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Histoire de Sequana

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Sous le ciel bienveillant de la Burgondie mérovingienne, Sequana, déesse de la Seine, et saint Seigne, accompagné de Grison, un âne malicieux, conspirent pour que le mythe du fleuve soit transmis du monde païen au ùmonde chrétien. Cette transmission pourrait se passer en douceur si tout le monde ne s'en mêlait pas...

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Date de parution 01 septembre 2012
Nombre de lectures 80
EAN13 9782296500938
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0107€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.







Histoire de Sequana
Du même auteur
Poésie
Percussions rêvées, Percussions vécues, Les Paragraphes Littéraires,
Paris, 1973.
Eve et Orphée, Club des Poètes, Paris, 1994.
Les souvenirs de Marie Chipie, Les Poètes français, Paris, 2003.
Prose
Regards sur les nécropoles parisiennes, Editions Bélisane, Paris, 1992.
Les chemins d’Irène, D’Ici et d’Ailleurs, Meaux, 2009
Isabelle JOUSSEAUME



Histoire de Sequana

Conte



















L’HARMATTAN

























© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96429-7
EAN : 9782296964297
Préface
sabelle Jousseaume aime les couleurs de la Bourgogne, ses I collines peintes de forêts, de prés, et de vignes semblables à
celles que, dans les Souvenirs de Marie-Chipie, elle faisait
découvrir à ses deux jeunes héros devenus têtards.
Au cours d’une promenade à Saint-Seine-l’Abbaye en Côte d’Or,
elle traversait le parvis de l’église quand elle s’arrêta devant une
grande plaque de fonte historiée d’où s’écoule une fontaine. Sur le
relief de la plaque, un homme de belle prestance est assis à la
gauche d’un grand arbre, à droite se tient une gracieuse demoiselle
portant une cruche emplie d’eau vers laquelle l’homme tend son
gobelet.
Elle visita l’église où une fresque ancienne montre le fondateur de
l’abbaye, saint Seigne, chevauchant son âne. Pour rendre à son
maître, la descente plus commode, l’âne posa un genou sur la terre
d’où subitement jaillit la source de la Seine. Il s’agit là d’une
illustration de la légende chrétienne de Sequanus, successeur en
tant que saint patron du fleuve à la païenne et Celte Sequana qui
en fut jusque-là la déesse tutélaire.
C’est dans le contexte de cette promenade illustrée de légende,
devant le bas-relief de fonte que l’auteur reconnu le saint homme
recevant l’eau des mains de la déesse, ainsi prit naissance ce qui
devint : L’histoire de Sequana, de saint Seigne et de Grison les
sabots noirs.
Au sein de la Burgondie mérovingienne nos trois héros s’agitent,
conspirent, festoient, secondés par Algésirus le Grand Abbé,
Sceptimus le Toutpetitpetit abbé, moinillons, nobles et roi,
vignerons à la trogne rubiconde, accortes villageoises, indésirable
curie papale et soldatesque romaine, onagres insouciants,
nymphes, faunes et dieux antiques.
Et par les musiques d’un verbe coloré, tour à tour grave, comique,
frondeur, épique, rêveur, Isabelle Jousseaume projette le lecteur au
sein des atmosphères diverses où se déroulent les évènements.
Saint Seigne est un homme de belle stature, ancien moine guerrier
pourfendeur de païens, mais généreusement ouvert à la Nature, au
merveilleux. Grison, est un âne musicien doué de la parole, et
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dont la logique, parfois, agace son maître, par son insolente
pertinence. Cependant ils s’aiment ; « Seigne et Grison se parlaient
à l’oreille » nous confie l’auteur.
Sequana , très belle dans son éternelle jeunesse, est fille de Ciel et
de la Grande mère Gaïa. Née bien avant les dieux de l’Olympe,
avant les géants et les titans, digne petite nièce d’Eros, Sequana est
venue au monde avec les premiers rayons de la lumière et reçoit
ses pouvoirs de la Voie lactée.
Le conte nous fait assister à la rencontre, provoquée par le contact
fortuit du genou d’un âne avec la terre, du fougueux soldat du
Christ et de la nymphe. Derrière cette idylle secrète et les
multiples évènements qui l’accompagnent, se profile le drame que
dut être jadis la confrontation entre deux merveilleux : un duel
entre la « révélation » du mythe nouveau et la magie de croyances
millénaires. Drame dont une secrète fusion des rites, comme dans
le conte l’union des corps de Seigne et de Sequana, semble avoir
su, au cours du temps déterminer le dénouement. Seigne, Sequana
et Grison appartiennent respectivement à trois niveaux
d’existence ; saint, mais non moins homme, déesse, animal. Et
c’est au niveau du divin que se fait le transfert des pouvoirs sur la
source du fleuve ; c’est-à-dire dans l’univers que les mythes
antiques ont su traduire en donnant des noms et des visages aux
forces de lumières et de ténèbres qui président aux
métamorphoses perpétuelles de la nature.
L’animal Grison, responsable innocent de la rencontre entre les
futurs amants de si lointaines natures, apprendra un jour quelle
ascendance étrange le rattache lui même à cet autre monde.
N’aurait-il pas quelque lien secret avec l’univers souterrain où les
divinités résident ? « J‘ai pour véhicule le Rêve » confie Seigne à
Sequana dès leur seconde rencontre, alors qu’elle lui est encore
invisible. Et quand plus tard elle se révèle à lui, c’est pour
l’entraîner dans un profond labyrinthe jusqu'à la salle « verte
souterraine de la nativité de la source », sous un « plafond voûté,
bleu de nuit, où brillaient des myriades d’étoiles ».
L’histoire de Sequana, saint Seigne et de Grison les sabots noirs
est tout autre chose qu’un conte allégorique. La force qui l’anime,
de la première ligne à la dernière, dans une atmosphère où
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l’humeur frondeuse domine, est l’acte poétique dont l’essentielle
fonction, ascendante par nature, est de faire voir et de faire
entendre pour faire être.
Sequana est gardienne et dispensatrice du merveilleux, ne
reçoitelle, quand elle s’étend sur sa couche souterraine le lait des
étoiles ? « … pour en nourrir la terre
De la source célèbre qui porte votre nom »
lui rappelle sa sœur jumelle Sémélé en élégants alexandrins. Dans
cet acte de haute poésie, Isabelle Jousseaume est analogue à
Sequana parce que, comme elle, elle a reçu le don de donner à
voir. Ainsi fait-elle tout au long de son conte, quand elle
métamorphose une prairie gravissant le flanc du vallon en un lieu
magique, où les pèlerins de la Lune assistent au rituel de la grande
fête de DEA SEQUANA, devant le temple dont la façade était
« une fenêtre entrouverte sur l’appréhension du mystère du
monde souterrain de la naissance de l’eau, reliée aux effarants
secrets du ciel ».
Dans le charme des ruisseaux et des doux vallons de bourgogne,
entre les petits complots des hommes et les somptueux fastes
nocturnes, sous les rayons du soleil et le mystère de la lune
gibbeuse, dans les grottes enchantées, cette histoire tient le lecteur
en haleine, de surprises en émerveillements.

Bernard Roger
Les personnages
Les personnages mythiques
Sequana : Déesse de la Seine
Sémélé : Sœur jumelle de Sequana
Saint Seigne : Saint burgonde devient pourvoyeur de la Seine après
Sequana
Le faune Sylvain : Faune de Sequana
Grison les sabots noirs : Onagre et compagnon de Seigne
Frédégonde : Onagre amante de Grison
Balaâne : Grande maîtresse des onagres
Les Burgondes
Le roi Mérovingien
Le Grand Abbé Algésirus : Abbé de la grande abbaye de Langres
Sceptimus dit le Toutpetitpetitabbé : Abbé d’une abbaye
campagnarde
Choldéric le Bossu : Agent secret, filleul de Sceptimus
Théodoric : Moinillon appartenant à Algésirus
Albéric : Forgeron maître compagnon
Borvo : Ilote « copain » de Choldéric
Brenos : Espion au service de Sceptimus
Clodomirette : Fille du peuple
Brunehaut : Sœur de Clodomirette
Nigomarus : Fils du peuple
Les Romains
Tubulus : Nonce du Pape, diplomate et guerrier
Vigilus : Second de Vigilus
9
Victorius : Simple soldat, un peu bénêt
Taratèlbus : Chef des gardiens de prison
Chapitre 1
Les deux compères de charme rencontrent
Sequana
aint Seigne le Bienheureux parmi les mortels allait sur son âne Sgris tout au long de son ru. Saint Seigne avait de la bedaine, son
âne aussi; ils étaient tellement liés l'un à l'autre que l'un était à l'aise
de porter l'autre, et l'autre de bien se caler sur le dos dodu de l'un.
Saint Seigne avait sous son séant, très avantageux, un petit coussin
très doux, bleu de ciel où batifolaient de petits anges qui se
gaussaient de ses fesses ; n'allaient-ils pas jusqu'à s'aventurer, ces
petits démons, à tirer les poils de cul du Bienheureux ? C'était
farce, et parfois ça tournait mal. Les gifles tombaient et l'on
reprenait la version angélique, mains en prière, les yeux au ciel, à
en loucher.
Ce chef-d’œuvre de coussin sortait des ateliers dits : « les petites
mains habiles » où travaillaient les jeunes filles de la confrérie de
Marie-Madeleine. Elles aimaient saint Seigne le débonnaire, qui,
les jours de fête, leur apportait avec sa bénédiction, des pots de
miel d'acacia; il faisait faire mille tours à Grison les sabots noirs
qui se déchaînaient pour plaire à ces jeunes filles candides. Le ru
de saint Seigne, à travers bois et prairies, coulait avec d'élégants
détours, cascadait joyeusement au plaisir d'un lit presque rectiligne
où l'eau profonde était miroir enchanté. Fier de ce débit de l'eau, il
chantait les louanges de son créateur.
– Mon ru au flux florissant se dandine au fond de ma vallée
joli-i-e…
Grison marmonnait :
– Il chante faux le Vieux, espérons qu'il n'ira pas jusqu'au bout
1de ce lai , mes oreilles en frissonnent.
Saint Seigne sourit.

1 Lai : petit poème du moyen âge narratif et lyrique.
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– Tu crèves d'orgueil mon maître! ta Seigne te monte à la tête,
prends garde foi d'âne gris, de ne pas un jour te retrouver le gosier
sec.
– Tu es très avisé pour un âne.
– Oh tu peux rire maître bien-aimé, je connais les
commandements, tu les marmonnes des mâtines au couchant!
En se livrant au jeu des joutes orales, ils arrivèrent dans un val
où une eau frémissante sortait de terre. Elle s'étalait à la
paresseuse, formait des marécages,contournait de grands arbres,
bondissait comme à saute-mouton sur le dos d'îlots rocheux, puis,
soudain, jouait les mignons ruisseaux fous poussés inexorablement
à se joindre. Chaque nuit saint Seigne priait pour cette source
d'abondance qui le rendait plein d'humilité et d'amour. Grison les
sabots noirs savaient où était son devoir. Ah! ce n'était pas aisé de
se faufiler sans trop s'mouiller l'sabot, en évitant à son maître
toute désobligeante éclaboussure.
Comme à l'ordinaire, il s'agenouilla courtoisement pour
faciliter la tâche à son ami, mais son doux genou de Grison,
s'enfonça dangereusement dans un monticule de mousse humide,
et fit se déséquilibrer saint Seigne qui tomba sur son séant. Son
genou s'enfonçait toujours et Grison se surprit, âne de gris souris,
à jouir d'un contact tout nouveau pour lui. Il touchait une surface
ronde, palpitante et chaude. Grison s'affola, d'autant plus qu'une
voix courroucée, si fraîche pourtant (rien à voir avec celle
mèlécassique et profonde de son maître) lui criait:
– Espèce d'âne, tu appuies sur mon sein gauche et fais jaillir
mon lait à tort et à travers. Enlève-moi de là ton cochon de
genoux. Grison ne douta plus qu'il y avait femme sous mousse, et
se mit à braire comme on n'avait pas brait depuis mémoire d'âne
gris. Saint Seigne s'ingéniait à le calmer de la voix et du bâton;
l'âne tremblait :
– Mon bon seigneur, j'ai découvert un gros sein qui parle, une
Voie lactée pure et colère. Je ne puis maîtriser un tremblement qui
me prend du vit à l’oreille, je flageole de ce genou qui tête.
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Saint Seigne crut à une exhibition éhontée à laquelle son âne se
livrait parfois, et perdant son saint bon sens, donna dare-dare une
volée de bois vert à ce sacré païen d'âne
2– Ac Ac Ac!
Grison qui ne cessait plus de braire, de ruer, d'essayer de
remettre à sa place son vit d'âne en émoi, fut gagné d'une
trouillegenouille, et crut, comme tous les ânes burgondes que le ciel allait
lui tomber sur la tête. Les ruisselets cascadaient cascadaient la
vertu, les eaux étales sous la risée d'Eole le taquin frissonnaient et
riaient à l'infini.
– Voilà que tu recommences vieux païen, infernal coquin, tous
les moyens sont bons pour t'exhiber ! tu iras à confesse, tu
dormiras à la belle étoile, et retrait de picotin.
Saint Seigne s'attendit à un agenouillement, à un signe de
repentir, mais point. Grison n'était pas mauvais bougre, et
d'ordinaire revenait vite à la raison. Il admit donc qu'il se passait
quelque chose de surprenant, un instant il pensa au diable. Seigne
trouvait invraisemblable l’idée que l’homme qui avait tant à lutter
contre l’inconnu, l’immense, l’étonnante nature, fasse l’objet des
soins d’un ange déchu. A fortiori que cette attention s’appliquât
aux animaux et notamment à son âne chéri. On a beau être un
saint on n'en est pas moins homme!
Dans les confrontations théologiques qui opposaient moines
de haut vol, à Algésirus le Grand Abbé de l'Abbaye du plateau de
Langurus, saint Seigne refusait avec une robuste violence,
l'éternelle peur de Satan, et sa conséquence immédiate de
maintenir hommes et bêtes sous la terreur. Son saint bon sens s'y
opposait.
Dans son jeune temps il avait été le modèle époustouflant et
magnifique du moine guerrier. Avec une belle innocence et une
inspiration de tous les instants, corps et âme bandés (et autre) sous
sa robe de bure, il avait su répandre la bonne parole. Hardi,
flamboyant, prompt à détruire les moindres vestiges des cultes les

2 Ac Ac Ac veut dire en patois bourguignon : Aie Aie Aie.
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plus anciens, il pourfendait le barbare avec une saine méthode dite
de pédagogie-furiosa.
Il aimait tout du ciel et de la terre : le minéral, le végétal,
l'animal, et l'humaine nature! ah l’humaine nature! à coup sûr plus
complexe à saisir que le mouvement des étoiles. Tout était pour
son âme brave et inspirée, sujet d’admiration et de joyeux
étonnement. Certes, il rencontrait la désolation, l'horreur, la
misère, trilogie toujours absurde, et la conscience de cela avait fait
parfois vaciller en lui le fondement même de sa foi. Mais sa réelle
pitié lui inspirait la force de vaincre, l’énergie libératrice et
fraternelle qui lui permettaient d'accéder une nouvelle fois l'ordre
sacré. Il reconnaissait qu'il fallait une règle, des réprimandes, des
obligations, mais cela devait se conjuguer avec le verbe
« EMERVEILLER » et non « MAUDIRE ».
Saint Seigne soldat du Christ, mais aussi l'amant de Dame
Nature ! et pourquoi pas ? c'est d'elle qu'il tenait le pouvoir de
faire jaillir la source d'eau jolie, d'eau bienfaisante, d'eau musicale,
qui ravissait le vallon et bien d'autres terres lointaines. Saint Seigne
avait le privilège d'entendre dans le murmure des sources, un
accord mystérieux dont l'écho, à la fois puissant et infiniment
délicat, voyageait au sein du silence pour se fondre dans la
musique des sphères. Cette certitude simple, harmonieuse, se
mêlait sans qu'il puisse clairement s'en expliquer, à l'amour du
Christ, et le mettait à cent lieues des éternels crêpages de chignons
des bougons et autres fesse-mathieux de la théologie. Saint Seigne
était un artiste vingt diou ! Enfin Grison reprit son calme, et de la
tête poussa son seigneur vers l'endroit où la mousse s'était faite
palpitante et chaude. Ils remarquèrent le coup de genouille,
parfaitement dessiné sur le monticule de mousse ceint d'un petit
lac couleur de pierre de lune. L’eau avait un goût sucré comme un
lait de nouveau-né parfumé de miel. Au toucher de la mousse,
stupeur et sortilège ! il crut reconnaître un bout de sein qui éclata
de rire.
– T'es qui ?
– Je suis Seigne, ou si tu préfères, de par mes frères moines,
saint Seigne.
– Sein quoi ?
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– Saint Seigne.
– Je te distingue assez mal à cause d'un morceau de roche juste
au-dessus de mon visage, mais tu as la voix d'un dieu-fleuve et,
quand tu m'as chatouillé le téton, j'ai senti le frottement du crin de
ta barbe sur la mousse.
Saint Seigne resta stupéfait.
– Dis-moi saint Seigne tètes-tu bien ? J'ai envie de te baptiser
seintètebien.
– Oh là ! ribaude des couches souterraines ! il ne t'appartient
pas de baptiser. Quelques soient tes pouvoirs tu n'as pas acquis ce
privilège. Dans ma religion seuls les hommes baptisent.
– Ah ! je vois ! tu es un de ces barbares créti...créé-tins,
christianisés qui n'en ont que pour les hommes, mais moi, fille de
3Gaia , nymphe des temps primordiaux, j'ai tous les pouvoirs du
sacré !
– Du pouvoir, du sacré, et quoi encore fille de mère inconnue !
Silence de nymphe... Cette nymphe qui savait tout s'emmêlait
joliment les sabots! les sabots ? Que disait-il lui-même ? Cela
tournait à la farce : une source qui se prenait pour une nymphe,
une nymphe qui prétendait tout connaître de la naissance des
astres et qui considérait les chrétiens comme des barbares
analphabètes, eux la fine fleur du monde savant! Vingt diou! il
allait remettre de l'ordre dans tout cela : dingueries, folâtreries et
autres drôleries.
Saint Seigne subodorait quelque dérèglement fugitif de son
maître cerveau. Il se souvenait des philosophes grecs qui
évoquaient les illusions des sens. C'était bien là dans son
tempérament audacieux de s'être laissé aller à cet étrange dialogue.
– Tu as une vraie cervelle de piaf, tu es tombé en plein
sortilège, et tu converses avec cette voix d'en dessous ? Dit Grison
les sabots noirs.
Saint Seigne, jura comme un palefrenier et tapa sur la tête de
son âne, qui, bon prince, fit semblant de prendre cet acte peu

3 Gaia : Déesse mère représentant la terre dans la théogonie d’Hésiode.
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reluisant pour une tape amicale. La voix douce s'était tue, la douce
mousse redevenait vert-cru-profond, et soudain cessait
l'écoulement couleur de pierre de lune. Seigne n'osait plus
remettre le doigt au fond de la mousse, il aurait voulu que Grison
s'agenouillât pour en tâter. Mais le têtu s’entêta lui signifiant qu’il
ne s’aquegenouillerait en aucune façon.
Asinus Asinusam Asinusum. Il se fichait bien du monde, de
son maître, des sources qui parlent, et de la règle latine.
Points de vue de Seigne et de Grison sur cette
folle journée
La Voie lactée brillait d'un éclat fabuleux, les espaces
interstellaires se creusaient d'un noir infini d'où s'exhalait un
brouillard laiteux. Saint Seigne somnolait sur le gros dos de Grison
de gris souris, qui se demandait si après cette folle journée il aurait
son picotin, sa carotte, et la couche molle près de la cabane de son
saint bien aimé.
Saint Seigne s'éveilla et contempla le ciel. Il s'imprégna de ce
spectacle si beau et se dirigea vers le village de Bilitus. Il habitait
non loin de là, un sous-bois au milieu duquel s'ouvrait une prairie
jolie, enlacée par la Seigne, leur mère exquise. Grison et lui
aimaient tendrement ce lieu de joyeuse nature et de sérénité. Saint
Seigne y priait, s'enivrait des senteurs de l'air, écoutait les bruits de
la terre-nuit, et du ciel-lumière. Près de la prairie, qui lui servait de
résidence secondaire, s'élevait L’Abbaye des Champs dont l'Abbé
Sceptimus était le supérieur. Sceptimus avait grande réputation de
sagesse, et bien qu'il fut féal du grand Abbé de l'Abbaye de
Langurus, il agissait en toute indépendance d'esprit, et ceci à bien
des sujets… Seigne et Sceptimus étaient de grands amis. Le
moindre évènement concernant l’Abbaye faisait l'objet d'une
analyse impitoyable. Pour l’heure Seigne et Grison devisaient sur
la nature de leur singulière rencontre.
– Dis-moi Messire mon maître, avons-nous découvert une
nouvelle divinité du monde souterrain ? Quelque ânesse espiègle
et délicieuse ?
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– Grison ! ce n'était pas une ânesse, les ânesses ne parlent pas
notre langue !
– Mais si puisque je l'ai comprise.
– Cela vient du fait que tu es un âne d'espèce rare, l'âne d'un
saint homme qui a pris le temps de t’apprendre notre langage.
– Pof Pof, dit Grison, voilà un saint qui frime.
–Tu sais parfaitement que cette gueuse d'ânesse, Frédégonde,
que tu ne manques pas de fréquenter malgré ma vigilance (et pan
sur le nez) ne te parle que par onomatopées ânistiques.
– Onomatopées ânistiques ? En voilà un jargon, quel toupet !
d'accord maître, Madame ta nymphe doit être fort belle, on dit que
certaines sont couronnées d'une torque d'or, ornée d'étoiles.
– Tu sais Grison, veillons, prions, dormons, cette nuit éclatante
s'y prête.
Remarquons au passage que la formule magique de saint
Seigne finissait par un bon sommeil sans rêves, celui des héros,
celui des saints, celui des hommes de bonne volonté. Il était
organisé comme un cadran solaire notre ami Seigne. Ainsi
l'aimons-nous et le laissons dormir...
Point de vue des Nymphes sur cette folle journée
Pendant ce temps, Sequana rêvassait dans sa demeure
souterraine, rangea un peu son logis et se décida à sortir. Une
nymphe toute pareille à elle, sa jumelle, la gracieuse Sémélé, vint
dans le champ des ténèbres, la câliner. Elles avancèrent lentement,
d'un même pas, d'un même souffle si léger, que l'air n’en était
point altéré ; leurs cœurs jumeaux se parlaient en elles-mêmes.
Sémélé percevait comme un trouble dans ce langage divin de leurs
organes.
Sequana
O Sémélé ma sœur, sentez-vous le mystère ?
Tel un lierre rampant, un sentiment étrange
Etreint et caresse mon cœur.
Sémélé
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Ô Sequana ma sœur, je vous perçois tremblante
Voici pourtant l'heure de la riche ténèbre
Qui frôle le sommeil, couvrant d'un voile sombre
La brillance du jour, ses travaux et ses joies.
Auriez-vous abusé de vos célestes seins
Qu’un fil invisible qui traverse l'espace
Lie à l’énorme mamelle
Qui donna à l’ensemble d’étoiles inconnues
4Le nom charmant et clair d’Orbis-Lacteus .
Sequana
O Sémélé, par ce charmant détour
Vous avez de mon trouble su extirper l'étrange.
Nous avons ces pouvoirs sur le destin des fleuves
Par ce Pis inconnu des mortels... il est vrai !
Sémélé
Je suis sensible à l'harmonieux retour
De votre humeur joyeuse, cependant l'arythmie
De votre palpitant, prouve la persistance
D'un émoi cu-ri-eux, d'un trouble qui s'obstine
Que me cachez-vous là ? Ô sœur bien aimée !
Sequana
Ce mortel m'intrigue, en suis tout ébaubie.
Entendez-vous bien le mot « Seintetété »
Dont j’ai cru bienséant d’affubler ce barbare ?
Sémélé
Mais c'est farce et c'est fou! Vous délirez, je crois.
Un jeu homonymique s'est emparé de vous
A votre esprit troublé s’imposa sans malice
Et vous avez de votre sein tremblant

4 Orbis-Lactéus : Orbe Lactée Voie Lactée.
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Fait jeu de mot avec, permettez que j’épelle :
« S.E.I.N. ET S.A.I.N.T », ce dernier mot si neuf
Est depuis quelques siècles, introduit sur nos terres.
Sequana
Ce qui veut signifier O sœur bien-aimée!
Que fort simplement j'ai renié mon savoir
Tant la douceur du doigt sur mon téton m'émut.
Sémélé
Laissons couler le temps, l'avenir nous dira
Si votre gentil cœur est touché Sequana
Venez sous la tonnelle, sur la couche odorante
De foin fleuri d'été qui berce nos sommeils.

Sémélé et Sequana, d'un même sang mêlé, chevauchant le
même cordon ombilical, étaient sorties du large ventre de la
Grande Mère Gaia. La vigilance de Sémélé à l'égard de sa sœur
jumelle était mélange délicat de sollicitude et de douce fermeté.
Sequana décida de conter par le menu les aventures de
l’aprèsmidi. Sémélé fut partagée entre le rire et une certaine inquiétude.
Depuis l’heureux temps où Cérès leur avait donné pouvoir de
naissance des eaux, les priant d’en garder pour elles seules le
secret. Elles voyaient en ces lieux enchantés une foule de pèlerins
subjugués, venir les jours de grande fête implorer Dea Sequana de
les soulager de leurs maux.
Pourtant, depuis quelques siècles, elles assistaient surprises et
impuissantes à une impitoyable destruction des lieux sacrés ; les
fêtes en leur honneur se raréfiaient, le nom de Sequana s’effaçait
des pierres votives, et plus dangereusement, des mémoires. On
pouvait être brûlé vif si l’on se livrait aux ancestrales pratiques.
Bonnes filles elles acceptaient leur disparition en faveur d’autres
dieux sachant bien que leur lien intime et immémorial avec la
nature terrestre et la nature céleste n’en serait pas menacé. Sans
rancune pour la trahison des hommes, les sachant quelque peu
tourneboulés, elles continuaient leur œuvre généreuse et gaie.
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