Feuilles d'Engadine

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44 pages
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La Haute Engadine, au sud-est de la Suisse, que Nietzsche appelait l’ « Île Bienheureuse », a inspiré poètes, sculpteurs, peintres et musiciens : Rilke, Cocteau, Tinguely, Menuhin, Bowie...

Michelle Labbé a été à son tour captivée par le charme de ses lacs et de ses pentes alpestres. Son couple de randonneurs, amoureux des paysages, est aussi curieux de l’histoire et de la réalité sociale des lieux. Cependant, aucun d’eux ne consulte d’ouvrage savant ou de guide touristique. À chaque nouvelle, une balade et à chaque balade, la rencontre d’un être : écrivain, résident permanent ou de passage... qui leur apporte quelque information, les ravit ou les trouble, ébranle leurs convictions et même change leur vie.

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EAN13 9782366511123
Langue Français

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Titre
Michelle Labbé
Feuilles d’Engadine
nouvelles
Titre
Exceptés les artistes, écrivains et la « riche héri tière », tous les personnages de ce recueil sont fictifs.
Sils en Engadine I. Le Waldhaus
Notre lieu natal, consubstantiel, est le rivage de l’Atlantique, avec ses marées, son apparente platitude, sa ligne subtile d’horizon. Pourtant, Jean et moi, nous nous étions complus, jusque-là, à n’arpenter que les lieux sauvages de l’Himalaya ou des Andes, les brousses de l’Annam, les forêts du Tonkin. Cette fois, nous avions jeté notre dévolu sur l’une des régions les moins horizontales et les plus fréquentées du gotha : Sils Maria, dans la vallée de l’Engadine, au sud-est de la Suisse. Remarquez que la définition du « gotha » est subjective et dépend de votre propre position. Plus cette dernière est basse et plus le « gotha » pour vous s’enfle et s’emplit. Les célébrités, résidents de l’hôtel Waldhaus, étaient et sont toujours légion : Thomas Mann, Thomas Bernhard, Carl Gustaf Jung, Primo Levi, Alberto Moravia, Elsa Morante, Peter Handke, princesse de Ceci, duc de Cela, président, chancelier… L’équipe prestigieuse du film d’Assayas,Sils Maria, avait été logée au Waldhaus, où s’étaient même tournées quelques séquences. Si Nietzsche, familier de Sils Maria, première gloire à avoir fréquenté le village, n’avait pu loger à l’hôtel, c’est qu’il avait été construit huit ans après sa mort. Il faut ajouter qu’il avait décidé de vivre en ermite et loué une très modeste chambre dans une maison devenue le musée qui lui est consacré. On voyage dans l’espace, dit le bon sens, on voyage dans le temps par la mémoire et l’imagination. Nous, notre nouvelle et extrême curiosité nous incitait à voyager à travers les différentes strates de la société, à atteindre celles qui nous étaient étrangères. Les sociologues, derniers avatars des prophètes, ont une raison pour passer d’un milieu à un autre, établir des constats, vitupérer contre l’actualité et présager des catastrophes. Nous, non. Rien ne justifiait notre intention. Nous voulions pourtant approcher les sommités, emprunter leurs itinéraires, humer l’air entre leurs murs, utiliser leurs chaises, leurs assiettes, leurs verres. Écouter leurs propos. Le Waldhaus devenait le moyen de locomotion idéal, le suprême vaisseau stratosphérique. Le Waldhaus est un établissement de luxe qui n’est pas dans nos moyens. Cinq ou six nuits à l’hôtel, même en nous privant de boire et de manger, épuiseraient notre salaire. Nous nous sommes dit que faute d’y dormir nous pourrions peut-être y dîner. Le plus petitement possible. Le matin, juste avant notre randonnée, nous sommes montés, entre les pins et les mélèzes, par la route abrupte et serpentine, vers les tours crénelées du Waldhaus, jusqu’à l’immense porte de verre tournante, qui affiche en lettres dorées l’ancienneté de l’affaire familiale : 1908. Nous étions venus consulter les menus ; nous en avons découvert un qui se trouvait dans nos moyens et, donc, par prudence, nous en avons demandé la photocopie. Nous avons réservé une table pour le soir même. L’accueil avait été extrêmement courtois, excepté au moment où nous avions réclamé la photocopie du menu, ce qui ne semblait pas entrer dans les habitudes de l’établissement. L’homme aimable en frac gris à la réception semblait avoir du mal à garder son sourire. L’entrée était vaste, l’escalier Art nouveau somptueux : marbre blanc des marches et rambarde de fer forgé noir travaillé de grecques, tapis à fond rouge orné de fleurs entrelacées. Les résidents de l’hôtel, descendant des étages, sortant des ascenseurs ou des salons aux profonds fauteuils de cuir brun, se faisaient, élégants et discrets, de subtiles politesses murmurantes. Nous nous sommes éclipsés sur la pointe de nos
godillots de marche, nos bâtons rétractables le plus discrètement collés contre nos côtes. Sachant pertinemment que notre sentiment d’être déplacés était une injure à la justice sociale mais l’éprouvant quand même. Y aurait-il quelque amertume dans ces propos ? Non ! nous savons que même les riches, surtout les riches, manquent toujours d’argent. À la fin de la journée, soûlés de marche, de crêtes neigeuses et de lacs turquoise, nous nous sommes douchés et changés. Nous avons revêtu ce que nous avions de mieux, évitant le jean, optant pour le pantalon de coton fin, la chemise ou le chemisier et la veste. Moi, j’avais même poussé le souci d’élégance jusqu’à mettre des boucles d’oreille qui me pinçaient les lobes au point de les rendre écarlates. Dans le miroir de notre studio : un type grand, brun, avec une calvitie frontale qui donnait à son visage un côté vaste et profond, et une femme plus petite, des cheveux mi-longs, raides inexorablement, des yeux gris, que leur curiosité ou leur perplexité permanentes avaient séparés d’une ride tenace. Tous deux : des décennies entassées, sans résignation. L’imminence d’une exploration laisse toujours nerveux, inquiet, songeur. On ne peut jamais évaluer ce qu’on risque dans cet oubli volontaire de ses propres repères : errance, dérapage, perte de soi, au point de ne plus se reconnaître. Le dédain n’est pas le pire à redouter ! Nous avons passé la porte de verre et laissé sur notre droite le somptueux escalier Art nouveau. Précédés du maître d’hôtel, nous avons fendu tête baissée les salons où bourdonnait une foule, assemblée en plusieurs groupes de trente, quarante. Ils avaient tous un verre de vin blanc à la main. La salle à manger où l’on nous a menés était tapissée de bois clair des murs au plafond. Le lustre central était une dentelle de bois. Les nœuds du bois autant d’yeux calmes. Les nappes et serviettes, de damassé blanc. À part, dans un coin, deux femmes chuchotantes, nous étions seuls. Les résidents « réguliers » dînaient sans doute plus tard que nous qui étions talonnés par la faim. Dans les salons, dont les portes restaient ouvertes sur notre salle à manger, s’agitaient toujours les deux ou trois groupes, avec leur verre de vin blanc, qu’ils devaient renouveler de temps en temps, si bruyants qu’ils éteignaient toute autre parole et le flot du torrent qui cascadait tout près. Bien que satisfaits d’être où nous n’avions pas notre place, nous sentions ce lieu démystifié par les buveurs de vin blanc, sans doute acceptés pour rentabiliser l’hôtel ou bien pour occuper à plein temps le personnel ou les deux. Nous nous sentions un peu frustrés de ne pouvoir procéder à nos acrobaties sociologiques car nous doutant que ceux-là ne devaient pas avoir une carte de crédit fort différente de la nôtre. Nous dégustions ce qu’il y avait dans nos assiettes, le menu de la photocopie, restions pénétrés, faute de mieux, des souvenirs de la journée : les lacs en enfilade de la vallée de l’Engadine contemplés de haut, la plupart du temps turquoise mais qui pouvaient devenir gris, devenir parme, selon les variations du ciel, pénétrés aussi de ce que nous avions lu et vu sur la vallée : les châtaigniers et les noyers de Rilke, les randonnées de Mann, le silence pour Menuhin, la crainte de Freud d’être trop influencé par Nietzsche, l’étrange phénomène du film d’Assayas, ce nuage appelé « le serpent de Maloja », s’insinuant inéluctablement dans la vallée. Nous imaginons souvent, aux disparus du temps, qu’ils s’appellent Nietzsche ou Proust ou, simplement, aux disparus de l’espace, qu’ils s’appellent Juliette Binoche ou Kristen Stewart, plus de consistance que nous n’en attribuons à ceux qui sont près de nous. L’illusion jamais avouée, pour nous qui ne sommes pas sûrs d’avoir une épaisseur, qu’on va pouvoir capter un peu de leur évidente présence, sans parler de
leur aura, à ces nantis de la renommée, persiste malgré nos efforts d’objectivité. Preuve de l’emprise du psychique sur la perception de la réalité. Allons de ce pas jusqu’à la mise en doute de la notion même de réalité. Voilà où mène la quête des cimes. Deux grandes femmes sont entrées dans la salle à manger, s’apostrophant, riant, exactement comme si elles avaient été soûles dans un bar louche. Leur verre de vin blanc à la main, elles ont avisé soudain les corbeilles de pain déposées par le serveur sur un plateau roulant, réservées aux convives de la salle à manger, et les ont attaquées avec voracité. Déchiquetant leur tranche de pain sec à belles dents, sous le regard embarrassé du maître d’hôtel, elles poursuivaient leur conversation qui résonnait d’autant plus que les salons s’étaient calmés et que la salle à manger était presque vide. Elles parlaient allemand. Nous ne comprenions pas. L’une d’elle, grande femme vêtue de rouge avec rouge à lèvres sur grande bouche assortie, nous a regardés et, se précipitant vers nous ou plutôt vers moi, m’a adressé un discours mouvementé et… impénétrable. Je lui ai dit que je ne comprenais que le français et l’anglais. Elle a paru réfléchir, s’est précipitée vers les salons et en est revenue avec une femme frêle dans la soixantaine comme elle, a commencé à lui parler en me désignant du menton. Celle-ci essayait de traduire, semblait avoir quelque gêne ou quelque difficulté. Elle m’a dit : « Elle a beaucoup d’admiration pour ce que vous avez fait ». J’ai songé à mes trente ans d’enseignement qui ne méritaient pas un tel enthousiasme. Je l’avais eue comme collègue ? comme élève ? (Il m’était arrivé d’avoir des élèves à peine plus jeunes que moi.) La femme appelée à la rescousse traduisait avec bien des hésitations, parlait de l’influence que j’avais sur un groupe d’amis, de l’élégance de mes tenues. Elle avait aussi apprécié mes smashes au volley sur la plage de Saint-Malo. J’aurais pu songer à une méprise mais dans ma jeunesse, j’avais en effet passé des vacances à Saint-Malo et j’avais joué au volley sur la plage du Sillon où mes « smashes » avaient souvent été traités d’infâmes « collés ». La traductrice improvisée répétait « charisme », « admirable ». Alors j’ai été prise de vertige. Le personnage qu’on me suggérait devenait mien. À la place de l’adolescente complexée, convaincue qu’il fallait qu’à la limite de ses forces elle se forge un avenir pour survivre, éviter l’exclusion et la solitude, la précarité et le mépris, se substituait une fille sûre d’elle, sûre de son charme, fière de son corps et de ses capacités intellectuelles, smashant glorieusement sur la plage de Saint-Malo. Cette nouvelle jeune femme était sur le sommet d’une vague ou d’une dune, avec un futur brillant comme le soleil. L’image était parfaite, fixe, le temps immobile. Elle représentait celle que j’avais rêvé d’être, dont je m’étais peut-être fabriqué le visage pour les autres, imposture dont je n’arrivais plus à me défaire. Les déferlantes s’étaient retirées, sans que je m’explique leur intervention (il paraît que j’avais l’air tellement ahuri qu’elles avaient renoncé à évoquer plus avant ma supposée jeunesse, étaient parties renouveler leur vin blanc) et le serveur, affable, arrivait avec le café agrémenté de douceurs. Me restait cet étrange sentiment d’ubiquité, de plusieurs « je » flous, se substituant sans cesse l’un à l’autre. La mince réalité que je sentais en moi jusque-là paraissait venir d’un passé flageolant et fallacieux. Le nouveau personnage flamboyant était plus désirable que l’ancien mais par instants sombrait dans le néant de l’oubli. La division ressentie, division de l’impondérable, prenait peu à peu des proportions angoissantes ; de l’être, chaque part s’amplifiait puis s’émiettait dans un espace sans bornes. Je n’osais l’avouer mais j’étais sonnée. Au lieu de milieux sociaux étrangers, j’avais fait la rencontre d’un moi friable.
La vie passée, oui, la vie passée, là, qui vous avait donné une forme, qu’on avait crue intangible, était un sac vide que le hasard pouvait charger de n’importe quels débris, de n’importe quelles fanfreluches, chahutant votre sommeil. Il fallut redescendre dans la nuit vers la location près du...