Elle veut toute la place

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La vie est simple. Jusqu’au jour où tout dérape et où l’étrange – voire l’Au-delà – s’insinue mine de rien pour brouiller les lignes et modifier les règles du jeu.
Il y a ceux qui perçoivent ces incursions d’un nouveau genre… et les autres. Les premiers ne sont pas différents des seconds. Seul le hasard, qu’il soit fortune ou infortune, les rend dissociés de leur propre environnement.
Apparition fantomatique, perte d’identité, dédoublement de personnalité, de nouvelles règles totalement imprévues surviennent dans des existences jusque-là banales, parfois à la limite du cocasse : chacun de ces courts récits cherche à modifier notre perception de la réalité dans nos existences, vécues souvent comme banales et routinières. Percevoir l’indicible ou l’innommable derrière les choses, les événements et les êtres.
À partir d’une situation insignifiante, l’incongru ou le fantastique bouscule les habitudes et les croyances, parfois comme un simple intermède inattendu dans le fil des choses, plus souvent vecteur d’un changement irrémédiable dans un parcours que l’on croyait gravé dans la pierre.
Erreur…

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Date de parution 16 février 2015
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Langue Français

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ELLE VEUT TOUTE LA PLACE

Agnès Boucher



© Éditions Hélène Jacob, 2015. Collection Recueils. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-286-6 Trouble identitaire


Cela fait un sacré bail qu’il n’a pas croisé sa gueule dans un miroir. Pourtant il a le minois
avantageux, du genre que les souris aiment zieuter, des idées plein leur cervelle de petites
futées, avides de se retrouver dans ses bras puis dans ses draps. Si elles se doutaient du risque
qu’elles courent de s’en faire virer manu militari dès le lendemain, elles se montreraient plus
circonspectes au moment du passage à l’acte et ne se laisseraient pas si aisément corrompre
par ses sourires enjôleurs. Et il connaît des palanquées de mecs qui, s’ils possédaient son
reflet, auraient tôt fait de se prendre pour Narcisse et se reluqueraient le museau à tout bout de
champ. Pour sa part, il n’est pas du genre à donner dans l’autosatisfaction esthétique ni
davantage à se raser en se demandant chaque matin s’il doit ou non se présenter aux
prochaines élections présidentielles.
Parce qu’il est de tempérament plutôt contemplatif, ce matin-là comme les autres, ses yeux
clairs s’égarent vite sur le cadre du miroir, errent en direction du plafond fendillé de multiples
crevasses, dues aux dernières inondations chez le voisin du dessus, avant d’entamer
négligemment une descente vertigineuse vers le lavabo. Sans prévenir, la crasse qui s’incruste
méchamment sur la porcelaine lui saute au visage et il préfère s’en détourner pudiquement
pour ne pas déclencher une improbable et inopportune culpabilité. Il exècre les tâches
ménagères et, même s’il les affectionnait, le minutage de ce jour qui doit le mener à la gare est
plus que serré.
* * *
Il est en train de se rincer la bouche à grande eau quand le téléphone résonne de La Truite
de Schubert. D’un geste agacé, il s’empare de la serviette pendue près de la baignoire, s’essuie
rapidement la bouche et va décrocher l’engin avant que le répondeur ne se déclenche.
— Allô ! lâche-t-il abruptement, histoire de faire comprendre à l’intrus qu’il n’est pas
franchement le bienvenu.
— Salut, Marco, c’est Eddy… Comment vas-tu, mon pote ?
Il reste quelques secondes pétrifié par la stupéfaction, comme si ses petites cellules grises
refusaient tout à coup de fonctionner. Marco ? Eddy ? De quoi et de qui parle ce type ? Et qui
est-il lui-même ? Il y a erreur sur la personne, ce qu’il s’empresse de signifier à son
interlocuteur. Sauf que celui-ci se révèle du genre obtus, refusant de croire ce que l’on essaie

3 de lui faire comprendre.
— Hein ? Oh ! Arrête ton cirque, vieux, et dis-moi plutôt si tu viens chez Paula vendredi !
Je te l’ai déjà dit, je suis sûr qu’elle te plaira, cette meuf…
Gare ! Le gus ne lâche pas prise volontiers. Il jette un coup d’œil à sa montre, voit la
grande aiguille galoper plus vite que de coutume, ce qui n’arrange pas ses affaires.
— Écoutez, vous vous êtes trompé de numéro. Je ne connais ni Eddy, ni Marco, ni Paula,
et là je suis vraiment à la bourre. Salut.
Il raccroche, abasourdi par le surprenant culot affiché par ce fâcheux d’un genre original,
puisqu’il prétend savoir mieux que lui qui il est. De nouveau, il jette un coup d’œil dans la
grande glace au-dessus de la cheminée, hésite à se raser, puis renonce au vu du quart d’heure
qu’il lui reste pour boucler sa valise. Il a le temps de se trouver le contour flou et la mine
hagarde, avec la sensation désagréable de ne pas vraiment se reconnaître. Pourtant, il n’a ni bu
ni fumé la veille au soir. Bizarre.
* * *
Schubert se rappelle à son bon souvenir et le tire de sa méditation. Sans vraiment en avoir
conscience, il revient sur ses pas et décroche.
— Ouais, Marco, c’est moi Eddy. Tu ne devineras jamais ce qui vient de m’arriver…
Il pousse un énorme soupir qu’il cherche à rendre le plus expressif possible. Ce mec est
décidément très lourd.
— Je vous ai déjà dit que vous faisiez erreur. Vérifiez plutôt votre numéro !
— Ben justement, J’AI vérifié et ce numéro EST celui de Marco.
— Vous l’aurez mal noté. Je ne suis pas votre pote.
— Depuis six ans ? Ça m’étonnerait ! Ça veut juste dire que vous avez piqué son
téléphone.
— Et comment voulez-vous que je fasse ÇA ?!
Ce type est complètement dingue. Comment chaparder une ligne fixe ? Il préfère
interrompre la communication sans autre forme de politesse. Sa patience a explosé ses limites
ultimes, qui ne sont ni immenses ni extensibles.
* * *
Presque aussitôt, l’engin reprend sa poissonneuse sarabande et reçoit un long feulement de
rage en écho.
— Pourquoi vous m’avez raccroché au nez ? Et où EST Marco ?
— Puisque je vous dis que je ne connais pas de Marco !
— Je vous crois pas… OÙ EST MARCO, BORDEL ?

4 — Bon, je suis fair-play et je vous préviens, si vous recommencez, j’appelle les flics.
— C’est moi qui vais les prévenir, les keufs, et les envoyer chez vous.
— C’est ça, perdez votre temps et bon vent !
Il vient de comprendre qu’il est tombé sur un malade mental, le genre psychopathe
monomaniaque ou pervers polymorphe, gros mots dont sont truffés les canards que lisent les
nanas qu’il aime coucher dans son lit. Généralement, elles se croient aussi obligées de vivre
tous leurs fantasmes, parce que les journalistes de ces revues, plus femelles que féministes,
leur assurent que c’est normal. Ça tombe bien, leurs désirs nourrissent souvent les siens, et
lorsqu’il envisage l’air de rien de se livrer à quelques pratiques un peu spéciales avec ses
partenaires, elles ne s’en offusquent plus du tout. Bien au contraire, elles anticipent souvent
ses appétits intimes, au risque même de frustrer son goût du danger lorsqu’elles offrent leur
petit cul frémissant à ses appétits sodomites.
* * *
À présent, c’est à la porte de l’appartement que l’imprévu se fait entendre. Il ne manquait
plus que ça ! Exaspéré par tous ces contretemps, il se résout pourtant à ouvrir la porte sur une
brune pulpeuse, la bouche en cœur et l’œil charbonneux, des jambes interminables et bronzées
sous la robe de liberty légère et vaporeuse. Hmmmmm… Quand on parle de fantasme… Si
seulement il avait une petite heure à perdre, il se la ferait bien en levrette sur le tapis berbère
de la chambre.
D’ailleurs, la fille le regarde d’un air fripon, comme si elle lisait dans ses pensées à livre
ouvert. Encore une qui doit dévorer Elle ou Psychologie Magazine.
— Salut, susurre-t-elle la bouche en cœur. Tu es Marco, c’est ça ?
Qu’est-ce qu’ils ont tous à le prendre pour celui qu’il n’est pas ? Une averse radioactive
est-elle tombée sur la ville, les rendant tous à moitié cinglés ?
— Je vous demande pardon ?
— Moi, c’est Paula, continue la brunette avec aplomb. Une copine d’Eddy, il m’a
beaucoup parlé de toi et voilà, comme j’étais dans le quartier, j’ai pensé passer te voir pour
qu’on fasse connaissance…
Malgré la plastique plus que tentante de la donzelle, il recouvre à temps ses esprits. L’avion
ne va pas l’attendre et cette fille ne s’évaporera pas d’ici son retour, il en est certain.
— Mais… Mais je m’en fous totalement, je vous connais pas.
— Je sais bien ! rétorque-t-elle d’un ton offusqué. Je viens de la part d’Eddy, pas la peine
d’être agressif ! Il m’avait dit que tu étais un mec plutôt cool… Et mignon… Là-dessus, il
s’est pas trompé au moins.

5 Il lui décoche aussitôt un sourire carnassier. C’est idiot, il a beau savoir qu’il est séduisant,
il adore quand une fille le lui serine comme une litanie bienfaisante.
— Ravi de vous satisfaire…
* * *
Derrière lui, la sonnerie stridente du téléphone viennois le ramène à une réalité nettement
moins excitante.
— Voilà l’autre qui recommence ! Donnez-moi deux secondes… Allô !
La même voix obsessionnelle le ramène sur le plancher des vaches.
— Je vous préviens, je suis en route avec un de mes potes, il est flic et…
— Mais c’est impossible, c’est une mauvaise blague ! Un jeu débile pour la télé ! Vous
avez décidé de me pourrir la vie ! Eh vous là-bas, qui vous a autorisée à entrer chez moi !?
Car la fille a franchi le seuil de son antre sans rien demander à personne et furète de droite
et de gauche, curieuse comme toute gazelle qui se respecte.
— À qui vous parlez ? s’enquiert le dénommé Eddy.
— Une nana qui vient de sonner…, marmonne-t-il presque malgré lui. Ressortez sur le
palier, vous n’êtes pas chez vous ici !
— De quoi tu as peur ? glousse-t-elle. Tu planques des lingots sous ton matelas ou quoi ?
— Mais c’est Paula ! Vous voyez bien que vous squattez chez Marco ! Passez-la-moi !
Ce mec est définitivement branque ! D’abord il le prend pour un autre, s’entête dans son
erreur, et maintenant il lui envoie ses copines en forme d’appât.
— Foutez-moi la paix ! Et vous, dehors !
Il a saisi le bras de la brunette, a le temps de lui trouver la peau douce comme du satin,
mais ne l’en jette pas moins sans aucun ménagement sur le palier.
— Holà ! Doucement, pas besoin de devenir violent, j’étais juste venue pour causer…
— J’ai rien à te dire ! Casse-toi !
— Ben, je dirai à Eddy que ses copains sont de vrais nazes !
Elle a à peine le temps de rentrer les fesses pour ne pas prendre dessus la porte qui se
referme violemment.
* * *
Quel con, ce mec ! pense-t-elle en tentant de recouvrer ses esprits. Mignon, mais vraiment
con ! Rapidement, elle sort son smartphone et appelle Eddy, comme ils en ont convenu la
veille au soir.
— Allô… Eddy ? Oui, c’est moi… M’en parle pas ! Qu’est-ce qui t’a pris de me dire que
ton copain Marco était sympa ? Je sors de chez lui et ce mec m’a foutue dehors… Hein ?…

6 Quoi ?… Qu’est-ce que tu racontes ?… Cette question ! Un brun aux yeux verts comme tu
m’avais dit… Oui, plutôt mignon…
De l’autre côté de la porte, dans l’appartement, il entend la voix étouffée de la fille. Ce
n’est pas vrai qu’elle se tape l’incruste !? Ce doit être la journée des fous, celle où on les fait
tous sortir de Sainte-Anne. Il rouvre la porte avec fracas et s’approche d’elle, menaçant et
décidé.
— Vous allez déguerpir de mon palier et me foutre la paix, d’accord !?
La fille pousse un petit cri de surprise et se fige, tel le lapin moyen pris au piège par la
belette tueuse. Du coup, elle manque de laisser tomber son mobile, puis dévale l’escalier sans
demander son reste. La cavalcade des hauts talons claquant sur les marches de bois se fait
décroissante et il peut rentrer chez lui, espérant qu’on va enfin le laisser tranquille. Il regrette
bien un peu de l’avoir éconduite si férocement – elle était sacrément craquante –, mais le
moment était trop mal choisi.
* * *
De retour dans sa chambre, il tire la valise glissée sous le lit, ouvre la porte du placard et
saisit sans hésiter les vêtements dont il pense avoir besoin. Avec moult précautions, il étend
d’abord les pantalons, pose dessus deux pulls, quelques polos Lacoste et deux chemises plus
habillées, intercale les caleçons et les chaussettes entre les piles. Dans un tiroir, il prend une
boîte en métal, soulève les chemises et les polos et la glisse dessous. Enfin, il rajoute son étui
à rasoir et sa trousse de toilette. Il est prêt à partir, pile à l’heure, constate-t-il en regardant sa
montre.
* * *
C’est le moment choisi par la sonnerie de la porte pour bisser son couplet. Il sursaute
malgré lui et passe une main désespérée sur son visage, histoire d’exprimer toute sa lassitude
face aux perturbateurs de tout poil. Il hésite une seconde, mais l’appartement n’a qu’une issue.
Aucune chance d’éviter de rencontrer son visiteur, donc autant l’affronter une bonne fois pour
toutes. Car il ne doute pas une seconde que ledit Eddy s’est carrément déplacé pour constater
ce qu’il devra bien convenir être une erreur.
— Vous avez bientôt fini de me faire chier ? braille-t-il en ouvrant la porte.
En face de lui, il y a un petit homme au type méditerranéen, les cheveux bruns et la peau
mate. Il est vêtu d’un pantalon, d’une chemise de jean et d’un blouson de daim fauve. De la
main, il tend une carte de police.
— Lieutenant Nottier… Monsieur Eddy Bréal ici présent assure que vous avez oublié être
Marc Chapuis.

7 Derrière le flic, il y a un type plus grand, à la gueule d’ange, le cheveu dru blond vénitien,
qui le regarde d’un œil bleu inquiet et rassuré à la fois.
— Pourtant je te jure, Luc, c’est bien lui ! Marco, tu me reconnais pas ?
Il soupire, décide de conserver son sang-froid. La présence de la police ne l’arrange guère.
Ça va même lui compliquer salement les choses.
— Z’êtes tenace, vous… Et les flics se dérangent fissa dès qu’un taré leur raconte un
pipeau ?
Le blondin le regarde d’un air stupéfait, comme s’ils ne vivaient pas sur la même planète
ou parlaient des langues différentes.
— Mais, Marco, c’est toi qui deviens lourd ! Luc est un ami, je l’ai croisé en venant ici, il a
juste accepté de m’accompagner parce que je suis inquiet.
Ce n’est sans doute qu’un type gentil qui se fait des cheveux pour son ami. Sauf qu’il
commet une énorme erreur. Ils ne se connaissent ni d’Ève ni d’Adam !
— Écoutez, je ne comprends rien à tout ce bordel. Ce type me harcèle depuis des heures, il
prétend que je suis son pote Marco et j’ai beau lui dire que non, il s’entête et n’arrête pas de
me téléphoner.
Le flic fronce les sourcils d’un air ennuyé et perplexe.
— Vous n’êtes pas Marc Chapuis ?
— Absolument pas !
— Pourtant, ce nom est inscrit sur la boîte aux lettres en bas de l’immeuble et également
sous cette sonnette… C’est bien la vôtre ?
De l’index, le flic tapote l’encadrement de la porte. Du coup, il se met à loucher sur le
doigt, puis se redresse tout aussi vivement comme si une guêpe l’avait piqué.
— C’est une mauvaise blague…
Eddy Bréal revient à la charge.
— Qu’est-ce qui se passe, Marco ? Qu’est-ce que tu as fumé comme herbe ?
— Je suis obligé de supporter ce type de blague vaseuse ?
Le lieutenant Nottier secoue la tête.
— Non, mais vous allez me montrer vos papiers.
Que faire, sinon obtempérer ? Il va dans le salon chercher le portefeuille qu’il avait déjà
mis dans sa veste, en sort un passeport qu’il tend au policier sans le regarder.
— Intéressant… Vous persistez à dire que vous n’êtes pas Marc Chapuis ? (Et comme son
interlocuteur opine du chef) Eh bien, constatez par vous-même…
Il lit le document et reste interdit, ne comprenant rien à ce qui lui arrive. Jamais il ne s’est

8 appelé Marc Chapuis, de cela il est certain, et c’est pourtant ce nom qu’il vient de lire. À la
même seconde, il réalise qu’il ne connaît plus le sien et jette un regard paniqué tout autour de
lui.
— Je sais plus qui je suis… Attendez, ça va me revenir… Il y a sûrement une explication.
Pendant ce temps-là, le blondin est parti fureter dans l’appartement. Et impossible de l’en
empêcher sans alerter le flic et lui mettre la puce à l’oreille.
— Luc ? Il y a une valise dans la chambre… Tu pars en voyage, Marco ? Tu m’avais pas
dit.
— Où partez-vous ?
Nouveau dilemme impossible à résoudre. Il se fige, incapable de donner sa destination.
Tétanisé par l’effroi, il entend à peine Nottier se moquer de lui.
— Ça devient embêtant, cet Alzheimer soudain.
En tournant la tête, il aperçoit un billet d’Air France posé sur une étagère. Il s’en empare, le
feuillette fébrilement avant de le tendre d’un air soulagé au policier qui l’a suivi.
— Non ! Regardez vous-même, je prends le prochain avion pour Delhi. Je devrais déjà être
en route pour Roissy.
Puis ses propres paroles le laissent pantelant de perplexité.
— Delhi ? réfléchit-il à toute vitesse. Mais qu’est-ce que je vais foutre là-bas ?
Le policier lui jette un regard perçant.
— OK ! Alors, je récapitule : soit vous me prenez pour un con et la loi interdit ce genre de
facéties, soit vous avez un grave problème.
— Parce que je sais plus qui je suis ?
— En effet.
— Vous le savez, vous, qui vous êtes ?
— Un peu, oui !
* * *
Eddy Bréal revient à cet instant, portant la boîte qu’il avait soigneusement rangée dans la
valise.
— Regarde, Luc, ce que j’ai trouvé, on dirait des sachets de drogue comme dans les films.
— Ne touche à rien, bordel… Bon, vous êtes en état d’arrestation, j’appelle des renforts.
Rapidement, le policier compose un numéro sur son portable.
— Allô… ! Ici le lieutenant Nottier, j’aurais besoin d’aide… Aaaaargh…
Il est hors de question de se faire arrêter. Sans hésiter, il décoche un efficace coup de poing
du gauche dans le menton de Nottier qui s’effondre aussitôt. Eddy Bréal accourt, tente de

9 retenir celui qu’il dit être son ami, mais trop tard. L’autre s’enfuit dans l’escalier. Il revient
vers Nottier et s’agenouille près de lui, tapote ses joues pour le réveiller.
— Luc ! Luc ! Remets-toi, mon pote… Luc ! Tu vas te réveiller ? Ça y est… Luc ?
Le lieutenant ouvre les yeux, se frotte le menton d’un air douloureux, puis jette un regard
effaré vers le blondin penché sur lui.
— Putain, j’ai mal !
— Je suis désolé, il faut dire qu’il t’a mis un sacré gnon, ce salaud !
C’est alors que l’inimaginable se produit.
— Qui êtes-vous ?
Son ami lui jette un regard désespéré et impuissant.
— Comment ça, qui je suis ? Ben, Luc… C’est moi, Eddy !
Le policier secoue la tête.
— Pourquoi vous m’appelez Luc ? Je connais pas de Luc… Ni d’Eddy, d’ailleurs…
— Merde ! Ça va pas recommencer !!

10 Elle veut toute la place


Il reste les bras ballants, figé comme le pauvre type qu’il est, à mater la blonde sublime
posée comme par enchantement dans son fournil.
— D’où vient-elle ? se demande Raymond sans oser bouger.
Cette fille-là, ce ne sont pas des seins qu’elle a, mais des soleils ! Ses yeux scintillent
comme des lapis-lazuli et sa bouche… Sa bouche ! On dirait une rose écarlate aux pétales trop
éclos et qui mourrait dans un ultime éclat. Y plonger la langue équivaudrait à s’offrir le plus
paradisiaque des nectars, avant de choir dans le champ de blé qu’est sa crinière coulant
jusqu’à ses reins tendus.
Dieu du ciel et tous vos saints, priez pour nous ! Amen !
Dos tourné à l’évier sur lequel elle a appuyé ses mains, la fille regarde Raymond d’un air
amusé, la tête joliment penchée sur le côté, solidement campée sur ses jambes interminables.
Le chemisier épouse à merveille le torse mince, négligemment entrouvert sur un décolleté
vertigineux. Elle ramène lentement ses mains sur ses hanches et c’est tout son corps qu’elle
offre, fesses rondes, seins lourds, visage doré. Lorsque ses lèvres se rejoignent, c’est pour
mimer un baiser suggestif avant de darder sa langue dans un sourire mutin. Est-ce vraiment à
lui qu’elle s’adresse ? Raymond en reste pétrifié, trop empoté pour seulement imaginer
avancer d’un millimètre, n’ayant aucune envie qu’une si douce vision se fasse la malle si par
malheur il devient concupiscent.
Alors elle fait un pas vers lui, puis un autre, un troisième, s’amuse de le voir trembler
comme une feuille, son regard scrutateur descendant rapidement sur la braguette tendue à
craquer. C’est qu’il bande comme un bouc, notre Raymond, pas habitué à contempler de
semblables appâts. Car si sa Jeanne a perdu pas mal de sa fraîcheur au fil des maternités, il
serait bien en mal d’admettre qu’elle a été aussi bien roulée dans son jeune temps. Il n’en finit
pas de se passer la main sur les yeux, certain d’être en plein rêve. Pourtant, même dans ses
délires nocturnes les plus fous, jamais il n’a pensé se payer un pareil festin. La fille est à deux
mètres de lui. Les narines du boulanger hument avec gourmandise le parfum de sueur et
d’iode mêlées qui émane de la peau mate.
Voilà belle lurette que Raymond n’a pas tiré son coup et il ne voit à cette heure aucune
bonne raison de refuser l’aubaine. D’ailleurs, son sexe ne lui laisse guère le temps de réfléchir

11 à la question, dressé victorieusement hors du pantalon, paré à l’abordage, prêt à toutes les
folies pour accéder aux désirs de cette amazone. Il décide enfin de se prendre en charge et se
fait presque violent lorsqu’il saisit l’inconnue dans ses bras, arrache la fine étoffe et malaxe la
chair tendre, avide tout à coup de la prendre là, sur le sol carrelé saupoudré de farine, et de
l’écarteler comme une vulgaire putain. Peu à peu, elle ploie sous son assaut, restant toujours
souriante.
— Peut-être qu’elle est débile, songe-t-il en la trouvant somme toute bonne fille de s’offrir
à lui.
Puis il sent de la résistance, comme si elle changeait d’avis. Contre toute attente, elle
échappe à son étreinte, le laisse s’effondrer lourdement sur le sol où il rêvait déjà de la faire
rouler.
— M’enfin, Raymond, ça te prend souvent ! Tu deviens obsédé ou quoi ?
Le réveil est brutal. La chambre tristounette et la femme couchée près de lui – la sienne – le
ramènent à la dure réalité. Misère.
Jeanne le fixe de ses drôles d’yeux tout ronds comme des billes. Elle profitait d’un songe
douillet où George Clooney lui proposait un café lorsqu’elle s’est soudain sentie saisie à
brasle-corps, expérience nettement moins agréable. Son mari grommelle quelques excuses
embrouillées, prétend pour la forme qu’il était en train de rêver, cauchemar dans lequel il
luttait contre un énorme sumo. Jeanne continue de le regarder, plutôt sceptique quant à
l’adversaire incriminé.
— Tu as une drôle de manière de te battre ! On aurait plutôt dit que tu pétrissais une boule
de pâte géante !
— Je sais pourtant ce que je dis ! Qu’est-ce que tu vas encore imaginer, ma pauv’Jeanne ?
Sortant pesamment du lit, il ne voit pas le sourire mi-figue mi-raisin de sa moitié, qui laisse
peut-être envisager un regret qu’il n’ait pas poussé le combat jusqu’au bout. C’est sa faute,
reconnaît-elle en se levant à son tour et en descendant comme chaque matin préparer le café.
Pourquoi l’a-t-elle repoussé ? Raymond est son mari et cela fait un bail qu’ils n’ont pas fait de
galipettes ensemble. Jusqu’à il y a peu, elle ne s’en plaignait guère, n’y ayant jamais pris de
réel plaisir et craignant à chaque fois de se retrouver enceinte. À présent que ce genre de
risque a disparu du fait de l’âge, les assauts conjugaux se sont espacés, ralentis, avant de
disparaître complètement. Elle ne s’est jamais demandé comment il pouvait vivre une telle
abstinence. En même temps, elle n’a pas vraiment envie de découvrir qu’il se console ailleurs,
même si avec l’apparence négligée qu’il affiche, il a peu de chances de séduire une femme.
* * *

12 Assis dans la cuisine, l’air pensif, Raymond a le nez plongé dans son bol. Il cherche à se
souvenir de chaque détail pour ne pas oublier celle qu’il appelle déjà « sa blonde », avide de la
retrouver prochainement au détour d’un songe. Quand il relève les yeux, c’est pour découvrir
Jeanne, le dos tourné, son corps lourd penché au-dessus de l’évier ; fort prosaïquement, elle
est en train de laver la vaisselle de la veille. Et voilà que ça le prend comme une pulsion
irrépressible : incapable de contenir la sève que la fille a fait monter en lui, il va se coller
brutalement contre sa femme qui ne peut se débattre, estomaquée par l’assaut, plaquée très
inconfortablement contre la porcelaine dure et froide. Elle le sent soulever sa robe de chambre
et sa chemise de nuit avant de la pénétrer d’un coup violent, sans tendresse ni désir, et surtout
sans lui demander son avis. Il ne veut qu’assouvir sa frustration, ferme les yeux et pose ses
mains sur les seins flasques tandis qu’il active son va-et-vient, revoit le corps sublime à la fois
doux et musclé, et éjacule avec cette vision idéale dans le viseur, avec un cri presque
jubilatoire.
Jeanne n’en revient pas. Jamais Raymond ne s’est conduit de la sorte. Sans être un
gentleman, il l’a toujours respectée et jamais forcée. Malgré le trop fugace plaisir ressenti, elle
se sent salie, comme si une autre avait été à sa place. Elle l’a bien compris au poids des mains
de son homme sur elle. Il n’a jamais été le roi des caresses et, dès le début de leur mariage,
elle l’a affublé d’un surnom narquois : « Deux minutes, douche comprise ». Surnom que
quiconque – et avant tout Raymond – a bien sûr toujours ignoré. En même temps elle doit
bien admettre que, pour la première fois de sa vie, elle n’a jamais été aussi proche de
l’orgasme. Il lui caresse maladroitement la joue – autre geste plus que suspect – et sort de la
pièce sans rien dire, empêtré dans son pantalon à demi remonté sur ses hanches. Elle ne
comprend toujours pas, intriguée par cet assaut inattendu après la première tentative avortée
dans le lit. La porte de la maison claque. Par la fenêtre, elle le voit s’éloigner vers le fournil et
disparaître derrière le bâtiment. Raymond aurait-il une maîtresse ? Ou serait-il désireux d’en
prendre une ? Méfiance, se dit Jeanne.
* * *
Les jours suivants ne révèlent rien de plus. La routine a repris ses droits. Ils se lèvent et se
couchent sans vraiment parler d’autre chose que de banalités concernant la boulangerie, les
potins du village, les nouvelles des enfants devenus adultes et partis vivre leur vie loin de
Languiville, trou normand où leurs parents vieillissent. Les doutes de Jeanne s’apaisent peu à
peu et elle en vient même à oublier leur petit intermède sexuel, retombant dans la torpeur de
sa ménopause. Pour Raymond, les choses sont bien différentes. Sitôt arrivé dans son pétrin, il
a regretté son attitude, non par égard pour sa femme, mais plutôt parce qu’il a le sentiment

13 étrange d’avoir trompé la blonde. Comment a-t-il pu préférer Jeanne à cette apparition
sulfureuse et magique ? Comment a-t-il osé consommer ce qu’il n’a pu achever avec sa
merveille ? Il se sent méprisable, traître à la belle, oubliant du même coup qu’elle n’existe que
dans son imaginaire.
Sauf qu’à présent, dès qu’il est seul, il la voit partout : elle se glisse près de lui lorsqu’il
s’active sur le pétrin et se love contre ses reins, l’aguiche lorsqu’il façonne ses baguettes et ses
pains, vient s’asseoir sur ses genoux quand il peine sur sa comptabilité. Elle est omniprésente,
mais fuit ses rêves, seul endroit où il pourrait enfin l’honorer comme il fantasme de le faire
depuis qu’elle est entrée dans sa chienne de vie. Et c’est difficile de faire semblant de
continuer de vivre normalement avec les autres. À la maison déjà, Jeanne et lui ne se parlaient
plus beaucoup. Mais au café avec les copains, tous l’observent, surpris de son mutisme
soudain, et débattent à qui mieux mieux sur son état de santé, découvrant une apathie nouvelle
chez un homme qui aimait d’ordinaire bien vivre et tout ce qui va avec, le boire et le manger.
Car Raymond a maigri. Il n’a plus d’appétit, a perdu son sens de l’humour et doit déplacer
des montagnes d’énergie afin de feindre un minimum d’intérêt pour les conversations de
comptoir. Il refuse même les sorties en mer pour lancer un chalut. Le pire est quand sa blonde
vient à demi nue le rejoindre au bistrot et le nargue en caressant les clients sur son passage. Il
doit contenir sa jalousie, étouffer ses reproches, s’empêcher de la saisir à bras-le-corps pour
aller l’enfermer dans une chambre d’hôtel et lui faire l’amour sans plus reprendre son souffle.
* * *
Il est en train de devenir fou, pense-t-il un soir en rentrant épuisé, après l’avoir poursuivie
en vain dans un champ derrière l’église. C’est le curé qui l’a arrêté dans sa course folle,
surpris de voir le boulanger du village errer dans l’herbe à une heure si tardive, flattant d’une
main tremblante le flanc d’une génisse, se collant au grand corps chaud et musclé, lui
murmurant à l’oreille des propos incompréhensibles, puis s’interrompant comme s’il prenait
tout à coup conscience de l’incohérence de son geste. Le curé lui a proposé de venir boire une
infusion au presbytère, mais Raymond a refusé, appuyé contre le calvaire comme s’il cherchait
inconsciemment le soutien du Tout-Puissant. Il tremblait de tout son corps et a prétexté une
fièvre de cheval pour expliquer son comportement et aller se coucher.
* * *
Le lendemain après-midi, alors que Jeanne sort de la supérette, le curé hésite un court
instant puis vient à sa rencontre.
— Qu’est-ce qu’il me veut ? marmonne-t-elle aussitôt.
Ni croyante ni pratiquante, elle ne devise pas fréquemment avec le personnage et elle

14 s’inquiète un peu de le voir s’intéresser à elle. S’il lui prenait l’envie de la faire revenir à la
messe, il ne faudrait pas qu’elle lui paraisse impolie. Le curé est aussi un client qui apprécie
les croissants et les religieuses au chocolat.
— Eh bien, Madame Thomassin, tout va bien chez vous ?
— Mon Dieu, ben oui, M’sieur le Curé.
— Et Raymond aussi ? Il est en forme ?
Elle lui coule un regard en biais, pas certaine de comprendre où il veut en venir.
— Non, je vous demande ça parce que je l’ai croisé l’autre soir et je lui ai trouvé la mine
fatiguée.
— Ben, c’est que le travail manque pas, vous savez ? Et qu’il est souvent tout seul pour le
faire, vu que notre dernier apprenti s’est tiré en douce avec une partie de la caisse. On en
attend un nouveau sous peu.
— Oui, j’ai entendu parler de cette triste affaire… Donc c’est une forme de stress
professionnel ?
— Euh… J’en sais trop rien, ma foi… Si vous le dites…
— En fait, je ne voudrais pas vous inquiéter…, commence-t-il.
Propos prudent dont l’objectif premier est de tempérer l’inquiétude de Jeanne et qui a
surtout pour conséquence qu’elle se met aussitôt la rate au court-bouillon.
C’est vrai que son Raymond n’est d’habitude pas très volubile, mais là il devient carrément
mutique. Même son vieux pote Paulo lui en a fait la remarque la semaine passée. Jeanne se
concentre à nouveau sur le curé, car ce qu’il raconte ne semble effectivement pas banal.
— Voilà, c’est sans doute une bêtise, mais hier soir, je l’ai vu dans le champ derrière
l’église… Il errait et semblait ne plus bien savoir où il était… En fait, il courait derrière une
vache et se collait à elle.
— Une vache ? répète Jeanne, abasourdie.
— Oui… Une blonde, vous savez ? Une belle limousine. Il lui parlait…
Le curé s’efforce d’en dire le minimum pour ne pas effrayer Jeanne, mais suffisamment
pour qu’elle prenne les choses en main.
— Quand je l’ai appelé, il a semblé sortir d’une espèce de torpeur… Il m’a dit être
patraque.
— Patraque ? Raymond ? couine la femme paniquée.
Le curé se mord les lèvres, pense avoir été trop loin trop vite.
— Je comprends, bien sûr il ne vous en a pas parlé. Je lui ai même proposé d’entrer chez
moi pour se reposer un peu.

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