Dia Linn - IV - Le Livre de Neve (Une Bealach)

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Description

Une Bealach : c’est le cri de guerre de la Fighting 69, le plus célèbre des régiments de la brigade irlandaise engagée dans la guerre de Sécession, dans le camp de l’Union.
Une Bealach : « ouvrir la voie », en gaélique. Ouvrir la voie face à ses frères, devenus ennemis pour avoir choisi le camp des rebelles ; ouvrir la voie pour gagner sa place dans ce pays encore neuf mais déchiré par la guerre civile.
Neve et Neal, les jumeaux d’Eileen, devront également trouver leur voie, écrire leur livre pour mettre leurs pas dans ceux de Wyatt et de son étrange testament.
Leur oncle Wyatt a tout abandonné pour retrouver ses enfants, partis avec Ugo et Jolene dans les plaines. Horrifié par le meurtre qu’il a laissé son frère de sang commettre, il choisit l’exil et la vie avec les Indiens.
La jeune Neve est aux commandes de la plantation, son frère Neal ne rêve que de combats malgré son jeune âge, Aïdan tente de faire sa place dans ce pays à feu et à sang… et Liam expie ses fautes de la plus terrible des manières…
Le tome IV de Dia Linn, Une Bealach, est la fin d’un monde. Les O’Callaghan et leurs proches – ceux qui survivront aux batailles, aux flambées de haine du Ku Klux Klan, aux premiers soubresauts de révolte de la vieille Irlande après la Famine, aux guerres indiennes… – ceux-là ne pourront, peut-être, pas échapper à une autre sorte de violence. Celle, plus intime, qui croît dans le cœur des hommes lorsqu’on leur a enlevé leur âme.

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Date de parution 22 décembre 2014
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Langue Français

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DIA LINN
4 : LE LIVRE DE NEVE
Une Bealach

Marie-Pierre BARDOU



© Éditions Hélène Jacob, 2014. Collection Littérature. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-252-1
Résumé des tomes précédents


Tome 1 :
Irlande, 1848.
La Grande Famine pousse Eileen et Wyatt O’Callaghan à fuir leur pays après la mort de
leur famille. Ils laissent derrière eux leur frère aîné Aïdan, exilé en Australie pour s’être
révolté contre la domination anglaise, et Liam O’Brien, leur frère de lait, qui a rejoint pour les
mêmes raisons le parti des Jeunes Irlandais. Eileen est enceinte de Liam, et elle a également
hérité des dons des femmes de sa famille : prémonitions, capacités à lire dans le cœur des
hommes…
Tome 2 :
1848-1857
En Louisiane, Désirée de Rocheclaire prend les jeunes Irlandais sous son aile. Héritière
d’une puissante famille créole et incapable d’avoir des enfants, elle adopte les jumeaux
d’Eileen, Neal et Neve, qui seront ses héritiers. Tandis que Wyatt, pilote de steamer, écume le
Mississippi, Eileen devient la maîtresse et la complice d’un joueur de poker professionnel.
Elle retrouve Liam, parti en quête des Irlandais exilés pour créer la fraternité Feniane. Lors
d’une partie de poker, Eileen gagne la propriété d’une mine d’or : Liam la tue pour la lui
voler.
Tome 3 :
1857-1862
Wyatt doit retrouver le meurtrier de sa sœur, pour honorer la díoltas celte et reprendre la
mine d’or à Liam.
Avec sa femme, Kinta, il rejoint une caravane de pionniers en route vers le Colorado. Il
sauve ainsi la jeune Rachel, seule rescapée d’un convoi, qui devient sa maîtresse. Tandis que
Kinta donne naissance à ses jumeaux, Aindreas et Siobhán, Wyatt retrouve Liam, sa femme et
leur fille Aisling, entourés d’hommes de main. Liam provoque une attaque des Cheyennes
pour se débarrasser de son frère si encombrant et Kinta y laisse la vie. Wyatt confie ses
enfants à ses amis, Ugo et Jolene, qui ont décidé de suivre les Indiens dans les plaines du
Nord. Il revendique également la mine au nom de Neal et de Neve.
Il est temps d’achever sa mission… Mais lors de leur affrontement final, c’est Aïdan,
revenu de son exil, qui commet l’irréparable : il tue Aisling, la petite fille de Liam.
Wyatt s’enfonce à son tour dans le Nord sauvage, à la recherche de ses enfants, laissant
derrière lui son livre et son testament. À charge pour les descendants des O’Callaghan de
veiller à ce que Liam n’ait jamais de descendance, et ne puisse jamais récupérer la mine de
Dearfield. Tandis qu’il disparaît, la guerre civile éclate. Neve et Neal doivent reprendre le
flambeau en pleine guerre de Sécession, et écrire leur propre livre.
Préface


« Come all you gallant heroes,
And along with me combined
I'll sing a song, it won't take long,
Of the Fighting Sixty Ninth
They're a band of men brave, stout and bold,
From Ireland they came
And they have a leader to the fold,
And Cocoran was his name.

Venez tous, vaillants héros
Et vous joignant à moi
Je vais chanter une chanson
Qui ne durera pas longtemps,
À propos du 69e régiment de combat.
Ils sont un groupe d’hommes braves, vaillants et téméraires,
Venus d’Irlande,
Et ils ont un chef du nom de Corcoran.

It was in the month of April,
When the boys they sailed away
And they made a sight so glorious,
As they marched along Broadway
They marched right down Broadway, me boys,
Until they reached the shore
And from there they went to Washington,
And straight unto the war.

On était au mois d’avril
Quand les gars s’embarquèrent,
Et ils défilèrent auréolés de gloire
En descendant Broadway, mes amis,
Jusqu’à ce qu’ils atteignent la rive
Et de là ils se rendirent à Washington,
Puis partirent directement à la guerre.

So we gave them a hearty cheer, me boys,
It was greeted with a smile
Singing here's to the boys who feared no noise,
We're the Fighting Sixty Ninth.

Alors nous les acclamâmes, mes amis.
Cela fut accueilli avec le sourire.
Chantant à la santé des gars qui ne craignaient pas le bruit,
Nous sommes le 69e bataillon.

And when the war is said and done,
May heaven spare our lives
For its only then we can return,
To our loved ones and our wives
We'll take them in our arms, me boys,
For a long night and a day
And we'll hope that war will come no more,
To sweet America.

Une fois la guerre achevée,
Que les cieux épargnent nos vies
Car ce ne sera qu’à ce moment-là que nous pourrons retourner
Auprès de ceux que nous chérissons et auprès de nos femmes
Que nous prendrons dans nos bras, mes amis,
Pendant une longue nuit et un jour.
Et nous vivrons dans l’espoir
Que la guerre n’arrivera plus
Dans notre douce Amérique.

So farewell unto you dear New York,
Will I e'er see you once more
For it fills my heart with sorrow,
To leave your sylvan shore
But the country now it is calling us,
And we must hasten fore
So here's to the stars and stripes, me boys,
And to Ireland's lovely shore.

Alors adieu à toi, cher New York,
Te reverrai-je jamais
Car cela remplit mon cœur de chagrin,
De quitter ta côte boisée
Mais le pays maintenant nous appelle,
Et nous devons nous hâter de partir
Alors à la santé de la bannière étoilée, mes amis,
Et à la santé de la jolie côte irlandaise.

And here's to Murphy and Devine,
Of honour and renown
Who did escort our heroes,
Unto the battle ground
And said unto our Colonel,
We must fight hand to hand
Until we plant the stars and stripes,
Way down in Dixieland.

Et à la santé de Murphy et Devine,
Hommes d’honneur et de renom
Qui escortèrent effectivement nos héros,
Jusqu’au champ de bataille
Et dirent à notre Colonel,
Nous devons nous battre main à main
Jusqu’à ce que nous plantions la bannière étoilée
ITout en bas de Dixieland. »
Personnages



Prologue


— Je ne suis pas sûre que tu aies bien compris les enjeux, Cyan.
— J’ai parfaitement compris, merci. Tu me les as suffisamment détaillés.
Dans son appartement londonien, le soleil jouait à cache-cache entre les rideaux qu’une
brise légère gonflait doucement, faisant valser avec grâce leurs ombres sur le parquet ciré.
Cyan venait de terminer sa conférence en téléport avec toute son équipe : trois heures durant
lesquelles ils avaient disséqué, analysé et critiqué chacun de ses coups pendant le dernier
tournoi.
Le téléport leur permettait de simuler une réunion physique, tout en étant chacun à l’autre
bout du monde : les corps étaient recréés visuellement en 3D autour d’une table virtuelle,
chaque participant portant un équipement – casque et lunettes – pour s’approcher autant que
possible de la fameuse téléportation, une technologie qui n’était pas encore vraiment au point.
Elle était épuisée. Elle rêvait de se glisser dans un bain chaud, et peut-être même de se
commander un amant ; mais Carol, son coach principal, avait insisté pour discuter en privé
avec elle après la conférence.
Comme leur championne comptait partir plusieurs semaines en voyage et se déconnecter
complètement, Carol devait donc saisir cette dernière occasion de lui faire entendre raison.
Les deux femmes avaient maintenant ôté leur équipement et étaient passées en visio
classique.
Cyan s’étira sur son divan, dénouant un à un chacun de ses muscles. Elle sursauta quand
une griffe vicieuse s’enfonça dans son épaule : Ness se dressait derrière elle, hissée sur ses
pattes arrière. L’hermine la dévisageait tranquillement de l’accoudoir où elle était perchée, ses
petits yeux noirs plantés dans les yeux verts de sa maîtresse, la mettant au défi de la déloger.
Elle lui tira la langue. Ness remua une oreille.
Cyan se redressa en se massant la nuque. Les derniers jours avaient été éprouvants. Après
le tournoi, pendant une partie de poker, elle avait eu un flash l’avertissant de la fuite de
Connor. La jeune femme avait ensuite passé les jours suivants à alerter l’Autorité, à lancer les
agents dans les rues de Dublin pour retrouver son jumeau. Ils l’avaient enfin repéré, deux
jours plus tôt, et ne quittaient plus son frère d’une semelle : leur surveillance discrète lui était
rapportée en détail chaque jour. Cyan était à moitié rassurée, mais elle s’était laissé

10 convaincre de ne pas chercher à entrer elle-même en contact avec Connor : l’Autorité était
curieuse de comprendre ce qui avait motivé la fuite de son extra-lucide de frère, de connaître
son but. Elle avait accepté de mauvaise grâce de les laisser faire, à condition d’être tenue au
courant en temps réel. Pour le moment, Connor était dans un petit hôtel du vieux centre-ville,
et il écumait les bars et les tripots sans que l’on sache ce qu’il y cherchait. Cinq agents se
relayaient, scotchés à ses basques nuit et jour.
Elle ne pourrait pas se permettre de partir en voyage tant que Connor ne serait pas en
sécurité au Centre ou avec elle.
Cyan soupira.
La table de réunion avait disparu, avec ses équipiers : Nathan, le spécialiste du bluff,
Lydia, la statisticienne, Camille, le physionomiste et Pearl, son agent.
Sur le mur blanc, en face d’elle, il y avait maintenant le visage de Carol, son hologramme
projeté jusqu’à la taille. C’était elle qui coordonnait l’équipe et la seule, également, à oser lui
tenir tête.
— Je dois m’inscrire avant minuit, sinon ce sera trop tard. Carol, je sais ce que tu en
penses, je sais ce que vous en pensez tous, mais c’est inutile de me le rabâcher. Je vais
m’inscrire.
— Le tournoi des Challengers n’est pas destiné aux pros, et il n’obéit pas aux mêmes
règles ! Quand ils vont savoir que tu en fais partie, ça sera la curée !
— Ce ne sera pas la première fois qu’un pro se lance dans cette arène.
— Et tu en connais le résultat.
En effet, depuis que le poker était devenu cette institution mondiale, ce « sport » qui
déchaînait les passions et brassait des fortunes inimaginables, le tournoi des Challengers était
un véritable ovni dans ce monde policé et balisé à l’extrême.
Les tournois internationaux – quinze au total – rythmaient la vie médiatique et
professionnelle des champions, qui bénéficiaient de cette aura de star que l’on pouvait
comparer à celle des footballeurs du XXe et XXIe siècle, ou aux acteurs du septième art. Une
vingtaine de joueurs de poker étaient de véritables monstres médiatiques, coursés sans cesse
par une centaine de brillants challengers. Régulièrement, une étoile tombait, une autre prenait
sa place. Les gloires n’étaient jamais éternelles, sauf dans la mémoire des « vrais » joueurs,
des passionnés.
Cyan, « Cyanure », avait pour le moment sa place tout en haut du panier. Pour le moment.
La fin de sa carrière arriverait vite, elle le savait, elle avait dominé son art pendant trop
longtemps et le poker était également un jeu de hasard. Oui, il arriverait vite, ce jour où un

11 adversaire plus chanceux, plus concentré ou plus agressif la détrônerait.
Ça ne lui posait aucun problème, il y avait longtemps qu’elle avait accepté la règle de base
du poker : « You have to expect bad beats to happen », toujours s’attendre au pire. Non, le
problème était que sa fin, cette fin programmée, était désespérément prévisible : il ne faisait
aucun doute, pour elle comme pour tous ceux, pros ou non, qui suivaient ses exploits, que ce
serait Tom Wadden qui, un jour, trouverait la faille et la battrait.
Il la talonnait depuis trop longtemps, était trop acharné pour que cela n’arrive pas. Trop
doué, aussi. Il ne lui manquait qu’une seule chose pour la vaincre : le sang-froid. Et, à force
de travail, il parviendrait à maîtriser cette arme absolue, lui aussi.
Cette fin programmée, Cyan n’en voulait pas. Elle avait eu une belle carrière, longue,
sulfureuse, flamboyante. Elle avait toujours réussi à surprendre, à être là où on ne l’attendait
pas, et c’était ce qui l’avait rendue célèbre. Non, elle ne voulait pas d’une mort prévisible.
Aussi avait-elle décidé de s’inscrire au seul tournoi auquel aucun des pros ne participait
jamais, les Challengers.
À l’origine, ce tournoi devait servir de tremplin aux jeunes joueurs, ceux qui ne
bénéficiaient pas encore d’un staff, d’une équipe de conseillers, ceux qui n’avaient que leur
ambition et leur talent à opposer à leurs adversaires. Il était pourtant ouvert à tous, mais si
aucun pro n’y mettait les pieds c’était tout simplement parce qu’il s’agissait d’un tournoi… à
mort.
À mort réelle. Le gagnant mettait tout simplement une balle dans la tête de son challenger,
en direct, devant des millions de téléspectateurs.
Et c’était une fin tout à fait digne d’elle.

12 IIJUS AD BELLUM : 1861-1862

13 NEVE

14 Chapitre 1


6 juin 1861

Assise à l’ombre du pacanier, Neve tournait les pages entre ses mains fines, comme si elle
cherchait un passage qui lui aurait échappé. Mais les feuillets étaient peu nombreux, elle avait
déjà tout lu, il n’y avait rien d’autre. Rien qui pût la réconforter, calmer l’angoisse sourde et
lancinante qui l’oppressait depuis que son oncle lui avait envoyé son carnet.
Une griffe se planta dans la feuille qu’elle avait sous les yeux, lui arrachant un cri de
surprise. Derrière le feuillet, deux petites oreilles noires s’agitaient. Elle agrippa la patte du
monstre, qui n’apprécia guère, pour retirer la griffe sans déchirer la lettre. La bête feula,
cracha, mais se contenta de lui lancer un regard mauvais tandis que Neve rapprochait son
visage du museau frémissant :
— Laisse ces feuilles, sale bête ! Lâche !
Le monstre dégagea sa patte et sauta au sol d’un bond souple, arquant le dos. Neve ne put
s’empêcher de rire en voyant le chat minuscule, noir comme le charbon, qui s’éloignait le poil
hérissé, les pattes dressées, sautillant dans une parodie de danse guerrière.
Celui que son frère surnommait « la charogne », et auquel elle n’avait toujours pas trouvé
de nom adéquat, disparut dans un bosquet de fleurs.
Le sourire de Neve s’effaça lorsqu’elle reposa les yeux sur les feuilles qu’elle tenait à la
main.
Pourquoi à elle ? Wyatt estimait-il que Neal ne serait pas assez attentif, qu’il fallait que ce
soit la douce et sérieuse Neve qui prenne possession de cet étrange testament ? Le « livre »
leur était destiné à tous les deux…
Elle releva la tête. Autour d’elle, la plantation écrasée de chaleur semblait pétrifiée. Pas un
bruit, pas même le bruissement d’une feuille dans les arbres. Le Mississippi paraissait aussi
immobile que la terre rouge et ocre, que les champs de canne à sucre et de coton déserts.
C’étaient les heures les plus chaudes de la journée, celles que l’on ne pouvait supporter qu’en
sommeillant dans la fraîcheur relative des chambres aux volets clos.
Neve ne pouvait pas s’adonner à la sieste rituelle. Le courrier de Wyatt était arrivé la
veille. Neal était introuvable depuis trois jours, ce qui agaçait Désirée, mais ne l’inquiétait pas

15 outre mesure : c’était devenu une habitude. Son frère disparaissait ainsi très régulièrement,
parfois pendant une semaine entière. Il réapparaissait un matin comme un génie sorti de sa
boîte, un sourire éclatant aux lèvres et sans plus chercher d’excuses. Neve savait qu’il
s’acoquinait avec des fils de planteurs à La Nouvelle-Orléans, qu’ils aimaient les showboats,
les tripots du Vieux Quartier, qu’ils se réunissaient également pour s’entraîner à la guerre
dont leur jeune âge les écartait. Parce qu’il avait grandi comme un champignon, parce qu’il
était ardent et plein de fougue, Neal ne se consolait pas de n’avoir que 13 ans. Ses amis, plus
vieux de quelques années, espéraient pouvoir rejoindre les milices confédérées avant la fin du
conflit, si celui-ci ne se terminait pas très vite – mais tout le monde, en Louisiane, prédisait
une guerre très rapide. Les Gris n’avaient-ils pas remporté une victoire éclatante à Fort
Sumter, sans même faire couler une seule goutte de sang ? Depuis le succès confédéré, les
deux camps mettaient leurs forces en ordre de bataille. D’autres États avaient rejoint la
Confédération : l’Arkansas et la Caroline du Nord. Le Tennessee et la Virginie avaient
proposé un référendum pour savoir s’ils allaient, eux aussi, adhérer à la nouvelle
Constitution ; on attendait les résultats d’un jour à l’autre. À Columbia, en Caroline du Sud,
une cloche sonnait à chaque nouvel État qui entrait dans les forces des confédérés : le pionnier
de la sécession saluait ses alliés d’un joyeux tintamarre de métal… Mais, pour le moment, on
attendait.
Neal passait donc son temps à mimer une guerre qu’il ne ferait pas, à se battre et à jouer au
poker pendant que sa sœur s’occupait du domaine.
Désirée la laissait maintenant diriger le domaine à sa guise, n’intervenant qu’en cas de
besoin. Personne ne s’étonnait qu’une fille aussi jeune soit à la tête d’une plantation comme
l’Éléonore ; après tout, c’était la coutume. Certes, à cet âge les demoiselles étaient d’ordinaire
en pension à La Nouvelle-Orléans ou en Europe pour parfaire leur éducation, mais c’était la
guerre. Les cancans étaient dirigés contre Neal, sans excès. On accordait aux garçons, chez les
Créoles, bien plus de liberté – et bien moins d’importance.
Neve soupira en repliant les feuillets couverts de l’écriture ample et nerveuse de son oncle.
Elle referma soigneusement l’enveloppe, le cœur lourd. Wyatt espérait-il vraiment qu’elle
allait mettre un enquêteur sur les traces de son propre père, qu’elle irait payer un tueur à gages
pour éliminer un nouveau-né, si leur naissait un demi-frère ou une demi-sœur ? Elle avait le
vertige rien qu’à envisager que son oncle ait pu leur laisser un héritage aussi morbide, aussi
violent. La petite Aisling…
L’homme de son rêve, celui qui ressemblait tant à Neal, était son oncle Aïdan en fin de
compte. Comment s’était-il échappé de son exil australien, cela restait un mystère, et Neve

16 n’était pas pressée de l’apprendre. Elle haïssait, sans le connaître, cet oncle monstrueux qui
n’avait pas hésité à trancher la gorge d’une petite fille pour faire souffrir Liam. Certes, leur
père était aussi un meurtrier, il devait payer pour la mort de leur mère… Mais Aisling ?
Songeuse, Neve pensait que ses veines charriaient des ondes maléfiques, pleines de
vengeances, de sang et de violence. Elle n’en voulait pas. Elle, elle serait différente.
Sous la chaleur écrasante de ce début d’après-midi, Neve de Rocheclaire se sentait soudain
étrangère à ce monde dont elle était la reine depuis sa naissance. Dans l’une de ces chambres,
celle à l’extrémité est de la véranda, son frère et elle avaient vu le jour. Dans ces allées de
gravier, à l’ombre des grands chênes bleus, elle avait fait ses premiers pas. Elle avait attendu
son oncle Wyatt lors de ses escales, quand il était pilote, sur le petit débarcadère qu’elle
voyait de son banc. Les écuries, le quartier des esclaves, la raffinerie, l’infirmerie, les champs,
les forêts, les bayous, le fleuve, le carillon en bois que Tom lui avait fabriqué et qui se
balançait mollement dans l’air sucré, les galops et les heures passées enfermée dans le bureau
à faire les comptes, donner ses ordres à Carston… son univers, son royaume, tout cela lui
paraissait soudain sorti d’un songe. À quelques kilomètres de là, des hommes se préparaient à
mourir pour défendre des royaumes tels que le sien. Pour conserver le droit de considérer
d’autres hommes comme des objets, de les vendre ou de les tuer, de nier leur âme pour la
bonne marche de l’économie de plantation. Neve savait – depuis toujours, lui semblait-il –
que c’était un péché. Que les justifications des sudistes n’étaient que le refus de renoncer à
leurs privilèges.
Elle n’avait jamais fait frapper un esclave. Lorsque l’un des Noirs s’échappait, ou volait,
ou encore se rebellait contre Carston, elle refusait l’emploi du fouet et se contentait de vendre
le fautif. Était-ce mieux ? Asservir abîmait son âme, elle le savait. Depuis qu’elle dirigeait
l’Éléonore, Neve avait mis un terme à la pratique d’élevage de Désirée, qui consistait à
« fabriquer » des nègres en sélectionnant les meilleurs reproducteurs. Désirée n’avait pas
protesté, déclarant simplement que c’était à elle de prendre les décisions, désormais. La
plantation y perdait financièrement, mais elle ne regrettait pas son choix.
Neve ferma les yeux. Elle sentait quelque chose s’agiter au fond d’elle, des images se
télescoper derrière ses paupières. Elle les chassa. Elle ne voulait pas des visions, des songes
dont elle avait hérité de sa mère, qui la perturbaient et l’emplissaient de malaise : depuis le
rêve qu’elle avait eu de ses oncles, elle avait décidé de ne plus écouter ce que ce monde
obscur et effrayant essayait de lui dire. Quels que soient les messages que lui apportait la nuit,
elle les ignorait. Peu à peu, leurs voix s’atténuaient, les ombres ne venaient plus lui chuchoter
leurs mots énigmatiques.

17 Elle ouvrit les yeux.
L’humidité poisseuse, la chaleur étouffante, l’odeur de limon et de boue venue du
Mississippi, c’était son monde. Elle savait que le fleuve grignotait les terres, lentement,
gagnant année après année quelques pouces de terrain, s’approchant de la maison. Il avait déjà
englouti plusieurs grands chênes de l’allée, lors de la dernière crue. Le débarcadère, emporté
presque à tous les printemps, lors des fureurs annuelles du Mississippi, était reconstruit
chaque fois un peu plus près des terres. Ces champs si fertiles, ceux qui créaient la richesse de
la plantation, étaient eux aussi peu à peu engloutis par les eaux lourdes et grasses qui faisaient
à la fois leur fortune et leur perte. Un jour viendrait où tout disparaîtrait… Dans plusieurs
siècles, sans doute, mais cela adviendrait. Était-ce pour cela que des hommes allaient mourir ?
Pour repousser l’inéluctable ? Pour défendre leur droit à asservir ?
Lorsque Désirée se réveilla de sa sieste, une heure plus tard, elle sursauta en apercevant
une silhouette qui se découpait à contre-jour sur la porte-fenêtre. Elle se redressa, émergeant
brutalement du sommeil.
— Neve ! Que faites-vous donc là, ma fille ?
— J’ai pris une décision, mère. Je vais émanciper tous nos esclaves.

18 Chapitre 2


13 juin 1861

— Moi, j’écrirai mon livre.
Droit comme un i sur sa chaise, Neal défiait sa sœur du regard. Neve était assise face à lui,
les mains sagement posées sur la belle table d’acajou lustrée, sur laquelle les rayons du soleil
matinal venaient ricocher dans des tons fauves et chatoyants.
La nursery était leur pièce préférée, depuis leur enfance. Ils s’y entraînaient au piano, y
jouaient – des jeux d’enfants, puis les échecs et les jeux de cartes –, s’y confiaient, dans leur
babillage de nourrissons inaccessible aux adultes puis en gaélique, incompréhensible pour
Désirée et les vieilles tantes Leclerc. Les murs étaient tapissés de ces lourds volumes reliés de
cuir que les jumeaux avaient tous dévorés au fil des années. La pièce n’avait rien de spécial ;
ils s’y sentaient bien, tout simplement. Ils étaient chez eux.
Neve observait leurs deux silhouettes dans le reflet que lui renvoyait le grand miroir
biseauté ornant le mur adjacent : sa propre apparence, si menue, ses anglaises brunes bien
sages, qui encadraient un visage un peu pointu dévoré par d’immenses yeux sombres, aux cils
interminables. Neve ne se trouvait pas bien jolie. Elle avait des lèvres un peu trop minces, un
front un peu trop haut, elle semblait figée dans un corps mi-femme, mi-enfant… Mais, aux
dires de ses proches, tout cela n’avait aucune importance : deux adorables fossettes au creux
des joues, et ces yeux qui dévoraient votre âme, faisaient oublier tout le reste.
Face à elle, la dépassant d’une bonne tête, le reflet de Neal était bien différent. Les boucles
blondes et rebelles, le menton volontaire et têtu et les yeux d’un bleu saisissant composaient
un tableau beaucoup plus affirmé. Mais pas encore celui d’un homme. Sa voix était presque
stabilisée, mais il dérapait encore sur les aigus lorsqu’il s’énervait ou laissait éclater sa joie,
lorsqu’il était gêné aussi. Le torse s’élargissait, mais était encore creux et maigre, la
musculature à peine ébauchée.
Elle soupira tandis que Neal se carrait encore davantage sur son siège.
— Et pour les… recommandations d’oncle Wyatt ? Que comptes-tu faire ?
— Les suivre, bien sûr ! répondit-il avec conviction.
— Il nous demande explicitement d’assassiner nos demi-frères, ou nos demi-sœurs ! N’es-

19 tu pas horrifié par le meurtre d’Aisling ? Elle n’avait pas 4 ans !
Neal haussa les épaules. Il était fatigué. Il était rentré à l’aube, comme presque tous les
jours. Il flottait encore autour de lui un parfum de scandale, de whisky, de jeux clandestins et
de spectacles licencieux. Sous la forfanterie, pourtant, les yeux d’un bleu minéral étaient
encore ceux d’un enfant. Il était beau, jeune et riche ; on pouvait même rajouter un « très »
devant chacun de ces adjectifs : un cocktail affolant pour toute la gent féminine, de la
prostituée du bordel de Chez Ami aux amies de sa mère, chacune rêvant de déniaiser cet
homme-enfant si délectable. Mais Neal était encore trop jeune pour faire davantage que
désirer.
— Grâce à oncle Aïdan, nous avons hérité de la mine. Et maman est vengée…
— Ce n’est plus une vengeance, c’est un meurtre pur et simple ! Ne sens-tu pas à quel
point tout cela est horrible ?
— Je suis un O’Callaghan, quoi qu’en disent mes papiers d’identité. Je voudrais juste avoir
des nouvelles d’oncle Wyatt… J’aimerais être auprès de lui, ce serait fabuleux de vivre dans
les grandes plaines ! Et rencontrer oncle Aïdan, aussi… il doit avoir des choses
extraordinaires à nous raconter !
Il s’agitait, sa voix dérapant à nouveau et trahissant son âge.
Neve soupira, renonçant à faire entendre raison à son frère. Neal semblait prêt à suivre les
horribles traces de Wyatt, à pardonner à leur oncle Aïdan. Il était intelligent, pourtant :
comment ne pouvait-il pas percevoir toute l’amoralité, toute l’horreur de cet héritage ?
— Maîtresse…
Une tête crépue dans l’entrebâillement de la porte. Un petit visage à la peau sombre, aux
yeux toujours baissés vers le sol. Petty n’osait pas entrer complètement dans la pièce. Depuis
sa naissance, elle semblait toujours sur le point de s’enfuir au moindre geste brusque, à la
première parole un peu vive. Elle agaçait beaucoup Désirée et les vieilles tantes.
— Entre, Petty. Qu’y a-t-il ?
La petite Noire ouvrit enfin la porte et se planta devant les jeunes gens, triturant son tablier,
se dandinant d’un pied sur l’autre.
— Y’a un monsieur qui vient d’arriver. Il demande à vous parler. À vous et à m’sieur Neal.
— Il t’a dit son nom, je suppose ?
— Il a dit qu’il était vot’oncle, Maîtresse.
— Oncle Wyatt ?
Se précipitant dans le couloir, Neve n’eut pas le temps d’entendre la réponse bredouillée de
Petty :

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