Fils du ciel

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"J'ai 44 ans et je ne suis pas célèbre. Un jour, un ami de Manhattan m'a dit que le récit d'un fils de paysan de l'Afrique profonde, du fin fond du Tchad, qui aboutit au milieu des gratte-ciel, serait fascinant." Voici donc un récit de sa vie, écrit pour le partager avec les immigrants et avec tous ceux qui les acceptent sur leurs terres.

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Publié par
Date de parution 01 mars 2011
Nombre de lectures 51
EAN13 9782296805071

Informations légales : prix de location à la page 0,0152€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Fils du ciel

De Kindiri à Manhattan




















Encres Noires
Collection dirigée par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan

Dernières parutions

N°343, Jean René OVONO MENDAME,Les zombis de la capitale,
2011.
N°342, Jean René OVONO MENDAME,La légende d’Ebamba, 2011.
N°341, N’do CISSÉ,Les cure-dents de Tombouctou, 2011.
N°340,Fantah Touré,Des nouvelles du sud, 2011.
N°339, Harouna-Rachid LY,Les Contes de Demmbayal-L’Hyène et
Bodiel-Le-Lièvre, 2010.
N°338, Honorine NGOU,Afép, l’étrangleur-séducteur, 2010.
N°337, Katia MOUNTHAULT,Le cri du fleuve, 2010.
N°336, Hilaire SIKOUNMO,Au poteau, 2010.
N°335, Léonard MESSI,Minta, 2010.
N°334, Lottin WEKAPE,Je ne sifflerai pas deux fois, 2010.
N°333, Aboubacar Eros SISSOKO,Suicide collectif. Roman, 2010.
N°332, Aristote KAVUNGU,Une petite saison au Congo, 2009.
N°331, François BINGONO BINGONO,Evu sorcier. Nouvelles,2009.
N°330, Sa’ah François GUIMATSIA,Maghegha’a Temi ou le tourbillon
sans fin, 2009.
N°329, Georges MAVOUBA-SOKATE,De la bouche de ma mère,
2009.
N°328, Sadjina NADJIADOUM Athanase,Djass, le destin unique, 2009.
N°327, Brice Patrick NGABELLET,Le totem du roi, 2009.
N°326, Myriam TADESSÉ,L’instant d’un regard, 2009.
N°325, Masegabio NZANZU,Le jour de l’éternel. Chants et
méditations, 2009.
N°324, Marcel NOUAGO NJEUKAM,Poto-poto phénix, 2009.
N°323, Abdi Ismaïl ABDI,Vents et semelles de sang, 2009.
N°322, Marcel MANGWANDA,Le porte-parole du président, 2009.
N°321, Matondo KUBU Turé,Vous êtes bien de ce pays. Un conte fou,
2009.
N°320, Oumou Cathy BEYE,Dakar des insurgés, 2009.
N°319, Kolyang Dina TAÏWE,Wanré le ressuscité, 2008.
N°318, Auguy MAKEY,Gabao news. Nouvelles, 2008.
N°317, Aurore COSTA,Perles de verre et cauris brisés, 2008.
N°316, Ouaga-Ballé DANAÏ,Pour qui souffle le Moutouki, 2008.






























Célestin Clamra






Fils du ciel

De Kindiri à Manhattan

L’Harmattan



































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54550-2
EAN : 9782296545502

Préface

J’aime l’Afrique. Oh oui ! J’aime « mon » Afrique. Pas celle d’Abidjan, de N’Djaména,
de Douala ou de Lagos… Non ! Mais plutôt celle des villages qui ne sont marqués sur
aucune carte géographique : Kouyatouo, Sangha, Marcoye, Gorom-Gorom, ou Kindiri.
Dans cette Afrique traditionnelle, j’aime la fraternité des soirées où les hommes se
retrouvent entre eux et les femmes entre elles, soit autour des feux de bois, soit sous les
étoiles, pour parler… Je reste toujours surpris par l’éclat des rires et la qualité de
l’entente qui émanent de ces réunions et surtout par le nombre d’enfants qui dorment
tout autour, certains étendus sur le sable, d’autres juchés sur des troncs d’arbres et
d’autres encore sur le toit de ma voiture…
Pendant plus de quarante ans de vie dans différents villages africains, j’ai rencontré des
enfants, des femmes et des hommes, simples et rustiques, plus ou moins préservés de
l’occidentalisation déstabilisante qui a gangrené les villes. Hommes, femmes et enfants
dont les regards parlent encore et font savoir aussitôt au nouveau venu s’il est accepté
ou refusé, aimé ou repoussé.
En novembre 2008, j’ai eu le bonheur d’être accepté, une fois de plus, par un de ces
villages. C’est celui où a vécu Masra et que l’auteur, Célestin Clamra, décrit de façon si
vivante dans le récit qui va suivre. J’étais surtout heureux quand, à mon arrivée à
Kindiri, j’avais eu du mal à sortir de la voiture parce que les enfants étaient nombreux
près de la portière à clamer mon nom. Dans ce village, où j’ai vu des sages statuer sur
le sort d’un nourrisson de sept mois que tous qualifiaient « d’enfant-serpent » et où
Roguet, « l’homme-lion » du livre, m’avait offert un joli coq pour le dîner, l’étranger est
toujours bien accueilli et doit « demander la route » pour repartir. Là, j’ai connu les
périodes d’initiation des filles et des garçons, suivies des chants et des danses avec de
belles parures et où tous rivalisaient dans des danses frénétiques, jusqu’à l’épuisement.
Mais à Kindiri, tout n’est pas que « sourire ». Surviennent aussi des périodes de disette
et les souffrances engendrées par la mort d’un être aimé. Une jeune femme était morte
avant d’avoir pu accoucher... Comme la coutume commande que l’on sépare le corps de
l’enfant de celui de sa mère, avant l’enterrement, les hommes avaient donc isolé le
cadavre dans la forêt. Là, ils l’avaient éventré pour retirer le bébé mort qu’ils
ramenèrent et enterrèrent près de la case du jeune père. La dépouille de la mère fut
retournée à ses parents comme le stipule la tradition. Eh oui ! Kindiri que l’auteur de
Fils du cieldécrit vit et existe, tel que présenté dans le récit du fils de paysan, qui croit
que le monde a prévu une place pour lui, mais qui devra la gagner par son courage et
sa persévérance. C’est une histoire de perte de l’innocence. Fassent les dieux que
Kindiri reste longtemps ainsi !
Masra, le héros du livre, est né à Kindiri. Un jour, une voiture s’arrête dans le village et
un sage commente : « Incroyable, voilà qu’une toute petite chose de rien du tout roule
comme un gros camion. Quand elle grandira, elle sera la plus rapide de toutes les
machines de l’homme blanc… » Un « Fils du ciel », blanc comme une assiette, en
émerge… De Kindiri la minuscule, notre héros atterrit à Paris puis se perd dans les
gratte-ciel de Manhattan. Un singulier destin ! Un cheminement dans le temps et dans
le vaste monde. Un plaidoyer pour l’humanité.
Félix Réveilhac (ancien enseignant coopérant).

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Remerciements



Je suis tout d’abord reconnaissant au docteur Werner Muensterberger qui m’a toujours
encouragé à écrire ce livre. Lors des premières rédactions, il fut la source d’inspiration,
le support moral et financier.
Quand ma décision fut prise d’écrire ce récit en anglais, mon ami Aryé Michael Bender,
écrivain et scénariste, fut séduit et proposa sa collaboration. Bien que le projet n’ait
alors pas abouti, j’ai appris beaucoup de monsieur Bender.
Lorsque je décidai de réécrire mon histoire en français, c’est mon ami Gilbert Chrétien,
retraité du chœur de Radio France, qui, à maintes reprises, corrigea les textes, faisant
des suggestions stimulantes.
Mon éditeur Joël Heuillon est le meilleur que je connaisse. Professeur de musicologie à
l’université de Paris VIII, il a pris le temps nécessaire pour passer le manuscrit au
peigne fin. Un travail de fourmi qui a rendu le texte limpide pour le bonheur du lecteur.
Plusieurs autres amis et membres de la famille ont lu le manuscrit, les uns en entier, les
autres partiellement et j’ai énormément bénéficié de leurs réactions. Félix Réveilhac en
a fait une lecture sensible et en a rédigé la préface. D’autres dont les opinions
m’importent :François Laylavoix,feu Joël Russo, Charles Scheidt, Charles Arden,
Joachim Barbay, Bernard Gérin, Alain Couet, Jean-Dominque Quilici, Jean-Baptiste
Bacquart… D’autres m’ont donné la force morale et l’opiniâtreté nécessaires : ma mère
et tout Kindiri, Jeanine Russo et sa compagne Taeko, les familles Barbay à Rouen,
Collomb à Marseille, Francis Réveilhac et sa femme Monique à Lisieux, Jeanne
Réveilhac à Chartres…
Enfin, je tiens à exprimer ma gratitude à Christoph Niemann qui m’a généreusement
offert le dessin de la couverture.

9

Prologue



Moi, je suis Masra, un fils de la tribu des Saras. Par ce nom, je deviens le père de mon
propre père, revenu sur mes terres ancestrales, ni pour régner sur une tribu, ni pour être
le président de ce Tchad que l’homme blanc d’autrefois appelait Afrique équatoriale
française, mais pour conquérir le monde. Moi, je suis aussi Célestin, confisqué aux
miens par les pères jésuites pour légitimer leur mission, soi-disant civilisatrice, mais
libéré de tous, par ma volonté inflexible de réaliser mon destin singulier.
À Kindiri, l’eau ne gargouille pas dans les tuyaux qui la régurgitent comme ici, à New
York où je suis aujourd’hui et où je commence à raconter mon périple. Il faut aller la
puiser au plus profond. Là, le soleil qui s’enfuit laisse toujours le village dans l’ombre
mystérieuse du crépuscule. Le jour mourant ne peut ni prolonger ses adieux, ni être
ranimé par des millions de néons qui chassent l’obscurité, comme ici, dans ce haut lieu
de civilisation. Là, toujours, de légères étoiles qui voguent dans la rivière du ciel
nourrissent nos croyances en l’existence d’hommes-lions, d’hommes-hyènes et
1
d’enfants-serpents … Là enfin, les maisons ne grattent pas le ciel. Ce sont des petites
cases, qui couvrent à peine ceux qui les ont bâties. Hier encore je dormais sur une natte
d’osier qui épousait le sol aride et dur de mon Afrique natale. Aujourd’hui, si, comme le
e
font les oiseaux, je tutoie le ciel par la baie vitrée de mon 30étage, je sors d’une culture
qui dort encore dans le passé de l’innocence. Ai-je bien fait de mener mes pas et mon
regard si haut ?
C’est l’hiver. Un vent glacial et cinglant me perce jusqu’aux os. Je vais, dos courbé, les
épaules levées jusqu’aux oreilles, engoncé comme des milliers de New-Yorkais dans un
manteau épais, mains gantées, bonnet couvrant la tête jusqu’aux yeux, une écharpe sur
le nez. Silhouette anonyme dans Avenue of the Americas, je me hâte au travers de la
foule grouillante comme un essaim de fourmis au labeur. Enveloppés de fourrures et
exhalant une vapeur blanche comme celle de l’eau qui bout, nous ressemblons à des
bêtes. Luttant ainsi contre le froid, nous courons en vain contre le temps. Où allons-nous
ainsi ?Seuls mes yeux sont exposés, mais le froid, pénétrant comme un poison,
s’insinue en mes veines jusqu’à me glacer le sang. Toute ma vie, j’ai su m’adapter, de la
brousse à la ville, de l’abondance à la disette, et j’ai fait maints allers-retours entre
superstition et logique. Mais, au froid de l’hiver, je ne pourrai jamais m’y faire !
Les rues où tôt le matin triomphait sans partage le blanc de la neige, se trouvent
maintenant maculées d’une substance grise et molle que lesNew-Yorkais nomment
slush.À intervalles réguliers, les voitures aspergent de cette mixture ceux d’entre nous
qui ont la malchance d’aller à pied. La circulation est épouvantable. Le hurlement des
klaxons, des sirènes des pompiers, des policiers et des ambulanciers, puis les rafales des
marteaux-piqueurs se mêlent aux jurons des piétons et des taxisdrivers. Ily a


1 Enfantsdifformes ou malformés, non viables et donc destinés à être abandonnés à la
naissance dans la forêt ou jetés dans un vieux puits. Les hommes-lions ou hyènes possèdent
un pouvoir de transformation.

11

probablement moins de deux cents ans Manhattan n’était encore qu’un village, paisible
comme le mien, me dis-je devant ce spectacle angoissant.
Je me fraie un chemin dans le magma humain, mes “voisins” de fortune. Le cœur
palpitant, le visage dur et les yeux aux aguets, je dois me hâter pour accomplir mille
choses, avant mon rendez-vous. Je plains de tout mon cœur les personnes âgées qui se
lancent dans l’aventure au sein de ce troupeau. Nous, qui sommes plus agiles, leur
manifestons bien peu de compassion. Souvent, nous les poussons de côté pour tracer
notre route. Sans doute, l’âge ne jouit ici d’aucun respect… À ce moment me revient à
l’esprit la scène d’un vieil homme. Aigri peut-être ou agissant par esprit de revanche, il
avançait péniblement, les yeux rivés sur l’asphalte. Il poussait les gens, tantôt de son
épaule, tantôt en plaçant sa canne en biais de manière à ce que les moins attentionnés
s’y prennent les pieds et perdent ainsi l’équilibre. Il s’excusait alors, en arborant le
visage de l’innocence.
C’est Noël. Cette “saison du partage” attire une foule considérable dans le Mid-Town de
Manhattan. Les uns arrivent pour admirer les décorations festives de Rockefeller Center,
e
de beaux immeubles sur la 5Avenue ; les autres pour dîner dans les grands restaurants
ou s’engouffrer dans Carnegie Hall pour écouterLe Messiede Händel ou encore assister
aux spectacles de Broadway. La “saison du partage” ? Certes. Pourtant, à nous observer,
nous ne semblons avoir ni le temps ni le désir de nous pencher sur les souffrances
d’autrui. Même les visages des pères Noël recroquevillés devant les portes de grands
magasins ou aux coins des rues, faisant sonner leurs clochettes de circonstance, offrent
peu de chaleur. Leur tintement résonne dans ces rues noires. Je fouille dans ma poche et
2
jette quelques pièces dans la sébile de ceSanta Claus, en quête d’un instant de contact
humain. Mais, sous son bonnet rouge et blanc, il me renvoie de ses yeux caves un
regard aussi froid que les rues. Cette rencontre me ramène à la réalité. Je dois acheter un
3
petit cadeau pour mon “client”. Je me précipite chez Macy’s . À l’intérieur, c’est le
chaos. Il y a ici plus d’acheteurs que d’articles. Ici et là des femmes de tous âges se les
disputent avec vigueur. La scène me rappelle la savane lorsque, à l’odeur d’un animal
qui vient de mourir, une frénésie s’empare d’une bande de hyènes qui, tandis qu’elles
déchirent la chair, cherchent à s’entredéchirer dans leur combat pour dominer la horde.
Je ris sous cape à l’idée que ceux-là mêmes qui se font la guerre pour un pauvre objet
soient tous en quête d’un présent qu’ils ont l’intention d’offrir en signe d’amour ou
d’amitié.
Heureusement pour moi, je me suis vite adapté aux réalités de New York City. Je
m’étais déjà défait des manières de chez moi où une vie en symbiose oblige les
membres de la communauté à être attentifs à autrui. J’ai appris que pour survivre en
Occident et surtout à Manhattan où personne ne connaît son voisin, il faut être dur et
audacieux, impassible et distant. Tout en faisant la queue pour payer mes achats, je me
demande quand et comment cette métamorphose s’est opérée en moi. Je ne saurais
reconnaître mon âme au fond d’un ruisseau. Dans cette civilisation occidentale, je suis
moi-même le centre de mon mystère… J’en suis à lutter contre cette pensée qui me fait
frissonner, quand soudain, un couple de jeunes gens arrive et se place devant moi. Je


2États-Unis, le père Noël est appelé AuxSanta Claus, reprenant la tradition nord-européenne
de saint Nicolas.
3 L’undes grandsDepartment Storesaméricains.

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hurle presque: «Nous sommes tous pressés ici. Faites donc la queue comme tout le
monde ! » Des regards se tournent vers moi. Il manque le “s’il vous plaît”. Certainement
une tare de mon héritage culturel qui de temps à autre resurgit et me fait passer pour un
tyran.

Je jette un coup d’œil à ma montre. Je suis encore en retard. Quoi que je fasse, je suis
toujours en retard dans cette vie où tout tourne si vite. Quel souk ! Les embouteillages
se sont multipliés. Un grand coup de frein fait hurler les roues d’une voiture sur la voie
bitumée. Un taxi jaune me rate de peu. Klaxons et cris stridents… Mon taux
d’adrénaline augmente. La vitre du taxi s’ouvre alors. Le chauffeur,
unAfrican4
Americansurpris, avec un effroi mêlé de respect, me crie d’une voix bien plutôt
rythmée : « Eh toi l’Africain ! Oui, toi ! Fais gaffe où tu vas. Tu n’es plus au village… »
Son regard chargé de crainte révérencieuse me traverse comme une flèche. Je ressens un
flot d’énergie m’envahir comme si soudain, je renaissais. Avant que je ne puisse réagir,
le chauffeur de derrière le “klaxonne” tout en l’injuriant et pour s’assurer que l’autre a
bien compris, démarre et lui emboutit le pare-chocs. Je suis éclaboussé. Mon manteau et
mes chaussures sont maculés de ceslushpar les pneus qui patinent. Les taxis projeté
disparaissent. Le jaune des voitures se dilue dans le flot anonyme de la circulation.
Une question tenace s’empare alors de mes pensées. Comment le chauffeur de taxi
peutil savoir que je suis africain ? Je crois pourtant être comme les autres New-Yorkais. Je
porte des vêtements semblables aux leurs. Il ne m’a pas entendu parler, mon accent n’a
donc pas pu me trahir. Je suis noir, mais comme le sont ici nombre d’Afro-Américains,
de Portoricains, de Brésiliens… Qu’est-ce donc qui me rend différent ? Plus important
est la sensation que j’ai éprouvée au contact de son regard admiratif. Je me sens revivre.
Le hurlement d’un autre klaxon me prive du luxe de la poursuite de cette méditation. Je
suis toujours au milieu de la rue. J’ai recouvré ma vigilance. Je détale pour éviter le
e e
pire. Je suis bientôt arrivé. 58rue, entre les 5 et 6Avenues, c’est l’adresse où je me
e
rends. Je quitte l’ascenseur pour un appartement du 21étage. Mon “client”, le docteur
Westphal, m’attend pour sa leçon d’informatique hebdomadaire. Dans l’antichambre, la
chaleur du chauffage électrique me reçoit comme un ami de longue date. Ses objets
d’art africains possèdent une énergie qui captive, à chaque visite, mon esprit. Et chaque
fois ces vers de Lamartine me reviennent: «Objets inanimés, avez-vous donc une
âme ? »
La chaleur de l’appartement est suffocante. Les ambiances New-Yorkaises sont portées
aux extrêmes par des éléments artificiels: fraîches en été, surchauffées en hiver. Je
m’étais déjà résigné à l’idée qu’ici en Amérique, nous sommes bien loin du cours
naturel des choses. J’enlève rapidement manteau, bonnet, écharpe et gants pour ne pas
périr.
Le docteur est aujourd’hui devenu plus qu’un client. Je suis à la fois son ami, son
computer manson disciple. J’éprouve une secrète jubilation à partager mes et
connaissances en technologie occidentale avec un Blanc plus âgé que moi, alors même
que j’autorise son esprit et sa sagesse à parfaire ma vision du monde. La première fois
que je l’ai rencontré pour un cours d’informatique, il m’a dit : « Voilà des décennies que


4 Manièrepolitiquement correcte de désigner aujourd’hui, aux États-Unis, les hommes de
couleur.

13

je suis entouré de technologie, mais le rythme actuel du progrès est trop rapide pour
moi. Le poids de mon âge me retient dans le passé.» Nous nous sommes regardés et
avons ri. En effet, à quatre-vingt-quatre ans, il est bien avancé pour le jeune âge de
l’informatique.
Je me demande quand même pourquoi il a loué les services d’un Africain pour l’aider à
maîtriser l’informatique. Pour quelle raison ai-je consenti à lui accorder mon amitié?
L’aurait-il fait s’il avait su que cinq ans seulement auparavant je vivais encore dans
l’illusion d’un Occident lointain et n’avais encore ni vu ni touché un instrument aussi
banal qu’un téléphone ? Il est difficile de croire que je me retrouve aujourd’hui intégré
dans un pays au sommet de l’innovation technologique, vivant sans état d’âme au cœur
du capitalisme triomphant. Moi, dont la société ancestrale n’est pas familière avec les
avancées scientifiques de l’Occident, je suis devenu expert, au point de gagner de
l’argent en enseignant à un Blanc les complexités de la cybernétique ! J’en suis encore
tout surpris.
Après sa leçon, le docteur s’éclipse, me demandant de patienter. Au-delà du bureau sur
lequel nous avons travaillé se déploie une vue magnifique de la ville encadrée par de
grandes baies vitrées. Mon regard va de l’écran de l’ordinateur à ce qui se passe en bas
dans les rues. La circulation se fait par à-coups. Voitures et piétons semblent danser sur
des rythmes chaotiques. Je ressens leur vitalité, leur colère et leur stress. Je souris à
l’idée que deux heures plutôt, j’en faisais partie. J’étais moi aussi pris dans cette course
effrénée que je contemple maintenant de haut. Le vent, les sirènes, les voitures et les
camions mêlent leurs sons. Tous ces bruits de circulation me ramènent au chauffeur de
taxi. Ce conducteur noir sait d’où je viens. L’énergie qui a resurgi en moi avec tant de
vigueur au contact de ses yeux, je ne l’ai pas sentie circuler ainsi depuis des années. Ma
métamorphose a plutôt fait de moi un hybride suspendu entre deux mondes ; africain et
occidental.
Mon regard inquiet traverse la rue. Je pose mes yeux sur les vitres miroitantes des
gratte-ciel aux sommets neigeux pour enfin les plonger vers l’immensité de Central
Park. Il neige à nouveau, dru. Soudain, ma vue se noie dans les volutes de la neige qui
tourbillonne. Un rideau blanc se déploie, recouvrant toutes les scènes. Dans l’air
mouvementé, la silhouette des buildings danse avec ces flocons aux chorégraphies
complexes. Insensiblement, ils se relient en une étendue blanche et pure, une sorte de
toile sur laquelle mon imagination pourrait peindre.
L’éclat de la neige se confond peu à peu dans mon esprit avec celui du soleil de la
saison sèche, dans une savane où les flocons s’égrènent en sable fin et chaud. Ses
rayons aveuglants me désignent au loin les sommets coniques des cases d’un village
dont le nom ne figure sur aucune carte. Je crois entendre alors le chant des tourterelles.
De ces hauteurs, je me laisse glisser dans le grenier des souvenirs où défile le film des
traces enfouies. Une image se lève et je revois ma vie. Mon cœur et mon esprit
s’envolent vers les temps et les lieux des débuts de ma jeunesse. Renaît alors mon
village africain que l’horizon colore en pastel. De grands Noirs apparaissent les uns
après les autres, parfois à peine vêtus, bruyants, enjoués et ingénieux. Je reconnais le
lieu ! De Manhattan enfoui, Kindiri, mon paradis, émerge.

Chapitre un
La radio



Je suis, bien involontairement, celui qui, un des premiers, a apporté des ferments de
destruction dans mon village. Kindiri la minuscule ne diffère en rien de milliers d’autres
villages qui parsèment l’immense continent africain. Son histoire qui mêle légendes et
croyances a été conservée et transmise grâce aux rites ancestraux, à la voix de ses
hommes, depuis la nuit des temps jusqu’à nos jours. Ici, nous ne connaissons ni l’eau
courante, ni l’électricité et encore moins la “pollution” des relations par le commerce.
Kindiri dans sa “virginité” demeure d’une beauté sauvage, entourée d’une savane
impénétrable et de rivières impulsives. Ses deux cents habitants qui partagent la terre
avec les bêtes sauvages et les animaux domestiques se plaisent à observer les saisons, à
planter les semences en terre et à écouter le soir, au clair de lune, les anciennes
légendes. On y trouve des sages et des sots, des astucieux et des ignorants, des tyrans et
des victimes. Princes et fils de forgerons, dignitaires et pauvres gens nous nous
connaissons tous par nos noms. Nous sommes tous parents entre nous et tous, nous
vivons dans la crainte du monde invisible des ancêtres, des sorciers, des devins… Nous
avons enfin en commun la joie des noces et des naissances, la peine des séparations et
des disparitions. Kindiri est la terre de ma naissance. Je suis fier d’être un Kindiri.
En ce jour de juin 1989, donc, Kindiri découvre sa première radio. C’est un après-midi
ordinaire. Jusqu’à ce jour, le rythme de la vie quotidienne était bercé par le rythme des
chants des oiseaux et le frémissement des feuilles des arbres, le caquètement des poules,
le bêlement des moutons et des chèvres et les aboiements des chiens qui s’harmonisent
avec le tapage des femmes pilant le mil. Le soleil, impitoyable archer, tire ses flèches de
feu sur notre terre et tout ce qui respire l’air recherche l’ombre fraîche des arbres.
Hommes, femmes et enfants reviennent des champs, leur torse nu offert au vent brûlant,
leurs pieds déformés et couverts de blessures mal soignées, souffrant de la chaleur
accumulée dans le sol. Ils ruissellent de sueur comme les damnés en enfer. Les femmes,
aux démarches royales, portent sur leur tête, en guise de couronne, de lourds fardeaux
en équilibre précaire, les mains disponibles pour atteindre les bébés qu’elles tiennent
collés au dos. Miraculeusement, les fagots, les énormes calebasses ou les jarres pleines
de vivres qu’elles posent sur leur tête sans les tenir ne se renversent jamais. Les hommes
trottinent sous le poids des bottes de paille qu’ils ramènent des champs, soit pour
5
construire les toits des cases, soit pour tresser des seccos .
Mon père, mes frères, mes oncles et cousins et moi, déjà revenus des champs, nous
reposons sur la place centrale, à l’ombre d’un grand figuier sahélien. Chacun de nous,
épuisé, est trop assoiffé et affamé pour engager quelque conversation. Parce que les
branches de cet arbre sacré s’étendent largement et qu’il tombe de sa masse de larges
feuilles une ombre douce, la population tout entière a l’habitude de s’y rassembler. C’est
l’arbre sous lequel se produisent tous les événements importants et toutes les palabres.


5réalisée en tiges de mil ou en paille. Clôture

15

C’est, selon les récits des anciens, sous cet arbre que mon arrière-grand-père, le
fondateur de Kindiri, avait effectué des rites d’alliance, lors de son arrivée, offrant des
sacrifices aux génies des lieux pour obtenir la protection et la bénédiction des djinns qui
régnaient sur cette terre. Quand le figuier fleurit, une odeur de miel se répand dans le
village. Il donne des petites figues très sucrées qui font le bonheur des enfants. Dans
l’ombre rafraîchissante, j’ai l’idée d’écouter sur une petite radio, achetée en ville deux
jours auparavant, les dernières nouvelles. Lorsque je sors la boîte “transistorisée”, de
nombreux yeux surpris s’ouvrent et se tournent vers moi, suspendus à mes gestes. Je
réalise que c’est là une découverte pour la plupart d’entre eux.
- Qu’est-ce que c’est ? demande quelqu’un.
- Un jouet de l’homme blanc, répond un autre.
N’Dey, un de mes oncles, d’une cinquantaine d’années, se lève d’un bond et court vers
moi. Son visage exprimant curiosité et désarroi, il demande :
- N’est-ce pas la petite boîte noire qui produit des bruits ?
Il n’a pas le temps d’entendre ma réponse. Un autre membre de la famille me prend
l’objet des mains. Moymadngar (“je meurs pour le chef”, en langue sara) le gourou de
mon père, mais communément appelé Pacha parle :
- Je crois que Masra a passé beaucoup de temps en ville avec des Blancs et maintenant il
se conduit puérilement comme eux.
Pendant que mes oreilles enregistrent, mes yeux suivent ma nombreuse famille
s’arracher la radio. Chacun d’eux saisit l’occasion de toucher et d’observer de plus près
la boîte. Certains la secouent. D’autres la reniflent. Plusieurs essaient en vain de l’ouvrir
pendant que les plus agités la retournent frénétiquement. La radio est devenue le
nouveau jouet des hommes de Kindiri. Les enfants meurent d’envie de toucher la
machine de l’homme blanc. On les repousse et sans cesse ils reviennent.
Lorsque la radio finit enfin par me revenir, je l’allume. Un fracas tonitruant de mots, de
musiques, de parasites se répand dans l’air. Pris au dépourvu, oncle N’Dey (“le fouet”
en langue sara), se couvre la tête de ses mains à la manière de celui qui attend,
vulnérable, que la foudre s’abatte. Après un moment, il relève la tête, se retourne avec
de grands yeux et crie aux autres :
- La petite boîte qui parle? Que le monde est plein de mystères! A-t-on jamais vu
pareille chose ? Mon père et mon grand-père ! Pourquoi permet-on pareille sorcellerie ?
La boîte noire en effet parle…
Sous le grand arbre, une curieuse agitation gagne tout le monde, sauf mon père qui reste
toujours calme, assis sur sa chaise longue de patriarche. Oncle N’Dey se transforme en
pigeon voyageur et porte à tout le village la nouvelle de la merveille sur ses ailes. Vieux
et jeunes, hommes et femmes, enfants et chiens abandonnent leurs activités, accourent à
toutes jambes et se regroupent pour voir de près l’objet magique des Blancs. Ceux qui
rentrent de leurs champs, affamés et fatigués, avant même qu’ils n’atteignent leurs
cases, jettent leurs fardeaux et se précipitent vers l’arbre pour se renseigner sur la cause
de l’agitation. Des rires, des cris, des commentaires et des murmures fusent entremêlés.
Une voix s’élève :
- Avec un tel produit de l’arrogance des Blancs, on peut bien s’attendre à toutes sortes
de surprises et de problèmes.
Comme toujours, le moment est venu pour le gentil Roguet de fournir les réponses.
Roguet, l’homme-lion de Kindiri, la quarantaine, aux cheveux clairsemés et aux dents

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supérieures rongées par les caries, avec de larges espaces entre les chicots, aime étaler
sa connaissance “supérieure” de tous les événements, passés, présents et à venir. Une
radio ?Il a vu et manipulé plusieurs radios lors d’un séjour en ville. Arrachant le
nouveau jouet des mains d’un de mes frères, il se met à appuyer sur tous les boutons.
- Voyez-vous, c’est comme ça que ça s’utilise.
Tout en jouant sur les boutons de l’appareil, il jette de rapides coups d’œil bienveillants
à la foule autour de lui qui se déplace à mesure que la radio change de mains. Puis il
annonce fièrement :
- Comme c’est facile ! Je sais comment l’allumer et l’éteindre.
Un de mes frères, Ange, la trentaine, un des rares à avoir fréquenté le lycée de la ville, et
qui aimait affubler Roguet de surnoms, s’écrie :
- Vanité ! Je vous avertis, Roguet n’est que vanité. Il va abîmer cette machine à l’instant
même.
Tous rirent, habitués aux manières de Roguet. L’homme qu’on vient de surnommer
“Vanité” est trop occupé à imaginer comment montrer aux autres cette technologie
avancée pour prêter attention aux commentaires de mon frère ou aux éclats de rire de la
foule. Il passe ses doigts dans les quelques cheveux qui lui restent et se gratte le crâne.
Des pellicules blanches volent dans le vent. Mon cousin Soli (“ça te rafraîchit” en
langue sara) qui profère des insultes si grossières et si drôles que tout le monde, excepté
les victimes, rit à en mourir, insinue en douceur ses commentaires :
- Roguet dont tout le cerveau a été rongé par la gale ! Que lui reste-t-il pour comprendre
quelque chose à la radio ?
Un autre grand éclat de rire… Quand le rire s’arrête, mon père, toujours assis sur sa
chaise, fait des reproches :
- Ange et Soli, vous comme beaucoup d’autres jeunes de votre génération, vous
manquez souvent de respect envers les personnes âgées. Comment osez-vous adresser
de telles insultes à Roguet ? D’autre part, je crois que Masra qui a passé de nombreuses
années avec des Blancs est mieux placé pour expliquer fonctionnement decet appareil.
Généralement, quand mon père prend la parole, tout Kindiri prête attention.
Aujourd’hui, Roguet ne l’entend pas. Ses doigts rugueux aux oncles noircis et rongés
par la teigne continuent à tâter la machine. Cette radio semble déjà avoir déclenché une
forme de comportement néfaste dans le village. Finalement Roguet le vaniteux réussit à
éteindre la boîte bavarde. Sans perdre de temps, il se met à parler dans son haut-parleur.
Oncle N’Dey s’écrie :
- Qu’est-ce que tu fais, Roguet ?
- Je veux que le jouet prenne ma voix et la joue pour vous.
- Est-ce vrai ?
- Puisque je vous le dis.
Puis il se remet, à nouveau, à crier plus fort avec sa voix grave en tenant la radio tout
près de sa bouche :
- Salaud ! Salaud ! Moi Roguet du village de Kindiri… SALAUD !
- Les Blancs disent « Allô » et non “salaud”, corrige Ange.
Roguet jette un regard farouche à mon frère pendant que les autres meurent d’envie de
parler dans la machine et d’entendre eux aussi leur voix à l’intérieur de la petite boîte
noire. Je ris discrètement. Ange, Soli et deux autres frères se joignent à moi. Leurs rires
grandissent et tombent en cascade, si longtemps qu’ils en ont des crampes dans tout le

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corps, sans néanmoins pouvoir s’arrêter. Finalement Ange qui ne se laisse pas
facilement intimider prend la parole.
- Roguet, tu ne sais vraiment pas ce que tu fais. C’est une radio. Et une radio ne peut pas
prendre ta voix. Seule une machine à enregistrer que les Blancs appellent magnétophone
le peut.
- Tais-toi, gamin. J’ai déjà fait ce genre de choses, plusieurs fois avec des gens
émancipés en ville.
La foule figée se regarde en silence. Après un certain temps, impatients, irrités et avides
d’en savoir davantage, les villageois harcèlent Roguet afin qu’il me rende la “boîte
noire”. L’homme-lion ne veut pas céder. Il tient solidement l’appareil. La double nature
de Roguet a quelque chose de mystérieux et commande le respect. À la fois humaine et
animale, elle contient une divinité selon la croyance des paysans de mon pays. Quand
j’étais enfant, on nous avait formellement interdit de faire tournoyer une tige de mil
devant Roguet. Cela aurait hérissé ses poils, aurait changé la couleur de ses yeux et en
moins de deux, un lion aurait surgi de sa personne menaçant notre vie. Entre nous,
Roguet est sujet à des crises d’épilepsie. Mais tout le village, y compris le vaniteux
luimême, affirme que c’est le lion qui l’anime.
Les femmes assises sur les côtés, tenues à l’écart par leur condition, observent en
silence le comportement de leurs hommes, surtout les manières de Roguet. Très
discrètement, elles échangent entre elles quelques paroles. Des jeunes filles aux seins
pointus se regroupent, qui par deux, qui par trois, inconscientes et insouciantes, leurs
bras sur les épaules les unes des autres, observent et rient de notre spectacle. En public,
les hommes négligent leurs opinions. Depuis toujours, en terre sara, il est établi que la
gent masculine discute pour trouver des solutions aux problèmes de la communauté,
tandis que la féminine se livre au commérage. Pour cette raison, lors des palabres et des
réunions importantes, les hommes parlent et les femmes écoutent. Elles semblent
résignées en public, mais entre elles, elles trouvent le moyen de s’exprimer et de
commenter avec finesse le comportement de leurs hommes et leur condition, au travers
de chansons qu’elles inventent et qui sont ensuite chantées par tous lors des danses. Si
ces chansons anonymes sont entendues et appréciées de tous, elles ne sont jamais
ouvertement mises en cause par les hommes. Toutefois, après mon long séjour à l’école
et au lycée au contact des Blancs, où filles et garçons se côtoient selon le modèle
6
républicain ,je ne peux plus être en accord avec cette manière de marginaliser les
femmes à Kindiri.
Ainsi, ce jour-là, tout le monde, sauf les femmes et les enfants, a exprimé une opinion
sur la radio. Djas (“nous pouvons” en langue sara), la cinquantaine, respectable, en dépit
du fait qu’il avait épousé sa demi-sœur, déclare qu’un jour il avait fait une très mauvaise
expérience avec une radio. «Il y a quelque temps, je suis allé visiter mon cousin en
ville. Plusieurs années s’étaient écoulées sans que nous nous soyons vus. Quand je suis
arrivé chez lui, il était assis et occupé avec cette espèce de jouet qui est en train de vous
distraire de vos occupations et de vous tourmenter. Mon parent avait choisi d’écouter la
machine, plutôt que de me parler. Sa radio débitait sans fin un brouhaha privé de sens.
C’était pire que vingt femmes jalouses qui se disputent l’unique mari qu’elles se
partagent. Je m’ennuyais tant que je décidai de rentrer. Mon cousin, surpris, me


6de France, comme le reste de l’administration. Importé

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demanda alors pourquoi je m’en allais si vite. Je répondis : « j’étais venu te voir, mais
puisque tu sembles préférer la compagnie de ta machine, je pars. » Djas s’interrompt un
moment pour capter davantage l’attention, puis continue : « Comprenant mon malaise,
mon cousin me prit par la main et me dit que tous les habitants sur terre devraient, à tout
moment, être informés de ce qui ce passe dans le monde. Il me fit remarquer que sa
machine contenait des nouvelles de partout. Surpris, je m’exclamai: «Toutes les
nouvelles du monde ? En entendant hurler ta boîte, je pense plutôt qu’elle emprisonne
des millions de Blancs dont les plaintes prouvent seulement qu’ils ont une grande envie
qu’on les libère de là ! Tu sais, il n’y a probablement pas assez de place dans ta boîte,
pour tous ces pauvres Blancs que j’entends se lamenter.» Mon cousin se contenta de
sourire. Pourtant je poursuivis : « Des nouvelles de partout ? Alors, quand ces voix nous
diront-elles ce qui se passe en ce moment à Kindiri ? » La seule réaction de mon cousin
fut que je ne comprendrais jamais le monde des Blancs. Peut-être ! Mais soit il mentait
lorsqu’il annonçait fièrement que sa radio contenait toutes les nouvelles du monde, soit
il se faisait des illusions, parce qu’en trois jours, je n’ai jamais entendu de nouvelles de
Kindiri. Et Dieu sait que le jouet parlait constamment, nuit et jour. »
Des murmures d’approbation s’élèvent de dessous le figuier, suivis d’un silence
impressionnant comme après le passage d’un ange… Ange intervient :
- La radio au pays des Blancs appartient au temps jadis. Ce n’est plus à la mode.
L’homme blanc a récemment inventé une autre machine qui lui permet de parler aux
autres à de très très grandes distances. De sa maison il peut discuter avec un membre de
sa famille qui habiterait ici, à Kindiri, tout comme je vous parle.
Cette nouvelle information excite la foule de plus belle. Djas, une fois encore, impose le
silence et prend la parole :
- Je jure au nom de nos ancêtres que je ne croirai jamais qu’une telle chose existe au
monde !
L’assemblée est à présent si agitée que Djas est incapable de formuler la fin de sa
pensée. Tout le monde parle en même temps. C’est un embrouillamini de paroles,
d’explications, de questions, de rires, d’approbations et de désapprobations. Enfin, c’est
presque la révolution. Un autre ancien demande le silence et dit :
- Que Masra nous explique et nous dise la vérité.
Je suis à nouveau le sujet d’une attention que je ne souhaite pas. Même après avoir vécu
près de dix ans en ville avec les jésuites, je n’avais personnellement jamais vu de
téléphone. Cette merveille existe bel et bien, mais je n’ai aucune preuve concrète à
fournir. Je les déçois. Embarrassé, je confirme l’existence de la technologie en leur
disant qu’elle est de fait bien antérieure à la radio et leur dis comment s’appelle la
machine en question.
Yonda, notre vieux guérisseur d’une soixantaine d’années, éclaircit sèchement sa voix et
questionne :
- Jusqu’où les Blancs étendront-ils leurs inventions et leur domination du monde?
Masra mon fils, il est grand temps que tu reviennes parmi nous pour nous enseigner
toutes ces “sorcelleries” des Blancs que tu as apprises à leur école. Nous sommes
complètement perdus devant la folie de ces hommes.
Oncle N’Dey s’y oppose en ces termes :
- Vieux père, tu as raison, mais avant que notre fils nous enseigne la vérité de ces
mystères, il doit aller voir et toucher le “lélé… lélépone…” On dit aussi que les Blancs

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vivent au-dessus de nous, là-haut, tout là-haut sur la lune. Masra aussi, il doit aller
marcher sur la lune. Moi, je ne crois aux choses que si je peux les toucher, les sentir, les
essayer ou simplement les voir. Comme les yeux, les mains, l’esprit et le cœur de Masra
font un avec les nôtres, je leur fais pleine confiance. Notre fils doit partir chez le Blanc
continuer à apprendre et contribuer à la découverte de nouvelles machines.
Bien qu’oncle N’Dey appelle Yonda « vieux père », ce dernier n’est pas son père. Chez
nous, il est très difficile de dire où finit la famille et où commence la communauté. Tout
homme en âge d’être un père devient automatiquement père ou grand-père pour les plus
jeunes. Il en est de même pour les femmes en âge de procréer.
Un silence de plomb s’abat à nouveau lorsqu’une dame, grande et mince, aux traits
réguliers et portant la tête bien droite, se lève du groupe des femmes et interrompt mon
oncle d’un regard impérieux. En proie à une force mêlée de rage contrôlée, elle avance
vers le camp des hommes et se place au milieu de notre groupe en forme de demi-lune.
Mes yeux, nos yeux s’ouvrent grand sous le choc. Jamais auparavant une femme n’avait
osé se conduire ainsi. Elle s’adresse directement à nous :
- Quand viendra le moment de décider d’envoyer Masra au pays des Blancs, je désire
vivement exprimer mon opinion sur le sujet. Elle pose son regard sur la foule autour
d’elle et conclut :
- J’ai fini pour aujourd’hui.
Après un moment de silence qui semble une éternité, elle se relève et s’en va. J’ai à
peine le temps de voir sa silhouette disparaître à l’intérieur de sa concession. Servante
loyale et consciente, surprenante créature à qui rien n’échappe et qui est l’esprit même
de la terre, la femme d’une soixantaine années qui ose ainsi défier notre autorité est ma
mère. Déjà, dix ans auparavant, elle avait eu l’audace d’exprimer, en public, ses
sentiments à un Blanc qui lui avait “volé” son enfant et les hommes du village ne
l’avaient pas condamnée. Aujourd’hui encore elle vient secouer les fondements de notre
société en imposant un silence aux hommes avec la certitude qu’elle sera pardonnée. En
effet, ma mère est consciente de sa réputation. Avec de maigres ressources qu’elle
trouve au village, elle prépare les meilleurs mets dans des marmites en terre qu’elle
façonne elle-même. Nous, les hommes du village, sans exception, nous préférons sa
façon de cuisiner la tête de chèvre, de distiller de l’alcool et de préparer la bière de mil.
Alors, je me mets à rêver du jour où commencera le mouvement de libération des
femmes de Kindiri…
La stupeur règne après les quelques paroles de ma mère. Les femmes, les unes
déboussolées, les autres très fières, quittent tranquillement l’arbre à palabres. Djas offre
son opinion sur ce bouleversement historique en reportant son attention sur la radio et
déclare :
- Je n’aime pas du tout ce jouet de l’homme blanc.
Il me demande instamment :
- Eh bien mon fils, apporteras-tu encore à notre village d’autres objets aussi dangereux ?
Après une brève réflexion, il s’adresse à l’assemblée :
- Mes frères, l’homme blanc n’est rien d’autre qu’un ferment de destruction. Ses jouets
mettent à mal nos traditions. Ainsi, nous en périrons tous…
Je n’ai pas la force de répondre. Entre-temps, tous commencent à ressentir la faim et la
fatigue. Un par un, les villageois disent au revoir à la radio et ceux qui restent retrouvent
leur calme.

Chapitre deux
L’annonce



Je peux, si je le veux, écouter enfin tranquillement les nouvelles. Mais je suis préoccupé
et écartelé comme tous les habitants de Kindiri qui se sont fait une opinion concernant
la radio, “boîte noire” qui en libérant son djinn malmène les fondements culturels de
notre village. Cette technologie des Blancs apparaît à la fois magique et destructrice,
suscite inspiration et déprime, réticence et enchantement. Je regarde autour de moi et
écoute. Avec cette radio, les rythmes du village ne seront plus réglés par les cadences
habituelles. Je prie pour que l’irruption soit brève et que Kindiri retourne à sa
“virginité” originelle, mais je sais que c’est impossible ; j’ai encore très envie d’écouter
la radio. La boîte de Pandore, une fois ouverte, ne peut plus être refermée.
Je rallume la machine avec précaution, cherche le canal d’émission le plus clair et
écoute les nouvelles, tout doucement. Bientôt un titre : «Les résultats du baccalauréat
seront annoncés dans un instant. » Au Tchad, les résultats de cet examen très important
sont communiqués par radio. Bien que j’aie acheté mon appareil dans le but précis de
pouvoir connaître les résultats de l’examen, l’envie de l’éteindre me saisit. Le son de la
radio alerte Ange qui bondit en criant :
- Résultat du bac de Masra !!!
Exhortant les autres membres de la famille dans l’ombre, il lance :
- Masra sera reçu au bac aujourd’hui. Masra ! Masra !!!
Puis il s’interrompt, me regardant avec des yeux hagards comme s’il me perdait au
moindre battement des cils. Oncle N’Dey, Soli, Ange et les autres se réunissent autour
de moi, toutes oreilles déployées. L’appareil se met à citer les noms des heureux
candidats par ordre alphabétique. L’angoisse me possède et je lutte avec acharnement
pour résister à l’urgence de m’enfuir. Je m’assieds sur une vieille natte étalée au sol,
sentant mes orteils remuer, sensation qui gagne mes mains pour ensuite parcourir tous
mes membres. Machinalement, je croise et décroise mes jambes, puis mes bras. De
grosses gouttes de sueur couvrent mon front. Serai-je un héros déchu comme Icare ?
- Masra mon fils…
Je tressaille et fixe mon oncle en forçant un sourire fade.
- Ce jouet de l’homme blanc, la radio…
- Chut papa N’Dey, le coupe Ange, impatient.
Il y a de moins en moins de place, dans ma poitrine, pour mon cœur qui bat de plus en
plus fort. Son bruit couvre presque celui de la radio. Tétanisé, sous l’arbre, j’imagine
avoir une crise cardiaque, mon cœur explosant sous la tension et couvrant ma famille de
mon sang… J’ai à peine le temps d’entendre « Masra Célestin. »
Le moment est électrique, chaotique, magique. Une explosion de cris et d’éclats de rire
jaillit. Nos yeux sont pleins d’étoiles et nos têtes pleines de musique. Comme mû par un
effet magnétique, Ange me saute au cou et me renverse au sol. Oncle N’Dey y ajoute
son poids et ensemble, nous nous roulons dans la poussière. Les autres sautent en l’air,
avec les bras qui s’agitent au-dessus de leur tête. Puis, unissant leurs forces, mes frères

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me prennent dans leurs bras et me soulèvent. Ils me présentent au ciel que je découvre
tout piqueté d’étoiles vives et brillantes comme des braises. Le brouhaha alerte à
nouveau tout Kindiri. D’un bond, oncle N’Dey s’élance vers l’unique “léléphone” du
village : un énorme tambour messager qu’il se met à battre de toutes ses forces.
La nouvelle de la radio est maintenant reprise par les vibrations du tambour qui
répandent le message jusqu’au lointain. Relayé, le bruit court à travers les villages
alentour pour atteindre le cœur de l’Afrique et disparaître enfin. Les messages codés par
des rythmes musicaux font l’éloge de nos ancêtres, de nos pères, de Kindiri… En ce
jour, mon père est Dieu sur terre et ma mère la Vierge Marie. Oncles et tantes, frères et
sœurs, cousins et cousines et moi-même devenons tous les saints et tous les prophètes
revenus sur terre. Oncle N’Dey quitte son “léléphone” et revient vers nous, la poitrine
bombée, le nez en l’air et les cheveux au vent. Il s’arrête devant moi, secoue sa tête en
signe de surprise ou d’étonnement et me dit enfin : « Quel magnifique nom nous t’avons
donné !Masrabé (“je suis capable de diriger un pays” en langue sara). En voilà un
nom qui te sied à merveille et qui a bien forgé ta personne ! Mon fils, c’est inscrit en toi,
tu es capable d’accomplir des miracles! »En effet, mon vrai nom d’initiation est
Masrabé, mais la nouvelle génération dans les villes tchadiennes a coutume d’écourter
les noms, d’où mon diminutif Masra.
Pour la seconde fois, les villageois envahissent les lieux pour obtenir l’information à la
source. Les témoins de l’annonce, avec un aplomb stupéfiant, font observer que la radio
a proclamé: «Masra, Célestin, Naïdo à Kindiri, très très très bien.» Ce qui aurait pu
signifier que Masra Célestin, fils de Naïdo du village de Kindiri a passé son examen
avec MENTION. En réalité, la radio n’a mentionné ni Naïdo mon père, ni Kindiri, ni
“très très très bien”. Ange et Soli répètent à l’envi que Kindiri, Naïdo, Masra ont été
prononcés à maintes reprises par le président de notre pays lui-même et que tout
l’univers désormais connaît l’importance de notre village. Oncle N’Dey impose le
silence et dit fièrement :
- De tels événements traversent les eaux, percent les montagnes et arrivent droit aux
oreilles de de Gaulle.Eh oui! De Gaulle, l’homme le plus fort de tous les Blancs du
7
monde .
Le jouet des Blancs, la radio, commence à exercer un pouvoir réel sur les habitants de
mon village. Jusqu’à présent, c’était juste un signe de modernisme, un peu arrogant.
Maintenant que le nom d’un membre de leur famille et celui de leur village sortent de ce
petit objet, ils considèrent la “boît’noire” d’un autre œil. Ceux qui n’ont pas entendu de
leurs oreilles la radio prononcer «Kindiri, Naïdo, Masra…» sont devenus très
impatients. Nombre d’entre eux donnent des ordres à l’appareil. Un des juges du village,
qui s’est lui-même surnommé Bem (“la méchante fourmi noire qui pique” en langue
sara), âgé d’une soixantaine d’années et conseiller de mon père, dans un short
hâtivement rapiécé, se lève, pointe l’appareil et déclare :
- Si cette boîte noire de l’homme blanc a reconnu Masra, c’est parce qu’il est sans doute
bien loin devant tous les autres candidats reçus !
Pendant que le public exprime sa joie, il crache au sol la salive colorée de tabac qu’il
mâche sans arrêt et continue :


7bon nombre de Kindiris, la France était imaginairement le centre du monde et le général Pour
de Gaulle son seul chef pour l’éternité.

22

- Je vous dis cela parce que les Blancs savent à présent de quel bois se chauffe notre fils
à leur école. Ils vont le faire ministre ou président de notre pays.
Les femmes poussent des youyous stridents à l’énoncé de mon brillant avenir et du
destin glorieux de Kindiri.
Bem, à l’intelligence limitée, est le dignitaire numéro un de notre père. Petit de taille,
avec les jambes arquées, il est très cruel. Ses cinq épouses donnent naissance à
d’innombrables enfants. À son âge, il se vante de n’avoir jamais été malade de toute son
existence. Dans sa jeunesse, jamais aucun être ne l’avait terrassé à la lutte. Ne touchons
pas à Bem car, comme une fourmi, il pique facilement. Sa spécialité est de pourchasser
les sorcières en train de “faire leur sorcellerie” la nuit. Deux ans auparavant, lui et son
jeune frère avaient, soi-disant, surpris au cœur de la nuit une sorcière du village en
flagrant délit. Et comme de coutume, c’était une pauvre femme sans défense. Ils lui
avaient planté un bout de bois pointu dans l’anus. De honte ou de peur, la victime
n’avait pas osé se plaindre. Elle en était morte et c’étaient les femmes occupées aux
préparatifs du corps qui avaient découvert le bout de bois enfoncé dans les entrailles de
la pauvre. La défunte n’avait aucun parent “caïd” pour porter l’affaire aux autorités de
la ville. Le village préférait laisser le destin de la victime et le sort des assassins aux
esprits de la terre. Ainsi, après le discours de notre barbare, tout le village est excité à
l’idée d’avoir un jour l’un des siens choisi comme ministre. De ce fait, ils doivent
euxmêmes être considérés comme tels. Devant leur enthousiasme, mon amour-propre
augmente et je m’effondre de joie. Quant à mon père, il est toujours assis sur sa chaise
longue avec son regard plongé dans l’immensité du ciel, regard qui contient toutes les
promesses et les angoisses du passé, du présent et de l’avenir.
C’est la première fois qu’un Kindiri est reçu au baccalauréat et nos cœurs sont remplis
de gratitude, sauf l’une des femmes de mon père, mère Adja, qui est jalouse. Elle
préférerait que la bénédiction dont je viens d’avoir la faveur soit accordée à ses fils et
donc à elle-même. Enflammés de passion, nous avons rêvé de grands exploits.
L’aprèsmidi est bien avancé. Un vent frais se lève cependant, les hommes refusent de repartir
cultiver leurs champs. Nus ou en haillons, les enfants du village aux ventres ballonnés,
en charge de faire paître les troupeaux, ne les conduisent pas au pâturage. Au lieu de
quoi, ils courent et gambadent et c’est l’image même du bonheur que de les voir jouer
ainsi ensemble. Si peu d’événements se produisent sur notre terre qu’il suffit d’un rien
pour déclencher une célébration ou un drame. Aujourd’hui, cette nouvelle jamais rêvée
par quiconque fait de cette journée un jour mémorable. Pendant que l’annonce vole sur
les ondes de pays en pays, nous sommes, hommes et enfants, comme en liberté dans le
jardin du Créateur, pendant que les femmes s’affairent de plus belle afin de préparer la
nourriture pour la fête qui s’annonce.
Par intervalles rapprochés, tambours et tam-tams continuent à diffuser la nouvelle. Une
célébration spontanée éclot. En moins d’une heure, les habitants des lieux environnants
envahissent notre village. L’hospitalité oblige les Saras à offrir à tout visiteur au moins
du thé et de l’alcool. Mais aujourd’hui, les Kindiris, les fronts luisant de fierté et
d’amour-propre, sont décidés à réserver un accueil sans précédent. Bientôt, du thé, la
8
bière traditionnelle “bilibili”et “l’arki”, l’eau de vie indigène, coulent à flots. La foule
grossit et notre grand figuier devient un minuscule arbuste pour une telle assemblée. Il


8 Labière traditionnelle préparée à base de malt de mil.

23

n’y a pas assez d’ombre. En dépit du grand nombre, le respect des uns pour les autres
fait régner le silence. L’échelle hiérarchique liée à l’âge étant très importante, nous
commençons par écouter les plus âgés. Éloges et discours se multiplient. J’entends de
nombreux vieillards proclamer que je suis devenu plus intelligent que les Blancs parce
que je possède tout leur savoir et que j’ai été initié pendant mon enfance, initiation dont
l’homme blanc ne sait rien.

Plus on verse d’alcool, plus les propos sont naïfs. Yonda raconte qu’il aurait pu prédire
cette bonne nouvelle car pendant qu’il cultivait son champ, une colombe au col noir
s’était mise à roucouler. Il avait demandé à l’oiseau de chanter à nouveau s’il devait y
avoir une bonne surprise dans la journée. Et, à sa grande satisfaction, cette colombe
avait répété son roucoulement trois fois. Seule une paysanne dans toute la région n’est
pas surprise par cette annonce, c’est Raga, la prédicatrice, qui avait eu dans son enfance
simultanément deux mères dont l’une était humaine et l’autre animale. Âgée d’une
quarantaine d’années, elle est connue comme grande devineresse et à cause de cela, les
hommes la traitent avec beaucoup plus de considération que les autres femmes de la
région. Raga (“la natte” en langue sara) est la fille d’une lionne ; elle-même le confirme.
Dès sa naissance et pendant toute son enfance, une lionne venait rôder toutes les nuits
autour de la case de la maman de l’enfant. La lionne, disait-on, rugissait sans cesse.
Personne n’osait sortir du village à la tombée de la nuit. Les oracles que les anciens
avaient consultés disaient que l’animal qui veillait dans l’ombre de la nuit réclamait son
bébé. «Si la lionne n’a pas la satisfaction de voir son bébé, disaient les oracles, le
village tout entier sera saccagé par une horde de lions. » Nos voisins étaient venus chez
nous et avaient fait appel à la mère de Roguet qui était issue de la famille des
hommeslions. Elle s’appelait Yamte. Yamte (“pour moi” en langue sara) n’avait pas le pouvoir
de devenir lionne. Il n’y a jamais de femme-lionne. Seuls les hommes de la lignée le
peuvent. Pourquoi donc rechercher l’aide de Yamte plutôt que celle d’un de ses frères ou
d'un de ses cousins ou encore de son fils Roguet, qui ont le pouvoir de se transformer en
lion ?« Lesoracles préfèrent la douceur d’une femme pour l’occasion, disaient les
devins. »La mère de Roguet s’était ainsi rendue chez nos voisins pour les sauver au
prix de son propre sang. La nuit de son arrivée, elle avait enlevé le bébé à sa mère
humaine pour l’emmener à sa mère animale qui attendait à l’orée du village. Elle avait
disparu dans le noir avec le petit être. Pendant que l’innocent dormait tranquille dans
l’ombre entre les pattes de la lionne, c’était le tour de sa mère humaine de veiller dans
sa case jusqu’au petit matin. On raconte encore que cette nuit-là, ni la lionne ni l’enfant
ne s’étaient lamentés. Pendant deux ou trois saisons, Yamte se rendit, à intervalles
réguliers, dans le village menacé par la lionne pour porter l’enfant à sa mère dans la
brousse. Puis un matin, l’enfant qui avait fait ses premiers pas depuis deux ou trois
lunes rentra de la brousse en tenant la main de Yamte. La lionne les suivit paisiblement
jusque derrière la case de la mère humaine puis, poussant un long rugissement elle
retourna dans la brousse. On ne l’a plus jamais revue. C’était alors au tour des esprits
des ancêtres décédés de hanter la fille de la lionne. Pendant que Raga grandissait, les
morts ne cessaient de converser avec elle. Ils l’interrompaient à leur guise et à tout
moment sans se soucier des occupations de la jeune fille. Elle était une enfant perturbée.
Devenue femme, les esprits avaient fait de Raga une voyante. De nos jours, elle prédit

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l’avenir avec sûreté. Une autre étrangeté de Raga? Ses entrailles “assassinaient” et
expulsaient des fœtus, résultat du viol de celle-ci par l’arc-en-ciel dit-on.
Cette aventure personnelle de Raga est comparable au récit de la jeune Io, l’infortunée
vagabonde, qui fut, comme beaucoup d’autres vierges de la mythologie grecque,
victime de l’amour de Zeus. Un après-midi alors qu’elle était en train de chercher des
fagots dans la brousse, Raga, encore jeune vierge, avait involontairement enflammé le
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cœur de l’arc-en-ciel. Du haut des cieux, les yeux de l’arc-en-ciel considéraient un
spectacle séduisant. Il observait avec langueur une vierge distinguée. S’éprenant d’elle,
l’arc-en-ciel s’était transformé en bélier et avait surpris la fille. Dès qu’elle avait vu les
couleurs irisées dans les cieux, Raga avait couru de toutes ses jambes pour se réfugier
sous des vignes sahéliennes. Toutes les femmes de chez nous savent que l’arc-en ciel a
horreur de cette plante qui est devenue leur refuge quand ce dernier les menace dans la
brousse. Trop tard! Un gros bélier fonça sur elle, la rattrapa et s’accoupla avec elle.
Raga tomba enceinte trois ou quatre fois dans sa vie mais ses grossesses s’étaient toutes
soldées par des écoulements de sang. Raga la bénie, Raga la maudite.
Sept mois avant les examens, ma famille avait consulté Raga et elle avait prédit avec
exactitude mon ultime destin.
- Sûr et certain. Masra sera reçu cette année. Tout ce que vous avez à faire, c’est de
sacrifier une chèvre aux ancêtres. Masra ne doit pas goûter un seul morceau de la bête
ainsi sacrifiée.
Puis elle avait ajouté, énigmatique :
- Les esprits des ancêtres viennent juste de me dire qu’ils sont terrifiés par la richesse à
venir de Masra…
À cause de cette prédiction, aujourd’hui, sa réputation grimpe à des hauteurs
vertigineuses. Elle se lève avec fierté et déclare :
- Les morts m’ont parlé la nuit dernière. Masra, ne l’oublions pas si vite, est le père de
son propre père. Dès sa conception, sa voie a été tracée par nos aïeux. Elle le conduira
non pas aux succès éphémères, mais par-delà notre époque et notre terre…
Cette déclaration qui bannit toute jalousie potentielle plonge chacun de nous dans une
profonde réflexion alors que Raga attend en silence.
Mon frère Ange et moi sommes les seuls de notre village à avoir eu la chance de
fréquenter l’école coloniale. Mais Ange n’a pas terminé ses études secondaires. Tout le
monde accepte que je sois celui que les ancêtres ont choisi pour assumer l’avenir de
Kindiri. C’est mon destin et toute ma famille et toute la communauté glorifient nos
aïeux pour ce don. Aussi, cette nouvelle prédiction de Raga accentue-t-elle le sentiment
que je ne m’appartiens plus. À Kindiri, tout le monde sait que richesse, intelligence,
beauté et santé gratifiées par les ancêtres à notre communauté sont soigneusement
mesurées. Les membres de ma famille ou du village entier qui ne sont pas aussi fortunés
sont conscients que leur chance de réussite m’a été donnée. Ainsi, Yonda, notre grand
guérisseur, possède toutes les connaissances de cet art et se doit de guérir tous les
malades de la région, avec ou sans compensation. Il est en même pour mon cousin Yéra,
le grand chirurgien du village… La fille de la lionne interrompt la suite de mes pensées
et m’avertit :


9notre croyance, l’arc-en-ciel est un vieux serpent qui séjourne dans de vieux puits Selon
abandonnés.

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- Ton intelligence hors de l’ordinaire, les ancêtres te l’ont donnée pour le bien de toute
la communauté. Aie la main généreuse et passe cette intelligence à beaucoup de jeunes
Kindiri à venir.
Son discours fini, la devineresse quitte le groupe des hommes qui se remettent à boire
de l’alcool et du thé, à discourir de tout, contents d’être ensemble. Elle va rejoindre les
femmes et les jeunes filles, regroupées dans la concession de ma mère. Ensemble, elles
pilent et broient gaiement, cuisinent et servent avec habileté, bavardent, racontent des
anecdotes, chantent et inventent de nouvelles chansons, suivies de grands éclats de rire.
Les vêtements des femmes dans leurs activités frénétiques offrent un spectacle
magnifique lorsqu’elles travaillent en rythme. Beaucoup portent des “minijupes”
composées de raphia ou de fils de coton, certaines, plus fortunées, nouent un pagne
autour de la taille. D’autres encore mettent simplement deux petits bouts de pagne, pas
plus larges que la paume d’une main, suspendus devant et derrière, aux tresses de perles
multicolores attachées autour de leurs reins. Nos femmes ont décidé que c’est une
journée hors de l’ordinaire. Elles veulent offrir le meilleur de leur talent. Les sauces
doivent être préparées avec des épices nombreuses et rares, rouges et riches en huile,
comme en rêvent tous les paysans de la région. Le vrai sel, du sel blanc dont se servent
les Blanches et les femmes des ministres en ville, est absolument nécessaire, de même
que les oignons, les tomates et le piment. Mais comment se procurer ces condiments
dans ce village sans boutique? D’habitude, elles amassent les feuilles des courges et
courgettes qu’elles brûlent. Puis elles ramassent les cendres dans des calebasses
fendillées, y versent de l’eau dessus et récoltent du jus dans un récipient. Enfin, elles
font bouillir le liquide pour en extraire du sel. Pour offrir leurs talents de bonnes
cuisinières, elles ont désigné une de mes sœurs et une de mes cousines pour aller
chercher le sel précieux au bourg le plus proche. Poitrines et pieds nus, ces dernières se
mettent en route. Elles marcheront plus de sept kilomètres pour acheter les ingrédients
raffinés. Pendant ce temps, la fumée perce les toits des cases et le vent l’envoie haut
dans le ciel. Dans la direction opposée des deux voyageuses, une dizaine de femmes en
file indienne, chacune sa jarre gonflée d’eau posée en équilibre sur la tête, reviennent du
puits situé à quelques kilomètres de Kindiri. Des gouttes d’eau ou de sueur irisées
comme des perles scintillent dans leur chevelure noire et crépue.

Chapitre trois
Célébration



La lune et le soleil qui sont en train de s’unir laissent leurs enfants, les étoiles, éclairer le
ciel et la terre, clarté dont se servent nos femmes pour finir de préparer le dîner. Quand
vient le moment de prendre part au festin, elles se rassemblent dans l’espace privé où
ma mère prend ses repas alors que nous les hommes dînons sur la place. Il est de
coutume que les femmes saras ne mangent jamais en présence de leur mari, de leur belle
famille et des autres hommes, exception faite des frères et des cousins. Elles
mangentainsi cachées, avec les jeunes garçons non initiés. Nous savons déjà que les femmes ici
hésitent toujours à franchir le fossé immense qui les sépare des hommes, mais le son du
“tam-tam amour”, l’instrument des danses, unifie toujours les deux sexes.
Maintenant, c’est le clair de lune qui inonde le village de sa pâle lumière et nous venons
à peine de finir le dîner. Les femmes n’ont pas le temps de laver la vaisselle et nous les
hommes de digérer notre repas, que Dounia, grand de taille, costaud, avec une belle
dentition, entonne, d’une voix limpide un chant : « Naïdo fils de Maï-man, ton village
comptera désormais parmi les grands de ce monde. Ta réputation est telle que je suis
venu juste pour te voir et admirer ta terre.» Parti d’une grande fortune, Dounia se
retrouve depuis plusieurs années sans un grain de mil pour nourrir sa grande famille de
cinq épouses et de nombreux enfants en bas âge. Certains disent que la cause de son
malheur viendrait du pouvoir magique qu’il s’est procuré pour détourner les femmes des
autres. À Kindiri on ne peut pas à la fois être fortuné en amour et en biens matériels.
C’est l’un ou c’est l’autre. Selon la rumeur, Dounia fait l’amour d’une manière
remarquable, avec tant de virilité et de force contrôlée que les femmes le redoutent et le
recherchent. Dounia accumule les femmes et s’appauvrit en bétail pour payer les dots.
Sa voix de crieur du village et de musicien humoristique tonne encore et encore avant
qu’à l’unisson d’autres voix reprennent la chanson qu’il vient de composer. Les
tamtams qui se sont tus pendant le repas roulent, accompagnant les voix. Les balafons
fondent en larmes et leurs sanglots mêlés aux rythmes des tam-tams font vibrer nos
entrailles et naître l’amour, l’amour qui s’exprime en danse, danse corporelle qui
rythmée par les sons des instruments de musique exalte nos âmes. Encore et encore,
nous dansons, unis et envoûtés. Nos pieds soulèvent la poussière qui brûle nos yeux et
fait grincer nos dents. A-t-on jamais vu une centaine d’hommes, de femmes et d’enfants
vibrant ensemble sous un tourbillon de poussière? Nos peaux noires, couvertes de
sueur, brillent à la lumière de la lune. La musique célèbre notre sentiment de grandeur
pendant qu’une chanson succède à une autre. Des heures coulent, mais libérés des
contraintes humaines nous dansons toujours. Ignorant la misère et tous les malheurs sur
terre, nous mimons les gestes de l’amour, encore, encore et encore. Quand enfin la
fatigue se fait sentir, nos lèvres chantent de plus belle, les instruments de musique
redoublant leurs efforts et enflammant nos corps moulus tandis que tout près, les hyènes
gourmandes, les lions apeurés et d’autres animaux sauvages commencent leur chasse
nocturne.

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