FAUX ET USAGE DE FAUX

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Français
373 pages
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Sur le schéma de la rencontre traditionnelle à trois - Lucette Mouline tisse une intrigue toute différente: la dimension érotique est mise au service d'une quête identitaire. Amel ne croit pas à l'amour, Hélène à son corps, Marcel à son art. Le passé revient pour chacun, avec les impostures de la mémoire, les faussetés du théâtre et... l'emprise de Proust.

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Date de parution 01 février 2009
Nombre de lectures 264
EAN13 9782296660373
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

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FAUXETUSAGEDEFAUXDanielCohenéditeur
www.editionsorizons.com
Littératures, unecollectiondirigée parDanielCohen
Littératures est une collection ouverte, tout entière, à l’écrire, quelle qu’en soit la forme:
roman, récit, nouvelles,autofiction, journal;démarcheéditorialeaussi vieille que l’édition
elle-même. S’il est difficile de blâmer les ténors de celle-ci d’avoir eu le goût des genres
qui lui ont rallié un large public, il reste que prescripteurs ici, concepteurs de la forme
romanesque là, comptables de ces prescriptions et de ces conceptions ailleurs, ont,
jusqu’à undegrécritique,asséché le vivierdes
talents.L’approchedeLittératures,chezOrizons,est simple — ileûtété vainde l’indiquerend’autres temps—: publierdesauteurs que
leur force personnelle, leur attachement aux formes multiples du littéraire, ont conduits
audésirde faire partager leurexpérience intérieure.Du textedépouilléà l’écrit porté par
le soufflede l’aventure mentaleetphysique, nous vénérons,entre tous lescritères
supposantdéterminer l’œuvre littéraire, le style.
Flaubertécrivant:«J’estime par-dessus toutd’abord le style,etensuite le vrai»,
il savaitavoir raisoncontre tous lesdépérissements.Nousen faisons notrecredo.D.C.
Dans la mêmecollection:
FaridAdafer,Jugement dernier, 2008
Jean-PierreBarbier-Jardet,Et cætera..., 2009 (en préparation)
BertrandduChambon,Loin de V wrwnas >, 2008
MauriceCouturier, Ziama, 2009 (en préparation)
OdetteDavid,LeMaître-Mot, 2008
JacquelineDeClercq,LeDit d’Ariane, 2008
TouficEl-Khoury,Beyrouth pantomime, 2008
MauriceElia,Dernier tango àBeyrouth, 2008
PierreFréha,Laconquête de l’oued, 2008
GérardGantet,Les hauts cris, 2008
GérardGlatt,Comme une poupée dans un fauteuil, 2008
GérardGlatt,L’ImpasseHéloïse, 2009,en préparation
HenriHeinemann,L’Éternité pliée,Journal,édition intégrale.
GérardLaplace,La Pierre à boire, 2008
GérardMansuy,LeMerveilleux, 2009 (en préparation)
LucetteMouline,Faux et usage de faux, 2009 (en préparation)
AnneMounic, Quand on a marché plusieurs années..., 2008
EnzaPalamara, Rassembler les traits épars, 2008
AntoinedeVial,Debout près de la mer, 2009 (en préparation)
ISBN 978-2-296-06367-9
©Orizons,chezL’Harmattan,Paris, 2009LucetteMouline
Fauxet usagede faux
.
2009Du mêmeauteur
Roman de l’Objet,JoséCorti, 1981
Bibliques,JoséCorti, 1984
LaMoisson du crépuscule,PierreFanlac, 1984
LeJardinier duCiel,PierreFanlac, 1986
L’œil des Phrases,JoséCorti, 1987
La Tunique deNessus,ÉditionsdesÉcrivains, 2000
LaDameBlanche,ÉditionsdesÉcrivains, 2001
Sylvain ou le bois d’œuvre,L’Harmattan, 2006PROLOGUE
Entrecielet scène
l n’est d’histoire que d’amour, on le dit, du moins au sens où l’on ditIaussi en faire une ou le faire, c’est selon. Or s’il en est toujours une qui
tombe en ruines dans une mémoire saturée de la rabâcher, il y en a encore
une qui raconte l’inutilité même de la répétition, mais en poussant à s’y
tenir, à y croire de plus en plus, et ça pendant des pages. Ainsi, s’il
s’agissait seulement de céder à la sourde insistance d’une obsession
narrative qui, comme une présence étrangère exerce sa tyrannie, d’honorer les
matériaux personnels de la mémoire sous forme de complaisance ou
d’aveu, on s’en tiendrait, pour en dissimuler l’emprise, à rapporterchemin
faisantdesdétails de vêtements, de paroles, d’occupations oude loisirs,de
lumière ou de saison.Ce serait, afin de raconter malgré soi, se donner l’air
de ressasser le concret du tout venant, comme si un roman commençait
par des choses. Alors qu’en faisant semblant d’oublier époques,
circonstances et sentiments, seuls censés sonner le départ de la vie véritable, on
pourrait espérer les inventer, non sans le pressentiment de leur
invraisemblance.Car rien n’est plus incroyable que la réalité.
Ce serait, en ce qui me concerne, oser passer sous silence un épisode
exceptionnel de ma destinée, si singulier que toute référence matérielle y
vacille derrière l’écran des mots puisqu’il m’introduisit à la reconnaissance
d’une de ces histoires dont on cherche vainement en soi la trace et qui
appartientà un ou plusieursêtres, telle une promesseàdes visages mais on
ne le sait pas, parce qu’il aurait fallu pour le discerner qu’on se prenne
pour un écrivain et qu’ils deviennent en même temps, ces êtres, les
vivantescertitudesd’une vocation sansdouteforgéede toutes pièces.8 LUCETTEMOULINE
Comme si dans la démarche chaloupée, les foulées basculantes de
courtes jambes ouvrant large le compas jusqu’à des pieds obliques
décrivant la joyeuse géométrie dite familièrement à la deux heures moins dix,
dans ledosarqué surdesbras serréscontre le torsebombé,dans les mains
enfouies aux poches verticales du blouson, le masque d’argile brune aux
traits plissés, aux yeux noyés, seulement illuminé par l’éclair de dents
petites, éblouissantes parmi le velours violacé de lèvres insoupçonnables,
comme sidans toutcet inconnude l’étranger qu’enfin je m’approprieavait
battu longuement lacadenced’une histoire, lecœur secretd’un récit.
Je l’avaisdécouvert,ainsi que sacompagne —carce que j’aiàdireconcerne
avant tout lecouple néde leur rencontre —aucoursd’unede mes sériesde
représentations d’hiver dans un petit théâtre parisien, une de ces salles
assez modestes dont la capitale fourmille et que je pouvais louer plusieurs
semaines d’affilée afin d’y présenter les produits aventureux de mes mises
en scène occasionnelles, on dit parfois un travail d’amateur, terme
appropriécertes, insuffisantcependantà mes yeux pourdésigner monactivité.
En effet, mon entreprise théâtrale avait ceci de particulier qu’elle
s’exerçait dans les périodes de liberté que me laissaient les métiers
alimentaires, tous provisoires, tous plus ou moins improvisés que la nécessité
m’obligeait à tenter. Dans le domaine professionnel, l’insolite des
opportunités vengeait souvent mon incompétence quasi universelle.Grâce à des
goûts fantasques qui m’orientaient vers des occupations très diverses, je
trouvais le moyen de réussir là où chacun ou presque se sentait nul par
définition. Par ce subterfuge, j’étais devenu, comme beaucoup d’individus
qui ne se sentent qualifiés pour rien, l’enfant terrible du commerce, ayant
fréquenté, depuis la vente des cravates dans un parapluie sur les champs
de foire jusqu’aux expériences en chambre les plus modernes du type
gagnez de l’argent chez vous en vendant de la parfumerie, un nombre
considérabledegagne-painfarfelus.
Au moment dont je vais parler ici, je venais d’accepter un travail de
représentant en photos aériennes, décision prise sur une annonce qui
m’avait procuré quelque ressource. Après quoi, m’étant toujours réservé
une grande souplesse dans mes engagements, ce que cette occupation
permettait, je l’avais assez vite délaissée quelque temps pour retrouver ma
toquade: le spectacle.
Puisque c’est à cet art qu’en somme je dus indirectement mon premier
contact avec la série d’événements qui façonnèrent mon devenir, je neFAUXETUSAGEDEFAUX 9
m’acquitterai avec honnêtetéde ma dette envers lui qu’en rapportant
d’abordcomment j’yavaisétéconduit.
Admettons qu’on ne peut comprendre le destin en dents de scie que —
théâtre ou non—je m’étais taillé, si l’onfaitabstractionde la volonté quelque
peu brouillonne avec laquelle je m’appliquais à donner une issue concrète
aux éléments les plus marquants etles plus disparates de mon caractère, du
moins ceux qui m’apparaissaient tels. Né sous le signe du Verseau qui
produit —encore un on dit, lequel avait tendance à m’avantager—des artistes
avérés ou avortés, breton têtu comme il se doit et par contradiction fort
instable ce qui me rendait coutumier des pires coups de tête, je n’avais
jamais pu m’astreindreà une tâche stable ou mêmedéterminée.En revanche,
je faisais preuve d’une certaine constance dans ce qu’on aurait pu appeler
des violons d’Ingres si le reste de mes activités avait pu comporter un
centre quelconque. Ce n’était pas le cas et dans le réseau où je dépensais
sans compter une énergie désordonnée, j’étais incapable de discerner le
principal de l’accessoire. Seules comptaient la mobilité, la trépidation,
disons même si l’on préfère, l’effervescence, avec laquelle se succédaient
ou parfois se superposaient les identités diverses qui correspondaient aux
usagesfortdifférents que jefaisaisde ma personne.
À l’époque dont il s’agit, je venais donc de me lancer dans un boulot
agréable où l’on pouvait voir,au propre comme au figuré, les choses de
haut. On m’appelait quand on avait besoin de moi, ou bien—c’était encore
pluscommode — si mesfondscommençaientà s’amenuiserdefaçon quelque
peu alarmante, je me manifestais auprès de la direction afin —comme je
disais —de faire un peu d’argent. Prenais-je par là modèle sur des ancêtres
paysans qui disaient autrefois faire les foins, la moisson, le vin, ou le cidre ?
Je l’ignore, d’autant plus que ces expressions, plus normandes que
bretonnes, venues probablement de métissages provinciaux n’étaient guère
adaptées à la pêcheenmer, principale source de revenus de mesancêtres et
des gens de mon entourage. Quoi qu’il en soit, j’avais pu sans avatar
fâcheux — le risque de perdre son travail si on ne s’y tenait pas, comme on
disaitaussi, ne menaçait pasencore systématiquementcelui quien usaitavec
désinvolture—m’octroyer plusieurs semaines de loisir pour m’adonner à ce
que je puis nommer la plus récurrente de mes passions, je veux encoredire
le théâtre.
Il remontait en fait à très loin dans ma vie. Ma mère m’avait élevé seule
après le départ d’un marin volage qui m’avait conçu avant de disparaître
outremer sans laisserde traces,comme onabandonne parcharité un lotde
consolation. À son grand désespoir, j’avais, une fois mon bac en poche,
mis à profit mon diplôme tout neuf pour monnayer le premier avatar de10 LUCETTEMOULINE
mon inconstance.Ignorant quecechoixde métier irréfléchi inaugurait une
longue série d’épisodes similaires, j’avais suivi une formation d’éducateur
spécialisé, et après de courtes études, encadré à plusieurs reprises des
stages d’adolescents à problèmes. Les jeunes que je devais piloter
possédaient seulement quelques années de moins que moi. Ils avaient, un peu
comme moi, avec la différence que c’était probablement ma famille
bancale qui avait inspiré mes idées libertaires — ma mère institutrice qui aurait
pu faire sur moi une fixation pédagogique adorait le dehors et me laissait
livré à moi-même — rué dans les brancards. C’est par mes élèves que le
théâtreétaitentrédans ma vie pour ne plusen sortir.
En effet, démuni de toute méthode, je n’avais pas été long à
m’apercevoir qu’il constituait à l’égard des laissés-pour-compte qui m’entouraient
un moyen d’accès privilégié à la socialisation et à la culture. Je découvris
Molière,Marivaux,Musset, mes troisMcomme je lesappelaisetfisautour
d’eux afin de les faire interpréter par mon auditoire, un grand nombre de
lectureséclairanteset nourrissantes.
M’étant donc mis à enseigner aux autres, durant cinq ou six ans, ce
qui me faisait cruellement défaut et dont j’avais peut être besoin encore
plus qu’eux-mêmes, à cause d’une tendance très marquée à l’interrogation
sur toutes choses et le langage en particulier, j’avais par là, chemin faisant,
beaucoup appris. Plus tard — mes vingt cinq ans approchaient —après avoir
sous la pression de mon humeur changeante, abandonné mon poste
d’éducateur, je me rendiscompte que j’yavais puisé legoûtdeces spectacles
en rafales dont l’envie me revenait périodiquement, suivant les révélations
des bibliothèques. On comprendra que pour former les autres, je me sois
constitué de façon anarchique mais persévérante un véritable réservoir de
connaissances. L’atavisme avait dû jouer dans l’affaire. N’empêche, j’étais
devenu, dix ans après, un autodidacte distingué qui, sans avoir de
prétentions encyclopédiques, savait, comme on dit, ce que parler veut dire et
tenait un rang honnête dans les débats des intellectuels qu’il lui arrivait de
rencontrerdans les sallesavant ouaprès les spectacles.
Le travail alimentaire n’était plus qu’une parenthèse. L’engrenage
m’emportait.Plus je lisais, plus je montaisde pièces —classiques ou non, seul
comptait leur attrait — plus je trouvais d’arguments pour secouer le joug des
contraintes matérielles que je ne perdais pas de vue. J’étais devenu un
individu à double visage, pseudo artiste et camelot, sachant bien que quelque
partcesdeuxeffigiesseconfondaientdans un uniquecaprice, pour moi plus
précieux que tout.
J’en étais là, en décembre 1998, le lendemain de Noël, pendant une
programmation de l’Avare — pièce que j’adorais parce qu’elle était drôle,
mordante et populaire — dans un théâtre de la rue Marie Stuart qui portait
encore ce nom auquel devait être substitué quelques années plus tard leFAUXETUSAGEDEFAUX 11
trébuchantMélod’Amélie.C’était un soird’âmedéserte qu’accablaient les
lourdeurs des plaisirs refroidis. Par surcroît, je me trouvais aux prises avec
la légère angoisse des fins de programmation. Plus que deux jours et tout
serait terminé.Le rideau —aufiguréetaussiau sens propre où l’imageétait
dure — tomberait sur ma pièceet ce serait irrémédiable. J’avais horreurdes
reprises: une naissance se produit-elle deux fois ? Il m’était pénible
d’abandonner mon Avare à l’orientale, où parmi des comparses tous en
costume chinois, Harpagon, débarrassé de l’image médiocre du radin
sordide qui lui collait à la peau revêtait la majesté d’un souverain duCéleste
Empire pour se muer en tyran redoutable, une espèce de dément, un fou
de pouvoir.Au final, plus aveugle que jamais au milieu de sa maisonnée, il
brandissait,dans un ultimedéfi, leglobe terrestreenguisedecassette.
C’était, on lecroiraaisément, unde mes plus joyeuxdélires,d’ailleurs
chaleureusementaccueillidu publicconquis par l’originalitéd’une miseen
scène chatoyante et dont le sens, si l’on voulait bien y prendre garde, allait
vers la plus rudedes leçonsdeMolière.
Qui plus est, mon regret de voir tout cela s’achever se doublait de
nombreuses craintes de nature plus personnelle. L’existence que je m’étais
forgéeàcoupsd’épisodesemboîtés ou successifs,de
métiersgigogneappelait une phase nouvelle, uneformuledifférente.Jedétestais les macérations
sentimentales. Il fallait faire tourner la roue pour ne pas s’enliser. La
satisfaction de mon dernier spectacle m’avait rendu difficile. Un chapitre se
terminait.Pour l’instant, je n’avais rienen vue.J’allais platement reprendre
mon job de photographe volant. Pour couronner le tout, était-ce la
proximité d’une année révolue, la sensation de vieillissement liée à une trêve
théâtrale après des dates providentielles — je n’avais jamais encore eu la
chance de jouer pour les fêtes — le vague malaise d’un potentiel d’énergie
brutalement devenu inutile, j’étais à vif, à la crête de moi-même,
aiguillonné par l’idée de la perspective indispensable à faire naître, l’espoir
irraisonnéà matérialiserd’unévénement nécessaire qui viendrait me tirerde là.
Du fond de cette impasse, je me moquais encore plus qu’à l’ordinaire
des nombreux écrits que je n’avais pu m’empêcher de commettre
parallèlement à cette trajectoire déjà bien encombrée, quand, ne doutant
vraiment de rien, j’avais, à maintes reprises, jeté sur des feuilles de carnet, en
répétition ou ailleurs, un pot pourri de réflexions et même d’ébauches
narratives en manière d’essai ou de journal, comme on voudra, dont le
dénominateur commun était de me confirmer dans mon être et de
n’appartenir à aucun genre déterminé.À cet égard, j’avais été contraint de
constater qu’en général, parmi ces incursionsdans le domaine créatif
théâtrales ou littéraires, pratiquées à la sauvette entre deux survols des
châteaux ou des terres de riches propriétaires soucieux de contempler leurs
biens tirés sur papier glacé en couleurs éclatantes, le théâtre semblait me12 LUCETTEMOULINE
convenir beaucoup mieux que ces déversoirs ou défouloirs condamnés à
demeurer du poil à gratter dont je me serais très bien passé tout en y
revenant sans cesse. J’ai eu beaucoup plus tard l’explication de ce phénomène.
Sur le moment je pensais que le caractère embryonnaire et négligé
inséparable de mes écrits provenait du fait que la scène possédait une structure
toute faite, une forme donnée, servie sur un plateau, c’était le cas de le
dire.
Écrire était ardu, fatigant. On imaginera peut-être que j’endurais
stoïquement en ce domaine les tortures d’une humiliation qu’aurait bien
méritée une telle outrecuidance de touche à tout. Or du fait d’une
incroyable inconscience ou inconsistance, comme on voudra, il n’en était
rien.Dans la mesure où j’ignorais tout de moi-même, je me laissais
ballotter au gré du temps, avec cette candeur qui peut passer pour de la
témérité,de ne jamais m’avouer vaincu.
Cet état avait précisément persisté jusqu’à ce jour où, par ce vilain soir
d’après fête, je cessai brusquement, sous la pression du malaise et le
sursaut de vitalité rebelle qui l’accompagnait, de me sentir en accord avec la
fuite en avant qui jusque là me soutenait.Ce fut comme si tout à coup, le
flot plus retenu de mes élans désordonnés avait consenti à prendre soin de
moi pour me diriger au plus aigu de l’urgence, m’emportant au loin avec
unedouceur inconnue.
À l’heure qu’il est, parvenu à l’instant où il me faut rapporter ce
souvenir, et face au constat de cette échéance, ne pouvant plus différer le
moment de relater l’espècede mise au pied du mur que jefuscontraint de
vivre, ma pensée hésiteencore sur le seuilde laconfidence.Parfois je veux
contourner l’obstacle en m’adonnant aux hypothèses au lieu de raconter.
D’autres fois, je me dis que toute cette affaire — l’histoire que je veux y
voir — n’était en fin de compte qu’un réveil de mon démon littéraire
muselé quelque temps par le théâtre,domestiqué par la routine photographique
et qui, soudain livré à lui-même, s’était cruconcerné par tel ou tel incident
de la vie courante. Sans doute était-ce en partie exact puisque je suis là, ni
en l’air ni sur scène,àécrire.
Cependant il me faut déclarer d’abord que ce qui, à partir de ce jour
se passa, ce qui donna à mon existence l’impulsion définitive qui m’habite
encore ne m’a pas toutàfaitexilédu théâtre.
Plusieurs années se sont écoulées, et — j’ai grande hâte à le dire — si je
ne monte plus de spectacles, j’ai conservé de ce Noël fabuleux, entre
autres choses infiniment précieuses, l’admiration de cette faculté propre
aux créatures théâtrales d’offrir à l’état pur une incarnation d’états
extrêmes. Moi qui ai tenu si longtemps le sentiment en défiance, je demeureFAUXETUSAGEDEFAUX 13
profondémentattiré par les personnagesde scène, particulièrement les très
typés, les gibiers d’anthologies classiques. J’aimerais toujours les
fréquenter, vivre à leurs côtés. Davantage même : je pense que la seule vie qui
m’aurait été possible, je l’aurais partagée avec un héros de mon choix. Les
personnages sont les jusqu’au-boutistesdesaffects.On lesdit invivablesen
raison de leur penchant à l’excès. Or maintenant que je n’ai plus peur de
sentir, la mièvrerie complaisante s’éloigne de moi. Je pense que c’est la
tiédeur qui tue l’existence. Je crois désormais que l’être qui se disperse
stagne au lieu de flamber. Que l’opération peut durer à l’infini dans la
neutralité qui s’incruste.
Le récit qui s’ouvre ici ne peut donccommencer parledésaveu des
aventuriersde la passiondont j’ai longtempschoyé l’image.Je continueàaimer un
grand nombre de héros et quelques héroïnes, plutôt des hommes donc, car
c’est d’eux que je reçois le mieux l’impression de recueillir des recettes de
vie, ou, si je veux être vraiment sincère, de sauver un idéal, d’approcher le
mirage qui m’échappeetaprès lequel jecoursencore,connaissantdésormais
ses couleurs et ses contours. Tous s’occupent des grandes questions posées
par ce qu’on appelle la réalité, et auxquelles je suis venu si tard et par la
bande, comme la puissance, la foi, la séduction. Tous ont soulevé les poids
lourds de la pensée, pour le pire bien souvent, mais quelle gloire!Certains
même ontfaitfideces problèmeset traversé le temps indemnes,commedes
comètes.
Alors c’est formidable. J’ai soixante ans et je contemple mes fétiches,
mes totems, comme on voudra. Leur compagnie où je pressentais un
remède à ma versatilité vient parfaire ma fragile sagesse. Ma vie de
célibataire prend le sensd’un noble dilettantisme,d’une prouesse
éclectique.Peutêtre suis-je sur le point de réconcilier selon leur ligne de crête les pentes
divergentes de mon devenir et pour cela céder, comme à un mouvement
naturel, à la tentation de glisser dans la peau d’un certain nombre
d’emblèmes théâtraux, afin de les faire vivre avec l’actuelle modalité de ma
convergence intérieure. Je veux parler de ces amis de hasard, je veux dire
cecouple qu’un soirdedécembre m’apporta, tel un jouet sortid’une hotte
de Père Noël. Et si pour ordonner les étapes de mon histoire, j’interroge
mes rêves de spectacle, parmi les effigies qui se présentent en foule, je me
plaisà n’en retenir que trois, trinité royale, familière aux habiles de la
pensée et qui n’a rien d’arbitraire pour un individu resté si longtemps en
dehors des arcanes de l’intellect pour se frayer dans ce domaine un chemin
précairedont ilaffichefierté.Il s’agitdeDomJuan,ChattertonetRichardIII.
L’ordredans lequel je les nomme ne reflèteen rien unechronologiede mon
travail théâtral. C’est celui d’un collectionneur de masques. Et c’est moi14 LUCETTEMOULINE
quicheminede l’unà l’autre, vers le lieu mental où jecampe pourévoquer
ce qui m’estarrivé.
Lecouple magique
Ence soird’hiver 1998,donc, j’étaisarrivéassez tard,après le spectacle,au
carrefour de l’Odéon, petite expédition que j’effectuais volontiers, depuis
l’appartement dans le quartier du Temple que j’avais loué à la mort de ma
mère, undeux-piècescuisineet salled’eau minusculedonnant sur un puits
de jour, au deuxième étage d’un immeuble tubulaire où les vis à vis se
trouvaient presque à portée de main au dessus d’un précipice de ciment
gris.Dans ces lieux moroses, l’envie des secteurs grouillants et bigarrés de
la capitale me prenait souvent, surtout quand les satisfactions de la scène
avaient enflammé cette partie de moi qui choyait trop la jeunesse d’autrui
pour ne pas sentir fuir la sienne. Après quelques heures de flânerie
nocturne à Saint Michel, il m’arrivait de rejoindre le plus tard possible laCité
Dupetit Thouars. Disons-le tout de suite, dans ces moments où la manie
du regard me tenait comme un possédé, j’étais empoigné par une sorte de
tic d’observation qui me faisait dévisager tous les gens que je croisais ou
voyais défiler autour de moi, comme s’ils avaient été bizarres ou bien
étonnants ou dangereux. Je voyais à la puissance mille. J’imagine que je
devaisavoir l’air,ainsiaux aguets, penchéet l’œil brillant,d’un type qu’on
pourchasse, de quelque policier sur une piste ou d’une crapule en
goguette.
J’avais pris place à l’angle de cette sorte de rond-point que dessine à
cet endroit le boulevard SaintGermain, dans la cage de verre qui
ceinturait pour la protéger du froid la terrasse du Royal Odéon. J’aimais la rue
de l’AncienneComédie qui s’amorçait sous mes yeux.C’était là qu’était né
un des premiers théâtres de Paris. Je me rappelais l’avoir parcourue
maintes fois avec le recueillement digne d’une cérémonie quand, à quelques
heures de la première d’un spectacle, je cherchais à capter dans les
molécules de l’air qu’elle enserrait entre les parois sages de ses hauts immeubles,
les indices ou les présages qui se communiqueraient à mes réalisations
personnelles par l’intermédiaire des sensations diffuses qu’y auraient laissées
desfantômesd’acteursetd’écrivains.
En ces lieux, le théâtre prenait des allures d’expérience cruciale. Il
imprégnait l’atmosphère dans laquelle jebaignais au point que j’étais tenté
de subordonner la réussite ou simplement la réalité de la pièce qui allait
être présentée,à lacapacité que j’auraisdecommunieraveccetendroit,de
m’immerger en lui. J’accomplissais le plus souvent possible ce pèlerinageFAUXETUSAGEDEFAUX 15
propitiatoire avant une programmation mais parfoisaussi, comme ce fut le
cas pour ce lendemain du Noël 1998, après. Tant que j’œuvrais à chaud, il
s’agissaitde venir méditer là surce quiavaitétébien ou mal rendu, surdes
rythmes adoptés au bon moment ou qu’il faudrait modifier, sur des
épisodes plus ou moins significatifs dans l’exécution de l’œuvre. Ainsi
recevais-je de ce canal qui semblait creusé avec une paisible détermination
dans le but très commun de mettre en contact le Carrefour de l’Odéon
englouti dans la foule et le bruit avec les zones douceset presque désertes,
architecturalement solennelles des bordsde la Seine, des ondes de
contentement ou de reproche, comme si la rue s’était soudain chargée pour moi
d’intentions,de résonancesdidactiqueset sensibles.
Ce soir-là, d’une gorgée de café à l’autre, j’étais plus que jamais conscient
des pouvoirs de cet espace que je parvenais à emmagasiner avec tant
d’avidité qu’ils avaient tendance à investir les rues voisines, se
prolongeaient jusqu’aux ruesMazarineetDauphineet même,dans mon
imagination à vif, atteignaient la lisière des quais. La ligne droite qui se traçait en
direction du fleuve m’avait toujours paru jouer un rôle de révélateur. En
suivre le dessin pur et quelque peu abrupt — la rue de l’AncienneComédie
était en réalité très courte et se terminait comme en queue de poisson —
représentait une sorte d’épreuve à laquelle je me prêtais avec
empressement car j’avais décidé d’y voir une évasion me libérant de l’angoisse des
chosesachevées.De mêmeétais-jeemplidubesoind’aimer le théâtre pour
m’en arracher avec violence. Par surcroît, la situation aérée de ce tronçon
de rue que je parcourais assis derrière les vitres du bar m’annonçait la
ventilation quidepuis la Seine s’insinuait parfois jusqu’aucarrefour,ce qui
m’aidait à imaginer les souffles et les senteurs fluviales et avivait une
aspiration confuse à me laisser emporter. Ces sensations se déroulant sans
arrêt, ne m’atteignaient pas autrement que par des retombées proprement
externes où je goûtais le repos de ne plus être, où que ce fût, engagé.
C’était la ville qui prenait la parole et je n’avais plus qu’à vivre à ma guise
pendant que leschosesdécideraientà ma place.
Depuiscette terrasse, vraimentfaite pour moience soirde mélancolie
qui s’annonçait, le flot des passants, un peulanguissant à ce moment de
retombée festive, me portait. Le mouvement régulier des allées et venues,
courant montant et descendant, était devenu berceur. Quand le théâtre
s’éloignait, j’avais le réflexe de noircir quelques lignes en vue d’un retour au
calme ou d’un délassement.C’est ce que je fis, soulagé.Déjà j’envisageai de
laisser tomber les photos pour venirécrire là tous les jours ou plutôt tous les
soirs.Et pluscette idée prenaitcorpsdans monesprit, plus j’imaginais qu’on
s’intéressaità moi, qu’on me regardait avec respect comme quelqu’un qui16 LUCETTEMOULINE
écrit. Cela fut bientôt si évident que le geste réel de sortir de ma poche
mon carnet et son petit bic miniature dans son étui de cuir sur la tranche
vint à point me signifier comme l’eût fait une hallucination que le concret
était toujours le résultat d’une impulsion plus puissante que les autres à
laquelle obéissait une non moins puissante liberté d’esprit. Je me voyais
écrire, donc j’écrivais. De même, je gagnais de l’argent avec un travail de
photographe appris sur le tas et on applaudissait mes spectacles parce que
j’avais besoin du théâtre pour vivre. L’authenticité était un pari éphémère
établi sur lafaiblesse humaine.
Ce genre de réflexions, d’ordinaire propres à m’inspirer quelques
développements vagabondsconcernant l’endroit où je me trouvais et mon
penchant du moment prit cette fois un tour différent.Fût-ce la fierté comique
qui m’envahissait à l’idée d’être regardé — laquelle était sans doute
purement imaginaire — ma pensée vint buter sur mon nom que tout le monde
ignorait. Impossible pourtant de signer un spectacle autrement qu’à la
manière traditionnelle où il figurait sur les affiches, publicité de
convention qui me laissait en général indifférent. Mon nom n’était connu que
d’un cercle très restreint, et de connu à reconnu il y avait de la marge, ce
que je savais sans m’en émouvoir, ne cherchant aucunement à être
remarqué.
Normal qu’il en fût de même, me disais-je, et plus radicalement
encore, pour mes obscursgriffonnages.Je ne savais pasce que j’écrivais, tout
juste me donnais-je une contenance.Comment aurais-je eu un nom ? Mon
nom réel, MarcDantec, n’avait pour moi aucun rapport avec mes activités
artistiques. Si, à contrecœur je le conservais pour le théâtre, impossible de
signer ainsi un écrit. Je ne savais pourquoi, il devenait dur, arrogant,
cynique. Me voilà ainsi à rêvasser autour de ces syllabes que je voulais selon
mon humeur dolente, adoucir, rendre plus fluides. Je détestais le coup de
boutoir de ces consonnes à l’articulation titubante. À part changer Marc
en Max —et ce n’était guère concluant — rien ne venait. J’en étais arrivé au
besoin d’allonger ce prénom en coup de poing. Marcel s’était présenté
puis esquivé. Je pouvais conserver Marc et faire passer le el dans le
patronyme,ce quidonnaitMarcEldantec, un peu trop
sinueuxcettefois.Pourquoi pas Marcel Dante ? Collision insupportable et stupidement
prétentieuse, à cause de l’auteur célèbre. C’était égal, je tenais peut-être le
prénom.
Monespritavançaitàgrands pas.Chaquefois que j’avaisdésespéréd’avoir
un nom ne serait-ce que pour apposer une marque à mes notes, je m’étaisFAUXETUSAGEDEFAUX 17
senti plus affligé encore de ce défaut que de celui d’une décision
impossible à prendre.Contrairement àceux qui sedésolent de ne pasaboutir, je
déplorais surtout de voir mon élan se briser sans cesse sur le vide qui
m’imposait un continuel arrêt. Je n’arrêtais pas de finir. On m’appelait
partoutDantec mais ce nom, je ne savais pourquoi, ne faisait pas plus
sérieux que mes mots.Était-ce parce qu’il me venait d’un fugitif, une ombre
de peu, un fantôme qui ne m’avait peut-être pas voulu vraiment, en tous
cas ne m’avait pasce qu’onappelle reconnu, puisque je portais,commeces
enfants qu’à l’époque on disait naturels —existait-il des enfants non
naturels ? — le nomde ma mère ?
Quoi qu’il en fût, ainsi perdu dans mes divagations, je captais à
l’inverse la viedesautres sidense, siardente, sienaccordavec les joies que
le calendrier avait dispensées et qu’il promettait de nouveau, que cette
plénitude en veilleuse me troublait. J’entendais dans la cage vitrée la
rumeur chaude de noms murmurés et quelques mètres plus loin, derrière la
tenture de verre, je percevais le retentissement bruissant de ces centaines
de noms inaudibles mais jaillis de l’épaisse gangue des vêtements d’hiver
qui faisaient des passants autant de chrysalides sur pieds hirsutes et
pansues.C’était comme si ces promeneurs bravant le froid avaient juste réussi
encetétat larvairede traverser laNativité.
Je n’étais qu’uncroyant tiède, sansaucune pratique religieuseetavais
passé Noël en province, suivant l’expression de la vanité parisienne — il y
avait relâchece jour-là — où me restait une sœurde ma
mère,dansceMorlaix aux cieux gris, cette impasse mi-fluviale mi-maritime qui m’avait
toujours semblé un port raté, proscrit, pétrifié dans les terres du fait de
quelque malédiction géologique. Le lendemain matin, j’étais rentré à Paris
et j’avais retrouvé Saint Germain le soir même pour réfléchir, noter,
prévoir, je ne savais, en touscas goûter mon indépendance, libre d’attaches et
de retrouvailles.
Au bout d’un moment, un peu las de la gymnastique des idées, je
cessai avec un soupir de balayer du regard les piétons qui défilaient au ras des
vitres pour poser mes yeux un peu plus à distance. Je remarquai que si l’on
faisait abstraction des individus pour ne considérer que l’atmosphère, il n’y
avait guère de différence entre Paris après la fête et Paris un soir de fête.
Certes, un peu moins de monde mais l’appétit du plaisir se lisait dans tous
les regards. Lagrande ville étaitcapable d’établir de magiqueséquivalences.
Elle brassait tout, hommes et dates, dans son merveilleux, parfois infernal
creuset. À ce moment, je m’y sentais englouti avec une certaine volupté, à
causede ce nivellement permanent qui empêchait les émotions de se
singulariser, d’exercer leurs ravages. Je le notai : la plupart des personnes que je
voyais lever les yeux vers lesfeuxdecirculation puis s’engagerdans
lecarrefouravançaientdeux pardeux.Moncélibat qui ne me pesait jamaisdevenait18 LUCETTEMOULINE
seulement plus visible durant les fêtes de fin d’année. Je m’amusai à repérer
des individus solitaires. Puis très vite, le jeum’ennuya. La statistique du 26
décembre ne serait guère significative. Ma prospectionavait cette fois
élargi mon champ visuel bien au-delà du carrefour, jusqu’aux cinémas, de
l’autre côté de la place, là où trônait sous les réverbères ambrés, Danton
dans son habit de pierre noireaux plis soulignés par la lumièrecomme sur
dubronze poli.
Autour de la statue, des promeneurs pivotaient comme pour se
montrer impatients dans une attente réelle ou factice, se groupaient,
s’embrassaient quatrefois sur les joues, se prenaient par lebras, lesépaules ou le
cou. C’était un monde de cordialités et de tendresses à peine ralenties qui
entretenait son souffle en vue des festivités à venir. Les cinémas absorbaient
des files entières de clients qui battaient la semelle et se hélaient au-dessus
des têtes. Le froid semblait descendre car on remontait le col des
pardessus et de petites fumées entouraient de temps en temps les visages. On
devinaitcette nappedechaleur humaine qui tenaiten respect,à l’écartdes
silhouettes agglutinées, un brouillard d’hiver sûrement très épais sur les
esplanadeset les parcs.
Soudain mon regard, comme une lassitude naît d’une émotion cessa
d’errer de-ci de-là. Mes yeux se rétrécirent et se fixèrent. Un homme et
unefemme.
Étaient-ils en train de monter les escaliers du métro depuis déjà
quelques minutes ? Je les voyais parler avec animation, immobilisés sur
une marche, sur la suivante, longuement arrêtés sur chacune, comme s’ils
discutaientd’uneconduiteà tenir oud’unedirectionà prendre.
Ils ont l’air complètement seuls. Leur couple isolé dans une bulle de
lumière tranche sur la foule qui s’éparpille en tous sens. Il y a en eux une
fraîcheur insolite, oui, ils n’ont pas rassasié hier soir leur appétit de plaisir.
Et puis, vusde loin, ilscomposent l’un prèsde l’autre uncontraste parfait,
une opposition tranchée où règne l’harmonie suprême des antithèses
abouties. Un de ces couples qu’on dit prédestinés, tant le noir de suie, les
ténèbres de peau qui font de l’un une ombre vivante s’illumine du blond
doré, de la peau rose allumée de paillettes imaginaires de sa compagne qui
semble sautiller à ses côtés sur de hauts talons. Aux prises avec ma lubie
maniaque, je les détaille comme s’ils étaient tout près. Ils rayonnent sur ce
fond uniforme. Un halo de rêve s’arrondit autour d’eux. Ils ont l’air
séparés de la masse spectrale qui les environne. Je pense immédiatement qu’ils
sont amants. Quelle banalité que de les accompagner du regard! Suis-je
curieux,envieux ?FAUXETUSAGEDEFAUX 19
Quand je gratte du papier, je deviens morose. Voilà qu’à force de me
laisser porter par les images muettes incohérentes et monotones des
marionnettes qui affluaient maintenant de tous côtés — l’heure du dîner était
passée depuis longtemps — je m’arrêtais sur un détail visuel à vrai dire
minimedont l’importancegrandissaitcependantde minuteen minute.J’étais
làà lesdévorerdes yeuxet,choseexcitante, ilsfonçaient vers la terrasse où
j’étais cloué sur place, obnubilé, raidi par une tension de tout mon être.
Bientôt ilsfranchiraient leboulevard, ils seraientà ma hauteur.
Allaient-ilsentrerdans lecafé, s’asseoiraussi ?Non, maisà travers les
vitres, je les vis ralentir. J’eus le temps de fixer le visage charnu de la
femme blonde ainsi que je l’avais pressenti, les joues roses de froid ou de
gaieté, plutôt potelée semblait-il sous une parka sombre qu’elle serrait à
deux mains, remarquant sa démarche, une allure presque gamine alliée à
des rondeurs plus mûres.Avidement, jedétaillai legarçon, homme jeuneà
coup sûr, sans âge apparemment, venu d’ailleurs, ça ne faisait aucun
doute, basané, ténébreux de la crinière aux prunelles. Serrés comme ils
l’étaient, corps à corps, du moins les voyais-je ainsi, l’un semblait
s’emboîter dans l’autre, sans souci du rythme de marche différent.Elle
paraissait trépigner sur place afin de combler l’avance des foulées qui côtoyaient
les siennes et lui se penchait sur elle comme s’il lui parlait à l’oreille.Ainsi
je les contemplais, bouquet vivant palpitant et fragile sous un jaillissement
floral de cheveux épanouis à l’ombre ainsi qu’un chrysanthème d’hiver.
Mais ce n’était pas la froidure qu’ils évoquaient, plutôt la luminosité
ambréede l’arrière-saison, ou leflamboiementdechaleursdépaysantes.
Durant les quelques instants où ils marquèrent le pas devant le Royal
Odéon, à trois ou quatre mètres de ma table, je m’exerçai à imaginer les
voix qui pouvaient correspondre aux mimiques dont j’étais témoin.Entre
eux palpitait un courant de rires partagés où semblaient pourtant circuler
des tonalités contraires. L’homme jeune — je m’en tenais à cette
interprétation — paraissait ponctuer par l’ouverture éclatante d’une mâchoire
animale — éclair blanc d’où se déduisait aisément un son métallique, fracturé
de grincements ou de raclements pleins d’autorité virile — les vibrations
profondes d’une parole féminine encaissée dans le corps aux charmes
puissants oùelle prenait sa source.
Probablement s’agissait-il d’une femme plus âgée que je ne l’avais cru
à distance, trompé sans doute par ce retard dans la démarche qui
ressemblait à de petits sauts, une gambade de fille joyeuse.Car on eût dit qu’elle
galopait après cet homme pourtant à demi déversé sur elle qui continuait
comme unaveugleà la tirer vers luid’unbrasferme.20 LUCETTEMOULINE
Ils avaient déjà dépassé la terrasse. L’envie de les suivre, de m’infiltrer
clandestinement dans leur rencontre — elle venait juste de se produire, j’en
aurais mis la main au feu — m’étreignait aussi fort que si je venais tout à
coupde dénicher un textede théâtre inédit coulé par miracle dans la peau
d’individus en chair et en os. Mais c’était aussi — il faut bien que je me
reprenne — le prodige contraire qui me ravissait. J’avais à produire le texte
d’images qui me suspendaient à elles. Mon langage chatouillé se débattait
en vain.L’impression me submergeait qu’au seindecettefoule quidéfilait,
surpassant tous leurs comparses en grâce, en beauté et surtout une
manière de pureté, ils avaient résisté en vertu d’une authenticité mystérieuse
aux salissures diverses imposées par l’atmosphère polluée des fêtes.C’était
ce qui me troublait le plus.Car leur singularité ne tenait pas seulement à
leur jeunesse — toute relative et perçue différemment suivant les divers
mouvementsde leurscorps — ouà la spontanéitéévidentede leurdialogue
supposé ou à l’entente qu’on supposait entre eux. Elle appartenait pour
moi à la vibration particulière qui émanait de leur vue. Oserai-je le dire ?
Ils mefaisaient penserauciel que je sillonnais si souventdans lesappareils
de mon nouveau métier. Ils semblaient s’adresser à moi munis d’un
message identique à celui que je déchiffrais d’en haut sur le damier des
champs, des forêts, des villages et dont aucune configuration ne s’avérait,
vued’avion,gratuite.
Le hasard que l’on croyait en œuvre quand on se promenait à même
la terre, s’étonnantdedécouvriraudétourd’unchemincreux une piècede
blé alors qu’on attendait un bosquet ou le parc d’un manoir à tourelles
préfiguré depuis de nombreux pas par l’ombre d’un talus encaissé
disparaissait avec l’altitude qui faisait tout tenir dans la logique d’une géométrie
savante où dominait l’opportunité rendue visible de la meilleure
exploitation d’un espace.De la même façon, toutes mes pensées se concentraient
sur la signification secrète de l’énigme humaine, si mince en apparence,
qui m’était offerte.J’étaiscomme un hommeaux prisesavec le ravissement
de compliquer à plaisir, d’affiner une perception au lieu de constater,
tendance pour laquelle, sans doute, j’avais persévéré dans le travail de
photographe qui, par changement d’échelle et d’angle de vue, transformait les
lieux les plus simplesenétranges tracés livrésà la sagacitédes regards.
Eh bien oui, cet homme et cette femme faisaient éclore en moi une
réflexion aussi libératrice —dirais-je maintenant aussi poétique ? — que si je
les avais découverts depuis la carlingue d’un biplace, m’apprêtant à tirer
cliché sur cliché. Je le savais. Chez moi, la réalité ne devenait attrayante
que dans le graphisme révélateur des distances. Là elle avait — leçon du
théâtre —chance de se montrer, de se nommer. Le monde vu d’en haut
devenait présence, peut-être à cause de ce langage qui s’emparait, commeFAUXETUSAGEDEFAUX 21
sur une scène, des choses et des êtres pour les transformer en tableaux
pleins de relief et de couleur.De même, parmi l’étendue et la variété des
spécimens humains qui évoluaient là, tout autour de moi, j’étais atteint de
plein fouet par l’aptitude de ces deux êtres — scrutés etdevinés
—àcomposerensemble la totalitéd’une uniqueetfascinantefigure.
Je crois donc pouvoir dire que cette illusion, d’abord issue de la
vagueerrancede mes rêvesautourde l’écritetdu nom s’étaitcomplétéeet
embellie d’une attraction irrésistible due à un subit transport visuel
analogueà mesévasionsascensionnelles.
Je ne manque pas de me confirmer dans cette sensation en ironisant sur
l’attitude assez irréaliste qui m’était coutumière, vivant en somme au jour
le jour, selon les impulsions intimes que je croyais recevoir de l’extérieur
ou du tréfonds de moi-même.C’était vrai. Je ne savais guère distinguer le
dedans du dehors. Quand par exemple, je voyais mes finances baisser,
l’extérieur m’admonestait avec la voix sévère de la nécessité. Il disait
secoue toi. Je donnais illico des coups de fil, me mettais à explorer les
annonces. Je fonçais sur quelque vieille connaissance susceptible de
m’aiguiller vers un boulot quelconque. Invariablement, avec une certaine
attente parfois, ça marchait. Le profit n’était jamais extraordinaire mais je
comblais des trous, remboursais des dettes. Je me renflouais, prenais de
nouveau du temps pour faire des projets et surtout lire, partir dans les
nuages. J’avais gagné à ce rythme syncopé l’habitude de vivre
continuellement entre ciel et terre, sans croire fermement à l’un ni désirer
éperdument l’autre.
En l’occurrence,ce quiapparaissaitde nouveauce soir-là,c’était, je le
vois à présent grâce à mon habitude d’ausculter l’espace, la possibilité
d’accommoder mon regard sur un événement capable de compenser ma
difficulté à déclencher matériellement, comme mentalement d’ailleurs, un
tournantdécisifdans ma vie.
Toutes mes pensées se ruaient vers eux. Les connaître!Et en même
temps, un obscur instinct medisait que lecouplede mesamoureux n’avait
rienàfairede moiet que s’ilétait relativementfaciled’aborder lesgens sur
un prétexte quelconque —à l’époque de Noël, Paris regorge de
provinciaux qui ne savent pas où ils vont — il serait bien plus délicat de nouer
avec eux une quelconque relation. D’ailleurs, l’hypothèse restait
entièrement gratuite et souhaitais-je vraiment aller jusque là ?À mesure que leur
image zigzaguait sur la chaussée de la rue voisine — ma chère rue de
l’Ancienne Comédie —et que la crainte de perdre leur trace faisait naître
en moi un regret de plus en plus cuisant, mon désir se changea en
inquiétude puisen peur véritable.Je subissais uneattraction qui semblait vouloir22 LUCETTEMOULINE
mettre en péril ma liberté, j’acceptais de dépendre d’une vision qui n’était
peut être qu’une chimère. N’avais-je pas moi-même élaboré tout cet
ensemble de détails soi-disant frappants, brodé ces richesses, ces promesses,
des espérances de renouvellement issues en fait d’une méditation plus
désabusée qu’à l’ordinaire sur mes écrits, mon nom, mon travail et tout ce
qu’on voudra, sur une virtualité de sens entrevue à la faveur d’un moment
de rupture,d’uneanxiété passagère ?
À moinsaussi —et je me disais quec’était le plusgrave— que je me sois
bêtement sentidéfié, nargué ou menacé pardesêtres heureuxet unis qui me
montraient du doigt mon destin raté d’homme, d’artiste et d’une certaine
façon de citoyen, monnayant n’importe où de piètres talents. À moins
encore que ces êtres fussent les dépositaires inconscients d’une vérité
dangereuse pour ma personne, laquelle avait appris à ses dépens qu’il ne fallait
jamais, à l’encontre de la pratique des premiers films muets, lui accorder un
arrêt sur image, sous peine de voir s’élever face à elle la pénible question de
sa continuité matraquée par desessais débiles toujours renaissants.Et
pourtant j’étaisen trainde m’arrêteret longuement.Je m’éternisais.
Il me fallut des années pour restituer ce souvenir sans l’ombre d’une
réticence. À l’époque, les circonstances m’aidèrent. En effet ce fut dans le
sous-sol du bar enfumé où ils se retrouvaient et où il m’arrivait parfois de
les accompagner que celui qui devait devenir mon ami me raconta le
premieretdifficileface-à-facede mesdeux partenaires.
J’élaborai,à partirdes récits qui mefurent livrés,des visionsexaltées.
Cette rencontre, l’homme qui devenait tout à fait jeune — sa naissance
devrait tout à mon propre temps — l’avait provoquée lorsque du flair subtil
de ses narines élargies à leur base comme une cire sous la pression d’un
doigt invisible, il était demeuré attaché, dans l’air de la rue déserte, à
l’errance semidragueused’unefemmedevant lui.
Elle allait, dans la lenteur aiguë d’une quête, nez au vent, affranchie
de tout but, il en était certain, légèrement penchée en avant sur des débris
d’idées, un peu voûtée, le cheveu clair, mousseux à la lumière des
réverbères, fille et vieille de chercher on ne savait quoi, ainsi égarée dans la
bulle sonore de hauts talons qui martelaient l’asphalte. Et l’insolite était
peut-être que ce solitaire, cet homme vacant, intact, aguerri par de longs
silences s’abandonnât à ce sillage, soudain arrimé à ces pas comme par un
agacement de la voir aller ainsi droit devant elle, sans se retourner un seul
instant, même s’il faisait du bruit exprès, par fierté de femme libre sans
doute, hardie mais infime parmi les périls d’un quartier hostile dans la
nuit, ou par peur, angoisse de se sentir suivie, traversée, il se le demandait,
c’était sûr, pardeséclairsdecoquetterie.FAUXETUSAGEDEFAUX 23
À cet instant, j’en étais tout aussi certain, les sombres sillons des
quelques rides naissantes qui longeaient les joues du visage viril de part et
d’autredu nez s’étaientcreusés.Un printemps presque mûr — j’optais pour
trente huit ans au petit bonheur — se marquait là, dans cette empreinte de
bestialité austère voisine de la laideur quiappartientà quelquesespècesde
fauves au museau fort et épaté, parfois souligné, ainsi chez le guépard, de
deux balafres noires. Je le voyais. Il progressait, souple et décidé, retenant
son pas de félin, mourant d’envie d’accélérer pour rejoindre la forme
dansante au cœur de cette rue vidée de tout passant, pourtant tiré en arrière
par la crainte de la faire s’envoler, tendu à tout rompre, la mâchoire
crispée sur ses petites dents enfantines aux incisives écartées, les dents du
bonheur on lui avait dit. Je rentrais dans ses élans. C’était le moment de
fairegaffe, ildisait,de les serrer, lesdents, oui,ce n’était pas le momentde
lâcher,avec lesfemmes toutest possible, n’est-ce pas ?
Insensiblement, il imprimait à sa marche un rythme, comme une
cadence d’éveil, car il y avait derrière cette femme, dans l’air qui refluait
après son passage, une sortede sillage indéfinissable quiétait sansdoute le
sexe — il se le disait avec son habituel rictus de reconnaissance mêlée de
déception — mais aussi autre chose qui ressemblait à un aveu. Ne
trébuchait-elle pas, par moments, sur les aiguilles de ses chaussures qui
prolongeaientdeschevillesfinesà secasser ?
Brusquement, il avait gagné du terrain. Maintenant il était presque à la
hauteur de la passante. Impossible de faire semblant de ne pas la voir.Et
justement, comme un fait exprès, à chaque flot de lumière des réverbères
de la rue, à mesure qu’ils se rapprochaient des quais de la Seine, le visage
féminin semblait s’immobiliserde tempsàautre.
Il la découvrait. Pas maigre, en fait, non ce n’était pas tout à fait ça.
Son profil, vu de plus près quand elle rejetait d’une main rapide ses
cheveux bouffants, laissait deviner un visage large, une rondeur de la
pommette, la convexité d’ensemble d’une chair presque encore sphérique tant
que les yeux — le suiveur avait cette expérience des hommes qui aiment les
femmes et les connaissent bien — n’y ont pas creusé leur cavité tragique ou
leur laccéleste,cette plénitude nonencorefroissée par le temps
qu’accompagnaient ici, oui, tel était bien l’indice de la jeunesse, un corps sinon
mince du moins délié, sur des jambes en fuseau qui seules le révélaient
sous la masse informe d’une parka matelassée.Dans sa découpe isolée, se
détachait, effleurant le sol gris, cette effigie de naufragée vacillante,
couronnée par une excroissance audacieuse, exubérante comme une
végétation nocturne,decheveuxébouriffés par les soufflesglacés qui venaientde24 LUCETTEMOULINE
laSeinebalayer la rueDauphine.Telleelle sedessinait,déessede
mélancolie presque tendre,drapéede majesté.
Il laissait s’engouffreren lui l’enviede s’emparer de cette passante, ne
doutant pas un seul instant de la réticence instinctive qu’elle manifesterait
à son approche. Il n’avait rien d’un téméraire mais en lui persistait la
nostalgie des perverses cachotteries enfantines venues du tréfonds de la vie,
analogues à celle qui peut contraindre une mère à imposer sournoisement
silence à ses pudeurs pour devenir, une fois scellées par le sommeil les
paupières de sa progéniture, une fougueuse partenaire d’amour. C’était
cette même volonté butée qui soupçonne et pourchasse un désir bardé de
scrupules et d’ardentes timidités, c’était cet entêtement à faire se dévoiler
ou du moins se débattre cette ombre en déroute qui le poussait à
continuer sa poursuite.
Par surcroît, rien qu’à imaginer le moindre mouvement de la marionnette
de chair qui l’empêchait de rassembler ses esprits, rien qu’à prolonger
cettefixationforcenéede son regard,cettefatigueet presquedéjàce souci,
il avait de plus en plus de peine à demeurer muet.Comme aussi rien que
de la voir de dos, ne modifiant pas son allure, évitant sans doute de céder
aubesoinfurtifde tourner la tête, hypothèsedont lagratuitéfaisait monter
en lui mille mots quiexpiraientaussitôt sur ses lèvres.Sans sonoritéet sans
autre sens supposé qu’un appel qui eût pulvérisé la distance, résorbé la
rue, suspendu l’élan de la silhouette en fuite, les mots séquestrés se
refusaient à articuler ce à quoi l’autre devait probablement s’attendre de la
partde qui se rivaità sa trace.
Mais de cette nébuleuse — sécheresse étonnante — rien ne sortait.
Tous les signes semblaient mauvais: ni sifflement vulgaire, ni manière
engageante pour provoqueret retenir, nichanson romantique ouaubadeà
l’ancienne soutenant le soupir amoureux. Il délirait. Il ne se reconnaissait
plus. Il désespérait. Sa manière habituelle ne comportait pas tant de
façons. Pas d’histoire, disait-il, et surtout pas de problème. C’était devenu
chez lui un slogan, une hantise, comme on voudra, ce refus d’être entamé,
de ressentir quelque émoi le conviant à rencontrer des mots, à leur ajouter
foi.Surtout pas de motsdanscette tête crépue à la toisond’ébène presque
rase, courte comme celle d’un mouton noir après la tonte, pas de
complication à démêler sous cette fourrure trompeuse, rêche et drue tel un crin
d’animalde troupeau oude trait.Souscecrâne quifaisait paraître lecorps
tout petit, il semblait n’yavoir quecette volontéde ne rien sedire sur rien.
Alors pourquoi obéir à la folle perspective de capturer en plein vol
un fantôme ?À quoi bon, s’il y avait un hasard, l’autoriser à briser la paix
d’unespritfriandde sérénité un peucourte mais si reposante ?FAUXETUSAGEDEFAUX 25
Lafilature
Les détails qui fusaient m’avaient mené jusqu’à cette question qui, dans le
bar enfumé, à cause de l’importance qu’elle prend dans ma pensée en la
rapportant, m’oblige à y répondre. J’ai à présent, après la décennie entière
d’attente qui m’aconduitàdifférer sanscessece récit par procuration, une
réponse qui d’ailleurs ne prétend pas être la bonne et surtout pas la seule.
Je me dois de l’avancer pourtant, du seul fait que je sois assis devant ces
lignes. À quoi bon suivre cette femme, sinon parce qu’habité par
l’intrépidité des sensuels, des gourmands, celle qui fait apparaître les repères
d’un destin dans les espaces immenses de l’incertitude humaine, ce
sauvage avait confiance en la chair, aux mille signes qu’elle trace comme un
fanal lumineux sur l’océandesapparences?
Ainsi, bien avant de le connaître, j’avais dû, pour me raconter ce que
je voulais voir, flairer en lui un musulman rebelle, doté d’une culture
démantelée par des années où s’était forgée, parmi les tourments d’une
transplantation d’émigré, une volonté de fer. Et j’avais déjà imaginé, sur
son corps râblé, musclé, cuivré, sans nuldoute porteur des mêmes ombres
violettes que sa face énigmatique, l’empreinte d’une religion répudiée
comme unfeu sombredans un silencecellulaire.
De ces pressentiments était née une panique. J’avais peur de perdre ceux
que déjà, faisant signe au garçon et de guerre lasse, afin d’aller plus vite,
jetantdans la soucoupeàcôtéde ma tasse la sommearrondiede l’addition
sans attendre la monnaieet mon corps dans la rue, je me mettais en devoir
de conserver à portée de regard, malgré les aléas de la circulation et la
nécessitéde l’incognito.
Tant qu’ils naviguèrent à l’aise dans le court tronçon de chaussée qui
va d’Odéon àBuci, je n’eus aucune peine à les conserver dans mon champ
visuel. J’avançai derrière eux à une vingtaine de mètres, frémissant
d’allégresse. Ma vie ne se passait-elle pas à bondir de désir en désir, dans la
crainte morbide de la monotonie ? N’avais-je pas acquis ma culture en tant
que voyeur professionnel ? Combien de fois m’était-il arrivé de relever la
singularitéd’un pas, d’un vêtement, d’un son de voix que je mettais en
réserve pour le théâtre ? Grâce à eux, je n’étais plus ce soir privé de but. Je
retrouvaisavecdélices la sensationd’êtreattirécomme par unaimant, happé
par un questionnement qui m’ébranlait des pieds à la tête et en un sens
m’exigeait.
Je me lançai derrière eux,aux aguets, ne perdant pas une miette de
ce quidanscedécor siconnu semblait m’entourer pour la premièrefois.Je26 LUCETTEMOULINE
risquai un œil sous le porche de la Cour du Commerce Saint André où
régnaient, au fond d’un tunnel formé par les boutiques closes, l’animation
et la clarté. Un réconfort était toujours à l’horizon dans ce quartier. Il y
avait là des pavés, des rigoles au milieu de leurs reliefs chaotiques, des
flaques d’eau ou de gel fondu, des échoppes borgnes et des murailles
plusieursfois séculaires.Au longdes quelquesdizainesde mètres occupés par
ce goulet d’étranglement, la rumeur de la ville s’étouffait. Mais juste après
cet espace de mystère clignotaient les guirlandes du Pub Saint Germain
dont la façade à rigueur britannique, toute de bois plaqué se creusait de
caverneséclairées,d’alvéoles séductrices.
Je me sentais étranger à cet univers de tentations, désaxé,
déraisonnable et un peu ridicule. Il ne fallait pas se montrer, donc toute hâte était
impossible. Les pensées qui me hantaient quelques minutes auparavant
reprirent leur valse désordonnée. Je n’écrivais que parce que j’étais
seul.Écrivaient-ils, les gens que j’apercevais,blottis dans les boxes de cuir du Pub,
visages mêlés sous les lampes ? C’étaient d’autres individus, des personnes
d’une autre nature, d’une classe différente. Je sortais d’une province
marginalisée par son histoire et sa langue, d’un milieu obscur qui avait par ses
attaches maritimes quelque chose d’anachronique. J’étais réduit au
vagabondage.Ceux quiécrivaientavaient des
habitudesdistinguées.C’étaitconnuaussi que le théâtreétait l’artdes histrions,des saltimbanqueset même si
je ne possédais pas le physiquede l’emploi, j’enavais la tendance renfermée,
maladroite, allant jusqu’à cette curiosité morbide pour les humains dont le
contact m’était toujours uneépreuveexaltanteet pénible.
Ainsi, je sus d’emblée que j’allais suivre ce couple aussi longtemps et aussi
loin que je pourrais, pour le simple plaisir d’apprivoiser ce monde
merveilleux et inquiétant du dehors qui m’extirpait de mes gribouillis. Je bousculai
au passage une ardoise montée en tréteau à deux faces annonçant les happy
hours, de 18à 20 heures.Ce n’était guère de mise ce soir-là où la fête
semblait organiser sa résistance dans des coins dérobés mais on avait oublié
d’enlever ces publicités. C’était bizarrede me rendre compte que le fait
d’emboîter le pas à ces deux ombres dansantes, tour à tour illuminées ou
plongéesdans l’obscurité, noires puis dorées,fines jambeset torsecarré, me
portait à décupler mes facultés de perception. Je me disais que j’aurais fait
un bon détective mais que j’aurais été trop distrait. Un fil m’entraînait et je
n’en musardais pas moins.
Je me rappelle parfaitement avoir levé les yeux vers la façade du
numéro 16, en face du Pub et y avoir repéré une plaque mentionnant — je la
lus en coup de vent et elle se grava aussitôt dans ma tête comme s’il
m’avait été indispensable de m’en rappeler — déchiffré dans une sorteFAUXETUSAGEDEFAUX 27
d’ivresse : «Appartement de Marat. En 1789il y installa son imprimerie. »
Je saluai cette information à l’égal d’un augure.Avec raison, je m’obstinais
à gratter le papier dans des endroits où le langage avait eu ses lettres de
noblesse.Dans ma superstition j’étaisencouragé.
On peut jugerde ma versatilitéàcesdivagations.
La piste de mes proies sillonnait à présent la rueDauphine.Compte
tenu de la plus grande largeur de la chaussée, il devenait nécessaire de
jouer plus serré. Je me concentrai. Je surveillais les véhicules qui
masquaientde tempsen temps mon objectif. Onaurait dit que j’avais toujours
eu envie de suivre quelqu’un, de tout suspendre à une image, y compris et
d’abord peut-être ma propre vie, tout simplement parce qu’il n’y avait
aucune raison de le faire. J’étais ivre d’absurdité, d’arbitraire, de déraison.
Le format cossu des portes devenait passionnant. C’était le théâtre à la
puissance mille, un théâtre que je ne me contentais pas de servir. Dans
cette suite sans fin de personnages dont personne ne s’occupait, qui
n’étaient intéressants que pour moi, j’étais frappé par l’incomplétude de
toute traduction scénique. Cette déception me mordait au cœur. Quelle
idéeavais-jeeuede venirécrire là!L’espaced’unéclair, l’écritet le théâtre
se menacèrent, titans dressés. Puis je revins à mon alternance, aux
exclusions salvatrices.
Je me vois, pour quelques phrases encore, désormais plaqué dans le
renfoncement d’une portecochère, ou, pour ne pas me
laissertropdistancer,bondissant, m’arrêtant de vitrine en vitrine, et par cette série de sauts de puce
fort discrets, arrivant à mes fins, filature de filature. J’aime à penser que je
me borne à répéter un mouvement, une énergie qui se déplace,à me dire
qu’à cela se réduit mon récit : enchâssement de vies, surimpression,
palimpseste. Depuis mes postes d’observation en pointillé, mes yeux doivent
s’habituer à l’obscurité et à l’éloignement.De là, je me découvre arrivant en
effet à voir de mieux en mieux ce qui se déroule autour de moi.Entendre
reste probablement le plusdifficile.Mais il me suffitdeconvenir que
jefinissais par trouver la bonne posture si je découvrais par ci par là un couloir
laissébéant,unvoletbattant négligé quifaisait rempart.
Jamais rue ne m’avait semblé aussi peu fertile en reliefs et refuges. Ici
un restaurant affichait un rideau de fer des plus décourageants. Là, de
grandes portes vernies aux boutons de cuivre rutilants me narguaient. Il
fallait trouver, et vite. Une voiture passa qui replia mes deux cibles, l’une
après l’autre, sur le trottoir.28 LUCETTEMOULINE
Je marchaisà leur suite,avec le maximumde lenteur vigilante, quand, tout
à coup ils me semblèrent arrêtés, à peu près au premier tiers de la rue
Dauphine. Je les distinguais maintenant de profil. Un écart s’était creusé
entreeux.Ilsavaient l’airdediscuter, peut-êtrede s’affronter.Je me
rabattis vivement contre une façade, dans le noir. Les cheveux de la femme
s’étaient éteints. Une teinte gris cendré les blanchissait presque. Elle se
déhanchait, se tortillait sur ses talons. Son compagnon hochait la tête
comme quelqu’un qui comprend mais ne lâche pas. Brusquement, sans
adieuxapparents, ils se séparèrent.Elle rebroussacheminaussitôtdans ma
direction avec une précipitation égarée. Je me plaquai au mur, presque
sans bouger, opérant à peine un glissement latéral impossible à distinguer
de loin, en direction d’une des rares vitrines éclairées qui était celle d’un
bijoutier, l’airde méditer lechoixd’uncadeau.
Dans le reflux qui la jetait vers moielleapparut toutentière, les joues
colorées par l’émotion et le froid, animée, décidée. Son allure quelque peu
véhémente, chancelante, cahotante sur des jambes bien moulées laissait
voir sa jupe courte, sa crinière de nouveau cuivrée dépassant un col
remonté jusqu’au milieu du crâne par de sombres mains gantées serrées sur
la gorge. Son menton disparaissait tellement dans les bosses du vêtement
de duvet qu’elle ressemblait plus à une skieuse sur la route des pistes qu’à
une promeneuse en quête d’aventure. Une bonne dizaine de mètres
séparaient lafemmede soncompagnon.Mon rêve s’effondrait.
Ladéception mefouettaà vif.Je m’efforçaide ne pas renoncerau moindre
signe de ce qui se passait autour de moi. Je laissai la frileuse me dépasser.
L’homme, en arrière, se figea sur place. Je le vis distinctement passer et
repasser la main sur ses cheveux très courts, sans doute frisés, comme
quelqu’un qui s’efforce de s’essuyer la tête après avoir reçu une averse ou
du plâtre sous un échafaudage de maçon. Puis il sembla en effet lever le
visage vers le ciel. Après quoi, comme mû par un ressort, il pivota d’un
quart de tour et se lança dans le sillage de la fugitive d’une manière
d’autant plus déterminée qu’elle me parut en même temps empreinte
d’unecertaine prudence.
Je revois tout cela avec la netteté d’un film. L’apport d’un élément
extérieur auphénomène que je déchiffre me rassure, redonne à mon écrit
sa respiration. Je soupèse un état qui émerge de l’ensemble : la peur d’être
découvert, celle qui me serra les côtes alors que trop préoccupés par le
différend qui les avait arrachés à leur première euphorie, mes passants
privilégiés ne prenaient aucunement garde à ma présence. La femme
piquait droit sur Buci pendant que son compagnon avançait derrière elle,
ferme et tranquille, apparemment revenu de son émoi. Ils fonçaient dansFAUXETUSAGEDEFAUX 29
ma direction. L’instant devenait trop dangereux. Mon impatience me
dépassait. Je craquai. Brusquement il accéléra, la saisit par le bras. Elle ne
résista pas.Cefut le moment que jechoisis pour sortirde l’ombre.
Quand, pour mon théâtre, je veux entrer en relation avec un inconnu, j’ai
une tactique.Je l’observed’abordavec soin,de loin,en prenantbiengarde
de ne pas arborer cet air détaché qui révèle immanquablement l’intérêt
qu’on veut dissimuler. La feinte en cesmatières ne pardonne pas. J’y vais
carrément, c’est à dire j’écarquille les yeux, je fixe, je vais jusqu’à
dévisager, jusqu’à créer une situation de malaise, de jeu malsain, d’inquiétude,
d’irritation — la modalité dépend de la cible —enfin du ressenti, de
l’émotionnel. J’ai constaté l’aversion universelle qu’inspire la mise à nu d’un
sentiment, même purement artificiel. Sans l’intervention d’une gêne, il ne
se passe rien.C’est comme pour apprivoiser les animaux sauvages. Mieux
vaut leurfaire liquiderd’emblée l’agressivité néede leur peur.Il yachance
de voir s’opérer un renversement par la suite et de toute façon le temps
travaille pour celui qui examine. Rien n’est plus funeste, par ailleurs, que
de sedéroberdans lecas où l’autre se sent prisdans lecollimateuret réagit
avec violence. C’est le moment difficile. Ne pas s’excuser, surtout, tenir
son terrain avec une audace cynique, chaude et froide à la fois. Je
m’explique: ne pas lésiner sur le plaisir qu’on éprouve à mener l’entreprise, se
montrer prometteur, indiscret. Quand on n’est ni pochard ni bandit ni
dealer on ne suit pas quelqu’un sans une idéederrière la tête.
Profitant de leur altercation, je me précipitai vers eux. Il est probable
qu’ils avaient eu vite fait de me cadrer. L’homme avait fini par remarquer
que je ne les quittais pas d’une semelle. Il me balança, une grimace de
mépris au coin des lèvres«Dites, monsieur, je voudrais savoir ce que vous
avezà nous suivrecommeça.»Le tonétaitassez neutre,entre l’agacement
et l’amusement. On aurait dit que celui qui m’interrogeait le faisait autant
par panache que par impatience. J’ai pensé par la suite qu’il avait dû
éprouver quelque satisfaction à faire figure de chevalier servant outragé
alors que se manifestait un rival potentiel.C’était bien de la vanité de ma
part. Cependant, sur le moment, cette interprétation me séduisit. Mais,
Monsieur » et j’appuyai sur ce terme grotesque avec une volonté déclarée
d’insolence « avec votre amie, vous formez un couple fascinant.» Ravi de
mon audace, j’attendis la réaction. Ils étaient visiblement interloqués.
Lâchement, un appât me vint : Je suis metteur en scène. Je cherche des
comédiens à engager. »Devant un double recul de protestation muette,
j’enchaînai:«Pasdes professionnels.Je les préfère sauvagesetfrais, plutôt30 LUCETTEMOULINE
que d’élevage, comme les saumons, vous voyez ? » Je ris de toute ma
cordialité qui était parfaitement sincère et en même temps leur tendis à
chacun mesdeux mains ouvertes.
Le côté spectaculaire de ma démarche fit son effet. Ils me
congratulèrent avec une chaleur affectée, entrant dans le jeu. J’étais un fêtard
allumé, qui n’offraitd’autredanger que l’importunité.Celle quiétait peut-être
déjà dans ma pensée la comédienne hors scène de mon avenir, aussi
ignorante que moi de ce que nous réservait le destin, après m’avoir jeté un
regard où jecrus voirde l’étonnement puisdu mépris, semblaitavoir
résolument choisi de me subir, comme lorsqu’on se demande si un incident va
s’avérer favorable ou non à la circonstance. Je me suis dit plus tard qu’elle
devait avoir vu en moi le salut mais rien n’était moins sûr car elle avait pu
fabriquerdans l’intervallede l’arrêt undésir informulé toutàfaitdifférent.
Son œil était clair, de ça j’étais certain, brillant d’une flamme voilée où
pétillait la roublardise. J’avais eu le temps de m’apercevoir qu’elle aimait
les hommes.Elle laissait à son compagnon une initiative dont il s’empara
avec une vivacité qui me sembla totalement au dessus de ses moyens.
J’étais comiquement une embellie pour lui sinon pour elle. Tout de go,
comme si mon histoirede théâtreétait pur prétexte oucomme si,à l’instar
de beaucoup, il était alléché par la scène — le théâtre, je le savais,
déclenchait chez les gens le réflexe du chien de Pavlov devant la gamelle — dans
un sourire gêné mais plus ou moins ravi, l’homme brun me lança « Vous
voulez prendre un verreavec nous ?»
J’aurais dû être heureux. La facilité de cet acquiescement tacite à
notre éventuelle relation me déçut. J’aimais faire durer l’étude silencieuse
quiaucoursde ma viecheminait parallèlementà l’activisme permanent où
je n’engageais en fin de compte rien de profond. Les abîmes —disons ce
que j’en soupçonnais pour les autres car je marchais sur un fil au dessus
des miens, m’exerçant à ne pas succomber au vertige — je les convertissais
en plaines au terme du temps que je prenais pour en fréquenter les à-pic.
D’ordinaire, je ne me faisais pas avoir. En l’occurrence, à cause de mon
trouble à la terrasse, de mes tourments, de la saison, de ces impondérables
que monflairexcellaitengénéralàéventer ouà saisir, je m’étaisdécouvert
trop vite.
Comme on obtient tout en promettant la gloire, me disais-je sur le
champ. Puis, plus indulgent: tous les humains sont donc si assoiffés de
reconnaissance!Évidemment, je m’exagérais leur avidité.En fait, je
préférais penser qu’ils étaient prêts à n’importe quoi pourvu qu’ils soient
ensemble.Je necomptais pas.Ils renvoyaient le mythedu succèsà ma propre
conscience,et je ne sus pourquoi,cela mefut soudaindésagréable.FAUXETUSAGEDEFAUX 31
En écrivant ces mots, un autre aveu s’impose. Le mouvement qui m’a déjà
poussé à une réflexion critique sur ce que j’écris à présent me dicte une
sincérité plus déclarée. Sous mon récit, en existe un autre, fait de mon retour
sur le premier. Si je ne donne pas une voix à la folie d’observation qui
m’englobe au même titre que ce que je rapporte, je retomberai dans le flou
insupportable où je m’asphyxiedepuis ma naissance.Ce que je trame n’a de
valeur que subissant l’insidieuseet permanente montéed’undoute, présence
qui me fouette et me suspend ici en arrêt afin de sauver de l’étouffement ce
que mérite un travailleurde l’air:desformes qui respirent.
En vertu de quoi apparaîtront de façon non plus subreptice mais
ouverte, les pensées quiaccompagnent la montéede mes mots vers les nuages
de l’encre. Je nommerai ces épisodes personnels, échos de l’intimité
écrivantedans le rappelattendride leur premier support,des survolsde régie.
Voicidonc le premier.
SURVOLDERÉGIE : 1
our moi qui rampais tel un escargot à égale distance de mes deux ob-Pjets de convoitise, m’évertuant à ne rien quitter des yeux ni en avant ni
en arrière, la mise en évidence dans ce contexte, d’éventuelles manœuvres
prêtées à mes protagonistes me paraît, à la seconde même où je la
mentionne, particulièrement invraisemblable.
Le moment est venu de m’en rendre compte. Je me suis contraint à
rebâtir l’aventure de mes personnages non à partir de faits assez
laborieusement reproduits que la mémoire de mon interlocuteur s’efforce de livrer
de façon linéaire, mais de détails ténus, appartenant à ce que j’aimerais
appeler des fictions aériennes, disons ce qu’un regard qui s’élance en
hauteur superpose par lenteélévation,à lacertitudedeschosesconnues.Ainsi
que les archéologues qui découvrent d’en haut grâce à un tracé de pierres,
un réseau de lignes en creux ou en saillie inappréciables en bas, les
fondations d’une cité disparue, ne suis-je pas dans l’obligation, si je veux être
crédible, je veuxdire ici lisible,de transcenderce qui n’adeconcret que sa
lancinante et obtuse sollicitation mentale, son incessant échec à sortir de
l’épuisement solitaire ?Le récit que je mène procèdeàcoupsde
photographies arrachées à la surface d’un monde ondoyant que je viole. Pour moi,
raconter ne sera pas dérouler du visible, les trop fameuses choses vues qui
se sontconsuméesdans l’improbablede mon moi oudeceluid’autrui, pas
davantage les reconstituer sous l’impossible loupedu temps mais plutôt les
superposercomme si on les percevaità traversdifférentescouchesd’air.32 LUCETTEMOULINE
C’est bien en dehors de toute réminiscence et de toute invention que
je dois faire accéder mon propre regard à la saisie de ce qui n’a chance de
réel que par uneffet purement optique, non pasdéformant maisformant.
Mon indigence culturelle m’a toujours fait comprendre qu’on
pouvait voir avant de savoir.Dès lors que j’ai acquis quelque docte parler, je
dirai qu’au commencement ne peut être que l’œil qui désigne, bien avant
que le verbe ne nomme.Et je riraidefaire retentirdans mesbalbutiements
la langue des autres que j’emprunte pour la défier. Mais je n’en ai pas
encore assez conquis le droit. On ne peut dominer que ce qu’on a d’abord
accepté de regarder de très près parce que c’est de cette myopie pratiquée
à satiété que vient le véritable souci, la vraie peurdedirece qu’on manque
à voir, sans laquelle il n’est pasdefiction.
Maintenant je ne me rappelle plus si ce que je raconte s’est réellement
passé. Un peu comme ces vieillards atteints par la maladie d’Alzheimer ou
ces personnesen proieàce qu’on nomme dépression, je ne me souviens ni
ne reconnais.Ce dont je parle se dépose sur le papier sans autre
intervention de ma part que de m’asseoir comme jadis devant ma feuille. J’ai
renoncé au carnet de trop petites dimensions pour un travail qui s’annonce
interminable.Et décidé de me laisser porter.Chaque fois je tremble de ne
pas voirapparaîtrece que les minutesde silenceetd’oublide moifinissent
par précipiterà l’extrémitéde mesdoigts.
Je possède, depuis que j’ai commencé à narrer cette histoire, deux
axesde regard, si je puisdirecomplémentaires.D’abord, je vaisde hauten
bas, de l’œil au papier. Mais je sens bien que c’est la seconde direction, du
feuillet à l’écran, c’est à dire de bas en haut qui fait avancer la guirlande
des signes. Je retrouve à petite échelle domestique la sensation de la
verticalité, si indispensable sansdoute, pour un habitué desairs, à la
cristallisationdes traces.Plus que jamais je m’effraieà l’idée que tout pourrait rester
accroché là haut, voguant dans les cieux, aux prises avec des évaporations
irrémédiables au lieu de se fixer là, d’entrer dans la matière noire et
blanche, si mince, si funéraire, si proche du néant soit-elle. Et je
comprends la vanité de mes recherches et de mes efforts. Cependant le récit
avance, comme la vision insensée d’un vide qui m’attend, que je n’ai pas à
construire ou à feindre de récupérer.C’est pourquoi il va et vient comme
s’il s’ennuyait très viteà s’alourdirde vie oude vérité, à s’endormir dans la
quiétude d’une illusion concrète, comme s’il éprouvait le remords d’avoir
satisfait la moindre aspiration à l’intelligence ou à l’intérêt.Et petit à petit
il se gonfle de vent, cet élément qui pour le langage se confond avec
l’abstrait.Il sedétachede lacroûte terrestre.Il monte jusqu’au moment oùFAUXETUSAGEDEFAUX 33
ce qu’il donne à voir ne s’identifie plus qu’à un départ incessant, une
dynamique impuissance.
Cette déprise, je ne puis m’en prévaloir. Il ne s’agit pas de victoire, ni
même de résultat, puisqu’à peine les mots ont-ils commencé à raconter
qu’ils lâchent la lumière de la compréhension pour pénétrer à nouveau
dans l’insondable espace d’où, un jour, dit-on, le premier de la Création,
ils sontdescendus pourenvelopper leschoses.Je sens qu’ils sont plusforts
que les passages ou les voyages qui quadrillent le temps. C’est pour cela
que je me souviens si mal et que montent si lentement, de ma main au
rectangle lumineux, des scènes embrouillées, accrochées comme des
ballons à des fils de détails — une moue de lèvres, un air de sirtaki, une grille
de mots croisés —à des répulsions ancestrales plus que personnelles — la
nuit, la pieuvre —à des sons en écho —Marcel, Amel —échappés de la
brumedu langage telsdes somnambules, je veuxdireàdemi remémorés,à
demifantastiques.
Moncorps sentbien,aux tiraillementsdont ilest l’objet — lui qui rêve
continuitéet repos — qu’il n’est pas leur lieud’origine.À traversces images
qui se bousculent dans la sphère de l’esprit analogue à l’intérieur des
coupoles baroques fourmillantes d’angelots joufflus qui soufflent dans des
trompettes à tire d’ailes, l’histoire a peine à s’y reconnaître parce qu’elle
n’existe pas.D’entréede jeu, je le pressentais.Malgré tout, il me restaità le
dire,à tenterdecoordonnerce quiéclateet sedisperse,en vrac,aveccette
candeur perverse des chérubins accumulés pour qu’ils viennent, dans un
coup d’envol, justifier un motif de fleur, de palme ou de cierge. Il est
pénible decheminer ainsi, tête levée vers les nuages car on risque de tomber.
Néanmoins, n’a t-il pas fallu à MichelAnge séjourner durant des mois les
yeux au ciel, le cou cassé, pour peindre le plafond de la chapelle Sixtine ?
Son ardeur à créer était-elle plus vive, plus intransigeante que la mienne ?
On ne mesure rien de ce qui vient à nous sans vraisemblance,
indépendamment de nos forces et nous inspire les plus intempestives
comparaisons.
Je vais donc superposer des visions.Car suivre le fil d’épisodes tissés
par le temps des horloges me lasse. J’aime rebondir sur des portraits. Ils
empilentdesclichés issusde tempsdiversépinglés sur ladurée.
Tel suis-je maintenantdécidéà n’en perdreaucune miette,decetteallurede
marin,dechasseur oudeguerrier qui hante lebelvédèrede ma pensée,cette
démarche dont certaines femmes, on le dit, pensent que c’est ce qu’il y a de
plus virildonc de plusdésirablechez un homme.À visiteravidement,grâce34 LUCETTEMOULINE
à mon changement d’altitude verbale, ces prunelles sombres et brillantes,
seul le regard envolé de celui que je ne suis plus, que je ne connais même
plus à présent peut découvrir un caramel de jais flottant sur une flaque de
lait bleuâtre. Elles renferment, je n’en doute pas, quelque chose de si
fuyant et de si primitif qu’elles impulseraient les alignements patients et
nerveux à la fois d’un discours aussi long que ce qui me reste de vie. De
cela je ne serais pas capable. Je vais seulement survoler, avec la passion
qu’impliquent les privilèges de l’éther, la cartographie narrative d’un
traceur de destin, exploré, expertisé, fouillé jusqu’aux horizons les plus
lointains de son territoire connu ou supposé, à fins d’élucidation des ombres,
crainte qu’un jour il soit trop tard.
Dès lors, je creuse du regard la fosse du regard, la consistance
troublante de substance mangeable qu’affectent les yeux précieux d’Amel vus
de mon esprit ouvrier de vertiges, quand il les lève au ciel, prise à témoin,
invocation pieuse ou simplement perplexité,aveud’un insavoir
quasiextatique, roulementde perles noirescapableàcoup sûrde susciter unétrange
attrait mêlé de vague dégoût, ainsi qu’il en est de toute dégustation qui
n’est peut-être, pour certains spécimens humains dont je fais partie, que
l’ivresse de l’abjection dans la répugnance surmontée. Tout est censé
m’avoir rejointavec la nettetéd’un ordredu monde.
Je ne m’étonne nullement de reconnaître dans cette histoire cachée
dont je sens les ténèbres grouiller de fantômes, s’agiter, palpiter, parfois
vibrer de souffles et de murmures, le dessin d’un désir, une saga d’amour
en figure de chronique.Cet homme et cette femme, je les baptise.Ce sont
les visions qui commandent les noms. Amel comme presque Kamel ou
Abdel, un mixte des deux qui vient de se révéler féminin et que je
conserve malgré tout et peut-être à dessein, ainsi que sa traduction arabe :
espoir. Hélène comme celle des Grecs, la toujours convoitée, tour à tour
décevante et déçue — un portrait qui sème d’autres noms, telle l’Emma
Bovary de Flaubert, l’insatiable, la désolée de ses songes ou la Fermina
Daza de Gabriel Garcia Marquez qui n’éprouve pour le docteur Urbino
aucune attirance et cependant, après une nuit de noces où il ne se passe
rien se livre avec lui sur le bateau desCaraïbes qui les mène enFrance, à
unedébaucheérotique incroyable.Pourquoices noms ?
Parce que je les veux. Ils annoncentcette histoire.Cette histoire était
— et tout ensemble sera — l’idylle factice de ceux que dévastait jusqu’à des
yeux qui ne rêvaient plus, jusqu’à des mains épuisées de caresses, jusqu’à
des corps exténués l’un par l’autre, la folle quête deDieu et de l’art si l’on
veut bien, sous l’alibi du sexe triomphant. Mais encore fallait-il, pour le
Marcel dont je voulus persisterà porter le prénom pour rire ou pour
pleurer — non seulement afin de continuer le jeu des anagrammes mais parce
qu’un roman célèbre jetait, je le sais enfin, les fondements mêmes de ceFAUXETUSAGEDEFAUX 35
que j’aurais aimé écrire — produire, exhiber le désir, propager sa brûlure,
immaîtrisable comme une traînée de feu.Ce serait donc d’abord de cette
convoitise, de cette gourmandise, de cet inextinguible appétit de la chair
qu’il serait — qu’il sera — question. L’heure était venue. J’avais enfin envie
de passion,dedétresseetd’épouvante, surtoutcelle qui vientdu sentiment
d’une vie mouvementée mais pauvre,frissonnante qui ne s’est pasdonné le
temps de s’accoutumer à l’espérance, animée à jamais de la seule rage de
vivreelle-même privéede sens.
Il sera donc question du miracle, entre mes héros, de cette rencontre
qui se tisse dans l’envoûtement de fables surplombées, tel le teint basané à
reflets bleus d’une peau transformée dans le brouillard parisien de
décembre en matériau millénaire, marbre des statues de nécropoles
exhumées des sables, argile d’idoles primitives, et, du haut en bas du corps
agile, vivacitédefuyard, voleur ou voyeur qui promet séviceset merveilles.36 LUCETTEMOULINE
PREMIÈREPARTIE
DOMJUAN
ésinvolteà l’égard de la religion,Dom Juan professe l’amour du plai-« Dsir. Il exerce en l’art de jouir une sorte d’agilité intellectuelle qui lui
permet de se tirer de toutes les situations. Il vit entièrement dans l’instant,
confiant en son habileté pour résoudre plus tard les complications que
suscite fatalement son improvisation du moment. Toute son ingéniosité passe à
se tirerd’affaire.
Il s’est créé un univers dominé par le pouvoir des mots et il est
tellementconvaincude la puissancedu verbe qu’il ne se sent nullementengagé
par ce qu’il dit. Il n’imagine pas que les mots puissent avoir dans un autre
univers,celuide la réalité,desconséquences inéluctables.
Pour lui, agir, c’est conquérir, puis se dérober.Ce n’est jamais
posséder. Il vit dans un monde en perpétuel mouvement, et tout palier, toute
pause lui sont intolérables, mortels.
Il ne peut croire à ce qui dure: la parole éphémère, la parole qui vole
est son moyen d’action idéal ; et pas plus qu’elle ne laisse de traces chez
lui, elle ne lui paraît pouvoir laisser de traces chez autrui. Son absence de
scrupules est inconscience beaucoup plus que méchanceté.Elle lui est une
nécessité vitale. Car à supposer qu’il acceptât une minute de considérer
que les motsengagent, tout son univers s’effondrerait.
Sa première réactionest toujours la même: il sedérobe, ilfuit.
D’autre part, nous le voyons réagir comme un véritable chevalier, et
se jeter au secours d’inconnus aussi instinctivement que tout à l’heure il
fuyait ledanger.FAUXETUSAGEDEFAUX 37
Legrand seigneur se présenteà nousavec toutce qu’ad’incontestableet
d’honorablesaséduction.Ilmontrequ’iln’estpasindignedesanaissance.
C’est un tricheurau plus profondde lui-même.Mais ildevient le
trompeur de sa propre personne. Toute la virtuosité qu’il employait à éviter les
conséquences de ses actes, il finit par l’employer à fuir les conséquences de
l’effrayant et implacable doute métaphysique qui vient de le saisir.Acculé à
la vérité,DomJuanafinid’exister.
Mais il refusede se renieret meurt incapablede repentir.
Certains voientdanscettefin l’empreintedeSatan sur sonâme.
D’autres y voient le seul restedegrandeurencetteâme impure.»
Scènesà rebours
uand j’acceptaide prendre un verreauPub, j’étais maîtrede mescréa-Qtures.
Je les regardais grandir sous mes yeux.Déjà je m’adressais à des êtres
qui dérivaient, aux prises avec un désir contagieux, le féminin qui
s’esquivait, le masculin qui s’accrochait, le mien qui s’emplissait de suie
dans un tunnel d’images entrevues par la trouée des nuées.Déjà, quelque
chose qui ressemblait à un passé mythique. Une de ces contrées
entr’aperçues par l’entrebâillement d’unesprit planant sedessinait parmides voiles.
Déjà je disais à mes nouveaux amis de m’appeler Marcel. Ils ne
m’obéissaient pas encore. Peut-être parce que je ne les avais pas suffisamment
déchiffrés comme des empreintes de géant sur l’échiquier rampant de ma
viechancelanteet rêveuse, ma vie qui sautaitd’un pied sur l’autreet
m’empêchaitdedécoller pourdebon.
Il était trop tôt pour que ces deux transfuges fussent tentés de me
fausser compagnie, à moi qui les avais bassement pourchassés.Et pour les
retenir, conjurer leur funeste flottaison à mi course de mon regard, je
revenais à ce que j’ignorais le plus d’eux, ce qui, on le dit, est mystérieux et
terriblement propre à chacun de nous, leur passé.Avant de les avoir
connus, je leur fabriquais ce que, pour exister, ils avaient détruit, comme
preuve de leur vide au fond de l’infini. Par exemple, je pourvoyais Amel
d’une intransigeance notoire en matière de religion probablement parce
que je voulais à cette sorte de champion du désir une robustesse mentale
souveraine. Il était sans doute le personnage qui rendait le plus nécessaire
ce récit sortant d’une scène primordiale où s’affrontaient le pouvoir et
l’amour. Il lui fallait les mutations d’un désert humide et vaporeux au sein
duquel aucune conviction ne s’épanouirait, afin de laisser place à ce qui
seulement m’importait, lachute à l’indifférence d’où j’attendais ma naissance. Je