tout de suite par des paroles irréfléchies. Alors, ils marchent dans les rues désertes. Puis vient le besoin de s’asseoir. La petite pluie fine qui commence à tomber leur interdit les bancs publics et leurs pas les mènent à nouveau vers le Pub de l’Étoile. Là, face à face sur une banquette, leurs mains disjointes, ils sont à nouveau obligés de parler. Et comme leurs paroles seront nécessairement en-deçà de ce qu’ils veulent dire réellement, ils les cantonnent d’abord dans de l’inconsistant, de l’insignifiant. Elle lui raconte sa vie d’étudiante, détaille le contenu des cours, les travers de ses professeurs… dans un verbiage qui ne les intéresse ni l’un, ni l’autre, mais qui sert seulement à tisser du lien, occuper un espace sonore.
Il la coupe soudain.
Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire médecine ?
Question bénigne en apparence, mais le ton abrupt, vaguement altéré, assombrit le visage de Virginie et la fait hésiter. Elle regarde les yeux verts de Ludovic comme si elle y cherchait une réponse.
Je ne sais pas exactement… Quelque chose de sourd en moi qui me pousse à soigner les gens, à guérir… à réparer…
Quelque chose ?
Une impression confuse que je n’arrive pas à formuler. Quelque chose de lointain, plus lointain que mes souvenirs mais qui m’a été comme arraché il y a très longtemps Comme une amputation… des chairs qu’on ouvre et qu’on sépare… une blessure qui ne se referme jamais…
Elle laisse échapper un petit rire gêné.
C’est idiot ! Ce… ce n’est vraiment qu’une impression très très vague…
Ludovic a frémi en écoutant ces paroles. Virginie parvient à décrire avec une plus grande précision qu’il n’en est lui-même capable, ce sentiment qui le hante depuis l’origine de sa conscience et qu’il n’est jamais parvenu, jusqu’à ce soir, à formuler avec une telle exactitude.
Il murmure.
Une amputation… oui, c’est tout à fait ça : une amputation… L’impression qu’une partie de soi-même vous échappe…
Virginie le fixe avec une intensité absolue. Son rire est déjà fossile.
Qu’est-ce que tu veux dire ?
Il évite son regard. Il a trop longtemps évité celui de sa mère pour affronter une telle dureté, même si celle-ci n’est pas dirigée contre lui-même. Il concentre ses yeux, à défaut de son attention, sur son verre de bière.
Il lâche ses mots presque à regret.
J’ai aussi cette impression… tout le temps… ou plutôt, elle revient de manière presque régulière. Mais c’est la première fois que je peux arriver à mettre un nom dessus.
Essaie de la définir autrement !
Il tourne son verre pour faire danser la mousse. Les mots cheminent lentement, presque un à un.
Il me semble… il me semble que j’ai été entier à un moment de ma vie, un moment dont je ne me souviens plus. Et qu’ensuite, on m’a pris quelque chose, quelque chose qui n’était pas vital mais qui a effacé complètement ce sentiment d’unité.
Un peu comme dans le mythe d’Aristophane…
Il ne le connaît pas. Elle le lui explique. Il acquiesce mollement.
Oui, peut-être… peut-être pas. C’est tellement confus… Et c’est aussi tellement nouveau de trouver quelqu’un à qui je peux en parler, que je n’arrive pas à le définir plus clairement.
Le silence revient.
Chacun regarde le fond de sa vie, scrute ses prémices, se noie dans ses limbes. Ils ne parleront plus de la soirée. Ils ne se diront pas, pas encore, que cette partie manquante d’eux-mêmes, ils viennent de la trouver. Ils ont entrelacé à nouveau leurs doigts et ce contact suffit à les brancher l’un à l’autre.
Le serveur, mettant rugueusement les chaises sur les tables, les arrache à leur torpeur. Ludovic sort son portefeuille et jette un billet sur la table, puis ils sortent comme des somnambules.
Quelques secondes plus tard, derrière eux, une silhouette de femme d’âge mûr se lève son tour, une silhouette qu’ils n’avaient pas remarquée, blottie dans le coin opposé de la salle, derrière un pilier et un journal. Retenant un ricanement, Juliette Rougier sort à son tour du bar et s’éloigne rapidement dans la direction opposée.
Sourd et aveugle à la présence de sa mère, Ludovic raccompagne Virginie chez elle, mais il ne « monte » pas. D’abord parce qu’elle habite au rez-de-chaussée, ensuite parce qu’une fusion charnelle après cette communion spirituelle aurait des allures d’overdose. Il faut laisser la décantation opérer son travail de tri, séparer le bon gain de l’ivresse. Un court baiser sur la bouche leur laisse des goûts et des couleurs.

Restée seule, Virginie ne peut trouver le sommeil. Elle avait cru pouvoir endormir par des études de médecine cette blessure intérieure qui la taraude depuis toujours et celle-ci vient de se rouvrir. Mais pas sous les douloureuses suppurations qui réveillent les plaies mal refermées, plutôt comme l’amorce d’une cicatrisation inattendue, tellement inattendue qu’elle en devient incompréhensible. Mais c’est une cicatrisation qui pose autant de questions qu’elle n’en résout. Jamais elle n’avait pu parler de cela à quelqu’un, elle éprouve maintenant le besoin d’en discuter avec sa mère. Il est trop tard pour l’appeler ce soir, mais elle déjeune chez ses parents demain.

Après un regard inquiet du côté de son mari, Sophie Monod choisit de tergiverser pour gagner un peu de temps.
Qu’est-ce que tu entends exactement par « amputation d’une partie de moi-même » ?
Virginie réprime une désagréable réaction d’impatience. Elle a pris dix bonnes minutes à tenter d’expliquer son questionnement avec la plus grande précision possible et sa mère la renvoie sèchement dans les cordes, malgré toute la chaleur qu’elle a cherché à mettre dans sa voix. Elle reprend son explication, les mêmes termes mais dans le désordre.
Pendant que sa fille se débat sur la peau de chagrin de ses souvenirs, Sophie lance des appels désespérés vers son passé. Que répondre ? Elle a tiré une croix, effacé, oublié. Elle et son mari sont devenus kinésithérapeutes, propriétaires d’un institut assez prospère pour faire vivre quatre employés. Ils mènent désormais une vie sans excès, mais aussi sans nuage depuis un quart de siècle. Elle veut oublier que sa fille…
Alors, elle prend le parti de s’étonner.
Je ne comprends pas un traître mot de ce que tu racontes. Tu as toujours été notre fille, depuis ta naissance. J’ignorais que tu avais eu à souffrir de… de schizophrénie.
C’est pas de la schizophrénie, maman, c’est simplement l’impression qu’il me manque quelque chose. C’est probablement lié à cette fugue que j’avais faite, quand j’étais en seconde ! Et puis, aujourd’hui, c’est plus vraiment une souffrance, mais plutôt un… un regret, comme une nostalgie de quelque chose que j’ai connu mais dont j’ai été séparée. Mais quelque chose de très proche de moi, quelque chose qui aurait pratiquement fait partie de moi. Mais j’arrive pas à mieux le formuler.
Sophie se lève et pose un baiser glacé sur les cheveux de sa fille. Le père, qui est resté silencieux et raide pendant tout ce temps tente de refaire surface.
Mais tu dis que tout est oublié, maintenant. C’est vers l’avenir qu’il faut te tourner. Sur le passé, on ne peut rien faire. Tu as devant toi une brillante carrière de médecin et même, pourquoi pas, de spécialiste. Ne t’empoisonne pas la vie avec ces idées qui ne sont que des vieilles histoires de gosse. Concentre-toi sur tes études de médecine qui tirent à leur fin !
Le ton de François Monod est aussi faux que celui de son épouse, mais il réussit à y mettre davantage de jovialité et l’atmosphère du salon en devient moins opaque. Comprenant qu’elle n’aura pas, auprès de ses parents, les réponses à ses questions, Virginie rend les armes. Le vilain nuage paraît retourner en arrière et réintègre ses quartiers, dans un coin d’enfance de sa mémoire.
Vous voulez encore du café ?
Sophie Monod accueille l’assentiment des deux autres comme un cadeau du ciel et se lève prestement pour s’engouffrer dans la cuisine, la cafetière vide à la main.
Un bon café chasse les idées noires, croit même utile de préciser son conjoint, jamais à court de lieux communs.
Et quelques minutes plus tard, Virginie immerge un sucre dans son café et noie dans le noir le blanc qui flotte dans sa tête. Dans la mousse virevoltante, elle dessine rêveusement le visage de Ludovic. Va-t-elle parler de lui à ses parents ? Pas encore, c’est trop tôt. Elle garde en souvenir la désapprobation souriante qui avait accueilli la visite de son précédent fiancé. Aussi noir que son café, noir de peau mais clair dans sa tête. Trop clair ! Ils ont fini par se séparer au grand soulagement compatissant de ses parents, qui ne sont pas racistes, mais quand même…
Faute de trouver qui lui ressemblait, elle avait cherché l’amour dans la plus grande différence. En vain.
Et elle se laisse embarquer une nouvelle fois sur le débat plus sécurisé de ses études de médecine, qui approchent de leur terme sans anicroche ni action d’éclat, mais auxquelles elle n’est plus très sûre de trouver encore un intérêt. Des études bien moyennes qui feront d’elle un médecin moyen, sans doute pas le brillant spécialiste dont rêvent ses parents.
L’heure tourne, sans haine et sans crainte dans cet univers familial si différent de celui de Ludovic. Mais sans passion non plus. Deux formes différentes d’une même prison. Fermée de l’intérieur pour lui, la clé sur la porte pour elle. Mais la même camisole pour les deux.
Tu restes dîner ?
Non, merci. J’ai cours demain à huit heures, je veux revoir mes notes et me coucher tôt.
Quelques minutes plus tard, elle quitte la maison en direction de la station de tramways, les bras chargés de provisions, comme à chaque fois. Derrière la vitre, sa mère la regarde s’éloigner. Des larmes coulent sur ses joues et elle tient son ventre entre ses mains, comme si une ancienne douleur venait y lanciner un lointain message. Elle attend que sa fille ait disparu avant de se retourner vers son mari. Il ouvre la bouche pour parler, mais elle secoue la tête et sort du salon.
Il se laisse choir dans un fauteuil et allume la télévision. Il s’enferme dans un jeu stupide pendant que son épouse verrouille la porte d’entrée. Sans plus prononcer un seul un mot, elle finit par venir s’asseoir à ses côtés.

Virginie attend le tram, seule dans la station et dans la pluie qui s’incline sur elle. Seule, pas vraiment. Elle se sent reliée par un impalpable cordon à Ludovic, qui doit œuvrer dans son cinéma à cette heure. En fait, elle a obtenu l’absence de réponse qu’elle souhaitait. Tout, dans l’attitude de sa mère, indiquait le refus de répondre. Et renouant avec des habitudes qui semblaient s’être estompées, elle s’était murée dans une froideur inhabituelle. Même son père, moins concerné par les choses familiales, avait perdu de sa simplicité.
Mais Virginie est satisfaite. Ce n’est pas de ses parents qu’elle veut entendre ou découvrir la vraie nature de ces choses cachées qui ont laissé un tel impact dans sa mémoire. C’est par elle-même et par Ludovic, l’un et l’autre mêlés, qu’elle veut l’apprendre. Car ce qui les unit est fort et ancien, malgré son apparente jeunesse. Elle le sent, elle le sait. La gêne de ses parents a simplement confirmé à la jeune fille que ses sensations ne sont pas de purs fantasmes. Ça lui suffit pour le moment.
Elle se donne le reste de sa vie pour tenter d’y voir clair.

Ils ont laissé passer plusieurs jours avant de se revoir. Désir de ne brûler aucune étape et de donner du poids à leurs retrouvailles. Pour Virginie, il fallait évacuer le lot de contraintes universitaires, qu’elle supporta plus difficilement encore que d’habitude, perturbée par la présence invisible de Ludovic.
Pendant ce temps, celui-ci enchaîna les films sans impatience, mais sans curiosité excessive pour les nouvelles sorties, débarrassé de cette impression de solitude absolue qui pesait sur lui et amputait son plaisir, jusque dans les studios de projection.
C’est à l’Atalante qu’elle choisit de le retrouver. C’est d’ailleurs là qu’il l’attend depuis toujours. Elle arrive pour le début de la dernière séance, un vendredi de mai finissant, une soirée tiède et calme.
Ils se sourient sans se toucher. Les trois projecteurs tournent normalement et c’est dans le studio trois, à côté de la vieille Victoria 8 , qu’ils s’installent pour laisser filer la séance. Au fil de la soirée, leurs mains ont fini par se trouver, comme la dernière fois. Et, à nouveau, ce simple contact reconstitue la symbiose. Aucun mot ne sort de leur bouche durant plus d’une heure. Il lui a laissé sa chaise et s’est assis sur la pile de marmottes contenant les films de la semaine prochaine.
Puis il lui parle de ce qui l’entoure, ce qui fait sa vie. Il lui détaille les gestes de mauvaise humeur de la Victoria , telle une maîtresse exigeante. Il parle aussi de sa fidélité, de la fiabilité de son chrono, de la précision de ses débiteurs, des ronronnements de plaisir qu’elle lui donne lorsqu’il a satisfait l’un de ses caprices. Elle finit par en rire.
Tu en parles comme d’une femme.
Pas d’animosité dans cette phrase. Encore moins de jalousie. C’est seulement un étonnement de jeune fille devant la loquacité inattendue d’un garçon taciturne. Mais il répond d’une voix vive, vaguement agressive.
C’est une femme qui ferme sa gueule ! Avec la mère que j’ai, tu ne peux pas savoir le bien que ça peut faire.
Surprise par un tel ton, elle redevient sérieuse.
Toutes les femmes ne ressemblent pas à ta mère. D’ailleurs, elle est comment, ta mère ? Pourquoi tu en parles avec une telle agressivité ?
Il se rembrunit, lâche la main de Virginie, mais celle-ci renoue aussitôt le contact. Il s’apaise.
C’est pas le moment d’en parler. Ça n’a jamais été le moment et ça ne le sera jamais plus. Pour moi, elle n’existe plus, c’est comme une ombre. Mais je crois… je sais qu’elle a quelque chose à voir avec ce sentiment de cassure dans mon enfance. Comme ce sentiment commence à disparaître depuis que je te connais, j’ai pas envie de parler d’elle. Mais si tu veux, tu peux me parler de la tienne.
Virginie cherche quelque chose à répondre. Du solide, du profond. Comme tous les mots qui lui viennent semblent dérisoires, elle se contente d’entrelacer plus étroitement ses doigts entre ceux de Ludovic et c’est soudain comme si le nœud d’une corde se reformait, qui aurait été défait dans un passé immémorial par des mains malfaisantes. Et alors, même les hoquets déchirants de la Victoria au passage d’un scotch ne peuvent détricoter leurs doigts.
J’ai pas trop envie d’en parler non plus. Elle n’est sans doute pas meilleure que la tienne.
Le dernier film est terminé.
Les bobines sont enroulées et toutes les lumières sont éteintes. Ludovic et Virginie quittent l’Atalante. Même si la destination est évidente pour chacun d’eux, ils partent d’abord dans la direction inverse de l’appartement de Ludovic. Mais de voies de traverse en rues parallèles, ils se remettent progressivement sur le bon chemin. Ils vont faire l’amour, c’est sûr, mais sans hâte. Ils ont besoin de marcher lentement vers cet acte qui les unira définitivement ou les séparera à jamais.
Pour l’un comme pour l’autre, ce ne sera pas le baptême du feu. Elle a vécu plusieurs mois avec ce garçon de sa promotion, qui a si peu plu à ses parents et qui l’a quittée pour une étudiante en sociologie plus simple. Ludovic a connu quelques filles. Des étreintes d’un soir, le temps de carboniser un désir qui n’était, en réalité, que le reflet déformé du désir de l’autre. Au matin, le corps nu allongé à ses côtés, quelles que fussent d’ailleurs ses qualités esthétiques, lui paraissait moins engageant qu’un paquet de linge sale. Il a gardé de ces érotismes factices l’idée que l’amour n’était jamais aussi beau que sur la toile d’une salle de cinéma, quand il se limite à deux dimensions. Et il a rapidement renoncé à toute nouvelle forme d’expérience personnelle, refermant entre lui et tout individu femelle, des portes de glace.
Cependant, en ce soir de mai qui se prend pour juillet, il guide Virginie vers sa chambre, avec douceur et fermeté. Certes, ils progressent en cercles concentriques, mais chaque pas les rapproche de la rue des Bons-Enfants et ils finissent par arriver devant la porte de son immeuble. Il ne tremble pas pour l’ouvrir. Ils entrent. L’appartement est bien rangé, comme l’est la vie de son locataire. Le chaos dans sa tête, le cosmos au dehors.
Ils traversent le salon. La chambre à coucher est au bout, nette elle aussi, avec un lit méticuleusement fait.
Elle sourit.
Tu m’attendais ?
Pourquoi ?
Tout est si bien rangé ! C’est plutôt rare, un appartement de garçon aussi net.
Il ne répond rien de définitif. À son regard, il sait qu’elle connaît les raisons de cette manie de l’ordre un peu contre nature. Il se contente d’un laconique :
J’aime pas le bordel.
D’ailleurs, il n’est plus temps de parler. C’est leur premier vrai baiser qui commence. Leurs lèvres sèches, qui n’avaient jusqu’alors fait que s’effleurer, deviennent des bouches humides, pleines de dents qui s’entrechoquent, de langues qui se nouent, de salives qui se mêlent. Baiser-fusion, comme deux torrents de lave qui convergent au pied du volcan, comme une corde mouillée qui se noue, comme deux voitures jetées à contresens s’encastrent l’une dans l’autre au milieu d’une route droite.
Leurs vêtements glissent sur eux comme une mue sédimentaire. La peau neuve et chaude de leur corps s’ouvre de tous ses pores, les bras se tentaculent. Ils roulent sur le lit, emmêlés l’un dans l’autre. Ils s’interpénètrent, se prennent et se déprennent, se donnent et se possèdent. Les seins pointus de Virginie se coulent dans la poitrine de Ludovic. Le sexe de Ludovic, tel un cordon ombilical, s’ancre dans le ventre de Virginie.
Et ils passeront la nuit ainsi, dans un amour-reptation, des gestes millimétrés, avec arrêts sur image et ralentis, gros plans et inserts, humidité fœtale. Des amours invertébrées, mollusques, liquides. Leur étreinte est d’abord un enchevêtrement de bras, de jambes, de doigts, de cheveux. Une gestuelle de pieuvre ou de déesse hindoue, un sac de nœuds articulés qui se font et se défont en permanence. Un nid de serpents. Les fils d’une étoffe qui se renoueraient d’eux-mêmes après une déchirure.
Dans cet enlacement soubresauté, les mécanismes érogènes sont devenus anecdotiques. Ce n’est pas une pénétration unilatérale qu’ils recherchent, c’est une interconnexion multipolaire et le plaisir qui les inonde par saccades surgit de partout à la fois et cesse d’être tributaire de la dictature du sexe.
Sans qu’ils s’en soient réellement aperçus, ils ont sombré l’un dans l’autre au plus profond des draps et leur lit semble s’être refermé sur eux comme une poche. Et alors, la chaleur, l’obligation de partager un air rare et confiné, l’immersion dans un cocktail puissant d’odeurs et de goûts renforcent encore le besoin qu’ils ont l’un de l’autre. Un besoin qui s’exacerbe car ce qu’ils partagent dans leur sac de draps et de couvertures, nulle autre personne ne peut le revendiquer. Il est leur héritage. Leur monopole. Ils perdent d’ailleurs la conscience du monde extérieur, un monde qui devient, irréel, incertain, lointain.
Liés l’un à l’autre dans ce lit, ils sont l’arche de Noé au cœur du déluge, ils traversent à l’envers le mythe d’Aristophane.

Le matin arrive sans discontinuité d’avec la nuit. Ils n’ont cessé de s’endormir et de s’éveiller, de bouger et de s’immobiliser et la lumière n’y est pour rien. Et ils l’ont fait ensemble, comme si une même respiration les faisait vivre. Même dans les brefs moments de léthargie, ils restaient en amour. La lumière du soleil qui plisse les persiennes n’y peut rien changer, ils sont sur une île déserte.
C’est la faim, longtemps tenue à distance par l’inhibition du corps de l’autre, qui finit par les décoller et les aspirer hors du lit. Leur bouche retrouve enfin l’usage de la parole.
Thé ou café ?
Café ! Avec du lait, des tartines et du miel, si tu as. Ou de la confiture ! De la confiture de framboises ! Non, du miel ! Du miel !!!
J’ai.
Quelques minutes plus tard, ils sont assis face à face, la bouche pleine de miel mastiquant à l’unisson. Leurs yeux, pleins de miel également, ne sortent du regard de l’autre que pour superviser les gestes élémentaires du petit-déjeuner. Mais celui de Ludovic finit par accrocher l’horloge murale, qui indique méchamment treize heures quarante.
Merde, je bosse à deux heures !
Il avale d’un trait le reste de son café, va fouiller énergiquement dans son armoire pour trouver des vêtements propres et quitte précipitamment l’appartement, emportant avec lui toutes les fragrances duales de la nuit.
Restée seule, Virginie achève tranquillement son petit-déjeuner. Elle laisse aller son regard dans toutes les directions, comme pour y chercher les traces de la présence de Ludovic, tout en sachant qu’il est d’abord à l’intérieur d’elle, plutôt qu’à l’intérieur de cet appartement. Dix minutes qu’il est parti et déjà il lui manque. C’est un manque physique, une démangeaison. Ce n’est pas sa conversation, encore moins son physique, qui l’ont séduite, c’est bien ce premier baiser, cette première brûlure fugace devant le studio de projection, alors qu’elle se préparait à voir un film d’Almodovar en compagnie de Lise. Bien sûr, elle avait déjà embrassé Ludovic, lors de cette première soirée il y a presque six ans. Mais ça avait été de ces bises utilitaires, machinales, qui vous font passer mécaniquement d’une joue à une autre sans se soucier de son propriétaire.
Alors que dans ce baiser-là, devant la porte de ce vieux studio sentant la poussière et le cinéma, ils étaient seuls au monde et elle en a gardé l’impact sur sa joue, comme un baiser-fossile qui entretiendrait éternellement la magie. Ce baiser, elle le sent maintenant sur tout son corps. À l’extérieur comme à l’intérieur.
Alors, elle décide de le rejoindre.
Mais elle le fait comme une femme, une femme soucieuse d’épargner à son entourage les vestiges de sa nuit d’ivresse, en s’autorisant un passage dans son studio distant de quelques centaines de mètres seulement. Là elle s’attarde d’abord dans sa salle de bain avant de plonger dans son armoire pour y dénicher des vêtements propres. En quittant l’appartement de Ludovic, elle a souri au désordre que sa présence y a installé.
Elle a murmuré :
Maintenant, c’est dans ta tête que tu vas mettre de l’ordre. Et peut-être dans la mienne, aussi…
Elle a pris du temps pour rejoindre son studio, à traîner le long des rues ensoleillées. Dans sa salle de bain, elle se regarde gravement dans le miroir et s’interroge sans concession sur ce qui lui arrive.
Tu penses que c’est l’homme de ta vie, ce petit projectionniste dans son cinéma miteux ?
Le reflet lui répond aussitôt par une nouvelle question.
Crois-tu qu’il existe au monde quelqu’un d’autre qui soit capable de te mettre dans un tel état ?
Elle se met aussitôt à frissonner.
Dans cette histoire qui commence, aucun des paramètres qui étalonnaient sa vie antérieure ne conserve la moindre consistance. Cette rencontre avec Ludovic est inscrite dans sa nature même, elle n’est pas réductible à une spéculation intellectuelle, ne se rationalise pas. Pas plus que Virginie n’envisage de vivre avec un bras ou une jambe en moins, elle n’imagine plus qu’elle puisse sortir de Ludovic. Ce lien qui les soude, maintenant qu’ils se sont trouvés – elle pense « retrouvés » – est tout simplement existentiel, vital. Il est indiscutable, non négociable.
Alors, elle s’habille en blanc, comme une jeune mariée, et sort le rejoindre dans ses salles obscures.
3
Le mois de juin a confirmé leur symbiose, juillet les invite à l’épanouir sous des cieux plus lumineux que les salles de L’Atalante ou l’obscur appartement de Ludovic.
Pas tout de suite car, si Virginie a pu terminer, un peu poussivement, son premier stage d’internat, Ludovic doit affronter les navets cinématographiques estivaux que les producteurs de tous pays s’ingénient à lancer durant la saison chaude. En des temps plus anciens, le jeune projectionniste pestait à longueur de journée contre cette navrante habitude, mais depuis quelques semaines, il ne quitte plus un sourire béat qui plonge sa patronne dans des abîmes de perplexité.
C’est pourtant sans regret qu’il quitte l’Atalante au quatorze juillet, pour ses quatre semaines de congés syndicaux. Ce jour-là, comme d’autres ont pris la Bastille pour changer un monde, il trouve le courage d’aller trouver sa mère, de conserver son sourire et de lui faire une demande pour le moins inhabituelle.
Est-ce que je peux prendre la Bastide du Collet, pour les vacances ? Au moins pour une semaine ou deux.
Les sourcils de Juliette se dressent en accent circonflexe.
Tu veux aller là-bas ? Pour quoi faire ? Tu n’as jamais aimé cet endroit, je me demande bien pourquoi, d’ailleurs.
Elle se trompe en disant cela. Ludovic a toujours été attiré par ce lieu, même s’il n’a jamais voulu le faire savoir à sa mère, à qui il a très tôt pris l’habitude de dissimuler ses plaisirs. Mais il n’est pas venu là pour déclarer la guerre et il tend le dos.
On ne sait pas trop où aller en vacances et je voudrais montrer la Bastide à Virginie. Elle aime la campagne.
À l’annonce du prénom, le regard de Juliette se met à flamboyer. Mais Ludovic ne s’en rend pas compte. D’ailleurs, il ne regarde jamais sa mère dans les yeux. La voix qui tombe de ses lèvres dément le regard. Au prix d’une extraordinaire mutation, elle est devenue toute de douceur et d’aménité.
Si c’est pour vous faire un petit nid d’amoureux, je vous la laisse sans problème, et aussi longtemps que vous voudrez.
Le jeune homme reste bouche bée devant la rapidité de sa victoire. Que sa mère accepte une demande venant de lui sans même discuter, voilà qui est complètement nouveau ! Il n’a jamais appris à vivre avec cela. Ni à trouver les mots pour y répondre. Il avait prévu d’engager une véritable guerre de tranchées et voilà que les hostilités cessent avant même les premiers coups de feu !
Pas moins surpris que lui, mais pour d’autres raisons, le père tente mollement de s’interposer.
Mais… on n’avait pas dit qu’on irait y passer nos vacances ?
La réponse est nette, incassable. Et Ludovic retrouve, dirigé vers le père, le ton habituel dont use sa mère à son égard.
J’ai changé d’avis. Et pour une fois que Ludo nous demande quelque chose, on ne va quand même pas le lui refuser. Va, mon chéri ! Emmène ta Virginie et passez de bonnes vacances, vous le méritez. Et restez-y aussi longtemps que vous le voulez ! On s’arrangera autrement.
Et elle embrasse son « chéri » sur le front, près de la cicatrice en forme de dauphin qu’il cache sous une épaisse mèche brune. Son étonnement est tel qu’il n’a même pas eu un geste de recul. Il reste sans réaction. Il avait préparé une longue liste d’arguments pour obtenir cette maison et voilà qu’elle lui tombe dans les mains comme un fruit pourri. Il n’a plus qu’à laisser passer un mot qu’il n’avait jamais formulé autrement que sous la menace du martinet familial :
Merci !
Mais de rien mon chéri. Une mère doit savoir se sacrifier pour son fils. Simplement, vous ne pourrez prendre la maison qu’à partir de lundi.
Ah bon ! Pourquoi ?
Juliette retrouve soudainement les inflexions sèches et sans réplique qu’elle a toujours adoptées avec son fils.
C’est comme ça. C’est lundi ou rien !
Ludovic soupire.
OK. Va pour lundi !
Du coup, c’est Régis Rougier qui tique. Depuis qu’il la connaît, Juliette n’a jamais brillé pour son esprit de sacrifice. Il regarde son épouse d’un œil incrédule. Rien ne sonne juste, ni dans les mots, ni dans le ton, sauf sa dernière phrase. De son côté, Ludovic fait le même constat, mais il ne retient de son ambassade que l’assentiment maternel. Et il craint de le voir annulé par l’une des ces volte-face dont Juliette Rougier est coutumière. Il pousse à la conclusion.
Pour les clés, je fais comment ?
Mais pas de piège apparent dans l’attitude de sa mère.
Elles sont à leur place, dans le tiroir du buffet. Tu viendras les prendre lundi matin en partant. Demande à ton père qu’il t’explique comment brancher l’eau et l’électricité !
Ludovic se tourne vers son père lequel, indécis, regarde alternativement sa femme et son fils.
Eh bien, qu’est-ce que tu attends ?
Docilement, il s’exécute, faisant taire ses interrogations. À cela, il est habitué depuis longtemps. Quelques minutes plus tard, Ludovic quitte le domicile familial avec les consignes paternelles soigneusement notées sur un carnet et l’assurance maternelle qu’il trouvera les clés lundi.
À l’intérieur de la maison, Juliette Rougier cloue les questions de son mari en lui tournant le dos et en regardant par la fenêtre s’éloigner son fils. S’il voyait son regard, Ludovic retrouverait sans hésitation la mère qu’il a toujours eue et qu’il n’a pas reconnue quelques minutes plus tôt. Mais il a pris l’habitude de ne jamais se retourner quand il quitte la famille Rougier. Il reste donc avec ses questions… qu’il laisse choir derrière lui une à une, tel un petit Poucet.
Virginie l’attend dans leur appartement de la rue des Bons-Enfants. Nue dans le grand lit, telle que Ludovic l’a laissée une heure plus tôt pour se rendre chez sa mère et telle qu’il la retrouvera nichée sous les draps, comme une tortue de Central Park dans la mousse de Turtle Pond, réfugiée dans leurs arômes mêlés. Au fond, peu lui importe, à elle, que la demande de Ludovic soit ou non couronnée de succès. Leur couple est assez vaste pour y passer quatre semaines sans en sortir.
Elle s’endort sur cette idée.
Réveille-toi, on part !
La voix joyeuse de Ludovic, une denrée rare chez lui avant qu’il ne la connaisse, la tire d’un sommeil sans rêve.
Il poursuit.
Quatre semaines seuls dans une ferme de Lozère où les premiers voisins sont à plus de cinq bornes, ça te tente ?
Elle jaillit des draps.
Tes parents ont dit oui ? Et pour quatre semaines ? Mais tu disais que ta mère…
Et oui ! J’ai pas reconnu ma mère sur ce coup-là. Elle a accepté tout de suite, sans discuter. Elle a même cloué le bec à mon père qui faisait mine de râler. J’avoue que je ne comprends pas, mais tant pis, on part. On va pouvoir se baigner tout nu dans la rivière qui passe derrière la maison.
Avec de telles consignes vestimentaires, les valises sont rapidement bouclées et les trois jours de délai imposés par le diktat de Juliette Rougier paraissent interminables aux deux amoureux.

Enfin, lundi matin, malgré une légère angoisse par anticipation, Ludovic a trouvé les clés à leur place habituelle, accompagnées d’un plan détaillé de la région, car la Bastide du Collet est nichée dans un dédale de petites routes susceptibles d’égarer le navigateur le plus endurci. Quelques heures plus tard, sa vieille Renault bringuebale dangereusement sur des routes départementales plus sinueuses que les bobines de polyester dans les méandres de la Victoria , au rythme de la bande-son de O Brother Where Art Thou et à la vitesse d’un cheval au galop.
En hurlant à cause du volume sonore de l’autoradio et du vacarme du vent qui traverse l’habitacle, Ludovic dresse, pour Virginie, un rapide historique de la Bastide du Collet.
Mes grands-parents maternels l’avaient achetée au début des années soixante-dix, je crois. Ils avaient voulu devenir paysans et éleveurs de chèvres, genre « retour à la terre » ! Ils devaient être plus ou moins hippies. Ils sont morts d’accident, assez jeunes, je crois…
Les parents de ta mère, des hippies !
Elle éclate de rire.
Il poursuit :
Je ne sais pas grand chose sur eux, pour ne pas dire rien. Ma mère n’en parle jamais, silence radio ! Quand ils sont morts, je crois qu’elle a été recueillie par ses grands-parents… dont je ne sais pas grand chose non plus, d’ailleurs !
J’ai l’impression qu’effectivement, tu connais mieux l’histoire du cinéma que celle de ta famille. Ta mère avait quel âge quand ses parents sont morts ?
Je sais pas. Douze ou treize ans je crois.
Son visage devient grave.
C’est moche de perdre ses parents à cet âge-là. C’est probablement ça qui explique son caractère si… particulier.
Tu veux dire que ça l’a complètement traumatisée. Mais elle n’en parle jamais. Je sens… je sais qu’il y a un secret autour de cette histoire. Quand j’étais plus jeune, j’avais cherché à questionner, une fois. Elle m’avait regardé alors avec une haine incroyable et, dans ces moments-là, il ne fallait pas que j’insiste beaucoup pour qu’elle sorte le martinet. Je n’ai jamais voulu renouveler l’expérience… même quand elle a cessé d’utiliser le martinet !
Et ses grands-parents à elle sont morts il y a longtemps ?
Ludovic profite d’un feu rouge, dans l’un des rares villages traversés, pour s’offrir un temps de réflexion.
Je ne les ai jamais connus. Ça doit faire au moins trente ans maintenant.
Et la maison est restée vide, depuis cela ?
Il secoue la tête.
Je crois. Mes arrière-grands-parents ne s’en sont pas servis. Je crois qu’ils ne l’ont jamais aimée, sans que je sache pourquoi. Quand ils sont morts, mes parents l’ont reprise, mais ils ont complètement changé le mobilier. Ils ont stocké toutes les affaires de mes grands-parents dans une pièce du grenier.
Elle sursaute.
Et tu n’as jamais eu envie d’aller voir ?
J’étais trop jeune quand j’y venais avec mes parents et, de toute façon, la porte est fermée et les clés ne sont pas dans le trousseau.
Et sans se le dire, Ludovic et Virginie sentent monter en eux une irrésistible envie de pousser la porte de Barbe-Bleue.
La conversation s’est assoupie. Ludovic n’est guère bavard naturellement et Virginie, fatiguée par ses dernières semaines d’internat, a fermé les yeux et ne les ouvre que lorsqu’un cahot menace de la précipiter contre le pare-brise. Le bras accoudé à la fenêtre, le jeune homme se prend à rêver que sa vie, si terne auparavant, est devenue un road-movie. Sa vieille voiture prend les allures d’une diligence, cahotant dans les étendues planes de la Prairie vers un hypothétique Eldorado. Il s’enfonce avec la femme de sa vie sur les pistes d’un Ouest qui, à défaut d’être américain, est devenu hippie. Il change de CD pour la musique de Into The Wild et l’illusion est parfaite. En chantant à tue-tête, il est lancé à la conquête de ses ancêtres. Il est John Wayne, Peter Fonda et Clint Eastwood réunis. Et il entraine dans son aventure un condensé de Rita Hayworth et de Marilyn Monroe.
Au bout d’une longue enfilade de virages, sur une route qui ressemble à une piste, hachée de buissons secs et de pierriers, la voiture s’engage sur un chemin de terre et de cailloux. Les cahots réveillent définitivement Virginie. Le chemin oblique sur la gauche et débouche dans la cour d’une maison accoudée à un énorme figuier.
On est arrivés ?
Ludovic attend le dernier virage et l’arrêt du moteur pour déclamer d’une voix cérémonieuse qui ne lui va pas du tout :
Bienvenue à la Bastide du Collet !
La maison est vaste, construite en pierres du pays qui ressemblent davantage à des galets qu’à de la pierre de taille et couverte de tuiles rondes. Sous le figuier, une terrasse inégale la prolonge sur son flanc droit. Vers l’arrière de la bâtisse, perpendiculairement à elle, une bergerie branle lentement sur ses fondations. Il fait chaud. Derrière elle, une mer de châtaigniers descend vers la rivière, le Collet, qui mêle sa voix à celles des insectes et des oiseaux.
C’est magnifique !
Éclairée par un soleil couchant de carte postale, la maison dégage une impression de sécurité. Ici, rien de grave ne peut se produire. Ils restent un moment assis dans la voiture à la contempler et c’est Ludovic qui sort le premier de cette immobilité. Il conduit Virginie à l’intérieur, après s’être un moment disputé avec la serrure. La visite se terminera dans la chambre à coucher où le lit, fait à la hâte, sera défait avec plus de hâte encore.
Dans cette chambre, dans ce silence minéral, leur amour-fusion prend un autre goût, une autre couleur. Toute la maison semble porter un message qui leur est destiné. De tous ses murs et de tous ses meubles, par l’odeur et les silences, la Bastide du Collet agit à la manière d’une gigantesque caisse de résonance qui leitmotive toujours la même exigence : il faut ouvrir la porte interdite.

Nue dans la rivière, le lendemain, Virginie pose enfin la bonne question, la question qui fait ouvrir les portes.
Depuis qu’on est ici, on vit nus la plupart du temps, un peu comme des hippies. J’arrête pas de penser qu’on est en train de reproduire la vie de tes grands-parents. Tu ne crois pas que ça serait plus sain d’ouvrir la pièce du haut, de faire leur connaissance et de voir ce qu’ils nous ont laissé ?
Ludovic ne sait que dire. Lui aussi a cette démangeaison depuis le début de leur séjour. Alors, plutôt que de répondre, il plonge sous l’eau, émerge aux pieds de Virginie et la saisit en cherchant à la basculer dans la rivière. En riant, elle se débat bras et jambes, s’accroche à lui comme une pieuvre sur le harpon et ils finissent par faire l’amour debout au milieu le gué.
Puis il la prend par la main et l’amène calmement dans la Bastide. Au passage, il s’empare du trousseau de clés préparé par sa mère. Ils grimpent lentement l’escalier de pierre et s’arrêtent devant la porte interdite. Machinalement, Ludovic tourne la poignée. La porte s’ouvre alors sans la moindre difficulté devant les deux visiteurs ébahis.
Tu disais pas qu’elle était fermée à clé ?
Il ne répond pas.
Ils restent devant cette ouverture béante comme face à un grand vide, avec cette curieuse impression d’être en même temps deux explorateurs découvrant une terre vierge et des voyageurs arrivant chez eux après un très long voyage. Face à cette pièce, leur nudité leur paraît soudain incongrue, ou plutôt, ils ne savent plus comment la porter. Pourtant, la pièce reste impassible. Elle paraît endormie sous une épaisse poussière, dont l’unité semble cependant avoir été récemment troublée par des pas qu’on aurait cherché à effacer. Mais ils ne le remarquent pas, paralysés par ce lieu où ils croient saisir encore des relents d’encens. Cette pièce, c’est comme une terra incognita dont ils posséderaient, par un atavisme inconscient, un souvenir fulgurant et bref.
Ils finissent par entrer.
Leurs pieds nus impriment des traces nouvelles dans la poussière du plancher. La pièce est quasiment vide. Contre le mur du fond, éclairé par deux lucarnes étroites distillant une lumière oblique, une grande armoire et une lourde malle font office de coffre au trésor. Ils ouvrent la malle. Des vêtements. Des textiles indiens dont l’herméticité du coffre a protégé les couleurs chamarrées. De longues jupes colorées, des chemises tenues à la poitrine par des cordons, des châles, des manteaux afghans datant d’une époque où ils ne servaient pas à cacher des kalachnikovs… le tout dans un état de propreté impeccable, presque surréaliste, comme s’ils avaient été rangés de la veille. Ils les sortent un à un et c’est toute une culture vestimentaire hippie qui passe entre leurs mains.
Et quand ils les enfilent, ils s’aperçoivent qu’ils ont la même taille, la même corpulence que leurs premiers propriétaires. Surpris, ils se regardent. Et voilà que, brutalement, ils font revivre Paul Bellard et Catherine Delacour, grands-parents de Ludovic, morts depuis plus de trente ans. À la manière d’un serpent qui se glisserait dans une ancienne mue, ils ont la conscience vague d’endosser une identité révolue. C’est comme si ces vêtements donnaient enfin un sens à la nudité qu’ils ont adoptée depuis leur arrivée ici, sans même avoir conscience qu’elle avait un sens. Certes, l’isolement, la chaleur et l’amour suffisaient amplement à la justifier, mais il y avait quelque chose de plus. C’était comme la manifestation d’un mode de vie fossile. Soulignée par ces vêtements de couleurs, qui n’admettent aucun sous-vêtement – ils n’en ont d’ailleurs retrouvé nulle trace dans les affaires des grands-parents – et qui flottent autour de leur corps sans l’entraver, leur nudité se donne des allures libératrices. Ces étoffes gardent dans leur trame le souvenir des gestes qui les chiffonnaient pour les enlever, ils retiennent encore un peu de l’émotion et de l’énergie des corps qui se donnaient, dans un acte politique autant que sexuel. Ils respirent l’amour libre des enfants de mai 68 et de la guerre du Vietnam.
Dans l’armoire, ils découvrent un vieux pick-up et des disques noirs des années soixante et soixante-dix. Ils les manipulent avec la même prudence respectueuse que mettrait un égyptologue à ouvrir des vases canopes tirés d’une tombe inviolée. Sur les pochettes des disques, certains noms leur sont connus : Bob Dylan, Joan Baez ou Jimi Hendrix… ils en découvrent d’autres : Donovan, Crosby Stills & Nash ou Jefferson Airplane. Mais c’est surtout un carton à chaussures, placé bien en évidence au milieu du rayon central, qui retient leur attention. Il est fermé d’une méchante ficelle qu’ils hésitent à casser. Ils le retournent dans tous les sens et le nœud finit par céder sous les doigts de Virginie.
Ils l’ouvrent.
Deux gros cahiers apparaissent, au milieu d’une poignée de photos. L’un paraît être assez ancien, à spirale. Il est entouré d’un ruban rose et décoré de fleurs naïves dessinées à la main. L’autre, plus récent, ne porte aucun ornement, hormis quelques taches d’encre.
Ils se regardent.
Puis ils regardent à nouveau les deux cahiers, n’osant les toucher. Pourquoi ont-ils soudain l’impression que ces deux cahiers les attendent ici depuis toujours et qu’ils vont bouleverser leur vie ? Ludovic est hypnotisé. Virginie ne l’est pas moins mais amorce un mouvement de retrait.
C’est à toi qu’ils appartiennent. Si tu veux les lire sans moi, je ne serai pas jalouse.
Ludovic secoue la tête sans répondre.
Il s’empare de la boîte en carton et la porte à bouts de bras, comme s’il craignait son contact. Il se dirige vers la sortie. Sans un mot, elle le suit. Ils descendent l’escalier comme s’ils suivaient une procession. Leur pas est lourd, chargé d’un poids hors de proportion avec celui du pauvre carton à chaussures. Ils arrivent dans le couloir du bas et gagnent la sortie, l’air libre. Ludovic s’assoit sur la terrasse, sous le figuier. D’un signe de tête, il invite Virginie à en faire autant.
Ce qui est à moi est à toi et mes grands-parents sont aussi les tiens. Ces cahiers, on va les lire ensemble. Mais avant, on va regarder les photos, pour voir à quoi ils ressemblaient.
Des images un peu pastel, flouées par le temps. Des gens qu’ils ne connaissent pas, vêtus à l’indienne avec de longs cheveux. Puis deux enfants d’une douzaine d’années.
Ma mère ! Je la reconnais, c’est ma mère !
Et l’autre enfant ?
Je ne sais pas. Je ne le reconnais pas. Sans doute le gosse d’un de leurs copains. Mais elle, c’est ma mère ! J’en suis sûr !
Puis une photo les pétrifie.
Un couple est pris en plan américain, le visage tourné vers le soleil. L’homme est blond, élancé, avec une longue chevelure qui lui tombe sur les épaules. Il ressemble à Ludovic, hormis la couleur de cheveux. La femme est brune, avec des fleurs dans les cheveux et quelque chose dans le visage qui évoque immanquablement celui de Virginie. Ironie du hasard, ils portent l’un et l’autre exactement les mêmes vêtements que les deux jeunes gens, qui les contemplent ainsi comme s’ils se regardaient dans un miroir. Un miroir qui inverserait simplement la couleur de leurs cheveux.
Ils ne parviennent pas à détacher leur regard de cette image flétrie. Derrière les deux personnages, on devine clairement la rivière où ils ont très vite pris l’habitude de venir se baigner. Rien, dans le paysage, ne semble avoir changé. Cependant, quelque chose de profondément différent se glisse derrière leurs paupières. L’un et l’autre portent sur le monde un regard de défi tranquille, la certitude de distinguer à travers les choses. Un regard écarquillé par un monde intérieur riche et complexe, mais un regard qui déforme et idéalise, sous l’effet de toutes les substances hallucinogènes consommées autant que consumées. Cependant, malgré une première observation méthodique, ce détail échappe totalement à Virginie et Ludovic.
La bouche sèche, la jeune fille parvient à articuler.
Comme ils nous ressemblent… ce sont tes grands-parents ?
Il hésite.
Sans doute, finit-il par souffler.
Elle s’étonne.
Quoi ! Tu ne les reconnais pas ?
Il s’enferme dans un profond silence qu’elle laisse aller à son terme.
En fait, je crois… je crois que c’est la première fois que je les vois en photo. Je n’ai aucun souvenir d’eux, mais je pense que ce sont eux… Oui ! C’est forcément eux ! Qui d’autre… ?
Ta mère n’a aucune photo de ses parents ?!? C’est pas pensable !
Si elle en a, elle ne me les a jamais montrées… En fait, je viens de réaliser que j’ai eu des grands-parents. Comme les autres, du côté de mon père, sont morts également avant ma naissance, je n’ai jamais bien su comment c’était, des grands-parents. Mais oui, c’est bien eux. J’en suis sûr.
Les photos suivantes montrent les mêmes personnages, plus d’autres, inconnus. Ludovic pose la dernière sur la table et tourne son regard vers les cahiers. Il les prend et dénoue, avec des gestes mystiques, le ruban du livret le plus ancien. Puis il les ouvre l’un et l’autre devant lui à la première page. Avant qu’il ne laisse aller son regard dessus, Virginie se lève et pose un doigt sur sa bouche.
Attends !
Elle rentre dans la maison et en ressort, quelques instants plus tard, avec une bouteille de Monbazillac glacée et deux verres. Elle les emplit, porte un toast muet à Ludovic et vide son verre d’un trait. Il fait de même. Le vin madérisé leur donne une délicieuse sensation de sirop. Puis elle verse à nouveau le breuvage dans les verres et porte un second toast.
Maintenant !
Ils regardent les deux manuscrits. Deux écritures radicalement différentes. La plus ancienne est très déliée et les points sur les i ressemblent à des fleurs. Sur l’autre journal, Ludovic reconnaît le graphisme hargneux de sa mère, qui jette ses mots comme des poings et ses points comme des poignards.
Ils ont regardé l’écriture, mais pas encore les mots. Vu la densité des deux cahiers, il leur faudra de longues heures pour décrypter le tout. Et plusieurs autres bouteilles de Monbazillac, glacées également, au même goût de sirop.

Ils commencent par le cahier plus ancien, regardent une dernière fois les fleurs qui décorent la couverture et ouvrent la première page. Comme un prêtre ouvrirait une Bible avant de célébrer la messe.
Ludovic a pris le document dans ses mains et commence à lire tout haut les mots tracés par sa grand-mère, voici presque quarante ans :

La Bastide du Collet, 1 er juillet 197…

Nous occupons aujourd’hui notre nouvelle demeure. C’est ici que nous chercherons à construire un monde de paix et d’amour, peace and love, et nous y élèverons nos deux enfants sur ces grands principes fondamentaux qui gouvernent le monde et que nous voulons mettre en application .............

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