Flaubert, une jeunesse d
206 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Flaubert, une jeunesse d'ours

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
206 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Avec ce récit de la jeunesse de Flaubert, Thierry Poyet propose de redécouvrir les conditions de la naissance d'un grand écrivain. En s'affranchissant des approches universitaires, l'auteur éclaire la seule vraie condition de l'être-artiste : un sentiment d'humanité à fleur de peau. Sans autre prétention que le souci de rendre accessible une page d'histoire littéraire, il nous offre une image "grand public" de Gustave Flaubert.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2011
Nombre de lectures 27
EAN13 9782296465916
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Flaubert, une jeunesse d’ours
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55262-3
EAN : 9782296552623

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Thierry Poyet


Flaubert, une jeunesse d’ours


Récit biographique


L’Harmattan
Du même auteur

Flaubert - Hugo, une amitié littéraire , Paris, L’Harmattan, 2008.
Mon amie George Sand, Tours, Editions La Nouvelle République, 1998.


L’illustrateur

Philippe Chassang est l’auteur de l’illustration qui a servi de couverture à cette édition. Pratiquant depuis toujours les arts plastiques, il a rencontré la gravure il y a bien longtemps : les odeurs de vernis, le temps des croquis, l’inattendu des transferts, le noir de l’encre et le blanc des papiers, le poli-miroir d’une plaque de cuivre et les caractères gravés par l’acide, la révélation des ombres et des lumières sous le passage de la presse… Membre de l’association « Le chant de l’encre », l’estampe est devenue son medium privilégié. Ses références artistiques tournent tout à la fois autour de Hopper, Degas Picasso, Whistler… Quant à sa démarche esthétique, elle se construit sur l’évidence des rencontres et de la passion artistique. Se soustraire au temps, figer un espace de développement graphique prolongeant l’imaginaire : une petite poésie tournée vers les lumières du monde.
Le lecteur peut retrouver son univers sur le site : http://gravurechassang.jimdo.com
Pour Laure-Anaïs
I
Je me souviens mal de ma petite enfance, mes toutes premières années m’ont toujours paru loin de moi comme s’il s’agissait de la vie d’un autre garçon. Je ne sais pas si tout le monde ressent les choses de la sorte… Ma mère m’a souvent dit que j’avais bien de la chance : ne rien se rappeler, c’est la preuve que l’on a vécu heureux puisqu’il n’y a jamais que les tristes souvenirs pour rester. Je ne sais pas si je dois la croire. J’en doute un peu.

J’appartiens à une famille un peu bizarre et pourtant si commune pour notre époque ; en fait, nous ne sommes pas très unis et je dis parfois qu’il y a moins de lien et de proximité entre nous tous qu’entre une botte d’asperges et moi ! C’est une mauvaise blague qui ne fait rire personne ! Au contraire, elle fâche maman qui ne comprend pas que je m’en amuse, un peu cynique au fond ! Déjà cynique…

Je vais vous présenter tout le monde.

D’abord, il y a mon frère. Il se prénomme Achille, comme papa, c’est normal puisqu’il est l’aîné. Il est bien plus âgé que moi, huit ans de plus pour être précis et je me demande bien des fois si je le connais vraiment. Je n’ai jamais joué avec lui, et quand je suis né il devait déjà être en pension ! Je ne me souviens plus. Je crois que nous avons toujours manqué de points communs… C’est tellement vrai qu’au fond on ne dirait pas que nous sommes deux frères ! D’ailleurs je ne sais pas trop ce que cela signifie au juste être frères…

Mon père, lui, travaille beaucoup, on m’a expliqué qu’il était le chirurgien en chef de l’hôpital, je ne me rends pas bien compte de ce que cela signifie mais je sais que maman, les domestiques, ma sœur ou moi, nous nous devons de le respecter. D’ailleurs, tout le monde le respecte. Qu’est-ce que ça veut dire ? Tout simplement, on se tait quand il parle et puis personne n’ose jamais le contredire. Tout ce qu’il décide semble toujours être juste et bien. Puisqu’il est quelqu’un d’important, à l’hôpital et partout ailleurs où il passe.

Quand nous partons en promenade, tout le monde le salue dans les rues et souvent on l’appelle Docteur. On croirait qu’il n’y a personne pour ignorer qui il est. J’aimerais bien qu’on m’appelle Docteur moi aussi quand je serai grand mais j’ignore au fond si cela sera possible. Il y a déjà Achille pour remplacer papa, un jour… C’est ce qu’on m’a dit. Et puis on me répète que je suis trop petit pour penser à tout ça… Alors je me tais. Et cela convient à tout le monde. C’est ce que Maman attend de moi, non ?

Maman… Elle est très gentille et je l’aime bien. Pourtant, elle me semble bien souvent sombre et triste, enfermée dans une vie intérieure à laquelle je ne peux pas accéder. Personne n’y semble autorisé en réalité. J’ignore ce qui ronge maman, du moins ce qui semble la préoccuper en permanence. Je vois bien qu’elle n’est pas toute disponible pour nous. Je voudrais tant qu’elle se consacrât tout entière à moi. Rien qu’à moi. Peut-être accepterait-elle de s’occuper plus de moi encore mais il y a ma sœur, Caro, et son jeune âge fait que maman doit la veiller avec la plus grande des attentions… Caro, c’est Caroline, ma petite sœur. Elle est née deux ans et demi après moi. C’est la personne que j’aime le plus au monde. Nous jouons souvent ensemble même si elle est une fille : nous nous entendons bien. Sans elle, je suis perdu.

Et puis il y a les domestiques. Pierre, un homme qui fait le gros du travail, qui s’occupe de conduire papa parfois, et qui m’embête aussi. Lui, il me raconte des blagues et il me joue quelquefois de vilains tours. Un jour, alors que je devais le déranger, il a voulu se débarrasser de moi et pour parvenir à ses fins, il m’a dit brutalement : « Va-t’en de là ! Allez, va donc voir au fond du jardin ou dans la cuisine si j’y suis ! » Moi, je n’avais rien compris à son piège et je suis parti comme il venait de me le demander en prenant mes jambes à mon cou. Bien sûr, quand je suis arrivé dans la cuisine, je n’ai trouvé personne : il n’était pas là ! Alors j’ai couru jusque dans le jardin mais Pierre ne s’y trouvait pas davantage. Et, tout doucement, je me suis mis à pleurer jusqu’à ce que maman, bientôt inquiétée par le bruit de mes sanglots inconsolables, vienne me réconforter et m’expliquer le pouvoir des mots. On a beaucoup ri de moi, ce jour-là, et pour la première fois j’ai éprouvé ce sentiment terrible que les adultes appellent la honte. Je crois bien que je suis resté tout rouge de longues minutes, tremblant même, à la limite de la crise de nerfs... Au fond, je n’ai pas supporté que tout le monde se moque de moi. Et ça a recommencé le soir quand maman a tout raconté à papa, devant moi encore. Papa m’a regardé alors d’un air étrange, ses yeux semblaient vouloir percer un mystère, le mien a-t-il dit. Je ne savais plus comment me comporter, ni que faire. Je n’ai pas parlé, j’ai baissé les yeux. Simplement. Humblement. Et puis papa a déclaré à maman d’un ton sentencieux qui m’a beaucoup troublé : cet enfant est pareil à un ours. Il passe par des périodes où il semble hiberner, inaccessible à quiconque. Et il a enchaîné : certains jours, on croirait que rien ne le rattache à son environnement, qu’il vit ailleurs, comme au ralenti…

C’est alors que Caro qui avait tout écouté s’est mise à crier : Gustave est un ours, Gustave est un ours… Cela a suffi pour que papa se fâche à nous faire peur : je crois que c’était la première fois qu’il s’emportait contre ma sœur. Caro s’est mise à pleurer et, moi, je suis resté silencieux. Il valait mieux !

Ce n’est pas Julie, notre bonne, qui me causerait de pareils tourments : elle ne sait que faire pour nous être agréables, elle a le cœur sur la main, comme dit maman, et c’est bien souvent qu’elle nous confectionne des gâteaux. Alors elle nous prend avec elle dans la cuisine et nous dévoile ses merveilleuses recettes à la réalisation desquelles nous participons tout joyeux et très sages. J’ai toujours vu Julie dans la maison : elle fait partie des meubles ! En réalité, elle est arrivée chez nous pour aider maman quand j’avais trois ans et c’est donc comme si je l’avais toujours connue. Je dois le concéder, j’ai placé toute ma confiance en elle et j’ai bien fait, je crois. Julie manifeste une telle gentillesse pour nous ! Elle est si bonne, si dévouée, si patiente. Oui, je l’aime beaucoup. Elle sait être présente pour nous.

Mais il faut que je vous raconte mes journées ! En général, elles se déroulent toutes un peu de la même manière puisque c’est maman qui me fait travailler. Elle m’a appris à lire et ce fut une vraie expérience, dit-on, d’abord douloureuse. Quelle période longue et difficile, paraît-il ! J’arrivais bien mal à lui donner ce qu’elle attendait de moi mais elle ne se fâchait pas… On m’a raconté que plus je prenais conscience des bêtises que je disais, plus je les accumulais. Parfois je me mettais à pleurer comme si j’avais craint qu’elle me disputât ou même me battît. Pourtant maman n’a jamais été comme ça : elle est toujours restée calme, presque impassible. En revanche, je ne sais pas ce qu’elle a pensé de moi pendant toutes ces semaines tellement laborieuses.

Aujourd’hui je sais lire, et même écrire. Pourtant, je préfère encore aller écouter le Père Mignot. Il habite en face de chez nous et il me raconte des histoires. De belles histoires qui me passionnent. Caro m’accompagne mais elle ne prête pas attention aux lectures de notre voisin : elle est trop jeune pour tout comprendre et donc ça ne l’intéresse pas. Quand je lui en fais le reproche, désormais elle se moque de moi en m’appelant « grand ours » ou « gros ours » selon son humeur. Elle le sait, ses railleries me déplaisent fort mais je les lui pardonne toujours. En ce moment, le père Mignot nous lit Don Quichotte. J’aime bien Don Quichotte : il lui arrive des aventures étonnantes et je me prends à rêver de sa vie quand je serai grand, être plus tard un homme comme lui, toujours en quête d’autre chose, toujours ailleurs…

Mon avenir, comme dit papa ? Je ne sais pas à quoi il ressemblera. Certains jours, je veux devenir médecin, d’autres, écrivain. D’ailleurs j’ai commencé à écrire des histoires : au début, personne n’en savait rien, à part Caro, bien sûr ! Et puis je n’ai pas pu tenir bien longtemps. Pour l’heure, mes premiers textes sont des comédies et je compte bien les jouer avec ma sœur, et puis aussi avec Ernest…

Ernest Chevalier, c’est mon meilleur ami. Nous nous écrivons quand nous sommes trop longtemps tenus éloignés l’un de l’autre et c’est son oncle qui a promis de faire reproduire mes premières œuvres. J’en ai été particulièrement heureux puisque je deviendrai ainsi un auteur publié ! Qu’est-ce que j’ai écrit ? Un éloge de Corneille et un traité de la constipation ! C’est un sujet qui m’a beaucoup amusé même si on m’a reproché mon mauvais goût ! Moi, j’aurais dit la mauvaise odeur !!!

En fait, je suis toujours le même petit rituel : dès que j’ai terminé d’écrire, je m’empresse d’aller tout lire à ma sœur. Souvent ma production ne représente que quelques pages ; malgré cela, je suis fier de moi et j’attends les félicitations chaleureuses de Caro. À chaque fois, je suis persuadé que mon texte va lui plaire, et puis... Quelle n’est donc pas ma colère quand ma lecture enfin terminée, je la trouve endormie sur son fauteuil ! Comme avec le père Mignot ! Pourtant, moi, je ne m’endors jamais. C’est à n’y rien comprendre ! Mais revenons à l’organisation de mes journées. Quand maman ne m’apprend pas quelques règles de grammaire ou un peu d’algèbre, je profite du temps laissé libre pour m’occuper à ma guise. J’aime bien rêver et ne penser à rien. Parfois, je regarde le ciel, les nuages qui courent et les rayons du soleil venus se briser sur mon visage : leur douceur est une caresse chargée d’émotion. J’apprécie ces instants de silence où il ne se passe rien. Alors je peux rester tout seul, un long moment, sans jamais me sentir privé de la compagnie des hommes. Au contraire, c’est dans ces occasions-là que je goûte vraiment à un bonheur complet.

Il fait beau dans le jardin, les oiseaux chantent et une sorte de plénitude semble bientôt tout envahir…

Ou bien, avec Caro, nous allons voir ce qui se passe dans la cour de l’hôpital de papa. Nous montons sur un haut mur et nous regardons par-dessus, accrochés au treillage, on déchire parfois nos vêtements aux rameaux de la vigne vigoureuse. Retranchés derrière notre barrière de pierres, nous découvrons toute une ruche insoupçonnée où les abeilles qui courent dans tous les sens semblent se précipiter avant leur mort prochaine. Parfois, sur un brancard ou une sorte de charrette, traîne un corps inanimé. Ou deux, ou trois… Alors nous regardons, en silence. Parfois nous échangeons, Caro et moi, un regard complice, et puis nous restons là, sans bouger. Qu’est-ce que nous pensons au juste ? C’est compliqué…

Que de fois […] n’avons-nous pas […] regardé curieusement les cadavres étalés. Le soleil donnait dessus ; les mêmes mouches qui voltigeaient sur nous et sur les fleurs allaient s’abattre là, revenaient, bourdonnaient…

Papa traverse la cour, vêtu de sa grande blouse blanche, silhouette un peu inquiétante dans laquelle, au fond, je peine à reconnaître notre père. Des étudiants et plusieurs infirmiers courent à sa suite, tous attentifs au moindre ordre que sa bouche va bientôt proférer. D’un signe, sans parler, il nous chasse. Rien ne lui échappe. Son œil vif voit tout et son autorité ne souffrirait pas d’être contestée. Alors nous descendons à regret de notre promontoire et chacun se disperse de son côté. Nous ne saurons plus rien de sa vie et de ses occupations pour cet après-midi. Sait-il que je l’admire et qu’il me fascine ?

De mon côté, bientôt reclus, je vais essayer d’imaginer à quoi mon père occupe son temps dès lors qu’il échappe à mon regard trop fixe. Et je me souviens de cette promenade que nous avait offerte l’oncle Parain. C’était un jour où il avait choisi de nous conduire à une étrange visite, celle de l’asile de fous de l’hospice Général de Rouen. Je n’avais pas plus de six ans. Oui, je me rappelle

assises et attachées par le milieu du corps, nues jusqu’à la ceinture et tout échevelées, une douzaine de femmes hurlaient et se déchiraient la figure avec leurs ongles.

C’était un spectacle étonnant qui m’a longtemps obsédé et qui me revient à l’esprit avec une régularité inexplicable. Les fous ne me font pas peur, je crois que je les aime bien au contraire. Surtout ceux qui restent calmes, et silencieux, enfermés dans un mutisme qui sait aussi être le mien.

D’où mes hésitations, j’y reviens ! Serai-je un grand médecin, tout dévoué à leur cause, médecin pour les soigner et m’occuper d’eux, tous ces fous, les comprendre et les aider, les soulager et leur donner une vie plus douce ? Ou bien deviendrai-je écrivain, pour raconter des histoires de fous, justement, des histoires qui font peur, où le héros est un fou, étranger à notre monde et à ses règles ? Les deux projets me tentent également. Il me faudra choisir, je le sais bien, mais pour l’instant j’ai encore le temps et il paraît que je suis à l’âge où il faut en profiter.

Demain, c’est dimanche, le jour où il convient d’appliquer la maxime d’Horace, ce grand écrivain de langue latine que je n’ai encore jamais lu, bien entendu, mais que papa aime à citer si souvent et dont la maxime préférée est « carpe diem » {1} ... Nous irons toute la famille réunie dans notre maison de Déville profiter des beaux jours du printemps revenu. Peut-être passerons-nous au retour par cette route que j’aime bien emprunter et qui surplombe tout Rouen, quitte à faire le chemin exprès.

Rouen, je n’ai pas encore parlé de Rouen, ma ville natale… Rouen est comme mon enfance, ces premières années qui n’en finissent pas, faites d’ombre et de lumière. J’aime découvrir la ville dans son étendue gigantesque – il paraît que c’est la troisième plus grande ville de France – et la découvrir encore et toujours de ce même point de vue :

Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s’élargissait au-delà des ponts, confusément. La pleine campagne remontait ensuite d’un mouvement monotone, jusqu’à toucher au loin la base indécise du ciel pâle. Ainsi vu d’en haut, le paysage tout entier avait l’air immobile comme une peinture ; les navires à l’ancre se tassaient dans un coin […] Les cheminées des usines poussaient d’immenses panaches bruns qui s’envolaient par le bout. On entendait le ronflement des fonderies avec le carillon clair des églises qui se dressaient dans la brume. Les arbres des boulevards, sans feuille, faisaient des broussailles violettes au milieu des maisons, et les toits, tout reluisants de pluie, miroitaient inégalement, selon la hauteur des quartiers.

Le jour où j’ai vu Rouen ainsi, pour la première fois donc, ma ville m’apparut belle. Ce jour-là… Un jour bien différent de celui où nous promenant place du Vieux-Marché je suis tombé nez à nez avec la guillotine : une exécution venait d’avoir lieu, une mare de sang s’étalait là sous mes yeux, et dans un panier qu’on emportait, les cheveux d’une tête fraîchement coupée dépassaient suffisamment pour que je découvrisse avec brutalité l’horreur de notre temps. Cette journée-là me bouleversa. Définitivement. Comment expliquer ensuite que je restasse plusieurs jours comme muet ? Papa pouvait bien me trouver ours, mon « ourserie » n’était pas sans fondement ! Tout le monde pouvait me comprendre.

Plus tard, je parcourrai le monde et je pourrai alors comparer Rouen aux autres villes. Aujourd’hui, je ne connais que la capitale normande et ses clochers qui se concurrencent d’un quartier à l’autre, à qui s’élancera le plus haut, tous ses carillons qui résonnent dans mes oreilles jusqu’à m’étourdir. Alors, quand nous partons pour Déville, c’est comme une respiration salutaire dans notre semaine. Un moment de repos, le goût de la campagne et la possibilité de jouer en pleine nature, dans un paysage verdoyant. L’herbe y est grasse, les vaches semblent paître avec un bonheur similaire au mien quand je vagabonde dans les chemins alentour. Oui, les parenthèses à Déville constituent l’un de mes plus grands moments de bonheur dans mon année.

Mon frère nous rejoint alors, il est des nôtres et c’est en lui que je me projette malgré tout, sans rien en dire à personne. Je vois bien que mon père lui parle tout différemment qu’à moi ou ma sœur : c’est presque un adulte, et avec papa, tous les deux, ils abordent plein de sujets auxquels, Caro et moi, nous ne comprenons pas grand-chose. J’aimerais bien être à la place d’Achille mais je reste au contraire dans mon coin. Respectueux. Tout seul. Dès que papa m’y autorise, avec un sourire rapide qui masque mal une légère touche de condescendance, je quitte la table et pars jouer. Selon la permission paternelle. Le plus souvent, je m’en vais rêvasser.

Assis sous mon arbre préféré, dont les fleurs commencent de tomber, j’observe le ciel et dans ma tête, bientôt, les mots se bousculent, les aventures de mes personnages se multiplient et se contredisent, les exploits des uns et des autres me font oublier la banalité de ma propre existence. Mes héros me passionnent et me transportent et quand Caro vient me rejoindre, parfois elle croit me surprendre en train de dormir : elle me voit les yeux fermés et ne comprend pas que les phrases occupent tout mon esprit, ces phrases que je m’empresse le soir, à la hâte, d’écrire sur quelques feuillets. Une nouvelle histoire… Celle que bientôt nous jouerons devant toute la famille réunie…

Et puis la journée se termine, nous rentrons à Rouen dans l’appartement qui est le nôtre, ce que papa appelle notre appartement de fonction, à l’Hôtel-Dieu, au milieu des malades. C’est une chance et un privilège, un honneur, je crois, pour lui d’habiter là et de pouvoir ainsi intervenir aussi vite que possible selon les nécessités médicales. Ça ne l’empêche pas de donner de nombreuses consultations hors de l’hôpital et d’aller parfois loin dans la campagne au chevet de quelque malade qui fait appel à lui comme on viendrait mander un sauveur. Papa a une vie dont j’ignore tant de moments, il sait que j’aimerais bien l’accompagner lors de ses déplacements, je désirerais tant être utile aux autres, et nécessaire... Comme lui ! Bientôt il m’emmènera avec lui dans ses tournées, comme il dit. Alors je disposerai de mon père pour moi tout seul, et si je dois le partager avec ses malades, ce ne sera plus un problème. Mon père et moi, ce sera formidable.
II
Février 1832. C’est une rupture terrible dans ma pauvre vie puisque j’entre au Collège Royal et que mon père m’y inscrit comme interne. Cela signifie que je vais y vivre toute la semaine, reclus, prisonnier, sans sortir pour rejoindre maman, Caro ou Julie. Ou peut-être aurais-je la permission de m’enfuir hors de ces murs trop sombres le jeudi, si tout se passe bien, me promet-on… Je ne sais déjà plus, j’ai déjà tout oublié. Ce que m’a dit papa s’est troublé dans mon esprit. J’avais envie de pleurer et mes larmes si pénibles à contenir ont seules retenu toute mon attention. Me contenir et maîtriser mon chagrin, me comporter comme un homme. Tenir notre rang. J’entends encore toutes ces recommandations, presque des ordres dans la bouche de cet homme inquiétant qui nous avait accueillis. Là, je vais vivre enfermé et seul, au milieu d’autres garçons que je ne connais pas. Ils me font peur au fond. Et cela signifie encore que je vais découvrir à mon tour l’existence de l’élève moyen telle que mon frère Achille l’a connue avant moi. Je ne serai plus l’enfant protégé et choyé. Maman va me manquer… Et Julie… Et Caro… Vous me manquez déjà ! Toutes !

Je ne goûte guère à la décision paternelle mais elle ne se discute pas. Pas plus que les autres. Encore moins peut-être ! Et c’est par un triste matin de février, donc, dans le brouillard et le froid d’un jour qui peine à se lever, que j’entre dans un lieu appelé à devenir pour moi une première prison. Si je me sentais parfois en manque de liberté à la maison, trop encadré par la vie familiale, trop peu libre déjà de rêver à ma guise et de courir là où mes souhaits les plus ardents m’entraînaient, la vie au Collège ne va qu’accentuer mon goût de l’indépendance et peut-être aussi celui des grands espaces. Elle ne corrigera rien. Je le sais d’avance, je me le promets.

Je m’enfonce donc dans l’obscurité, moi qui rêve de lumière et de chaleur.

Et dire qu’il aurait été si facile de faire autrement ! Nous habitons à deux kilomètres du Collège Royal, trop peu pour que je ne puisse pas rentrer le soir. Mais papa ne veut rien entendre : je serai interne dans cet établissement. Comme il convient. Il est temps au contraire que je sorte des jupes de maman et de celles de la trop douce Julie, pense-t-il au fond de lui. Leur amour ne m’aide pas à grandir, il ne fait pas de moi le futur homme que je dois devenir. Et puis mes progrès dans les disciplines scolaires sont insuffisants, mes rêvasseries de plus en plus nombreuses. Car si j’écris et si je joue devant la famille mes propres créations, cela n’est justement pas fait pour rassurer mon père. Avocat, notaire ou médecin, mon avenir s’établit ailleurs que sur les planches d’un théâtre familial et le Collège avec ses règles, sa rigueur et son ordre m’aidera bien mieux à satisfaire enfin les ambitions paternelles. J’ai bien compris son point de vue même s’il n’a jamais été question pour lui de le développer devant moi. Mon père n’a pas à justifier ses choix, pas avec moi, en tout cas.
Je suis persuadé que, durant toute ma vie, je me rappellerai le Collège et le sentiment terrible qu’il imprima sur ma pauvre jeunesse désolée et désemparée le jour où j’entrai enfin dans la cour cernée de vieux bâtiments gris. L’établissement allait sur ses cent ans, il avait été construit autour de 1730 ou 1750, je ne sais pas au juste. De quoi allait-elle donc dépendre, ma pauvre existence ? Voilà la question qui obsédait mon esprit au moment de pénétrer l’enceinte carcérale, accompagné par mon père, un peu plus distant et froid que d’habitude, ce matin-là.

La réponse ne tarda pas à s’imposer à moi.

J’y fus froissé dans tous mes goûts - dans la classe pour mes idées, aux récréations pour mes penchants de sauvagerie.

Je ne pouvais plus vivre à ma guise, faire ce que je voulais comme je l’entendais, quand je l’entendais. Ma liberté était rognée, mon indépendance battue en brèche. C’était une perte d’identité que j’endurais, il ne m’était plus donné d’être encore moi-même. On semblait me l’interdire pour mieux me conformer à un modèle dont j’ignorais tout. Et qui me répugnait. Fatalement, c’est certain.

Dès le premier jour, un camarade m’expliqua le rituel de l’établissement sans compassion, sans sympathie, simplement pour information. La journée commençait dès cinq heures du matin selon ses indications :

Le censeur faisait sa ronde. Au premier roulement de tambour les trente ou quarante garçons qui occupaient le dortoir sautaient du lit pour s’habiller à la hâte. Ils se lavaient à la fontaine de la cour, puis revenaient au dortoir pour se tenir immobiles à côté de leur lit, prêts à se mettre sur les rangs au premier appel. Ils n’avaient que vingt minutes pour finir leur toilette.

Je le regardai probablement ébahi de ce que j’entendais mais il continua sans retenue :
Ensuite nous rejoignons les salles de classe et puis la journée se passe ainsi… Tu verras, on s’y fait !
Et le soir ? interrogeai-je un peu circonspect devant tant de rectitude militaire.
Le soir ? Que veux-tu qu’on fasse le soir ? On révise les leçons ou l’on se dépêche au contraire de faire les devoirs pour trouver le temps de rêver au jour où nous serons enfin libérés de cette pétaudière !

Et puis il s’éloigna, sans se retourner sur moi. Il rejoignit quelques camarades qui ne semblaient pas si malheureux d’être là. Je n’y comprenais rien. Mon père m’avait inscrit dans un collège, il n’avait pas signé pour moi un engagement dans les armées du Roi, bon sang !

Un autre élève, qui l’avait entendu, se rapprocha au contraire pour me souffler presque à l’oreille :
Moi, ces derniers temps, je suis toujours le même, imperturbable dans ma posture favorite. Ainsi, depuis un mois, à l’étude du soir, je reste

accoudé sur mon pupitre, à regarder la mèche du quinquet s’allonger dans la flamme et chaque goutte d’huile tomber dans le godet, pendant que mes camarades faisaient crier leurs plumes sur le papier et qu’on entendait, de temps à autre, le bruit d’un livre qu’on feuilletait ou qu’on refermait.

À toi de voir : soit tu marches droit, tu ne rencontreras pas de problème avec le pion, le censeur et le directeur mais tu seras le plus idiot des idiots ; soit tu leur dis merde à tous, et nous deviendrons amis ! Ce qu’il y a de mieux c’est de les provoquer tous et de leur révéler l’étendue de leur bêtise crasse ! Que pouvais-je lui répondre ?

Et puis les semaines passèrent, les unes après les autres, toutes semblables entre elles. Il était advenu, le temps de la vie terne et triste !

Ma première véritable épreuve tint dans l’inconfort que l’on nous imposait. Nous devions tailler nos plumes d’oie au couteau et les salles de classe, dépourvues de pupitres, nous obligeaient à écrire sur nos genoux. Je n’avais pas été habitué à de telles conditions de travail avec maman. Que dire aussi de ces grosses boucles de cuivre qui nous servaient à attacher de courroies l’ensemble de nos cahiers et livres ? La première fois que je les vis, elles me firent presque peur. Comme si on allait me battre avec… Et puis il y eut le froid qu’il me fallut endurer. Je n’ai jamais compris pourquoi les salles n’étaient pas chauffées et je me souviendrai toujours de l’encre qui gelait au fond de nos encriers. On nous répétait que jamais les hivers n’avaient été aussi rigoureux et qu’il fallait nous montrer endurants face aux épreuves de l’existence… Peut-être, mais au fond pour qui nous prenait-on à nous imposer de telles conditions de vie ? Je n’étais pas un chien, et même mon chien vivait autrement mieux que ça !

Et que dire des nuits passées dans ce dortoir infâme où j’entendais le vent souffler dans les corridors tandis que le maître d’étude nous surveillait, passant et repassant dans le couloir central ? Dans nos lits tous pareils, nous ressemblions aux malades de papa au milieu de son hôpital. Les rideaux blancs, les draps blancs, nos mines blanches, rien ne faisait la moindre tache de couleur. Nous étions déjà devenus de pâles fantômes dans un univers transparent !

Oh ! La triste et maussade époque ! Je me vois errant seul dans les longs corridors blanchis de mon collège, à regarder, à regarder les hiboux et les corneilles s’envoler des combles de la chapelle ; ou bien, couché dans ces mornes dortoirs éclairés par la lampe dont l’huile se gelait dans les nuits, j’écoutais longtemps le vent qui soufflait lugubrement dans les longs appartements vides et qui sifflait dans les serrures en faisant trembler les vitres dans leurs châssis, j’entendais les pas de l’homme de ronde qui marchait lentement avec sa lanterne et quand il venait près de moi je faisais semblant d’être endormi, et je m’endormais en effet, moitié dans les rêves, moitié dans les pleurs.

Heureusement, en effet, il y eut bientôt dans ma malheureuse existence de collégien le retour du rêve et une nouvelle place pour cette évasion spirituelle que chaque nuit venait m’offrir comme une bouée nécessaire. Une bouée salutaire.

Les romans que nos professeurs nous donnaient à lire ne nous intéressaient guère : trop classiques, trop anciens, trop démodés. C’est pourquoi quelques camarades avaient introduit des œuvres modernes, des textes romantiques que nous n’étudiions jamais en classe et c’est en cachette que nous nous échangions les textes interdits. Nous y découvrions la passion amoureuse, des héros formidables qui nous transportaient et nous mettaient le feu aux joues tellement leurs amours impossibles nous étaient bouleversantes et nous faisaient grandir à toute vitesse. Nous nous imaginions alors ce chevalier courageux qui enlève sa belle au vu et au su de tous et qui part avec elle, au bout du monde, là-bas… Nous rêvions de cet Orient fameux que personne ne connaissait et que nous nous représentions plein de femmes, de folies et d’amours tumultueuses. Les exploits des personnages de Hugo nous empêchaient de dormir et nous faisaient oublier notre triste vie. Oh ! Victor Hugo… L’ami de notre enfance ! Et Alexandre Dumas, et tous les romantiques réunis… En réalité la littérature me permettait de supporter tous les apprentissages qui m’attendaient et pour lesquels je ne me sentais aucune disposition : les mathématiques qui ne m’intéressaient pas – pourquoi barbouiller du papier avec des chiffres ? – la philosophie qui m’a toujours semblé la pire des sciences, le grec qu’il me fallait apprendre au milieu du latin et autres joyeusetés comme la géographie… Mais la littérature, c’étaient surtout tous ces livres qui nous aidaient à vivre autrement. À être autrement.

Et puis le collège résonnait si souvent des rumeurs les plus folles et des faits les plus troublants. N’était-il pas régulièrement question de camarades un peu plus âgés qui se seraient tués, l’un d’un coup de pistolet, l’autre avec sa cravate dont il se serait servi pour s’étrangler, ou d’un troisième qui aurait chassé l’ennui jusque dans la débauche… Nous, les petits, nous ne comprenions pas tout mais de tels exemples illuminaient l’obscurité de notre quotidien. Nous nous promettions bien vite d’en faire autant. Et tant pis si le sens de certains mots nous échappait encore, comme celui de luxure… Bientôt Antony nous montra le poignard qu’il portait sur lui, d’autres racontèrent qu’ils s’étaient procuré du poison et l’atmosphère baignée dans un semblable romanesque enfantin ne cessait de nous étourdir.

Le jour de la remise des prix, à la fin de l’année, devant les familles réunies, le directeur rappela les principes de sa mission éducative. Nous rîmes beaucoup les uns les autres quand il s’écria :
Oui, Mesdames et Messieurs, nous avons toujours eu à l’esprit de pousser les enfants vers une rigueur morale qui trop souvent leur fait défaut. Parce que ce sont des enfants justement ! Vous nous avez confié votre progéniture, motivés par une triple attente : que nous redressions l’intelligence, que nous domptions les caractères, que nous ennoblissions les cœurs ! Eh, bien, mesdames et messieurs, nous sommes heureux de vous dire que nous avons relevé ce défi et que nous sommes en passe de…

Avec mes camarades, je savais le ridicule du propos du directeur, moi qui ne remporterais jamais les premiers prix, moi qui refusais de me laisser dompter, moi qui ne serais jamais l’élève sage et obéissant, futur adulte rangé et bien installé dans la société de mes aïeux ! Et nous nous moquions à voix basse :
Pourquoi ne nous parle-t-il pas du cabri tout sale et tout crotté ?
C’est ainsi que nous avions surnommé, M. Cabrié, le censeur des études !
Il a oublié comme il est sale, avec son âme sale, ce vieux salaud ! renchérissait mon voisin.
Tous les lundis soirs, il retrouve une fille publique, m’a dit mon frère, rajoutait tel autre… Et notre rangée de partir d’un grand éclat de rire !

Le directeur avait beau se retourner et se racler la gorge, parler plus fort encore, rien n’y faisait. Nous ne nous taisions pas. Impossible de nous arrêter. Déjà nous nous moquions de lui et de l’institution, malgré notre jeune âge, et déjà la révolte nous habitait, l’envie irrépressible de tout envoyer f… Et d’exister !
De retour à la maison, papa voulut savoir ce qui nous avait tant distrait pendant le discours et pourquoi nous osions nous disperser de la sorte plutôt que d’écouter avec l’attention méritée le propos de notre directeur.
Tu ne m’as pas semblé très attentif, mon fils, tantôt…
Si, si, papa. Mais le discours était un peu long et mes camarades et moi éprouvions un tel empressement que tout cela finisse…

C’est mon frère Achille qui raconta Cabrié, sa mauvaise réputation d’homme peu soucieux de propreté et d’hygiène, et tout ce qu’on se répétait au Collège depuis si longtemps sur ce pauvre individu ! Papa en rit, amusé de ce que son fils aîné venait de lui confirmer au sujet d’une rumeur qui avait parcouru Rouen depuis bien longtemps. Je ris aussi, libéré. Et maman, choqué de propos aussi lestes, conseilla à mon père d’aborder enfin un autre sujet :
Pourquoi ne parlerions-nous pas plutôt des prochaines vacances ? Que ferions-nous cette année ?
III
Les années passent et se ressemblent : il a fallu retourner au collège et retrouver les mêmes camarades, les mêmes pions, les mêmes professeurs. L’ennui me gagne dès les premiers jours de la rentrée et je ne sais que faire pour supporter ma pauvre existence d’interne dans un collège aussi austère.

Je vis dans la mémoire des jours plus heureux déjà en allés. Souvenir d’un été qui s’est terminé trop vite et de mes belles représentations théâtrales, devant toute la famille réunie. Caroline m’a beaucoup aidé malgré son jeune âge : elle est tantôt ma costumière, tantôt ma collaboratrice chargée des décors, et parfois il lui arrive de tenir un petit rôle. Ernest, quant à lui, fait le machiniste et c’est souvent seul que j’interprète plusieurs rôles ou bien entouré de deux ou trois autres camarades conviés pour la circonstance. Tout se déroule dans la salle de billard puisque papa accepte alors qu’on déplace ledit billard et que j’installe quelques rangées de sièges pour mes spectateurs. Je suis heureux alors de jouer. Jouer, un mot qui ne résume que bien mal mon existence où le jeu, justement, occupe une place tellement réduite…

La magie de ces moments-là me reste, prégnante et envoûtante. Alors, tous les regards se portent sur moi, on m’écoute, on rit de mes bons mots, on m’applaudit. Je joue le jeu de cette comédie familiale puisque j’existe enfin grâce à elle. Car j’aime à ce qu’on m’admire, j’aime à m’installer dans cette singularité de l’artiste sur scène, bientôt seul face aux spectateurs, drapé dans son honneur et sa fierté, courbé devant son public au moment où le rideau se baisse et où les rappels viennent lui dire combien il est aimé de tous.

Être aimé, voilà ce que je recherche. Voilà ce qui me manque dans ma vie d’élève trop sage au collège. Ce satané collège…

Et je rêve déjà à la prochaine pièce que je vais composer, l’esprit encore tout embué de celles que j’ai écrites et jouées quand mon professeur m’interpelle :
Mon jeune Monsieur, voulez-vous me rappeler le sujet de notre leçon ?
Que puis-je répondre ? Il y a si longtemps que je n’ai pas écouté un traître mot de ce que raconte le vieil ignare radoteur qui me fait face. Alors je me tais. Un instant plus tard, je finirai par marmonner en guise de réponse :
Je l’ignore, Monsieur.

Au fond de moi, la colère bouillonne. Les tempes me battent et je rêve de crier bien fort mon mépris de son cours, de son savoir et de son Collège royal. Pourtant, c’est à voix basse que j’ai parlé et le professeur, justement, n’a pas réussi à comprendre ce que je viens d’articuler avec peine. Persuadé que je me moque de lui – au fond il n’a pas complètement tort – il se fâche soudain :
Monsieur, auriez-vous l’obligeance de vous adresser à moi sur un mode audible et intelligible ? Où vous croyez-vous donc ?
Je baisse la tête. J’ai envie de quitter cette immense salle de classe et de m’enfuir. Loin d’un tel imbécile, loin d’un tel établissement, loin de Rouen. Mais je ne le ferai pas, et je le sais. Nul n’échappe à son caractère. Et je l’entends déjà reprendre :
Ah ! Monsieur votre père peut bien s’inquiéter pour vous ! Si votre frère Achille est promis à un bel avenir, s’il est assuré que son fils aîné lui fera honneur, il ne semble pas en aller de même avec le triste personnage que vous faites…

L’imbécile a visé juste. Sans le savoir. Ma colère, enflée par mon orgueil, ma violence rentrée mais exacerbée, ma morgue silencieuse mais vengeresse, tout pousse bientôt à la naissance sur mon visage d’un sourire irrépressible. Déjà il se transforme en un petit rire moqueur. C’en est trop. Mon attitude qu’il juge désormais insupportable conduit le vieux professeur scandalisé à s’approcher de moi : de sa petite main gonflée de veinules bien apparentes, il me gifle comme à la volée. Et son geste terrible d’humiliation laisse ma joue douloureuse. J’entends encore le bruit sec de cette paume qui a claqué sur ma face moqueuse : il ne cesse de résonner en moi. Mes condisciples se taisent, étonnés par la tournure que prennent les événements : ils restent ébahis à l’idée que je puisse recevoir une telle gifle, moi qui, d’habitude, ne me fais pas remarquer. Ils en resteront longtemps estomaqués ; notre sacré maître vient de marquer un très joli point.