Erreurs de jugement

Erreurs de jugement

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Français
233 pages

Description

Alice est une magistrate reconnue et expérimentée. Alors que sa vie amoureuse vacille au fil des mensonges de Thomas, son compagnon, elle se jette à corps perdu dans ses dossiers, notamment celui d'Agnès, dont la situation semble faire écho à la sienne. Mais Alice va soudainement accumuler de graves erreurs de jugement...

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Date de parution 07 janvier 2020
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EAN13 9782140139604
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Muriel Laroque
Erreurs de jugement
Roman
Rue des Écoles / Littérature
Erreurs de jugement
Rue des Écoles La collection « Rue des Écoles » est dédiée à l’édition de travaux personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique, politique, etc. Elle accueille également des œuvres de fiction (romans) et des textes autobiographiques. Déjà parus Audouin (Jean),Churchill m’a tué. Une enquête à travers l’indicible histoire grecque récente, 2020. Le Milon (Jean-Renaud),Le révolte des animaux sauvages, 2019. Vervaet (Chantal),Rideau, 2019. Khim-Tit (Hélène),La Route de la joie ou La création d’une école en Inde, 2019. Hochman (Natacha),Et qu’en pense le chien ?,2019. Mohtashami (Charles),Châteaux de sable, 2019. Lalande (Laurence),De l’autre côté de la Manche, 2019. e Miège (Colin),L’aventurier enraciné. Récit d’une vie dans leXXsiècle, 2019. Capdeillayre-Miollan (Marie-Claude),Regards obliques, Nouvelles, 2019. Ruiz (Dominique),La griffure du jaguar. Au cœur de la forêt lacandone, 2019. Duhamel (Philippe),La fin de l’ancienne firme Saint-Frères en Picardie. Un ancien du textile français témoigne, 2019. Leccia (Jean-Baptiste),Fredianu le Sarde et le jardin de Plutarque, 2019. Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site www.editions-harmattan.fr
Muriel LaroqueErreursde jugementRoman
Du même auteur Notre enfant d'abord, co-écrit avec Marie Théaud, Albin Michel, 1994.© L’Harmattan, 2020 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-19322-9 EAN : 9782343193229
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Trois appels inconnus s’affichent sur son portable. Alice a pour habitude de ne jamais décrocher, les gens n’ont qu’à laisser un message surtout si c’est urgent. Depuis qu’elle s’est fait pirater son compte, elle est devenue méfiante.
En sortant de la pharmacie, cinq messages apparaissent, un inconnu, sa greffière et Enzo. Elle attend d’être chez elle pour les écouter car le bruit des voitures sur les pavés l’empêche de les e capter. Dans son appartement situé dans le 9 arrondissement de Paris, au-dessus de sa tête, elle entend le son du piano du fils de e son voisin du 4 étage qui, depuis des mois, massacre la Sonate n° 16 in C major de Mozart. Elle allume une cigarette, s’assied sur un fauteuil du salon recouvert d’un tissu à losanges. Elle écoute le premier.
– Bonjour, vous êtes Madame Labruyère, c’est l’hôpital Henri Mondor. Monsieur Thomas Kowalski a eu un accident, le Samu l’a transporté chez nous. Dans son portefeuille, j’ai trouvé votre carte de visite. Je vous ai appelée plusieurs fois. Merci de me joindre au numéro qui s’affiche, je suis Christine du service des Urgences.
Alice, glacée, n’a pas tout compris, elle réentend une seconde puis une troisième fois la voix calme de l’infirmière puis sursaute
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au prononcer du nom Thomas Kowalski, puis des mots, accident, hôpital... Quelques mois plus tôt dans son appartement, une tasse de café à la main, elle pénètre dans son bureau, une petite pièce rassurante, toute biscornue, avec une longue table en pin blond ornée d’un bouquet d’anémones un peu fanées, où patientent dans un beau fouillis, des stylos à bille souvenirs d’hôtels lointains, quelques carnets griffonnés, des post-it superposés, et une pile de dossiers enserrés dans des cotes cartonnées rouges à l’exception de trois ou quatre qui sommeillent encore sur un tapis de coco usé.
Ses yeux trébuchent sur sa bibliothèque, Camus dévore un livre de cuisine, Victor Hugo lorgne Virginie Despentes, Colette médite avec Jon Kabatz-Zinn, Sartre louche sur Tintin. Confortablement installée dans son fauteuil, les lunettes sur le bout du nez, elle allume sa troisième cigarette, jette un regard étonné sur ses mains un peu tavelées et attaque un gros dossier de divorce afin de rendre à huitaine un arrêt motivé, très attendu par les avocats. Les parties ont bataillé ferme pour obtenir chacune la résidence d’Adam et d’Eden, jumeaux âgés de dix ans.
À l’instant même où elle se plonge dans une longue attestation, son portable vibre. Comme d’habitude, elle le cherche frénétiquement et derrière un monceau de feuilles qui cache son carnet en cuir fauve où sont emprisonnées ses citations favorites, elle met, enfin, la main dessus. Sur l’écran apparaît le visage souriant de Philippa, sa grande amie depuis l’adolescence, une jolie femme, blonde cendrée toujours hâlée, des dents très blanches, des ongles bombés manucurés, la silhouette élancée, le rire citadin.
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– Ton anniversaire approche... N’oublie pas qu’on fait la fête chez toi. Tu sais que nous adorons tous tes belons. L’hiver à Paris, c’est bon, une grande bouffée iodée !
– À cinquante ans passés, les fêtes d’anniversaire, c’est un peu ringard, non ? Je croule sous le travail, je n’ai pas trop envie, je n’ai pas le temps, c’est du boulot. Autrefois, c’était Vincent, qui ouvrait les huîtres, maintenant c’est plus pareil... Et puis, vous picolez tous beaucoup trop.
– Oh, tu n’as pas le moral, toi !
– Pas vraiment. Le matin dans la glace, je ne me supporte plus. J’ai grossi, je me sens moche, sans éclat, ma peau devient flasque... Tu sais, j’ai beau me répéter plusieurs fois par jour « il est poli d’être gai »cela ne fonctionne plus. Je n’ai plus la niaque. Rédiger à la chaîne des arrêts, aller à l’audience, écouter toute la journée des querelles conjugales, des plaidoiries interminables, souvent hors sujet, ras le bol. Mon ordinateur n’arrête pas de planter, ça me rend dingue. Une heure avant ton arrivée, une page entière a disparu, j’ai dû tout recommencer. Et avec Thomas, c’est très moyen, j’ai parfois l’impression d’être un meuble. Il semble toujours contrarié, réticent au moindre projet. « Je n’ai pas le temps », rétorque-t-il, mais du temps, il en a pour ses étudiants, ses colloques, pour écrire ses bouquins.
– Oh là là, tu es vraiment down ! Écoute, Alice, ma belle Alice, tu mélanges tout comme d’habitude l’important et les détails. Cela fait plus de onze ans que vous vivez ensemble. Après ton divorce, tu n’as pas cessé de me dire qu’il te fallait dégoter un type cultivé, lettré, etc. Tu l’as. De quoi te plains-tu ? Tu nous as ramené un prof de philo, pétri de charme !
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– Et alors ? Tu peux rigoler, ce n’est pas parce qu’il enseigne Spinoza à la fac qu’il me rend heureuse. Il n’y a pas que les échanges intellectuels qui font le sel de la vie.
– Heureuse de l’entendre, raille Philippa. Je te rappelle au passage que tu n’as pas cessé de chanter ses louanges, nous prenant pour des ploucs lorsque nous ignorions les travaux d’Engels. La vérité, c’est que tu es fatiguée, épuisée... Bon, d’accord, ce n’est pas marrant de vieillir, on ne nous pince plus les fesses dans le métro et alors... Secoue-toi, ma belle Alice... Tu vas prendre rendez-vous avec mon chirurgien. Tu te souviens certainement de cette vieille chanson de Juliette Gréco que nos parents écoutaient. C’est l’histoire d’une vieille femme hyper jalouse, mettant en garde une jeune beauté qui, dans quelques années, aurala ride véloce, la pesante graisse, le menton avachi.Je t’assure, se regarder avec un sourire bienveillant dans une glace, c’est la moitié du bonheur. En plus, tu veux que je te dise, nous sommes encore canon ! Alors tu te calmes. Thomas, tu arrêtes de le maudire, vous allez très bien ensemble, et puis tu le sais, tous les mecs sont égoïstes... Moi, toujours mariée, depuis trente ans, suis-je heureuse, non ? Oui ? Je ne me pose plus la question. Je compose, j’accommode la vérité, j’ai renoncé à avoir des regrets, je trace sans trop m’interroger. J’en prends, j’en laisse...
– Ne t’inquiète pas, ça va passer, ma chère Philippa. C’est mon côté Capricorne, tu le sais bien, soupire-t-elle en laissant flotter son regard sur le désordre de sa bibliothèque.
Capricorne, Alice se reconnaît bien dans ce signe astral, celui de Simone de Beauvoir, de Marlène Dietrich et même de Jeanne d’Arc, des femmes fières, solides, fidèles, mélancoliques, parfois écorchées vives. Très tôt, elle a su qu’elle devrait faire alliance avec deux personnages : une femme décidée, chic, indépendante, libre, dont la réussite sociale suscitait l’admiration, voire l’envie et
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