Guitarre Royalle
232 pages
Français

Guitarre Royalle

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232 pages
Français

Description

À partir des rares éléments connus de la vie aventureuse du guitariste Francesco Corbetta (1615-1681), Rafael Andia réinvente un personnage hors du commun en s'appuyant sur cette silhouette historique et nous entraîne dans un récit picaresque. Héritier des musiciens et des peintres sulfureux de la Renaissance, indépendant dans ses opinions et libre dans ses moeurs, Corbetta nous invite au voyage de sa guitare « royale » à travers le siècle du baroque.

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Date de parution 12 septembre 2019
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EAN13 9782140129964
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Exrait

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Rafael Andia
Guitarre royalle
Guitarre royalle
Roman
collection Amarante
Guitarre royalle
AmaranteCette collection est consacrée aux textes de création littéraire contemporaine francophone. Elle accueille les œuvres de fiction (romans et recueils de nouvelles) ainsi que des essais littéraires et quelques récits intimistes.
La liste des parutions, avec une courte présentationdu contenu des ouvrages, peut être consultéesur le site www.editions-harmattan.fr
Rafael Andia Guitarre royalle Roman
Du même auteur Rasgueados,roman, L’Harmattan, 2018. Labyrinthes d’un guitariste,témoignage, L’Harmattan, 2016. Libertés et déterminismes de la guitare,essai, L’Harmattan, 2015. Francisco Tárrega, the collected guitar works,Chanterelle Verlag, Hei-delberg, 2000. Robert de Visée,les deux livres pour guitare,Éditions Musicales Transa-tlantiques/CNRS, 1999. Le Guide de la Guitare, Éditions Mazarine, 1981. www.rafaelandia.com © L’Harmattan, 2019 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-18155-4 EAN : 9782343181554
Maintenant que l’on a écrit mon épitaphe, je peux bien mourir. D’ailleurs, je suis déjà mort et je ne le regrette pas, si j’ose dire ; quand j’en vois les vers précieux et les tournures aimables, je me dis que cela en a valu la peine, de mourir. Qu’on en juge plutôt :
Cy gist l’Amphion de nos jours, Francisque, cet Homme si rare, Qui fit parler à sa guitarre Le vray language des Amours. Il gagna par son harmonie Les cœurs des Princes et des Roys, Et plusieurs ont cru qu’un Génie Prenoit le soin de conduire ses doigts. Passant, si tu n’as pas entendu ces merveilles, Apprens qu’il ne devoit jamais finir son Sort, Et qu’il auroit charmé la Mort ; Mais, helas ! par malheur, elle n’a point d’oreilles.
Eh bien, ce « Francisque » de l’épitaphe, c’est bien moi, Francesco Corbetta. Je sais : à toi, lecteur, ce nom ne dit rien. Sauf peut-être si tu es versé dans l’art de la guitare. J’aimerais ici (je dois) te raconter qui je suis, et je vais le faire comme cela me vient à l’esprit, sans fil, sans ordre, dans l’improvisation, comme j’ai toujours fait dans ma vie. Sans fioritures et surtout sans littérature ; et encore moins de poé-sie. Cette ambition, j’ai préféré la réserver à ma musique. Mais rien de tel que ce récit pour occuper le temps, mainte-nant que je n’ai plus grand-chose à faire. Et puis, j’aime à être écouté, j’y suis habitué car j’ai passé toute ma vie à l’être et même, je dois le dire, on m’a écouté avec fascination, ce que toi aussi tu devras faire maintenant. J’en vaux la peine. De plus, je veux bien mourir (je veux dire mourir bien) parce que j’ai bien vécu. Et cette vie, je me la suis bien ga-gnée aussi, en luttant contre vents et marées par mon effort
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et mon talent, en gardant mon indépendance et mon esprit dans ce siècle de fer, malgré les Grands, les Églises et la mé-diocrité des hommes. Tu le vois ici par ces termes, lecteur, et tu le verras tou-jours au cours de ce récit : je n’ai pas peur des mots et les emploie sans détours. Avec brutalité, diront certains ; sans hypocrisie, me concèderont d’autres. Non, je ne regrette pas d’être mort, parce que d’où je suis, je vois bien (et cela confirme ce que j’ai toujours pensé) qu’il n’y a que cela qui compte : bien vivre. Au diable !
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MILAN, 1643
D’ailleurs, la mort m’a souvent frôlé, trop souvent, et de très près. J’y suis habitué aussi. Par exemple, ce souvenir glacial qui me revient parfois au moment de m’endormir, le cauchemar de ce duel horrible avec cette canaille de Grana-ta ; que tu sois mille fois maudit, Granata, ta mère est peut-être une sainte, mais toi tu es un immonde fils de catin ! Ce jour-là, tout allait mal. Milan s’était réveillée dans les brumes de février 1643, je grelottais de froid, de fatigue et du manque de sommeil. La veille, j’avais dû chevaucher toute la journée. Mon poignet me faisait terriblement souffrir d’avoir travaillé la guitare toute la nuit, jusqu’à trois ou quatre heures du matin. Car il fallait bien que je termine d’écrire cettesara-bandeses variations interminables afin de l’inclure avec d’urgence dans le ballet que le duc de Mantoue m’avait de-mandé pour le carnaval de Bergame, où je devais retourner à bride abattue le lendemain. En me rendant au pied de la muraille qui sépare la ville de Milan de la campagne, dans cet endroit désolé et sinistre, je me demandais maintenant comment j’allais faire pour em-poigner la rapière avec cette main fragile et tremblante. Ja-mais elle ne m’avait paru si lourde, je me sentais comme un vieillard malgré mes vingt-huit ans, la force de l’âge. Lui, le traître, avec son rictus de macaque, il m’attendait en ricanant, l’épée hors du fourreau et, malgré son corps chétif de gnome, comme sûr de son coup. Granata ! Même pas un vrai guitariste, tout juste un chi-rurgien-barbier.Barbero bárbarocomme disent nos Espagnols, barbier barbare, oui ! Ça se croit un artiste alors que ça n’a fait, de toute sa vie, que s’user sa langue de couleuvre à lé-cher les bottes de tout ce qui passe à sa portée, pourvu qu’il y ait un titre ou de l’argent. Comment avais-je pu consentir à enseigner mes inventions, à livrer mes secrets à ce morveux, peu de temps auparavant d’ailleurs, quand je me trouvais à Turin ? En garde, misérable !
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Les dieux de l’escrime, en principe, m’ont toujours été fa-vorables ; mon père m’a bien instruit dans cette discipline et j’ai même inventé une série de moulinets très efficaces pour entortiller l’épée de l’adversaire. Ainsi, pendant qu’il se dé-pêtre, je me saisis avec l’autre main d’une petite dague ca-chée dans ma ceinture et je lui en sers un coup, certes pas mortel, mais qui me donne l’avantage et me permet de me tirer d’affaire. Je sais, ce n’est pas glorieux, mais ce n’est qu’une ruse, une petite traîtrise à l’usage des ambidextres comme moi. Elle m’a sauvé la vie en plus d’une occasion. Ici, en Italie, tout le monde a recours, un jour ou l’autre, à quelque petite fourberie ; chacun cultive un peu la sienne, c’est dans la norme. Les Espagnols nous méprisent pour cela avec leur arrogance, raides de noblesse et de morale, comme si nous étions tous des coquins ou des voleurs. Et même, quand cela serait ? La belle affaire ! Nous sommes sous leur joug depuis tant d’années que les plus anciens ne s’en sou-viennent même plus. Ils nous ont peut-être envahis, ils se sont assurément imposés par le fer, mais il nous reste une zone franche, un degré de liberté : notre esprit et notre as-tuce. Et nous, on se moque d’eux, car ils en sont jaloux, de notre esprit : il y en a plus ici que dans toute l’Europe réunie. Ce matin humide et sinistre devait me mettre au déses-poir, ma botte secrète non seulement n’a pas marché mais aurait pu m’être fatale ; en bougeant la main gauche pour me saisir de la dague, mal réveillé, j’ai été trop lent à cause de ce bras alangui de fatigue. Du plomb au lieu du vif-argent. J’ai découvert mon flanc et j’ai reçu un coup d’épée. Il aurait pu atteindre le cœur si un bouton, sur mon pourpoint, n’avait arrêté la lame et ne l’avait déviée de sa course. Une estafi-lade. J’ai perdu beaucoup de sang, mais ce n’était pas mon heure. Ma constitution est en fer forgé, mieux, c’est de l’acier trempé, comme ma colichemarde ; toute ma vie l’a démon-tré, que ce soit sur la scène des théâtres, en ferraillant avec mes rivaux ou dans les lits moelleux de toutes celles et ceux que j’ai aimés dans les Cours européennes et ailleurs. Je n’ai
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connu ni maladies, ni médecins ; je les ai envoyés au diable, ainsi que les purges, lavements et autres saignées. Mes amis m’ont transporté au pas de charge en passant la porte de la ville et m’ont soigné. Mais là n’est pas la ques-tion. Une seule m’occupait, m’enrageait et prenait corps dans mon esprit. Après son coup, ce scorpion de Granata s’était empressé de disparaître, évidemment ; eh bien, il me faudra tôt ou tard régler quelquesdétailsavec lui. On verra ! Cettesarabande variéem’a joué un vilain tour, cette satanée pièce ne voulait pas sortir de ma plume, et à cause de cela, j’ai dû passer cette horrible nuit à me torturer le cerveau. Je voudrais ici que tu saches pourquoi, lecteur, afin de t’illustrer un peu dans ce qu’est mon art. J’avais en ce temps un peu de mal avec les formes sa-vantes comme celle desvariations, il faut le dire. Les mille et une idées de musiques qui s’entrechoquaient dans ma tête sortaient la plupart du temps sous forme d’un ballet d’arabesques folles. Elles avaient une fâcheuse tendance à danser sur les cordes et n’en faire qu’à leur tête, je devais les maîtriser dorénavant et ne pas me laisser envahir par ce flot désordonné. Pour bien écrire cesvariations, demandées par le duc lui-même, il me faudrait utiliser la science et les théories de lasolmisation et de la basse chiffrée. Je n’avais pas eu la chance de les apprendre, enfant, comme ces messieurs les luthistes et théorbistes ; eux, ils les ont acquises de père en fils en se succédant dans les maîtrises. Moi, j’ai dû jouer et enseigner la guitare, un instrument nouveau en Italie, avec des subterfuges et des astuces que j’ai dû inventer et impro-viser. Seul. Néanmoins, je savais l’art de plaire depuis mes quinze ans. L’usage de la galanterie m’avait appris à chercher le chemin des cœurs, depuis celui de la lingère légère jusqu’à celui des gentilshommes les plus raffinés, et je suis arrivé à susciter ces passions chez mes contemporains par mon art et mon talent, en les traduisant dans la langue de la guitare. Je ne suis pas un courtisan rampant devant les Grands, comme
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