Dossard 1112
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Description

Un monsieur Tout-le-monde qui devient triathlète.
Un sportif du dimanche qui se rêve en champion.
Un quadragénaire, pris dans les soubresauts de sa vie, qui tente de leur faire face par une voie pas banale.
Un homme meurtri qui, pour rester debout, décide d’accélérer.
Une histoire de souffrance et de grands moments qui nous rappelle, comme l’écrivait Maupassant, que la vie n’est ni si bonne ni si mauvaise qu’on le croit.
Le témoignage émouvant d’un père, d’un fils, d’un frère, qui souffre comme il aime et rit comme il pleure.
Une ode à l’amour et à la sueur de vivre !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 avril 2015
Nombre de lectures 394
EAN13 9782370113085
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0034€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DOSSARD 1112
Un parcours de sueur

Christophe BANIOL



© Éditions Hélène Jacob, 2015. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-307-8
« Si la souffrance n’entrait pas en jeu, qui diable s’embêterait à participer à des disciplines telles que le marathon ou le triathlon ? Ce qui nous procure le sentiment d’être véritablement vivants, c’est justement la souffrance, la souffrance que nous cherchons à dépasser ».
Haruki Murakami
Autoportrait de l’auteur en coureur de fond
À ma Mu
À ma Mum
À ma fille
Prologue


Paris – novembre 2013

On n’arrive pas au triathlon longue distance par hasard.
On ne s’aventure pas par hasard sur les routes d’Embrun le 15 août ou sur celles de l’arrière-pays niçois le dernier dimanche de juin.
On y arrive parce qu’on a quelque chose à dire. Aux autres, un peu, mais surtout à soi-même.
On y arrive parce que la vie a été chienne et qu’elle nous doit une revanche, ou au contraire parce qu’elle a été trop douce et qu’on souhaite lui montrer qu’on est là, que l’on n’a pas oublié d’exister.
Pour moi, ce fut les deux.
C’est pour certains une décision qui s’impose presque du jour au lendemain, un acte de révolte, un coup de sang qui fait péter les chaînes d’une existence trop morne. C’est pour d’autres, dont je suis, une décision qui peu à peu prend forme, la curiosité cédant le pas à la passion, une foulée après l’autre, de tour de roues en tour de roues.
Pour tous, c’est un choix de vie. Pour quelques-uns, pour beaucoup peut-être, ce sera l’aventure de leur vie.
Le triathlon longue distance n’est pas une question de vie ou de mort, comme certaines arrivées de course peuvent le laisser penser, non. C’est bien plus important que ça.
J’ai terminé l’Embrunman après quatre ans de triathlon. Quatre ans durant lesquels j’ai, pour la première fois de ma vie, appris à souffrir. J’ai souffert, oui, pour aller au bout de ces compétitions d’un autre monde ou pour les préparer, parfois plus encore. Et d’une certaine manière, de cette souffrance choisie, j’ai fait une armure. Une armure qui m’a permis d’affronter sans sombrer la solitude d’un foyer sans amour, d’un quotidien sans le sourire solaire de ma fillette adorée… C’est ainsi protégé que j’ai vu aussi, impuissant mais debout, ma petite Mum descendre au fond du gouffre… C’est cette armure enfin qui m’a permis d’accompagner vers la mort ma sœur unique et chérie sans me consumer, ou du moins pas totalement… Souffrance contre souffrance, donc, douleur contre douleur. Le mal par le mal, en somme.
Mais l’histoire ne s’arrête pas aux larmes, car chaque revers a sa médaille. La vie m’a rattrapé, à 40 ans, vacharde, aveugle, comme elle sait l’être souvent, certes. Et pourtant… Pourtant j’ai arraché à ce sombre voyage de vrais instants de grâce.
Il y a eu ces arrivées de course, uniques, transcendantes et le sentiment d’absolu qu’elles m’ont laissé souvent. Il y a eu avec ma fillette ces moments de partage presque surréalistes, magnifiés par l’absence, et notre relation agrandie par le vide. Il y a eu, avec quelques jolies femmes, des séquences de séduction et d’autres d’érotisme au goût d’éternité. Et il y a eu avec Mu, durant sa courte année d’agonie, de purs moments de vérité. Enfin, tout au bout du rouleau, il reste encore la Mum, amochée certes, mais vivante et aimante.
Le tri {1} s’est mêlé à ma vie, le tri s’est mêlé de ma vie dans un improbable pas de deux fait de souffrances et de joies.
Pour le meilleur.
Pour le pire.
Parce que sans doute il le fallait.
1 – Dossard 1112


Triathlon Embrunman – 15 août 2013 – Embrun, Hautes-Alpes

Il y a le sport, celui qu’on fait pour le plaisir, pour souffrir certes, mais juste un peu, pour l’amour du jeu surtout, de la compétition parfois.
Il y a le triathlon. Natation, cyclisme, course à pied.
Le triathlon qui commence dans l’excitation des formats sprints ou courtes distances pour finir dans la fierté des longues distances conquises à la sueur de sa sueur, dont on apprend à aimer la saveur.
Et puis vient l’Ironman, le grand, le vrai. 3,8 km de natation, 180 km de cyclisme, 42 km à pied, se suivant d’un seul trait. L’Ironman, l’incontournable totem, le tatouage sportif et social, son décorum, ses rêves d’Hawaï et de son championnat du monde, sa souffrance bling bling, ses frissons en cinémascope.
Encore un peu plus loin – au bout du chemin ? –, il y a Embrun… Embrun et son Embrunman… Posé là sur la route, il y a un bloc de granit, brut comme l’Izoard, sans chichis, sans à-côtés, pur comme un lac de montagne, un saut dans l’inconnu qui commence dans l’angoisse et se termine en corps-à-corps avec soi-même… ou avec ce qu’il reste de soi-même… Ça dépend.
Oui, moi, un monsieur Tout-le-Monde ce jour-là habité, un quadra sans éclat, j’ai plongé avant l’aube dans l’eau noire du lac de Serre-Ponçon pour quatre kilomètres de crawl sans autre point de repère que le phare du zodiac qui au loin accompagne les pros et sans autre réconfort que ma combinaison qui ne me laissera pas couler quoi qu’en pensent les autres fous à mes côtés qui veulent me faire la peau…
Oui, après 180 kilomètres sur la selle et près de 4 000 mètres de dénivelé positif arraché au cœur des Alpes, je me suis mis une nouvelle fois debout sur le vélo pour avaler Chalvet et ses cinq kilomètres à plus de 6 %…
Oui, j’ai été treize heures d’effort durant, « in the zone », dans un état d’harmonie physique et mentale irréel, me regardant nager, rouler, courir, hypnotisé par les battements de mon cœur, admiratif de ce qu’un corps peut faire quand on en tire le meilleur, extra lucide, heureux…
Oui, un peu plus tard, au kilomètre 35 du marathon, je me suis arraché d’un camion de pompier, d’une civière qui voulait m’engloutir, d’une détresse physique que je n’aurais pas cru possible pour repartir en claudiquant et finalement ressusciter, quatre kilomètres plus loin, par la magie d’une parole simple, prononcée par un pote. Merci, Antho.
Oui, j’ai terminé cette course, presque deux heures durant, par un voyage cauchemardesque, au bout du bout de moi-même, et pour finir, debout.
Oui, à Embrun plus qu’ailleurs, la roche Tarpéienne est proche du Capitole…
Oui, l’Embrunman est grand et je suis tout petit.
* * *
Je pourrais m’arrêter là, car au fond j’ai tout dit. Mais en même temps, tout reste à dire. Il me faut raconter, pour les autres, pour moi-même. Il me faut dire pour les aspirants Embrunman qui y trouveront l’effroi et la grandeur qui nourriront leur rêve, dire encore pour les déjà finishers, les seuls qui comprendront vraiment et revivront leur course, dire toujours pour mes proches qui s’interrogent sur le sens de ces croisades païennes, et dire enfin pour moi, pour tuer le dragon dont les derniers écarts agitent encore mes nuits.
Alors j’envoie !
C’est au cœur de l’hiver que l’aventure démarre, comme si la lumière avait besoin de l’ombre. Le temps sur Paris est plus rude que jamais en ce 6 janvier 2013 ; il ne donne pas envie de mettre le nez dehors ni même de penser à le faire. Je n’ai pas fait de sport depuis ma dernière course, le triathlon Naturman, le 7 octobre précédent. Un tendon d’Achille droit entamé par une fin de saison éprouvante m’a servi de passe-droit pour une vie de farniente. Je suis seul. La nuit semble être tombée depuis le matin même. Plusieurs semaines déjà qu’un projet un peu dingue me trotte dans la tête et voilà qu’il s’impose, évident. Quelques clics et me voilà inscrit. Date d’assaut : le 15 août 2013. Drop zone : Embrun ! Objectif : un maillot de finisher Embrunman ! Plus de retour arrière. Les dés sont jetés.
J’ai lu les récits de course des copains, j’ai expérimenté l’Ironman l’été précédent à Nice. Je sais dans quoi je m’engage, ou tout du moins je le crois. Je sais les sacrifices, je sais les renoncements, je connais la souffrance. Mais j’ai aussi goûté à l’adrénaline du jour J, à la saveur unique du mouvement perpétuel, à la beauté des moments de partage à l’entraînement avec les potes, à l’étincelle d’admiration dans les yeux de Léna, ma fillette. Et j’aime que passe sur ma vie un souffle d’autre chose.
Alors, moteur !
L’hiver s’étirera doucement. Des conditions climatiques difficiles, une envie vacillante limitent mon engagement. Je plafonne à huit heures d’entraînement par semaine. Je ne me prépare pas encore à la course, je me prépare… à me préparer ! Tôt ou tard, il faudra changer de braquet, en volume, en intensité. C’est chose faite le 15 mars, date à laquelle j’entame un coaching avec Jo. Nous partons sur une base de dix à douze heures par semaine jusqu’à l’été, pour monter jusqu’à quinze dans les deux derniers mois. Son approche est globale – entraînement micro et macro, récupération, alimentation, psycho. Elle est portée avec conviction et exprimée de manière limpide. J’adore. Tout cela va me coûter un peu d’argent, beaucoup de temps, mais j’aime l’idée d’aller au bout des choses qui en valent la peine et de vivre en grand cette grande aventure. Pour cette même raison, j’ai consulté un nutritionniste, fait des analyses assez pointues et adapté mon alimentation. Très rapidement, je fais quelques autres choix de vie qui favoriseront l’alignement des planètes le jour J : les vacances cet été se feront dans les Alpes, une semaine d’entraînement en juillet, puis quinze jours sur Embrun même, à partir de début août, en famille cette fois. S’y ajoutera la semaine de stage de préparation spécifique avec le Stade Français, programmé début mai. Côté boulot, j’ai l’avantage d’être en fin de poste, de maîtriser mon sujet et d’avoir une équipe en or. Cela laisse du temps libre. Côté Léna, elle aura droit à l’Embrunkid, programmé la veille de la grande course. Cet objectif, je le sais, nous mettra dans le même train… d’enfer ! L’Embrunman, l’Embrunkid occuperont une bonne part de nos conversations jusqu’au cœur de l’été et sûrement bien après, jusqu’à la fin du monde ! J’embarque aussi les parents qui nous rejoindront sur Embrun la semaine de la course. Ils ont bien choisi leur première ! Mais ont-ils eu le choix ? L’Embrunman est une quête égoïste qui ne se vit pas seul. Le projet prend corps.
À l’exception d’une petite blessure à la cuisse, qui me tient arrêté quinze jours en avril, et d’un gros rhume fin mai, la préparation se déroule au mieux, parsemée de trois belles courses, parce que rien ne remplace la compétition pour savoir si les points sont effectivement sur les i. Le triathlon courte distance de Fains le 2 juin, la cyclo Time Megève le 9 juin (145 kilomètres et cinq cols des Alpes) et le triathlon longue distance de Dijon le 7 juillet s’enchaînent avec leurs lots d’enseignements, de grands moments, de grands tourments.
Mes compagnons d’échappée sont aussi au taquet : Didier, Jean-Fa, Robert, Jean-Loup, JC, tous tendus vers le même objectif. Ils ont la détermination sans faille de ceux prêts à faire de grandes choses et l’enthousiasme rigolard qui les garde de se prendre au sérieux. Nous nous payons de magnifiques tranches de vie au grand air, des débats passionnés sur les chaînes glucidiques ou la vitesse de rotation des jambes en ascension, et des fous rires en cascade à se chambrer avec affection. Les petits bobos vont et viennent, mais restent de petits bobos. La semaine d’entraînement du 14 juillet dans les Alpes aux côtés de Jean-Fa, Didier et JC passe presque en souplesse malgré l’enchaînement de séances de Kosovars : trente-cinq heures d’efforts, 530 kilomètres de vélo avec 11 000 mètres de dénivelé (Izoard, Alpe d’Huez, Croix Fry, Bizane, Aravis, etc.), 55 km de course à pied et bien sûr un peu de natation pour se détendre, tout de même ! La reconnaissance du parcours vélo de l’Embrunman est pleine d’enseignements aussi, même si nous ratons la fameuse côte de Pallon !
J’arrive à Embrun début août, « fort dans ma tête et solide dans mon corps » écrirait un reporter de l’Équipe. Je m’envoie une dernière grosse semaine d’entraînement sur place. Puis arrive « l’affûtage » : une petite nat {2} par-ci, un petit footing par-là, quelques tours de roue faits sans y penser. J’ai parcouru le plan d’eau en long, large et travers, ainsi que le parcours du marathon à pied et à vélo. Léna a fait le 14 août un Embrunkid magnifique et inspirant, terminant 7e dans sa catégorie 8/9 ans. Mon pouls au réveil bat à 38 contre 44 en temps normal et j’affiche depuis quelques semaines 72 kg sur la balance contre 75 à 76 au cœur de l’hiver. Mon matériel a été vérifié, revérifié et sur-vérifié par tous les vélocistes de France. J’ai écouté religieusement le briefing d’avant course de Jo, clair comme l’eau du lac de Serre-Ponçon. J’envisage 15 heures comme temps pivot, mais je me sens capable d’approcher les 14. L’essentiel sera toutefois de finir ; ici plus qu’ailleurs, c’est le maillot de finisher qui compte ! Je suis PRÊT !
* * *
15 août 2013, 4 h 15 du matin, le réveil sonne. Surprise, j’ai bien dormi. Je me sens reposé, serein. Tout le contraire de Nice, un an auparavant. Je suis un peu inquiet, mais avant tout ultra concentré. Léna, dans le lit d’à côté, s’est réveillée bien sûr à la première sonnerie, surexcitée. Mes affaires sont prêtes depuis la veille ; je n’ai plus qu’à enfiler ma trifonction {3} , remplir les gourdes, récupérer au frigo du réfectoire du centre de vacances Chadenas le petit ramequin de pâtes préparé pour le sommet de l’Izoard et avaler lentement mon Gatosport.
L’aire de départ respire le calme et la concentration. Les mines sont fermées et les quelques sourires sentent un peu le moisi ! Il fait nuit noire, même si tout au fond, à l’autre extrémité du lac, le ciel semble moins sombre. Les réverbères diffusent une lumière pâlotte, inquiétante, qui sied aux circonstances. Je retrouve Jean-Loup puis Jean-Fa et JC pour de brèves accolades. L’heure n’est pas aux effusions. J’ai une pensée pour Didier et Robert qui auraient dû être avec nous. Fait chier quand même ! Mais bon, c’est aussi ça la course, être là le jour J ; c’est moins facile qu’on ne le croit. Je dépose mon sac ravito {4} que je récupérerai là-haut à l’Izoard et dans lequel j’ai glissé deux grands bidons pleins de boisson énergétique, 200 g de pâtes assaisonnées d’une cuillère d’huile d’olive et quelques friandises pas choisies pour leur goût. Mon intestin, bon prince, me pousse aux toilettes et choisit de se vider. De l’avantage d’être émotif… Un souci de moins pour la course ! Il fait un peu frais, mais nous savons que la journée sera chaude, 28 degrés à l’ombre prévus l’après-midi. En attendant, il n’est pas désagréable d’enfiler la combinaison. La température de l’eau est annoncée à 21,4 degrés, parfaite. Nous sommes 1 430 partants ; ça va swinguer sur les deux premiers virages, car les trajectoires sont serrées ! Je m’y suis préparé. Un peu d’échauffement balistique, puis Jean-Loup et moi nous glissons vers le sas de départ, en milieu de peloton. 5 h 50, départ des filles. 6 heures pile, nouveau coup de feu, la testostérone s’ébroue, c’est parti pour les mecs, le trentième Embrunman est lancé, un gars qui me ressemble fait partie de la meute !
Je déclenche mon chrono. Entraîné par la masse, je trottine vers l’eau noire, lisse, intimidante. Très vite, violée par les premiers pingouins, elle n’est plus qu’une écume en colère. J’y entre sans déplaisir et plonge dans la mêlée ! C’est serré ! Vraiment serré ! Bien plus qu’à Nice l’an passé, même en faisant l’extérieur. Il me faudra quatre cents mètres et deux bouées pour me mettre à nager correctement. Je réussis à rester calme et, dès que je peux tourner les bras, le plaisir monte à bord. Top ! Tout au fond du plan d’eau, surprise : une seconde bouée a été ajoutée. Elle ne figurait pas sur le plan de course et n’était pas posée la veille ! C’est aussi ça, Embrun : beaucoup de gentillesse, un poil d’amateurisme ! Le jour se lève peu à peu sur les montagnes autour, c’est beau, c’est euphorisant. Je nage lentement, mais sans effort, avec l’impression de pouvoir le faire toute la journée si nécessaire. Chouette illusion. Fin de la seconde boucle, sortie de l’eau en 1 h 21. Ce n’est pas brillant, mais assez en phase avec mon niveau de natation. Me voilà 1 065 e , le sourire aux lèvres, frais comme un gardon. C’est le principal.
Pour la forme, parce que c’est une course quand même, je me hâte à la transition ou plutôt je crois le faire. Comme d’habitude, le chrono indiquera qu’au contraire j’ai enfilé des perles ! J’en sors après sept minutes et me demanderai après coup comment Zamora, futur vainqueur de l’épreuve, a pu n’y passer qu’une minute trente !! Peu importe, j’avale une dernière bouchée de Gatosport et m’élance à vélo !
Le parcours vélo est LE morceau de choix, celui qui fait de l’Embrunman une course mythique : 188 kilomètres, 4 000 mètres de dénivelé positif, l’Izoard posé en son milieu – 14 kilomètres d’ascension, souvent à 8 ou 9 % –, et peu d’instants de répit entre montées en prise continue et descentes techniques. Et pour saler la sauce, la première grosse difficulté se pointe au kilomètre… 0 – 5 kilomètres à 6/7 % vers Puy-Sanières – et la dernière au kilomètre… 180 – la fameuse côte de Chalvet, à peu près du même acabit ! Du début à la fin, l’engagement est total, physiquement, psychiquement.
Dans ces conditions, la stratégie de course élaborée par Jo tient en une formule simple : « facile quand c’est dur… et dur quand c’est facile ! » Autrement dit, on mouline dans les montées sans faire brûler les cuisses ni monter le cardio… et l’on relance ailleurs, à savoir les descentes, les plats et les faux plats, partout où l’on roule vite à énergie minime. Du coup, c’est lentement que j’attaque la montée. Ce n’est pas le cas de tous et beaucoup me dépassent. Même chose au kilomètre 35 sur les deux petites difficultés à la sortie de Savine ; idem dix bornes plus loin, dans la courte ascension vers Saint-André-d’Embrun. Au kilomètre 50, sur les balcons de la Durance, les candidats à l’exploit se raréfient et les positions se figent. Au kilomètre 60, Guillestre, nous quittons la vallée, direction l’Izoard, vingt-cinq kilomètres de faux plat plus loin. À l’aise, bien dans mon rythme, je m’allonge sur les prolongateurs et remonte le braquet. Je pédale sans effort, surveillant le cardio, presque à l’économie, et je reprends pourtant des concurrents par grappes, en déposant même certains ! Cool ! Kilomètre 83, bifurcation à gauche, début de l’ascension de l’Izoard, notre monstre du jour, qu’on attrape par le col à 2 400 mètres. Un p’tit pissou dans la nature, un premier gel énergétique dans le gosier, c’est parti ! Toujours attentif au cardio, je m’y attelle doucement. La montée est difficile, mais le développement 34x28, sollicité très vite dans son mode « tout à gauche », fait des monts et merveilles. Je grimpe presque en confort, plus souple à chaque virage d’ailleurs. Les deux derniers kilomètres, plus raides que la justice sous mes roues ambitieuses, se présentent maintenant. J’y avale sans forcer des brassées de collègues, collés sur le bitume. J’ai la main sur ma course. Sommet de l’Izoard, 1 h 19 d’ascension, kilomètre 97, 4 h 43 sur le vélo et 6 h 10 de course. Il est 12 h 10, c’est tôt, c’est bien. Surtout, je me sens bien, j’ose écrire en pleine forme ! Je récupère mon ravito, échange mes bidons, avale mes 200 grammes de pâtes, salue Jean-Loup que je viens de rejoindre – il m’a mis dix minutes en natation, le polisson ! Je me demande brièvement où en sont les deux Jean, Jean-Fa et JC. En toute logique, je devrais faire la jonction… demain à l’apéro ! Faut pas traîner ! Alors, j’enfile mon coupe-vent, mes manchettes et m’élance dans la pente, le sourire aux lèvres ! La route est large, belle, fermée à la circulation, les virages sans traîtrise et le temps magnifique. Du coup, j’attaque quand beaucoup se laissent descendre ! Grisant, à plus de 70 sur certaines portions, et diablement efficace ! En moins d’une demi-heure, me voilà à Briançon, kilomètre 117 avec une bonne vingtaine de concurrents de plus dans la besace. Top ! Direction Embrun maintenant ! C’est bon, ça, d’attaquer le retour ! Pas une once de fatigue, pas le moindre bobo, je maîtrise mon affaire. Les pièces du puzzle s’assemblent parfaitement. La montée sur Les Vigneaux, facile, est une formalité même si, comme prévu, le vent du sud s’est levé pleine face. Ma remontée au classement n’en finit plus et je me prends pour Pac-Man avalant ses pastilles ! Kilomètre 140, Pallon la terrible. Pas long, oui, mais raide ! 1,5 kilomètre à 10, 12, 14 %, en plein soleil, une rampe droite comme un i ! J’adore ! La chaîne tout à gauche, debout sur les pédales, j’assure en maîtrisant mon cardio. Je me traîne, mais savoure chaque coup de pédale tant ils me semblent faciles. Autour de moi, je vois de la souffrance, des grimaces, de la sueur. Personnellement, je ne sens que la joie d’être là et d’y être bien ! J’ai avalé mon second gel juste avant : bonne pioche !
Pallon évacuée, c’est la redescente dans la vallée. Du côté de l’aérodrome, le vent forcit, normal. Je sais qui est le plus fort de nous deux et ne vais pas au clash : tranquille, en contrôle, je choisis de négocier ! Retour de l’autre côté de la Durance maintenant, sur les fameux balcons, splendides. Il reste quarante bornes. J’avance fort, euphorique, les jambes comme des pistons de locomotive, doublant, doublant et doublant encore, m’interdisant pourtant de passer en zone rouge, car la course est encore longue et que je sais ce que j’ai à faire. Je me dis que c’est mon jour, que je suis parti pour une grosse perf et j’en souris tout seul. Aucune fatigue encore, juste le plaisir de l’effort. Génial ! Je continue à boire, à manger régulièrement, au cadencement de mon alarme, toutes les dix minutes, comme depuis le premier coup de pédale. Je le fais avec plaisir, preuve que mon système digestif est lui aussi dans le rythme. Bon signe, tout cela ! À cette allure, le retour sur Embrun est rapide et m’y voilà après 7 h 18 de course, enthousiaste à l’idée d’attaquer l’effrayante Chalvet ! Sur les conseils de Jo, j’avale mon troisième gel. L’idée à ce stade est avant tout de demeurer lucide. Approche gagnante encore, car la montée passe comme dans du beurre. Je pense au marathon, juste derrière, et bride donc mon moteur. Pourtant, même à l’économie, je reprends des concurrents par brassées sur ces cinq kilomètres de côte. Je bénis Jo et ses conseils tactiques ! Il avait vu le film, le loustic ! Le ravito du sommet est encombré de collègues arrêtés qui récupèrent tant bien que mal. Je les dépasse sans un coup de frein et me concentre sur la descente, particulièrement vicieuse. Ça tourne à droite, à gauche, serré, sur un revêtement défoncé parfois plein de gravillons, alors j’y vais mollo ! Je pense à Julien et à son soleil de l’avant-veille, ici même à l’entraînement. Pas envie de ça, pas maintenant, non ! Heureusement, c’est vite réglé et me voilà en bas. J’entre dans le parc à vélos après 7 h 59 sur la selle et 9 h 27 de course : inespéré ! Il est 15 h 30. J’ai repris 353 concurrents à vélo et fait le 642 e temps, un truc énorme pour moi. Plus fort encore, je ne ressens ni fatigue ni douleur ! J’avais, l’année passée à Nice, sur un parcours autrement plus facile et plus court, terminé dans un état d’épuisement avancé, un tendon d’Achille en vrac. Quel contraste ! Dingue ! C’est mon jour, me dis-je, c’est MA course ! La préparation a payé ! Le marathon s’annonce au mieux ! Imbécile !
Transition 2. J’y commets ma première – et, je crois, seule – erreur tactique : je refuse le massage des jambes qui m’y est proposé. On ne masse pas des pistons de locomotive, Mademoiselle ! J’y gagne cinq minutes ; j’y perds peut-être une heure… Je repars en moins de six minutes contre douze à Nice l’an dernier, toujours aussi frais, toujours aussi lucide, le sourire aux lèvres.
Les jambes démarrent au quart de tour. Je n’en attendais pas moins d’elles ! Un marathon en 4 h 30, hypothèse envisageable – 4 h 04 à Nice l’an passé sur un parcours tout plat –, m’amènerait à terminer en 14 heures, scénario impensable il y a quelques semaines ! Mais attention, il va falloir gérer. Je retiens donc les chevaux : 5 min 45/6 minutes au kilomètre et quelques secondes de pause à chaque ravito pour avaler coca et eau en alternance, et s’asperger aussi – et la tête et les jambes –, car le soleil tape bien. Et aussi m’astreindre au fameux « walk & run » pour gérer les montées, en tout cas les plus rudes. Il y a celle qui mène en ville, étroite et sinueuse, impressionnante d’emblée. Mais, peut-être plus dure, celle qui, droite comme un i, amène à Baratier, par-delà la Durance. Ce marathon est magnifique, mais tout aussi costaud avec ses 400 mètres de dénivelé positif. Selon les mots de l’ami Robert, pourtant un dur au mal : « On peut s’attendre à une boucherie » ! Alors prudence.
Kilomètre 3, tout au fond sur la digue, Léna, les parents ! Génial ! Ma fillette hurle comme une cinglée, un vrai soleil dans son tee-shirt jaune vif ! Elle court avec moi quelques mètres avant qu’un bénévole ne lui demande de se ranger. Un moment magnifique ! Je suis aux anges ! Je reviens vite à ma course cependant, concentré, à l’écoute de mon corps. J’avale un gel tous les cinq kilomètres, gorgée d’eau à l’appui, et carbure au coca pour le reste. Sur ces bases, je boucle le premier semi en 2 h 10. Pas le moindre signe de fatigue, pas le début d’une crampe, je suis bluffé. Je sais que la course commence maintenant et que le second semi sera forcément dissonant, lui, mais je ne peux pas m’empêcher d’être optimiste. Antoine, au pied de la seconde montée sur Embrun, court quelques mètres avec moi. Il me répète que je suis bien, que je fais un gros truc, que c’est génial ! Venant d’un qualifié pour la grand-messe d’Hawaï en octobre prochain, ça me fait chaud au cœur. Et bêtement, j’adhère ! Encore un peu plus loin, c’est Jo qui m’encourage. Il m’annonce que je suis sur le point de reprendre Nadège : j’ai du mal à le croire, ça serait une première ! Deuxième passage en ville, kilomètre 23, les jambes durcissent sérieux. Elles n’ont pas aimé la montée, même faite en marchant. Bon… Dans la descente vers la plaine, un kilomètre plus loin, je reprends Nadège en effet, qui marche, le visage marqué. Je m’arrête à ses côtés quelques secondes ; elle trouve la force de sourire. Je lui propose de repartir ensemble, mais elle ne le sent pas. Je continue tout seul. Trop dur ici pour faire autre chose que SA course. Kilomètre 29, Jo de nouveau, posté à la fontaine, au pied de la falaise : « T’as un bon rythme ! » me crie-t-il. « Continue comme ça ! » S’il le dit… J’ai l’impression de me traîner, pourtant, et les jambes font un mal de chien. Kilomètre 32, ravito juste avant de couper la Durance et d’attaquer la dernière montée : je m’y arrête, tente d’avaler le gel réglementaire, mais j’y renonce après un haut-le-cœur ! Il va falloir finir au coca. Jouable… mais que mes jambes sont douloureuses. Bon Dieu de bois ! Pas le début d’une crampe, pourtant, mais que ça fait MAAAL ! Le chrono du marathon marque 3 h 28. Je me sais sur le fil désormais. Je voulais de la bagarre, en voilà ! J’attaque en marchant la montée vers Baratier. Et là, mauvaise surprise : marcher s’avère pénible, tout autant que courir ! Alerte rouge ! Chaque pas me coûte un prix terrible, et le suivant plus encore et encore et encore. La fatigue, la FA-TI-GUE, me tombe sur le paletot ! Mamma mia, mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?! C’est insupportable. Ça ne ressemble à rien. Horrible ! Bon an mal an, je me traîne jusqu’à Baratier, en haut de la côte, kilomètre 35. Le chrono marathon affiche 4 heures pile. C’est gagné, devrais-je me dire, quatre kilomètres de descente à venir, suivis de trois autres plats comme la main ; du gâteau ! Mais non. Je m’arrête au ravito et m’accroche à la table comme à une bouée de sauvetage. J’avale une demi-gorgée de coca qui me donne envie de vomir. Une bénévole quitte sa chaise un instant ; je vais m’y affaler, la tête entre les mains, assommé. Après quelques minutes, un pompier vient prendre de mes nouvelles. « Ça va, ça va » parvins-je à murmurer, « Je récupère, merci ». Quelques minutes plus tard, je n’ai pas bougé d’un pouce et un second pompier revient, plus incisif : « Monsieur, venez avec nous dans le camion, qu’on vous examine ». Son ton m’alarme. Je ne dois pas être beau à voir. Je le suis docilement. Que c’est bon de s’allonger, même sur une civière ! Une fois dans le camion, j’ai droit aux examens de base qui semblent rassurer mes anges gardiens. Après quelques questions pour juger de ma lucidité, ils me donnent le feu vert ; je peux donc repartir. En ai-je vraiment envie ? C’est tellement dur… Je tergiverse, toujours allongé dans l’intérieur rassurant de ce camion de pompiers. Finir ou en finir ? Le temps passe, sûrement, mais je n’en sais trop rien. Et puis je me décide. Je m’extrais du camion et repars en marchant. J’attaque la descente au radar, un pas, et puis l’autre, et un autre derrière lui, et encore et encore, des pas de souffrance, des pas de condamné. C’est tellement dur… Et malgré la descente… Comment donc est-ce possible ? Je suis tellement déçu aussi ! Toute cette préparation pour en arriver là, se traîner comme une larve, souffrir comme un damné ! Mon Dieu… Kilomètre 39, 14 h 30 de course ; il est 20 h 30, la digue, pour la quatrième et dernière fois, déserte maintenant, déprimante. Un couple traîne encore sur le côté ; je reconnais Antho et Caroline. Nous marchons ensemble, je m’avoue à la dérive. Antho me réconforte comme il peut. Ses mots glissent sur ma détresse jusqu’à ce qu’il me dise « Mais tu voulais faire moins de 15 heures non ? Regarde, 14 h 30, là ! Tu peux encore le faire ! » Eh oui, moi qui pleure sur mon sort, j’ai simplement tout faux ! Le rêve d’une grosse perf s’est envolé, certes, mais le maillot de finisher me tend les bras, et en moins de 15 heures si je me bouge les fesses ! On ne crache pas sur un tel truc ! « T’as raison, mon pote », dis-je à Antho. Je me botte le cul et tente de courir. Étrangement, ça passe ; sans souffrance excessive en plus, à 8 ou 9 à l’heure, et même de mieux en mieux au fur et à mesure que cèdent les derniers kilomètres ! Étonnante alchimie du mental et du corps ! Au coin de l’ultime virage, dans la foule redevenue compacte, je distingue un point jaune qui s’agite à ma vue ! Léna ! Elle hurle : « ALLEZZZZZ PAPAAAA !!! ». À ses côtés bien sûr, les parents, visiblement soulagés de me récupérer. Ça faisait trop longtemps que j’avais disparu de leur écran radar ! J’attrape ma fillette au passage ; nous nous lançons main dans la main dans la dernière ligne droite, filant presque faciles sur le doux tapis bleu. Elle a préparé le dessin pour ma Mu que je lui avais commandé et nous coupons la ligne tous les deux, le dessin entre nous, tous les trois donc, plutôt, après 14 h 49 de course, ou presque d’épopée, à 20 h 49, dans le jour finissant… 722 e ! Whaou !
J’ai bouclé le marathon en 5 h 15. Malgré ma défaillance, je n’y ai perdu que… dix places ! La boucherie annoncée a bel et bien eu lieu.
2 h 45 du matin, le 16 août, je rallume la lumière. Impossible de trouver le sommeil. Mon corps s’est arrêté de rouler, de courir, de nager ; ma tête, pas tout à fait. Léna dort à poings fermés ; quant à moi, j’y renonce. Je sors sur le balcon et finis de bon appétit mon pique-nique entamé à mon retour de course. J’en profite pour consulter sur le Web les résultats finaux, ceux des copains, j’entends. Nous sommes tous finishers et je ne sais pas pour lequel de mes compagnons d’échappée j’ai le plus d’admiration : pour Jean-Fa et JC, robocops quadragénaires qui finissent dans les deux cents premiers, en moins de 13 heures pour l’un et à peine plus pour l’autre ? Pour Nadège qui, six mois après son accouchement, boucle la course en 14 h 30 – elle m’a redoublé sans le savoir, planqué que j’étais chez les pompiers ! Ou pour Jean-Loup qui, au bout de la nuit, a arraché avec les dents, en 16 h 28, son maillot de finisher ? J’ai pour tous une bouffée d’affection… et pour moi-même une bouffée de rancœur ! Je ne digère pas la trahison de mon corps. J’ai beau me dire qu’au final elle ne m’a pas coûté grand-chose – vingt, trente minutes peut-être –, que tout est bien qui finit bien, que les treize premières heures fantastiques compensent largement les deux dernières d’horreur, que seul compte in fine d’avoir franchi la ligne… Rien à faire… J’ai haï cette défaite, ce corps-à-corps perdu avec mon propre corps, cet abandon du moi…
Le 16 août au réveil le sentiment demeure, renforcé par l’absence de courbatures ! Absolument totale ! Seule une vague gêne au mollet gauche m’indique que j’ai dû faire de l’exercice la veille ! Tout le contraire du réveil douloureux de Nice, l’an passé, où je marchais à peine. C’est donc ma tête qui a cédé. Mon corps, lui, était prêt. C’est ce que Jo me dira le lendemain en débriefing. Je n’ai pas eu la résistance nerveuse pour une épreuve de cette longueur. Mon « gouverneur central » en surchauffe a fini par bugger ; écran noir ! « Je te laisse seul avec ton corps », m’a-t-il dit. « Je n’en peux plus » ! Ce ne fut pas beau à voir !
Vendredi 23 août. Je finis d’écrire ces lignes. La rancœur est passée, enfin. Il me reste l’ivresse, il me reste la fierté, celle d’être allé au bout, celle d’avoir fait le voyage. J’ai connu le très haut, j’ai connu le très bas : au fond, c’est ce que je cherchais. Je me suis senti vivant alors que la mort, depuis plusieurs semaines, rôdait autour de moi. J’ai fait un beau voyage et découvert en moi des paradis perdus et de sombres contrées peuplées d’anthropophages pressés de me faire la peau. Ils en furent pour leurs frais !
« Tu te rends compte de l’aventure de malade dans laquelle tu t’es lancé ? », m’écrivait Jo il y a quelques semaines.
Non, je ne m’en rendais pas compte !
* * *
Quelques chiffres pour les amateurs, concernant les cinq mois et demi d’entraînement spécifique Embrunman – du 1 er mars au 14 août 2013 :
300 heures d’entraînement au total, soit 12 heures par semaine en moyenne sur la période – mais avec une pointe à 16 heures par semaine sur les huit dernières semaines et deux stages d’entraînement d’une semaine à plus de 30 heures, début mai et mi-juillet.
Dont 176 heures de vélo, soit 3 690 km et 50 300 mètres de dénivelé positif.
Dont 57 heures de course à pied, soit 583 km.
Dont 49 heures de natation, soit 130 km.
Dont 16 heures de musculation, yoga et stretching.
2 – La déchirure


Automne 2009 – Bucarest

20 octobre 2009
Un mois que tu es partie. Je trouve aujourd’hui la force d’écrire ces mots. Mercredi 23 septembre, à l’aube, je t’ai emmenée à l’aéroport au lieu de te conduire à l’école…
Souffrance intolérable que ce matin-là. Tu as quatre ans et demi. Tu pars vivre à Houston, USA, à 12 000 kilomètres de moi, ma petite âme adorée, ma fille. Je sors de l’aérogare d’Otopeni, Bucarest, comme un automate ; je regagne ma voiture en titubant, les yeux noyés de larmes. Je m’assois derrière le volant, je hurle de douleur, incapable de démarrer, seul sur le parking désert, tambourinant sur le tableau de bord, incrédule, terrassé.
Un peu plus tard, la porte s’ouvre sur notre immense salon, à moitié vidé de ses meubles, aussi blafard que moi dans la pâleur du petit matin, silencieux. Les sanglots reprennent ; des râles, plutôt, que ma poitrine expulse avec peine. De ma gorge, de mon ventre, j’essaie de dégager une boule qui ne veut rien savoir. Quelques textos de ta mère m’apprennent que tu vas bien, que ce voyage pour toi n’est qu’un voyage de plus, comme si tu n’avais pas vu les larmes rouler sur les joues de tes parents. Ça me rassure et m’abat à la fois, égoïstement. Je réalise que je n’ai jamais été malheureux de ma vie. Dans mes chagrins de riche, jusqu’alors, il y avait l’espoir ; là, il n’y a rien que la certitude d’une perte irrémédiable, non pas de toi – tu seras toujours avec moi –, mais de la vie avec toi, du miracle quotidien de ton sourire solaire, de ta présence impérieuse et douce, du rappel continu d’une raison supérieure de vivre et d’être heureux. Le chagrin enfin reflue, à bout de force, me laissant sonné, creux, étonné que la vie continue ; il faut se raser, se doucher, se cravater, rejoindre le bureau où la routine va faire des miracles. Elle va m’entraîner ailleurs, d’un sujet à l’autre, d’une personne à l’autre, un souci chassant le précédent. Provisoirement, tu disparais ; bénédiction. Et cette journée passera, sans que personne ne se doute que je marche au bord de l’abîme, moi-même l’oubliant, la plupart du temps. Et les journées suivantes passeront ; stupéfiante continuité de l’existence qui se poursuit quand tout devrait s’effondrer. Et je parviendrai à rire, à impulser, à décider, à m’intéresser à toutes sortes de choses, à séduire, à faire l’amour alors que je ne dors plus, alors que je sanglote parfois seul dans mon lit immense, alors que mon souffle se raccourcit jusqu’à l’asphyxie quand la réalité tout à coup me saute à la gorge. Je n’arrive pas à être malheureux, je ne suis pas doué pour le malheur. Mais j’avance amputé, orphelin de ma propre fille, toujours moi-même, mais voilé, obscurci.
5 novembre 2009
Je reviens de Houston, voyage si attendu, tellement craint, un voyage à la rencontre de ma propre fille et de sa nouvelle vie… sans moi. Allions-nous réussir à nous réinventer ? Comment ai-je pu en douter ? Cette semaine m’a sauvé. Le temps n’existe pas à 4 ans ; aujourd’hui est hier, et hier est demain. Tu m’as réinstallé dans ta vie, fillette, dans ton cœur, comme une évidence, comme hier, comme demain sans doute. Tu m’as ôté ainsi un fardeau insupportable. La partie n’est pas gagnée, non, mais je sais désormais qu’elle peut l’être ; ça fait toute la différence. Je recommence petit à petit à dormir, la plupart du temps ; mes crises de larmes s’espacent. Le manque est là, profond, mais apprivoisé… la plupart du temps…
Ta mère aussi me manque, j’ai peine à l’écrire, presque honteux de ma faiblesse. Vous avez l’une comme l’autre une présence hors du commun, une capacité féroce à envahir l’espace et le temps. Mes week-ends sont longs, les après-midi surtout qui s’étirent, interminables, qu’une partie de tennis ou des longueurs de piscine parviennent à peine à meubler. Les soirées se vivent mieux, peuplées d’amis, noyées d’alcool, assourdies de musique écoutée trop forte, pleines de filles choisies trop jeunes. La tristesse favorise l’euphorie, tu le verras un jour, et j’ai vécu depuis quelques semaines des nuits mémorables d’oubli de soi, de tendresse, de légèreté et d’illusoire puissance. On ne peut pas perdre sur tous les tableaux.
22 novembre 2009
Soleil et température exceptionnels sur Bucarest aujourd’hui. Rien de tel qu’un peu de douceur chapardée hors saison pour vous mettre le moral à l’endroit. Malgré l’alcool et le manque de sommeil de la folle nuit d’hier au Silver Church, fabuleux footing ce matin, une heure cinq d’effort souple, bien calé dans la foulée de Benoît ; Lac Herastrau, Arc de Triomphe, Piata Victoriei et retour. Ma foulée me semblait légère ; mon souffle, inépuisable. Un grand moment, plus serein que celui de la nuit dernière, mais tout aussi intense.
24 novembre 2009
Tu es tombée de vélo hier, dans le fossé en plus, le nez dans la boue, paraît-il ! Quelle histoire… que tu voulais me raconter au téléphone tout à l’heure. Malheureusement, collé en réunion, je n’ai pas pu te prendre en ligne. Voilà ce qu’est ma vie sans toi : passer à côté de ces petits riens qui sont tes grands touts. Ne pas avoir été là hier pour te réconforter, ne pas être là ce soir pour en rigoler…
27 novembre 2009
Ça y est, je rentre en France, j’en ai eu la confirmation dans l’après-midi. Nouveau job à Paris dès janvier. Nouvelle vie. La page se tourne. Cette bonne nouvelle a aussi sa part d’ombre. Parce que quitter Bucarest, c’est te quitter un peu, quitter le seul espace ou presque d’un quotidien avec toi. Parce que retourner à Paris, c’est aussi revenir en arrière, repartir de la case départ, littéralement, seul de nouveau avec une vie à reconstruire.
Le temps va s’accélérer ici. Quatre semaines seulement avant le départ, qui vont passer en un éclair, juste avant que nous nous retrouvions à Paris le 19 décembre au matin pour une semaine de vacances. Je vais me nourrir de cette effervescence, y puiser des joies introuvables, sans lendemain bien sûr, mais joies tout de même qui maintiendront la souffrance à distance. Un départ vous rend toujours désirable ; certaines vont préférer le remords au regret et choisiront de me donner un peu d’elles-mêmes. Je prendrai ce peu comme je prends tout ce qui passe depuis deux mois. Beaucoup de peu ne fait jamais grand-chose, mais fait toujours un petit peu plus que rien. Chaque goutte de ce rien me fait vivre tout en me laissant assoiffé. Ces lignes, elles, m’apaisent.
Il est presque 21 heures, j’achève ces lignes. Je vais te laisser, enfiler ma jolie chemise bleue achetée ensemble au Banana Republic d’Ocean Drive, Miami, le mois dernier et me transformer en autre chose. Je vais boire un peu trop, sourire beaucoup. T’oublier, fillette, c’est sûr, serrer peut-être contre moi une autre âme un peu perdue, me dire que la vie est belle et que l’on peut en profiter, même blessé à mort, même sans toi.
10 décembre 2009
Je rentre d’un dîner avec Serge et Claude à la Barka Safran, notre dernier dîner tous les trois à Bucarest puisque Serge rentre demain à Londres. Notre dernier dîner avant longtemps, peut-être, tant le destin qui a eu la clémence de nous réunir ici ces quatre dernières années pourrait bientôt nous envoyer chacun aux quatre coins du monde. Qu’est-ce qu’on a pu se marrer ce soir, à en pleurer ! Il y a avec ces amis d’enfance une alchimie qu’on ne retrouve pas avec d’autres rencontrés sur le tard. Sans doute au fond, à leur contact, redevient-on l’enfant qu’on a été. J’espère, fillette, que ta vie de déracinée t’offrira ce privilège rare d’amitiés si précieuses.
Je te souhaite des amitiés, je te souhaite des passions. J’ai fait hier mon dernier match de foot ici, mon « jubilé », comme l’ont appelé les jeunes cons qui depuis dix-huit mois tolèrent dans leur équipe ma vivacité enrobée et ma technique intermittente. Il faisait froid, 4 degrés peut-être, sous la pluie et le vent. Et pourtant, à la seconde du coup d’envoi, je n’étais plus moi-même, j’avais 15 ans, je gambadais sur le pré, sans rien d’autre en tête que de maîtriser cette balle ronde, d’encourager mes partenaires, de chambrer mes adversaires, de courir, courir et encore courir de longueur en largeur. Le foot est ma madeleine de Proust ; je croque dans le ballon et reviens trente ans en arrière. C’est mon élixir de jeunesse, alors même que les lendemains de match je dois rendre à mon corps des comptes chaque année plus lourds. J’espère que tu trouveras dans ta vie quelque chose qui te fera vibrer, même d’aussi banal que le foot, à condition que ça t’appartienne et te définisse. En attendant, nous avons perdu, mais j’ai marqué l’ultime but, « le dernier but vainqueur » comme on dit à la récré, et j’ai hurlé comme un calu {5} !
Bonne nuit, ma petite fille adorée que j’aimerais tant aller voir dormir maintenant. J’aimais aller parfois te voir pendant ton sommeil et te murmurer à l’oreille des mots gentils. Parfois ils te faisaient grogner, te rouler en boule, parfois ils atteignaient ta conscience embrumée et tu me murmurais dans un souffle : « Oui papa, moi aussi papa ». Je t’aime si fort…
14 décembre 2009
Tu me manques tant ce soir, fillette… Notre vie d’avant me manque tant ce soir… Je laisse rouler de grosses larmes sur mes joues. Elles tombent dans mon cou, lourdes, tièdes, douloureuses tandis que je tape ces lignes. J’aimais tant te voir pleurer, parfois, et c’est moi maintenant qui te pleure. J’aimais tes chagrins authentiques, ceux de tes grosses frayeurs, d’une chute, d’une toux infernale qui t’empêchait de dormir. Je te revois dans l’embrasure de la porte en plein milieu de la nuit, le visage défait, gémir entre deux sanglots : « Je tousse, papaaaa, je tousse… ». L’irritation d’être réveillé au milieu de la nuit laissait vite la place à un irrésistible élan de compassion. Et je me levais, bricolais un remède de fortune, lourdement sucré au miel, acidulé de citron, que ta détresse ne t’empêchait pas d’apprécier : « C’est bon, papaaaa, c’est bon », murmurais-tu d’une voix cassée. Qu’il est bon d’être indispensable pour quelqu’un que l’on aime ; qu’il est douloureux de s’apercevoir qu’il n’en est rien…
16 décembre 2009
Mon dernier déjeuner avec Claude, hier, m’a ému. Encore une fois, il était au bord de la syncope, usé jusqu’à la corde par son invraisemblable quête de lui-même que révèle sa suractivité. J’ai eu un instant l’image terrible que je pouvais le perdre du jour au lendemain ; une banale attaque, la quarantaine débutante, comme on le lit régulièrement sans y prêter attention. Effrayant. Nous avons mis ensemble des mots sur notre expérience roumaine, commencée au même moment, presque au jour près. Nous n’avons pas été heureux ici, ni l’un ni l’autre, non, mais nous avons vécu ici, vraiment, intensément. Et si finalement c’était ça qui comptait ? Faire des choses, découvrir, se mettre en danger pour explorer quelques-unes des infinies possibilités de l’existence, même les douloureuses. Et si cela comptait plus que le bonheur ou tout du moins son impossible quête ? À moins qu’il ne s’agisse là de la morale de l’échec… Je te laisse juge.
18 décembre 2009
Me voilà dans l’avion pour Paris, chargé comme un âne, épuisé après quatre heures de retard dont les effets s’ajoutent aux quatre heures de sommeil incertain de la nuit dernière et à l’émotion du départ de Roumanie, cette fois-ci bien réel.