Histoires de départ, rêves de retour
124 pages
Français

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Description

Ce recueil est le cri d'une âme déchirée, par deux fois déracinée, de la Palestine terre de ses ancêtres d'abord et de la Syrie patrie de substitution. Sur un ton de poésie à la fois vif, cruel et délicieusement sensuel, cinq nouvelles racontent les tourments qui secouent le monde arabe d'aujourd'hui : les jeunes victimes de la guerre, la hantise de l'arrestation tapie dans l'ombre et les pressions sociales, les sous-sols des prisons politiques ... mais aussi la passion et l'amour, la puissance de l'espoir...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2009
Nombre de lectures 50
EAN13 9782296931442
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0073€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Histoires de départ,
rêves de retour
Collection « Libre Parole »
dirigée par Ephrem-Isa Yousif
SADEK ABOU HAMED



Histoires de départ,
rêves de retour



Traduit de l’arabe par Sarah Rolfo




L’H ARMATTAN
© L’H ARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-10702-1
EAN : 9782296107021

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Histoires de départ, rêves de retour
A Othman,
Un enfant entré en prison avant d’être en âge d’aller à l’école…
A lui qui veille sur sa petite sœur et détruit les barreaux de ses deux rêves :
Le retour et le départ

Un jour…
Lorsque je ressuscitai au pied d’un olivier, je soulevai les paupières pour parcourir le monde qui m’entourait, je ressentis une terrible ignorance et une peur profonde. Je me mis à tourner autour de l’arbre, puis d’un autre ; je sentais une joie débordante danser dans ma poitrine et sur mon visage. Au loin, j’aperçus un vaste fleuve miroiter tel une mer et je m’élançai vers lui. Je courus, mû par une vitesse incroyable. Lorsque je parvins à la berge, je sautai et je fus surpris par l’altitude que je prenais. Je m’élevai, m’élevai, je sentais deux ailes se déployer, deux ailes blanches, les miennes ! Je compris alors que j’avais atteint le paradis.
Un temps indéterminé passa. Je virevoltais au-dessus du gigantesque tableau à la recherche d’amis dans cette magnifique étendue. Je ne dis pas que je m’ennuyais mais j’ai pensé que le bonheur qui ne me quittait pas serait sans doute plus beau si je le partageais avec d’autres. Dans mon cœur, une voix lointaine me rappelait une ancienne soif d’amitié.
Ce n’est pas moi qui les trouvai mais eux, qui m’aperçurent tournoyant dans le ciel à leur recherche. Ils me suivirent formant une nuée derrière moi et chantèrent de leur douce voix. Et quelle allégresse enveloppa mon corps comme du duvet ! Je rebroussai chemin et me joignis à eux. Nous volâmes un temps ensemble, chantant pour tout ce qui est rond et tout en courbes, grand ou petit, même le ver nous ne l’oubliâmes pas. Nous étions tous des enfants. Il paraît qu’avant le jugement dernier, le paradis n’accepte qu’eux. Et nous, à qui le monde n’avait pas accordé d’interminables années, nous étions honorés d’une vie plus longue dans l’au-delà. Lorsque nous nous sommes posés dans une prairie de fleurs, nous avons déployé nos ailes pour leur faire respirer la lumière du soleil. Nous étions devenus amis avant d’avoir prononcé un seul mot.
Un jour, quelques-uns d’entre nous se rassemblèrent et une discussion, que nous n’avions commencée que pour le plaisir, raviva en nous les souvenirs. Comme le paradis n’accepte pas les secrets, les discussions de l’assemblée se propagèrent, et bientôt tout le monde s’était joint à nous. Nous ne nous rap pelons pas qui a prononcé le mot « souvenirs ». Tout a changé alors, c’était comme si nous vivions un accouchement, enfantant les souffles du passé les uns après les autres. Les histoires s’élevèrent de leurs tombes, la séance se prolongea, longtemps, longtemps, si longtemps que nous ne savions pas quand elle prendrait fin...

La mort aux portes
Voilà que je me souviens chers amis. Les événements du passé me parviennent tels des oiseaux revenant de leur migration. Je les ai aimés sans savoir s’ils représentaient toute ma vie sur terre, une partie seulement, ou plus.
Je vais vous conter mon histoire que je n’ai, jusqu’à aujourd’hui, confiée à personne, peut-être parce qu’elle n’a pas existé ou parce qu’elle a eu lieu lorsque je n’étais pas encore de ce monde.
Cela s’est passé sur une terre dont je ne me rappelle pas le nom, et qui ressemblait à laden sans l’être. Mon père me réveilla tôt, j’étais triste chaque fois que mon père me réveillait avant que je ne sois rassasié de sommeil. Je lui demandai ce qui se passait et il me répliqua que ce n’était pas le moment de parler. « Lève-toi, me dit-il, la mort est aux portes ». Il ne me dit pas quelles portes et ne m’expliqua pas pourquoi l’enfant de sept ans que j’étais devait fuir la mort. Il se mit à rassembler nos bagages éparpillés dans la maison tandis que ma mère m’enfilait vêtement sur vêtement à tel point que je faillis étouffer. « Maman, pourquoi tout ça ? » protestai-je. Elle me regarda, et je compris qu’elle avait passé la nuit en pleurs. À cette idée, j’éclatai en sanglots. Je n’avais plus envie de poser de questions…
Mon père enfourcha son âne, ma mère et moi un autre. Des paroles de mon père je compris que mes frères nous avaient précédés avec mes oncles. « Ton cœur aurait-il la force de voir tes enfants massacrés devant tes yeux comme cela s’est passé pour nos voisins ? N’aie-pas peur Badiaa, si les sages n’avaient pas juré sur leur honneur que nous reviendrions bientôt, expliqua-t-il à ma mère, je n’aurais pas quitté cette maison. »
Avant que nous ayons atteint la limite de notre petit village, le ciel explosa sous le fracas des balles. L’aurore se raidit de frayeur. Au son de ce bruit, mon père, ma mère et les deux ânes devinrent fous, et nous nous lançâmes dans une course contre un temps insaisissable. Quant à moi, je me mis à me lamenter à grands cris. Plus le sifflement des balles s’élevait, plus je hurlais, plus je pleurais. Mais je ne pus leur tenir tête plus longtemps, je me tus. Les balles continuèrent à déchirer l’aube.
Lorsque nous atteignîmes une petite colline, mon père regarda au loin et vit la traîne humaine de ceux qui étaient partis avant nous. « Nous sommes sauvés ! » dit-il, et il mourut. Une balle s’était logée dans sa tête. Je ne sus pas si elle lui était destinée ou pas. Je restai bouche bée de stupeur et d’ignorance. A cet instant, je crus que ma mère allait s’évanouir mais la mort de mon père l’avait rendue plus forte. Elle bondit vers lui telle une cavalière et lorsqu’elle se rendit compte que la balle s’était logée là où aucun retour en arrière n’était possible, elle nous fit regagner les abords de notre village. Elle me fit entrer dans la demeure de notre voisin sans demander la permission à ses propriétaires. Ensuite, elle souleva le couvercle du vieux puits. Elle me fit assoir sur un morceau de bois posé en travers de la margelle. « Mon fils, mon trésor, ne bouge pas d’ici. Attends mon retour, mon cœur. Ne bouge que lorsque je reviendrai ou que quelqu’un t’appellera par ton nom… Sois tranquille, je ne tarderai pas. Reste seulement à ta place », me dit-elle en m’embrassant de ses larmes, et elle referma le vieux puits...
Je n’avais jamais obéi à ma mère comme il le fallait. Chaque fois qu’elle me réprimandait ou me battait sévèrement, je me montrais soumis mais aussitôt, je lui désobéissais songeant instantanément à la manière dont j’enfreindrais ses recommandations. C’est pourquoi j’ai tout de suite pensé quitter le puits, surtout que le couvercle faisait pression sur ma tête et que les aspérités de la poutre en bois me dérangeaient. Pourtant, je n’ai pas transgressé la recommandation de ma mère car le temps n’était ni à la jovialité, ni à la controverse. Je demeurai à l’étroit à ma place dans l’attente du sauveur qui m’apporterait mon nom et m’emmènerait avec lui…
Je ne me souviens plus combien de temps j’ai attendu mais je me rappelle la faim qui me tenaillait l’estomac et la soif qui m’asséchait la langue. En réfléchissant, j’étais arrivé à la conclusion que celui qui avait abattu mon père ne mettrait pas longtemps à tuer ma mère aussi. Donc, le sauveur ne viendrait que dans une autre vie, là où je pensais que mes parents étaient partis.
Avec tant de peine que je faillis changer d’avis, je soulevai le couvercle en bois du puits et je me faufilai, tel un renard, dans la maison de notre voisin à la recherche de nourriture. Avant même d’avoir pu goûter au festin, j’entendis à nouveau le crépitement des balles. La peur m’envahit et se distilla en moi. Je me dis qu’il fallait que je pense à un moyen de me sauver mais mon esprit était incapable de réfléchir. Le fracas des balles reprit, et je me dirigeai vers la porte. Peut-être que je pourrais comprendre ce qui se passait. Avant d’y parvenir, j’entendis le bruit de pas s’approchant et je me dis que c’était la fin. Croyez-moi, je n’avais pas peur de la mort mais ne pouvant m’imaginer à quoi elle ressemblait, j’avais peur de la manière dont elle surviendrait. La gifle d’un adulte me semblait bien plus terrible…
Je m’empressai de me cacher derrière des cageots de tomates. Je ne sais pas pourquoi je ne les avais pas trouvées avant, elles auraient apaisé ma faim.
La porte s’ouvrit. Les pas pénétrèrent dans la maison. Puis, j’entendis la voix de ma mère qui m’appelait. Je voulus bondir de joie mais la voix d’un étranger qui s’était jointe à la sienne étouffa ma jubilation. Je me glissai de derrière les caisses vers la porte pour voir ce qui se passait. Je vis un vieil homme portant un fusil plus grand que lui. Ma mère souleva le couvercle du puits, elle pleurait et gémissait de ne pas m’y trouver. Je compris que l’étranger n’était pas dangereux et j’appelai ma mère. Je voulus m’élancer avec ma voix vers elle, mais à ce moment, la porte s’ouvrit sur des hommes armés. Le vieil homme se tourna et tira dans leur direction. Ils ripostèrent, et moi, je filai immédiatement ici.
Après toute la joie ressentie depuis mon ascension au paradis, j’avais tout oublié. Si vous ne m’aviez pas rappelé la vie terrestre, je ne me serais souvenu de rien. Cependant, il y a une chose que je n’ai pas oubliée, qui ne me quitte pas comme maintenant les plumes de mes ailes, et que jamais je n’oublierai, ce sont les gémissements de ma mère qui me cherchait. Je regrette de ne pas l’avoir écoutée et de ne pas m’être élancé à sa rencontre lorsqu’elle m’a appelé. J’ignore toujours si elle m’a entendu lorsque j’ai crié son nom. M’a-t-elle vu ou les balles l’ont-elles atteinte avant moi ? Ou m’ont-elles touché avant elle ?

Mon père s’exprime avec un orgueil démesuré
Cela fait longtemps que je vis parmi vous. Ensemble, nous partageons un bonheur incommensurable et tous, nous vivons à chaque instant la félicité complète. Pas une fois les souvenirs n’ont troublé mon âme. Mais aujourd’hui… ma tête est pleine d’images et de mots… et je n’arrive pas à décider si ce sont des évènements qui me sont arrivés… ou des illusions que j’avais imaginées avant mon ascension au paradis. Lorsque j’ai entendu l’histoire de mon ami, certaines images ont surgi dans mon esprit et d’autres se sont effacées jusqu’à ce que ne demeure que ce que je crois être ma vie…
Avez-vous vu ce fleuve qui enlace la montagne verdoyante, ce fleuve… c’est l’image même de celui qui se trouvait dans mon village natal, le village où mon père décréta un jour funeste, le visage brillant de joie : « Nous allons partir pour une lointaine contrée ». J’étais trop petit pour discuter et j’espérais que les grands s’opposeraient à sa décision. « Nous partons », répéta ma mère en souriant. « Pourquoi pas, essayons », renchérit mon frère aîné. Je refoulai mon refus en me disant que les adultes en savaient certainement plus que moi et que sans doute, le départ était une bonne chose. Et puis, comment décevoir mon père et sa joie, ma mère et son sourire, mon frère et son indifférence…
Quelques jours plus tard, je me trouvais avec ma famille, nous embarquions sur un bateau aussi grand que notre village, mais sans le fleuve, en direction de notre nouveau monde. « Ne sois pas pressé, me répondait mon père avec orgueil chaque fois que je le questionnais sur notre destination, très bientôt, tu verras ta nouvelle maison. »
Je voulais vivre comme je l’entendais, jouer et m’amuser avec les autres enfants, mais beaucoup de choses que je ne comprenais pas avaient changé. Ma famille s’était mise à se préoccuper beaucoup de son élégance, et ma mère de m’interdire de jouer librement craignant pour mes nouveaux vêtements. Tous les matins, elle peignait notre famille dans ses habits immaculés que la vie sur le bateau salissait si facilement. Les femmes des autres familles n’étaient pas moins obsédées que ma mère. Et nous, les enfants, nous nous retrouvâmes à vivre une nouvelle vie à l’image de nos vêtements, comme si nous allions rendre visite à un prince. Cependant, ce n’était pas ça du tout. Lorsque le bateau jeta l’ancre et que tous les passagers descendirent sur le port, tous déplorèrent le manque de propreté du nouveau monde, décrivant la médiocrité de ses habitants si éloignés de la civilisation, exactement de la même façon que l’épouse du riche de notre village décrivait les villageois lorsqu’un hasard malheureux les lui faisait rencontrer.
Je laissai de côté mes questionnements et je décidai de vivre heureux dans notre nouvelle maison. Notre demeure était belle et spacieuse. Je me fis beaucoup d’amis, je me divertis et je jouai avec eux comme si j’étais au paradis. Les jours s’écoulèrent et j’oubliai que j’étais de passage, j’avais l’impression d’habiter ma terre car ta patrie est celle où se trouvent tes proches et tes amis. Cependant, le bonheur de ce monde est éphémère. Un matin trouble, j’entendis mon frère crier à mon père : « Je ne veux pas rester, je veux rentrer ! » « Tu resteras ici, hurla mon père, nous ne sommes pas venus ici pour repartir. » « Qu’est-ce que j’ai à faire ici ? » reprit mon frère de plus belle, « je ne veux pas de ce paradis. » « C’est ton devoir d’être ici, tu n’es pas là pour le plaisir. » Un sourire moqueur aux lèvres, mon frère quitta la maison. Je n’attachai aucune importance à leur différend mais le devoir dont avait parlé mon père me fit peur. « Si mon frère s’en va, pensai-je, c’est moi qui devrai m’en charger. »
« Nous partirons en voyage dans le Sud », proposa mon père pour amadouer mon frère, « nous découvrirons le pays, et après tu décideras si tu veux rester ou repartir. » Et ainsi fut fait. Ma mère empaqueta nos bagages, c’était son loisir préféré, et nous marchâmes vers la gare. C’était la première fois pour moi car mes déplacements se limitaient à la ferme où se trouvait notre maison, et l’école. Il n’y avait pas de troisième endroit. J’étais donc heureux de voir le pays, il était très beau. Ses habitants étaient bien plus nombreux que je l’imaginais, car je ne les voyais que par hasard. Je demandai à mon père pourquoi je ne les croisais pas dans la ferme ou à l’école. Il me répondit que ces gens-là ne comprenaient rien à la ferme, ni à l’école et il continua à contempler la route. C’était la deuxième fois que je voyais mon père s’exprimer avec un orgueil démesuré que je ne lui connaissais pas. Dans le train, la joie se dessinait sur nos visages. Mon père multipliait les plaisanteries avec mon frère pour que ce dernier ne s’ennuie pas, et il y réussit.
Moins d’une heure après notre départ, le bruit d’un coup de feu nous horrifia, ensuite… d’innombrables coups se succédèrent, fusant de tous côtés. Mon père essayait de calmer ma mère qui s’était mise à hurler de peur tandis que mon frère sautait sur place en criant comme un fou : « Je t’avais dit que je voulais rentrer, je veux repartir… » Quant à moi, je fondis en larmes, les bonds de mon frère avaient fait tomber une malle sur ma jambe.
Le chaos ne dura pas plus d’une minute. Les balles se turent. Nous demeurâmes silencieux un instant avec elles. Avant que mon frère ne prononce un mot, mon père le devança avec ce même orgueil : « Ne te l’avais-je pas dit… Nous avons les choses en main. » Mon frère lui répondit par un sourire moqueur, ma mère parut confiante. « L’important est que je n’aie plus mal au pied », me dis-je. Mais avant que mon père ne termine la blague qu’il racontait à mon frère, nous entendîmes le fracas d’une terrible explosion, et je vis nos corps s’envoler. Je ne sais pas ce qui leur est arrivé ensuite, car j’ai continué à voler et j’ai atterri ici…

Je rentrerai en rampant
Ma famille était comme ton frère, elle parlait tout le temps de retour. « Même si c’est la dernière heure de mon existence, disait mon père, je rentrerai en rampant s’il le faut… »
Est-il retourné… ?
Je ne sais pas, je suis montée ici avant lui,. et avant son retour. Toutefois, j’ai entendu ma mère dire que nous avions voulu rentrer mais, qu’au lieu de cela, c’étaient eux qui étaient venus, eux qui avaient lancé une bombe sur la maison de notre voisin nous attristant de la mort du père. Puis, ils ont jeté un missile sur notre maison, et je me suis élevée en abandonnant le village en deuil.

Entre les larmes de ma mère
et les malédictions de mon père
Je vais vous raconter ce dont je me rappelle de mon histoire. Mais, s’il arrivait que vous ne compreniez rien, ne me posez pas de questions. Car, si je ne me souviens pas de toute ma courte vie, je me rappelle parfaitement qu’elle échappait à mon entendement, comme toujours aujourd’hui… A ma naissance, mes parents voulurent me donner un nom, comme cela arrive toujours et naturellement. C’est à ce moment là que le problème commença car le nom que voulait mon père ne convainquit pas les puissants de notre petite ville. Ils lui dirent de leur en proposer plusieurs parmi lesquels ils choisiraient. Cette solution ne plut guère à mon père qui leur répliqua qu’il donnerait un nom au bébé et qu’eux, ils approuveraient. « Nous t’empoisonnerons la vie ainsi que celle de ta famille car nous n’acceptons que ce que nous voulons bien », lui dirent-ils. Lorsqu’ils intervinrent, les gens de raison conseillèrent à mon père de chasser en lui le diable que son obstination réjouissait. Il leur demanda quelle était la solution. « De deux choses l’une, soit tu enregistres officiellement un nom dans leur langue, puis tu appelles ton fils à ta guise comme cela se passe dans notre village où tout le monde porte deux noms, soit tu leur paies de quoi rendre notre langue belle à leurs yeux ! » « Je payerai », a décidé mon père. Et il paya, et eux, ils acceptèrent. Ainsi, mon nom, comme je l’ai appris, vaut deux béliers. Pourquoi les puissants régissaient l’octroi des noms, toute une vie ne me suffira pas à le comprendre…
En grandissant, j’appris la langue de mes parents, comme cela arrive toujours et naturellement, sans savoir qu’il existait une autre langue au monde. Et lorsque j’atteignes l’âge d’aller à l’école… « Laisse-le travailler la terre », proposa mon oncle. « Non, instruis-le », voulut ma mère. « A l’école… », décida donc mon père. J’y allai. Lorsque je pénétrai dans la classe, le maître attendait les nouveaux élèves. Je le regardai et je l’aimai, mais lorsqu’il se mit à parler, je crus que mes oreilles étaient atteintes d’une maladie. Pourquoi employait-il ce qui ressemblait à des mots mais que je ne comprenais pas ? J’eus honte, il me parlait en souriant tandis que moi, je me tenais devant lui comme un imbécile, muet comme une carpe. Lorsqu’il me fit signe de m’asseoir, je questionnai le fils des voisins qui, comme tous les enfants du village, avait échoué à l’école. « C’est leur langue, me répondit-il, et nous devons l’apprendre. » Je sus alors que je ne serais jamais médecin ou ingénieur comme le souhaitait ma mère, mais que je serais toujours un recalé, à jamais…
Cependant, mon petit cerveau était plus fort que je ne le croyais, et j’appris leur langue. Je réussis la première année. « Ne néglige pas ton fils, dirent les gens du village, il deviendra un homme puissant et important. » « Après les moissons, je lui achèterai un bureau ! » leur répondit mon père.
La chance tourna, le ciel décida de nous priver de ses bienfaits. Ni la moisson, ni le bureau n’arrivèrent… Ainsi passèrent les jours, et mes deux cousins s’en furent combattre dans le Nord. L’un d’eux rentra avec l’oreille tranchée. « Même les oreilles, les mains et les pieds coupés, ton frère reviendra ! » espérait la famille. « Il reviendra », affirma mon cousin. Mais le frère ne revint pas.
Alors qu’ils vivaient la première année de la sécheresse, mon oncle dit : « Mon frère, la terre ne suffit plus à ses habitants… » « C’est ce qu’ils veulent, la patience est la clé du salut, sois patient ! » conclut mon père.
La deuxième année, mon oncle répéta : « Mon frère… pauvreté, peur et humiliation. La terre ne suffit plus à ses habitants ! » « Rien ne dure, répliqua mon père, la patience est la clé du salut… »
La troisième année, avant la fin, mon oncle déclara : « Mon frère, la patience est la clé du salut… mais la clé est brisée ! » « La terre n’appartient plus à ses habitants, conclut mon père, pensons au départ ! »
Lorsque mon père demanda à notre voisin le calligraphie de peindre « habitation à vendre » sur les murs de notre maison, celui-ci l’informa que seulement trois maisons du village ne portaient pas cette inscription : la maison du maire, celle du commissaire, et la maison du président de la coopérative des paysans. « Nous avons tardé, mon frère… », décréta mon père.
Comme tous les habitants du village voulaient vendre en même temps, ils ne trouvèrent aucun acheteur. Notre voisin le valet nous raconta que le maire, le commissaire, et le président de la coopérative étaient assis dans la maison de ce dernier. « Pourquoi n’achètes-tu pas les maisons au prix de la poussière ? » demanda le commissaire au maire. « Pour devenir maire de la poussière ? ! » répliqua ce dernier, et tous les trois rirent aux larmes.
Ainsi, mon père ne trouva d’autre solution que de se rendre avec mon oncle à la ville pour vendre leur bétail et l’or de leurs femmes. Ensuite, ils remirent la moitié du pécule au passeur qui nous emporterait vers le paradis. Ce dernier vint nous dire de nous préparer car le départ était imminent. Mais ce moment n’arriva jamais. Après maintes discussions et questions, nous apprîmes que le passeur s’était enfui avec l’argent. Certains affirmèrent que la police crainte par le commissaire lui-même, s’était emparée de lui et du magot par la même occasion. « Et maintenant ? » interrogea mon père. « La patience est la clé du salut, répondit mon oncle, sois patient. » Ensuite, ils décidèrent que nous partirions pour un lieu proche de la mer et que là, nous trouverions celui qui nous emmènerait au paradis.
Nous partîmes et nous trouvâmes un nouveau passeur. A minuit, nous nous faufilions tels des voleurs dans les ténèbres. Ma mère faillit tuer ma petite sœur en lui plaquant la main sur la bouche pour étouffer ses cris. Nous montâmes sur le bateau et nous fûmes stupéfaits de voir autant de personnes que de grains de sable sur la plage dans la même situation. On nous entassa dans le petit bateau, et les légions d’autres passagers durent attendre la prochaine embarcation. La barque bougea péniblement, tous feux éteints. Ma mère se plaignit d’un tel voyage. « Patience femme, lui rétorqua mon père, patience ! » J’étais le seul à sourire. La cohue me procurait un peu de chaleur après des jours de froid et l’exiguïté de l’endroit me donnait l’occasion d’étreindre ma cousine que j’aimais. Mais qui elle, ne m’aimait pas.
Des heures plus tard, notre embarcation accosta sur la terre ferme, une terre tellement sèche que rien n’indiquait la présence de vie. Et lorsque les passagers interrogèrent le prétendu capitaine, qui n’avait pas vingt ans, celui-ci leur répondit que nous étions arrivés. « Dès que l’aube poindra, vous et vos enfants irez vous rendre à la police. » Tous jubilèrent à cette idée. Mais pourquoi donc alors que nous venions de fuir la police ?

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