156 pages
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Espagnols de Casablanca

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"Dimanche, il m’a semblé sentir une pointe de jalousie chez mon Guillaume, quand il a entendu Bretch, son nouveau copain, m’appeler Ra ! Il m’a fait remarquer d’une façon acerbe, que seuls mes quatre petits-enfants avaient le droit de me surnommer ainsi, «Ra»."

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Date de parution 12 juillet 2018
Nombre de lectures 8
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Margarita OrtizMacias
Dépôt légal 2003/1735
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ESPAGNOLS DE CASABLANCA
C o l l e c t i o n P r e mi e r s E c r i t s
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PREMIERE PARTIE
A mon père, Guillermo Ra Margot
Mardi 10 juin 2001. Dimanche, il m’a semblé sentir une pointe de jalousie chez mon Guillaume, quand il a entendu Bretch, son nouveau copain, m’appeler Ra ! Il m’a fait remarquer d’une façon acerbe, que seuls mes quatre petits-enfants avaient le droit de me surnommer ainsi, «Ra». Il me fallut employer tout mon savoir-faire psychologique pour qu’il admette qu’il n’y avait aucun mal à ce que d’autres enfants utilisent ce Ra, déjà fameux. Et à nouveau lui narrer le début du Ra pour la énième fois. Il adore me l'entendre raconter. Et pour cause. C’est lui le créateur de ce Ra. Mon Guillaume, alors âgé d’un peu plus d’un an, sur son youpala, fait des virtuosités de dérapages, dans le salon du cabanon. Il faut jongler pour l’éviter. Je dois poser sur la table des verres pour l’apéritif du soir. Tel un mini bolide, il fonce vers moi. Olé ! Torero ! Quelle passe, digne du Cordobes ! Pour l’éviter, je frôle mon « Minotaure Youpaladien » mais hélas ! Au détriment d’un de mes verres qui me tombe des mains. Les nerfs ? L’habitude de dire de vilains mots ? Que sais-je ? Et ces mots fusent de ma bouche. « Wa el khra !», « Oh ! Merde ! », en arabe. Mon interjection passe inaperçue pour mon entourage qui en a entendu de bien pires, dans mon vocabulaire. Un seul personnage retient un unique mot de mon juron. Le khra, qu’il prononce Ra. C’est mon Guillaume ! Stoppant net son slalom, il relève son adorable tête, me regarde droit dans les yeux et très sérieux, répète « Ra ». Silence total dans l’assistance. Miracle ou quasi-prodige ? Cet enfant si éveillé pour son âge, d’après mon jugement « catégorique », bébé surdoué, s’exprime surtout par mimes. Il a  - 5 -
un léger, oh ! très léger, retard de langage. Il parle peu. Il n’a d’ailleurs nul besoin de paroles pour communiquer avec nous tous. Enfant unique, plus adoré que l’Enfant Dieu, notre Guillaume vit entièrement intégré à notre monde d’adultes et le contact est parfait. Nous lui parlons, il nous répond par mimes. Bien sûr, il a son vocabulaire, pas bien vaste, il est vrai, ça viendra, mais ce soir il a bien répété « Ra ». Après quelques secondes de silence, son père s’enhardit, et plein de douceur, demande en espagnol : c’était l’époque de l’espagnol total dans toute la famille ! - « Guillaume, qu’a dit ta grand-mère Margot ? »  Et Guillaume de répondre catégorique et net. « Ra ». Nous voilà tous interloqués. Pour un semi muet, il a bien retenu ce vilain mot.  Nous prenons l’apéritif, mais ces deux lettres trottent dans nos têtes. Coïncidence ou pas, cette répétition ? Alors le père répète d’une façon insidieuse à notre Guillaume Chéri. - « Qu’a dit la grand-mère Margot ? » Et notre Guillaume Chéri de répondre encore, en regardant son père avec ses magnifiques yeux marron « Ra ». Plus de doute. On clôt l’affaire. Il a bien répondu. Passons à autre chose ! Le lendemain matin, comme d’habitude, me voilà dans la cuisine préparant le petit déjeuner. Par la fenêtre grande ouverte, je vois venir de la plage notre Guillaume dans les bras de son père. Un réveil bien matinal, pour les Castro. Pour laisser se reposer un peu plus la mère Castro, le père Castro faisant contre mauvaise fortune bon cœur, a décidé de promener son petit au bord de l’eau. Et tout à coup ils me voient tous deux. Mon Guillaume me regarde, lui, et moment sublime, moment magique, moment décisif de ma vie, sa jolie petite bouche dit en me regardant, moi, bien moi, oui, dit : « Ra ». C’est fini. Pour le restant de mes jours, je suis et je serai « Ra », ainsi l’a décrété mon Guillaume adoré. Et Ra, je suis restée depuis. Par la suite le langage de mon petit s’améliorant, j’ai eu droit à un complément de nom : « Margot ». Et Ra Margot, je suis pour mes quatre petits-enfants, et pour d’autres, comme ce dimanche, pour Bretch.  - 6 -
Etre grand-mère
Je dis en parlant de mes filles, Goguie, Sylvia, mais s’agissant de mes petits- enfants, je ne peux m’empêcher de me les approprier et de les nommer. Mon Guillaume, mon Alexandre, mon Adèle, mon Antoine. J’ai toujours pensé que rien ne pouvait surpasser l’amour que je porte à mes filles et je ne sais toujours pas définir si le sentiment que je voue à mes adorables monstres est plus intense que celui que j’éprouve pour elles. C’est différent. Ils sont pour moi comme une fourrure qui m’enveloppe des pieds à la tête, chaude, douce. C’est bon, c’est merveilleux, c’est euphorisant, c’est stimulant ! Les voir, là, devant moi, me provoque une apnée. J’en ai le souffle coupé. Ils ont sur moi un effet magique. Leur présence atténue mes douleurs, mes soucis quotidiens, mes petites misères. Il faut dire que ce sont de sacrés personnages, les quatre. Il me faudrait bien des pages pour raconter leurs répliques, leurs faits, leurs attitudes… Une autre fois…
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Mon anniversaire
12 juin Ce matin, en me réveillant, je suis un peu nostalgique. Voilà mon anniversaire passé. Hier soir, nous le fêtâmes à la maison. Je trouve que ce fut un très bel anniversaire. J’avais près de moi les êtres que j’aime le plus au monde, mes douze satellites. Quel bonheur ! Et que de beaux cadeaux reçus ! Merci Sylvia ! Grâce à ton idée, vous ne m’avez offert que du linge. Lors d’une brève excursion dans mon placard, tu as trouvé que ma garde-robe avait besoin d’être renouvelée. Catégorique, tu as décrété qu’il me fallait demander des vêtements pour les fêtes à venir. La fête des mères et mon anniversaire. Et pourquoi pas ? C’est si bon maintenant de me laisser guider par mes filles pour certaines choses ! Aussi en ai-je demandé ! Aussi ai-je reçu du linge. Des tenues magnifiques. Tout m’a plu. De plus, j’ai eu droit à un fruitier de mon Guillaume, à un colibri en cristal de mon Adèle, à un adorable poème de mon Alexandre, et de mon Antoine un suggestif dessin. Ah ! Sans oublier le « joyeux anniversaire » interprété à la guitare par notre génie en herbe. Mon Guillaume. Et les fleurs ! Ma maison était magnifique. Des fleurs de partout. Des roses rouges avec une marguerite au centre, celles-ci de mon « Chato », mon époux, des roses ivoires sublimes, puis des glaïeuls, des gerberas, des liserons, de la bruyère, des bleuets et de la santoline. Pour décorer la table, j’ai eu l’audace de couper- Oh ! Sacrilège - de ma terrasse, un hortensia. Tant pis, je n’ai 60 ans qu’une seule fois dans ma vie. Alors, une fois n’est pas coutume.
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Du 12 juin encore
 Ah ! Oui ! Ce fût un anniversaire réussi. Donc ce matin, nostalgique, me remémorant cette inoubliable soirée, je pense. « Dommage, c’est fini ! » Et bien j’ai tort. On m’appelle au téléphone. Quelle surprise ! C’est ma cousine Anne-Marie de Grenoble ! Elle me souhaite un bon anniversaire, « avec un jour de retard, dit-elle ». Quelle importance ! On se rappelle encore de moi de si loin ! Que c’est gentil ! Il paraîtrait que ma tante Angèle et Anne-Marie parlaient de la er famille. Ma tante releva que le 1 juin avait été l’anniversaire de Fifi et que le 11 serait le mien, Anne-Marie se promit de ne point l’oublier et de m’appeler pour me souhaiter une joyeuse fête. Elle l’a fait le 12, c’est tout comme. Son coup de fil me ramène bien en arrière. Toute songeuse je fais un bond dans le passé, mon passé. Je ne suis plus Ra Margot mais Margarita Ortiz Macias, née un 11 juin 1941, place de Verdun, à Casablanca. Me voilà emplie de réminiscences, je me sens toute chose…
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Ma naissance
Je suis née un 11 juin, pendant la guerre. Mes parents habitaient alors chez mes grands-parents paternels, dans une immense maison. Etait-elle immense ou me le paraissait-elle à moi ? Je pense que les souvenirs de notre enfance, gardés si longtemps dans notre mémoire, sont sûrement différents de la réalité. Un enfant voit et sent autrement que l’adulte. Sa vision sur le monde n’est pas la nôtre, loin de là ! Et une fois grand, les souvenirs de son enfance sont comme ces vieilles photographies, gardées dans une aussi vieille boite, que l’on sort de temps en temps. Elles sont un peu floues, un peu jaunies, mais vraies tout de même. Revenons à ce 11 juin 1941. Je suis née dans le grand lit de ma grand-mère, sans sage- femme. Mon père court la chercher, mais arrivé chez elle, elle refuse de venir. C’est l’heure du « couvre feu ». Elle promet de le faire, tôt, le lendemain, sûre que ça peut attendre jusque là. « Vous pensez ! » dit-elle à mon père, voulant le rassurer. « Pour le premier enfant, la mère, à la première contraction, s’affole et croit que le bébé va sortir de suite. » En voilà une ne connaissant ni ma mère ni moi… Ma mère reste la personne la plus forte que je connaisse, endurant toute sa vie les douleurs physiques sans professer une seule plainte. Stoïque ! Et quand elle dit à son mari que les contractions sont fortes et qu’il lui faut l’accoucheuse, elle ne se trompe pas. Quant à moi, on me surnomme « Bullita », femme pressée en espagnol, ou « Speedy Gonzalez ». Alors vous pensez ! J’ai drôlement envie de sortir du sein maternel et de voir le monde nouveau. Donc me voilà encore reliée à ma mère par le cordon ombilical, entourée par ma grand-mère, mes tantes et mes grandes cousines. Toute cette gent féminine est effarée de mon apparition. Je suis une drôle de créature, à l’intérieur d’un voile membraneux opaque.  - 10 -
Et je reste reliée à ma mère, jusqu’au matin, qu’arrive notre accoucheuse. Cette dernière explique que cette membrane, exceptionnellement, n’est pas restée dans le ventre maternel. Elle rajoute que la coutume voit cela comme signe de porte-bonheur pour le nouveau-né. Me voici sortie de ma membrane porte-bonheur, lavée, habillée. Toute la famille s’extasie. Je suis un bébé splendide, aux longs cheveux noirs, et si sage ! Durant deux jours et deux nuits, je ne cesse de dormir, je ne tète pas, je ne pleure pas. On ne m’entend pas. Ce sera la seule et unique fois dans mon existence où j’ai gardé bouche close si longtemps ! Et que devient la membrane ? Comme elle est sanguinolente, Grand- mère la lave et la met à sécher sur l’étendoir de la cour. Une voisine qui vient me voir, à l’insu de tous, la vole. Est- ce pour cela que ma vie a été ponctuée de bonheurs– malheurs, jusqu'à ce jour ? Dommage que la membrane ait disparu de ma vie aussi vite ! Pour berceau, mon grand-père, menuisier de son état enlève une cloison d’un mur de chambre et me fait un lit d’enfant magnifique. Mon père le peint en rose et le décore de superbes décalcomanies. Ce lit, quand il ne me servit plus, fut prêté à de nombreux cousins et cousines. Puis, merveille des merveilles, mes deux filles y ont dormi également. Et oui, c’était un lit d’avant guerre ! Pour ma layette, à cause de ladite guerre, grande pénurie de tissu. Qu’à cela ne tienne ! Que ne ferait-on pas pour le futur bébé de Guillermo et d’Esperanza ! Ni de une, ni de deux ! Ma mère, bravement, taille ma layette dans des culottes- caleçons de grand-mère Adèla. Et comme ma mère est une véritable fée couturière, elle m’élabore un trousseau digne de la princesse Aurore. Peut-être ai-je dépassé la princesse Aurore… en amour ! Dès ma naissance, j’ai été constamment entourée d’affection de toutes parts, par tous les miens. Toute ma vie, jusqu'à maintenant, l’amour m’a enrobée toute entière. Pas un seul instant je ne me suis sentie ni seule, ni délaissée, et ce, depuis soixante ans. Merci la Membrane !  - 11 -