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Défaillances

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115 pages
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Description

Une petite fête entre amis, un soir d’été caniculaire.
May et son mari ont invité leurs proches. Ce qui devrait être un moment agréable, quelques heures de détente et de partage, se transforme rapidement en chaos et en catastrophe…
Disparitions, accidents, trahisons, règlements de comptes ponctuent une soirée qui se révèle très pénible, avec, en filigrane, cette question : qui va mourir ?
Ou plutôt : qui est mort ?
L’amant de sa petite sœur Alice, que May n’a aucune envie de voir chez elle ? Le mari adultère, qui a eu le culot d’inviter sa maîtresse ? Le copain insupportable, qui fait la morale à tous entre deux crackers ? La célibataire qui oublie sa solitude dans des excès de drogue ? Le dragueur impénitent ?
Construite en flash-backs, pleine de chausse-trappes et d’impasses, cette histoire est avant tout celle de nos défaillances – d’amis, d’amants, de parents… Nos failles, nos lâchetés, toutes ces petites choses, ces choix que l’on ne fait pas ou que l’on fait mal, ces blessures qu’on inflige sans même le vouloir, parfois…
Nos défaillances qui peuvent nous mener, si l’on n’y prend garde, à notre fin.

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Ajouté le 25 septembre 2017
EAN13 9782370115652
Langue Français
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DÉFAILLANCES

Marie-Pierre BARDOU



© Éditions Hélène Jacob, 2017. Collection Littérature. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-566-9 Le lapin d’Alice


Je veux être le Grenelle de ton environnement,
Le sommet de ton art, ta muse et ton tourment.
Je voudrais être celle qui hante tes fantasmes,
L’Angelina jolie de tous tes psychodrames.

Je prends les ascenseurs qui ne mènent nulle part,
Ne choisis cette route que lorsqu'elle est jolie.
Mes mots sont indécis, rêveurs, ils se barrent
Dans tous les sens, ailleurs, en déroute, en folie !

Je voudrais du désert être ton oasis,
Du guerrier le repos, de l’essence ta flamme
J’aimerais être celle qui joue ta catharsis,
Et si je le pouvais, de l’hypo l’hypocagne !

Les ombres sont au soleil ce que je suis pour toi :
Le revers, l'inconnu, ce que l'on perçoit mal,
Mais reste en filigrane et que l'on n'oublie pas,
Comme une chanson d'enfant, un refrain dans la tête,
Qui trotte insaisissable

Tant qu’à jouer un rôle, je vole la vedette
À toutes tes assistantes, bimbos et castagnettes.
Je me voudrais la cime de ton Himalaya,
Quand je ne suis jamais qu’un piéton à la noix !

De tes repas le sel, de tes tartes le citron,
Et de tes nuits câlines être ton édredon.
De ta voiture de sport je serai le volant

3 De ton crédit foncier le meilleur rendement…

J’aurais voulu porter ton étoile du Nord,
Te montrer le chemin, capitaine de bord,
Être ton audacieuse, ta liane, ta luxure,
Et non petit trophée, oublié dans un coin,
D’Alice le lapin,
De ton ruisseau l’eau pure…

4 – 1 –


8 août, 4 heures du matin.

Les choses qui flottent dans la baignoire l’intriguent. Les flammes tremblotantes des bougies
s’y reflètent, en éclats bleutés proprement fascinants. Ça ressemble à des bouts de métal liés
ensemble.
En équilibre sur le rebord, il tend une patte prudente. Un coup de coussinet – à peine un
effleurement – et l’un des objets vacille, tangue, puis reprend son balancement tranquille dans
l’eau maintenant froide. Le chat se désintéresse de la chose morte. Il ramène ses pattes sous son
ventre, se met en boule et patiente.
Elle va bien finir par se réveiller.
Il n’aime pas ce grand bac blanc plein d’eau. Sa maîtresse l’y enfourne régulièrement – avec
l’autre – et ce sont toujours des instants pénibles, aussi bien pour les chats que pour l’humaine.
Pour le moment, il surveille le corps alangui qui semble plongé dans le sommeil. Posé au fond
de la baignoire, comme une poupée. La pâleur de la peau se marbre peu à peu.
Les échos de la fête qui se déroule derrière la porte close, dans la maison, dans le jardin,
enveloppent la scène comme une cacophonie lointaine et détachée du monde. Hors de la salle de
bains, des hommes et des femmes rient, parlent, chantent. On perçoit le tintement des verres, un
cri d’allégresse ou d’indignation. La musique est forte, du rock – U2, Bloody Sunday, un grand
classique – et les basses font vibrer l’air. Presque une menace.
Chamallow a fait son tour de guet en début de soirée, puis à nouveau après sa balade. Il a passé
toute la nuit à faire des allers et retours entre la terrasse, la maison et le jardin. Il y avait beaucoup
de monde, au début, au moins une cinquantaine de personnes. Mais, heureusement, pas de gosses
pour leur courir après, à lui et à l’autre, vouloir à toute force jouer avec eux et les caresser, leur
tirer la queue, les câliner… Non, seulement des adultes, qui buvaient, mangeaient et fumaient,
dansaient vaguement et discutaient. Il avait profité du fait que personne ne faisait attention à lui
pour chaparder des choses plus ou moins comestibles. Il avait goûté quelques acras de morue et
de petits toasts au thon sur les tables où May avait mis les plats du buffet, avant qu’on le chasse.
Les acras avaient un goût bizarre, piquant, il avait recraché sa prise. Mais les toasts étaient bons.
Il ne reste plus rien à escamoter, maintenant. À cette heure, les invités ne mangent plus rien, ils

5 boivent. Au pire, il pourrait aller fouiller les poubelles… Au moins, l’autre n’est plus là pour lui
voler sa part.
Beaucoup de choses se sont passées depuis l’arrivée des invités, vers 20 heures. Il y a eu pas
mal de cris, de disputes, de tensions. L’autre a définitivement disparu de leur existence, et c’est
plutôt une bonne nouvelle. Il ne reste plus qu’une dizaine d’intrus et, sans doute, vont-ils bientôt
s’en aller.
De toute façon, il n’aime pas la foule ni le bruit. Il court toujours le risque qu’on lui marche
dessus, et il est obligé de slalomer entre les jambes des gens qui ne font pas attention à lui avant
de lui écraser les pattes. Surtout maintenant qu’ils ne font plus que boire.
Chamallow s’est donc réfugié dans la salle de bains, se faufilant entre les jambes de la fille
avant qu’elle referme la porte.
Il ne s’attendait pas à ce qu’elle prenne un bain. Ce n’est pas du tout l’heure de se laver, l’aube
ne va pas tarder à poindre. Mais comme elle ne bougeait pas et demeurait silencieuse, il a estimé
sa compagnie apaisante et il est resté. Mais il commence à trouver le temps long.
Il est là depuis presque une heure à présent.
Dans la salle de bains, toutes les lumières sont éteintes. Seules les bougies parfumées, alignées
le long de la baignoire, projettent leur faible lueur. Ça ne gêne pas le chat, il voit très bien la nuit.
Il distingue sans peine le carrelage noir du sol et des murs, tranchant sur le blanc immaculé du
plafond. Un magnifique lampadaire rococo, trop imposant pour la taille de la pièce, ajoute une
note luxueuse à l’austérité du décor. May l’a voulu ainsi. Elle aime le luxe, même si elle n’a pas
toujours les moyens de se l’offrir. Mais c’est sa salle de bains, sa maison, son jardin. Les autres –
son mari, ses chats, et, à présent, ses invités – n’y sont que de passage, hôtes familiers et tolérés,
mais constamment surveillés.
Chamallow bâille. Longuement. Ses grandes moustaches frémissent et il s’étire, avant de
reprendre sa pose.
Elle va bien finir par se réveiller.
Il doit faire froid, dans cette onde glacée. Elle a sans doute eu envie de se rafraîchir un peu. La
canicule s’est installée sur la région depuis des semaines, et les nuits n’apportent pas vraiment
d’amélioration. Tout le monde suffoque.
Mais pas ici, pas dans cette maison.
Cette maison est climatisée. Lorsque, à l’extérieur, l’air semble grésiller et brûler la peau, que
l’on respire avec la sensation d’avaler de l’eau chaude, à l’intérieur, on a presque froid. Le
contraste est saisissant quand on passe du salon à la terrasse, du frigo à la fournaise. Thomas a
bien essayé de convaincre sa femme, lui rappelant les dangers d’un choc thermique, il peut aussi

6 bien prêcher dans le désert. May est aux commandes, et elle aime la fraîcheur.
C’est pourquoi la salle d’eau, comme le reste de la maison, est glacée. Elle n’aurait pas dû
avoir besoin de se faire couler un bain : il suffisait qu’elle s’assoie sur le bord de la baignoire et
qu’elle attende quelques minutes.
Chamallow est immobile, les lumières hésitantes des bougies effleurant à peine son beau
pelage d’un gris argenté. C’est un magnifique Sacré de Birmanie, comme l’autre. De ses yeux
jaunes à demi fermés, il observe le corps nu qui gît au fond du bac, la peau d’une blancheur
nacrée, les longs cheveux ondoyants autour des épaules. Elle ne bouge pas plus que le chat. Pour
un humain, c’est étonnant.
Il finit par se décider et se rapproche un peu de la fille, avec beaucoup de prudence. Il tend une
patte et, comme il l’a fait pour l’une des choses bleues qui flottent près de la dormeuse, hasarde
un léger coup sur le bras.
Elle bouge à peine, déplaçant un tout petit peu l’eau qui l’entoure. Puis les ondulations cessent
presque aussitôt et le corps reprend son immobilité totale.
Elle ne va peut-être pas se réveiller, en fin de compte.

7 – 2 –


7 août, 20 heures.

Il n’aimait pas ses chaussures. Des mocassins tout bêtes, sans même ces ridicules pompons
avec lesquels il adorait jouer. Quand l’humain passa à sa portée, Chaman n’hésita pas une seule
seconde : il agrippa le mollet offert et y plongea généreusement ses petites dents pointues.
— Hey !
Ses pattes toujours accrochées solidement au pantalon de toile de sa victime, il leva la tête vers
le type qui gueulait en secouant sa jambe. Bon sang, il n’avait pas vu à quel point sa proie était
immense ! Des yeux bleus furieux le considéraient avec dégoût, tandis que l’homme agitait son
pied comme un métronome pris de folie. C’était chouette. Chaman se mit à grogner, pour ajouter
un peu de suspense.
— Chat-rogne, lâche-le !
Pas question qu’il réponde à l’un des ridicules surnoms dont la fille brune, qui était toujours
fourrée chez eux, l’affublait. Elle se pencha vers lui et l’empoigna pour venir en aide à son
compagnon.
Il resserra sa prise et grogna un peu plus fort.
Il en avait déjà marre de cette fête. Ça grouillait de gens, partout, qui ne cessaient d’arriver,
envahissant le jardin et la terrasse. Il se faisait marcher dessus et bousculer, et puis il faisait trop
chaud. Sa gamelle dans la cuisine était vide, son coussin préféré sur le rocking-chair était squatté
par une femme bizarre et toute maigre qui fumait des choses aux relents douceâtres. Il ne pouvait
se rendre nulle part sans être à moitié écrasé et dérangé.
Il voulait retrouver son jardin, son fauteuil, et qu’ils s’en aillent tous, vite fait !
La fille brune le forçait à écarter les pattes, glissait un doigt entre ses mâchoires, insensible à
son grognement menaçant.
— Chat-laid ! Laisse-le tranquille !
Pas question, pas question, pas ques…
Un coup de pied vicieux – merde, il avait oublié que le type immense avait un autre pied ! – lui
fit brutalement lâcher prise. Éjecté à presque un mètre de sa victime, il feula quand la fille
esquissa le geste de le soulever dans ses bras. Elle resta prudemment à distance.

8 Il se redressa et, la queue fièrement levée, comme une flèche tendue vers le ciel, il s’éloigna
dignement. Il allait faire un tour dans le quartier, histoire de voir si c’était plus tranquille ailleurs.
* * *
Encore estomaqué, Volker se massait le mollet en regardant s’éloigner l’animal au pelage d’un
beau gris cendré.
— Qu’est-ce qui lui a pris ?
— Laisse tomber, il est méchant comme une teigne… Tiens, j’ai trouvé un nouveau surnom :
Chat-teigne, ça lui va comme un gant !
Volker se tourna vers sa compagne, qui riait à présent. Il aimait son rire, enfantin, joyeux.
— Pourquoi vous l’avez frappé ? Chaman, reviens !
Il vit une petite femme brune se précipiter vers le chat, qui avait disparu dans la foule. C’était
sans doute May, la sœur d’Alice et leur hôtesse… Il soupira. Ça commençait bien, ils n’avaient
même pas encore été présentés que, déjà, il fichait un coup de pied à son fauve.
Alice lui prit le bras, s’appuyant légèrement contre lui en déclarant :
— Ne t’inquiète pas, ce n’est pas grave. Ma frangine est toquée de ses chats… Vous ferez
connaissance tout à l’heure, elle aura déjà oublié. Tu viens ? On va se chercher un verre.
Il la suivit, en souriant de manière assez crispée à tous ces inconnus qui se pressaient, comme
eux, vers le buffet. Il savait que son sourire n’était pas très joli. Il n’avait jamais été un grand
communicant et n’était pas à l’aise au milieu de la foule. Et il avait l’habitude des regards qu’on
lui lançait : sa stature, son attitude, ses yeux d’un bleu pâle, ses cheveux blonds – enfin, plutôt
blancs, à présent – ne faisaient pas de lui une personne très chaleureuse. Personne n’avait
l’instinct de lui taper sur l’épaule en lui disant « Salut, mon poto ! » Dans la majorité des cas, ça
l’arrangeait.
Volker avait très envie d’être ailleurs. Il faisait trop chaud, il y avait trop de monde, et la
musique était nulle. C’était quoi, ça ? De la country ? Des cow-boys qui se lamentaient à n’en
plus finir sur l’amour de leur vie. Super. Vraiment le pied.
— Ah, Alice, tu es là !
Un homme de taille moyenne, brun, prenait Alice dans ses bras et l’embrassait
chaleureusement. Il leva les yeux vers lui, de petites rides plissant agréablement son regard :
— Vous devez être Volker ? Enchanté !
La main était sèche et inutilement vigoureuse. Volker se força à ne pas écraser les phalanges
du type que sa compagne lui présenta :
— Volker, voici Thomas, mon beau-frère.
— Je vous sers quoi ? Whisky ?

9 Volker n’avait jamais compris pourquoi tout le monde estimait qu’il devait sûrement boire
comme un trou. Peut-être parce que la majorité des hommes buvaient comme des trous, que
c’était viril, et qu’il avait un physique imposant ?
Mais il ne buvait presque jamais.
— Juste une bière, merci.
Manifestement déçu, Thomas ouvrit une glacière dans laquelle reposaient une dizaine de
canettes.
— Brune ? Blonde ? Blanche ?
Il ressemblait à un camelot exposant sa marchandise. Volker se servit lui-même, se contentant
d’un sourire. La bouteille de stout était fraîche, il la prit avec un frisson d’aise.
— Où est May ?
Thomas interrogeait sa belle-sœur, tout en lui préparant un verre de martini-gin avec des gestes
d’expert. Fasciné par les mains fines aux longs doigts souples, Volker l’observa tandis qu’il
versait le martini rouge après la giclée de gin, ajoutait une tranche de citron, un peu de Perrier.
Ses mouvements étaient rapides, fluides, précis. Il se souvint alors que le mari de May était
chirurgien. Des mains de chirurgien, c’était tout à fait ça. Il avala une gorgée de bière, priant pour
qu’ils changent cette p… de musique qui donnait à tous des envies de suicide.
Comme si un esprit bienveillant était penché au-dessus de sa tête, prêt à exaucer ses vœux, la
sono se mit à cracher les premières mesures de Respect, d’Aretha Franklin. Mieux, beaucoup
mieux.
— Elle cherche Chat-cal, répondit Alice. Ce con de chat a agressé Volker, qui a dû lui ficher
un coup de pied pour s’en débarrasser. Elle est dans tous ses états.
— Oh, merde, il ne manquait plus que ça ! Elle était déjà à cran, ça ne va pas l’arranger !
Tu disais qu’elle allait vite oublier cet épisode ? songea Volker, en jetant un regard torve à
Alice.
Sa compagne avait posé son verre sur la table pour allumer une cigarette. Thomas lui désigna
du doigt l’objet du délit :
— Je croyais que tu devais arrêter ?
— Ce qui ne te tue pas te rend plus fort !
— Pas dans ce cas précis, j’en ai peur. Ce qui ne te tue pas te rendra malade à en crever.
Alice haussa les épaules, aspirant une longue bouffée de nicotine par esprit de provocation,
peut-être inconscient. Thomas se tourna vers lui :
— Vous ne fumez pas ?
— J’ai arrêté il y a cinq ans. J’ai été un gros fumeur, pendant plus de vingt ans.

10 — Ah, c’est bien ! Mais vous savez que les dégâts que vous avez causés sont irréversibles,
n’est-ce pas ? Enfin, c’est quand même bien.
Volker ravala le sarcasme qui lui montait aux lèvres. Sympa, le type ! Ça doit être cool de
l’avoir pour médecin !
— Je ne l’ai pas trouvé !
Essoufflée, la maîtresse de maison surgit soudain à leurs côtés comme un diable de sa boîte.
La transpiration faisait frisotter les cheveux bruns sur les tempes. Visage menu, petite silhouette
mince, May ne faisait pas son âge.
Thomas lui tendit un verre d’orangeade en la rassurant :
— Il est parti en balade, c’est tout. Il va revenir.
— Mais il pourrait être blessé !
Et Volker sentit peser sur lui un regard accusateur. Il chercha ses mots pour éviter l’escalade,
bridant son exaspération galopante. Alice ne lui laissa pas le temps de répondre et le fit à sa
place :
— May, ton chat l’a attaqué ! Tu voulais qu’il fasse quoi ? Et il ne l’a pas frappé, il s’est
seulement défendu un peu.
— Chaman n’a pas dû lui faire beaucoup de mal, répliqua May en prenant enfin le verre que
lui tendait son mari.
Heu… Je suis invisible, ou quoi ? Allô ? Hé, les gonzes, je suis là !
— Toi qui m’accuses sans cesse d’avoir commis un crime en les faisant dégriffer…,
poursuivait May à l’adresse de sa sœur, continuant de le snober ouvertement.
May semblait penser à autre chose, parlant presque mécaniquement.
— Mais C’EST un crime, s’exclama Alice. Pauvres bêtes ! Ils ne peuvent plus se défendre !
— Ils n’ont pas besoin de se défendre, je suis là. Et puis…
— Bonjour, May. Je suis Volker.
Il s’en foutait, des chats. Il n’aimait pas les chats. Ni les chiens, d’ailleurs, ou tout autre animal
de compagnie. Il ne leur aurait pas fait de mal, mais il s’en foutait. La seule race dont il goûtait la
présence chez lui était celle des poissons : ça ne faisait pas de bruit, ça n’emmerdait personne. Il
appréciait beaucoup son aquarium.
May, stoppée net dans son élan, leva enfin les yeux vers lui – elle lui arrivait à peine au niveau
de la poitrine. Volker lui tendait la main, observant sur le visage de la femme le combat intérieur
qui s’y livrait : la politesse contre la rancune. Manifestement, Alice ne l’avait pas prévenue
qu’elle amènerait son amant à sa petite sauterie, et il était évident que ça ne donnait guère envie à
la frangine de fredonner gaiement. Il était sûr que l’épisode Chaman n’entrait pas vraiment en

11 ligne de compte. La sœur d’Alice ne l’appréciait pas.
Personne n’intervint pendant la longue, interminable minute durant laquelle ils se
dévisagèrent. Puis elle céda, eut un vague sourire, se saisit de la main tendue et la serra
brièvement.
— Bonjour, soyez le bienvenu chez moi, répondit-elle enfin d’un ton guindé qui la vieillit
soudain de plusieurs années.
Dis donc, qu’est-ce que ça doit être quand on n’est pas le bienvenu !
Il voulut rajouter quelque chose sur Chaman et ses frasques, mais déjà May se détournait de
lui, d’eux. Son verre à la main, la sœur d’Alice se mouvait vers d’autres horizons plus agréables.
Au temps pour la réconciliation, sourit-il en prenant le bras d’Alice.
— Tu me fais visiter ?
* * *
— C’est quoi, son problème ?
Alice leva vers lui un regard surpris. Il pouvait presque entendre ses pensées, ils se
connaissaient si bien. Lui qui déteste les conflits, les explications, les mises au point… Qu’est-ce
qui lui prend ?
Oui, il détestait les conflits, les explications et les mises au point. Volker se savait lâche, du
moins en ce qui concernait les relations amoureuses.
Bizarre, quand même, quand on y songeait. Dans tous les autres aspects de son existence, il
était plutôt courageux. Il n’était pas du genre à fermer sa gueule, ça non. Ses chefs, ses collègues,
ses supérieurs hiérarchiques… tous prenaient des gants pour lui faire des reproches, on le
connaissait. Son physique l’aidait à se faire respecter, mais il n’y avait pas que ça.
Toute sa vie, il avait su faire face.
Pourquoi était-il si faible, si peu conforme à ce qu’il était, dès qu’il s’agissait de ses relations
avec les femmes ?
Alice et lui s’étaient réfugiés au fond du jardin, après avoir fait le tour de la maison, intérieur
et extérieur. Volker s’était raisonnablement extasié sur la décoration – qu’il trouvait moche et
froide – et avait pu repérer les w.-c., la seule pièce utile à connaître où qu’on se rende. Alice lui
avait présenté à peu près tout le monde, il avait serré des mains, hoché la tête, souri, répété
comme un âne « enchanté », alors qu’il ne l’était pas. Il avait envie de rentrer chez lui. Mais il ne
lui dirait pas ça, non. Ça lui ferait de la peine, et il détestait la blesser. Dieu sait qu’il lui avait déjà
fait assez de mal.
En soupirant, elle se blottit contre lui, cherchant inconsciemment sa peau, son souffle. Volker
sentit que quelque chose cédait en lui, s’apaisait. Ils avaient ce pouvoir l’un sur l’autre, depuis le

12 tout début.
— May est très protectrice, finit par répondre Alice, le nez dans son tee-shirt. C’est une vraie
maman poule. Je crois qu’elle te rend responsable de la situation… Pourtant, je le lui ai dit ! Je lui
ai dit que c’était moi qui étais venue vers toi, qui étais allée te chercher ! Mais elle n’est pas très
objective, je suppose…
Ou alors, elle est très intelligente, songea Volker.
L’obscurité commençait peu à peu à les envahir, le ciel se teintait de mauve.
Un peu plus loin, une ombre avançait rapidement vers le portail comme pour parer à une
attaque. La musique venait de s’arrêter, juste au moment où la femme – car ça en était une –
émettait un plaintif appel.
— Chaman ?
Volker soupira. May, bien sûr, à la recherche de son monstre sans griffes. Il la vit qui guettait
les buissons, puis tournait lentement le regard vers eux. La sœur d’Alice resta ainsi figée,
immobile, et, s’il ne pouvait distinguer son visage, Volker aurait misé son salaire sur les pensées
de la frangine. Rien de très réjouissant pour tous les deux, c’était évident.
Il vit May se détourner enfin et marcher jusqu’au portail, où il constata qu’une personne
l’attendait : une silhouette un peu voûtée, bizarrement enveloppée d’un châle sous lequel elle
devait crever de chaud.
Alice n’avait rien remarqué, toujours blottie dans ses bras. Un vieux Deep Purple arrivait à
présent jusqu’à eux, couple solitaire aux corps emmêlés sur le banc au fond du jardin. Pour un
peu, il se sentirait presque bien.
Il n’aurait pas dû accepter de l’accompagner. Ils se connaissaient, se côtoyaient depuis plus
d’un an maintenant et c’était la première fois qu’elle lui avait demandé de venir avec elle, de
rencontrer ses proches. Jusque-là, ils avaient vécu dans un univers clos et exclusif : elle et lui. Le
reste, ils ne le partageaient pas. Volker savait qu’elle avait des amis, qu’elle sortait beaucoup,
qu’elle voyait souvent du monde le week-end et ça lui convenait ; il ne voulait pas qu’elle soit
seule. Il avait conscience que ce n’était que de la culpabilité, il n’était pas idiot. Mais c’était elle
qui était venue vers lui, en effet. En sachant parfaitement qu’à son annulaire gauche brillait,
presque incrustée dans sa peau depuis vingt ans, l’alliance qui le proclamait époux d’une autre
femme.
Ainsi, chacun séparait soigneusement son quotidien en deux : leur relation d’un côté, et tout le
reste de l’autre. Il ne lui parlait jamais de sa vie de couple et, si elle lui racontait ce qu’elle faisait
le week-end, sans lui, elle ne cherchait jamais à l’inclure dans cette partie-là de son existence.
Volker se demanda ce qui avait changé. Et ce que cela impliquait, pour tous les deux.

13 Enlacés, ils écoutèrent le cœur de l’autre battre doucement dans la nuit qui s’épaississait autour
d’eux et les isolait du monde.

14 – 3 –


7 août, 20 heures.

Le toast, appétissant, n’était plus qu’à quelques millimètres de ses moustaches. Il dégageait un
fumet irrésistible : celui du thon, inscrit dans les gènes félins pour être le plus délectable d’entre
tous. Un must. Foin des pâtées luxueuses que leur offrait May ! Ni les mousses de viande, les
légumes mijotés, les bonbons « spécial chats » et autres friandises, que leur maîtresse leur
proposait, n’avaient la moindre chance face à un emballage de thon. Le simple « clic », le bruit
que faisait le couvercle de la boîte hermétique lorsqu’on l’ouvrait, provoquait chez eux une
véritable transe.
Aussi, Chamallow ne comptait-il pas laisser sa proie lui échapper. Il avait trouvé une place sur
l’une des chaises près du banquet, située stratégiquement au même niveau que les plateaux de
nourriture dressés sur la table. Certes, le toast n’allait pas prendre ses jambes à son cou pour fuir
sa voracité, mais il devait veiller à ne pas se faire attraper. Rester immobile, sans bouger un seul
poil, pour finir par se fondre dans la foule… Qu’on l’oublie, totalement. Devenir invisible, un
fantôme de chat…
— Roooo, mais qu’il est chou !
Résigné, Chamallow ne tenta pas de résister aux mains inquisitrices qui s’emparaient de lui, se
mettaient à le malaxer comme une peluche avec laquelle ces idiots d’humains le confondaient
tout le temps. Sa stratégie s’écroulait. Il se laissa palper, caresser, mignoter de mains en mains,
les yeux vitreux, jouant le mort sans que personne s’en rende compte, tant ils étaient tous occupés
à le pétrir et s’extasier sur la douceur de son pelage. Du coin de l’œil – vitreux –, Chamallow
aperçut son congénère, qui slalomait habilement entre les pieds des envahisseurs et se jetait
soudain sur le mollet d’un type immense. Il était toujours bizarre, Chaman. Il n’avait pas son
pareil pour déclencher des catastrophes, attaquer n’importe qui sans raison, disparaître durant des
heures, et parfois même, des jours entiers, provoquant l’hystérie désespérée de May. Fatigant.
Tout en endurant stoïquement les remarques idiotes des invités qui se le passaient de mains en
mains comme un témoin, Chamallow se marrait en douce en regardant la victime secouer sa
jambe, puis décocher un joli coup de pied à Chaman. Il y eut des cris, May se précipita pour
réparer l’outrage. Personne n’étant mort, ni même blessé, il se détourna de la scène. Bon, ça y est,

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