Double absurde et autres nouvelles
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Description

Imaginez que Jacques le Fataliste croise tristram Shandy, que Tartarin de Tarascon se prenne d'amitié pour Sancho panza, que Lafcadio organise l'évasion de Meursault, échappant ainsi au contrôle des écrivains qui leur ont insufflé la vie?ŠLes dix nouvelles de ce recueil sont autant de mondes imaginaires où les célébrités romanesques se rencontrent, vivent des histoires en dehors de leurs oeuvres respectives ou dialoguent avec leurs créateurs...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2011
Nombre de lectures 23
EAN13 9782296472525
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0124€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, Paris, 2011

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Double absurde et autres nouvelles
Cécile Avouac


Double absurde et autres
nouvelles


nouvelles


L’Harmattan
Première partie : rencontres romanesques
I Double absurde
I l y a plus d’un siècle, dans ces contrées arides de Sicile boucanées par le soleil, il existait une geôle si redoutable que sa réputation seule expédiait bon nombre de ladri dans le droit chemin. Son édifice se dressait au pinacle des rochers de la Caltanisseta, à une hauteur vertigineuse qui dissuadait les forçats de toute tentative d’évasion. L’intérieur du bagne était un boyau opaque, cyanosé de moisissures, que criblaient de minuscules alvéoles. Les bagnards survivaient dans ces cellules crasseuses, étendus sur des lattes grouillantes de larves écœurantes. Ils mangeaient la pâture qu’on leur jetait à même le sol, à quelques pas seulement des latrines. Et le soir venu, lorsque poignait la quiétude du sommeil, il leur fallait encore subir le tapage incessant d’indésirables coléoptères qui chargeaient l’air de leurs ronflements d’élytres. C’est dans ce cloaque affreux qu’était incarcéré le célèbre Lafcadio Wluiki, coupable d’un meurtre d’autant plus infâme qu’il était sans mobile.
Ce scélérat, par simple jeu, avait défenestré un homme en le poussant d’un train en marche. La victime – un dénommé Fleurissoire – s’était écrasée au fond d’un gouffre. Par un concours de circonstances, Lafcadio fut pourtant lavé de tout soupçon ; la police arrêta le mauvais malfaiteur. S’il avait finalement échoué dans le terrible cachot sicilien, c’est qu’il n’avait cessé d’œuvrer à l’encontre de son salut.
En effet, alors même que l’impunité lui souriait, Lafcadio avait trouvé le moyen d’agacer les faveurs du destin. Car c’était bien là le vice suprême de ce farceur : par-dessus tout, il aimait miser son existence. Comme il oscillait entre se dénoncer aux autorités par défi ou couler des jours tranquilles avec la séduisante Geneviève de Baraglioul, il avait joué sa décision à pile ou face. La pièce avait désigné le bagne. Ne pouvant résister à jouxter le hasard d’un pied de nez, le jeune homme s’était donc livré à la justice.
Aux prémices du procès, l’aveu de Lafcadio – qui avait été interprété à tort par la Cour comme un acte de piété déférente aux lois – ainsi que la magistrale plaidoirie de son avocat, le talentueux maître Defouqueblize, lui avaient valu l’indulgence des juges. Mais, poursuivant sa stupide gageure, Lafcadio avait clamé à tue-tête qu’il n’éprouvait aucun remords. Proche de la délivrance, il avait ajouté qu’il ne craignait pas plus la justice des hommes que celle de Dieu. Par la virulence de cet affront blasphématoire, qui profanait simultanément l’intangible balancier de la justice et la loi divine, Lafcadio s’était attiré les foudres du Tribunal. La complaisance de l’assemblée s’était aussitôt évanouie.
Toutefois, par excès de vice, les jurés n’avaient pas voué Lafcadio à la potence, qui était le sort traditionnellement réservé aux criminels. À la place, ils l’avaient condamné à l’enfermement à perpétuité, en prenant soin d’ajouter une condition malicieuse au verdict : si Lafcadio finissait par éprouver les remords devant naturellement découler de ses actes, sa peine serait annulée et la justice ferait de lui un homme libre.
Un si était une occasion trop belle pour un joueur invétéré. Le lendemain du procès, dans sa cellule de détention, Lafcadio avait misé et perdu sa liberté au poker. Il dut jurer devant témoins de ne jamais regretter son crime.


Dès son arrivée au pénitencier, bon nombre de prisonniers eurent vent des conditions particulières dont avait bénéficié Lafcadio. Certains d’entre eux manifestèrent subitement un excès de repentir pour leurs fautes, pensant ainsi pouvoir s’extirper du trou. Ils n’obtinrent rien d’autre qu’une cuisante volée de coups de matraque. Lafcadio était haï car il dédaignait la liberté que tous convoitaient et s’obstinait à ne pas user de ce privilège pourtant à la portée d’un simple remords, même factice. Ses compagnons de cellule, animés d’une jalousie féroce, prirent l’habitude de le molester à la moindre occasion, tant et si bien que les vigiles jugèrent bon d’isoler le jeune homme pour épargner sa vie.
Pour autant, les manifestations d’hostilité témoignées à Lafcadio n’étaient pas complètement unanimes. Il s’attira la sympathie d’un maton un peu plus âgé que lui, surnommé Grillo. Outre son moralisme des plus élevés, Grillo était un catéchumène accompli, dévot jusqu’au fond des entrailles. Son existence était entièrement tournée vers les détenus, qu’il entendait convertir à tout prix. Aussi Lafcadio représentait-il un sujet à endoctriner de premier choix. S’il faisait pénitence, la liberté lui serait rendue : preuve serait enfin faite que la résipiscence pouvait allouer davantage qu’une vague promesse de rédemption outre-tombe. Quelle puissante affirmation de la clémence divine ! C’était sans compter avec la philosophie du jeu du prisonnier, qui n’avait foi qu’en son attachement au hasard.


En dépit des conseils dispensés par son ami Grillo, plus de trente années s’écoulèrent sans que Lafcadio eût battu sa coulpe. Fidèle à son gage, il conserva en toutes circonstances son impassibilité d’apostat. Lorsqu’il atteignit l’âge de cinquante-huit ans, son déclin était déjà extrême. Ravagé par la détention, il ressemblait à un octogénaire. Ses membres de phtisique s’étaient vidés de leur substance ; sur sa peau parcheminée, le temps avait creusé son lit.
Grillo avait lui aussi pris de l’âge, bien que le ruisseau des années se fût écoulé paisiblement sur son visage, altérant à peine sa physionomie juvénile. En outre, sa position s’était considérablement améliorée puisqu’il venait d’être nommé directeur de la prison. À la faveur des mouvements d’éradication de la pègre dans les campagnes du Mezzogiorno, la prison ne désemplissait plus, assurant la prospérité du dirigeant fraîchement promu.
Or Grillo n’avait pas oublié son protégé. Dès sa prise de fonction, sa croisade eut pour point de mire Lafcadio et il usa de tous les moyens en son pouvoir pour animer le sentiment de culpabilité du criminel. Il fit intervenir une pléthore d’aumôniers, qui exposèrent au séquestré d’affreux tableaux de géhennes, décrivant les tortures des damnés qui brûlaient dans des étangs de feu pour avoir dédaigné le pardon divin. Les menaces des ecclésiastiques n’effrayèrent nullement Lafcadio.
Il vint alors à l’esprit de Grillo une autre manœuvre pour émouvoir l’âme de l’incorrigible athée. Le directeur crut pouvoir se féliciter d’avance tant son idée lui paraissait judicieuse. Convaincu que l’atrocité des actes de Lafcadio ne lui serait révélée que s’il était forcé d’observer les noirceurs de son âme, il eut l’idée de le confronter à un double ; un meurtrier qui aurait commis un crime identique au sien. Il y avait bien ce détenu dont les journaux faisaient gorge chaude, qui à l’instar de Lafcadio avait tué un homme sans le moindre mobile, mais il était incarcéré à Alger, à des kilomètres de là. Il en aurait fallu davantage pour décourager l’homme de foi. En usant de persévérance, Grillo réussit à convaincre les hautes instances de transférer le prisonnier.
Quelques semaines plus tard, un nouveau bagnard débarqua dans le cachot sicilien. Tous ceux qui croisèrent son chemin, qu’ils fussent prisonniers ou vigiles, ressentirent de la répulsion à son égard. Le sentiment qu’inspirait le prisonnier ne s’expliquait pourtant pas au premier abord ; il ne pouvait venir ni de son aspect ni de son attitude. C’était un homme transparent : un physique banal, un âge qui pouvait se situer entre trente et trente-cinq ans, une personnalité discrète, presque effacée. Il semblait si inoffensif que s’il ne s’était trouvé dans ce bagne, personne n’aurait pu croire qu’il s’agissait d’un meurtrier. Il se renfermait à tel point sur lui-même, son introversion était si extrême, qu’il paraissait ne plus faire partie du monde. L’antipathie qu’il suscitait provenait justement de cet isolement qu’il semblait rechercher et qui le séparait irrévocablement des autres, tout en lui conférant une indéniable supériorité sur eux. Le plus révoltant était qu’il semblait se satisfaire pleinement de sa condition ou plutôt y être totalement indifférent, comme si la séquestration et le châtiment étaient ce qu’il avait attendu toute sa vie.
Le détenu fut aussitôt conduit à la cellule de Lafcadio. Une fois entré, il se terra dans un recoin pour n’en plus bouger et tomba dans une rêverie qui le captiva tout entier.
Au début, Lafcadio vit d’un mauvais œil cette intrusion, qui perturbait une solitude à laquelle il s’était accoutumé. Mais au fil des jours, le mutisme obstiné de son compagnon de cellule finit par lui peser. Un jour, n’y tenant plus, il se décida à engager la conversation :
Straniero ! Come ti chiami ? {1}
Je ne comprends pas votre langue, répondit l’autre.
Ce n’est pas grave, je connais le français, reprit Lafcadio. J’ai vécu à Paris il y a des années. Je t’ai demandé ton nom.
Meursault, articula le détenu d’une voix mécanique, comme si prononcer ce mot lui coûtait un effort surhumain.
Un nom ne suffisait pas à tarir la curiosité de Lafcadio. Il continua son interrogatoire :
Alors. Pourquoi tu en es, toi ?
Que voulez-vous dire ? s’étonna Meursault.
Pour qu’ils t’aient amené dans le pire cachot d’Italie c’est que tu as dû agacer la justice, hein ?
J’ignore pourquoi j’ai été transféré ici, répondit placidement Meursault. J’étais dans une prison à Alger, avant.
Alger ! s’écria Lafcadio. Pourquoi feraient-ils venir un détenu d’Alger ? Il n’y a que des mafieux ici.
Il se mit à réfléchir un instant.
Je pressens un vilain tour de Grillo.
Qui ? demanda Meursault.
Peu importe. Raconte-moi plutôt ce que tu as fait pour en arriver là.
J’ai tué un homme.
Pour quel motif ?
Je l’ignore. C’était une journée torride, voyez-vous. Le soleil m’aveuglait ; je ne sais plus pourquoi j’avais ce revolver entre les mains. J’ai tiré quatre balles. Il est mort à la première.
Lafcadio écarquilla les yeux et scruta l’étranger avec un intérêt qu’il n’avait jamais témoigné pour personne.
Mais si je comprends bien, tu as tué cet homme… par hasard ?
Si vous voulez, oui. Mais je crois plutôt que c’était à cause du soleil.
La rencontre entre Meursault et Lafcadio n’eut pas l’effet escompté par Grillo. Les deux prisonniers s’examinèrent bel et bien dans le miroir que chacun tendait à l’autre. Mais au lieu d’être horrifiés par le reflet qu’ils se renvoyaient, leurs ressemblances établirent un attrait mutuel entre eux. Leurs idéologies, si elles ne s’accordaient pas toujours, s’enrichissaient de nouvelles perspectives lorsqu’ils confrontaient leurs points de vue. Le lien qui se tissa progressivement entre les deux hommes devint le socle d’une solide amitié.
Un événement devait pourtant les séparer. Meursault, moins chanceux que son camarade, avait été condamné à mort. L’échéance de son exécution approchait. Lafcadio, qui trouvait l’incarcération nettement plus tolérable depuis l’arrivée de son ami, ne se résignait pas à l’idée de le perdre. Les bagnards avaient bien pensé s’évader, mais la configuration des lieux et la présence de vigiles qui effectuaient des rondes en permanence interdisaient toute fuite. Alors que Lafcadio cherchait désespérément un moyen de tirer Meursault d’affaire, il se souvint du verdict de son propre procès. La liberté ne lui avait-elle pas été promise en échange d’un simple repentir ? Bien que sa parole ait été scellée par une dette de jeu, Lafcadio vit dans ce marché la seule chance de sauver son ami : il n’hésita plus.
Dès le lendemain, Lafcadio fit appeler Grillo en urgence. Le directeur s’empressa d’accéder à la demande de son ami et accourut à sa cellule.
Mon cher Grillo, bafouilla le prisonnier avec une intonation veule, comme j’ai été dans l’erreur ! Ma torture est telle que ne peux davantage la dissimuler à ta clairvoyance. Je regrette mon meurtre. L’ignominie de mes actions me hante jours et nuits. À l’orée du trépas, je crains plus que tout le jugement dernier. Je suis prêt à recevoir le contrapasso que je mérite ; tu peux me laminer de tes fouets les plus cuisants, ils seront moins douloureux que les lames de feu qui dévorent mon âme de mécréant.
Ce disant, il s’arrachait les cheveux, enfouissait son visage entre ses mains, se tordait dans tous les sens, se frappait le crâne contre les murs… Grillo, confondu de ravissement devant le spectacle du repentant, tenait enfin son moment de grâce.
Lafcadio, après toutes ces années, tu reviens à la raison ! Je constate que ton repentir est sincère. Ne t’en fais pas, je suis persuadé que tout ce temps passé dans ce misérable cachot – Carcere duro ! – a suffi à expier ton crime, que l’on peut maintenant qualifier d’erreur de jeunesse. Je te rendrai la liberté qui t’a été promise, dès ce soir. Puisses-tu trouver la paix et le repos de l’âme !
Grillo se retira en se frottant les mains. Quelques heures plus tard, un carabinier se présenta devant la cellule de Lafcadio et Meursault. Il glissa lentement la clef dans la serrure de la geôle et l’ouvrit en faisant signe à l’affranchi de le suivre. Celui-ci se leva, mais au moment d’atteindre la grille, il s’effondra sur le sol, foudroyé par une crise convulsive. Le soldat se précipita vers le corps décharné qui s’agitait dans tous les sens. Tandis qu’il s’évertuait à maintenir Lafcadio au sol pour éviter qu’il ne se blesse, une douleur assourdissante se propagea du milieu de sa nuque jusqu’à son cou. Meursault s’était approché sournoisement du carabinier et lui avait saisi la gorge sans lui laisser le loisir de se défendre. Il avait refermé sur lui l’étau de ses doigts, comprimant ses carotides, bloquant sa respiration, étouffant ses cris.
Or la victime n’entendait pas mourir si facilement et l’agresseur commençait à perdre patience. Lafcadio, dont les convulsions n’avaient été qu’un simulacre, se leva d’un bond. Il appliqua une main devant la bouche du carabinier, enserrant ses narines frémissantes entre la pulpe de son pouce et de son index. Meursault et Lafcadio resserrèrent leur étreinte jusqu’à ce que l’homme, le visage et le cou congestionnés par une double meurtrissure, cesse de se débattre.
Sans perdre un instant, Meursault déshabilla le carabinier et échangea ses vêtements avec les siens. En enfilant le veston, il trouva un revolver dans la poche intérieure ; il hésita quelques secondes avant de glisser l’arme dans son ceinturon. Il étendit ensuite le cadavre sur son grabat en prenant soin de lui cacher le visage pour qu’on ne puisse pas le reconnaître, subterfuge qui devait permettre aux évadés de gagner du temps. Grâce à son déguisement, Meursault passa totalement inaperçu. Les autres geôliers ne virent en lui qu’un garde dépêché pour escorter Lafcadio. L’évasion se déroula avec une facilité déconcertante.
Au moment où les complices franchirent l’ultime frontière qui les séparait du monde extérieur, Lafcadio se figea sur place, médusé par le panorama qui se déployait sous ses yeux. Devant lui, le camaïeu malachite des collines s’étalait vers l’infini, aussi vaste qu’un océan verdoyant. Au lointain, dressé sur la ligne d’horizon, il pouvait distinguer le point culminant de l’Etna, dont la coupole de givre flottait sur des vapeurs de nuages, telle une île ancrée dans les profondeurs d’un rêve. En contrebas de la falaise, entrecoupée par des placards mauves d’asphodèles, des rizières de vignes se lovaient au creux de la vallée. Elles emplissaient l’air tiède du crépuscule de leur cépage enivrant ; l’arôme des raisins étuvés piquait doucereusement les narines de Lafcadio.
Près de quarante ans avaient séparé le prisonnier de cette terre, qu’il pensait ne jamais revoir. Face à ces merveilles, que valaient l’insoumission aux lois morales et célestes, l’absolue négation des contraintes et des servitudes ? Se pouvait-il que sa recherche de l’acte libre ait pu le tromper au point de lui faire renoncer à sa véritable liberté, cette liberté infusée par ses sens qui se répandait à nouveau dans son corps flétri pour lui permettre de voir, sentir, goûter le monde ? C’était comme si, après avoir été frappé d’agueusie, il recouvrait la saveur perdue de l’existence.
Meursault ne laissa pas à son ami le loisir de s’extasier plus longuement. Il l’agrippa par les épaules et le secoua pour le tirer de sa contemplation.
Allons, pas de temps à perdre Cadio ! Ils ne tarderont pas à remarquer notre duperie.


Étant donné qu’ils avaient quitté la geôle après le couvre-feu, Lafcadio et Meursault estimèrent que la mort du carabinier ne serait découverte que le lendemain, aux aurores. Ils décidèrent de prendre le plus d’avance possible, avant que les armadas vengeresses ne se lancent à leur poursuite. Ils s’engouffrèrent donc dans le maquis et marchèrent sans s’interrompre jusqu’à la tombée de la nuit.
Bientôt, l’obscurité les enveloppa entièrement, si bien qu’ils pouvaient à peine distinguer leurs ombres, noyées dans un décor d’ébène. Dans cette pesanteur noire et brûlante qui confondait le paysage en une masse indistincte, la piste était devenue invisible. Lafcadio et Meursault jugèrent plus sage de s’arrêter pour la nuit. Ils trouvèrent refuge dans une grotte creusée à flanc de colline, assez profonde pour les accueillir. Comme ils se trouvaient à l’abri dans cette caverne, ils décidèrent de s’y installer jusqu’à ce que cessent les battues des carabiniers. Ils ramassèrent du bois et du feuillage pour faire un feu. Puis, rompus par leur marche incessante, ils s’allongèrent et tâchèrent de dormir.
Le sommeil, cependant, tardait ; aussi les camarades entamèrent-ils une discussion, pour tuer le temps.
Cadio, demanda Meursault, il y a quand même un détail que je ne m’explique pas. Cet homme que tu as poussé d’un train quand tu avais, quoi, dix-neuf ans ? Tu affirmes l’avoir tué contre ton gré, dicté seulement par le hasard. Pourtant, il a bien fallu que l’acte résulte de ta volonté !
En réalité, répondit Lafcadio, j’aurais tout aussi bien pu ne pas le tuer. Ce n’est pas moi qui ai pris la décision. C’est le jeu.
De quel jeu parles-tu ?
Eh bien, je m’étais dit la chose suivante : je ne pousserais le bonhomme que si j’apercevais un feu depuis le compartiment du train avant de finir de compter jusqu’à douze. J’ai également joué mon propre destin à pile ou face. Face : j’ai dû me livrer à la police. Pareil pour le procès. Pile, et j’ai tout mis en œuvre pour le perdre. Ma vie entière n’est qu’un jeu. Un jeu absurde, tu ne crois pas ?
Pourtant, rétorqua Meursault, tu n’as pas joué lorsque tu m’as aidé à tuer ce garde tout à l’heure. Notre plan était froidement calculé, le meurtre du carabinier était prémédité : je ne vois aucun ressort du hasard là-dedans.
Les propos de son ami semblèrent irriter Lafcadio, qui s’absorba dans ses pensées. Il resta silencieux un moment, avant de lui répondre.
Je l’admets, j’ai dérogé à mes principes… Pour te sauver la mise. Pour autant, je ne suis pas certain que le jeu soit fini, dit-il en fixant la ceinture de Meursault de laquelle dépassait le revolver volé au carabinier. Que dirais-tu d’une partie de roulette russe ? Juste histoire de chatouiller le sort.
Meursault, partagé entre la stupeur et la curiosité, demanda à réfléchir à la proposition. Qu’avait-il de plus à perdre ici qu’en prison ? De toute façon, sans l’intervention de Lafcadio, il aurait été voué à la pendaison ou à la guillotine. Il s’empara donc de l’arme et la tendit à son ami. Lafcadio vida le chargeur pour ne placer qu’une seule balle dans le barillet.
Je commence, s’écria-t-il avec un enthousiasme inapproprié.
Les deux hommes se levèrent et se placèrent face à face. Meursault abaissa les paupières. Au bruit du doigt de Lafcadio enclenchant le ressort, un long tremblement lui parcourut l’échine et une buée glaciale lui couvrit les yeux. Il n’y eut aucune détonation. Meursault était sauvé.
C’était maintenant à Lafcadio de risquer sa vie. Contrairement à son acolyte, il arborait une tranquillité insolente et toisait la mort avec défi. De son côté, Meursault n’en menait pas large lorsqu’il appuya sur la gâchette. De nouveau, le silence se fit entendre.
Meursault ne dissimula pas son soulagement.
Bien ! Ce n’est pas aujourd’hui que l’un de nous rendra l’âme, fit-il en riant.
Mais Lafcadio n’était pas rassasié. Tel un intoxiqué, il réclamait toujours plus de hasard. Pour lui, la machine infernale du jeu venait tout juste d’être lancée.
Une dernière partie, dit-il.
Comment, ça ne t’a pas suffi ? s’indigna Meursault. Combien de chances avait-on de s’en tirer ?
Le calcul est simple, répondit Lafcadio. Il y a cinq chambres vides et une balle dans la sixième. Tu as raison, c’est presque trop facile ! Rajoutons une cartouche.
Et il arma le chien.
Non, pas question, protesta Meursault, j’ai eu mon compte.
Quel froussard ! répondit Lafcadio. Alors je jouerai seul.
Tu es sûr de toi ? demanda anxieusement Meursault. C’est du suicide.
Je ne te laisserai pas de répit avant que tu aies appuyé sur la gâchette.
Meursault n’eut pas d’autre choix que de s’exécuter.
Cette fois, une détonation gronda, répercutée par un écho qui résonna à travers la vallée. Lafcadio poussa un râle plaintif. Il s’effondra sur le sol.
Meursault se précipita vers son compagnon et laissa tomber le revolver. Pendant qu’il se lamentait sur son geste, anéanti par la culpabilité, Lafcadio reprit brièvement connaissance. Dans un dernier effort, il tendit un bras vers l’arme restée à terre.
Un second coup de feu tonna, précédant le bruit sourd d’un corps tombant sur un autre corps, un claquement sec semblable à celui que produit un bois de cercueil qui se referme sur l’éternité. Meursault sentit dans sa bouche un goût métallique et une douleur dans la poitrine, qui s’atténua peu à peu. Ensuite, il n’y eut plus que la paix du silence et rien, plus rien ne troubla le repos des deux hommes, tandis qu’autour d’eux, le monde s’éveillait.
II Train de vie
I l y avait foule, ce matin-là, à la gare Saint-Lazare. Des voyageurs arrivés de toutes parts se parquaient en troupeaux dans les salles d’attente, grouillaient sur les quais des trains au départ, se bousculaient et grimpaient dans les voitures. À l’écart des marées humaines, plongés dans les abysses des tenders, les chauffeurs chargeaient l’eau et la houille. Sous le regard inquisiteur du chef de station, les mécaniciens orchestraient les derniers réglages des locomotives lustrées de brume.
Martial Hébert observait de loin, non sans émoi, le rituel préparatoire des gueules noires. Peut-être était-il le seul, parmi les voyageurs attendant d’être menés à bon port, à avoir percé le secret de ces monstres coulés de fonte, qui jours et nuits pourfendaient la solitude des campagnes sur leurs rails d’acier : Martial avait été chauffeur à la Compagnie du Nord. Combien de fois avait-il reproduit cette série de gestes, à la fois savants et précis, qui permettent à la traction d’avancer, enfournant le charbon dans le ventre du foyer, graissant les bielles, vérifiant les niveaux de pression et la conduite du feu ? Quant aux lignes et aux embranchements, comme il les avait étudiés lorsqu’il avait été promu mécanicien ! Il visualisait encore l’emplacement des aiguillages et des postes de cantonnement, au point qu’il aurait pu dessiner de mémoire ses plans de route.
En d’autres circonstances, Martial aurait certainement salué les cheminots. Sans doute se serait-il attardé pour discuter métier ou échanger quelques plaisanteries. Mais ce jour-là, il n’en avait aucune envie. Toutes les forces du vigoureux jeune homme ployaient sous le chagrin du deuil : il pleurait la perte de son enfant. Et puis, n’avait-il pas décidé d’ensevelir tout ce qui le rattachait à son ancienne existence ? Aujourd’hui, il serait un passager comme les autres. Il prendrait place dans le convoi et n’aurait plus qu’à se laisser emporter vers l’avenir, s’abreuvant des contrées nouvelles qui défileraient à sa vitre.
Résolu à ne plus penser qu’à son voyage, Martial chercha les pancartes indicatrices. Le train Paris-Rouen de 8 h 47 était annoncé voie 2. Il se dirigea vers le quai, où une superbe locomotive à vapeur, un modèle Porter 120 à deux essieux moteurs, était arrimée. « On n’en fait plus des comme ça », se dit-il avec admiration. Tandis qu’il flattait affectueusement le flanc de la machine, il remarqua une inscription à demi effacée qui figurait sur le devant du train. Il réussit à déchiffrer une partie du mot, à l’exception de la lettre centrale, qui demeurait illisible :

LI ON

Martial jugea qu’aucun patronyme n’eût pu mieux convenir à une locomotive. Ce nom félin dénotait à merveille la traction rugissante et son imposante cheminée, d’où la vapeur s’échappait comme le souffle fiévreux expiré des naseaux d’un fauve. Le sifflet du mécanicien le tira de ses songeries et il s’engouffra aussitôt dans la voiture numéro 2. Le calme du wagon, pratiquement désert, contrastait avec l’agitation de la gare. Il entra dans le compartiment du fond, s’assit près de la fenêtre et se mit à considérer la peuplade restée à quai, qui faisait de grands signes aux passagers.
Au moment où retentit le coup de cloche du chef de station, il vit une jeune femme, rouge et très essoufflée, surgir devant la voiture. Elle présenta son billet au contrôleur et escalada lestement le marchepied, à l’instant même où le train démarrait. La seconde d’après, la retardataire longeait le corridor du wagon. Elle se planta devant Martial, encore haletante.
Pardon monsieur, cette place est-elle libre ? demanda-t-elle dans un français excellent, bien que teinté d’un léger accent russe.
Martial acquiesça en dodelinant la tête, un peu étonné que la passagère préfère ce compartiment à tous ceux qui étaient restés inoccupés. Elle s’installa en face de lui et gonfla ses pommettes, découvrant des dents blanches aussi lisses qu’une rangée de coquillages, étincelantes au milieu des joues corail que sa course avait avivées. Sur sa robe lapis-lazuli nageait un flot de dentelle qui produisait l’effet d’un ressac écumant, au-dessus de cette surface azurée. De fines traînées de cheveux sombres, échappées de son chignon défait, coulaient le long de ses épaules comme du varech. L’ensemble formait la plus charmante des visions siréniennes.


Le train avait quitté Paris. Le front collé à la vitre, Martial restait prostré dans une attitude contemplative, aussi immobile qu’un bloc de pierre. La voyageuse au contraire s’agitait, ne parvenant pas à trouver une occupation. Elle avait tout d’abord sorti de sa valise une revue qu’elle avait commencé à feuilleter et délaissée la minute d’après, puis elle avait vidé intégralement son réticule, à la recherche d’un objet qui, de toute évidence, ne s’y trouvait pas. À présent, elle examinait Martial avec une expression mêlant la curiosité et l’attirance. Elle lorgnait du coin de l’œil cet éphèbe, dont l’habit austère et la mine préoccupée trahissaient quelque malheur tout en le voilant d’une aura mystérieuse.
Pardonnez mon indiscrétion, fit-elle, je n’ai pu m’empêcher de remarquer que vous étiez vêtu de noir. J’ose espérer, monsieur, que vous n’êtes pas en deuil.
Hélas, répondit tristement Martial, j’ai perdu l’être qui m’était le plus cher au monde : ma fille, ma petite Marthe.
Et comme une lueur d’interrogation subsistait dans le regard de son interlocutrice, il répondit à la question qu’elle n’osait pas poser.
Noyée, fit-il gravement. Elle n’avait que quatre ans.
Je suis navrée, répondit-elle avec une compassion qui n’avait rien d’un simulacre. Et quelle douleur ce doit être pour votre femme !
Martial se rembrunit. Sa femme… Que restait-il de leur mariage depuis qu’il avait découvert sa trahison ? L’infidélité avait englouti son amour, de la même façon que la petite Marthe avait été aspirée dans l’eau glauque du lac. Pour rien au monde il n’aurait souhaité s’appesantir sur l’échec de son couple. D’ailleurs la voyageuse, mesurant peut-être la teneur de son indiscrétion, ne soufflait plus mot et faisait mine de lire la revue qu’elle avait tout à l’heure rejetée sur la banquette.
Seule une complicité véritable permet de surmonter sans gêne ces silences embarrassants, sans qu’il devienne indispensable de trouver une parole, ne serait-ce qu’un malingre poncif, pour combler le vide qui s’étend. C’est pourquoi le mutisme des deux passagers se perpétuait jusqu’à l’insupportable. Martial dut sentir que c’était désormais à lui de faire un pas vers la jeune femme.
Ce triste événement me ferait presque oublier la politesse. Je ne me suis pas présenté : Martial Hébert.
La passagère se tourna vers Martial, visiblement ravie que se poursuive une conversation avortée dans son premier soupir. Elle lui tendit la main.
Anna… Arcadievna. Ravie de faire votre connaissance, monsieur Hébert.
Dès lors, comme deux amis de longue date qui se seraient retrouvés par hasard, Anna et Martial se racontèrent leur vie. Martial évoqua avec emphase son ancien métier et le sentiment de fierté, toujours intact, qui s’emparait de lui au moment du départ, lorsqu’il sentait sous ses pieds les premières impulsions de l’engin qui démarrait. Anna l’écoutait avec dévotion, buvant ses paroles injectées de passion, frémissant gracieusement tandis qu’elle percevait les heurts de la locomotive, dont chaque pulsation semblait celle d’un organe palpitant. À son tour, elle se confia, expliquant qu’elle avait quitté Moscou, mue par le désir de sillonner l’Europe. C’était la première fois qu’elle se rendait à Rouen. Sa maîtrise du français ? Elle l’avait acquise à force de lectures. Elle avait dévoré de nombreux romans et éprouvait une tendresse particulière pour Madame Bovary ; les larmes lui montaient aux yeux à chaque fois qu’elle relisait le passage de l’empoisonnement d’Emma.


Au fur et à mesure que la conversation prenait un tour plus intime, Anna et Martial glissaient dans leurs récits des anecdotes plus personnelles, de celles que l’on ne peut livrer que dans le secret d’une alcôve. Un lien invisible se déployait entre eux, tissé de cette complicité tacite, rare et précieuse, qui fait voler en éclats les remparts entre les êtres. Ils parlèrent tant et si bien qu’ils en oublièrent la notion du temps. C’est Anna qui, la première, fut rattrapée par la réalité.
Quelle heure est-il ? demanda-t-elle doucement, comme sortant d’un songe.
Martial remarqua avec stupéfaction que la nuit était tombée. Il tira de sa poche une montre cerclée d’or. Elle indiquait 8 h 47, l’heure exacte à laquelle le train était parti. Martial en déduisit que le mécanisme avait dû s’enrayer et portait déjà la main au remontoir lorsqu’il vit la grande aiguille se déplacer au repère suivant. Si le garde-temps fonctionnait normalement, c’était donc que l’aiguille avait effectué douze tours de cadran. Douze heures s’étaient écoulées !
Enfin, il faut moins de deux heures pour aller de Paris à Rouen ! s’exclama Martial.
Les deux passagers essayèrent de distinguer les alentours mais les ténèbres d’une nuit sans lune avaient englouti le paysage et la baie vitrée du train était plus inscrutable que le miroir d’encre de Lycosoura. Anna et Martial, à présent emplis d’angoisse, se regardaient avec un vague pressentiment. Ils finirent par quitter leur compartiment pour se rendre au wagon-restaurant. Ils y trouvèrent plusieurs passagers qui discutaient bruyamment, scandant leur verbiage d’inflexions qui oscillaient entre l’affolement et la colère.
Ch’est un chkandale ! Nous roulons depuis douche heures ! hurla une grosse dame coiffée d’un chapeau piqué de plumes multicolores, tout en engouffrant d’énormes bouchées de gâteau à la crème.
Tante Jeanne va s’inquiéter, murmura une jeune fille un peu pâle, qui devait avoir dans les quinze ans. Elle va croire à un accident.
Et elle aurait raison votre pauvre tante, répliqua un petit homme chauve comme un œuf et affublé d’une épaisse moustache rousse, on se souvient encore de l’accident de mai 42. Qui sait si nous n’allons pas finir de la même façon, broyés ou calcinés par les flammes d’une explosion !
En entendant le mot « explosion », les dames poussèrent de petits cris d’effroi, et se couvrirent le visage de leurs fines mains gantées. Un peu à l’écart du groupe, deux soldats somnolaient, la tête posée au creux de la main, indifférents à l’agitation ambiante. À quelques mètres d’eux, au fond de la salle, se tenait un individu au visage très émacié, grignoté par une longue barbe foncée et un couvre-chef qui cachait presque intégralement son front. Seuls ses yeux marbrés de vaisseaux rouges transperçaient l’ombre de sa face, dardant d’éclairs la troupe des voyageurs.
Celui-ci ne m’inspire pas confiance, fit Anna en désignant discrètement l’homme. Il ressemble à Jud, le tueur des trains de nuit. Je parierais qu’il s’agit d’un assassin.
D’instinct, elle pressa doucement l’avant-bras de Martial pour solliciter sa protection.
N’ayez crainte, répondit son compagnon d’une voix lénifiante. Je ne le laisserai pas vous approcher.
Anna et Martial se fondirent dans le groupe des causeurs, espérant pouvoir recueillir quelques bribes d’information. En réalité, les voyageurs ne savaient pas grand-chose. Certains avaient remarqué qu’arrivé à la gare de Rouen, le train ne s’était pas arrêté comme prévu. Depuis, il n’avait cessé de rouler et personne n’avait pu dénicher un agent des chemins de fer afin d’éclaircir les raisons de l’inexplicable changement de destination.
Voyez donc ! s’exclama l’homme à la moustache rousse. Il n’y a pas même de service dans le wagon-restaurant. Nous laisser ainsi dans l’incertitude, est-ce tolérable ?
La protestation dut être clamée un peu trop fort, car les deux soldats qui se trouvaient au fond du restaurant sortirent presque simultanément de leur léthargie. Ils se traînèrent vers l’assemblée.
Que vaut cette agitation ? demanda l’un d’entre eux, d’un air poussif.
La grosse dame, outrée que ces deux dormeurs n’eussent pas perçu la gravité de la situation, leur expliqua sèchement que le train Paris-Rouen avait dépassé sa destination et roulait depuis près de douze heures vers l’inconnu.
Il faut faire quelque chose pour immobiliser ce maudit train ! s’exclama le second soldat.
Il se précipitait vers la portière du wagon, s’apprêtant à commettre une quelconque sottise, quand Martial lui bloqua le passage.
Pas d’imprudence, dit-il avec un aplomb qui étouffa la rumeur de la salle. J’ai été conducteur sur la ligne du Nord, je connais bien les dangers de la profession. Si le mécanicien a jugé bon de dépasser Rouen, eh bien, c’est qu’il devait avoir une excellente raison. Il est possible que nous lui devions la vie à cette heure ! Sans doute avons-nous contourné grâce à son jugement nombre de pièges funestes. Un levier coincé, un aiguillage qui ne fonctionne pas… et c’est la fin du voyage. En ce qui concerne les agents du train, ils doivent sûrement avoir rejoint le front pour venir en aide au chauffeur. Et s’ils n’ont pas encore fait d’annonce, c’est probablement pour éviter de nous inquiéter inutilement.
Hormis l’homme à la figure d’assassin, tous applaudirent à la sagacité de Martial, à la fois soulagés et heureux qu’une explication rationnelle puisse dissiper leurs craintes. Le virulent anathème qui condamnait tout à l’heure les employés des chemins de fer fit place à un discours dithyrambique. « Vraiment, quels hommes braves ! », « Quand on pense aux dangers qu’ils courent sur ces machines ! », affirmait-on maintenant avec conviction.
Rassérénés, les passagers se dirigèrent vers le buffet. En l’absence des serveurs, ils n’hésitèrent pas à piller le garde-manger, goûtant à tous les plats, ouvrant les bouteilles de vin et de champagne. Anna se pencha vers Martial :
Ce que vous avez dit à l’instant, le pensez-vous vraiment ? Sommes-nous hors de danger ?
Je l’ignore, mais vous pouvez me croire, les employés des chemins de fer savent ce qu’ils font. Nous ne sommes que les passagers impuissants de notre destinée. Comment pourrions-nous arrêter ce train ? Il faut la main experte d’un cheminot pour dompter ces machines capricieuses. Allons, venez vous restaurer. Il faut que vous gardiez vos forces.
Anna et Martial s’attablèrent en face des soldats, qui se présentèrent solennellement.
Cavalier Croquebol…
… et La Guillaumette
Intrigué par ces deux militaires détachés de leur bataillon, Martial leur demanda quels événements les avaient conduits à quitter le régiment.
Nous sommes en mission, dit Croquebol, une mission confidentielle, bien sûr ; nous sommes chargés de retrouver les chevaux disparus de la garnison. Mais nous nous sommes trompés de train.
Quand notre adjudant va savoir ça, ajouta La Guillaumette en se mordant la lèvre. Et vous, cher joli couple ? Je gagerais que la lune de miel n’est pas loin !
Oh, non ! Nous venons de nous rencontrer, rétorqua promptement Anna en rougissant jusqu’aux oreilles.
Hum… je vois, fit Croquebol en toisant avec réprobation l’alliance de la jeune femme.
En découvrant au doigt d’Anna l’anneau serti de diamants, ruisselant de lumière, Martial se demanda comment il avait fait pour ne pas remarquer cette bague au premier abord. Elle était donc mariée ! Et elle l’avait courtisé, charmé même, sans le moindre état d’âme. Ce constat rouvrit la plaie béante de ses souffrances. Était-ce ainsi que sa propre femme avait séduit son amant ?
Mais lorsqu’Anna, se levant de table, lui susurra un mélodieux « Venez-vous ? », il ne put résister à son appel et tous ses ressentiments s’évanouirent. Les jeunes gens prirent congé de Croquebol et La Guillaumette et s’en retournèrent à leur compartiment.


Pour tous les voyageurs du train Paris-Rouen, la nuit fut pénible et agitée. La locomotive tanguait comme un navire en pleine tempête ; on eût dit qu’elle avait quitté le ballast pour dévaler un torrent déchaîné.
La situation prit une tournure réellement désastreuse le lendemain. Quand les passagers s’éveillèrent au petit matin, ils reçurent de plein fouet une surprise des plus désagréables : le train cheminait au mitan de tristes parages. C’était une contrée absolument désertique, une crypte rocheuse qui se déployait à perte de vue, formée d’innombrables canyons foncés. La locomotive était encerclée de pierres lépreuses, ravinées comme si elles avaient été rongées par un acide.
Certains lambeaux de roche, aux contours singulièrement familiers, semblaient d’éléphantesques faces minérales, momifiées dans leurs atroces lippes. De tous les côtés, des solfatares bouillonnantes rejetaient une fumerolle noire. Plus effrayant encore, la voie ferrée surplombait des gorges profondes à donner le vertige. La possibilité de s’évader du train était désormais exclue ; quiconque eût cherché à en descendre se fût rompu le cou, happé dans les précipices. Pour ne rien arranger, les employés du train demeuraient introuvables, ce qui amplifiait l’inquiétude collective.
La majorité des passagers se rassemblèrent dans le wagon-restaurant pour réfléchir à la situation. Dans l’affolement général, personne ne parvenait à trouver de solution. À peine Martial apparut au seuil du wagon qu’il fut hué par l’assemblée. La Guillaumette lui décocha une salve sardonique :
Alors, le mécanicien ! Vous pensez toujours que la Compagnie des chemins de fer va venir à notre rescousse ?
Martial, atterré par ces remontrances, ne savait que répondre. Contre toute attente, le sosie de Jud, supposé assassin qui avait effrayé Anna, vola à son secours.
Pourquoi vous inquiéter à cause d’une machine ? fit-il. La locomotive s’arrêtera d’elle-même lorsqu’il n’y aura plus ni eau, ni charbon dans le tender pour l’alimenter. Il nous suffira alors de descendre du train, puis de longer la voie jusqu’au village le plus proche.
Le calme avec lequel il s’était exprimé détonnait tellement avec la férocité de ses traits que tous les voyageurs furent saisis. Personne n’osa adhérer à sa démonstration de bon sens, chacun doutant qu’une vérité puisse émaner de cet individu interlope. Cependant, tous admirent en leur for intérieur qu’il n’avait pas tort et ses paroles, dans une certaine mesure, contribuèrent à apaiser les esprits échaudés. Du moins pour un temps.


Trois jours s’écoulèrent tandis que la locomotive, loin de faiblir, roulait toujours du même train. Une nouvelle difficulté s’ajouta à l’impatience grandissante des voyageurs : on allait bientôt manquer de vivres. Pris de panique, les passagers s’imaginèrent mourir de faim. Anna ne quittait pratiquement plus son compartiment, où elle languissait des heures durant. Son harmonieux sourire n’éclairait plus que rarement son visage, constamment altéré par la mélancolie. Martial essaya de la réconforter de son mieux :
Ne vous en faites pas, lui dit-il. Je suis sûr que nous allons nous en sortir. Ce train s’arrêtera bien un jour. Comment pourrait-il en être autrement ?
Oh, ce n’est pas ce qui me chagrine.
Qu’avez-vous donc ?
C’est que, Martial, je ne suis pas sûre de vouloir en sortir. Il y a une chose que je dois vous avouer, reprit-elle en fixant étrangement son alliance. J’ai quitté un mari que j’exècre pour un homme que j’aime passionnément. Pour lui, j’ai renoncé à tout ce qui m’importait : à mon honneur et à mon fils. Malgré mes sacrifices, il m’a quittée sans aucune pitié. J’ai été compromise par sa faute, rejetée par mes amis, paria de l’aristocratie russe, dont je faisais autrefois partie.
Anna, je suis si triste pour vous. Vous mériteriez d’être heureuse.
Il y a autre chose, Martial. Je n’ai jamais eu l’intention de voyager à travers l’Europe. J’ai eu cette idée… pitoyable. Je voulais mettre fin à mes malheurs, voyez-vous ! Je me suis rendue à la gare de Moscou et j’ai attendu l’express avec le projet de me jeter sous ses roues.
Heureusement, vous avez renoncé à cette folie !
Je n’ai aucun souvenir de ce qui s’est passé. Je me rappelle juste m’être réveillée dans une salle d’attente. J’ai dû m’évanouir et quelque cheminot m’aura portée là-bas. J’ai ensuite pris la décision de m’éloigner de mon pays et j’ai acheté le premier billet que l’on m’a proposé. La fuite me donne parfois l’impression de vivre une histoire qui n’est pas la mienne.
Je vous comprends si bien Anna, répondit Martial en abaissant lentement la tête vers le sol. Moi aussi, j’ai désiré mettre fin à mes jours. Ma fille, ma petite Marthe ! Je n’étais pas auprès d’elle au moment où elle s’est noyée. Je suivais sa mère pour la surprendre avec son amant. Elle est morte par ma faute.
Martial chassa la mélancolie qui le submergeait à chaque fois qu’il se remémorait son enfant mort.
Mais ces souffrances sont derrière nous, maintenant. Nous sommes sortis de ce cauchemar.
Pour en vivre un autre, n’est-ce pas ? répondit Anna avec amertume. Saurons-nous un jour ce qui nous attend dans ce train, et où il nous conduit… Si seulement nous arrivons à destination, car nous périrons bientôt de faim. Il est d’ailleurs surprenant que je ne me trouve pas plus mal, n’ayant rien avalé de la journée.
Il n’y a là rien d’étonnant, répondit Martial. Les malheurs rassasient parfois aussi bien qu’un festin.
La quatrième nuit, alors que Martial et Anna venaient de s’endormir, ils furent arrachés du sommeil par une clameur fantastique. Croyant à un incident, ils se précipitèrent au wagon-restaurant, d’où s’élevaient les cris d’une foule en délire.
Les soldats Croquebol et La Guillaumette, juchés sur une table, poussaient les voyageurs à la sédition.
Allons-nous accepter de périr dans ce train sans nous défendre ? hurla Croquebol.
Jamais ! répondit le public, galvanisé.
Nous devons réunir le plus d’hommes possible, reprit La Guillaumette.
Quelles sont vos intentions ? demanda Martial.
Rendre visite à ce satané chauffeur ! Nous allons forcer l’abri où il se terre pour arrêter cette locomotive démente. Etes-vous des nôtres ?
Évidemment ! assura Martial. Il est grand temps de mettre fin à ce pénible voyage.
Une dizaine d’autres passagers se portèrent volontaires. Ce fut un spectacle étonnant que de voir ces hommes armés de leur seule vaillance se diriger avec fureur vers la traction, n’hésitant pas à affronter l’obscurité pour bondir d’un wagon à l’autre. Rien ne pouvait les soustraire de leur but. La troupe fut néanmoins contrainte de s’arrêter devant la voiture de première classe : la portière était fermée à double tour. Plus déterminés qu’une cohorte de Tartares, les insurgés se regroupèrent et se jetèrent sur la porte, épaules contre épaules. Suspendus à un fil au-dessus des profondeurs, sur la mince passerelle qui reliait les voitures, ils cognèrent de toutes leurs forces, risquant à chaque cahot du train de tomber dans le précipice qui bordait la voie. Le verrou finit par céder.
Après avoir bravé les dangers du vide, les voyageurs pouvaient s’attendre à tout, sauf à ce qu’ils trouvèrent dans la voiture de première classe. Devant leurs yeux ébahis gesticulaient des nuées de jeunes enfants qui gambadaient dans tous les sens, cabriolaient sur les banquettes, jouaient et riaient à perdre haleine. Ils étaient totalement livrés à eux-mêmes, sans surveillance.