Dia Linn - IV - Le Livre de Neve (Une Bealach)
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Dia Linn - IV - Le Livre de Neve (Une Bealach)

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Description

Une Bealach : c’est le cri de guerre de la Fighting 69, le plus célèbre des régiments de la brigade irlandaise engagée dans la guerre de Sécession, dans le camp de l’Union.
Une Bealach : « ouvrir la voie », en gaélique. Ouvrir la voie face à ses frères, devenus ennemis pour avoir choisi le camp des rebelles ; ouvrir la voie pour gagner sa place dans ce pays encore neuf mais déchiré par la guerre civile.
Neve et Neal, les jumeaux d’Eileen, devront également trouver leur voie, écrire leur livre pour mettre leurs pas dans ceux de Wyatt et de son étrange testament.
Leur oncle Wyatt a tout abandonné pour retrouver ses enfants, partis avec Ugo et Jolene dans les plaines. Horrifié par le meurtre qu’il a laissé son frère de sang commettre, il choisit l’exil et la vie avec les Indiens.
La jeune Neve est aux commandes de la plantation, son frère Neal ne rêve que de combats malgré son jeune âge, Aïdan tente de faire sa place dans ce pays à feu et à sang… et Liam expie ses fautes de la plus terrible des manières…
Le tome IV de Dia Linn, Une Bealach, est la fin d’un monde. Les O’Callaghan et leurs proches – ceux qui survivront aux batailles, aux flambées de haine du Ku Klux Klan, aux premiers soubresauts de révolte de la vieille Irlande après la Famine, aux guerres indiennes… – ceux-là ne pourront, peut-être, pas échapper à une autre sorte de violence. Celle, plus intime, qui croît dans le cœur des hommes lorsqu’on leur a enlevé leur âme.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 décembre 2014
Nombre de lectures 246
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DIA LINN
4 : LE LIVRE DE NEVE
Une Bealach

Marie-Pierre BARDOU



© Éditions Hélène Jacob, 2014. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-251-4
Résumé des tomes précédents


Tome 1 :
Irlande, 1848.
La Grande Famine pousse Eileen et Wyatt O’Callaghan à fuir leur pays après la mort de leur famille. Ils laissent derrière eux leur frère aîné Aïdan, exilé en Australie pour s’être révolté contre la domination anglaise, et Liam O’Brien, leur frère de lait, qui a rejoint pour les mêmes raisons le parti des Jeunes Irlandais. Eileen est enceinte de Liam, et elle a également hérité des dons des femmes de sa famille : prémonitions, capacités à lire dans le cœur des hommes…
Tome 2 :
1848-1857
En Louisiane, Désirée de Rocheclaire prend les jeunes Irlandais sous son aile. Héritière d’une puissante famille créole et incapable d’avoir des enfants, elle adopte les jumeaux d’Eileen, Neal et Neve, qui seront ses héritiers. Tandis que Wyatt, pilote de steamer, écume le Mississippi, Eileen devient la maîtresse et la complice d’un joueur de poker professionnel. Elle retrouve Liam, parti en quête des Irlandais exilés pour créer la fraternité Feniane. Lors d’une partie de poker, Eileen gagne la propriété d’une mine d’or : Liam la tue pour la lui voler.
Tome 3 :
1857-1862
Wyatt doit retrouver le meurtrier de sa sœur, pour honorer la díoltas celte et reprendre la mine d’or à Liam.
Avec sa femme, Kinta, il rejoint une caravane de pionniers en route vers le Colorado. Il sauve ainsi la jeune Rachel, seule rescapée d’un convoi, qui devient sa maîtresse. Tandis que Kinta donne naissance à ses jumeaux, Aindreas et Siobhán, Wyatt retrouve Liam, sa femme et leur fille Aisling, entourés d’hommes de main. Liam provoque une attaque des Cheyennes pour se débarrasser de son frère si encombrant et Kinta y laisse la vie. Wyatt confie ses enfants à ses amis, Ugo et Jolene, qui ont décidé de suivre les Indiens dans les plaines du Nord. Il revendique également la mine au nom de Neal et de Neve.
Il est temps d’achever sa mission… Mais lors de leur affrontement final, c’est Aïdan, revenu de son exil, qui commet l’irréparable : il tue Aisling, la petite fille de Liam.
Wyatt s’enfonce à son tour dans le Nord sauvage, à la recherche de ses enfants, laissant derrière lui son livre et son testament. À charge pour les descendants des O’Callaghan de veiller à ce que Liam n’ait jamais de descendance, et ne puisse jamais récupérer la mine de Dearfield. Tandis qu’il disparaît, la guerre civile éclate. Neve et Neal doivent reprendre le flambeau en pleine guerre de Sécession, et écrire leur propre livre.
Préface


« Come all you gallant heroes,
And along with me combined
I'll sing a song, it won't take long,
Of the Fighting Sixty Ninth
They're a band of men brave, stout and bold,
From Ireland they came
And they have a leader to the fold,
And Cocoran was his name.

Venez tous, vaillants héros
Et vous joignant à moi
Je vais chanter une chanson
Qui ne durera pas longtemps,
À propos du 69e régiment de combat.
Ils sont un groupe d’hommes braves, vaillants et téméraires,
Venus d’Irlande,
Et ils ont un chef du nom de Corcoran.

It was in the month of April,
When the boys they sailed away
And they made a sight so glorious,
As they marched along Broadway
They marched right down Broadway, me boys,
Until they reached the shore
And from there they went to Washington,
And straight unto the war.

On était au mois d’avril
Quand les gars s’embarquèrent,
Et ils défilèrent auréolés de gloire
En descendant Broadway, mes amis,
Jusqu’à ce qu’ils atteignent la rive
Et de là ils se rendirent à Washington,
Puis partirent directement à la guerre.

So we gave them a hearty cheer, me boys,
It was greeted with a smile
Singing here's to the boys who feared no noise,
We're the Fighting Sixty Ninth.

Alors nous les acclamâmes, mes amis.
Cela fut accueilli avec le sourire.
Chantant à la santé des gars qui ne craignaient pas le bruit,
Nous sommes le 69e bataillon.

And when the war is said and done,
May heaven spare our lives
For its only then we can return,
To our loved ones and our wives
We'll take them in our arms, me boys,
For a long night and a day
And we'll hope that war will come no more,
To sweet America.

Une fois la guerre achevée,
Que les cieux épargnent nos vies
Car ce ne sera qu’à ce moment-là que nous pourrons retourner
Auprès de ceux que nous chérissons et auprès de nos femmes
Que nous prendrons dans nos bras, mes amis,
Pendant une longue nuit et un jour.
Et nous vivrons dans l’espoir
Que la guerre n’arrivera plus
Dans notre douce Amérique.

So farewell unto you dear New York,
Will I e'er see you once more
For it fills my heart with sorrow,
To leave your sylvan shore
But the country now it is calling us,
And we must hasten fore
So here's to the stars and stripes, me boys,
And to Ireland's lovely shore.

Alors adieu à toi, cher New York,
Te reverrai-je jamais
Car cela remplit mon cœur de chagrin,
De quitter ta côte boisée
Mais le pays maintenant nous appelle,
Et nous devons nous hâter de partir
Alors à la santé de la bannière étoilée, mes amis,
Et à la santé de la jolie côte irlandaise.

And here's to Murphy and Devine,
Of honour and renown
Who did escort our heroes,
Unto the battle ground
And said unto our Colonel,
We must fight hand to hand
Until we plant the stars and stripes,
Way down in Dixieland.

Et à la santé de Murphy et Devine,
Hommes d’honneur et de renom
Qui escortèrent effectivement nos héros,
Jusqu’au champ de bataille
Et dirent à notre Colonel,
Nous devons nous battre main à main
Jusqu’à ce que nous plantions la bannière étoilée
Tout en bas de Dixieland. » I
Personnages
Prologue


Je ne suis pas sûre que tu aies bien compris les enjeux, Cyan.
J’ai parfaitement compris, merci. Tu me les as suffisamment détaillés.
Dans son appartement londonien, le soleil jouait à cache-cache entre les rideaux qu’une brise légère gonflait doucement, faisant valser avec grâce leurs ombres sur le parquet ciré. Cyan venait de terminer sa conférence en téléport avec toute son équipe : trois heures durant lesquelles ils avaient disséqué, analysé et critiqué chacun de ses coups pendant le dernier tournoi.
Le téléport leur permettait de simuler une réunion physique, tout en étant chacun à l’autre bout du monde : les corps étaient recréés visuellement en 3D autour d’une table virtuelle, chaque participant portant un équipement – casque et lunettes – pour s’approcher autant que possible de la fameuse téléportation, une technologie qui n’était pas encore vraiment au point.
Elle était épuisée. Elle rêvait de se glisser dans un bain chaud, et peut-être même de se commander un amant ; mais Carol, son coach principal, avait insisté pour discuter en privé avec elle après la conférence.
Comme leur championne comptait partir plusieurs semaines en voyage et se déconnecter complètement, Carol devait donc saisir cette dernière occasion de lui faire entendre raison.
Les deux femmes avaient maintenant ôté leur équipement et étaient passées en visio classique.
Cyan s’étira sur son divan, dénouant un à un chacun de ses muscles. Elle sursauta quand une griffe vicieuse s’enfonça dans son épaule : Ness se dressait derrière elle, hissée sur ses pattes arrière. L’hermine la dévisageait tranquillement de l’accoudoir où elle était perchée, ses petits yeux noirs plantés dans les yeux verts de sa maîtresse, la mettant au défi de la déloger. Elle lui tira la langue. Ness remua une oreille.
Cyan se redressa en se massant la nuque. Les derniers jours avaient été éprouvants. Après le tournoi, pendant une partie de poker, elle avait eu un flash l’avertissant de la fuite de Connor. La jeune femme avait ensuite passé les jours suivants à alerter l’Autorité, à lancer les agents dans les rues de Dublin pour retrouver son jumeau. Ils l’avaient enfin repéré, deux jours plus tôt, et ne quittaient plus son frère d’une semelle : leur surveillance discrète lui était rapportée en détail chaque jour. Cyan était à moitié rassurée, mais elle s’était laissé convaincre de ne pas chercher à entrer elle-même en contact avec Connor : l’Autorité était curieuse de comprendre ce qui avait motivé la fuite de son extra-lucide de frère, de connaître son but. Elle avait accepté de mauvaise grâce de les laisser faire, à condition d’être tenue au courant en temps réel. Pour le moment, Connor était dans un petit hôtel du vieux centre-ville, et il écumait les bars et les tripots sans que l’on sache ce qu’il y cherchait. Cinq agents se relayaient, scotchés à ses basques nuit et jour.
Elle ne pourrait pas se permettre de partir en voyage tant que Connor ne serait pas en sécurité au Centre ou avec elle.
Cyan soupira.
La table de réunion avait disparu, avec ses équipiers : Nathan, le spécialiste du bluff, Lydia, la statisticienne, Camille, le physionomiste et Pearl, son agent.
Sur le mur blanc, en face d’elle, il y avait maintenant le visage de Carol, son hologramme projeté jusqu’à la taille. C’était elle qui coordonnait l’équipe et la seule, également, à oser lui tenir tête.
Je dois m’inscrire avant minuit, sinon ce sera trop tard. Carol, je sais ce que tu en penses, je sais ce que vous en pensez tous, mais c’est inutile de me le rabâcher. Je vais m’inscrire.
Le tournoi des Challengers n’est pas destiné aux pros, et il n’obéit pas aux mêmes règles ! Quand ils vont savoir que tu en fais partie, ça sera la curée !
Ce ne sera pas la première fois qu’un pro se lance dans cette arène.
Et tu en connais le résultat.
En effet, depuis que le poker était devenu cette institution mondiale, ce « sport » qui déchaînait les passions et brassait des fortunes inimaginables, le tournoi des Challengers était un véritable ovni dans ce monde policé et balisé à l’extrême.
Les tournois internationaux – quinze au total – rythmaient la vie médiatique et professionnelle des champions, qui bénéficiaient de cette aura de star que l’on pouvait comparer à celle des footballeurs du XXe et XXIe siècle, ou aux acteurs du septième art. Une vingtaine de joueurs de poker étaient de véritables monstres médiatiques, coursés sans cesse par une centaine de brillants challengers. Régulièrement, une étoile tombait, une autre prenait sa place. Les gloires n’étaient jamais éternelles, sauf dans la mémoire des « vrais » joueurs, des passionnés.
Cyan, « Cyanure », avait pour le moment sa place tout en haut du panier. Pour le moment. La fin de sa carrière arriverait vite, elle le savait, elle avait dominé son art pendant trop longtemps et le poker était également un jeu de hasard. Oui, il arriverait vite, ce jour où un adversaire plus chanceux, plus concentré ou plus agressif la détrônerait.
Ça ne lui posait aucun problème, il y avait longtemps qu’elle avait accepté la règle de base du poker : « You have to expect bad beats to happen », toujours s’attendre au pire. Non, le problème était que sa fin, cette fin programmée, était désespérément prévisible : il ne faisait aucun doute, pour elle comme pour tous ceux, pros ou non, qui suivaient ses exploits, que ce serait Tom Wadden qui, un jour, trouverait la faille et la battrait.
Il la talonnait depuis trop longtemps, était trop acharné pour que cela n’arrive pas. Trop doué, aussi. Il ne lui manquait qu’une seule chose pour la vaincre : le sang-froid. Et, à force de travail, il parviendrait à maîtriser cette arme absolue, lui aussi.
Cette fin programmée, Cyan n’en voulait pas. Elle avait eu une belle carrière, longue, sulfureuse, flamboyante. Elle avait toujours réussi à surprendre, à être là où on ne l’attendait pas, et c’était ce qui l’avait rendue célèbre. Non, elle ne voulait pas d’une mort prévisible .
Aussi avait-elle décidé de s’inscrire au seul tournoi auquel aucun des pros ne participait jamais, les Challengers.
À l’origine, ce tournoi devait servir de tremplin aux jeunes joueurs, ceux qui ne bénéficiaient pas encore d’un staff, d’une équipe de conseillers, ceux qui n’avaient que leur ambition et leur talent à opposer à leurs adversaires. Il était pourtant ouvert à tous, mais si aucun pro n’y mettait les pieds c’était tout simplement parce qu’il s’agissait d’un tournoi… à mort.
À mort réelle . Le gagnant mettait tout simplement une balle dans la tête de son challenger, en direct, devant des millions de téléspectateurs.
Et c’était une fin tout à fait digne d’elle.
JUS AD BELLUM II : 1861-1862
NEVE
Chapitre 1


6 juin 1861

Assise à l’ombre du pacanier, Neve tournait les pages entre ses mains fines, comme si elle cherchait un passage qui lui aurait échappé. Mais les feuillets étaient peu nombreux, elle avait déjà tout lu, il n’y avait rien d’autre. Rien qui pût la réconforter, calmer l’angoisse sourde et lancinante qui l’oppressait depuis que son oncle lui avait envoyé son carnet.
Une griffe se planta dans la feuille qu’elle avait sous les yeux, lui arrachant un cri de surprise. Derrière le feuillet, deux petites oreilles noires s’agitaient. Elle agrippa la patte du monstre, qui n’apprécia guère, pour retirer la griffe sans déchirer la lettre. La bête feula, cracha, mais se contenta de lui lancer un regard mauvais tandis que Neve rapprochait son visage du museau frémissant :
Laisse ces feuilles, sale bête ! Lâche !
Le monstre dégagea sa patte et sauta au sol d’un bond souple, arquant le dos. Neve ne put s’empêcher de rire en voyant le chat minuscule, noir comme le charbon, qui s’éloignait le poil hérissé, les pattes dressées, sautillant dans une parodie de danse guerrière.
Celui que son frère surnommait « la charogne », et auquel elle n’avait toujours pas trouvé de nom adéquat, disparut dans un bosquet de fleurs.
Le sourire de Neve s’effaça lorsqu’elle reposa les yeux sur les feuilles qu’elle tenait à la main.
Pourquoi à elle ? Wyatt estimait-il que Neal ne serait pas assez attentif, qu’il fallait que ce soit la douce et sérieuse Neve qui prenne possession de cet étrange testament ? Le « livre » leur était destiné à tous les deux…
Elle releva la tête. Autour d’elle, la plantation écrasée de chaleur semblait pétrifiée. Pas un bruit, pas même le bruissement d’une feuille dans les arbres. Le Mississippi paraissait aussi immobile que la terre rouge et ocre, que les champs de canne à sucre et de coton déserts. C’étaient les heures les plus chaudes de la journée, celles que l’on ne pouvait supporter qu’en sommeillant dans la fraîcheur relative des chambres aux volets clos.
Neve ne pouvait pas s’adonner à la sieste rituelle. Le courrier de Wyatt était arrivé la veille. Neal était introuvable depuis trois jours, ce qui agaçait Désirée, mais ne l’inquiétait pas outre mesure : c’était devenu une habitude. Son frère disparaissait ainsi très régulièrement, parfois pendant une semaine entière. Il réapparaissait un matin comme un génie sorti de sa boîte, un sourire éclatant aux lèvres et sans plus chercher d’excuses. Neve savait qu’il s’acoquinait avec des fils de planteurs à La Nouvelle-Orléans, qu’ils aimaient les showboats, les tripots du Vieux Quartier, qu’ils se réunissaient également pour s’entraîner à la guerre dont leur jeune âge les écartait. Parce qu’il avait grandi comme un champignon, parce qu’il était ardent et plein de fougue, Neal ne se consolait pas de n’avoir que 13 ans. Ses amis, plus vieux de quelques années, espéraient pouvoir rejoindre les milices confédérées avant la fin du conflit, si celui-ci ne se terminait pas très vite – mais tout le monde, en Louisiane, prédisait une guerre très rapide. Les Gris n’avaient-ils pas remporté une victoire éclatante à Fort Sumter, sans même faire couler une seule goutte de sang ? Depuis le succès confédéré, les deux camps mettaient leurs forces en ordre de bataille. D’autres États avaient rejoint la Confédération : l’Arkansas et la Caroline du Nord. Le Tennessee et la Virginie avaient proposé un référendum pour savoir s’ils allaient, eux aussi, adhérer à la nouvelle Constitution ; on attendait les résultats d’un jour à l’autre. À Columbia, en Caroline du Sud, une cloche sonnait à chaque nouvel État qui entrait dans les forces des confédérés : le pionnier de la sécession saluait ses alliés d’un joyeux tintamarre de métal… Mais, pour le moment, on attendait.
Neal passait donc son temps à mimer une guerre qu’il ne ferait pas, à se battre et à jouer au poker pendant que sa sœur s’occupait du domaine.
Désirée la laissait maintenant diriger le domaine à sa guise, n’intervenant qu’en cas de besoin. Personne ne s’étonnait qu’une fille aussi jeune soit à la tête d’une plantation comme l’ Éléonore ; après tout, c’était la coutume. Certes, à cet âge les demoiselles étaient d’ordinaire en pension à La Nouvelle-Orléans ou en Europe pour parfaire leur éducation, mais c’était la guerre. Les cancans étaient dirigés contre Neal, sans excès. On accordait aux garçons, chez les Créoles, bien plus de liberté – et bien moins d’importance.
Neve soupira en repliant les feuillets couverts de l’écriture ample et nerveuse de son oncle. Elle referma soigneusement l’enveloppe, le cœur lourd. Wyatt espérait-il vraiment qu’elle allait mettre un enquêteur sur les traces de son propre père, qu’elle irait payer un tueur à gages pour éliminer un nouveau-né, si leur naissait un demi-frère ou une demi-sœur ? Elle avait le vertige rien qu’à envisager que son oncle ait pu leur laisser un héritage aussi morbide, aussi violent. La petite Aisling…
L’homme de son rêve, celui qui ressemblait tant à Neal, était son oncle Aïdan en fin de compte. Comment s’était-il échappé de son exil australien, cela restait un mystère, et Neve n’était pas pressée de l’apprendre. Elle haïssait, sans le connaître, cet oncle monstrueux qui n’avait pas hésité à trancher la gorge d’une petite fille pour faire souffrir Liam. Certes, leur père était aussi un meurtrier, il devait payer pour la mort de leur mère… Mais Aisling ? Songeuse, Neve pensait que ses veines charriaient des ondes maléfiques, pleines de vengeances, de sang et de violence. Elle n’en voulait pas. Elle, elle serait différente.
Sous la chaleur écrasante de ce début d’après-midi, Neve de Rocheclaire se sentait soudain étrangère à ce monde dont elle était la reine depuis sa naissance. Dans l’une de ces chambres, celle à l’extrémité est de la véranda, son frère et elle avaient vu le jour. Dans ces allées de gravier, à l’ombre des grands chênes bleus, elle avait fait ses premiers pas. Elle avait attendu son oncle Wyatt lors de ses escales, quand il était pilote, sur le petit débarcadère qu’elle voyait de son banc. Les écuries, le quartier des esclaves, la raffinerie, l’infirmerie, les champs, les forêts, les bayous, le fleuve, le carillon en bois que Tom lui avait fabriqué et qui se balançait mollement dans l’air sucré, les galops et les heures passées enfermée dans le bureau à faire les comptes, donner ses ordres à Carston… son univers, son royaume, tout cela lui paraissait soudain sorti d’un songe. À quelques kilomètres de là, des hommes se préparaient à mourir pour défendre des royaumes tels que le sien. Pour conserver le droit de considérer d’autres hommes comme des objets, de les vendre ou de les tuer, de nier leur âme pour la bonne marche de l’économie de plantation. Neve savait – depuis toujours, lui semblait-il – que c’était un péché. Que les justifications des sudistes n’étaient que le refus de renoncer à leurs privilèges.
Elle n’avait jamais fait frapper un esclave. Lorsque l’un des Noirs s’échappait, ou volait, ou encore se rebellait contre Carston, elle refusait l’emploi du fouet et se contentait de vendre le fautif. Était-ce mieux ? Asservir abîmait son âme, elle le savait. Depuis qu’elle dirigeait l’ Éléonore , Neve avait mis un terme à la pratique d’élevage de Désirée, qui consistait à « fabriquer » des nègres en sélectionnant les meilleurs reproducteurs. Désirée n’avait pas protesté, déclarant simplement que c’était à elle de prendre les décisions, désormais. La plantation y perdait financièrement, mais elle ne regrettait pas son choix.
Neve ferma les yeux. Elle sentait quelque chose s’agiter au fond d’elle, des images se télescoper derrière ses paupières. Elle les chassa. Elle ne voulait pas des visions, des songes dont elle avait hérité de sa mère, qui la perturbaient et l’emplissaient de malaise : depuis le rêve qu’elle avait eu de ses oncles, elle avait décidé de ne plus écouter ce que ce monde obscur et effrayant essayait de lui dire. Quels que soient les messages que lui apportait la nuit, elle les ignorait. Peu à peu, leurs voix s’atténuaient, les ombres ne venaient plus lui chuchoter leurs mots énigmatiques.
Elle ouvrit les yeux.
L’humidité poisseuse, la chaleur étouffante, l’odeur de limon et de boue venue du Mississippi, c’était son monde. Elle savait que le fleuve grignotait les terres, lentement, gagnant année après année quelques pouces de terrain, s’approchant de la maison. Il avait déjà englouti plusieurs grands chênes de l’allée, lors de la dernière crue. Le débarcadère, emporté presque à tous les printemps, lors des fureurs annuelles du Mississippi, était reconstruit chaque fois un peu plus près des terres. Ces champs si fertiles, ceux qui créaient la richesse de la plantation, étaient eux aussi peu à peu engloutis par les eaux lourdes et grasses qui faisaient à la fois leur fortune et leur perte. Un jour viendrait où tout disparaîtrait… Dans plusieurs siècles, sans doute, mais cela adviendrait. Était-ce pour cela que des hommes allaient mourir ? Pour repousser l’inéluctable ? Pour défendre leur droit à asservir ?
Lorsque Désirée se réveilla de sa sieste, une heure plus tard, elle sursauta en apercevant une silhouette qui se découpait à contre-jour sur la porte-fenêtre. Elle se redressa, émergeant brutalement du sommeil.
Neve ! Que faites-vous donc là, ma fille ?
J’ai pris une décision, mère. Je vais émanciper tous nos esclaves.
Chapitre 2


13 juin 1861

Moi, j’écrirai mon livre.
Droit comme un i sur sa chaise, Neal défiait sa sœur du regard. Neve était assise face à lui, les mains sagement posées sur la belle table d’acajou lustrée, sur laquelle les rayons du soleil matinal venaient ricocher dans des tons fauves et chatoyants.
La nursery était leur pièce préférée, depuis leur enfance. Ils s’y entraînaient au piano, y jouaient – des jeux d’enfants, puis les échecs et les jeux de cartes –, s’y confiaient, dans leur babillage de nourrissons inaccessible aux adultes puis en gaélique, incompréhensible pour Désirée et les vieilles tantes Leclerc. Les murs étaient tapissés de ces lourds volumes reliés de cuir que les jumeaux avaient tous dévorés au fil des années. La pièce n’avait rien de spécial ; ils s’y sentaient bien, tout simplement. Ils étaient chez eux.
Neve observait leurs deux silhouettes dans le reflet que lui renvoyait le grand miroir biseauté ornant le mur adjacent : sa propre apparence, si menue, ses anglaises brunes bien sages, qui encadraient un visage un peu pointu dévoré par d’immenses yeux sombres, aux cils interminables. Neve ne se trouvait pas bien jolie. Elle avait des lèvres un peu trop minces, un front un peu trop haut, elle semblait figée dans un corps mi-femme, mi-enfant… Mais, aux dires de ses proches, tout cela n’avait aucune importance : deux adorables fossettes au creux des joues, et ces yeux qui dévoraient votre âme, faisaient oublier tout le reste.
Face à elle, la dépassant d’une bonne tête, le reflet de Neal était bien différent. Les boucles blondes et rebelles, le menton volontaire et têtu et les yeux d’un bleu saisissant composaient un tableau beaucoup plus affirmé. Mais pas encore celui d’un homme. Sa voix était presque stabilisée, mais il dérapait encore sur les aigus lorsqu’il s’énervait ou laissait éclater sa joie, lorsqu’il était gêné aussi. Le torse s’élargissait, mais était encore creux et maigre, la musculature à peine ébauchée.
Elle soupira tandis que Neal se carrait encore davantage sur son siège.
Et pour les… recommandations d’oncle Wyatt ? Que comptes-tu faire ?
Les suivre, bien sûr ! répondit-il avec conviction.
Il nous demande explicitement d’assassiner nos demi-frères, ou nos demi-sœurs ! N’es-tu pas horrifié par le meurtre d’Aisling ? Elle n’avait pas 4 ans !
Neal haussa les épaules. Il était fatigué. Il était rentré à l’aube, comme presque tous les jours. Il flottait encore autour de lui un parfum de scandale, de whisky, de jeux clandestins et de spectacles licencieux. Sous la forfanterie, pourtant, les yeux d’un bleu minéral étaient encore ceux d’un enfant. Il était beau, jeune et riche ; on pouvait même rajouter un « très » devant chacun de ces adjectifs : un cocktail affolant pour toute la gent féminine, de la prostituée du bordel de Chez Ami aux amies de sa mère, chacune rêvant de déniaiser cet homme-enfant si délectable. Mais Neal était encore trop jeune pour faire davantage que désirer.
Grâce à oncle Aïdan, nous avons hérité de la mine. Et maman est vengée…
Ce n’est plus une vengeance, c’est un meurtre pur et simple ! Ne sens-tu pas à quel point tout cela est horrible ?
Je suis un O’Callaghan, quoi qu’en disent mes papiers d’identité. Je voudrais juste avoir des nouvelles d’oncle Wyatt… J’aimerais être auprès de lui, ce serait fabuleux de vivre dans les grandes plaines ! Et rencontrer oncle Aïdan, aussi… il doit avoir des choses extraordinaires à nous raconter !
Il s’agitait, sa voix dérapant à nouveau et trahissant son âge.
Neve soupira, renonçant à faire entendre raison à son frère. Neal semblait prêt à suivre les horribles traces de Wyatt, à pardonner à leur oncle Aïdan. Il était intelligent, pourtant : comment ne pouvait-il pas percevoir toute l’amoralité, toute l’horreur de cet héritage ?
Maîtresse…
Une tête crépue dans l’entrebâillement de la porte. Un petit visage à la peau sombre, aux yeux toujours baissés vers le sol. Petty n’osait pas entrer complètement dans la pièce. Depuis sa naissance, elle semblait toujours sur le point de s’enfuir au moindre geste brusque, à la première parole un peu vive. Elle agaçait beaucoup Désirée et les vieilles tantes.
Entre, Petty. Qu’y a-t-il ?
La petite Noire ouvrit enfin la porte et se planta devant les jeunes gens, triturant son tablier, se dandinant d’un pied sur l’autre.
Y’a un monsieur qui vient d’arriver. Il demande à vous parler. À vous et à m’sieur Neal.
Il t’a dit son nom, je suppose ?
Il a dit qu’il était vot’oncle, Maîtresse.
Oncle Wyatt ?
Se précipitant dans le couloir, Neve n’eut pas le temps d’entendre la réponse bredouillée de Petty :
Nan, Maîtresse. Pas vot’oncle Wyatt.
Elle courait déjà vers le grand salon. Les talons de ses bottines claquaient fiévreusement sur le bois patiné du plancher, dans un envol joyeux de jupons et de crinolines. Elle déboula dans la grande pièce claire et élégante, se figea instantanément. Ce n’était pas l’homme qu’elle espérait y voir.
Assis, très raide, sur le lourd canapé damassé, un homme grand et lumineux la dévisageait avec surprise. Elle n’avait pas besoin qu’il lui dise son nom : les cheveux très blonds, que le soleil avait éclaircis au point de les rendre presque blancs, les hautes pommettes et, surtout, les yeux d’un bleu extraordinaire qui la fixaient étaient une réplique très masculine de ceux de son frère.
Et très dure. Neal deviendrait-il, à son tour, aussi puissant, aussi rugueux que cet homme ? Non, sans doute : Aïdan avait marché pieds nus sur les chemins d’Irlande, il avait vécu la déportation, le bagne… Il n’y avait aucun vernis sur cette silhouette, qui portait maladroitement un costume mal coupé et dans lequel sa carrure semblait bien à l’étroit.
Elle s’aperçut, sans vraiment en avoir conscience tant elle était sous le choc, qu’il y avait quelqu’un d’autre dans la pièce. Un adolescent assis dans l’un des fauteuils, près d’une fenêtre. Elle lui jeta un regard distrait, revenant aussitôt à l’homme sur le canapé.
Oncle Aïdan.
L’homme se leva maladroitement. Il semblait complètement incongru dans cette pièce d’apparat, aux rideaux de velours, chargée de tableaux et de portraits ; le beau visage dur et magnétique de son oncle semblait venu d’un autre monde, sauvage, cruel. Il dégageait une énergie incroyable. Et il était immense.
Tu dois être Neve.
Aïdan s’avança de quelques pas, mais se figea devant le geste de recul instinctif de sa nièce. Neve regardait l’homme qui avait égorgé une petite fille. Un monstre.
Oncle Aïdan !
Un jeune garçon était contre lui, accolade chaleureuse, poigne ferme contre ses épaules. De taille plus modeste – mais, sans doute, plus pour très longtemps –, son neveu le dévisageait avec un sourire un peu hésitant, comme un enfant qui découvre son propre reflet dans un miroir. En retrait, Neve se sentit prise d’un léger vertige.
Neal. Bon Dieu, on ne peut pas se renier, tous les deux !
Et il partit d’un grand éclat de rire, qui résonna dans cette pièce figée comme un coup de vent frais et bienfaisant, balayant d’un seul coup le malaise et les tensions.
Oncle Wyatt m’avait dit que j’étais ton portrait craché. Oh, il était encore loin de la vérité !
Oui… Bon sang !
Aïdan se tourna vers l’adolescent qui était resté sagement assis dans le fauteuil près de la fenêtre, les mains croisées sur ses genoux. Il devait avoir une quinzaine d’années, grand et mince, des cheveux blonds et des yeux très bleus, presque exactement semblables à ceux de Neal et d’Aïdan. Mais la ressemblance s’arrêtait là. Le visage était différent, plus rond, plus plein, avec des lèvres charnues. Aïdan le désigna à son neveu :
Je vous présente Brian, votre cousin. C’est mon fils.
Le garçon se contenta de hocher la tête poliment. Neal lui sourit mais sembla l’oublier aussitôt, fasciné par son oncle.
Ils s’empoignèrent à nouveau, laissant l’émotion couler librement entre eux. Puis, éloignant un peu de lui son expansif neveu, Aïdan se tourna vers la jeune demoiselle qui les observait sans mot dire, ses immenses yeux sombres allant de l’un à l’autre comme si elle rêvait.
Neve…
À nouveau, il ne put pas faire davantage qu’un pas dans sa direction. Sa nièce lui tendit la lettre qu’elle serrait convulsivement dans sa main, la lui jetant presque au visage. Puis, elle tourna les talons et disparut dans un grand bruissement d’étoffes furieuses.
* * *
Il la retrouva près de l’embarcadère, assise sur le même banc où, quelques mois plus tôt, Neve avait dit adieu à James Lyons. Ses amples jupes formaient une corolle claire autour de la petite silhouette gracile qui contemplait obstinément le fleuve.
Aïdan s’assit à ses côtés. Il tenait toujours le « testament » de son frère à la main.
Tu dois me prendre pour un monstre.
Ce n’est pas ce que tu es ?
Il fut surpris par le regard direct que sa nièce posa sur lui, sans hésitation ni peur, avec une tranquillité douloureuse. Il s’agita un peu sur le banc en bois, cherchant ses mots.
Il faisait très chaud. L’air semblait épais, lourd, presque palpable ; le fleuve qui coulait paresseusement sous leurs yeux avait des allures de fauve alangui, faussement calme, prêt à montrer les crocs. Il se sentait mal à l’aise, ici. Les esclaves, la chaleur qui éteignait toute action trop violente, les manières guindées et strictes, la politesse… Il était loin de son monde. Mais il était là où il voulait être.
J’ai lu la lettre de Wyatt. Je regrette de ne pas avoir eu le temps de parler avec lui, après… après…
Et Aisling ? Tu regrettes aussi, pour Aisling ?
Il inspira profondément, son visage devenant aussitôt plus dur.
Si je te dis que je regrette, est-ce que ça changera quelque chose ? C’est une affaire entre ma conscience et moi-même. Sur le moment, j’ai fait ce qui me semblait juste.
Est-ce qu’elle aurait approuvé ? Eileen ?
Ta mère n’était pas un ange. Je ne sais pas si elle aurait approuvé, Neve. Ce qui est fait est fait.
Je ne traquerai pas mon père pour éradiquer sa descendance. Je ne ferai rien de ce que demande oncle Wyatt dans sa lettre. Et je ne veux pas que Neal se transforme en meurtrier, lui aussi.
Ton frère fera ses propres choix…
Comme Neve se taisait, le regard à nouveau rivé sur les eaux grises du Mississippi, Aïdan finit par se lever.
Je comprends que tout ça soit difficile à accepter. Tu es presque adulte, et je vois que tu as assez de caractère pour mener ta barque. Tu as le droit de me rejeter… Mais je suis ton oncle, Neve. Tu es la fille de ma sœur. À ce titre, je serai toujours là pour toi, si tu as besoin de moi. Je ferai en sorte que tu saches toujours où me trouver.
Immobile sur son banc, elle sentit la main d’Aïdan se poser rapidement sur son épaule. Puis il s’éloigna, en silence, la laissant seule face au fleuve et à sa colère.
Chapitre 3


1 er juillet 1861

L’homme restait debout en face d’elle, les yeux baissés, avec le maintien modeste et discret qui sied à un homme habitué à la servitude. Pourtant, quelque chose ne collait pas. Neve n’aurait su dire quoi. Assise derrière le grand bureau en bois de rose, seule dans la pièce avec cet homme à la peau sombre qui était entré en tenant un enfant métis par la main, elle attendait que son visiteur parle.
On a dû vous expliquer qui je suis.
Oui, Mademoiselle. Vous êtes la fille de Eileen O’Callaghan. Les esclaves m’ont expliqué la situation.
Surprise par la diction parfaite du Noir, Neve lui fit un signe de la main, l’incitant à s’asseoir en face d’elle.
Il n’y a plus d’esclaves, ici, répondit-elle d’une voix douce. Ce sont nos employés.
Très peu de Noirs avaient quitté la plantation depuis que Neve leur avait rendu leur liberté. Elle leur avait annoncé la nouvelle un soir de juin : accompagnée de sa mère, la jeune maîtresse de l’ Éléonore avait réuni tous les nègres pour leur expliquer que, désormais, ils étaient libres de quitter la plantation. S’ils restaient, ils seraient rémunérés ; mais, maintenant, ils devraient subvenir seuls à leurs besoins. Un immense silence avait suivi son petit discours. Hommes, femmes et enfants les dévisageaient sans comprendre, hésitants, anxieux et, lorsque les premières questions avaient fusé, elle s’était rendu compte qu’elle s’y était mal prise : « Est-ce qu’on va être chassés, Mam’zelle ? On pourra plus aller à l’infirmerie ? Et comment qu’on va nourrir nos enfants ? »
Elle s’était tournée, désemparée, vers Désirée. Seule sa mère avait compris que la liberté pouvait n’être qu’une idée abstraite pour des êtres considérés comme des meubles depuis leur naissance.
La voix claire et autoritaire de Désirée avait mis fin au brouhaha des voix anxieuses.
Rien ne changera pour vous. Votre salaire sera conservé par Carston jusqu’à ce que vous sachiez le gérer. Nous allons vous octroyer quelques parcelles pour cultiver vos propres légumes, et nous vous apprendrons à acheter vos provisions. L’infirmerie vous sera toujours ouverte.
Mais vous devrez contribuer à son fonctionnement : on vous demandera une participation, avait enchaîné sa fille. Nous allons aussi ouvrir une école, pour que vous appreniez à lire et à écrire.
Pour les enfants, Maîtresse ?
Non, pour tout le monde.
Mais pour le moment, avait ajouté Désirée, rien ne change pour vous. Vous allez continuer à travailler sous les ordres de Carston et, pour le reste, nous verrons plus tard.
Ce « rien ne change » avait été un baume apaisant sur l’âme des anciens esclaves. Leur libération engendrerait, finalement, bien plus de travail et d’investissement qu’ils ne l’imaginaient…
Neve revint au temps présent, et à l’homme intriguant qui lui faisait face :
Vous ne m’avez pas dit votre nom… Monsieur ?
Je suis Armand Waddington, Mademoiselle.
Et ce garçon ?
Neve désignait l’enfant qui était resté debout, en retrait, les mains posées sur le dossier de la chaise sur laquelle s’était assis Waddington. Le petit gardait la tête baissée, mais il lui jetait des coups d’œil furtifs et curieux. Il était très beau : la peau claire, de teinte chocolat, les cheveux d’un beau châtain cuivré, les grands yeux noirs ourlés de longs cils, le nez fin, la bouche généreuse… Propre, vêtu d’un costume de lin simple mais bien coupé, il semblait à l’affût.
Voici Philip, Mademoiselle. C’est pour lui que je suis là.
Vous m’intriguez, Monsieur Waddington. Qui êtes-vous ? Comment connaissez-vous ma mère ?
Neve venait de rentrer de La Nouvelle-Orléans, où elle avait passé la nuit dans leur maison du Quartier Français après une soirée à l’opéra avec ses cousines. Lorsqu’elle était descendue de son buggy, Désirée l’avait accueillie avec une bien étrange nouvelle : deux Noirs étaient arrivés au matin, demandant à parler à Eileen O’Callaghan.
Je leur ai, bien sûr, expliqué qu’Eileen était morte, avait raconté sa mère. Mais ils veulent vous parler, sans m’en dire davantage. L’un d’eux n’est qu’un enfant.
Neve avait donc rejoint ses visiteurs dans le bureau, et attendait maintenant d’en savoir plus sur cette mystérieuse apparition.
Le Noir releva la tête, la regardant enfin franchement. Armand Waddington n’était pas un métis : contrairement au garçon, aucune goutte de sang blanc ne semblait couler dans ses veines. Il était grand, maigre, vêtu d’un costume aussi bien coupé que celui de l’enfant. Il se dégageait de cet homme austère une grande dignité.
Je n’ai jamais rencontré votre mère, Mademoiselle. Mais Philip la connaissait. C’est elle qui l’a libéré. Philip est le fils de son… ami, Jonathan Padding.
Oh.
Stupéfaite, Neve dévisagea Philip qui, cette fois, lui rendit son regard. Deux paires d’yeux sombres qui se cherchaient, se sondaient, s’interrogeaient. Elle lui offrit son doux sourire pour lui désigner le second siège en face d’elle :
Assieds-toi, Philip. Je suis heureuse de te rencontrer.
Elle surprit le regard qu’ils échangèrent, le gamin semblant attendre la permission de l’homme noir. Il finit par prendre place, s’asseyant droit comme un i sur le siège, les mains posées sur ses genoux, image même de la modestie et du respect.
Neve rassembla ses pensées. Elle se souvenait à peine de l’homme blond et séduisant qui accompagnait si rarement sa mère, à La Nouvelle-Orléans – et jamais en présence de Désirée ou des tantes Leclerc. Neve et Neal étaient parfois venus rendre visite à Eileen dans sa petite maison du Vieux Quartier, et ils l’y croisaient. Elle se souvenait d’un homme mince et clair, d’un rire franc. C’était tout. Jamais leur mère adoptive n’abordait le sujet, mais les enfants sont sensibles aux non-dits, aux sens cachés des attitudes et aux murmures que l’on surprend derrière les portes closes. Il flottait autour du couple formé par Eileen et Padding un parfum de scandale, quelque chose d’interdit et de vaguement indécent. Plus tard, après sa mort, elle avait fini par comprendre que Jonathan Padding était un tricheur, et qu’il en était mort. Elle n’avait jamais vraiment compris ce que tout cela signifiait, sinon que sa mère naturelle avait des secrets que les Rocheclaire préféraient garder enfouis.
Cela doit vous surprendre, bien sûr. Je ne veux surtout pas être source d’embarras ou de gêne.
Je souhaite surtout comprendre votre démarche, Monsieur Waddington. Qu’êtes-vous pour cet enfant ? D’après ce que j’ai compris, ma mère a racheté Philip aux Osbourne et l’on n’a plus jamais entendu parler de lui.
Oui, Eileen O’Callaghan a racheté Philip, et elle l’a ensuite confié aux réseaux clandestins chargés de faire évader les esclaves. Alexander Milton Ross l’a pris en charge, et Philip a été accueilli à Chicago dans une famille de Noirs libres. Les Waddington.
Je vois, répondit Neve, qui ne voyait pas grand-chose.
Mon père, Timothy Waddington, m’a chargé de son éducation. Votre mère avait commencé à lui apprendre à lire et à écrire…
Vraiment ? le coupa Neve, ravie d’apprendre qu’elle marchait, sans le savoir, dans les pas de sa mère naturelle.
Oui, et j’ai pris sa suite. Mais Philip… Ce garçon voue un culte à la jeune femme qui lui a permis de recouvrer sa liberté. Depuis presque trois ans, il ne parle que d’elle. J’ai fini par céder à ses demandes pour l’accompagner en Louisiane, et pour lui permettre de remercier sa bienfaitrice de vive voix. Malheureusement…
Oui, ma mère est décédée depuis deux ans maintenant. Mais nous sommes en guerre, Monsieur Waddington. Il n’est pas très prudent, pour vous, de venir dans le Sud.
Je suis un homme libre, Mademoiselle de Rocheclaire.
Et Philip ?
Un long silence suivit ses paroles. Philip n’ayant jamais été émancipé officiellement, il était de facto toujours en servitude. Mais à qui appartenait-il ? Plus aux Osbourne, puisque Eileen le leur avait racheté. Il était donc la propriété des héritiers d’Eileen. Ce n’était pas là la difficulté. Le problème venait de la fuite du garçon : il était considéré comme un esclave marron.
Les autorités de la paroisse sont devenues très chatouilleuses sur ces questions, Monsieur Waddington. Les milices sont encore plus promptes à faire respecter le Code noir qu’elles ne l’étaient avant la sécession. Je vous conseille de rester cachés ici, à l’ Éléonore , le temps pour moi et pour mon frère de régler le problème.
Nous ne sommes venus que pour présenter nos hommages à votre mère, Mademoiselle.
Oui, et j’y suis très sensible. Mais si vous repartez maintenant et que l’on vous demande vos papiers, Philip sera emprisonné, et je ne pourrai pas empêcher qu’il soit marqué au fer rouge. Laissez-moi le temps de régler la question.
L’homme se leva lorsque elle-même se mit debout, tendant la main vers le garçon :
Philip, je vais te présenter mon frère.
Ils ne le trouvèrent pas. Neal s’était à nouveau évaporé. Lorsqu’elle revint à la maison après avoir installé Armand et Philip au village nègre, Petty lui tendit une lettre qui était arrivée la veille, pour elle. Neve reconnut aussitôt l’écriture de James.
* * *
« Ma chère Neve,
Vous ne serez pas surprise, je pense, d’apprendre que j’ai été incorporé à l’un des régiments des armées confédérées. L’unité des Texas Rangers est en effet dissoute depuis quelques semaines, pour intégrer l’armée. Nous mettons maintenant nos Colt Walker III au service de la guerre… »
Assise sur son petit banc face au débarcadère, Neve relisait, pour la cinquième fois peut-être, la lettre de James Lyons. Il lui écrivait sa première lettre depuis son départ. Elle en connaissait chaque mot par cœur.
« … Vous ne devez pas vous inquiéter. Je suis accoutumé aux conflits, aux guerres, aux champs de bataille. J’ai déjà combattu les Comanches et les Mexicains… Mais on dirait un vieux radoteur ! Je veux juste que vous sachiez que tout ira bien. Et que j’espère de tout cœur qu’il en sera de même pour vous. Votre frère veillera sur vous, ainsi que votre mère. Je pars donc l’esprit tranquille, même si je n’ai aucun droit de vous écrire ni de vous demander de penser à moi. Je suis égoïste et prétentieux de croire… Peut-être avez-vous déjà noué des liens avec l’un de ces jeunes cavaliers qui, je l’ai constaté, défilaient à votre porte jour après jour. Faites bien attention à vous, jeune Neve, et nos routes se croiseront un jour, ou bien peut-être en rêve.
James Lyons »
Il ne disait rien et il disait tout. En fermant les yeux, elle pouvait voir les yeux gris du Ranger la dévisager avec son air habituel, sa carapace d’ironie et sa tendresse nonchalante. Elle pouvait entendre sa voix, elle pouvait voir sa mince silhouette à la démarche si caractéristique, les vieux holsters fatigués qui épousaient ses hanches étroites, la bouche rieuse… Il allait faire la guerre, bien sûr. Elle le savait. Pourquoi se sentait-elle aussi impuissante ? Elle le savait également.
Neve reposa la lettre sur ses genoux. Elle avait envie de hurler, de secouer cette léthargie insupportable, les remous lents des eaux boueuses, les chants lents et rythmés des nègres, le vol alangui et lourd des abeilles dans les massifs de fleurs… Tout était lent. Tout était lourd.
Chapitre 4


30 juillet 1861

Petty délaçait son corset. Plongée dans ses pensées, Neve se rendait à peine compte que ses poumons avaient soudain plus d’espace, qu’ils trouvaient davantage d’air pour s’emplir. La finesse de sa silhouette lui permettait de ne pas se sentir trop comprimée dans ce sous-vêtement rigide, accessoire indispensable pour les femmes depuis le XVI e siècle. Pour beaucoup, le port du corset était une torture permanente, bloquant la respiration, provoquant évanouissements et malaises. Elle, elle oubliait le sien que la camériste n’avait pas besoin de lacer à fond. Neve prit la longue chemise blanche que lui tendait sa servante, l’enfilant rapidement tandis que Petty ramassait crinoline, jupons, corset, bas et robe pour les porter à la laverie.
Je reviens vous coiffer, Maîtresse ?
Non. Va, je le ferai moi-même.
Neve s’assit devant le grand miroir de sa coiffeuse. Elle aimait défaire sa coiffure seule, dans la semi-obscurité de sa chambre, la porte-fenêtre grande ouverte sur la chaude nuit de Louisiane. Le faux silence du soir berçait la lune d’un beau bleu roi. Les parfums lourds et sucrés des bougainvilliers se mêlaient aux effluves âcres du fleuve : la boue et les fleurs, le limon et les roses. Elle entreprit de défaire sa coiffure « à l’antique », en vogue cette année-là, la longue tresse en diadème sur le front, le chignon strict à l’arrière. Une à une, les épingles tombèrent sur la tablette de marbre rose. Les boucles brunes, libérées de leur carcan, se déployèrent sur ses épaules. Elle interrogeait son miroir.
On avait fêté leurs 13 ans un mois plus tôt. Elle était devenue une femme, presque insensiblement, sans que sa fine silhouette et sa grâce de jeune fille n’en fussent changées. Elle dirigeait une plantation, elle était amoureuse. Elle vivait dans un pays en guerre. Entourée, protégée, pourtant seule à prendre les décisions, traitée à la fois comme une enfant et comme la maîtresse du domaine… Elle savait qu’elle était une privilégiée. Elle l’avait toujours su. Cela ne faisait que lui donner un sens aigu de ses responsabilités.
Neuf jours plus tôt, le Sud avait résonné des échos d’une grande bataille, d’une grande victoire : les armées de Johnston et de Beauregard avaient mis en déroute les troupes trop confiantes du général McDowell à Bull Run. Les nordistes s’étaient repliés sur Washington, pour digérer leur défaite. C’était la première confrontation sérieuse entre les deux camps, et le Nord ne s’attendait certes pas à ce revers. Ils avaient foi en leur supériorité numérique, en leurs armes modernes. Ils avaient peut-être oublié que le Sud comptait les meilleurs généraux du pays, et que la tradition militaire fortement implantée dans les États confédérés en faisait d’excellents belligérants. Habitués à une vie rude en pleine nature, les garçons du Sud supportaient bien mieux les privations, les conditions de vie dans les combats.
Neve brossait ses longs cheveux noirs, observant les reflets bleutés que la lune y faisait luire. La paroisse était en fête, tout le Sud bruissait d’un sentiment de victoire facile et revancharde. À la suite d’un défilé de cavalerie sudiste, un instituteur de Virginie n’avait pu empêcher sa classe, presque au grand complet, d’aller s’enrôler dans les rangs confédérés : certains des garçons avaient à peine 14 ou 15 ans, mentant sans vergogne sur leur âge, accueillis par les officiers recruteurs qui n’y regardaient pas de si près {1} .
La bataille de Bull Run avait fait près de neuf cents morts dans les deux camps, le triple de blessés et de disparus. Les premières veuves de guerre se vêtaient de noir. Le Sud se déclarait invincible et, des deux côtés, l’idée d’une guerre rapide s’évanouissait.
Neve avait parcouru fébrilement la liste des victimes que publiait le Courrier de La Louisiane . Celui de James Lyons n’y figurait pas. Elle ne savait même pas s’il y avait participé.
Le blocus maritime décrété par Lincoln commençait à se faire ressentir. Certes, les forceurs de blocus étaient nombreux et déterminés, mais l’économie de la Louisiane souffrait de la quasi-impossibilité d’exporter et d’importer ses produits. Le grand port de La Nouvelle-Orléans semblait abandonné. Les planteurs s’inquiétaient de trouver une solution pour vendre leurs récoltes. Elle-même était en pleine discussion avec un armateur, un Anglais favorable aux confédérés, pour écouler leur prochaine rentrée de coton. La difficulté était de faire passer la marchandise au nez et à la barbe des nordistes qui contrôlaient le fleuve…
Petty entra silencieusement dans la chambre, portant du linge et des serviettes. Neve sursauta lorsque la gamine poussa un hurlement strident.
Tu vas réveiller tout le monde !
Maîtresse !
Sautillant sur un pied, la négresse semblait entraînée dans une danse de Saint-Guy ridicule à travers la pièce, faisant tomber linge et serviettes de toilette.
Mais qu’est-ce…
Se levant de sa coiffeuse, Neve s’approcha, voyant enfin l’auteur du drame : la petite chose noire et velue était accrochée vigoureusement au mollet de la servante, les griffes solidement plantées dans la peau noire, les dents arrimées à un jupon.
Dubhan {2} ! Lâche, bon sang !
Neve attrapa la chose par le cou, mais le chat ne voulait pas lâcher prise et Petty ne cessait de sautiller : tous les trois semblaient pris de folie, à sauter à cloche-pied dans la chambre, quand Désirée et Angéline y firent irruption.
Neve ! Que se passe-t-il ? Vous…
Toujours courbée sur le mollet de Petty et accrochée au cou du chat, Neve leva le nez entre deux sautillements et constata, épouvantée, que sa mère tenait en main sa carabine de chasse. Derrière la silhouette hiératique de la belle Créole, tante Angéline en bonnet de nuit ressemblait à un gentil gnome.
Oh, encore ce monstre, gémit Angéline. Neve, je t’en supplie, débarrasse-nous de ce démon !
D’un seul coup, le démon décida que le jeu ne l’amusait plus et il lâcha le mollet convoité. Petty tomba le cul par terre, Neve se retrouvant avec une chose noire et molle au bout de sa main. Dubhan ne bougeait plus, pattes pendantes, yeux vitreux. Il faisait le mort – il adorait faire ça.
Pendant que Désirée et Angéline relevaient la petite, découvrant les longues estafilades sanglantes qu’elles allaient devoir soigner, Neve amena la bête devant son nez. Elle souffla sur les longues moustaches, constatant que le chat entrouvrait un œil jaune.
J’aurais dû t’appeler « Lâche ! », pas Dubhan !
Vous auriez surtout dû le noyer ! pesta Désirée en poussant une Petty gémissante vers le couloir.
Neve posa le chat sur son lit : Dubhan reprit aussitôt vie, levant une queue fière, arquant le dos. Le chat minuscule et noir comme l’enfer était apparu un matin de l’année précédente, entrant dans sa chambre comme s’il y avait élu domicile. Elle l’avait nourri, cajolé, mais il semblait bien décidé à ne jamais grandir et à ne jamais s’assagir. Il surgissait aux instants les plus incongrus pour planter ses griffes et ses dents sur ce qui passait à sa portée, et ne se laissait caresser que par elle. Neve le regarda s’allonger voluptueusement sur les draps, attendant tranquillement son câlin.
Tu ne le mérites pas !
Elle s’approcha pourtant, plongeant ses doigts dans la fourrure sombre et chaude. Comment une si petite bestiole pouvait produire un ronronnement aussi puissant ? Il leva une patte, indiquant qu’il souhaitait qu’elle le grattouillât sur le flanc.
Neve ! Où est ton frère ?
Elle se redressa, surprise. Désirée était revenue dans sa chambre, tenant toujours son fusil.
Dans la petite maison, je suppose ? Il y était quand je suis allée lui souhaiter bonne nuit, il y a deux heures.
Il n’y est plus. Les nègres se sont rassemblés au village, des hommes les haranguent pour les pousser à les suivre.
Des hommes ? Quels hommes ?
Sans doute des Yankees, ou des espions infiltrés par Pinkerton. Nous ne pouvons pas attendre le retour de Neal. Je vais chercher Carston.
Elle quitta la chambre.
Neve alla refaire, à la va-vite, le chignon qu’elle venait juste de démêler.
* * *
Le village nègre était illuminé de torches que les Noirs tenaient à bout de bras, fanions tremblants dans la nuit épaisse. En marchant vers sa mère, qu’elle apercevait au milieu des anciens esclaves aux côtés de Carston, Neve se sentait d’un calme étrange. Elle inspira profondément les parfums de la nuit, l’odeur lourde des terres fertiles, le limon un peu écœurant, les belles-de-nuit, les fleurs et la mélasse, hâta le pas et se mit presque à courir.
Les hommes parlaient fort, les femmes se taisaient et, sous la lueur des flammes dansantes, les visages noirs luisaient de sueur. La petite foule s’écarta pour laisser passer la fine silhouette vêtue de blanc. Neve s’arrêta aux côtés de Désirée, qui tenait fermement son fusil et faisait face, avec Carston, à cinq hommes blancs armés de Colts. Ils étaient vêtus grossièrement, une barbe de plusieurs jours leur dévorant le visage. L’un d’eux, un chapeau vissé sur le crâne, cracha dans la poussière lorsque Neve rejoignit sa mère.
Vous pouvez pas les empêcher de partir, M’ame. Vous l’avez dit vous-même, ce sont plus des esclaves.
Où voulez-vous les emmener ?
L’homme enveloppa Neve d’un long regard appréciateur, de la tête aux pieds, une insulte à laquelle elle répondit en relevant le menton.
Y veulent plus travailler pour vous, le reste est leur affaire.
L’ignorant délibérément, Neve se tourna vers Timothy. La montagne d’homme qui évitait son regard était née sur la plantation. Immense, massif, ses muscles lourds roulaient sous la peau sombre de ses bras. Les Noirs admiraient sa force, c’était un homme calme et tranquille, leur meilleur ouvrier.
Tim, que vous ont proposé ces hommes ?
Mam’zelle Neve, ils nous ont dit qu’on devait les suivre, pour aller aider ceux qui se battent pour nous.
Les Yankees, tu veux dire ?
Elle se tourna vers l’homme au chapeau. C’était un Kaintucks. Ces hommes faisaient partie de la légende du Mississippi : venus des bayous et du Kentucky, les bateliers apportaient le coton dans leurs embarcations à la seule force de leurs bras. Les steamboats avaient mis un terme à leur apogée, mais ces paysans crasseux et misérables étaient prêts à tout pour gagner un peu d’argent – comme trahir le Sud et fomenter des révoltes d’esclaves pour les espions nordistes. Ils étaient violents, connus pour leur goût de la bagarre et de l’alcool.
L’homme eut un sourire mauvais.
J’ai pas dit ça, Mam’zelle. Je leur ai juste proposé de nous suivre. Ils sont libres, vous pouvez pas les en empêcher.
Non, mais nous pouvons vous empêcher d’entrer sur nos terres ! répliqua Désirée, et l’on entendit le cliquetis du chien lorsqu’elle arma son fusil. Partez, Messieurs.
Vous êtes trois, dont deux femmes – sans offense, M’ame. Vous pouvez pas faire grand-chose.
Nos Noirs ne vous laisseront pas faire.
Vos Noirs, M’ame ?
L’ironie de sa réplique fit l’effet d’une gifle. Carston, tendu et raide comme un piquet, restait silencieux et concentré, prêt à faire feu si nécessaire. Les Noirs se taisaient, incapables de prendre parti, se jetant des regards à la dérobée. Neve hésitait. Le rustre avait raison. Leurs Noirs ? Le fait de les avoir émancipés les obligeait-il à une quelconque fidélité ?
Durant de longues minutes, interminables, le groupe resta ainsi figé, sous la lumière dansante des flammes. Il suffisait d’un geste pour que tout bascule. Personne n’osait faire ce geste.
Le claquement sonore d’un fusil déchira le silence figé. L’odeur de la poudre, un corps qui s’effondre. L’un des Kaintucks était touché.
Reculez !
Le fracas des sabots sur le sol, le galop des chevaux lancés sur le groupe. Comme des ombres surgies du néant, huit ou neuf cavaliers faisaient irruption, tirant en l’air des coups de sommation. Désirée empoigna sa fille pour la pousser derrière elle, geste instinctif de protection. Les Noirs reculèrent, s’écartant du corps affalé de l’homme et des quatre autres qui avaient armé leurs fusils et les pointaient vers les cavaliers.
Neve ! Mère ! Vous n’avez rien ?
Incrédule, Neve vit son frère sauter de selle d’un bond leste et courir vers elles, son Colt encore fumant à la main. Ses compagnons, en qui elle reconnut certains des amis de Neal, restèrent à cheval, encerclant les Kaintucks.
Neal la prit brièvement dans ses bras, la serrant contre lui, avant de se tourner vers l’homme à la mâchoire lourde :
La milice vous attend. Ils ont hâte de vous écouter.
Trois des cavaliers mirent pied à terre pour aller désarmer les hommes. Ils leur lièrent les mains avant de les aider à remonter en selle derrière eux. Le groupe disparut rapidement, avalé par l’obscurité.
Comment as-tu fait pour venir si vite ?
Neal sourit à sa sœur. Ses yeux brillaient, les flammes des torches éclairant son visage aussi détendu et souriant que s’il participait à une partie de chasse.
Tu as un ange gardien très efficace, petite sœur.
Il désigna Paola. La belle jument alezane attendait sagement un peu à l’écart. Neve se rendit alors compte qu’elle avait un autre cavalier, qui était monté en croupe derrière son frère et qu’elle n’avait pas remarqué. L’enfant lui sourit timidement.
Je ne sais pas comment il nous a retrouvés, mais c’est lui qui est venu nous avertir, avec le Noir qui l’accompagnait.
Armand ?
Oui. Armand est resté en arrière, il ne voulait pas nous ralentir.
Vous pouvez rentrer, maintenant. C’est fini !
La voix autoritaire de Désirée atteignit les esclaves qui étaient, tous, restés en retrait et semblaient attendre. Un à un, ils reculèrent dans l’ombre, rejoignant leur case sans un mot.
Neve vit le regard de Timothy qui l’effleurait, un regard énigmatique, impénétrable. Il glissa sur elle à peine quelques secondes avant de se détourner. Puis, tous disparurent et il ne resta plus, dans l’obscurité, que quelques torches abandonnées au sol et dont la terre brune venait étouffer les flammes.
Chapitre 5


Hiver 1861 – Avril 1862

Rythmés par les batailles, l’automne et l’hiver 1861 s’avérèrent assez calmes pour l’ Éléonore . Neve se plongeait chaque matin dans Le Courrier de Louisiane , qui détaillait les opérations en cours, dénombrait les victimes de chaque camp, analysait les victoires et les défaites comme autant de pions que le Nord et le Sud avançaient sur un échiquier géant. Des victoires et des défaites parfois très contestées, souvent indistinctes. La bataille de Greenbrier River, en Virginie Occidentale, n’avait donné aucun avantage particulier, le 3 octobre ; les confédérés remportèrent de peu celle de Ball’s Bluff en Virginie. Il y eut la victoire des Yankees à Port Royal Sound, en Caroline du Nord, celle des confédérés à Lexington, et toutes les autres dont personne ne put dire qui l’avait réellement emporté – la bataille de Belmont, celle de Camp Alleghany…
Le blocus avait rendu les échanges commerciaux très difficiles. Pour écouler leurs récoltes, Neve et Désirée avaient dû ruser : le coton et l’indigo avaient été acheminés par les bayous, entre les méandres du fleuve et les marécages, pour contourner les voies navigables et être pris en charge bien plus loin, là où un vieux kealboat avait emporté la cargaison en haute mer, jusqu’à un navire corsaire en partance vers l’Angleterre et ses filatures. Les Rocheclaire avaient ainsi pu sauver les bénéfices des récoltes, contrairement à beaucoup de planteurs qui avaient dû se résoudre à les brûler, ou à les regarder pourrir dans leurs entrepôts… Armand leur avait été d’une aide précieuse, organisant le convoi grâce aux hommes d’affaires qu’il avait connus à New York ; il était bien plus pragmatique que le vieux Carston en ces temps de guerre, discret et infatigable. Neve ne comprenait pas très bien ce que le Noir cherchait à accomplir ici, dans un pays où les siens étaient encore réduits en esclavage. Il parlait peu, travaillait beaucoup, et ils s’en contentaient.
Quant au petit Philip, il était maintenant libre : Neve avait réussi à l’émanciper à son tour. Il suivait la jeune héritière comme son ombre, accroché à ses pas comme s’il avait peur de la quitter des yeux. Il avait même pris en charge l’éducation des nègres de l’ Éléonore , relayant Neve en classe pour leur apprendre la lecture, l’écriture et les bases des mathématiques. Lui et Armand logeaient maintenant dans une case du « village des esclaves », sans vraiment s’intégrer aux hommes et aux femmes qui vivaient là depuis plusieurs générations. Jour après jour, Neve s’appuyait davantage sur ce couple étrange et efficace, qui semblait installé à demeure.
Les batailles étaient lointaines, le pays figé dans une attente interminable ; léthargie lénifiante et inquiète que scandaient les échos des combats et les listes de morts, de disparus, de blessés. Des hommes revenaient du front avec des blessures soigneusement camouflées sous leurs bandages et des regards éteints. Neve, elle, guettait le courrier. Elle n’avait plus de nouvelles de James Lyons depuis plus de six mois.
1862 commença comme l’année précédente s’était close : dans l’expectative. Les fêtes de fin d’année avaient été modestes, pénurie oblige, mais le clan des Rocheclaire n’était pas à plaindre : grâce à la vente de leurs récoltes et, surtout, grâce aux revenus de la mine de Dearfield, ils avaient pu largement compenser le coût engendré par l’émancipation des esclaves et maintenir un train de vie confortable, même réduit. Ils avaient donc réuni la famille au grand complet. Les tantes Leclerc, les Desrosiers, les Rocheclaire, tous attablés dans la grande salle à manger, une trentaine de convives de 5 à 76 ans, femmes, enfants et vieillards faisant semblant d’ignorer les places laissées vacantes par les hommes en âge de se battre. Il y avait eu la traditionnelle dinde rôtie, la purée de marrons, les desserts, les échanges de cadeaux. Neve avait reçu, de sa mère, une superbe arme de poing : un Smith and Wesson à portée courte, léger et maniable, à la crosse incrustée de nacre. Neal avait eu un revolver plus viril, un Colt Army à portée longue. Étranges cadeaux, qui avaient fait froncer les sourcils de tante Angéline et ravi les jumeaux.
Les vieilles tantes Leclerc avaient vieilli doucement, sans à-coups. Il s’agissait de se laisser insensiblement glisser sur la pente douce du grand âge… Les années avaient un étrange effet sur les deux sœurs, comme si elles déteignaient l’une sur l’autre : la sèche et autoritaire Théodora s’adoucissait au fil des ans ; ses traits devenaient plus moelleux, plus accessibles, et à mesure qu’elle perdait la mémoire elle en oubliait aussi ses exigences morales. Une bonté nouvelle semblait présider à ses pensées, elle accueillait tout et tout le monde avec une bienveillance un peu lointaine, un sourire perdu. Angéline, elle, semblait prendre à son compte les sautes d’humeur et la rectitude intransigeante de sa sœur aînée : elle s’énervait des oublis de Théodora, et le pincement de ses lèvres marquait sa désapprobation perpétuelle. Elle maigrissait, aussi : les kilos perdus ne flattaient guère la physionomie de la vieille demoiselle, qui avait abordé sa soixante-dixième année tout en rondeurs. À près de 75 ans, Angéline avait un visage alourdi de peaux inutiles et flétries, et ne s’accordait plus au monde qui l’entourait. Elle s’éteignit quelques jours après le Nouvel An, dans son sommeil. Théodora lui survécut d’à peine trois semaines, s’endormant à son tour d’un éternel repos.
Fin janvier, Neal fut à nouveau arrêté.
Un matin pâle d’hiver, l’héritier des Rocheclaire avait logé une balle dans l’épaule de Rufus Douglas, un prospère négociant en spiritueux. Les duels étaient proscrits depuis des années, mais les cavaliers n’en avaient pas pour autant oublié leurs traditions : ils se contentaient de se rencontrer en secret, et la milice n’avait plus qu’à rechercher mollement les coupables. Désirée évita la prison à son fils à une seule condition : qu’il s’éloigne quelques mois de l’atmosphère délétère de la Louisiane. Qu’il s’éloigne également d’Angie, la femme que son fils entretenait et dont, bien entendu, elle connaissait l’existence – rien ne lui échappait, même des bas-fonds de La Nouvelle-Orléans. Neal accepta sans trop de mal. Elle l’envoya chez l’un de ses cousins à Santiago de Cuba, où beaucoup d’anciens planteurs de Saint-Domingue avaient trouvé refuge après le soulèvement des esclaves. Il partit trois mois avec Baptiste, son valet. Il en revint comme apaisé, rayonnant. Mais cet apaisement ne fut que provisoire.
Quelques jours après son retour à la plantation, devant sa mère et sa sœur, Neal leur lisait le Courrier de la Louisiane : le général De Beauregard y célébrait le courage du jeune John Sloan, du 9 e Régiment du Texas, monté en première ligne lors de la bataille de Farmington. John Sloan avait 13 ans.
Dans les écoles de Louisiane, les instituteurs donnaient comme énoncé d’exercice de mathématiques : « Si un soldat confédéré tue neuf Yankees, combien de Yankees peuvent être tués par dix soldats confédérés ? {3} »
Le 6 avril 1862, l’armée confédérée de Johnston et De Beauregard lança une attaque-surprise sur celle du général Grant. Les forces du Nord avaient pénétré profondément en terre sudiste et campaient maintenant à Pittsburg Landing, sur la rive ouest de la rivière Tennessee : il leur fallait absolument les en déloger, leur barrer la route du Sud. La voie ferrée Memphis and Charleston , ligne vitale de ravitaillement entre la vallée du Mississippi, Richmond et Memphis, était l’objectif de l’Union.
Les deux armées étaient à peu près à égalité en termes d’effectifs. Mais la plupart des soldats de Beauregard et de Johnston voyaient le feu pour la première fois ; ils avaient des fusils de chasse, des pistolets à silex, des piques. Ceux de Grant étaient des vétérans, avec à leur disposition des fusils Enfield, leur artillerie lourde. La bataille dura deux jours et deux nuits, dans les marais d’Owl Creek et dans les plaines inondées de Pittsburg Landing.
En milieu de journée, le 6 avril, le général Johnston reçut une balle dans la jambe en menant l’assaut. Il refusa d’être soigné, poussant son médecin personnel à s’occuper plutôt des soldats, yankees et confédérés, qui agonisaient sur le champ de bataille. Il mourut très vite, en moins d’une heure, l’artère fémorale ayant été sectionnée. Ainsi disparut l’un des plus grands généraux de l’armée américaine.
Les sudistes finirent par se replier sur Corinth. En deux jours, plus de vingt mille soldats disparurent, blessés, tués, faits prisonniers pendant la bataille de Shiloh. La voie du Mississippi était libre pour les nordistes.
AÏDAN
Chapitre 6


Lorsque j’ai été enchaîné avec les autres dans la cale de ce maudit navire, quand les Sassanaghs ont emprisonné mes chevilles avec les fers rouillés qui pendaient au bout de leur chaîne, je savais que je reviendrais en Irlande. Peu importait qu’ils m’envoient à l’autre bout du monde. Je savais que je reviendrais à Killarney.
On a levé l’ancre en décembre 1847. Je l’ignorais, mais Eileen et Wyatt étaient déjà en exil. Je ne savais pas non plus que Padaig, Nan et Brigid étaient morts, ni que Liam était parti à Dublin. Je croyais retrouver tout le monde à mon retour, même s’il me fallait des années pour revenir. C’est comme ça, fils, quand les gens partent : ils croient toujours tout retrouver intact. Mais ça n’est jamais le cas…
La chiourme , comme ils disaient : six cent cinquante prisonniers, enchaînés dans les cales de ce navire pendant quinze semaines, à manger une fois par jour leur tambouille infâme, à boire l’eau de pluie qui tombait des écoutilles et qu’on récoltait comme on pouvait. Quinze semaines à nous soulager à même le sol, à manger et à dormir dans notre merde. De temps en temps, les gardiens ouvraient la trappe et balançaient des seaux d’eau de mer sur nos têtes, sans même nous faire sortir, pour nettoyer le sol et les prisonniers en même temps. Il y en a qui sont morts de froid, d’autres de faim ou de soif. Il y a eu trois ou quatre épidémies de choléra, les marins attendaient en haut de l’échelle de coupée qu’un des leurs vienne déchaîner les cadavres et ils les balançaient aussitôt à la mer. On restait avec les macchabées des jours entiers, on dormait à côté d’eux, on les sentait se décomposer avant que les gars viennent les enlever.
Non, fils, je n’ai jamais été malade. Pas une seule fois. J’ai dû perdre une bonne vingtaine de kilos, je crevais de faim et de soif en permanence et, la nuit, il faisait si froid que je me blottissais même contre les morts pour trouver un peu de chaleur. Après la traversée, on n’était plus que trois cents. Mais moi, je n’ai jamais été malade. Je ne sais pas pourquoi.
Nous ne pouvions qu’attendre. Espérer, et attendre. Prier aussi, pour ceux qui en avaient le courage. Moi, je ne pensais qu’à ma famille, et à Roisin bien sûr. Surtout à Roisin. J’avais 20 ans, pas bien plus vieux que toi maintenant. Je me raccrochais à ce qu’il y avait eu de beau, de bon dans ma vie : c’était la seule chose qui me faisait ouvrir les yeux le matin et les fermer le soir, qui m’obligeait à avaler le gruau infesté de charançons que l’équipage nous donnait à manger une fois par jour. De l’océan, de ce voyage autour du monde je n’ai rien vu. Que des bouts de ciel, gris d’orages ou d’un bleu pur, noirs de nuits ; et parfois une étoile me faisait me souvenir que j’étais en vie. Que je n’étais pas un vetch, une ombre au fond d’un caveau et qui ne reverrait jamais le jour.
Mon voisin d’infortune le plus proche était Enoch McCoherty. Un gars fort comme un bœuf, le crâne rasé, des cicatrices anciennes sur tout le corps. Il causait peu, ça tombait bien : moi aussi.
Je marquais les jours en entaillant le bois au-dessus de ma tête. Cent sept jours : voilà le nombre d’entailles qui marquaient la cloison lorsque notre navire-cercueil est arrivé en vue des terres d’Australie. J’avais 20 ans, mais il a fallu que les marins me portent presque jusqu’au pont tellement j’étais faible. Il faisait nuit, je ne voyais rien de la ville plongée dans l’obscurité. On nous a débarqués, sur les quais encombrés de marchandises, de marins et de soldats, avec les fers qui entravaient toujours nos chevilles. J’étais aussi faible et tremblant qu’un nourrisson, mais vivant.
Je me souviens de cette nuit-là, avec mes forces qui revenaient à mesure que le sang circulait à nouveau dans mes jambes amaigries. Je me sentais presque assommé, je n’arrivais pas à croire que j’étais à nouveau un homme, debout.
Nous avions débarqué à Fremantle, l’une des plus anciennes colonies pénitentiaires britanniques du nouveau continent. La maison ronde , une prison qui domine la petite ville, se découpait dans le ciel sombre. Les nombreux « convict-built » {4} étaient disséminés un peu partout, même si nous ne pouvions pas vraiment les voir en pleine nuit. Les soldats nous ont rassemblés par groupes de cinq ou six, puis ils ont poussé chacun vers un bâtiment différent.
Lorsque je suis entré dans la prison, avec mes camarades sur les talons, j’avais presque recouvré mes forces. Les grilles de fer se sont refermées sur moi et mon compagnon de cellule, et j’étais heureux que ce soit McCoherty. Je me suis jeté sur ma couchette en me jurant qu’avant la fin de cette nouvelle année – car les entailles sur la cloison m’avaient appris que nous étions maintenant en 1848 – j’aurais quitté cette île et cette prison, et que je serais à nouveau parmi les miens.
Oui, je ne suis revenu en Irlande que l’année dernière. Je pensais être absent quelques mois, et j’ai mis presque treize ans à rentrer. Mais vois-tu, fils, entre-temps il y a eu Sophia.
* * *
Un. Deux. Trois. Quatre… Aïdan comptait. Releva sa masse à bout de bras, l’abattit sur la pierre dans un grand bruit qui répondit à ceux, plus chaotiques, de ses compagnons de chaîne. Un, deux…
Sous la brûlure du soleil, dans l’air chaud et humide, les larges épaules se redressèrent, les muscles se raidirent, il se prépara au choc. Trois. La masse s’abattit sur le bloc de pierre grise qui se fendit un peu plus, la fissure prenant des allures de blessure sèche et inguérissable. Quatre, cinq… Il reprit son souffle, levant son instrument – pas trop, pour économiser ses forces, prenant l’élan nécessaire et calculé. Six.
Le bloc de pierre explosa à ses pieds, dans un craquement sonore qui ressemblait à un gémissement.
Il pivota légèrement, faisant face au bloc suivant. Leva sa masse. Un…
Aïdan ne voyait rien autour de lui. Ni les gardiens qui, à cheval, fumant leur cigare d’une main et l’autre posée sur la crosse de leur fusil, se tenaient sous l’ombre des rares arbres feuillus. Ni la centaine d’hommes qui, tout autour de lui, accomplissaient les mêmes gestes, la même rythmique épaisse et douloureuse. L’océan qui grondait tout près d’eux, étincelant sous le soleil de mai, calme, son odeur de sel et d’iode, les cris des mouettes qui rasaient les vagues molles à la recherche de leurs proies.
Juste à côté de lui, Enoch se calait sur le rythme de son compagnon. Il avait compris qu’Aïdan avait une manière très particulière d’accomplir sa tâche, fonctionnant comme une machinerie bien huilée, mécanique parfaite et d’une efficacité redoutable. Les autres se blessaient, prenaient du retard, se plaignaient, s’attiraient les foudres et le fouet des gardes.
Pas lui.
De l’aube jusqu’aux heures les plus chaudes de la journée, lorsqu’on leur faisait enfin cesser le travail pour les ramener dans l’ombre humide de leur cellule, il ne disait pas un mot et travaillait, bloc après bloc, économisant ses gestes et sa salive. Il était le seul dont le dos large et musclé, brûlé par le soleil, ne portât aucune marque de coups. Il avait droit à quelques menus avantages – un peu plus de gruau pour le repas du soir, des minutes de liberté supplémentaires dans la cour le soir, avant l’extinction des feux. Personne, parmi les bagnards, n’aurait osé protester : Aïdan n’était pas le genre d’homme à qui l’on venait chercher des noises.
La baie était illuminée d’un soleil clair et maintenant bien haut dans le ciel, d’une pureté parfaite et minérale. Ce coin du monde était magnifique, une terre certes aride et sèche pleine de cailloux et de ravines, mais aussi superbe, féroce, sauvage. Aïdan n’avait jamais vu une terre semblable, ces arbres étranges aux larges feuilles qui ne tombaient jamais, les fleurs sauvages aux couleurs éclatantes, la chaleur et la mer, les animaux qu’ils apercevaient parfois – on les appelait wapitis, kangourous, wallabies, bêtes sorties de rêves étranges et exotiques qu’il avait envie de voir de plus près.
Mais il était tendu vers son unique but : gagner la confiance des gardes, profiter du relâchement de la surveillance à son endroit pour s’enfuir dès qu’une occasion le lui permettrait. Il y avait beaucoup de bateaux de pêche dans la baie ; les autochtones venaient vendre leurs poissons et leurs coquillages au fort et il suffirait de se glisser dans une cale, le soir…
On remballe, les gars !
Le hurlement du garde le figea dans son mouvement. Lentement, Aïdan baissa les bras, reposant enfin la masse au sol. Ses biceps, ses mains, ses épaules et son dos semblaient en fusion. Les soldats firent claquer leur fouet, dirigeant les hommes vers la prison. La longue file indienne s’ébranla vers l’édifice en pierre qu’ils étaient en train d’agrandir. Les bagnards construisaient leurs propres geôles…
Depuis trois mois qu’ils avaient posé le pied sur le sol australien, les prisonniers étaient affectés à cette tâche unique : briser les pierres, pour permettre l’édification de nouvelles constructions. D’autres étaient dévolus à l’intendance, certains faisaient fructifier les maigres champs de légumes qu’ils parvenaient à faire pousser sur ces sols arides. Les évasions étaient nombreuses : la découverte d’une fabuleuse mine d’or dans les Blue Mountains enfiévrait l’imagination des bagnards, qui prenaient des risques insensés pour aller tenter leur chance. Ils n’étaient pas les seuls : soldats déserteurs, immigrés venus d’Europe, des milliers de personnes partaient en quête de fortune.
Ce n’était pourtant pas la pire des institutions pénitentiaires. En Terre de Van Diemen, à quelques encablures, la Pointe de Puer accueillait les prisonniers de 8 à 20 ans. On racontait que, presque chaque jour, des gamins se jetaient du haut des falaises pour échapper à cet enfer. Ici, à Fremantle, les hommes étaient rarement mis au triangle {5} ; et si le chat à neuf queues {6} jouait son rôle, il fallait avouer que les gardiens étaient plus soucieux de leur propre tranquillité que de harasser leurs prisonniers.
Aïdan ouvrait grand ses poumons à l’air vif et iodé du large. Ses pieds nus, cerclés de fer, foulaient les cailloux et la terre sèche, ses épaules cuisaient sous la brûlure du soleil. Au milieu des bagnards – prisonniers de droit commun accusés de crimes, de viols et de larcins, et des prisonniers politiques comme lui-même –, les fers enserrant douloureusement ses chevilles, il se sentait incroyablement vivant.
Lorsqu’ils parvinrent à l’entrée du fort, la file se sépara suivant les destinations des groupes de prisonniers : celui d’Enoch et d’Aïdan bifurqua à gauche, croisant quelques civils qui semblaient prêts à partir. Des immigrés, ayant sans doute reçu l’hospitalité du gouverneur de la ville pendant la nuit. Certains se présentaient ainsi avant de reprendre la route, attirés par les mines d’or ou bien par les terres cultivables et inoccupées. Ces nouveaux arrivants s’installaient dans le coin, demandant la protection des soldats en échange des produits de leur pêche, de leur chasse et de leurs récoltes. Les hommes portaient de grands chapeaux pour les protéger du soleil ; les femmes, des fichus sur la tête et des jupes qui leur balayaient les chevilles, dévoilant d’épaisses chaussures de marche.
La file de prisonniers réagit aussitôt : sifflements, exclamations, invites plus ou moins grossières, les gardes durent faire claquer leur fouet pour les obliger à avancer. Aïdan passa devant le petit groupe, leur jetant un regard curieux.
Puis il la vit. Des mèches d’un blond roux s’échappaient de son fichu gris, illuminant un visage un peu pointu. Les yeux mordorés croisèrent les yeux bleus du bagnard, s’y arrêtèrent. Sans le vouloir, sans même s’en rendre compte, Aïdan lui sourit. Elle lui répondit en dévoilant de petites dents blanches et luisantes.
Une bourrade sur son épaule le poussa à avancer. Il se retourna plusieurs fois, jusqu’à ce que son groupe passe le tournant et lui cache les étrangers. À chaque fois, elle le regardait.
* * *
Vois-tu, mon fils, je n’y étais pas préparé. Je vivais comme une machine, obsédé par mon objectif : m’enfuir, retrouver les miens.
Sophia a été un véritable typhon. Tu connaîtras peut-être un jour, toi aussi, cette incroyable sensation : comme un navire change brutalement de cap, dans de grands craquements de bois sonores et des hurlements de vent furieux, incapable de résister au gouvernail, conscient d’agir contre son propre intérêt.
Mais c’était ainsi. La nuit qui a suivi ma rencontre avec elle, je suis resté allongé sur mon galetas, les yeux grands ouverts sur le plafond lépreux de ma cellule. En dessous de moi, Enoch ronflait doucement. Je voyais quelques étoiles entre les barreaux de la petite fenêtre, des lumières pâles et lointaines, bouleversantes de poésie, qui me rappelaient que ces mêmes étoiles brillaient quelque part à l’autre bout du monde et que, peut-être, la femme que j’avais juré d’épouser les contemplait aussi.
J’ai lutté toute la nuit, mais à l’aube les étoiles se sont éteintes et j’ai su que cela ne servait à rien. Que le Seigneur me pardonne, Brian, mais j’avais oublié ta mère, mes frères et mes sœurs, ma patrie et mon père. Il fallait que je la revoie. Que je sois près d’elle, maintenant. Quand le soldat a ouvert la porte de notre cellule, Enoch dormait encore et le gardien n’était pas bien mieux réveillé. Je l’ai assommé d’un seul coup de poing, le cueillant au menton. Il s’est affalé sans un bruit, et j’ai volé son arme, les lourdes clefs qui étaient tombées au sol, pour me glisser comme une ombre dans les couloirs encore déserts. Trois minutes plus tard, peut-être, j’avais quitté l’enceinte de la prison. J’ai volé l’un des chevaux des gardes, et je me suis enfoncé dans le bush.
L’aube pointait à peine, un ciel immense revêtu de voiles pourpres et dorés recouvrait les terres désolées – buissons d’acacias, gommiers à tronc blanc, cailloux et herbes sèches. C’était beau, mon fils, immense et magnifique. Je ne savais pas où j’allais. La veille, j’avais entendu les soldats parler de ces colons et des fermes qu’ils étaient en train de construire, à quelques miles de là. Je savais seulement qu’ils avaient pris possession de terres situées au nord-ouest. J’ai suivi les étoiles mourantes, celles qui s’accrochaient encore dans le ciel pâlissant de minute en minute, pour me guider jusqu’à elle. J’ai chevauché toute la journée, sans m’arrêter ni pour boire ni pour chasser. Mon cheval n’aurait pas pu tenir plus longtemps. Au soir, j’ai trouvé sa ferme.
Chapitre 7


Je ne connaissais rien aux chevaux en arrivant en Australie, vraiment rien de rien.
J’ai appris à les connaître, et à les aimer, grâce à Sophia. On ne pouvait pas faire pousser grand-chose dans le bush, dans ces grandes étendues rocailleuses asséchées huit mois sur douze, et englouties sous des trombes d’eau les quatre mois suivants. Une terre ingrate et dure, sauvage et étrange, à l’image de ces bêtes que je chassais le soir, dans les heures douces qui précédaient le crépuscule. Les kangourous, les wallabies, mais aussi les alouettes minuscules qui chantaient dans l’air du soir, les cailles, les cacatoès dont on pouvait faire de fameux ragoûts, tout un bestiaire exotique que j’ai appris à connaître par le viseur de mon fusil.
J’étais né dans un pays fertile, dont le sol donnait au centuple ce qu’on y semait. Ici, seuls les plus téméraires – et les plus fous – se lançaient dans l’agriculture. Les colons qui prenaient possession de lopins de terre abandonnaient vite avant d’être ruinés ; soit ils retournaient d’où ils venaient, soit ils changeaient leur fusil d’épaule. Certains se laissaient tenter par l’appel de l’or et partaient dans les Blue Mountains, d’autres devenaient colporteurs, s’essayaient aux débits de boissons illégaux, intégraient les bandes de pillards qui pullulaient dans le coin. D’autres enfin, comme Sophia et moi, se lançaient dans l’élevage de chevaux.
Le soir où j’avais fait irruption dans la masure qu’elle et ses frères avaient construite, je n’avais pour tout bagage qu’un cheval et un fusil – tous les deux volés. Je n’ai pas été très bien accueilli.
Jónás et Gábor Kovacs étaient deux gaillards de 23 et 27 ans. Le premier, mince et l’œil clair ; le second, presque aussi grand que moi, roux comme je pensais que seuls les Irlandais pouvaient l’être. Sophia tenait du cadet, mais ses cheveux étaient ce qu’on appelle « blond vénitien » – Dieu merci, le reste de sa personne n’avait rien à voir avec celle de sa brute de frère. Ils venaient de Hongrie – un village perdu dont je n’ai jamais pu me rappeler le nom –, fuyant un pogrom. J’ai été reçu à coups de fusil à pompe, une vieille pétoire rouillée plus dangereuse pour le tireur que pour sa proie. Mon cheval s’est cabré, me jetant à terre. Sans l’intervention de Sophia, fils, je ne serais plus de ce monde pour te raconter mon histoire.
Je mangeais la poussière, accroché à la bride du canasson pour ne pas le laisser s’enfuir, quand une ombre légère a fait soudain écran entre la lumière rouge du soleil couchant et moi : un visage d’ange m’a souri.
Tu es venu, a-t-elle dit en anglais.
Jamais je n’avais entendu d’accent plus adorable.
Sophia était la personne la plus têtue, la plus douce aussi, que j’aie pu connaître. Elle menait ses deux ostrogoths de frères à la baguette, sans jamais avoir à élever le ton, et elle leur a imposé ma présence avec la même fermeté tranquille et inflexible.
Malgré eux, j’ai été heureux comme un roi. Pendant toutes ces années, j’ai travaillé aux côtés de Sophia, et quand les frères ont tour à tour quitté la maison, aucun de nous deux n’a rien fait pour les retenir. Jónás est allé en prison pour le vol d’un cheval, il n’en est jamais revenu. Le cadet a fini par rejoindre l’un de ces bushrangers , d’anciens forçats évadés comme moi, qui se cachaient dans le bush en survivant de rapines, et dont les gens du coin aimaient à raconter les histoires. Nous avons entendu parler de lui à plusieurs reprises, puis au fil des années son nom a aussi disparu de nos mémoires.
Cela peut te paraître cruel, fils, de traiter ainsi sa propre famille, mais Sophia et moi avions comme qui dirait fusionné. Nous ne voulions personne à nos côtés, même la naissance de notre fils a été une sorte de douleur. Pourtant il était beau, ton frère, beau et aussi sage que sa mère, avec des cheveux d’un blond clair comme les miens – et les mêmes yeux, aussi. Pour le reste, il a pris plutôt la finesse de Sophia, des attaches légères, les membres graciles et souples. Nous l’avons appelé Seán.
Je crois qu’il est né dans le courant de l’année 1851 ; je n’ai pas de repères très clairs de ces années-là. Je sais seulement que des pluies diluviennes noyaient le bush et faisaient sortir les rivières de leur lit. Sophia a accouché avec pour seul aide ton vieux père ; la pluie battait contre le toit en écorce, au son des coups sourds des débris que charriaient les eaux gonflées de Hugues Creek.
Nous élevions des pur-sang, nous faisions pousser un peu de légumes et de céréales, je chassais et je pêchais. Je ne pouvais pas trouver vie plus simple, plus rude et plus merveilleuse. Le seul point noir était les Anglais.
Même ici, les Sassanaghs me poursuivaient. Les gens du coin, les colons qui s’accrochaient à leur terre pour y faire de l’élevage – pour la plupart, de bovins ou de moutons – n’aimaient pas les Irlandais. Il faut dire qu’il y en avait beaucoup dans le pays, après la loi de Macquarie IV qui autorisait les bagnards, une fois leur peine purgée, à réintégrer la société et à y faire souche. La plupart des bagnards étaient irlandais. Et les policiers étaient presque tous des Anglais, évidemment. Ça ne m’a pas facilité la tâche.
Je vivais dans mon coin, avec ma femme et mon fils. Je ne me rendais pas souvent au village. Après tout, j’étais un bolter {7} et je ne passe pas vraiment inaperçu. Tout le monde savait d’où je venais, mais personne ne pipait mot. Plusieurs fois, un policier nommé Lacklead est venu à la ferme pour me cueillir. Mais on voyait venir les visiteurs de loin : la maison était construite sur un promontoire, et il n’y avait aucun moyen d’approcher discrètement. À chaque fois, je partais me cacher et Sophia recevait son visiteur, mensonge et sourire aux lèvres.
Nos plus proches voisins étaient les Donovan, un couple d’Anglais qui faisaient montre de bien plus d’ouverture d’esprit que leurs semblables. Ils se fichaient que je sois catholique. Ils avaient une fille unique, Tessa, une jolie blondinette, et c’était un bonheur de voir les deux gamins, liés comme les doigts d’une seule main, aussi blonds et fins l’un que l’autre, courir dans le bush et monter nos walers {8} .
Ça a été des années merveilleuses, fils. Seán et Tessa allèrent à l’école, ils se présentaient tous les lundis matin au maître d’école en lui tendant leur pièce de six pence, et aucun d’entre eux n’a jamais eu à lui fournir un certificat d’indigence. V J’aimais les faucons noirs qui planaient, allongeant leur grande ombre sur le bush, les cacatoès