Humour et crises sociales
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Description

Dans les contextes de crise, l'humour peut-il avoir un rôle subversif ? Peut-il bousculer les opinions et les valeurs dominantes ? Mais, tout d'abord, comment décrire l'humour ? A-t-il des formes propres à une culture ? Cet ouvrage aborde, dans des perspectives différentes (analyse du discours, pragmatique, sémiologie, argumentation et rhétorique littéraire), l'étude de l'humour, en confrontant la théorie à l'analyse de textes littéraires et journalistiques en France et en Espagne.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2011
Nombre de lectures 29
EAN13 9782296472488
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0115€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Humour et crises sociales
Sous la direction de
María Dolores Vivero García


Humour et crises sociales
Regards croisés Franœ-Espagne
Illustration de couverture : La gran derecha , peinture de Santiago Racaj Romero. Nous remercions l’auteur de nous avoir autorisé à reproduire ici ce tableau.


© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56557-9
EAN : 9782296565579

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Avant-propos
Par María Dolores Vivero García

Dans les contextes de crise comme celui que connaissent actuellement nos sociétés, l’humour peut-il avoir un rôle subversif ? Peut-il bousculer les opinions et les valeurs dominantes ? Mais, tout d’abord, comment décrire l’humour ? Comment catégoriser les différents procédés ? L’humour a-t-il des formes propres à une culture ? La comparaison des modes d’apparition de l’humour dans les contextes socio-culturels français et espagnol est un moyen non seulement de caractériser ce qui les distingue et ce qui les rapproche, mais encore de mieux comprendre et de mieux décrire les fonctionnements de la parole humoristique.
Entre 2000 et 2003, un groupe de recherche franco-espagnol essayait ainsi de répondre à quelques unes des précédentes questions, notamment à celles qui touchent au problème des catégories, en adoptant une approche comparative. Ses résultats ont donné lieu à un ensemble d’articles réunis en 2006 dans le dossier « Humour et médias » de la revue Questions de communication 10, dont celui d’Anne-Marie Houdebine-Gravaud et Mae Pozas sur les dessins de presse espagnols et français traitant du 11-Septembre, celui de Manuel Fernandez et María Dolores Vivero García sur les chroniques journalistiques ou celui de Patrick Charaudeau, sur les catégories de l’humour. Celui-ci {1} propose de distinguer les catégories énonciatives (l’ironie, le sarcasme et la parodie) et les catégories descriptives (l’insolite, l’absurde et le paradoxe), qui combinées entre elles et associées à des thèmes et à des effets de connivence variables (critique, ludique ou cynique), permettent de décrire et de contraster les diverses formes d’humour.
S’appuyant sur ces premiers résultats, l’actuel projet de recherche « Humor e interrogación de la doxa en tiempos de conflicto o de crisis. Estudio comparativo (francés-español) del humor en la prensa y en la literatura contemporánea » (FFI2009-08499) prolonge et approfondit ce travail en lui donnant un nouveau tournant, plus relié aux crises sociales, des institutions et des idéologies que nous vivons et à la confrontation des valeurs, que l’humour peut contribuer à renforcer ou à renverser. C’est dans le cadre de ce projet que s’inscrit le présent ouvrage collectif {2} .
La première partie propose une réflexion théorique sur la conceptualisation de la parole humoristique et sur les catégories dont il est nécessaire de se doter pour décrire ses manifestations discursives et leur rapport à la doxa. Le premier chapitre, « Des catégories pour l’humour. Précisions, rectifications, compléments », rédigé par Patrick Charaudeau, commence par un rappel des positions de l’auteur sur le langage et sur l’humour, puis reprend les catégories proposées en 2006 pour en montrer la validité tout en les révisant et en y apportant des précisions ; il présente, pour finir, une définition de la doxa et une réflexion sur les relations entre humour et doxa. Dans le deuxième chapitre, « L’ironie, le sarcasme, l’insolite… peuvent-ils bousculer les valeurs dominantes ? », María Dolores Vivero García, poursuit cette réflexion sur les catégories et sur leurs différentes aptitudes à remettre en cause la doxa , en s’appuyant sur des analyses de textes littéraires et journalistiques. Dans le chapitre 3, « Ironie, paradoxe et humour », Marion Carel essaye de montrer ce qui distingue, d’un point de vue énonciatif mais surtout d’un point de vue argumentatif, la lecture ironique et la lecture paradoxale d’un même enchaînement. Elle étend ensuite ces remarques et propose une redéfinition de l’ironie et du paradoxe.
La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à des analyses de données journalistiques. Elles articulent la théorie aux études de corpus et permettent d’apporter des éclairages sur les catégories descriptives ainsi que sur les fonctionnements discursifs concrets de l’humour en France et en Espagne.
Les deux premiers chapitres portent sur les dessins dans la presse espagnole et française. Ils proposent deux études qui s’interrogent sur l’aptitude des caricatures à utiliser ou déconstruire des stéréotypes relatifs aux femmes. Dans le chapitre 4, Anne-Marie Houdebine analyse les représentations concernant le « monde des femmes » dans le dessin de presse (dans le Monde, Libération et Sud-Ouest ) ; elle met en évidence les stéréotypes sous-jacents à la représentation du monde des femmes, et la façon dont les caricaturistes les dénoncent plus ou moins ironiquement ou sarcastiquement. Elle contribue, en même temps, à la réflexion sur les formes d’humour décelables et leurs effets, non sans souligner la difficulté de trancher parfois entre les catégories proposées.
Parallèlement, dans le chapitre 5, Mae Pozas s’intéresse au « chiste gráfico » dans les journaux espagnols ABC , El Mundo et El País pour étudier les représentations sociales et les imaginaires sur des femmes comme Margaret Thatcher, Angela Merkel ou l’Espagnole Esperanza Aguirre, ainsi que sur des sujets controversés comme la religion, la laïcité, le port du foulard islamique et l’éducation. L’étude permet de dégager certaines différences entre le dessin de presse français et l’espagnol.
La culture du jeu de mots semble être une particularité française. En effet, si les jeux de mots ne sont pas exclus de la presse espagnole, ils sont surtout caractéristiques de la presse française et, notamment, des titres de Libération , qui font, dans cette deuxième partie du livre, l’objet de deux études présentées successivement dans les chapitres 6 et 7.
Le chapitre 6, rédigé par Catherine Kerbrat-Orecchioni, « De la connivence ludique à la connivence critique : jeux de mots et ironie dans les titres de Libération », propose une analyse sémantique et rhétorique de la façon dont ces titres exploitent de manière exhaustive toutes les possibilités de jeux sur la langue. L’auteur distingue l’humour, fondé sur les jeux de mots et lié à une connivence ludique, et l’ironie, envisagée comme une catégorie relativement large qui serait associée à une connivence critique. Elle s’interroge également sur le pouvoir de l’humour de mettre en cause la doxa. Dans le chapitre 7, Sara Huertas Martín met à l’épreuve les types de procédés discursifs proposés par Charaudeau. Elle montre, en particulier, comment les jeux de mots, en tant que procédés langagiers, peuvent relever de catégories discursives comme la parodie, l’ironie, le sarcasme, l’insolite ou le paradoxe.
La troisième partie du livre est consacrée à l’humour dans la littérature française et espagnole. Le chapitre 8, « Visée ludique, visée ironique dans le roman contemporain espagnol et français », rédigé par Montserrat Cots Vicente, propose une réflexion sur le rôle de l’ironie chez Eduardo Mendoza, Juan José Millás, Amélie Nothomb et Michel Houellebecq. Ses analyses de la polyphonie énonciative dans des textes de ces auteurs mettent en évidence la dimension sociale fondamentalement critique de cet humour qui cherche avant tout à faire réfléchir.
Dans le chapitre 9, M a Luisa Burguera Nadal étudie, dans une perspective littéraire, l’humour chez Antonio Mingote et son évolution à travers les différentes étapes d’un parcours marqué par le contexte artistique et culturel espagnol ; en se centrant sur ses écrits dans la presse satirique et sur sa production littéraire à partir de 1980, elle met en évidence le recours, chez cet auteur, aux jeux de la parodie et de l’intensification des incohérences ou des absurdités du monde, qui rattachent l’humour de Mingote à la tradition de Cervantès.
Le chapitre 10, rédigé par Anne-Marie Houdebine-Gravaud et par María Dolores Vivero García, « Quatre romancières face à la doxa. Étude de l’humour chez Paloma Díaz-Mas, Rosa Montero, Anne Garréta et Fred Vargas » analyse, dans une perspective contrastive, l’humour de deux écrivaines espagnoles (Rosa Montero et Paloma Díaz-Mas) et de deux françaises (Anne Garréta et Fred Vargas) qui, toutes les quatre, de manière parfois différente, font basculer les stéréotypes ; l’analyse contrastive des procédés qu’elles utilisent met en évidence des convergences et des divergences qui permettent d’avancer certaines hypothèses plus générales sur l’humour en France et en Espagne.
L’un des intérêts majeurs de cet ouvrage vient sans nul doute de la diversité des champs et des supports qu’il interroge. Il aborde, dans des perspectives différentes mais complémentaires (analyse du discours, pragmatique, sémiologie, argumentation et rhétorique littéraire), la question des catégories descriptives susceptibles de fonder l’étude contrastive de l’humour, en confrontant la théorie à l’analyse de corpus littéraires et journalistiques.
Première partie. Réflexions théoriques
Chapitre 1. Des catégories pour l’humour. Précisions, rectifications, compléments
Par Patrick C HARAUDEAU

Comme dans toute recherche, il y a un temps pour l’exploration d’une question en observant des corpus, un temps pour l’élaboration de catégories susceptibles d’avoir un pouvoir explicatif, un temps pour les éprouver en les appliquant à divers types de textes, et un temps pour revenir sur ces catégories afin d’en vérifier la validité.
Aussi, après avoir proposé, à l’issue d’un premier travail de recherche collectif franco-espagnol, des définitions de certaines catégories de l’humour, il m’est apparu utile de reprendre ces catégories pour, soit en montrer la validité, soit apporter des précisions quant à leur définition, soit même en rectifier certains aspects.
Je vais donc reprendre ici certaines parties de mon positionnement sur l’humour que j’ai présenté dans Charaudeau (2006), article téléchargeable sur le site < patrick-charaudeau.com >, pour en préciser, voire corriger, certains aspects. Je m’attacherai à justifier de nouveau les raisons pour lesquelles je propose de considérer l’humour comme une catégorie générique puis je reprendrai rapidement les différentes composantes de l’acte humoristique pour y apporter quelques précisions, et enfin je me centrerai plus particulièrement sur l’ ironie et le sarcasme , catégories emblématiques de l’humour, en m’interrogeant parallèlement sur la notion de doxa et les effets discursifs que peuvent produire l’usage de ces catégories.


1. Mon positionnement vis-à-vis des questions du langage


Dans mon approche des questions concernant ce phénomène psychologique et social qu’est le langage, je privilégie l’aspect communicationnel. C’est-à-dire que je pars de l’hypothèse psychosociale que tout individu parle pour communiquer avec un autre dont il ne sait pas tout de sa nature psychologique et sociale, et que tout individu récepteur d’un acte de langage, quel qu’il soit, comprend et interprète en cherchant à savoir ce que veut dire cet être parlant dont il ignore la totalité de la nature psychologique et sociale. Cette hypothèse met en lumière l’existence d’une double identité des êtres parlant : d’une part, un être qui pense, a des intentions et un projet de parole en fonction de ce qu’est sa psychologie et sa position sociale ; d’autre part, un être qui parle, qui se manifeste, qui configure son projet de parole et le met en scène pour qu’un autre le perçoive.
Ce qui fait que je pose comme préalable, indépendamment du phénomène de polyphonie, que toute communication humaine se fait entre des êtres qui ont une double identité, sociale et discursive. D’un côté, un être pensant, lieu mystérieux où se joue et se construit l’intention communicative mélange de rationalisation consciente et de pulsions inconscientes en fonction d’une identité à la fois psychologique et sociale. D’un autre côté, un être de langage – ou être de parole – lieu de construction d’une identité qui est reflétée par l’acte de langage lui-même et dont on ne sait a priori si cette identité discursive révèle, renforce ou occulte le projet de parole du sujet parlant. C’est selon cette double identité que procède le discours du sujet locuteur, c’est selon cette double identité que procède l’interprétation du sujet récepteur. Pour simplifier, on peut dire que tout sujet parlant est à la fois un être pensant et un être disant.
Je ne veux pas dire pour autant qu’il existerait un être pensant indépendamment du langage, ni un être de langage indépendamment de la nature psychologique et sociale de l’individu. Les deux se construisent simultanément et s’alimentent réciproquement, le sens de tout acte de langage résultant du rapport dialectique qui s’établit entre ces deux êtres. L’être de langage est le lieu de la mise en scène des signes avec lesquels communique le sujet parlant dont le résultat produit un ensemble de sens possibles dépendant à la fois des intentions (conscientes et inconscientes) du sujet locuteur et des possibilités interprétatives du sujet récepteur. Les sens possibles des discours mis en scène sont ainsi le résultat d’une co-construction entre locuteur et récepteur. Faisons varier les récepteurs et, à chaque fois, un sens nouveau est susceptible d’émerger enrichissant l’ensemble des sens possibles, le rôle de l’analyste consistant à faire émerger cet ensemble de possibles.
J’aborde donc les questions de langage à partir de cette postulation, et considère que la polyphonie et l’aspect pragmatique du langage ne sont pas un principe de départ mais une conséquence de cet état des choses postulé. Dans cette perspective, c’est bien l’usage, avec sa composante psychosociale qui prime et qui interdit qu’on analyse les faits de langage hors contexte. Lorsque Sperber et Wilson (1989 : 359) analysent les énoncés :

Pierre : « C’est une belle journée pour un pique-nique »,
Marie : « Effectivement, c’est une belle journée pour un pique-nique »

ils ne s’interrogent pas sur qui sont Pierre et Marie (je reviendrai là-dessus à propos de l’ironie), ici locuteurs abstraits, comme tirés d’exemples de grammaire. Ils rapportent certes un aspect de l’événement qui est concomitant à l’échange, à savoir « qu’ils partent pique-niquer alors qu’il pleut », mais, outre qu’on ne sait rien sur l’identité de ces interlocuteurs, rien de ce qui a précédé cet échange n’est pris en compte. Et c’est pourtant la connaissance de ces données qui permettrait de comprendre ce qui se joue dans cet échange.
De même, je ne saurais dire si l’énoncé « Les noirs ne sont pas égaux aux blancs » témoigne d’une pensée raciste ou non. Il faudrait pour ce faire que je sache qui la prononce : si c’est un ethnologue décrivant la société qu’il étudie, si c’est un blanc ou un noir (et dans quelle condition de vie), si c’est un Américain ou un Français (et à propos de quoi), si c’est Jean-Marie Le Pen, homme politique d’extrême droite en campagne électorale. Évidemment, les mots par leur usage sont chargés des situations d’emploi (Tournier, 1997) et du déjà dit (Bakhtine, 1981), mais c’est toujours en contexte qu’il faut les étudier. C’est pourquoi lorsque sont analysés les titres d’un journal, il est difficile de dissocier la connaissance que l’on peut avoir des positionnements idéologiques du journal de la façon dont les titres sont configurés. C’est d’ailleurs ce qui probablement clive les récepteurs entre ceux qui apprécient les jeux de mots dans les titres et ceux qui y sont opposés.
Si donc tout acte de langage comporte trois aspects, sémantique, énonciatif et communicationnel, c’est ce dernier que je privilégie dans ma démarche, non pas à l’exclusion des autres mais comme un déplacement de focale sur un objet multidimensionnel.


2. Justification de l’humour comme notion générique


Quand on passe en revue les écrits sur l’humour, on observe que les notions d’ humour, d’i ronie et de sarcasme sont tantôt opposées, tantôt confondues.
J’avais déjà signalé que dans le Dictionnaire de poétique et de rhétorique d’Henri Morier, ironie et humour sont présentés comme des catégories distinctes : l’ironie jouerait plus particulièrement sur l’antiphrase, l’humour sur des oppositions qui ne seraient pas antiphrastiques. L’ironie enclencherait le rire, l’humour n’enclencherait que le sourire : « L’humour est l’expression d’un état d’esprit calme, posé, qui, tout en voyant les insuffisances d’un caractère, d’une situation […] s’en accommode avec une bonhomie résignée et souriante, persuadé qu’un grain de folie est dans l’ordre des choses […], alors que l’ironie serait un jugement critique de dénonciation face à l’imperfection du monde » (Morier, 1989 : 610). Pour Robert Escarpit (1987), en revanche, humour et ironie sont confondus ou du moins enchâssés l’un dans l’autre : le paradoxe ironique est au cœur même de tout processus humoristique par la mise en contact soudaine du monde quotidien avec un monde délibérément réduit à l’absurde.
Par ailleurs, ironie et sarcasme (ou raillerie ) sont mis dans le même panier, comme le disent Dumarsais et Fontanier (1967) : « l’ironie consiste à dire par manière de raillerie, tout le contraire de ce qu’on pense ou de ce que l’on veut faire penser aux autres », ce qui pose un véritable problème, car lorsque Zazie dit « Mon cul ! » à un monsieur qui se croit très important, elle ne dit pas le contraire de ce qu’elle pense : elle raille mais n’ironise pas. Dans telle autre publication {3} collective, les articles qui s’y trouvent sont censés relever de la dérision , alors que les auteurs, bien embarrassés, emploient alternativement les termes de satire, humour ou ironie pour désigner ce même phénomène de dérision dans le discours politique.
Dans toute classification, il faut une notion générique dont la principale caractéristique est de comprendre dans sa définition les traits généraux communs aux catégories spécifiques qui s’y trouvent incluses, chacune avec des particularités qui la définissent en propre. Il en est ainsi des classifications lexicales qui s’organisent autour d’un terme générique hyperonyme ( fleur ), lequel inclus les termes co-hyponymes qui en dépendent ( rose, œillet, magnolia, géranium, … ).
Quelle serait donc la définition d’humour comme notion générique ? J’emploie le terme « humour » pour désigner une stratégie discursive qui consiste à :
s’affronter au langage, se libérer de ses contraintes, qu’il s’agisse des règles linguistiques (morphologie et syntaxe) ou des normes d’usage (emplois réglés par des conventions sociales en situation), ce qui donne lieu à des jeux de mots ou de pensée ;
construire une vision décalée, transformée, métamorphosée d’un monde qui s’impose toujours à l’être vivant en société de façon normée résultat d’un consensus social et culturel quant aux croyances auxquelles il adhère ;
demander à un certain interlocuteur (individu ou auditoire) de partager ce jeu sur le langage et le monde, d’entrer dans cette connivence de « jouer ensemble », mais un jouer qui engage l’individu à devenir autre, l’instant de l’acte humoristique, ce qui permet de dire que l’acte humoristique n’est jamais gratuit. Au total, l’humour correspond toujours à une visée ludique, mais à celle-ci peuvent s’adjoindre d’autres visées plus critique, voire agressive, qui engage le sujet humoriste et son interlocuteur à partager un engagement bien plus profond. En tout cas, il s’agit toujours d’un partage de liberté, du fait que l’acte humoristique est tourné, à la fois, vers le monde, dans le désir de le mettre en cause, et vers l’autre, dans le désir de le rendre complice.
Dès lors, on pourrait se demander si le mécanisme qui produit de l’humour serait le même que celui qui produit de la poésie, dans son double processus de transformation des visions du monde et de partage du plaisir. Si humour et poésie partagent un principe de plaisir, la poésie, en plus, vise à révéler une vérité. La poésie propose aussi des décalages de la vision normée du monde, mais c’est pour révéler une autre vérité, une vérité cachée, plus profonde, plus fondamentale. La poésie dit quelque chose comme : « le vrai monde, c’est ce que dit la parole poétique », l’humour dit seulement : « le monde, c’est peut-être aussi son envers ». Évidemment, on peut toujours défendre l’idée que l’acte humoristique est aussi au service d’une vérité. Mais cette vérité n’est pas une fin en soi. Elle est un moment de libération d’une contrainte, de négation d’une évidence, de relativisation d’un savoir doxique. De plus, à la différence de l’acte poétique, l’humour ne propose pas autre chose à la place : s’il désacralise, ce n’est pas pour resacraliser en même temps. En mettant en cause certaines valeurs, il fait émerger la misère ou l’anomalie du monde qui étaient cachées, comme on le voit dans les films de Charlot. Mais lorsque le poète dit « La terre est bleue comme une orange », il propose de considérer sérieusement {4} que terre et orange peuvent fusionner l’une dans l’autre par certaines de leurs propriétés, qu’il peut se produire une transmutation des éléments que sont le ciel, l’orange et les couleurs. Lorsque l’humoriste dit : « Il y a des choses bizarres, dans la vie. Je vais au comptoir d’un café, je commande un demi, j’en bois la moitié et il en reste encore » (Raymond Devos) il met en cause une certaine logique de pensée qui est contredite par une logique d’expérience, mais sans rien proposer à la place. C’est que le travail sur le langage n’est pas le même : la poésie casse les contraintes de la langue pour révéler un autre monde possible ; l’humour joue avec les possibilités de la langue pour mettre en cause la normalité du monde.
Conséquemment, on peut dire que ce qui distingue l’humour de la poésie est le caractère non sérieux de l’humour : la vision décalée du monde que nous propose l’acte humoristique, en mettant à mal des normes de perception, se veut non sérieuse, du moins dans le paraître. La poésie, elle, est sérieuse. Le sérieux n’est pas dans la nature des choses, il est un jugement porté sur ce qui se produit dans le monde, que cela procède du comportement des individus ou des événements eux-mêmes. Ce jugement dépend des représentations qu’ont les individus sur ce qui est conforme à une certaine raison, du point de vue des connaissances ou des croyances. Le jugement de non sérieux est donc un inverse ambigu : un énoncé comme « Tu ne parles pas sérieusement, quand même ! » peut renvoyer soit à « tu ne crois tout de même pas à ces balivernes » (croyances), soit à « tu ne peux pas nier l’évidence » (connaissance). Certes, tout ce qui est non sérieux n’est pas forcément humoristique, mais on peut dire que l’humour se donne en son principe comme non sérieux. Un non sérieux un peu particulier, car il révèle en même temps la fragilité, voire la futilité des normes de perception du monde en ouvrant la porte à un pourquoi est-ce ainsi, et pourquoi ne serait-ce pas autrement ? Ce « pourquoi pas » ne tend pas vers une vérité : il témoigne seulement d’une tension entre sérieux et non sérieux. Bergson oppose le poète à l’homme d’esprit par l’intelligence. Le sérieux vise la vérité, le non sérieux la suspension provisoire de la vérité, même lorsque sa visée ultime est sérieuse comme dans les fables ou dans Alice au pays des merveilles.
La parole humoristique se caractérise bien par un dédoublement de vision sur le monde social, mais elle n’a de raison d’être que si cette vision est donnée en partage à un autre dans la communion d’une même mise en cause du monde ou des personnes. Si la parole humoristique est souvent présentée – principalement par la psychanalyse – comme un travail du sujet pour se libérer des inhibitions qui l’emprisonnent, elle ne peut être conçue hors d’une relation entre soi et autrui. On rejoint ici l’une des intentions qui d’après Freud accompagne « la communication de mon mot d’esprit à l’autre : […] compléter mon propre plaisir par l’effet en retour que cet autre produit sur moi » (Freud, 1988). La relation de soi à autrui n’est pas un « par-dessus le marché », mais la condition même de son existence comme acte libérateur. Acte libérateur d’une angoisse engendrée (même lorsque celle-ci reste cachée) par les contraintes et fatalités qui contrôlent l’être social. L’angoisse étant un rétrécissement ( ad augusta ), l’humour est l’ouverture, la sortie de cette « gorge » vers une libération, une extension, une félicité. Ce partage serait en même temps le gage d’une intelligence commune entre les partenaires : l’auteur d’un acte humoristique se montre intelligent et l’autre en montrant qu’il apprécie, fait preuve à son tour d’intelligence.
Il s’agit donc bien d’un jeu : non point déni de la réalité, non point illusion de celle-ci, non point disparition des inhibitions, mais stratégie ludique d’un je vis-à-vis d’un autre, de façon à produire un effet pragmatique de connivence entre son auteur et celui à qui il s’adresse, afin de suspendre, l’instant du jeu, l’incontrôlé des pulsions.
Voilà pourquoi, de mon point de vue, l’humour (il faudrait dire l’acte humoristique) peut être élevé au rang de notion générique.


3. Précisions sur les composantes du processus humoristique


Dans mon précédent article, j’indiquais que l’acte humoristique dépendait d’un certain nombre de composantes : le dispositif communicationnel et énonciatif qui met en scène ses protagonistes, la thématique sur laquelle il porte, et les procédés langagiers qui le mettent en œuvre. Je reprendrai ces composantes en apportant quelques précisions rendues nécessaires par les questions qui m’ont été posées.


3.1. Le dispositif communicationnel et énonciatif

Partant de l’hypothèse générale que l’acte de langage met en scène un locuteur, un énonciateur, un destinataire et un récepteur, on peut dire que l’acte humoristique est produit par un certain locuteur ayant une certaine identité sociale {5} (l’humoriste qui est à l’origine de l’intention humoristique) {6} , lequel s’institue en énonciateur ayant une identité discursive (celui qui énonce), à l’adresse d’un certain interlocuteur ayant sa propre identité sociale, via l’image d’un certain destinataire ayant une identité discursive construite par le locuteur, en visant une certaine cible. Voici donc quelques précisions.
Le locuteur n’est pas seulement une voix comme on le dit dans la théorie de la polyphonie. C’est d’abord l’être psychologique et social qui, à l’intérieur d’une certaine situation de communication, produit l’acte humoristique : l’ami dans une conversation, le publicitaire dans une annonce, le chroniqueur ou le caricaturiste dans un journal, l’animateur d’une émission de radio ou de télévision, etc.
Le problème qui se pose à lui est celui de sa légitimité, de ce qui l’autorise à produire dans cette situation un acte humoristique. Car ne produit pas un acte humoristique qui veut, sans tenir compte de la nature de son interlocuteur, de la relation qui s’est instaurée entre eux, des circonstances dans lesquelles il est produit. Parfois, c’est la place qu’il occupe dans la situation de communication qui le légitime : dans les caricatures, le dessinateur est par définition un humoriste ; dans les annonces publicitaires, le publicitaire s’autorise, pour séduire le consommateur, à jouer avec le langage ; dans les chroniques journalistiques d’humeur, le chroniqueur commente l’actualité en émaillant son texte de traits humoristiques. Dans d’autres cas, particulièrement ceux de la conversation spontanée, le locuteur doit se donner les moyens de justifier son énonciation humoristique car il risque d’être mal considéré par son interlocuteur. C’est donc le positionnement du locuteur de l’acte humoristique qui est la clef de l’effet de connivence.
L’énonciateur est celui qui parle. Il est un être de parole ayant une identité discursive, porteur de sens et d’effets possibles, lesquels dépendent de la relation qu’il entretient avec son mentor, le locuteur. C’est l’énonciateur qui est reçu et entendu par l’interlocuteur, et l’interprétation qui sera la sienne dépendra de ce que dit l’énonciateur et de la connaissance qu’il aura du locuteur {7} .
Le destinataire (qu’il ne faut pas confondre avec le récepteur) est également un être de parole idéalement construit par le locuteur, auquel celui-ci attribue une identité discursive :
soit de complice, appelé à partager la vision décalée du monde qui lui est proposée ainsi que le jugement qui l’accompagne ; il est alors un destinataire-témoin (Freud parle ici de « tiers »), susceptible de co-énoncer l’acte humoristique (phénomène d’appropriation) ;
soit de victime de l’acte humoristique, lorsqu’il fait l’objet d’une critique négative ; il est alors un destinataire-cible (Freud aussi parle de « victime ») d’un jugement négatif porté sur lui, comme dans certains actes ironiques.
Cette distinction entre destinataire et récepteur est ce qui permet de distinguer les effets visés par le locuteur à l’adresse du destinataire et les effets réellement produits chez le récepteur, les deux ne coïncidant pas nécessairement et étant à l’origine de bien des malentendus.
La cible est ce sur qui ou sur quoi porte l’acte humoristique. Ce peut être :
une personne (en tant qu’individu ou groupe), en position de protagoniste-tiers ou de destinataire de la scène humoristique, dont on met à mal le comportement psychologique ou social, dont on met en évidence les défauts ou les illogismes dans les manières d’être et de faire au regard d’un jugement social de normalité. Par exemple, après une sanction que le professeur vient d’appliquer à la classe, un élève à son camarade : « Tu vois, le prof, il est sympa ! » ;
une situation créée par les hasards de la nature ou les circonstances de la vie en société dont on souligne le caractère absurde ou dérisoire, comme cela apparaît dans certains titres de faits-divers : « Cambriolé pour la troisième fois, il met le feu à sa maison » ;
une idée, opinion ou une croyance ( doxa ) dont on montre les contradictions, voire le non-sens : « Y a pas de doute, on ne vit bien que dangereusement ».
Il faut ici apporter une précision. Cible et topique (ou doxa ) ne doivent pas être confondues : la cible est ce sur qui ou sur quoi porte l’acte humoristique ; la topique (ou la doxa ) est ce à propos de quoi il s’exerce. Ainsi, lorsque le magazine Marianne titre, à propos du Président de la République « Il est si bien élevé ! » {8} , la cible est Nicolas Sarkozy, la topique est l’image d’être éduqué que la tradition de la république française attribue à ses chefs et qui, dans ce cas est niée par un acte ironique. Lorsque la cible est une situation impliquant des personnes ayant un certain comportement, on peut encore distinguer celle-ci de la topique. C’est le cas du titre de fait divers déjà cité : « Cambriolé pour la troisième fois, il met le feu à sa maison ». La cible est la personne auteur de cette action, la topique est la question de la normalité et de la folie, car la logique présumée du comportement normal dans ce genre de situation est de « se préserver davantage » ; le comportement anormal de « faire de soi-même sa propre victime ».
En revanche, il est plus difficile d’établir une différence dans le cas où la cible représente une idée, car alors cible et topique se confondent : l’idée sur quoi porte la mise en cause est justement la doxa , comme dans le cas du sketch de Raymond Devos Il y a des choses bizarres. Dans l’histoire du « demi », cité plus haut, c’est une logique mathématique qui est mise à mal par une logique d’expérience. Il n’empêche qu’il y a toujours une cible car il faut un support prétexte à l’acte humoristique : la cible est l’objet visé, la topique-doxa est ce au nom de quoi on cherche à toucher la cible. Ce jeu de dissociation entre cible et doxa est particulièrement visible dans l’ironie.


3.2. La thématique

Considérer la thématique indépendamment du dispositif énonciatif, permet de constater que certains effets d’acceptation ou de rejet de l’acte humoristique ne tiennent pas à la catégorie discursive, mais à l’ « univers de discours » auquel il s’applique. Mais ici il ne faut pas confondre thématique et doxa. La thématique est un découpage du monde en domaines d’expérience qui, lorsqu’on les parle, deviennent des domaines thématiques ou thémas : la vie, la mort, la naissance, la santé, la criminalité, l’identité (nationale, culturelle, ethnique), les croyances religieuses, l’âge, le sexe, etc. Et c’est selon la nature de ces domaines thématiques que l’humour sera jugé légitime ou illégitime. Je disais donc que c’est dans la cadre de ces thémas que doit être traitée la question des tabous (le sacré, la maladie, la petite enfance, les vieux) et de l’ humour noir . La doxa est le jugement porté à l’intérieur de l’un ou l’autre de ces domaines thématiques. Certains humoristes politiques {9} l’ont appris à leurs dépens : traiter la thématique des personnalités politiques n’est pas un problème en soi, mais le faire d’une façon qui confine à l’insulte personnelle (ici intervient une doxa relative au politiquement correct) est moins acceptée.


4. Les procédés langagiers


Dans ce chapitre, je proposais de distinguer procédés linguistiques et procédés discursifs , d’une part, figures d’ énonciation et figures de description , d’autre part.


4.1. De la distinction entre procédés linguistiques et procédés discursifs

Les procédés linguistiques relèvent d’un mécanisme lexico-syntaxico-sémantique qui concerne la forme des signes et les rapports forme-sens. Ils jouent, tantôt, sur le seul signifiant (calembours, contrepèteries, palindromes, mots valises et autres défigements), tantôt, sur le rapport signifiant-signifié (homonymie, polysémie, jeu sur les isotopies). Les procédés discursifs , eux, dépendent de l’ensemble du mécanisme d’énonciation déjà décrit, et donc de la position du sujet parlant et de son interlocuteur, de la cible visée, du contexte d’emploi et de la valeur sociale du domaine thématique concerné.
Ce qu’il importe de préciser ici est que les procédés linguistiques ne sont pas porteurs en soi de valeur humoristique, à preuve le fait qu’ils puissent être utilisés dans différents genres discursifs parmi les plus sérieux comme la poésie. Leur effet humoristique dépend des circonstances de la mise en scène discursive. Cela dit, les procédés linguistiques sont indispensables puisqu’ils constituent une des marques possibles de l’humour. Ce que l’on appelle « le jeu de mots pour le jeu de mots » (portant sur les formes), et le jeu de « l’allusion » (portant sur l’intertextualité) sont susceptibles de produire en soi des effets humoristiques. Dans le premier cas, le plaisir réside dans la reconnaissance de l’habileté à jouer avec les mots, dans le second, le plaisir réside dans la découverte de l’allusion et de la présence d’esprit qui l’a permise.
Dans cette perspective, on peut se demander si l’ antiphrase ne relève pas elle-même d’un procédé discursif, et cela indépendamment de savoir si c’est un mensonge ou une ironie, ou paradoxe, car pour la juger telle, on doit avoir recours à la dissociation locuteur/énonciateur et faire l’hypothèse que le locuteur pense différemment de ce que dit l’énonciateur. Il n’y a rien dans l’explicite (à part quelques indices) qui permettent de dire que l’énoncé est contraire de ce que l’on pense.


4.2. De la distinction entre figures d’énonciation/figures de description

J’avais également proposé de distinguer les catégories qui résultent d’un jeu de mise en énonciation et celles qui résultent d’un jeu de description du monde. Les applications de ces catégories à différents corpus me confortent dans le bien fondé de cette distinction {10} .
Les figures d’énonciation dissocient ce qui est dit (explicite) et ce qui pensé et laissé à entendre (implicite), comme est le cas de l’ironie, du sarcasme et de la parodie (voir plus loin le chapitre sur l’ironie). Le jeu énonciatif consiste donc pour le locuteur à mettre le destinataire dans une position où il doit découvrir le rapport entre ce qui est dit explicitement par l’énonciateur et l’intention cachée du locuteur que recouvre cet explicite.
Les figures de description conjoignent des visions différentes, opposées ou contraires du monde, par le biais de procédés qui portent sur l’énoncé en jouant sur la dissociation d’isotopies, mais elles ne dissocient pas un dit et un pensé {11} . Dire que « le comble du coiffeur est de sortir de chez lui en rasant les murs » n’est pas opposer un dit à un pensé, ni laisser entendre une intention différente de ce qui est dit explicitement, mais jouer sur la polysémie du verbe « raser ». Et c’est pourquoi j’ajoutais qu’il ne faut pas mettre dans la même catégorie, l’ironie, figure d’énonciation, l’ironie du sort, figure de description montrant une incohérence {12} .


5. Précisions sur la catégorie d’ironie


L’ironie, avec le sarcasme, est peut-être l’une des figures les plus centrales de l’acte humoristique. C’est en tout cas celle qui fait le plus parler d’elle. C’est, me semble-t-il, parce que, insérée dans le processus d’énonciation qui dissocie le Je-locuteur du Je-énonciateur elle oblige le récepteur à entrer dans ce jeu de découverte et du même coup l’implique. Pour le récepteur, il n’y a pas d’échappatoire possible, on ne peut rester en marge d’un acte ironique. On est conduit à l’accepter avec jouissance ou hypocrisie, à le contrecarrer en répliquant par le dévoilement du non dit ou par un autre acte ironique. Bref, au sens fort, on est engagé.
Je voudrais apporter quelques précisions à propos de cette catégorie tout en revenant sur différentes définitions qui mettent en lumière les problèmes qu’elle pose.


5.1. Des positions diverses

D. Sperber et D. Wilson s’opposent à ce qu’ils appellent la définition classique de l’ironie comme étant ce qui consisterait à dire une chose tout en voulant dire ou en implicitant le contraire. D’une part, parce qu’il existe de nombreux exemples d’ironie qui ne sont pas couverts par la définition classique. D’autre part, et surtout, parce que : « L’analyse classique de l’ironie échoue de façon évidente à expliquer ce qui distingue la véritable ironie de la pure irrationalité de l’énoncé » (Sperber et Wilson, 1989 : 361). Pour eux, « L’ironie véritable est échoïque, et elle vise avant tout à ridiculiser l’opinion à laquelle elle fait écho » (Ibid.). Autrement dit, pour qu’un énoncé ait un caractère ironique, il faut qu’il fasse écho à l’opinion de l’interlocuteur ou d’un tiers « associé à une attitude de moquerie ou de désapprobation » (Ibid.).
On peut évidemment s’entendre sur la visée de moquerie ou de désapprobation de l’opinion (ou de l’attitude) qui fait l’objet de l’ironie (encore qu’il faille distinguer dans l’opinion, la cible et la doxa comme on va le voir plus avant). On peut également tomber d’accord sur le processus d’échoïsation, puisque l’ironie s’exerce à propos d’une topique qui circule à l’intérieur d’un groupe social.
En revanche, on ne les suivra pas sur le fait qu’il n’y aurait pas d’opposition entre le dit explicite et l’énoncé implicite. Ils en donnent comme preuve le dialogue (imaginé ?) suivant :

Pierre : C’est une belle journée pour un pique-nique [Ils partent et il pleut]
Marie (sarcastiquement) : Effectivement, c’est une belle journée pour un pique-nique (Sperber et Wilson, 1989 : 359).

C’est l’énoncé de Pierre qui est ironique, et non celui de Marie. Marie ne fait que renforcer l’ironie de Pierre. Elle est en quelque sorte une échoïsation au second degré, c’est-à-dire qu’elle confirme l’ironie première et y ajoute soit une approbation (effet de connivence), soit une désapprobation (effet de reproche), et non pas seulement le signe de ce qu’elle « rejette (l’opinion de Pierre) avec mépris », comme l’indique la parenthèse : (« sarcastiquement »). Quoi qu’il en soit, il y a bien un rapport de contraire entre une doxa implicitée qui dirait : « On ne part pas en pique-nique quand il pleut », et l’énoncé explicite de Pierre. Sperber et Wilson ramènent ce phénomène au fait que « le locuteur se dissocie de l’opinion à laquelle il fait écho et indique qu’il ne la partage pas » (Ibid.) , mais cela ne contredit pas le fait qu’il y a un rapport de contraire entre l’explicite et l’implicite. On peut même ajouter que c’est ce rapport de contraire qui permet à l’auditeur de comprendre quelle est l’attitude du locuteur vis-à-vis de l’opinion doxique.
En fait, il semble qu’en parlant de définition classique de l’ironie comme trope, Sperber et Wilson se réfèrent à l’antiphrase qui, elle, n’est pas ironique en soi. On ne les suivra pas cependant dans leur refus de faire de l’ironie un acte transgressif, qui doit faire alerte, étonnement, surprise, accroche, choc, afin d’établir un certain type de relation à l’interlocuteur. Le phénomène d’échoïsation est en rapport avec le Cible, mais l’important est l’interlocuteur avec qui se joue complicité ou agression, les indices de renversement entre le dit et le pensé (dont ne parlent pas ces auteurs) en étant la preuve.
D’autres auteurs apportent, chacun une spécificité à la définition de l’acte ironique. Pour C. Kerbrat-Orecchioni (1980a), l’ironie est bien un trope, car elle relève d’une opération rhétorique en tant qu’antiphrase exprimant le contraire de ce qui est pensé et ce du point de vue sémantique. Mais elle précise que l’ironie relève également d’une opération pragmatique en tant qu’elle est une raillerie qui porte sur des valeurs axiologiques. L. Perrin, tout en reconnaissant que l’ironie est un trope qui relève d’un « double jeu énonciatif », prend un point de vue inverse : « contrairement à ce qu’affirme Kerbrat-Orecchioni, ce n’est pas la raillerie ironique qui découle de l’antiphrase mais l’inverse : l’antiphrase est une conséquence indirecte et secondaire de la raillerie », mettant en cause les « conditions de félicité (au sens d’Austin, 1970) ou encore de satisfaction au sens de Searle, 1972) » (Perrin, 1996 : 104). De son côté, F. Mercier-Leca résume les possibilités de construction ironique dans un tableau qui met en évidence les niveaux (pragmatique, sémantico-énonciatif, communicationnel et de l’énoncé) auxquels peut être appréhendée l’ironie.



Tableau 1 : niveaux de construction ironique

Ce tableau a l’avantage de synthétiser différentes définitions dont les points communs sont qu’il y a :
écart entre énoncé et énonciation mais en même temps coexistence entre un sens explicite et un sens implicite avec un rapport de contradiction, le tout se manifestant dans une polyphonie ;
dissociation entre locuteur et énonciateur puisque celui-ci feint d’assumer un certain rôle impliquant un aspect axiologique ;
présence d’une cible et d’un public qui rappelle que l’ironie se met en scène dans un rapport triangulaire.
En revanche, on exprimera son désaccord sur deux points : l’un concerne la qualification de l’ironie comme étant une raillerie, question sur laquelle nous reviendrons un peu plus loin ; l’autre concerne l’affirmation, partagée par divers auteurs, que l’ironie viole (ou suspend) les maximes conversationnelles.
Sperber et Wilson, pour revenir à eux, avancent que s’exprimer ironiquement « tient à des mécanismes très généraux de la communication verbale plutôt qu’à des mécanismes spécialisés qui viendraient s’ajouter aux mécanismes généraux », autrement dit que l’ironie ne met pas en jeu « un écart par rapport à une norme, ou la transgression d’une règle, d’une convention ou d’une maxime » (1989 : 363-364). J’ajouterai que, plus particulièrement, elle ne suspend pas la maxime de sincérité du principe de coopération de Grice, maxime selon laquelle on dit ce qu’on pense, sauf en cas de mensonge.
Il faut préciser au passage, que la maxime de sincérité est la plus contestable des maximes en matière de communication humaine. Une maxime est une obligation morale de suivre une règle de conduite, une règle morale à prétention universelle qui tend à devenir précepte et principe de vie. Une maxime relève donc d’un principe fondateur. A ce titre, on ne peut pas dire que la sincérité soit un principe fondateur, universel de l’acte de langage. Ce qui est principe fondateur est au contraire la multiplicité des jeux possibles entre explicite et implicite et donc l’existence de multiples jeux normés. Il vaudrait mieux parler de maxime de cohérence comme postulat d’intentionnalité, c’est-à-dire du « parler en raison », auquel on peut ramener le principe de coopération.
Et donc, l’ironie ne suspend pas la maxime de sincérité, car tout le jeu de la communication humaine consiste précisément à jouer avec le possible, le probable, le savoir, le non savoir, le dire et le non dire. En cela, je rejoindrai Sperber et Wilson pour dire que l’ironie est une stratégie discursive comme une autre au service des relations de persuasion et de séduction entre les êtres communicants.


5.2. L’ironie : mon positionnement

J’avais défini l’ ironie comme :
Un acte d’énonciation qui produit une dissociation entre ce qui est dit et ce qui est pensé. Cette dissociation étant voulue par le sujet parlant. Plusieurs termes que je vais discuter sont employés pour qualifier cette dissociation. Disons, pour l’instant, qu’il y a discordance, et même peut-être rapport de contraire {13} entre le dit et le pensé, comme l’illustre l’exemple classique du « Beau travail ! » lancé à quelqu’un qui vient de provoquer une catastrophe.
L’acte d’énonciation fait coexister ce qui est dit et ce qui est pensé. Ce point est très important, car c’est ce qui permet de distinguer l’ironie du mensonge. Dans le mensonge, le locuteur doit faire croire au récepteur que le dit correspond au pensé, alors que dans l’ironie, le locuteur doit fournir au récepteur les indices qui lui permettent de comprendre que ce qu’il faut comprendre est l’inverse de ce qui est dit. D’où les indices paraverbaux (intonation, mimique clin d’œil), co-textuels (commentaires métalinguistiques, les modalisateurs, les distanciateurs (guillemets, « sic », « censé », typographie) lui permettant d’opérer ce renversement ou cette conversion {14} . Mais il faut ajouter que, si dans l’ironie le dit et le pensé coexistent pour que l’interlocuteur découvre que le premier n’est qu’un faux-semblant derrière lequel se cache une autre affirmation, du point de vue axiologique, le dit se détruit automatiquement dès lors que le pensé a été découvert.
Il y a donc un enjeu de jugement sur le monde, et je précisais que dans l’ironie, l’énoncé dit par l’énonciateur se présente toujours comme une appréciation positive masquant l’appréciation qui est pensée par l’auteur, et qui donc est toujours négative. S’exclamer « Bravo ! » ne peut être ironique que s’il s’agit de juger une bêtise, et je donnais comme autre exemple Candide décrivant le désastre d’une guerre.
Je vais donc apporter quelques précisons sur ces points et même des rectifications.


5.3. Sur le rapport « dit » / « pensé »

Divers termes sont employés pour désigner cette opposition entre le dit et le pensé. T. Todorov emploie le terme de conflit : « La forme de l’ironie est […] conditionnée par le conflit social : c’est la rencontre dans une même voix de deux évaluations concrètes et l’interférence, le heurt, qui se produisent entre elles » (Todorov, 1981 : 210). Ce terme ne me paraît pas tout à fait adéquat, car il suppose que s’établisse un débat délibératif entre deux vérités. Or, ce n’est pas le cas dans l’ironie. Le sujet qui dit « Bravo ! » ou « Tu vois, le prof, il est sympa ! » ne fait pas entrer en conflit le dit et le pensé ; il ne s’agit pas de délibérer ni de choisir entre deux jugements, et ce ni pour le locuteur ni pour l’interlocuteur. En revanche, il y a bien conflit d’univers dans les catégories de description du monde (paradoxe, insolite, etc.), car le sujet ne masque pas ce qu’il pense par ce qu’il dit : il propose une nouvelle vérité qu’il donne comme possible, ce qui n’est pas le cas de l’ironie.
R. Martin parle d’un rapport oblique entre deux univers de croyance qu’il nomme actuel et virtuel : « Dans l’univers sous jacent du je, indissociable de l’usage oblique, la tendance au vrai, caractéristique de l’univers évoqué, se trouve retourné en une tendance inverse » (Martin, 1987 : 59). On pourrait se demander, oblique par rapport à quoi ? Est-ce comme si c’était un « acte indirect » ? Mais si l’obliquité désigne un mouvement de retour sur le même, cela correspondrait bien au mouvement du dit qui revient sur le pensé et que c’est par ce mouvement que la doxa est mise en cause.
D’autres auteurs comme L. Perrin associent le terme de paradoxe à ironie pour désigner le rapport de contradiction entre deux univers, car tous deux sont assumés par le sujet à travers une seule voix : « C’est le paradoxe de ce double mouvement d’identification/dissociation du locuteur à l’égard de ce qu’il exprime qui caractérise en propre les énoncés tropiques, qu’ils soient hyperboliques ou ironiques » (Perrin, 1996 : 176). Évidemment, si le paradoxe est un rapport de contraire dans lequel la conséquence d’un fait n’est pas celle que l’on attendait, on pourrait dire que l’ironie a quelque chose de paradoxale puisque dans la situation où on attendrait un jugement négatif arrive un jugement positif. Mais pour ce qui me concerne, je préfère classer le paradoxe dans la catégorie de description du monde. En effet, le paradoxe ne joue pas sur une opposition entre un dit et un pensé. Les deux orientations contraires qu’il met en scène restent conjointes, alors que dans l’ironie, l’une se superpose à l’autre en la détruisant. Le paradoxe dit bien que la conséquence qui nous est donnée d’un fait n’est pas attendue parce qu’elle est opposée (voire contraire) à une certaine logique. Souvent s’opposent d’ailleurs une logique d’expérience normée et supposée partagée à un fait relevant d’une autre logique, plus circonstancielle et individuelle. C’est le cas de l’exemple déjà cité : « Cambriolé pour la troisième fois, il met le feu à sa maison » dans lequel s’opposent la logique d’expérience partagée qui appelle à davantage de protection pour éviter d’être une nouvelle fois victime, et la logique de celui qui en a assez de se faire cambriolé et prend une mesure radicale dont il est lui-même victime. Alors que dans l’ironie la proposition apparente qui est en contradiction avec ce qui est pensé est assumée et jouée entre un être et un paraître, comme dans l’exemple du condamné à mort cité par Freud qui déclare au moment où on le conduit à l’échafaud : « Voilà une semaine qui commence bien ! ». L’ironie se joue dans l’énonciation, le paradoxe dans l’énoncé. Mais il est vrai, pour être tout à fait honnête, que bien souvent ironie et paradoxe se combinent étroitement, ce qui est d’ailleurs le cas de bien des actes humoristiques qui jouent sur plusieurs catégories à la fois. Ainsi en est-il de cet exemple : « Le talent – le grand talent – de Nicolas Sarkozy est de faire passer ses faiblesses pour des choix, ses hésitations pour des habiletés, ses renoncements pour des audaces. (...) le chef de l’État met dans cette dialectique autojustificative un bagout, un culot, une ténacité que ses adversaires auraient tort de sous-estimer » (Chronique de Gérard Courtois, Le Monde , 12/10/10).


5.4. Ironie/mauvaise foi/dénégation

C’est l’occasion, à propos de ce rapport entre le dit et le pensé , de se demander si l’ironie est un cas de mauvaise foi ou de dénégation comme le suggèrent certains auteurs. A.M. Paillet-Guth, par exemple : « Il y a là un paradoxe inhérent au discours de la mauvaise foi, qui cherche à la fois à masquer son sens et à le révéler, à déguiser son intention et à la laisser entendre » (Paillet-Guth, 1998 : 246) ; de même L. Perrin : « Dans l’ironie, le locuteur prétend toujours hypocritement et paradoxalement s’associer au point de vue qu’il prend pour cible » (Perrin, 1996 : 144).
La mauvaise foi, est un jugement porté par l’interlocuteur qui pense que ce que dit le locuteur nie ce qu’il pense, mais sans l’assumer. C’est là le point de vue de l’interlocuteur, mais il est tout à fait possible que le locuteur ait conscience de cette discordance et ne pas vouloir l’annoncer. Au sens sartrien, la mauvaise foi repose à la fois sur le désir de masquer son savoir (sa vérité) et de le maintenir existant sans le communiquer. Autrement dit, le locuteur de mauvaise foi ne cherche pas à donner des indices à l’interlocuteur de la discordance entre le dit et le pensé. La dénégation serait le cas où le locuteur n’a pas conscience de la discordance. S’il en a conscience, il s’agit d’un acte de mauvaise foi non revendiqué. Voici deux exemples de mauvaise foi ou de dénégation, car on ne sait pas dans quelle mesure les auteurs incriminés sont conscients :

M. Sarkozy égale ou dépasse les records de la défiance enregistrés par ses prédécesseurs. Mais qu’à cela ne tienne. L’Élysée développe mille arguments destinés à relativiser ce qui indéniablement, peut constituer un lourd handicap à l’approche du scrutin présidentiel. [Suit la liste de ces arguments : le Président fait le deuil de la bienveillance populaire ; il a le courage de mener les réformes au bout ; les sondages sont toujours fluctuants] (Chronique de G. Courtois, Le Monde , 12/10/10).

Marquée par une déshonorante tradition de complaisance à l’égard de la dictature tunisienne, la position du gouvernement français est devenue intenable. Tous les arguments mobilisés depuis vingt ans par la France avec la plus grande mauvaise foi (« le régime de Ben Ali n’est pas une vraie dictature », « il est un rempart contre l’islamisme », « il n’y a pas d’opposition ni d’alternative politique ») on volé en éclats en l’espace de quelques semaines (E. Balibar, E. Benbassa, L. Boltanski, R. Castel, J. Rancière, P. Rosanvallon, D. Schnapper, « Un appel au gouvernement français », Le Monde , 16-17/1/11).

L’ ironie , elle, fait coexister les deux termes de la discordance et donne à l’interlocuteur, par des indices, le moyen de découvrir ce qu’il pense sous l’apparence de ce qu’il dit en maintenant les deux jugements, car c’est cela qui produit l’effet de forte mise en cause de la doxa. Un jeune homme de 27 ans qui a commencé à chercher un emploi en septembre 2008 commente : « Voilà ce qu’on appelle une entrée en fanfare sur le marché du travail ! » (exemple tiré d’une chronique de G. Courtois, Le Monde , 1/10/10). Ce n’est pas de la dénégation ni de la mauvaise foi puisque le locuteur assume. En cela, l’ironie n’est pas hypocrite.


5.5. Le rapport positif/négatif

La rhétorique classique propose de distinguer, à l’intérieur des figures de pensée, l’ astéisme qui serait une variante de l’ironie mais en inversant le rapport entre le pensé et le dit : le premier serait positif , le second négatif comme on peut l’entendre dans : « Ah, mon salaud , il y a longtemps qu’on ne s’était vu ! » dit par quelqu’un à son meilleur ami. Le mon salaud est apparemment dépréciatif, mais il est au service d’une appréciation hautement positive {15} . Le rapport contraire est appelé diasyrme : pensé négatif et dit positif.
Se présentent alors deux possibilités : ou l’on définit deux catégories distinctes qu’il faudra nommer et pour lesquelles on dispose donc des deux dénominations de la rhétorique : astéisme et diasyrme ; ou on s’en tient à une seule catégorie générique, qu’on nommera l’ ironie, qui pourrait avoir deux variantes : l’une au rapport négatif/positif (« Bravo ! »), l’autre au rapport positif/négatif (« Mon salaud ! »).
Pour ma part, je choisis la deuxième option, serait-ce pour éviter une terminologie par trop compliquée : l’ironie est un procédé discursif polarisé, à effet global dysphorique ou euphorique, désapprobateur ou approbateur, réprobateur ou flatteur. Dans le cas de l’effet global euphorique avec un dit négatif, on entend quand même, par le fait de la coexistence entre les deux appréciations, quelque chose de réprobateur, mais comme un dépassement de cet aspect dont l’acte ironique tire une force euphorisante. Lorsqu’une mère s’adresse à son petit garçon qui revient tout sale d’avoir joué avec ses copains en lui disant « Viens ici, petit monstre ! », ou « Je te déteste, espèce de bourreau des cœurs, dit-elle en l’embrassant avec passion », on entend bien un dit négatif (« Petit monstre », « bourreau des cœurs »), mais au service d’une appréciation globale pleine de tendresse (« Je t’adore ! »), tout en conservant quelque chose qui est de l’ordre du reproche. Voici une série d’exemples d’ironie à dit positif et dit négatif.
Le dit est positif :

En avant, Nicolas !
Les mesures annoncées en Seine-Saint-Denis, le 20 avril, par Nicolas Sarkozy sur la sécurité vont dans le bon sens, mais je me permets de l’exhorter à aller plus loin : mettre des caméras de surveillance dans chaque appartement, chaque cave d’immeuble ; remplacer les policiers et les gendarmes par des robots eux-mêmes surveillés et pilotés par une cellule de supergendarmes siégeant à l’Élysée. Un système de vidéo-surveillance surveillerait cette cellule depuis le bureau de Nicolas Sarkozy (Rubrique « Courrier », Le Monde , 12/05/10).

M. Le Président. Vous êtes formidable ! ∙ Hymne à un immense chef d’État (J.F. Kahn) ∙ Un puits de culture (S. Lapaque) ∙ Il est si bien élevé (G. Sitbon) (Sur la couverture du Magazine Marianne , n°698, 4-10/9/2010 {16} ).

Le dit est négatif :

Le guitariste entame alors un travail de bénédictin : mettre en ligne des œuvres tombées dans le domaine public. (…) En dix ans, il en copie 800, en arrange d’autres. (…) Il y consacre des milliers d’heures, tôt le matin, tard le soir, et jusqu’à six heures par jour. « Je suis gravement atteint. Quand une œuvre appartient au patrimoine du concert ou du disque, je tâche de m’en occuper », note-t-il avec humour » ( Le Monde , 7/01/11).

A. T’es quand même un (sacré) copain
B. Quand même ?
A. Oui, un vrai copain (Conversation entre deux amis).


6. Précisions sur la distinction entre ironie et sarcasme


Il est curieux qu’ ironie et sarcasme soient souvent confondus, alors que même le sens commun établit une différence en disant que le second est plus violent et agressif que la première. Et ce n’est pas seulement une question de degré. On peut l’observer dans la façon dont les sujets réagissent lorsqu’ils sont la cible d’un sarcasme ou d’une ironie. Pour se défendre contre un sarcasme (« Tu n’es qu’un suppôt du stalinisme ! »), on ne peut que renvoyer son auteur à la prise de conscience de ce qu’il dit (« Tu railles, j’espère ! » ; « Tu exagères ! »). Pour se défendre contre un acte d’ironie, on ne peut pas renvoyer l’auteur à la prise de conscience de ce qu’il dit, puisque ce n’est pas le dit qui est mis en cause, et de plus l’auteur pourrait toujours nier l’implicite (acte de mauvaise foi) ; on ne peut donc que faire semblant de ne pas l’entendre.
Le sarcasme est en décalage avec la bienséance : il dit ce qui ne devrait pas se dire, et par là il met l’interlocuteur mal à l’aise. Mais en même temps le locuteur est à la merci d’une réplique de l’interlocuteur qui lui signifie son inconvenance. L’ironie, même quand elle prend l’interlocuteur pour cible (du moins dans certaines cultures) {17} , est toujours un piège, parce qu’elle agit comme un appel à reconnaître le beau jeu de masquage qui valorise locuteur et interlocuteur du côté de l’intelligence (tout jeu sur le langage est un partage d’intelligence), et qui donc, quelque part, a toujours un effet de connivence. C’est ce qui, de mon point de vue, fait la différence entre les deux humoristes que sont Guy Bedos et Dieudonné. Lorsque le premier a des propos anti-arabes, on sait que c’est de l’ironie parce qu’il milite contre le racisme. Lorsque le second lance « Heil Israël » en faisant le salut fasciste et qu’il invite sur la scène de son spectacle Bernard Faurisson, négationniste notoire, il s’agit bien d’un dit sarcastique qui correspond à sa pensée {18} .
On trouve encore cette différence dans les propos d’un romancier interrogé sur la façon dont il conçoit ses personnages :

Je n’ai absolument pas un regard sarcastique sur mes personnages, pas plus que mes personnages n’ont une vision sarcastique du monde, car le sarcasme est une lâcheté. L’ironie fait appel à l’intelligence, mais pas le sarcasme – il simplifie tout (Luís Sepúlveda, interview dans Le Monde , 12/2/10, à l’occasion de la sortie en français de son livre La sombra de lo que fuimos ).

Sarcasme (ou raillerie ) et ironie participent du même processus énonciatif dans lequel apparaît une dissociation entre le Je-locuteur porteur d’un pensé et le Je-énonciateur exprimant un dit. Mais ils se distinguent en ce que dans l’ironie, il y a discordance entre le dit et le pensé , différemment polarisés, tandis que dans le sarcasme, pensé et dit sont tous deux polarisés négativement, mais avec une hyperbolisation du négatif exprimée par le dit. Dans l’ironie, le récepteur est mis en position d’avoir à découvrir quelque chose de caché, pas dans le sarcasme. Lorsque la cible est l’interlocuteur, l’effet relationnel est agressif. Ainsi en usait Diogène, comme je l’ai signalé dans mon article, qui invectivait les passants quand ils refusaient de lui faire l’aumône (à un chauve : « Je félicite tes cheveux d’avoir abandonné ta sale tête ! »). Lorsque la cible n’est pas l’interlocuteur, on retrouve l’effet de connivence, l’appel à ce que le destinataire-témoin soit complice du dénigrement, un peu comme dans la figure du commérage. Le sarcasme serait en quelque sorte le contraire de l’euphémisation.
Cette distinction est confortée par les corpus et les analyses qu’en font ici même Dolores Vivero et Sara Huertas. Mais j’ajoute quelques exemples de sarcasme qui me paraissent éclairants :

[Jacques Chirac, marionnette des Guignols de l’Info , à propos de Maastricht, en 1992] Tous les chiens d’Europe vont venir déféquer sur le trottoir (…) Il faut se réveiller, l’Europe, c’est quatre cents millions d’animaux qui ne demandent qu’à déféquer chez nous. (…) je dis donc non à l’Europe de l’étron (exemple tiré de Maurice, 2008).

[A propos des ministres menacés de sauter lors du remaniement gouvernemental annoncé pour novembre] Avis aux amateurs qui d’ailleurs ne manquent pas et n’éprouvent, semble-t-il, aucune gêne à se dresser sur leurs pattes de derrière pour tenter de saisir le sucre qu’on leur promet (Chronique de Gérard Courtois, Le Monde , 12/10/10).

[Titre : Quatrième loi anti-immigrés depuis 2007] Sarko, Besson, Hortefeux : une bande de maniaco-répressifs ( Le Canard enchaîné , 29/09/10).

[Propos d’Yves Jégo à propos de François Fillon, sachant qu’il avait soutenu la candidature de Jean-Louis Borloo pour le remaniement du gouvernement] C’est un pitbull à la tête de Snoopy. C’est un orgueilleux. Il n’oublie rien. La vengeance chez lui, c’est comme les surgelés Picard ( Le Monde , 16/11/10).


7. La doxa , la question axiologique des figures d’humour


La question de la doxa est une des plus délicates à définir. Depuis l’Antiquité, elle est l’objet de rejet ou d’attraction selon qu’on la considère comme déformant la réalité, occultant la vérité, ou qu’on l’accepte comme reflet d’une opinion publique qu’il est nécessaire de connaître pour comprendre les phénomènes sociaux. Elle est en tout cas prise entre deux filiations, l’une négative, l’autre positive. On commencera par la négative parce que depuis les penseurs grecs, la doxa est associée à l’opinion du fait que le terme grec a été traduit par « opinio », et que jusqu’à nos jours elle est traitée avec méfiance.
Pour Platon, l’opinion « n’est ni science ni ignorance (…) donc quelque chose d’intermédiaire entre la science et l’ignorance » (Platon, 1966 : 235) qui ne peut que saisir les apparences du monde, et donc ne permet pas d’atteindre la vérité. A partir de là, un courant se développe qui considère la doxa comme une parole douteuse, héritée de sophistes grecs. Spinoza, qui fut victime d’une opinion le considérant dangereux en raison de ses positions critiques envers les religions, s’attacha à combattre les superstitions et les préjugés qui proviennent d’une perception du monde à laquelle n’est pas appliquée la faculté d’entendement, ce qui fabrique des « idées inadéquates et confuses » (Spinoza, 2008) ; ainsi, l’opinion s’impose à nous comme une impression qui nous aveugle.
Plus récemment, pour R. Barthes, « La Doxa (l’Opinion), dont il est fait un grand usage dans son discours, n’est qu’un ‘ mauvais objet ’ » (Barthes, 1975 : 75) {19} , car elle témoigne de ce qu’est une pensée courante : « … l’Opinion publique, l’Esprit majoritaire, le Consensus petit-bourgeois, la Voix du Naturel, la Violence du Préjugé » (Barthes, 1975 : 51), ce qu’il a combattu et dénoncé dans les Mythologies . Pour P. Bourdieu, la doxa étant ce qui est admis sans discussion ni examen, ce à quoi adhère le sens commun comme une évidence, elle doit être combattue dans un projet politique. Il faut « discréditer les évidences, (…) briser l’adhésion au monde du sens commun » (Bourdieu, 2001 : 188-190).
Heureusement, Aristote vient à notre secours en essayant de donner un statut raisonnable à ce concept. Il oppose science et opinion. La science, qui est universelle, procède de « propositions nécessaires » (le nécessaire ne peut être autrement que ce qu’il est). L’opinion, elle, « s’applique à ce qui, étant vrai ou faux, peut être autrement qu’il n’est [...] » (Aristote, 1987 : 155). Donc science et opinion appartiennent à deux domaines de savoir distincts ayant chacun leur raison d’être. Cependant la doxa n’est pas pure contingence. Elle porte au contraire sur ce qui advient avec une certaine régularité sans que l’on soit pourtant assuré de son apparition. Autrement dit, la doxa est liée au probable , un probable, non point du singulier, mais du collectif comme en accord sur l’ ensemble des possibles , une potentialité de savoir partagé, un savoir virtuel . La doxa résulte donc d’un consensus , c’est-à-dire de ce qui peut être cru et écouté, parce que supposément partagé par tous. C’est pourquoi, du point de vue argumentatif elle est un point de départ et non un aboutissement. Elle est un lieu commun , lieu de vraisemblances partagées, ou plus exactement un réservoir de lieux communs qui est porté par l’opinion commune, et que le sujet qui argumente utilise comme prémisses, de